CHARLOTTE, MORINS, SAINT-PHOIN
cH.\RLOTTE. — Eh bicu ! ils sont partis? Mais qu'est-ce que vous avez?
MORINS. — Vous êtes tout tremblant.
SAINT-PHOIN. — Ah! il y a de quoi... figurez-vous... il est arrivé un malheur épouvantable. Ah! cette pauvre M™*" Lambert!
CHARLOTTE. — Valeutine ?
SAiNT-T'HOiN. — Oui, figurcz-vous, elle est tombée là, au bout du parc, dans le torrent, à cinquante mètres, au-dessu.s de l'usine... alors le courant... Ah! c'est horrible!... l'a entraînée au-dessous de la roue...
CHARLOTTE. — Sous la rouo de l'usine.
sAiNT-PHOiN. — Oui, oui, elle a été accrochée par ses vêtements.
CHARLOTTE. — Oh! mon Dieu! c'est affreux; mais vous l'avez vue? Elle est morte ?
SAiNT-PHOiN. — Je ne sads pas, je ne l'ai pas vue, mais si elle a été accrochée par la roue, vous comprenez, elle a dû être broyée...
CHARLOTTE. — Quelle mort terrible!
Mais, voyons, comment a-t-elle pu tomber dans l'eau?
SAINT-PHOIN. — Son pied aura gli.ssé, .sans doute.
CHARLOTTE. — Mais oommeut a-t-elle pu gli.sser? Vous savez bien qu'on a mis un grillage à cet endroit-là, ju-stement, à cause des enfants.
SAINT-PHOIN. — Ecoutez... moi, je n'en sais pas plus long. C'e-st un ouvrier qui m'a raconté ça... alors, je suis accouru vous le dire.
A ce moment, l'abbé Bloquin aj)paraît.
MORINS, se prccipifai^t vers lui. — Vous venez de là-bas, monsieur le curé ?
l'abbé BLOQUIN. — Oui, c'est fini, hélas! c'est bien fini... on va la ramener ici.
Le Torrent
CHARLOTTE. — 0)1 va la lanicncr ici ?
Partons! moi, je ne veux pas voir ça... non, noai, je ne veux j^as la voir. Je n'.ii pas le courage de rester, de me trouver en tate do son nmri, partons, partons!
.SAiNT-i'HOiN. — Pourtant, il faudrait que quelqu'un restât auprès de M. Lambert, dans un pareil moment?
l'abbé bloquin. — Je resterai, moi, monsieur. Mais vous, madiame, allez-vous-en, allez-vous-en ; il vau/t mieux, en effet, que vous ne soyez pas là. (.4 Saint-Phoin .) Emmenez-la, monsieur, faites-la passer de ce côté.
11 désigne le côté opp(^sé au parc.
SAiNT-PHOiN. — Oui, venez, venez... Ça vaut mieux pour vous...
Cependant l'abbé Bloquin et Morins sont restés seuls et quand Charlotte et Saint-Phoin ont disparu.
MORINS. — Pauvre femme ! Elle s'est tuée!
l'abbé bloquin. — Ne dites pas ça, monsieur... surtout, il ne faut pas dire ça.
MORINS. — A moi, vous pouvez le dire : je savais tout...
l'abbé bloquin. — Ah! mais comment?...
MORINS. — Julien m'avait confié son amour pour M™'' Lambert et set, jîTojets... Ah! si j'avais su, comme je l'aurais dissuadé de partir !
l'abbé bloquin. — Quoi? Vous lui avez conseillé de partir, d'emmener avec lui cette malheureuse femme ?
MORINS. — • Oui.
l'abbé bloquin. — Ah! monsieur, que ce soit le remords de toute votre vie! Elle a préféré cette mort horrible à la désertion de son foj'er, à la défection à ses devoirs !
MORINS. — Je sais, monsieur le curé, ce que vous lui aviez conseillé, ce que vous lui aviez ordonné même, au nom de votre religion. Je pourrais vous répondre qu'elle a mieux aimé mourir, qu'elle a préféré sou corps broyé à son âme souillée.
l'abbé bloquin. — Que voulez-vous dire?
J'ai parlé selon ma conscience.
MORINS. — J'ai parlé aussi selon la mienne, je le jure! Mais à quoi bon récriminer ? Ah ! monsieur, nous avons été dans tout ceci deux pauvres augures et, maintenant, nous ne pouvons nous regarder sans pleurer. Je reconnais pourtant que les événements vous donnent tragiquement raison : il n'y a pas de société
possible, si elle n'est fondée sur 1 liyjKJiiisie.
l'abué bloquin. — Vous vous trompez, monsieur, dites sur le devoir... sur la ré.signation...
MORINS. — Ne jouons pas sur les mots... les circonstanccfi sont trop graves pour faire {•es subtiles distinctions. Voyons, si cette iiialheureuso était redevenue la femme de son mari, n'était-ce pas la plus répugnante hyi)oc.risio. Et pui.sque vous parlez de devoir, son premier devoir était de vivre? Vous le Bavez si bien que, lorsque je vous ai dit tout à l'heure : n elle s'est tuée! » vous m'avez fait taire.
l'abbé BLOQUIN. — ParoG que l'Eglise ré-
L'ABBÉ BLOQUIN
Ouï, c'est fini !
prouve ceux qui se sont donné volontairement la mort.
MORINS. — Vous condamnez le suicide physique, mais vous prêchez la résignation, le sacrifice, c'est-à-dire le sviicide moral.
l'abbé BLOQUIN. — En face d'un tel mallieur, comment pouvez-vous encore raisonner?
MORINS. — Vous, vous l'acceptez.
l'abbé BLOQUIN. — Je prie.
MORINS. — Eh bien! moi, je me révolte et je m'indigne : je maintiens que cette femme avait le droit et le devoir de vivi-e sa vie avec l'homme qu'elle avait choisi. Je n'admets pas la résignation, le renoncement, l'humilité, toutes ces vertus négatives, je n'admets pas une morale d'escla^
Le Torrent
ves, une religion de malades qui font de l'hu manité un lamentable troupeau.
l'abbk BLoyciN. — Ah! monsieur, vous savez bien qu'en dehors des sociétés et des lois, en dehors des riches et des pau\Tes, il y a une inégalité originelle, une injustice immanente, et si notre religion est celle des faibles et des malades, c'est parce que ceuxlà sont de beaucoup les plus nombi-eux. Vous êtes sans doute un grand philosophe et je ne suis qu'un humble prêtre; mais toute
votre pliilosophie s'écroule devant ce fait d'une femme qui n'a pas pu vivre séparée de ses enfants.
MORiNS. — Tout comme votre morale s'ècroule devant ce fait d'une femme qui n'a. pas pu vivre dans le mépris d'elle-même et qui avait un besoin ardent de la Vérité!
l'abbé bloqvin. — Mais silence, monsieur !
Et d'un ■;;este vers le parc, il lui désigne qu'on rapporte le corps de Valentine, morte.