CLAIRE, MADELEINE
MADELEINE, trcs lititcr. — Ah! c'est toi qui avais mon journal? Pourquoi l'as-tu pris? Pourquoi as-tu fait ça? ïu n'en avais pas le droit... il est à moi, il n'est pas à toi . . . c'est mal ce que tu as fait là !
CLAIRE. — Madeleine, Madeleine, tu oublies que c'e.st à moi, que c'est à ta mère C[ue tu parles.
MADELEINE. — Je parle à celle qui a pénétré avec effraction dans mes plus intimes pensées, à celle qui a violé inon âme.
CLAIRE. — Tais-toi, tais-toi !
MADELEINE. — Oui. [Elle prend le livre et le jette à Vautre bout du salon.) Oh! je n'en ai plus besoin, je n'y tiens plus... tu peux le garder. Tout le monde peut le lire maintenant... ça m'est bien égal.
CLAIRE, très douce, va ramasser le livre. — Tu as tort, Madeleine, de te révolter, et j'avais le droit de faire ce que j'ai fait.
MADELEINE. — Alors, pourquoi t'es-tu cachée? Pourquoi as-tu profité de mon sommeil pour te glisser dans ma chambre, pour fouiller dans mes tiroirs? Tu espérais remettre ce livre à sa place avant que je fusse réveillée et je ne me serais aperçue de rien ; et ta curiosité eût été satisfaite. Malheureusement, tu as mal calculé, je me suis réveillée avant. D'ailleure, j'avais rêvé qu'on entrait dans ma chambre et, dans mon sommeil, j'ai vu, oui, j'ai vu qu'on me prenait ce livre.
CLAIRE. — Ah! ma pauvre enfant, je no me suis pas livrée à tant de calculs, et ce n'est pas ma curiosité que je désirais satisfaire, mais mon angoisse que je voulais éclairer. Voilà quinze jours, songe donc, que je te vois minée par je ne sais quelle souffraïuce, que je te vois infiniment triste et silencieuse obstinément; tu te replies sur toi-même, il semble que tu aies perdu ta confiance en moi et qu'un abîme se soit creusé entre nous.
MADELEINE. — Si je me taisais, c'est apparemment que je voulais garder mon secret et si j'avais voulu même mourir avec ce secret, cela ne regardait encore que moi. Ma vie intérieure m'appartient, j'imagine, et j'entends qu'on la respecte. Je n'avais et je n'ai rien à te dire. Je ne suis plus une enfant, et il airrive un âge où une jeune fille ne se montre plus toute nue, même à sa mère.
CLAIRE. — Ah! comme tu méconnais ma tendresse! Mais ta colère ne m'irrite pas, tes paroles blessantes ne me blessent pas. Ce n'est pas ma chère Madeleine qui parle eu ce moment, ce n'est pas l'enfant que j'ai bercée, que j'ai nourrie, que j'ai élevée avec tant d'amour, c'est un être de douleur et de fièvre, et si j'ai tant désiré connaître ton secret, c'était pour tâcher à consoler cette douleur et à guérir cette fièvre... Alors j'ai employé le seul moyen qui était en mon pouvoir, puisque tu ne disais rien. Ce moyen te semble arbitraire, déloyal, soit. Eh bien !
je te demande pardon... je te demande pardon.
MADELEINE, avec Un geste vers sa mère. — Oh ! maman !
CLAIRE. — Et quelle chose si terrible aije donc découverte? Tu aimes... tu aime.s... pourquoi t'en cacher? Ce n'est pas un crime d'aimer et c-e n'est pas une honte, on ■n'est pas maître de son cœur.
MADELEINE. — Ce n'est pas ça, tu te trompes, ce n'est pas ça. D'abord, je ne l'aime plus, je ne peux plus l'aimer. C'est fini, c'est bien fini, va!
Elle tombe sur un canapé et éclate en sanglots.
CLAIRE, venant auprès d'elle. — Voyons, Madeleine, ma chérie, qu'est-ce qu'il y a ?
MADELEINE. — Ah! mère, je suis trop malheureuse. Tu ne peux pas savoir ce que je souffre. Je te demande pardon, ce n'est pas ma faute, je ne voulais pas pleurer, je ne voulais rien dire, mais ma vie est brisée.
CLAIRE. — ■ A ton âge, comment peux-tu d i re ça ?
MADELEINE. — Oui, briséc, je sais bion ce que je dis... Oh! j'ai mal, j'ai mal. Il me semble qu'on serre mon cœur gonflé dans ma poitrine et puis qu'on le piétine de façon à en faire une pauvre petite chose... une pauvre petite chose écrasée.
CLAIRE. — Mais je no peux pas te laisser.
MADELEINE. — Tu ne pcux rien faire.
CLAIRE. — • Si, je peux t'enteudre, t'écouter. Allons, riens tout près de moi, sur mes genoux, comme lorsque tu étais toute petite.
Elle la prend sur ses genoux.
MADELEINE. — Je ne peux rien dire...
surtout à toi.
CLAIRE. — Pourquoi, à moi?
MADELEINE. — Parce que tu es ma mère, que j'adore.
CLAIRE, parlant avec précaution et, pour ainsi dire, à tâtons, comme une personne qui marche, sans lumière, dans une sombre chambre inconnue. — Oublie alors que je suis ta mère... dis-toi que nous sommes deux femmes et que les femmes sont égales dans la souffrance d'aimer... Voyous, parle, je vais t'aider... Pourquoi ne peux-tu plus l'aimer? L'autre soir, tu lui as peut-être dit... Je ne sais pas, je oherohe, n'est-ce pas?... Quelquefois, lorsqu'on a un sentiment profond, on se trahit malgré soi... Et puis, dans l'atmosjAère de ce bal, dans la joie d'être jolie et courtisée, tu as peut-être prononcé des paroles significatives... défini-
tives... qu'il n'a pas entendues... qu'il n'a jias voulu entendre.
M.\DELEiN'E. — ■ Oh! nou, ça n'est pas ça, au contraire.
CLAIRE, comme à elle-même. — Au contraire, a.h ! Enfin, ce soir-là, il s'est passé quelque chose. Parle, aie un peu de courage.
MADELEINE. — Eh! bien, voilà... je vais tout te dire, parce que je ne peux plus garder ça en moi... ça m'étouffe. Eh! bien, voilà ! Oh ! non, ça n'est pas possible ! ça n'est pas possible!
CLAIRE. — Madeleine, mon enfant, quoi que ce soit, je t'adjure de me le dire.
MADELEINE. — Eh bien! voilà, c'est une conversation que j'ai entendue... des gens qui parlaient... un homme et une femme que je ne connais pas. J'étais assise près d'eux... ils ne savaient pas que j'étais ta fille.
CLAIRE. — Oui, oui, et alors?
MADELEINE. — Alors, ils oiit parlé de toi... et de lui... et ils ont dit que tu étais sa...
CLAIRE. — Ça n'est pas vrai., ça n'est pas vrai !
MADELEiN-E. — • Mais tu ne m'as pas laissé... CLAIRE. — Je devine ce qu'ils ont pu dire et je crois les entendre. Je comprends maintenant ton désespoir et ton silence et pourquoi tu m'as parlé tout à l'heure, non pas ( onime une fille à sa mère, mais comme une femme à sa rivale ; non, je ne suis pas ta rivale. Ma pauvre petite, c'est vrai, tu ne sais pas ce qu'est le monde, mais un cruel instant t'a suffi pour connaître sa méchanceté, sa légèreté et le ton habituel de ses conversations.
MADELEINE. — Mais ils ont dit ça de toi, maman, de toi.
CLAIRE. — Il n'y a pas de femme qui soit à l'abri de ces insinuations et de ces calomnies, tu t'en rendras compte plus tard. Un homme et une femme sont liés, sont amis, 1(^ monde en déduit de t-elles conséquences... MADELEINE. — Mais CCS gcus-là ne te connaissent pas, tu no leur as rien fait; ils sont donc méchants.
CLAIRE. — Non, ils ne sont peut-être pas méchants; ils ont dit ça sans y attacher d'importance, ignorant que tu étais là et que ce qu'ils disaient ainsi légèrement, retombait lourdement sur ton cœur... car tu l'as cru...
MADELEINE. • — Nou, nou, je n'ai pas votilu le croire, c'est-à-dire que je ne sais pas... Je voulais oublier ces vilaines paroles, mais, malgré moi, je les entendais continuel-
Madeleine. — Non,