SCENE XII
VERSANNES, SAINT-PHOIN, MORINS
SAINT-PHOIN. — Elle est exquise, ta femme... n'est-ce pas Morins?
Le Torrent
MoiiiNS. — ■ Oharmautc.
VKRSANÎŒS. Oui.
SAINT-I'HOIN. — Ah! tu a.s pris le bon coté de la vie.
VEUSANNKS. — Tu cioi'^r'
SAiNT-i'HOiN. — N'en cloute pa.s : il faudra que je me marie, je finirai par là.
\ KKSA.NN'ES. — Toi, mon cher, jamais!
SAINT-PHOIN. — Voyons, mon vieux, c'est forcé; je ne peux pas vivre seul, et d'uii autre côté je ne peux pas «tarder une maîtresse plus de deux mois. Tl faut donc que je me marie, c'est mathématique. Et puis, j'ai a.ssez des aventures. Tiens! en ce moment, je suis em plein drame, avec mon air de rien.
MORiNS. — Vraiment ?
SAINT-PHOIN. — Oui, je suis en train de lâcher une petite femme mariée... Ça n'est pas commode, elle se cramponiie, elle m'adore. Je n'y comprends rien... elle a U3i mari très bien; il est beaucoup plus âgé qu'elle, c'est vrai, mais il est tout de même plus jeune quo moi.
versannt;s. — Toutes les femmes courent donc toujours après toi ?
SAINT-PHOIN. — Oui, je ne sais pas à quoi ça tient... toi non plus, n'est-ce pas?
versannes. — Non.
SAINT-PHOIN. — Hé bien, je vais te le dire...
VERSANNES — Tu le sais donc?
SAINT-PHOIN. — Ouf. Ça tient à ce que, dans le temps, j'ai connu une petite actrice qui s'est enijx>i&on!née ou plutôt qui a voxihi s'empoisonner...
VERSANNES. — Pour toi, misérable. Oui, je me rappelle cette histoire-là.
SAINT-PHOIN — Ce n'était pas pour moi... l'ai découvert, depuis, des lettres qui m'ont éclairé. Figure-toi qu'elle aimait nn jeune homme qui était commis dans un grand magasin de rubans de la rue de Oléry... Ce jeune homme, qui était très beau, était devenu l'amant de la patronne ; c'est alors que notre petite amie a avalé de l'arsenic... ou de la magnésie, on n'a ja.mnis su au juste... la femme de chambie a dit que c'était une poudre blainxhc. Moi, je crois que c'était de la magnésie, parce qu'après, elle allait beaucoup mieux. Enfin, disons Qu'elle a fait une tentative d'empoisonnement j mais ce n'était pas pour moi... seulement, on l'a toujours cru et je l'ai laissé croire... ce qui m'a valu un tas de bonnes fortunes.
VERSA.NN'ES. — UsurpécS.
SAINT-PHOIN. — Oui... mais quand je viens ici, quand je vois la vie paisible que l'on
peut ineieiT à la campagne, loin des villes, j'ai bien e.ivie de devenir ton voisin, d'aclietex une vieille habitation dajis ce paysci, avec- me belle ferme que j'exploiterais... ^a m'aniufiL'Vuit...
VEBSANNKS. — Tu t'en lasserais bien vite ; moi aussi, dans les commencements, ça m'a amusé, c'est vrai, intéressé, passionné même; c'était une vie nouvelle pour moi. Et puis, il lallaiit tout apprendre, je ne savais rien et le temps passait vite dans le travail ; mais à pré.sent que tout est organisé et suit son courajit, c'est une vie assez monotoaie, en somme. Et puis, les relations avec les paysans... c'est terrible; il faut se défendre coii.stamment ; tu ne t'imagines pas à quels gens on a affaire! On voudrait leur bien, m iis ils découragent les meilleures VDlontés. F irfois, je me dis : à quoi bon? Et je m'en- 1. aie !
MORINS. — Vous ne parliez pas ainsi tout à l'heur;'. Vous sembliez au contraire plein d'iirdeui' et de confiance. Regrettez-vous doac to it à coup ce que vous avez fait?
vers; nnks. — Non, non, je ne le regrette pai; je ^uis tellement persuadé que ce serait la môme ciiose, quelque voie que j'eusse choisie. La ville ou la campagne, la fête ou le travail, il faut toujours vivre, c'st-à-diro beaucoup s'agiter pour un pauvre résultai.
MOBiNS. — Ne dites pas ça, je vous assure que vous avea une existence utile.
SAINT-PHOIN. — Et qui te conserve la santé... Crois-moi, c'est le premier des biens. Que dirais-tu, si tu étais comme moi ? Je .iuis arthritique et je ne devrais pas boire une goutte d'alcool. (// se verse un petit verre d'eau-cle-rle.) Je suis cardiaque et je ne devrais pat fumer. {Il tire de ij rosse s bouffées de son cigare.) Je suis neurasthénique et je devrais être ai: lit tous les soirs à dix heures.
JIORi.xs. — Et vous ne faites rien de tout
ça
S.UNT-PHOIN.
Vous
voyez... rien.
Un silence. Les douze coup.^ du minuit serment à la vieille pendule du salon.
SAINT-PHOIN. — Il y a des anges qui passent î
MORiNS. — Les douze coups de minuit...
douze animes ,noirs.
VERSANNES. — Ecoutous cc que dit le Minuit profoind.
SAiNT-PHOiN. — Je I'lm trouvé très changée, ce soir. M™® Lambert.
VERSANNES. — Cest vrai ?
Le Torrent
SAiNT-rHOiN. — Je l'ai trouvée changée et pourtant plus jolie.
MORiNS. — Elle a surtout une expression de visage résignée et mélancolique et dans laquelle il y a un peu de veuvage.
VERSANXES. — H j a tant de femmes qui, le lendemain même du mariage, sont veuves dn mari qu'elles s'étaient imaginé.
SAiNT-PHOiN'. — Est-ce que Lambert ne la rend pas heureuse ?
VERSANNES. — Je n'en sais rien... Ça n'est pas un homme qui puisse la comprendre.
SAINT-PHOIN. — C'est vrai, il est insignifiant.
MORINS. — Ah! non, il n'est pas insignifiant, par exemple. Vous ne l'avez donc pas écouté ? Il est très beau et comment ne pas le détester? C'est un type, c'est une résultante, c'est l'arrière-petit-fruit de la grande lîévolution, avec toute la faiblesse de l'esprit fort et tout le jésuitisme du libre-penseur ; c'est le parvenu diplômé et le lampion de la liberté autoritaire, de l'égalité ambitieuse et de la fraternité égoïste... c'est le bourgeois !
SAiNT-PHOiN. — Comme vous l'arrangez !
il ne va plus en rester?
MORINS. — ^ Il en restera toujours assez.
VERSANNES. — Un trait qui le dépeint admirablement, c'est qu'il ne s'est marié que pour avoir un fils, tant il craignait que son nom, le nom de Lambert, s'éteignît, et que la papeterie tombât en quenouille. Il a eu dabord une fille, ce dont il témoigna un vif mécontentement et il n'eut de cesse que sa femme lui donnât un fils. Depuis, il ne désire plus rien, il est heureux.
MORINS. — Evidemment, ce n'était pas du tout le mari qu'il fallait à cette femme qui m'a paru très fine, sensible à l'excès, et sans doute un peu romanesque... Alors, elle s'ennuie...
^■ERSA^•NES. — Décidément, la vie est mal faite.
MORINS. — Oui, c'est à cette conclusion qu'on arrive fatalement, lorsqu'on regaide en soi, autour de soi... surtout vei^s ces heures-ci. Cela tient à ce qu'il fait iicir dehors et silencieux... Alors on a des pensers graves... et Ton est pessimiste, parce qu'on est fatigué... Schopenhauër l'a dit : «i Le soir est la vieillesse du jour. Chaque journée est une petite vie et cliaque coucher avec sa nuit de sommeil est une petite mort. » Demain, le soleil luira, les oiseaux chantei'ont et nous trouverons la vie presque bonne. Les matins ont parfois de-s réveils supportables.
VERSAN'VES. — Vous avez raison. Nous avoiis peut-être besoin de nous reposer. Quelle heure est-il?
MOBiNS. — Il est minuit et quart.
VERSAN'NES. — Allons, vieus-tu, Saint- Phoin?
SAiNT-PHOiN. — Oh ! je ne peux me coucher si tôt. Je monterai beaucoup plus tard.
A'ERSANN'ES. — Commc tu voudras. Qu'estce que tu vas faire?
SAiNT-PHOiN. — Je ne sais pas... Je vais essayer de donnir...
florins et Versannes s'en vont, laissant Saint- Phoin seul.
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