‹ L'autre dangerChapitre 60 sur 88 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

VALENTINE, CHiVKLOTTE, VERSAN- NES, LAMBERT, MORINS, SAINT- RHOIN, HUBERT, MARIE, PIERRE.

Charlotte se balance clans un rocking-chair tandis que Hubert s'empresse autour d'elle. Saint- Phoin est assis dans une bergère et joue avec les enfants.

LAMBERT. — J'aî des lettrée à écrire; quand vous voudrez visiter la papeterie, vous me trouverez à mon bureau.

CHARLOTTE. — C'est ça.

LAMBERT. — Quand viendrez-vous?

CHARLOTTE. — • Dams une heure, quand il y aura un peu d'ombre, dans le parc... on ne peut pas sortir maintenant.

LAMBERT. — Quaiid VOUS voudrez... eli bien, au revoir, à tout à l'heure.

MARIE. — • Monsieur Saint-Phoin, voulezvous jouer à CN>urir avec nous dans lo jardin ?

SAiNT-PHOiN. — Non, ma chérie, pa« comme ça tout de suite après le déjeuner... c'est très mauvais pour les vieux jeuneu gens.

PIERRE. — ■ Pourquoi?

SAiNT-PHOiN. — Parce qu'il faut laisser k digestion se faire tranquillement... et pui^ il fait trop chaud... tout à l'heure... quand le so'leil sera moins terrible.

MARIE. — Aloi"s, chantez-nous Bobiue.

SAINT-PHOIN. — Vous voulez que je vous chant-e Bobine? Ça, je veux bien. (// ?es prend sur ses genoux et il chante:)

En avant! la roh" de Pajaca

Saute Bobine.

Saute Coquine, En avant! la roV de Paiara

Saute Bobine, Et montre tes bas.

Le Torrent

Ell( a de." bw jXT.é-^,

Otte Buline,

Cette Coquine, Elle a des bas percés.

Cette coquine de Xégriir!

Les enfants rient aux éclats.

l'iEHRE, d\in ton impératif. — Maintenant, faites-nous : à cheval, gendarme !

A'ALENTiNE. — Vojons, mes enfants chéris, il faut laisser M. Sain1>Phoin tranquille maintenant... vous l'ennuyez, vous le fatigicz... il ne faut pas abuser de sa complai- Kince.

MARIE. — Si, si, il faut abuser!

VALENTiM-:. — Allons, soyez gentils, allez jr>uer dans le jardin. (Les enfants sortent.) Ils \ oiis ont donné chaud ?

SAiNT-PHOiN. — Oui, j'ai très chaud, mais ça ne fait rien, ils sont charmants : d'abord, jado-rc- les enfants et, en général, les enfants m'aiment beaucoup... je leur plais... et j'en sais très fier, car ils se trompent rarement et leur sympathie va toujours aux bonnes pereo.ines.

MORiNS. — Oh! pas toujours : car moi qui ne suis pas méchant et qui adore le,s enfants, quand je veux les embrasser, ils se débattent en pouasajit des hurlemenls... comment expliquez-vous ça ?

SAiNT-pnoiN. — C'est qu'il ne suffit pas d'être bon... il faut aussi le porter sur sa figure.

MoiiiNs. — Alors, j ai l'air cruel?

SAiXT-PHOiN. — Non, mais vous avez l'air froid, réservé... enfin, pas commode quand on ne vous connaît paâ... tandis que moi, I ensemble de mes traits exprime une grande bonté... j'en suis sûr... tenox, une preuve, c'est quB; dans la rue, les vieilles damcv. et les gamins qui font des cAyurses me demandent toujours leur chemin... Pourquoi me choisissent-ils, moi, parmi des centaines de passants? Parce que j'ai une figure qui leur revient : les vieilles dames ont l'expérience et les enfants ont l'instinct. Et puis, la bonté, c'est encore assez commun, ça court les rues; liiais ce qui est plus rare, c'est la délicatesse dans la bouté. Voilà ce que je possède au plus haut point ! Ainsi, lorsque je vois, toujours dans la rue, une ancienne beauté, vous ft.ave"<., de ces fpmme*^ qu'on devine avoir été jolies et qui se défendent de vieillir, ëh bien, je la salue... je la salue sans la connaître... iîîlle me regarde avec stupeur, mais elle se dit : (( Il faut donc que je ne sois pas f?i c!iangée que ça, puisqu'il me reconnaît, lui,

et que je ne le reconnais pas, moi ! » Voilà de la délicatesse.

CHARLOTTE. — Vou« étcs exquis, Saint- Phoin, et vous avez un joli costume de bicyclette.

.SAiNT-PHOiN. — li faut bien, sans ça la vie serait insupportable !

CHARLOTTE. — Mais vous avez failli prendre une rude tape, tout à l'heure. Dieu! que j'ai ri !

SAiNX-PHOiN. — Charmante nature! Eh l)ien ! savez-vous pourquoi j'ai failli prendre une tape? C'est parce que j'ai détourné trop brusquement ma roue de devant pour ne pas écraser sous mon pneu un pauvre escargot qui traversait la route, car, même avec les plus humbles insectes, j'observe les principes de la cliarité clîrétienne.

MORINS. — Si une guêpe vous pique la joue droite, vous tendez la joue gauche ?

SAINT-PHOIN. — Non, ça no va pas jusquelà, mais j'ai le respect de toutes les existences

CHARLOTTE. — Et pourtant, vous êtes chaisseur...

SAiNT-PHoiN. — Excepté à la chasse, bien entendu... Quand j'ai un fusil entre les mains, je ne connais plus rien... je suis terrible.

HUBERT. — A propos, Julicu, e-st-ce que tu es invité à chasser demain chez les Sohlam ?

SAINT-PHOIN. — Est-ce le Schlani des mines d'or ?

\t;rsannes. — C'est lui-même.

SAINT-PHOIN. — Il est donc votre voisin... depuis quand ?

VERSANNEs. — Mais oui, il a loué le château du vieux marquis de Gourguette ; il a un bail de quinze ans avec facilité d'acheter à fin de bail.

SAINT-PHOIN. — Comment le marquis a-t-il loué son château à cette canaille de Schlam ?

HDBERT. — Il a bien été forcé... il n'avait plus le sou, il était complètement ruiné... '!ans les derniers temps, ils cuisaient leur pain eux-mêmes au château, pour quinze jours, comme nos paysans. Un matin, c'était l'hiver dernier, le marquis alla à la ville avec un panier plein de lapins qu'il avait tués la veille dans son parc ; il les proix>sa à la fruitière, sur la placé du Marché, la mère Boisseau, qui les marchanda naturellement... ils s'en tinrent à cinquante centimes... Alors le marquis fit le tour de la ville, propo«;ant se-^ lapins à d'autres marchands et finalenieait revint à la mère Boisseau qui lui dit : « Ah! non, monsieur le marquis, maintenant que vous avez ofi'ert vos lapins à tout le monde.

Le Torrent

ça n'eet plus le même prix... » Et ollo lui rabattit deux francs.

cnARLOTTU. — J'aurais bien voulu voir le marquis avec son panier... ça devait être très drôle.

VERSANNBs. — Vous trouvez ça drôle, vous? Vous n'êtes pas difficile. Moi, je trouve ça. navrant.

s.\iNT-i'HOi.N'. — C'est tout un petit drame.

CHARLOTTE. — Je m'imagine le marchandage entre la mère Boisseau et le marquis de ■Gourgiiette, ça devait être tordant.

Elle rit.

VEKSANNES. — Je VOUS CTi prie, Charlotte, ne riez pas comme ça : je vous assure que ça n'est pas drôle.

CHARLOTTE. — Je peux bien rire, si j'en ai envie.

VERS.ANNEs. — Alors, VOUS trouvez drôle que le vieux marquis de Gourguette ait été réduit par la misère à de tels expédients, et que, ruiné par son fiJs, il ait été obligé de louer son antique demeure et son parc séculaire à un Schlam, à un parvenu qui a fait ea fortune on ne sait comment?

SAiNT-PHOiN. — ■ C'est-à-dire qu'on le sait très bien.

VERSANNES. — Oui... il a loué le château avec les trois cents hectares de bois, et la première chose qu'il a faite, c'a été d'entourer les bois avec dos murs de deux mètres de hauteur et garnis de tessons de bouteilles !

MouiNS. — Pour certaines gens, la propriété, c'est le verre cassé.

CHARLOTTE. — Il a bien fait de s'entourer ; les vagabonda venaient coucher dans ses bois ■et les braconniers tendaient des collets.

SAiNT-PHOiN. — Est-ce qu'il n'avait pas été question d'aller visiter les papeteries ?

MORiNS. — . Mais oui, nous ne sommes même venus que pour ça.

CHARLOTTE. — Je vais mettre mon chapeau. Venez-vous, Valentine?

VALENTiNE. — Oh! moi, je suis un peu fatiguée.

CHARLOTTE. — Est-ce que ça ne va pas mieux?

VALENTINE. — Si ! si ! Mais je vous demanderai la permission de ne pas vous accompagner, d'autant plus que je la connais, la papeterie.

CHARLOTTE. — Je pcuse bien... moi aussi, je la. connais; mais ça m'amuse toujours de voir les machines et les grands baquets oii l'on met la pâte.

Cependant elle a mis un chapeau très excentrique.

HUBERT. — V >u.'< avez un cimpeau très original.

CHARLOTTE. — VoUS trOUVCZ ?

HUBERT. — Ravissant...

VERSANNES, ifoiiique. — Et tout à fait do circonstance, surtout.

CHARLOTTE. N'e.st-CC pUS? (Ellc chcTchc

quelque chose, sur la table.) Où diable l'aî-jo iiise ?

VALENTINE. — Qu'est-CB quo VOUS cherchez ?

CHARLOTTE. — Je chcrche ma trousse que j'ai dû poser là, sur la table.

Hubert l'aide à chercher sa trousse.

SAiNT-PHOiN. — Elle est peut-être tombée.

Il se met à quatre pattes.

CHARLOTTE. — Ah! la voilà, je l'ai.

Elle se met de la poudre d^ riz et du rouge sur les lèvres.

VERSANNES, visiblement agacé. — Vous n'avez pas besoin de toute cette quincaillerie pour aller visiter la papeterie.

CHARLOTTE. — Si, si, j'en ai absolument besoin... vous savez bien qu'elle m'est très utile et qu'elle ne me quitte jamais.

^t:rsannes. — Soit!... Alors, ne la tenez pas comme ça, à la main... mettez-la dans votre poche.

CH.\RLOTTF. — Mais je n'ai pas de poche.

VERSANNES. — Alors laisscz-Ia.

HX'BERT. — Si vous voulcz^ madame, je puis la porter.

VERS.\NNT.s. — Non, nott, c'est inutile ; Charlotte peut bien laisser tous ces bibelots

CHARLOTTE. — Mais pourquoi donc ? Pas du tout... je les emporterai.

\'ERSANN'ES. — AUous, n'iusistez pas.

CHARLOTTE. — Mais enfin, vous êtes étrange, mon cher ami... Qu'est-ce qui vous prend aujourd'hui?

VERSANNES. — Je VOUS en prie, Charlotte, ne me forcez pas à vous dire...

CHARLOTTE. — A me dire Quoi?

VERSANNTS. — Par exemple que c'est absolument manquer de tact que d'aller vous promener au milieu de tous ces ouvriers, en faisant sonnailler à votre poignet des bibelots dont ces gens-là apprécient parfaitement la valeur et l'inutilité.

CHARLOTTE. — L'inutilité? qu'en savczvous, d'abord ? Cette quincaillerie n'est coinposée que d'objets indispensables. J'ai ma

Le Torrent

boîte à poudre de riz, mon bâton de rouge, ma petite glace.

VEUSANNES, îci coupctTit. — Allons! ne faites pas l'enfant.

CHAKLOTTE. — Et VOUS, ne faites pas le pion.

VERSANNES, trcs monté. — Ce n'est pas seulement un manque de tact... on ai'a pas le droit, vous entendez, on n'a pas le droit d'aller au milieu d'ouvrière dans un accoutrement pareil, avec un chapeau de carnaval, et de montrer, en retroussant sa robe, des dessous qui représentent à eux seuls le salaire d'un de ces gens-là pour une année passée dans la sueur, dans la poussière et dans l'huile! Vou*) n'avez donc pas peur qu'ils fassent des réflexions?

CHARLOTTE. — Ils ne les feront pas devant moi, j'imagine?

vr.RsANNES. — Non, vous ne les entendrez pas, mais elles sont faciles à deviner : ce ne sont pas les réflexions qu'ils font tout haut qui sont les plus dangereuses.

CHAiiLOTTE, hniitcilue. — • .Te vous assure que je me soucie fort peu de l'opinion de ces geiis-là.

VERSANNEs. — D'aiUeurs, c'est bien inutile do discuter avec vous... il y a des choses que vous ne comprendrez jamais.

SAiNT-PHOiN, à Versannes, entre haut et has. — Calme-toi... tout ça n'a aucune importance.

VERS.\NNES. — Si, ça a de l'importance : ce sont des petites choses, mais qui me font souffrir autant que de très grandes.

CHARLOTTE. — Vous n'êtes pas forcé de nous accompagner. Et puis en voilà assez, n'e.st>-ce pas? Nous nous disputerons quand nous serons seuls... ça n'est pas amusant pour ceux qui sont là. Depuis quelque temps, j'ai l'habitude de vos méchantes humeurs, mads aujourd'hui ça dépasse les bornes. C'est vrai, je ne peux pas prononcer une parole, faire un geste, ^ans que vous y trouviez à redire... J'aime mieux m'en aller. Et M. Lambert qui nous attend depuis une heure : il doit se demander ce que ça veut dire. (Elle tend su trousse à Hubert.) Tenez, monsieur Hubert, ayez donc l'obligeance de me tenir ça une ^minute, voulez-vous? Au l'evoir, Valentine, à tout > l'heure.

MouiNS, à Versannes. — Vous ne venez pas, Julien, décidément?

VERSANNES. — Non, non, je reste ici : je tiendrai compagnie à M™"^ Lambert.

SAiNT-i'HOiN, à Morins. — C'est très ennuyeux, ces scènes-là... On ne sait quelle conteuanco faire... J'ai bien essayé d'intervenir.

MORINS. — Oui, ça ne vous a pas réussi.

CHARLOTTE, SUT le seuV de la porte. — EIî bien! venez-vous, Saint-Plioin? Qu'est-ce que vous attendez? Croyez-vous que j'écope, hein, aujourd'hui ? Je ne sais pas ce qui lui a pris... j'ai pourtant une petite robe, tout ce qu'il y a de plus simple... voyons, vous ne trouvez pas?

sAiNT-rHOix, e-'isayant de concilier. — C'e*>t la façon qui est un peu... Enfin, ça n'est peut-être pas très papeterie.

CHARLOTTE, hrusque. — Eh bien! et vous? Si vous croyez que vous êtes papeterie, a.vec votre complet à carreaux, vos bas écossais et vos souliers blancs...

SAiNT-PHOiN. — Ah! moi, c'est différent.. c'est anglais!

Ils sortent.

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