SCENE VI
CLAIRE, FREYDIERES
FREYDIÈRES. — ■ Boujour, Claire, comment allez-vous?
CLAIRE. — Pas bien, mon pauvre ami, comme vous pouvez le penser.
FREYDIÈRES. — Comment va Madeleine, ce matin?
CLAIRE. — Mieux, je vous remercie, ou plutôt j'espère qu'elle va aller mieux. Ah! je viens de passer deux semaines affreuses. J'ai beaucoup réfléchi, il faut même que je vous parle très gravement. (Elle lui fait signe de s^asseoir.) Depuis quelque temps, la vie devient très sombre autour de moi et, au milieu de trop de soucis de toutes sortes.
j'ai compris, j'ai senti que je ne devais plus vous aimer comme par le passé. Oli! je vous garderai toujours, vous n'en doutez pas, une grande affection et je vous demande de transformer, tous les deux d'accord, en amitié, avec tout ce qu'un tel sentiment peut contenir de fidélité, de sécurité, de dé- '. ouement et aussi de souvenirs, un autre .sentiment qui comporte, lui, bien des tourments et des remords et... peut-être des désastres! Une telle proposition de ma part vous surprend ?
FREïDiÈRES. — Je l'avouc, mais comment un tel changement?...
CLAIRE. — Je ne suis plus la femme que vous avez connue. Oui, j'ai cru jusqu'ici que l'amour était tout... j'ai été imprudente, jalouse, sensuelle, exclusive, passionnée, mais, voyez-vous, il y a tout de même d'autres choses... je m'en aperçois bien aujourd'hui, et il a suffi que Madeleine tombât malade pour que je me croie punie en elle et que mes sentiments envers vous se soient transformés. Vous avez été pendant cinq années, Jacques, ma seule raison de vivre... vous resterez, quoi qu'il arrive, celui que j'aurai uniquement aimé.
FREYDiÈRES. — Ma ohère Claire !
CLAIRE. — D'ailleurs, il paraît que vous pajtez ?
FREYDIÈRES. — Oui.
CL.\iRE. — C'est seulement tout à l'heure et par Et-ienue que j'ai appris cette nouvelle.
FREYDIÈRES. — Ne VOUS en offensez pas : tous ces jours-ci, je n'ai pas pu vous parler, au milieu de vos inquiétudes. D'ailleurs, la date de mon départ n'était pas absolument décidée; mais, en effet, je quitte Paris après-demain.
CLAIRE. — Oui, vous partez, parce que vous ne m'aimez plus.
FREYDIÈRES. — Claire, pourquoi dites- \ous ça !
CLAIRE. — Parce que je veux venir au secours de votre faiblesse, au-devant de votre pitié. Il y a longtemijs que j'ai senti que vous vous détachiez de moi et, si j'ai parlé la première, c'est pour vous faciliter le tri.ste devoir de parler à votre tour... Xe m'épargnez donc pas... Soyez franc et fort, mais vous pleurez!
FREYOïîcREs. — Oui, je plcurc... je pleure sur vous et de la peine que je vous fais, car je n'ai pas été dupe de votre ruse généreuse.
CLAIRE. — Non, vous n'avez pas été dupe, mais vous n'avez pas protesté, vous n'avez
pas crié vers moi. Alors, pleurez, vos larmes sont un aveu. Vous ne m'aimez plus, ce n'est pas votre faute... je ne vous en veux pas... Je vous plains, au contraire, Aous êtes malheureux. Il se passe en vous un drame poignant, car, non seulement AOUs ne m'aimez plus, mais vous en aimez une autre.
FREYDIÈRES. — Je VOUS jure...
CLAIRE. — Vous en aimez une autre et c'est ma fille...
FREYDitREs. — • Xon, Claire, vous vous trompez.
CLAIRE. — ■ Ah! tant pis aloi-s, parce qu'elle vous aime et, ce qui est plus grave, elle a pu croire que vous l'aimiez.
FREYDiîcREs. — Je ne le lui ai jamais dit!
CLAIRE. — Ah ! tu vois bien. Eh bien ! c'est ce que je voulais savoir. Tu n'es qu'un misérable. C'est onstrueux, ce que tu as fait là... ça n'a pas de nom. Je comprends que tu aies assez de moi... au bout de cinq ans, je ne te plais plus, cinq ans, c'est déjà très beau et je n'ai pas à me plaindre. Je t'ai donné tout mon cœur et toute ma chair, tu n'en veux plus, soit! Je comprends que tu sois Isis de l'adultère et de ses complications, de ses précautions et de ses gênes. Je comprends que tu désires une maîtresse libre, à l'âge oii un homme sent le besoin d'avoir un foyer à soi. Je comprendrais que tu me quittes pour te marier, que tu choisisses une jeune fille, c'est dans l'ordre, mais pas ma fille, ah! non, pas celle-là! Elle aurait dû t'être sacrée entre toutes, tu n'aurais même pas dû l'effleurer d'une pensée, et pourtant tu y as pensé !
FREYDIÈRES. — Vous VOUS égarez, Claire... mais quels projets me prêtez-vous donc ? Vous me parlez comme si j'avais voulu ce qui arrive; mais je ne sais comment ce sentiment est né en moi... en vérité, je ne le sais pas. Mais songez donc que je la voyais sans cesse; alors, de vivre continuellement auprès d'elle c'était une épreuve dangereuse. J'ai été séduit, malgré moi, oui, malgré moi, par ce charme mystérieux de la jeune fille et qui, chez Madeleine, est tout-puissant parce qu'il est fait d'innocence véritable. Et puis, on ne se méfie pas, on pense qu'un si doux parfum ne vous enivrera pas : il vous enivre pourtant et l'on en est tout imprégné. Je ne me rendais pas compte de ce qui se passait en moi... tooit ce que je vous dis là, je ne me le formulais même pas. Il n'y a encore pas bien longtemps, je la considérais comme une enfant, comme ia petite fille que j'avais con-
nue, et co n'c&t que ilu jour où j'ai KCiiti le trouble qu'elle éprouvait auprès de moi que j'ai compris la nature du charme que j'oprouvais auprès d'elle, et sou auiour m'a révélé le mien. Alors, j'ai voulu fuir, j'ai voulu no i)luK revenir dans cette maison et. la première, rappelez-vous, vous vous êtes ftiarmée de mou absence. 11 n'y a donc pas eu préméditation de ma pajt ni trahison envers vous. Je ne me suis pas fait aimer d'elle, je ne lui ai jamais dit une parole d'amour. Je ne me défends ni ne m'ac-cusc : je vous explique sincèrement...
CLAiKE. — Cruellement...
FREYDiÈRES. — C'est la même chase, je vous explique ce qui s'est passé en moi, et vous devez me croire, Claire, je vous en supplie... vous devez me croire : la preuve, c'est que j'ai décidé de ne plus la revoir.
CLAIRE. — Je Vous crois... je vous crois... mais ce n'en est pas moins horrible pour moi. Songez donc... vous deux, vous deux, et je ne puis rien dire. C'est vous, c'est vous qui me donnez un coup de couteau dans le cœur, et c'est elle, ma fille, qui me bâillonne pour que je ne crie pas. Vous m'assassinez tous les deux !
Elle éclate en sanglots.
FREYDIÈRES. — Claire, écoutez-moi.
CLAIRE, dans les larmes. — Oh! laissezmoi, laissez-moi, ne me dites plus rien. J'avais résolu d'être plus vaillante, mais c'est plus fort que moi. Je ne vous en veux même pas. Je ne suis pas jalouse de ma fille, n'estce pas? J'ai eu tort de vous attirer ici et d'organiser votre intimité dans cette maison. J'aurais dû prévoir qu'un jour Madeleine aurait dix-huit ans, mais on ne pense jamais à cet autre danger, et que vous retrouveriez en elle, on dit qu'elle me ressemble, votre premier et jeune amour en moi. Oh! ne protestez pas, si vous saviez comme tout m'est égal, maintenant. Je ne tiens plus à rien... une heure comme celle-ci vous vieillie plus que vingt années. Désormais, je serai plus que vieille, je me survivrai. Mais il ne s'agit déjà plus de moi. Il s'agit de ma fille. Qu'allez-vous faire?
FREYDIÈRES. — Je VOUS l'ai dit : je vais partir et je ne la reverrai plus.
CLAIRE. — Je ne peux pas annoncer ça à Madeleine.
FREYDIÈRES. — Vous n'avez rien à lui annoncer.
CLAIRE. — Elle sait que vous êtes là et, après l'explication que je viens d'avoir avec elle...
FREYDIÈRES. — Une explication?
CLAIRE. — Oui, je viens d'apprendre tout à l'iieure et d'elle-même pourquoi l'autre soir elle était partie, bouleversée, de chez les Ernstein. Elle m'a avoué que, ce soirlà, elle avait surpris une conversation qui lui a révélé notre liaison... Comprenezvous ?
FREYDIÈRES. — Oh! Et alore?
CLAIRE. — Alors, je lui ai crié que ce n'était pas vrai ; je le lui ai juré sur sa vie, sur
FREYDIÈRES — Claif.e, écoutez-moi.
son bonheur, et pour faire un tel serment, je n'ai pas hésité, je vous assure.
FREYDIÈRES. — Vous avez bien fait... vous avez bien fait...
CLAIRE. — J'ai bien fait, n'est-ce pas?
FREYDIÈRES. — Oui.
CLAIK£. — J'ai été plus loin et pour que, malgré ce serment, il ne subsistât plus aucun doute en elle, puisqu'elle vous aime et que vous l'aimez, je lui ai dit qu'elle serait votre femme.
FREYDIÈRES. — Comment! Vous voudriez que j'épouse Madeleine? Voyons, Claire, vous n'y pensez pas... c'est impossible... je ne veux pas... je ne peux pas... Et c'est vous qui me proposez ça, mais vous n'avez donc pas réfléchi? Vous n'avez donc pas songé à la situation épouvantable qu'une telle solution créerait entre nous?
CLAIRE. — Il ne s'agit pas de nous, il s'agit de Madeleine; elle ignorera, c'est l'essentiel.
FREYDIÈRES. — Mais supposez que, plu.s
tard, elle apprenne la vérité, elle aura le droit de vous reprocher d'avoir installé son bonheur sur une complicité.
CLAIRE. — Sur un sacrifice.
FUEYDiÈRES. — Votre sacrifice vous aveugle trop sur la qualité de la résolution que vous prenez.
CLAIRE. — Et puis, larsqu'une fennne a auprès d'elle un homme qui peut la défendre, il y a des choses qu'on ne vient pas lui dire. Le monde n'est pas brave.
FREVDiEREs. — Ail ! pui«que vous en parlez, comment nous jugera-t-il, le monde? 11 dira que vous avez donné cyniquement votre amant à votre fille et il eous-entendra, de noti-e pai't, daus une telle union, les plus vils ai-rangements.
CLAIRE. — Il ne sauvera pas ma fille, le monde. Donc, peu m'importe ce qu'il dira. J'ai juré à Madeleine que je n'avais pas été votre maîtresse, je lui ai promis qu'elle serait votre femme, nous sommes engagés visà-vis d'elle.
FREYDiÈRES. — Vous êtc.s engagée, vous, mais pas moi.
CLAIRE. — Nous sommes solidaires.
FREVDIERES. — VoyoHs, voyoïis, Claire, une chose pareille est impossible, n'est-ce pas! Nous la discutons là, comme deux ennemis, comme deux adversaires. C'est affreux ! Unissons-nous, au contraire... Cherchons ensemble- Il ne manque pas de raisons à donner à Madeleine. Oui, c'est vrai, notre amour sombre désespérément dans des circonstances effroyables, mais nous devons rester deux amis, deux amis tendres et désolés. Je vous ai aimée, Claire, je vous ai aimée... je suis torturé moi aussi, et je souffre et je pleure... Tout le déchirement des séparations est en moi ; mais, du moins, ne faisons pas avec des fleurs de deuil un bouquet de fiançailles. Ah! croyez-moi, votre sacrifice est inutile, ce n'est pas le bonheur de Madeleine que vous avez décidé.
CLAIRE. — Pournuoi ?
FREYDIÈRES. — Parce que le bonheur est plus exigeant, parce qu'en admettant m^^nie qu'elle ne sache jamais rien et que sa foi en vous ait chassé tous ses doutes, vous seriez toujours implicitement, mystérieu-sement, auprès de nous, entre nous ; son instinct de femme devinerait votre présence errante et Kon cœur filial serait étreint d'angoisse. Non, je vous le jure, nous ne serions pas heureux.
CLAIRE. — Ah ! ne dites donc pas ça ! J'étais déjà auprès de vous, entre vous, et pourtant vous vous êtes aimés. Mais si cette
porte s'ouvrait en ce moment et si Madeleine entrait, la clarté d'un beau jour entrerait avec elle ; vous ne regarderiez plus dan.s le sombre passé, et tout le bonheur vous apparaîtrait certain et désirable.
FREYDIÈRES. — Je ii'cn sais rien... c'est peut-être vrai... tout est possible; mais je no veux même pas y songer... je ne veux pas vivre en vous sachant enterrée vivante. Non, non, Ckire, écoutez-moi : je suis prêt à tout, je m'en irai pour toujours; je disparaîtrai coinplètenient, s'il le faut... je recommencerai ailleurs, n'importe ovi, une autre vie, mais pour Madeleine, ce sera comme si j tétais mort.
CLAIRE. — Alors elle dira : c'était donc vrai !
FREYDIÈRES. — Mais non, dites-lui qu'elle s'est trompée, que je ne l'aiine pas, car enfin je ne lui ai jamai.s rien dit qui l'autre rise...
CLAIRE. — Vos façons d'être avec elle l'ont renseignée et votre accès de jalousie, l'autre soir, a éclaté devant des yeux clairvoyants... ou alors, il fallait être plus maître de vous.
FREYDIÈRES. . — Ah! pourquoi ai-je connu Madeleine P Ah! oui, vous avez eu tort de ni'attirer chez vous et j'ai eu tort de ne pa.*résister. Alors, votre fille a grandi auprès dînons, dajis l'influence éparse de notre ainour, dans l'atmosphère contagieuse de l'adultère et, de c<mipromissions en compromissions, nous en arrivons aujourd'hui à discuter, à oser discuter une infamie, une sorte d'inceste, un véritable crime.
CLAIRE. — Combien de drames intérieurs .«e déroulent autour de nous dont nous ignorons les dénouements silencieux...
FREYDIÈRES. — ...Et hypoci'ites...
ri,ATRE. — Et douloureux !
FREYDIÈRES. — La doulcur n'est pas une excuse.
CLAIRE. — Mon excuse, c'est que, dcpui.quinze jours, j'assiste à l'agonie de mon enfant et qu'il n'y a que co moyen de la sauver.
FREYDIÈRES. — Vous êtc-s hypiiotiséc, en ce moment, par cette idée que votre fille peut en mourir et cette idée-là vous cache tout le reste; mais elle a dix^iuit ans... dix-huit ans! c'est-à-dire toute la vie devant elle pour oublier... et elle ou '"liera.
CLAIRE. — Et si elle n'est pas de celles qui oublient; n'y eût-il qu'une chance pour qu'elle en mourût, c'est cette chance-là quenous devons conjurer.
Autre Danger
FKKYDIÈRES. Ail 1 tclUZ, VOUis aUlicX
mieux iait do lui dire la vérit<3.
CLAiHK. — C'est dans les romans qu'on dit I:i vérité; mais, daUvS la vie, lorsqu'un hasard la découvre, oai tâche de la recouvrir, pouilie pa.s provoquer des n\allieurs irréparables !
KUEYDiÈRES. — Mieux vaut la vérité pourtant, avec toutes ses conséquences, qu'un tel désordre.
CLAiiiK. — Vous auriez donc voulu que je dise la vérité à Madeleine ?
FREYUïKKES. — Oui... ccnt fois oui!
CLAIRE. — Ah ! vous ne parleriez pas ainsi si vous l'aviez vue, si, comme moi, vous aviez tenu dans vos bras une malheureuse eaifant, pâle et tremblante, si, comme moi, vous a\ iez lu dans ses yeux anxieux la terreur de ma faute et hi honte de son amour souillé! Vous comprendriez que je n'aie pas eu le courage, la cruauté de lui dire la cruolle vérité... oui, j'ai tout promis, j'ai juré, parce qu'au-dessus de la vérité, il y avait sa candeur et sa fragilité... parce qu'avant tout, il y a la pitié... et, puisque vous parlez de crime, le véritable crime eût été de frapper, mortellement peut-être, une innofente, entendez-vouh, une innocente. Si vous ne peaisez pas ainsi, annoncez vous-même à Madeleine votre résolution ; dites-lui que \ous partez et que vous ne reviendrez plus. Si vous avez décidé que là est votre devoir, prenez-en devant elle toute la responsabilité, et épargnez-moi du moins les tortures d'une nouvelle explication avec mon enfant. D'ailleurs, je ne pourrais plus... je suis à bout de forces... je vais la faire npj)c!er et vous lui parlerez.
Elle va sonnci-.
FREYDiÈRES. — Vous n'y pensez pais, Claire, que faites-vouis là?
CLAIRE. — Il le faut.