SCÈNE PREMIÈRE
CLAIRE JADAIX, JADAIN, MADAME ERNSTEIN, ERNSTEIN, FREYDIERES, DE MEILLAN
MADAME ERNSTEIN. — J'ai fait Servir le <afé dans le jardin... par c«tte chaleur, j'ai pensé que vous préféreriez le prendre dehors.
ETIENNE. — C'est une excellente idée.
CLAIRE. — C'est admirable d'avoir un parc <en plein Paris.
ER.NSTEIN. — Oh ! un parc, c'est à peine un jardin.
claire — C'est très grand!
ERNSTEIN. — C'est toul petit... on ne voit pas les murs à cause des arbres; mais ils ne sont pas loin.
ETIENNE. — C'est égal, je m'en contenterais.
CLAIRE. — Vous avez des arbres magnifiques !
MADAME ERNSTEIN. — Nous avons même un cerisier.
ÉTiENN'E. — Un vrai cerisier ?
MADAME ERNSTEiN. — Et qui donne de vraies cerises... nous en avons eu vingt-trois cette année.
ETIENNE- — Combien ?
MADAME ERNSTEIN. — Vingt-trois ; nion mari a même calculé que chaque cerise nous revenait à cinq mille francs... n'est-ce pas, Léon?
EiiNSTEiN. — Oui., cinq mille trois cent soixante-Xjuinze francs pour être exact. -
ETIENNE. — Enfin ! c'est déjà très heureux qu'il ait donné des cerises.
CLAIRE. - — Si on peut appeler ça donner.
ERNSTEIN, répétant arec complaisance. — Oui, si on peut appeler ça donner... {Tapant sur l'épaule de Jaclain.) Ce brave Jadain, ça fait plaisir de le revoir... ce vieux camarade. (A Madame Jadain.) Vous venez souvent à Paris, madame?
CLAIRE. — Oh! souvent, non. Nous y Amenons une fois chaque année, vers cette époque, pour voir ma sœur qui est mariée.
ERNSTEIN, à Jadain. — Ainsi, tu viens tous les ans à Paris et je ne te vois jamais. Dans les premières années qui ont suivi notre sortie de l'Ecole, nous nous voyions encore assez souvent. Tu ne serais jamais passé à Paris sans venir' me serrer la main. Tu me donnais de tes nouvelles de temps en temps... et puis, tout à coup, plus de nouvelles, plus rien... et encore cette fois-ci, si je ne t'avais pas rencontré par le plus grand des hasards...
ETIENNE. — Que veux-tu, mon cher ami, on se perd de vue, c'est forcé. D'abord, tu as séjourné assez longtemps en Tunisie.
ERNSTEIN. — C'est vrai.
ÉTiENN"E. — Et puis, j'habite Grenoble... et puis, je me suis marié.
ERNSTEIN. — En voilà une raison! moi aussi, je me suis marié.
ETIENNE. — ■ Nos situations sont tellement différentes. Ah! tu as marché, toi, à la bonne heure. Je savais que tu avais de grosses occupations, que tu t'étais lancé dans d'immenses alf aires, alors, je me disais...
ERNSTEIN. — Tu te disais des bêtises. Tu savais bien que j'aurais toujours eu le plus grand plaisir à revoir un vieux camarade comme toi... plus qu'un camarade, un ami... car enfin nous étions très liés à l'école.
A ce moment, M°" Ernstein oïïre à Jadain un verre de liqueur.
MADAME ERNSTEIN. — - Monsicur Jadain, de la chartreuse, du curaçao, du cognac?
ÉTiEN.NE. — Je prendrai un peu de cognac, madame.
ERNSTEIN, à Claire. — Je regrotte, madame, que votre mari soit resté aussi longtemps sans venir me voir : cela a retardé ix>ur moi le plaisir de vous connaître.
CLAIRE. — Vous êtes trop aimable.
ERNSTEIN. — Je ne savais pas que Jadain avait épousé une femme aussi charmante, tout à fait channante. Alors, vous ne venez à Paris qu'une fois par an ?
CLAIRE. — Oui.
ERNSTEIN. — C'est bien peu. Paiis doit vous manquer, pourtant?
CLAIRE. — Pas du tout.
ERNSTEIN. — En tout cas, vous lui manquez.
CLAIRE. — Croyez-vous?
ERNSTEIN. — Cela ne fait pas de doute; mais vous êtes Parisienne?
CLAIRE. — Non, je suis Vendéenne.
ERNSTEIN. — La Vendée fait bien les choses.
Claire sourit et revient près des autres personnes.
MADA.ME ERNSTEIN. — Sentcz-vous ? Il Commence à y avoir un peu de fraîcheur.
ERNSTEIN, à sa femme. — Ma chère amie, vous devriez mettre quelque chose sur vos épaulas; j'ai peur que vous ne preniez froid.
DE MEILLAN. — Votre mari a raison, madame, n'oubliez pas que vous chantez vendredi.
MADAME ERNSTEIN, ù son mari. — C'est vrai, ayez donc l'obligeance de faire dire à Armande de m'apporter mon boa de plumes. {S'adressant à Claire.) Et vous, madame, vous ne craignez pas que la fraîcheur...?
CLAIRE. — Merci, madame, il n'y a pas de danger.
ETIENNE. — Il n'v a pas de danger... Il n'y a pas de danger...
FUEYDiÈRES. — Je vois, madame, que vous n'êtes pas plus prudente que lorsque vous étiez jeune fiUe.
ETIENNE. — Ah! monsieur, lorsqu'elle était jeune fille, elle obéissait sans doute à ses parents ; mais moi, je n'ai aucune autorité sur elle.
CLAIRE. — Si VOUS écoutez les plaintes de mon mari, vous n'avez pas fini. Encore pour VOUS, elles sont nouvelles... mais moi qui les connais, je m'en vais.
FREYDIÈRE8. — Rcstcz au moius pour vous défendre.
CLAIRE. — Je préfère compter sur vous.
Elle va rejoindre le groupe formé par M""" Einstein, Ernstein et de Meillan.
FREYDiÈREs. — Oui, j'étais à Paris, jipassais un examen do droit ce jour-là.
ÉTiKNNE. — Et ilfi vont bien vos parents!' FUEYDiÈRES. — Jo n'ai plus que mu mère. ETIENNE. — Ah! Enfin, vous avez fait par- ÉTiENNE. — Ma femme ne pensait pa.s, en 1er de vous depuis ce tempf^-là. venant ici ce soir, retrouver un ami d'en- frbydières. — Oh!
fance. Etienne. — Chaque fois que vous plaidiez
FREYDIÈRES. — Non... n'est-ce pa^? une cause retentissante, nous lisions votre
FREYDIÈRES. — Je n'ai plus que ma mère.
ETIENNE. — Vous avez été élevés ensemble, pour ainsi dire ?
FREYDIÈRES. — Oui... VOUS savez ce qu'est l'existence en province, dans une petite ville ; nos familles se voyaient beaucoup... les maisons de nos parents étaient voisines.
ÉTiENN'E. — C'e.st une jolie ville, Clisson.
FREYDIÈRES. — C'est unc vieille ville charmante, malheureusement, elle se modernise de jour en jour.
ÉTiEN.NE. — Vous n'étiez pas à notre mariage ?
FREYDIÈRES. — Non, je n'y étais pas.
ETIENNE. — C'est ça... parce que je ne me rappelle pas vous avoir vu et je me souviens très bien d'avoir été présenté à vos parents.
nom dans les journaux : Maître Freydièresl et je disais à ma femme : (( Tu vois, ton ami d'enfance est devenu un avocat célèbre. »
Cependant, Armande, la femme de chambre, a apporté un boa qu'elle a posé sur les épaules de M" Ernstein.
M.A.D.\ME ERNSTEIN. — Croyez-vous qu'il a fait une chaleur aujourd'hui ! Et ce n'est pas fini : il paraît que nous allons avoir un été abominable.
FRBY'DiÈRES. — A quoi voyez-vous ça ?
MADAME ERNSTEIN. — Ou a observé des taches sur le soleil.
ERNSTEIN. — Oh ! le sale !
MADAME ERNSTEIN. — C'cst aflfreux do rester à Paris par un temps pareil.
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CLAIRE. — Vous êtes obligée, madame, tla rester ?
MADAME EaNSTEiN. — Obligée... c"est-à-Jiio qu'il y a une fête de charité, à la fin de la seonaine, chez la duchesse de MorLagne, et un garden-party avec une repré.seututiou tbcàtrale.
i'Rj':YDiÈRES. — Ce sera charnianl!
MADAME ERNSTEiN. — Et je doïs chanter un duo avec M. de Meillan ; mais après, je partirai pour la campagne.
FBEYDiîiUES. — Voilà encore un préjugé, la campagne ! Paris est cent fois préférable quand on est installé comme vous l'êtes. A quoi bon quitter ça pour aller en Touraine, où il fait beaucoup plus chaud qu'ici?
MADAME ERNSTEIN. C'cst Vrai.
FREYDiÈRES. — Et ce soir, regardez quel calme, quel silence ! On peut se croire loin de Paris. Vous avez des fleurs, des arbres, un cerisier, vous entendez les oiseaux chanter.
ERNSTEIN. — Nous avous même trois poissons rouges dans un petit bassin en marbre.
FREYDIÈRES.. QuB VOulcZ-VOUS de pluS ?
C'est absolument la campagne.
MADAME ERNSTEIN. AïmCZ-VOUS leS pois-
sons rouges, madame ?
CLAIRE. — Mon Dieu, madame, je ne les crains pas.
MADAME ERNSTEIN. — Moï, je les adoro, j'en suis folle, je les ti'ouve exquis. (Rêceuse.) Souvent je m'amuse à les regarder pendant des heures... je me demande à quoi ils peuvent j^eiiser.
FREYDIÈRES. — Et VOUS?
MADAME ERNSTEIN. Je pcnSB qUO VOUS
êtes un insolent... Vous êtes à Paris pour quelque temps, madame ?
CLAIRE. — Nous repartons demain matin.
MADAME ERNSTEIN. — Déjà!... Vous habitcz Grenoble, je crois?...
CLAIRE. — Oui, Grenoble.
MADAME ERNSTEIN. — Je ne connais pas du tout... c'est joli ?
CLAIRE. — C'est une jolie ville de province.
FREYDIÈRES. — On y fabrique des gants.
On a élevé une statue à M. Jouvin, tandis que Stendhal n'a pas même son buste.
MADAME KHNSTlilN. — Et alorS ?
FREYDIÈRES. AloTS, c'cst tOUt.
MADAME ERNSTEIN. — Ah ! je cToyais que VOUS alliez me raconter une histoire.
FREYDIÈRES. — Jo m'en garderais bien.
MADAMK ERNSTEIN. — C'cst drôle de parler pour no rien dire.
FREYDIÈRES --- N 'est-cc pafe ?
MADAME ERNSTEIN. — Et il faut que vous repai'cicz demain ?
CLAIRE. — Oui, mon mari n'avait que quinze jours de congé et il faut qu'il soit ù son poste vendredi matin.
ERNSTEIN, a Jodain. — Tu es encore a.sbPz tenu ?
ÉTIE.NNE. — Je suis trùs tenu... J'ai tout juste un mois de vacances que jo prends eu deux fois... tu sais bien ce que c'e&t qu'une administration; on n'est pas du tout son maître, il faut être là, même s'il n'y a pas grand'chcse à faire. Avant tout, il ne faut pas déplaire aux grands chefs!
ERNSTEIN. — Mais tu ne dois plus trembler devant les grands chefs et tu dois avoir une situation au chemin de fer qui te permet...
ÉriENNE. — Mais pas du tout, on avance très lentement dans ces boîtes-là... à moins d'être recommandé. Oh! alors, ça va tout seul... Ah! ce n'est pas une carrière brillane... on a bien des déboires et des désillusions.
ERNSTEIN. — Tu fais toujotus des ponts.
étii:nne. — Oui, des ponts, des gares, des magasins... eiilJn toutes les études qui co)iterneiit ma section.
ERNSTEIN. - Ça t'intéresse?
Etienne. — Oh! ce n'est pas passionnant... c'est toujours la même chose... alors, ça devient de la routine, on s'abrutit ec, tans être envieux, on ne peut s'empêcher de se dire que ce n'était pas la peine de sortir le premier de l'Ecole pour voir les autres passer devant soi.
ERNSTEIN. — C'est vrai, tu es .sorti le pi omier de l'Ecole.
ETIENNE. — Oui... tu vois que ça ne m'a pas servi à grand'chose.
ERNSTEIN. — Je me rappelle, tu étais un sujet tout à fait remarquable... C'est même toi qui, m'as fait mon projet de sortie, et et c'est grfice à toi que j'ai mérité mon diplôme d'ingénieur, ravant-dernJer, il est vrai.
FREY''DiÈRES. — ■ Ail! il v en .nvait un après vous?
ERNsrKiN. — Oh! si je n'ai [ins ou le dernier, c'est parce que nunt oncle faisait partie du conseil d'admini.stratio:i Ue l'Ecole. Alors, par considération pour lui...
FREY'DiÈRiîS. — J'ai un petit cousin qui est dans un collège de religieux. 11 est tou-, jours le vingt-deuxième sur vingt-trois et, comme je lui demandais un jour qui était ce vingt-troisième, il m'a répondu que c'était un petit garçon qui n'existait pas.
Etienne. — Nécessairement, il y a, A l'heure actuelle, dans toutes les