‹ L'autre dangerChapitre 4 sur 88 · CARRIÈRES, UN TEL ENCOMBREMENT · texte numérisé non relu

CARRIÈRES, UN TEL ENCOMBREMENT

ÉTiENNK. — Comment cela?

FREYDiÈRKS. — Oui, o'étiwt uii élovo que les bons pères avaient inventé pour que mon petit cousin ne fût pas le dernier. De cette façon, l'enfant no se décourageait pas et ses parents n'ét-aienl pas humiliés.

ERNSTEiN. — Eh bien! on m'a traité comme votre petit cousin.

FUEYDiÈRES. — Euliu, VOUS étioz le dernier.

KTIENNE. — Ça ne t'a pas empcx'lié de réussir.

FRBYDiî'UiES. — Parhleu, sans ça, il ne s'en vanterait pas, et même, il y met de la coquetterie.

ERNSTEIN. — De la coquetterie?

FREYDiÈUKS. — C'cst uii Sentiment bien naturel : quand on a passé pour un crétin aux yeux de toute une promotion, il y a un rare plaisir à en appeler de ce jugement précisément devant le premier de cette promotion.

ÉTiEN'XE. — Tandis (lue les premiers sont les derniers.

FHEYUiÈRES. — Ce u'cst pas une vérité absolue ; mais, en général, ces classements d'Ecole sont bien illusoia-es et la vie se chai-ge de les modifier. Un concours de sortie, comme le nom l'indique, n'est pas une arrivée, mais un départ pour l'existence. Ça m'a toujours fait l'effet de ces courses de cyclistes où deux cents coureurs sont engagés; on est bien obligé de les mettre sur plusieui-s rangs et on tire au sort les numéros; mais ceux du dernier rang n'ont pas moins de chances que ceux du premier parce que la route est longue et semée de difficutés de toutes sortes : montées rapides, descentes vertigineuses, tournants dangereux.

ETIENNE. — jSéces.sairement, il y a, à l'heure actuelle, dans toutes les carrières, un tel encombrement. Et puis, il faut tout dire, il y a la chance... la chance! Quand je songe à la. carrière rapide, foud;oyante de quelques-uns de nos camarades! Tiens, tu as connu Devigny à l'Ecole?

ERNSTEIN. — Oui, je me rappelle.

ÉTiENN'E. — Ça n'était pas un aigle.

ERNSTEIN. — Je ne me souviens pas de lui comme d'un aigle.

FREYDiÈRES. — Et ça VOUS aurait finppé. ETIENNE. — • Eh! bien, voilà un garçon... en sortant de l'Ecole, il était entré comme dessinateur, à Lille, chez un fabricant de machines à vapeur, qui avait des filles. Devigny était très joli garçon... l'aînée des filles l'a remarqué... eile l'a même remarqué à un tel point qu'elle e.st devenue enceinte.

Naturellement, Devigny a épousé; le beaupère est mort et son gendre est maintenant à la tête d'une belle usine.

FREYUiÈRJiS. — Moi, jo trouvc ça très bien.

ÉriENNE. — • C'est piquant... je le rec-onnais... c'est piquant: mais c'est pour vous dire par quels moyens on arrive maintenant,

ERNSTEIN. — Il ne faut pas généraliser.

ÉTiENNi;. — Devigny a profité d'un physique avantageux ; mais comment expliquer la fortune d'un homme comme Harduc, par exemple?... Alors, non, Harduc, enfin!... songe donc, Harduc.

FREYDIÈRES. — Qui est-ce d(jnc, ce Harduc ?

ETIENNE. — Imaginez-vous le garçon le plus médiocre, qui ne savait rien de rien, qui ne comprenait rien à rien. A la dernière exposition, à force d'intrigues et de protections, il obtient des petits travaux à faire, entre autres un kiosque à gaufres qu'il avait élevé sur un rocher, au milieu d'un petit lac. Au premier coup de v nt, le kiosque est tombé dans l'eau. Eh bi.n! on l'a décoré et il est à présent arohitecte du gouvernement, comblé d'honneurs, parce qu'il est le fils de son père. Et combien pourrais-je vous en citer comme celui-là! D'ailleui-s, tu le sais bien, il n'y a qu'à feuilleter l'Annuaire de l'Ecole : c'est très édifiant.

FREYDIÈRES. — L'Auuuaire, je crois bien. C'est un livre admirable et d'un enseignement merveilleux. Far où en sont les autres, on constate exactement où l'on en est soimême. Excellent exercice de comparaison ! On s'enorgueillit du chemin que l'on a fait on plaint ceux qui sont restés en arrière, dans une situation inférieure, à leur place en un mot; ceux-là on les traîne dans la pitié; mais, contre ceux qui sont arrivés aux plus hautes situations, on s'indigne, on s'étonne tout au moins et, c'est l'ensemble de ces sentiments : mépris, égoïsme, jalousie et même haine qui constitue, à proprement parler, la camaraderie.

ERNSTEIN. — Il y a du vrai dans ce que vous dites.

Un silence.

ETIENNE. - Et ton cousin, le constructeur, Georges Ernstein, qu'est-ce qu'il devient ?

ERNSTEIN. — Ah ! mon pauvre cousin, il n'a pas eu de chance, lui... il est comiplètement ruiné... avec ça, pas de sauté, inca.pable de remonter sur sa bête.

ÉTiEN.NE. — Qu'est-ce que tu me dis là? Mais c'est tout nouveau?

EKNSTEix. — Oh ! ce n'eut pas vieux, il y a deux mois.

ETIENNE. — Alors, sa maison ?

ERNSTEiN. — Je la reprends... je lui avais prêté deux cent mille francs, je ne tenais pas à les perdre, je ne voulais donc pas le laisser faire faillite. D'abord, c'est mon cousin, nous portons le même nom, et puis c'était le seul moyen que la maison ne fût pas revendue dans des conditions désastreuses.

ETIENNE. — ïu as bien fait.

ERNSTEIN. — De sorte que me voilà à la tête d'un atelier de constructions métalliques. Il faut même que je trouve quelqu'un pour s'occuper de la partie technique, parce que moi!... Tu ne connaîtraiiS pas quelqu'un, par hasard ?

ETIENNE. — Ma foi, non.

ERN.STEIN. — Mais, au fait, j'y pense. Puisque tu ne parais pas satisfait de ta situation dans ton chemin de fer, pourquoi ne viendrais-tu pas avec moi ?

ETIENNE. — Venir avec toi, comment ?

ERNSTEIN. — Comme directeur associé. Tu aurais des appointementiS fixes, une part dans les bénéfices. Pour ça, je suis tranquille, nous nous mettrions toujours d'accord. Plus tard, tu pourrais me racheter la maison. Eh bien ! qu'en dis-tu?

ÉTIEN.VE. — Je ne sais pas... tu me proposes ça, comme ça, tout à coup.

Il regarde Claire.

ERNSTEIN. — Tu regardtKS ta femme... tu as raison... il faut toujours regarder sa femme, surtout quand elle e>st jolie. Voyons, qu'en pensez-vous, madame ?

CLAIRE. — Oh ! dans ces questions-là, mon mari est seul juge. En tout cas, il faut réfléchir.

ERNSTEIN. — Réfléchir à quoi ? Je connais Jadain... c'est un ancien camarade... un ami... je sais ce qu'il vaut.

CL.AiRE. — Croyez-vous que ce nouveau genre de travaux puisse lui convenir?... Ça demande peut-être un apprentissage?

ÉTiïrs'N-E. — Mais, ma chère amie, je ferais chez Ernstein ce que je fais depuis douze ans nu chemin de fer, ce sont les mêmes travaux. . je ne fais pas autre chose... Alors, je connais ce métier-là.

ERNSTEIN. — Et puis, avcc toi, je pourrais faire des choses très intéressantes. Ainsi, pour commencer, je suis très lié avec Harduc.

ÉTiENN-E. — L'homme au kio.que?

ERNSTEIN. — Précisément, et, par lui, j'obtiendrai des travaux inii:)ortants pour l'Expo-

sition dont il est un def grands lamas. Tu vois qu'il ne faut pas en dire de mal.

ÉTiENN'E, frès sincirement. — Mais je n'en ai pas dit de mal ; son kiosque est tombé dans l'eau, ça peut arriver à tout le monde.

ERNSTEIN. — Je te le répète, il y a des choses très intéressantes à faire. D'ailleurs, si tu veux venir avec moi, dans mon cabinet, je te montrerai les plans. Harduc me les a prêtés justement ces jours-ci. Tu peux toujours te rendre compte, ça ne t'engage à rien.

ÉTIKN.NE. — Oh! certainement.

Les deux hommes remontent en causant vers l'hôtel.

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