SCÈNE m
FREYDIERES, CLAIRE
FREVDiÈP.ES. — La façon dont I^f""^ Ernstoin se débarrasse de nous et nous prie de rester à notre place ne manque pas d'une certaine désinvolture.
FREYDIERES. — Vous savez qu"Ernsteix considère déjà la chope comme faite.
qu'il est ià. (A Chiire.) Vous voyez, madame, que je ne me gêne pas. Vous m'excusez.
claire. — ^fais vous avez bien raison, madame.
MADAME ERNSTEIN. — D'ailleurs, comnit»
nous chantons en plein air chez la duches.~e, vous pouvez nous rendre un .service : c'est de nous écouter d'ici et vous nous direz si l'on nou,s entend, si la voix porte. Vous voulez bien P
FREYDIERES. — Certainement. Qu'est-c?
que vous allez chanter r
MADAME ERNSTEIN. — Les duos du Formc (Vamour. Venez-vous, Meillan?
DE MEii.LAN. — Je suis à vos ordres, madame.
Ils se dirigent vers la maison. Freydières et Claire iestent seuls.
CLAIRE. — Il n'y a là rien que de; ivhfi na turel.
FREYDiÈuEs. — Oui... Eufiu!... Commciit trouvez-vous M. de Meillan ?
ri.AdiE. — Distingué... C'est un très joli garçon.
FREYiuÈRES. — Voilà pour le physique.
CLAIRE. — Autrement, je n'ai guère pu le juger. Il n'a pas oiivert la bouche.
FREYDIÈ11ES. — Il ne l'ouvre que pour chanter et, il faut être juste, il chante bien.
CLAIRE. — Ah !
FREYDIÈRES. — Vous allcz l'entendre. C'est même en chantant qu'il a touché le cœur de M™« Ernstein. Vous savez qu'elle en est folle?
CLAIRE. — Pourquoi dites-vons cela ?
FREYDIÈRES. — Parce que c'est la vérité.
L'Autre
D'ailleurs, vous vous en êtes fort bien aperçue.
CLAIRE. — Moi ?... P^as du tout.
FREYDiÈRES. — AUons donc ?
CLAIRE. — Je vous assure que non. Mon caractère n'est pas de soupçonner le mal comme ça, sans savoir. Et puis, même en supposant que ce soit vrai, il est étrange que
Danger
elle se gêne peu devant vous qu'elle voit ce soir pour la première fois; c'est une femme que son mari délaisse et qui se console.
CLAIRE. — C'est très malheureux.
FREYDIÈRES. — Oui, c'est nialhcureux. Elle ét«it charmante, cette petite M'"'' Ernstein, quand elle s'est mariée; elle aimait son mari, elle ne demandait qu'à lui rester fidèle jus-
CLAIRE. — Mais elle est ADOUMii.E.
vous parliez si légèrement et devant n importe qui d'un amour qui est peut-être toute la vie de cette femme et qu'elle croit
secret.
FREYDIÈRES. — D'abord, pour moi, vous n'êtes pas n'importe qui et je vous en parle légèrement, parce que c'est ainsi qu'il convient de parler de choses légères. Et puis enfin, ce n'est pas un secret. M- Ernstem lie cache pas cette liaison, pas assez même... elle l'affiche presque... Vous voyez combien
qu'au dernier jour; mais Ernstein n a vraiment pas fait ce qu'il fallait pour ça. Alors, elle a cherché des distractions : elle était musicienne, elle avait une jolie voix, elle s est ietée à cœur perdu dans la musique.
CLAIRE. — Elle est entrée en musique comme on entre en religion.
FREYDIÈRES. - A peu près, et ce qui devait arriver est arrivé, elle a rencontre le
ténor... le ténor! v f .,+
CLAIRE. — Et puis, elle n'a pas d entant.
FUEYDiÈREs. — Ça n'aurait rien empêcliô.
CLAiRK. — Si elle avait aimé cet enfant..
FKKYDiÈREs. — Vous crovcz donc qu'on no peut être à la fois amante et nièreP
CLAIRE. — A la fois... non : il faut choisir.
FUEYDIÈRES. — Qu'en savez-vouK ?
CLAIRE. — C'est vrai, au fait, on ne sait pas.
FREYDiÈREs. — Vous avez dos enfants?
CLAIRE. — J'ai une grande fille.
FREYDIÈRES. — Oh! si grande que çaK..
CLAIRE. Elle a déjà douze ans...
FREYDIÈRES. — P]lle est jolie, votre fille .^ CLAIRE. — Comment voulez-\ou.s que j(> vous réponde? Pour moi, pour moi, elle est la plus johc; mais elle vous paraîtrait peut-être iné^ignifîante.
FREYDIÈRES. — Elle VOUS ressemble?
CLAIRE. — On le trouve.
FREYDIÈRES. - Alors, VOUS ne pensez pa« un mot de ce que vous dites.
CLAIRE. — C'est vrai, je fais de la modestie et c'est absurde, car ce n'est pas parce que c'est ma fille...
FREYDIÈRES, souHant. — Natiwellement...
CLAiHE. — Mais elle est adorable.
FREYDIÈRES. — Alors, elle est jolie.
^ CLAIRE. — Etrange... Oh! non, oh! non, c est trop... comment dirais-je ?... spéciale Oui, c^est ça, spéciale. Et pui.s, elle a. une âme délicate, un cœur charmant.
FREYDIÈRES. — Comment s'appelle-t-elle '■' CLAIRE. — Madeleine.
A ce moment, on entend les premiers accords du premier duo des Poèmes d'Amour.
FREYDIÈRES. — Quelle drùle de clio.se que la vie!... Ce matin encore...
Il allait commencer quelque chose mais il s arrête. '
CLAIRE. — Ce matin encore?
FREYDiÈRts. — Je vous dirai ça tout à 1 heure, laissons passer ce duo...
On entend la voix de Meillan qui commence :
Ouvre tes yeux bleus, ma mignonne. Voir! le jour !
Puis la voix de M^e Ernstein qui finit :
Et le grand soleil qui nous brûle Est dans mon cœur !
CLAIRE. — M-"^ Ernstein a une très jolie voix.
FREYDIÈRES. Ce n'cst pas à moi qu'il faut le dire, c'est à elle. Ça lui fera bien plus de plaisir.