SCÈNE PREMIÈRE
CLAIRE, MADAME CHENEVAS
MADAME CHENEVAS. — Comment va Madeleine, ce matin ?
CLAIRE. — Toujours la même chose... elle n'a pas dormi cette nuit. Alors, vers huit heures, je lui ai fait prendre cette potion que le docteur a ordonnée et, enfin, elle s'est assoupie.
MADAME CHENEVAS. — Je crojais que le docteur, dans l'état de faiblesse oti est Madeleine, avait recommandé de ne donner la potion que si c'était absolument nécessaire.
CLAIRE, avec un geste de découragement.
Ah ! je sais bien ; mais voilà tant de nuits
qu'elle ne dort pas! Elle ne mange pas; si elle
ne dort pas, cela ne pourra pas durer bien longtemps. Ah! je suis folle, folle!...
MADAME CHENEVAS. — Vojons, Claire.
CLAIRE. — Si encore on pouvait savoir ce qu'elle a, mais voilà plus de quinze jours qu'elle est dans cet état.
MADAME CHENEVAS. — • Oui, dcpuis ce bal chez les Ernstein... ça fait quinze jours...
CLAIRE. — C'est affreux de voir son enfant malade et de ne pouvoir venir à son secours. Le médecin lui-même est impuissant : il l'a examinée, auscultée!... il ne lui trouve aucune maladie. D'ailleurs, elle ne se plaint pas... elle dit qu'elle ne souffre pas et, pourtant, elle dépérit.
MADAME CHE.NEVAS. — Il prétend que c'est de la neurasthénie.
CLAIRE. — C'est leur grand mot, quand leur science ne sait plus; mais on n'est pas
neurastliéniquo du jour au lendemain; il y il des symptômes, une progression, tandis qu'elle est devenue triste tout à coup et silencieuse... elle qui était la joie de cette maison et qui respirait l'ivresse de vivre. La veille encore, elle mangeait, elle dormait, elle chantait, elle riait !
M.\DAME CHE.NKVAS. — Elle rêvait aussi... elle a peut-être un chagrin secret, un mal moral dont il faudrait rechercher la cause.
CLAIRE, avec un peu d'impatience. — Quand tu répéteras toujours ça! Tu penses bien qu'à plusieurs reprises j'ai interrogé Madeleine, avec quelle sollicitude! C'est en vain... elle se tait... elle m'a vue angoissée et pleurant. Une fois, une seule fois, j'ai cru enfin qu'elle allait parler ; mais, tout de suite, eJle s'est reprise et j'ai deviné, derrière son front pâle, la volonté, l'entêtement de ne rien dire. Que peut-il y avoir derrière ça... derrière ça... (FAle se frappe te front ) Voyons, elle ne te dit rien à toi non plus?
MADAME CHE.NEVAS — Non.
CLAIRE. — Pourtant, elle a une grande confiance en toi, tu es son amie.
MADAME CHE.NEVAS. — Toi EUSsi.
CLAIRE — C'est vrai! Ah! je ne sais plus que faire. Tout à l'heure, je lisais ce livre de médecine; je pense que je serai plus clairvoyante que les médecins. Quelle misère!
MADAME CHENEVAS. — C'est daiiK son cœur qu'il faudrait lire.
CLAIRE. — Oui, dans son cœur, mais comment ?
MADAME CHE.NEVAS. — EcoutC, j'ai lUle
idée.
CLAIRE. — Quoi ?
MADAME CHENEVAS. — SoU joumal ?
CLAIRE. — Tu crois?
MADAME CHENEVAS. — Oui... ce callicr (lUO
son père lui a donné et oîi elle écrit ses i^ensées, ses impressions.
CLAIRE. — Oh! nous n'y trouverons rien.
MADAME CHENEVAS. — Qui sait? Nous j trouverons peut-être un indice.
CLAIRE. — Depuis quinze jours, elle n'y a rien écrit. Tu sais où il est ce journal?
.MADAME CHENEVAS. — Oui. Il est daiLs sa chambre... dans un des tiroirs de son petit bureau.
CLAIRE. — Eh bien, va le chercher, pendant qu'elle dort.
M'ns Chenevas sort. Claire reste seule quelques secondes, puis Etienne, venant de son cabinet, entre dans le salon. 11 a son chapeau, prêt à sortir.