‹ L'autre dangerChapitre 64 sur 88 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

VALENTINE, VERSAiNNES, MORINS L'ABBE BLOQUIN

XTiRSANNEs. — Vous êtes seul, Morins. Oii donc sont les autres ?

MORi.Ns. — M. Lambert est resté à l'usine pour faire sa correspondance et M'"^ Versannes e-st allée av^ec Saint-Phoin et M. de Ck>urrezac pêcher des truites dans le torrent.

VEasA.NN-Es. — Tiens ! Quelle drôle d'idéo :

MORINS. — Oui, ça lui a pris tout à coup... eji passant devant la maison du concierge, elle a vu des lignes dressées contre le mur et toutes préparées. Elle a désiré pêcher, ces messieurs ont trouvé que c'était une idée géniale, ils se sont emparés chacun d'une ligne et tous trois ont disparu dans les hautas herbes.

l'abijé isi.oquds', à Morins. — Et vous, monsieur, ça ne vous a pas tenté ?

Moi'iNs. — Ma foi ucn^ monsieur le curé.

l'aiîbé BLOQUIN. — Vous u'aimez pas lu pêche ?

MORiN.s. — Je n'aime pas les jeux de hasard.

l'.vbbé BLOQUIN. — La pêche à la truite n'est pas un jeu de hasard : elle est très intéressante... Vous savez comment on la pratique?

MORINS. — Pas du tout.

l'abhé BLOQUIN. — On accroche une mouche dont les truites sont très friandes à l'hameçon et on l'agite au-dessus de l'eau en imitant autant que possible le vol do l'insecte.

VERSANNES, MORINS

MORINS. — Eh bien! Julien, etes-vous un peu calmé?

\^RS.iNNES. — Calmé? Comment $

MORINS. — Oui, tout à l'heure, quand nous vous avons quitté, vous m'avez paxu nerveux, facilement irritable... ça m'a mtme étonné de votre part : il faut être plus philosophe.

VERSANNES. — Ça u'cst pas toujours facile.

MORINS. — D'ailleurs, c'est singulier le changement qui est survenu en vous depui.s hier. Quand nous sommes arrivés avec Saint- Phoin. vous nous avez reçus très joyeusement; pendant le dîner, vous étiez très gai, vous aviez l'air heureux de vivre, et puis, tout à coup, vous êtes devenu triste, préoccupé... Vous n'étiez plus du tout le même...

VERSANNES. — -Ah! Morius, vous serez donc toujours celui qui scrute les reins et les cœurs. Dès que vous entrez dans une maison, il faut que voUiS définissiez l'état psychologique des habitants ; il faut que vous découvriez ce que nous ignorons peut-être nousmêmes. Vous avez constaté en moi un changement que je ne conteste pas..., et alors ça vous intéresse, ça vous passionne, vous devenez volontiers indiscret. Vous êtes mon ami, Morins, je sais que vous m'aimez, et pourtant je vous assure que c'est une inquiétante sensation de se sentir constamment observé.

MORINS. — Vous avez tant d'amis qui vous

Le Torrent

ignorent : croyez-vous par exemple que Suintl'hoin ou M. de Courrezac se doute un seul instant de ce qui se patwe ici ?

\'EHSANNES. — Mais il ne se passe rien... ilalxjrd, oii voulez-vous en venir r

MoiiiN.s. — Vous m'avez attristé, Julien... Vous vous trompez, je vous assure, en attribuant à la psycilioJogie, à la curiosité même ce qui est surtout un affectueux intérêt. Nous avons vécu jadis bien près l'un de l'autre, nous confiant nos rêves, nos désillusions, nos espérances, tio« doutes... et j'étais pouivous comme un frère aîné. Nous ne nous sommes pas vus depuis cinq iins, c'est vrai ; mais si l'absence peut atténuer jusqu'à l'effacement des amitiés vulgaires, elle ne peut modifier en rien une amitié comme la nôtre et nous devons nous retrouver en confiance. Où je veux en venir?... à vous écouter, tout simplement, à vous écouter, car vous a\"ez besoin de vous confier à quelqu'un, ^ ous avez besoin de parler, d'en parler. Me voilà, ne vous gênez pas, je suis ici pour ça. Voyons, que se passe-t-il? Vous aimez M">« Lambert?

VEUSANNEs, Serrant la main à Marins. — Oui, j'aime M™*^ Lambert. Vous l'avez deviné ?

MOiiiNS. — Je vous ai regardés.

VEUSANNES. — Il faut d'abord que vous sachiez comment je l'aime. Ainsi que je vous l'ai raconté, après la mort de mon onole, nous sommes venus nous installer ici... ma femme n'était pas du tout la compagne qu'il fallait pour cette nouvelle existence... c'est toujours un peu ridicule et odieux de la part d'un homme de se plaindre de la femme qu'il a épousée... tout de même, on peut s'être mal marié. Considérez d'ailleurs que je vous parle sans amertume, je ne récrimine pas, je vous explique, voilà tout.

MORiiNS. — Je comprends très bien et vous n'avez pas besoin de me dire tout ça.

VERSANNEs. — Bref, ce qui devait arriver est arrivé : nous étions voisins des Lambert ; nous avons fait connaissance, nous nous sommes vus rarement d'abord, puis fréquemnient, puis nous nous sommes liés tout à fait... J'ai aimé Valentine et elle m'a aimé.

MORiNs. — C'était fataJ.

\t;rsannes. — Elle a résisté à cet amour de toutes ses forces ; elle s'est défendue longtemps contre moi et contre elle-même, et moi aussi je me suis défendu, tant j'avais horreur du banal adultère! Mais dins cette solitude, au milieu de cette contrée sauvage et douce, les sentiments ne sauraient être superficiels : ils prennent en nous des racines

profoiules comme les arbres qui naisiSent et grandissent sur nos montagnes. Ah! voyezvous, Morins, dans un amour né au sein de la nature même, il y a quelque chose d'éternel et d'infini, de la force et du mystère, conuno dans le ciel, les horizons, les torrents et les bois, et cet amour dont nous nous défendions vainement tous les deux envahissait rapidement notre vie au point que chacun de nous sentait bien que la vie de l'autre en dépendait... C'est alors qu'elle s'est donnée. MOurNS. — Et votre femme ne s'est aperçue de rien ?

VERSANNES. — ■ Non.

morins. — Oui.

VERSANNES. — Mais vous comprenez que ce n'est pas un caprice qui nous a unis, et que cet amour est une chose grave. Seule-, menit, cet amour se complique singulièrement... M™^ Lambert m'a annoncé tout à l'heure qu'elle était enceinte. Or, depuis deux ans, il y a entre elle et ?on mari une séparation complète. Que faut-il faire? Je demande conseil à l'ami.

MORINS. — Il n'y a, en effet, qu'un ami qu'on puisse mettre dans une situation aussi embarrassante. Et puis, si je vous donne le conseil que vous avez déjà l'intention de ne pas suivre, vous m'en voudrez tout de suite, et si je vous donne le conseil que vous sui^vrez certainement, vous m'en voudrez plus tard.

VERSANNES. — Oh ! surtout, je vous en prie, Morins, ne faites pas de dilettantisme... Je ne sais pas ce que je dois faire : j'ai besoin d'être renseigné, éclairé, et je m'adi'esse à vous très simplement, à vous qui avez écrit des livres oii vous exposiez des méthodes de penser et d'agir, où vous donniez d'ingénieuses solutions des plus subtils cas de conscience. Eh bien ! en voilà un, j'imagine. Parlez.

MORINS. — Ah! si j'écrivais un livre où je me proposerais de traiter un cas analogue, prendre un parti pour moi ne serait qu'un jeu; mais il s'agit ici de la vie... de la vi( réelle et complexe... et la responsabilité est tout autre, parce que c'est arrivé. Je tu m'engage donc pas à vous parler comme ui livre, j'essaierai de vous parler comme un am clairvoyant. Pour vous, il n'y a qu'une éven tualité à examiner : celle où M™^ Lamber quitterait son mari. Devez-vous la suivre?

\EusANNEs. — Absolument... le devoir es. là... pour moi, ça ne fait aucun doute.

MORINS. — - Le devoir? Attendez... d'aborc yime Lambert abandonnera-t-elle ses enfants . Ils sont délicieux, ces petits, et elle let adore... ça se voit tout de suite.

Le Torrent

VERSAXXES. — Nous les emmènerons.

MOKiNs. — Ne dites donc pas d'enfantillages... le mavi vous les reprendra. Vous comprenez quil doit se livi'er en ce moment dans l'âme de cette malheureuse femme un combat effroyable... il faut qu'elle choisisse entre \ous et ses enfants, et, d'un autre côté, si <'lle reste...

VEiisANNEs. — Si elle reste... c'est impossible... Il arrivera toujours un moment oîi tout se découvrira.

iioRiNs. — C'est évident... à moins que...

VERSANNES. — A moins que?...

MORiNS. — Elle a un mari, c'est-à-dire un pavillon qui peut couvrir l'irrégularité...

VER.sANNES. — Oh ! taiscz-vous, Morins, c'est odieux ce que vous dites là.

MORINS. — Ça n'est pas odieux, c'est une chcjse admise couramment et passée dans nos mœurs.

VERSANNES. — Non, non, c'est impossible... vous ne la connaissez pas., d'abord l'enfant qu'elle porte en elle est à moi... je suis son père avant tout... et je ne veux pas qu'un autre se croit l'être... non, elle ii'en a pas le droit.

MORINS. — Je vous demande pardon, elle a tous les droits et vous n'avez absolument rien à dire... c'est elle qui risque tout dan^ une telle aventure, son honneur, sa santé et sa vie mémo. Keconnais^ez qii'à ce prix-là elle a bien le droit de choisir, et pour ce que ça vous a coûté, vous avez tout juste le droit i\o vous taiie...

VERSANNES. — C'cst vrai!... et pourtant à cette pensée tout en moi .se révolte !

MORINS. - — Et, d'un autre côté, si elle part, si elle est plus amante que mère, abandonnezvous votre femme? Qu'avez-vous à lui reprocher ? Elle ne vous trompe pas ?

\'t;rsannes. — Hélas! non, ça pourrait la décoiffer.

MORINS. — Les maris ne sont jamais contents. J'ai causé quelques instants avec elle, hier soir... je vous accorde qu'elle manque d'idées générales, mais ce n'est pas tout à fait sa faute et il faut plutôt en accuser sooi éducation, ses amies du cours Langlois-Boutinot, un père trop occupé, une mère trop faible. Et la première fois que vous lui avez parlé, je doute qu'elle vous ait séduit par la profondeur de ses propos. Et pourtant, vous l'avez trouvée charmante, puisque vous l'avez épousCj. Est-ce vrai?

VERSANNES. — Oui, c'est vrai.

MORINS. — Vous étiez vous-même très mondain, vous aviez eu une jeunesse des plus élégantes, vous ne pensiez jamais quitter Pa-

ris, si ce n'est pour aller vers des Monte- Carlo ou veis des Deauville, et vous voyiez dans votre femme une petite personne qu'il serait assez flatteur d'accompagner dans les endroits chic. Et puis, tout d'un coup, vous l'emmenez dans le Périgord, au milieu des bois de châtaigniers et des champs de maïs, vous devenez gentleman-f armer... c'est trè-< bien ce que vous avez fait là ; mais ça ne la regarde pas : il n'était pas convenu que vous vous transformeriez à ce point. En somme, vous étiez deux aveugles, et l'un des deux, seul, a recouvré la vue.

VERSANNES. — • Mais faillait-il donc que je reste aveugle, moi, parce qu'elle n'y verra jamais clair? Et puis, voilà cinq ans que nous sommes mariés... elle est restée la même, elle n'a cherché à comprendre quoi que ce soit, malgré mes efforts, elle ne s'intéresse à rien de ce que je fais... j'ai essayé... c'est impossible: nous n'avons les mêmes idées sur rien. Encore tout à l'heure, vous avez bien vu la scène ridicule qui a éclaté à propos de cette trousse. Et c'est tout le temps la même chose. Certainement, elle ne me trompe pas, mais il y a des indifférences, des inerties, des incompatibilités qui sont pires, oui pires que les plus cyniques trahisons, ejt qui font de l'existence journalière un enfer lamentable et morne... et je m'ennuie, je m'ennuie... je m'ennuie !

MORINS. — Comme je vou.s plains !

VERSANNES. — Et puis, c'ost Cette résolution déterminée de se dérober aux devoirs essentiels d'une femme... Enfin, croyez-vous que si j'avais eu des enfants, tout cela serait arrivé? Car enfin, je les aurais aimés, ces enfants: c'eût été pour moi une occupation, un intérêt, un but... ils auraient apporté la iraieté dans la maison et la raison de vivre! Je les aurais adorés, j'en suis sûr, et je nena i)ien ce qui se passe en moi depuis que Valontine m'a annoncé... c'est un sentiment que je ne connaissais pas et qui soudain m'envahit tout entier et me remplit de trouble, de joie et d'orgueil! Certes, j'aimais déjà Valentine, mais je l'aime encore davantage et plus que tout, et le sentiment nouveau dont je vous parle m'empêche d'avoir trop de pitié pour une poupée ingénieusement stérile!

MORINS. — Là, nous sommes d'accord et je ne peux plus la défendre. D'ailleurs, tout ce que je vous ai dit, c'était par acquit de coiiscience et parce que je devais vous le diiv d'abord. Mais que, de propos délibéré, elle n'ait pas rempli sa fonction de femme, voilà de quoi elle peut être justement punie, car au-dessus de son exception il y a une règle,

au-dossus de son capfiic il y a une loi, et audessus de son individualité, il y a l'espèce. Sa seule excuse, c'est qu'elle ne s'en doute même pas, mais que voulez-vous, tant pis! Ello n'arait qu'à s'en douter.

puisque votre femme n'^i pas de religion et que la cérémonie à Saint-Augustin fut surtout mondaine, avee le caractère d'une brillante représentation, et, comme acte civil, il n'existe pas davantage, car le seul fait

VERSANNES. — Mais fall.vit-il donc que je reste aveugle, moi.

VEPSANNEs. — Et, malgré ça, les lois, les mœurs, les préjugés, les habitudes, tout m'enferme dans un absurde mariage!

MORiNs. — Il ne faut jamais se laisser enfermer dans l'absurde. Examinons votre mariage : comme .sacrement, il n'existe pas.

d'avoir engagé sa foi pour la vie entière dans une mairie, devant un individu ceint d'une soie tricolore, est une formalité qui ne résiste pas à l'analyse. On peut admettre, à la rigueur, que cela soit nécessaire pour constituer légalement la famille; mais, dans le cas

qui nous occupe, et puisque votre femme ne veut pas avoir d'enfants, elle n'a pas droit à plus d'égards que la plus frivole et la plus inféconde des maîtresses, et c'est votre maîtresse, au contraire, qui devient votre véritable femme : c'est à elle que vous devez protection, c'est elle que vous devez suivre, puisque c'est elle qui vous permet de fonder la famille, pour laquelle le mariage, en somme, fut institué. Ça peut sembler pai-adoxal au premier abord et c'est jx>urtant très logique.

x'ERSANN-ES. — Alors, si je vous comprends bien, vous me conseillez maintenant de la quitter ?

MORiNS. — Ecoutez, .Julien, répondez-moi gravement : vous aimez M™*^ Lambert?

VERSA.NNEs. — Oui, je l'aime et je ne puis concevoir la vie sans elle.

MORINS. — Alors, partez avec elle. Oui, si TOUS aimez cette femme, si sa présence vous réchauffe et si votre âme est transie quand elle s'éloigne, si rien que de toucher sa main, tout votre être frémit de volupté et si, lorsqu'elle dit simplement : « Il fait beau, aujourd'hui », vos yeux se remplissent de larmes; en un mot, si vous l'aimez, alors, mon ami, il faut la suivre, car on ne rencontre qu'une fois la femme qui vous aime et qu'on aime. Et songez à ce bonheur que les destins l'aient mise sur votre route. Ah ! il y a si peu d'hommes qui trouvent leur véritable compagne et ceux qui, l'ayant trouvée, ont pu l'abandonner, ceux-là, voyez-vous, ne s'en consolent jamais et toute leur vie s'assombrit de vains regrets. On aime plusieurs fois, c'est vrai, et chaque fois d'une manière différente; mais on n'aime qu'une seule fois d'une façon immortelle, divine presque... une seule fois, on peut être un dieu !

VERSANNKS. — Oui, oui, c'est ainsi que je l'aime.

MORINS. — Alors, partez avec elle, parce que la première liberté que nous devons conquérir, c'est celle de notre cœur. Il faut avant tout que chacun vive .sa vie. Vivre f-a vie ! voilà la chase essentielle. Soyez un homme libre, lil3re par-dessus les préjugés et le devoir même et aussi par-dessus la pitié, car la pitié est parfois mauvaise conseillèae et la plus dangereuse des faiblesses. Soyez un homme libre, puisque vous pouvez affirmer votre personnalité dans le sens du plus noble amour, et surtout, surtout, vous n'avez pas le droit de vous sacrifier à de la médiocrité. Or, si vous restez, n'êtes-vous pas condamné à la ruse mesquine, au mensonge continuel, à la révolte latente et sourde... vous culti-

verez en vous des sentiments et des ressentiments d'esclave. Ah ! quelle existence médiocre et comme il serait tout de même plus noble de vous dévouer à la femme que vous aimez ainsi et à l'enfant né d'un tel amour Vous êtes peut-êti-e tous les trois les éléments d'une humanité supérieure!

A'EKs.ANN'ES, extilté. — Oui, VOUS avez raison... il faut vivre sa vie. Qu'est-ce que je fais ici?... Qu'est-ce que je fais? D'ailleurs, ma femme n'a pas davantage l'existence qui lui convient. Elle aussi s'ennuie... Elle retournera chez ses parents... elle reverra du monde, le monde, son monde... elle ne souffrira pas... oui, oui, je partirai, je partirai... j'emmènerai Valentiue... mais elle^ abandonnera-t-elle ses enfants ? Ah ! voyez-vous, Morins, j'ai bien peur qu'il n'y ait pas de solution.

MORINS. — Il devrait y en avoir une, ce serait de dire la vérité, la vérité ! Mais c'est la seule chose qui ne soit pas possible, parce que vous êtes tous les quatre en état de mariage et que, si l'un y étouffe et demande .sa liberté, l'autre pleure ou menace^ gémit ou tue, ou bien alors s'arme de ses droits, brandit des codes, accapare les enfants, tenez... comme le ferait certainement l'homme qui ouvre la porte en ce moment.

Lambert apparaît.

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