CL.\iRE. — C'est vrai
FREYDIÈRES. — Ernstein m'a téléphoné seulement ce matin de venir dîner avec de Meillan et un de ses anciens camarades d'école dont il ne me disait même pas le nom. Alor.s, quand je suis entré dans ce salon et que je vous ai aperçue, je me suis •ïenti pâlir... vous avez bien dû le voir d'ailleurs?
CLAIRE. — Je n'ai pas remarqué.
FREYDIÈRES. — Ah! VOUS n'avcz pas remarqué, c'est possible. Enfin, de vous voir là, après treize ans... comprenez donc, c'est toute une époque de ma jeunesse qui ressuscitait soudain. Pendant tout le temps de ce dîner, je vous regardais... vous n'avez pas changé.
CLAIRF.. — Vous êtes trop aimable.
FREYDIÈRES. — Certes, la jeune fille que j'ai connue est devenue une femme ; mais ça n'a pas été chez vous comme chez d'autres une transformation, non, c'est une continuation; c'est autre chose et c'est la même chose. La profonde expression de votre regard, la douceur prenante de votre voix, l'harmonie do vos gevstes, tout ce qui fait votre grâce infinie, rien de tout cela n'a changé... Alors, une foule de sentiments que je croyais... ou plutôt qui n'étaient que... enfin, je suis bouleversé! Mais vous? vous?
CLAIRE. — Moi ?
FREYDIÈRES. — Oui, VOUS. Ça ne vous a rien fait de me revoir ?
CLAIRE. — J'ai été surprise.
FREYDIÈRES. — Oui, VOUS avez été surprise d'abord... mais maintenant?
CLAIRE. — Ça me fait plaisir.
FREYDIÈRES, brusquement. — Ah! vous ne dites pas le mot qu'il faut.
CLAIRE. — Je dis ce que je pense. Mais vous, vous me parlez avec une brusquerie!
FREYDIÈRES. - - Oh !
CLAIRE. — Vous feriez croire... ma parole d'hoaneur, je ne sais pas, moi...
FREYDIÈRES. — Oui, je sais ce que vous pensez. Je n'ai pas le droit de vous parler ninsi. Il n'y a rien eu entre nous. Non, évidemment, il n'y a rien eu au sens vulgaire oii l'on entend y avoir quelque chose. Il n'y a rien eu et pourtant il y a eu tout. Il y a eu
six années passées l'un près de l'autre dans l'intimité la plus tendre, la plus fervente. Il y a eu mes rêves, mes espérances, mes désirs... il est impossible que vous ayez oublié tout cela.
CLAIRE — C'était un rom»Tn d'enfants, comme il y en a tant.
FREYDIÈRES. - — Vous n'étiez pas une enfant : six mois après, aous épousiez M. Jadain. Je n'ai pas voulu assister à ce mariage, d'ailleurs... Je vous détestais.
CLAIRE, souriant. — J'espère que maintenant vous m'avez pardonné ?
FREYDIÈRES. — Je ne sais pas.
CLAIRE. — Vous ne pouviez pas m'épouser, vous étiez si jeune.
FREYDIÈRES. — C'est Vrai, nous sommes du même âge.
CLAIRE. — Vous avez même un an de moins que moi.
FREYDIÈRES. — Pourtant, il faut bien croire que l'impression qu'a faite une jeune fille sur un c-œur de dix-huit ans peut être profonde... ineffaçable... c'est bête, n'est-ce pas, ce que je dis? Oh! je le sens bien. Enfin, qu'est-ce que vous croyez?
CLAIRE. — Je crois... je crois... Mon Dieu! je crois qu'en ce moment, vous êtes en train de vous suggestionner vous-même et que mu présence soudaine a, pour quelques heures, tiré de l'oubli oîi elle était raisonnablement ensevelie votre première et lointaine aventure d'amour.
FREYDIÈRES. — Eh bien ! vous vous trompez... je ne vous ai jamais oubliée et vous devez me croire... car pour vaincre la pudeur que j'éprouve à vous dire des clio^es qui peuvent vous paraître aussi banales, il faut que moi-même je me sente profondément sincère. Autrement, ce serait trop facile et ridicule... et inutile, puisque vous repartez demain et que je ne vous reverrai peut-être jamais. Voyez-vous, par cela seul que nous avons été élevés ensemble, que nous avons vu les mêmes horizons, il y a entre nous mille rapports de sensibilité qui nous lient plus étroitement que nous ne le pensons nousmêmes et, si lointain que vous paraisse ce premier amour, j'y suis resté fidèle.
CLAIRE. — Vous allez un peu loin.
FREi-DiÈREs. — Mais oui. fidèle par le souvenir.
CLAIRE. — Ah! bien!
FREYDIÈRES. — Evidemment, j'ai eu des liaisons, mais pas bien dangereuses.
CLAIRE. — M"® Blanche Guillot, par exemple.
FREYDIÈRES. — Mais comment savez-vou.s?
CLAïKK. — La renommée... Vous êtes célèhrc... Ou s'occupe de vous.
l'iiEYDifcuEs. — C'est bien agréable.
CLAiRK. — Non, je vous taquine... jai appris v» P'ii" lia«aid, il y a deux ans, pendant un séjour à Paris. Nous étions allés voir une pièce dans laquelle cette personne jouait et, pendant un entr'acte, des gens parlaient d'elle dans une loge à côté do k nôtre et quelqu'un disait : u Elle est avec Freydières. >> Voilà!... Vous avez l'air contrarié... je me mêle de ce qui ne me regarde pas?
FUEYDiÈiiES. — Pas du tout... pas du tout... C'est une vieille histoire. D'ailleurs, eUe vous ressemble... je ne dis pas ça pour les besoins do la cause ; vous avez pu le constater Tous-même, puisque vous l'avez vue.
GLAIRE. — C'est vrai... c'est sans doute ce ^ue vous entendez par votre fidélité.
FKEYUiÈUEs. — - Oui, il y a des lit>mmes qui, ■dans des circonstances et sous des formes différentes, restent fidèles au même idéal, au même type de femme.
CLAIRE. — C'est dangereux pour celles qui aiment ces hommes-là : elles ont à craindre toutes les femmes qui leur ressemblent.
FREYDiÈUES. — C'cst moius dangereux que si elles avaient à craindre toutes les femmes qui ne leur ressemblent pas... il y en a bien davantage.
CLAIRE. — Evidemment.
FREYDIÈRES. — Mais, pour en revenir à ce que noas disions tout à l'heure, on voudrait oublier, souvent on ne le pourrait pas et, quand bien même on ne garderait pas un culte fervent pour une certaine femme, mille images d'elle se sont formées dans le cerveau qu'une musique, un parfum, une couleur de ciel, un arbre, un mot, les détails extérieurs les plus insignifiants, font réapparaître avec une netteté singulière. C'est une mémoire spéciale dont quelques êtres sont doués, une mémoire sentimentale. Ainsi, je ne peux pas entendre un air que vous avez joué, sans être plongé dans une mélancolie, un regret profonds... Et alors, vous m'apparaissez dans le salon do la vieille maison de Clisson, le s^alon blanc et or, iavec les meubles recouverts de velours rouge et, sur la cheminée, l'éléphant de bronze qui porte sur son dos une pendule -que surmonte un amour doré. Je vous vois, je vous vois assise devant votre piajio et, à un ruban près, je pourrais vous décrire «quelle robe voas aviez ce jour-là.
CLAIRE. - — C'est curieux.
FREYDIÈRES. — C'est très curieux.
CL\iRE. — Comment faut-il dire?
FREYDIÈRES. — Nou, uon, VOUS ditcs
bien... c'est curieux. Tenez, il y a cinq ans, après votre mariage, lorsque mon père est mort, nous suivions, pour le conduire au cimetière, ce chemin creux que l'on appelle la Cavée et où nous nous sommes promenés si souvent ensemble.
CLAIRE. — Oui, je me rappelle.
FREYDIÈRES. — C'était un matin d'été.
Pourquoi me .suis-je rappelé tout à coup une matinée .semblable où nous suivions le même chemin? C'était la première fois que vous mettiez ce parfum dont vous vous servez euc-ore, n'est-ce pas?... Je l'ai reconnu...
CLAIRE. — Oui.
FREYDIÈRES. — Vous en aviez trop mis.
CLAIRE. — Comme quand on commence.
FREYDIÈRES. — Et VOUS attiriez un essaim de guêpes que vous enivriez. J'étais fort occupé à les chasser... vous riiez et vous aviez très peur. Vous portiez une robe de toile blanche semée de petits bouquets d'œillets et un grand chapeau tout blanc garni de loses trémières avec des dentelles qui retombaient.
CLAIRE. — Oui, c'est vrai, je me rappelle.
FREYDIÈRES. — Eh bicii ! daiis cette circonstance affreuse, tandis que je marchais derrière le cercueil de mon père, c'est donc à vous que je pensais ! C'est curieux, n'est-ce pas? Et par un soir comme celui-ci, croyezvous que vous auriez besoin d'être près de moi, pour que je revoie d'autres soirs de douceur et d'étoiles où nous étions assis dans le jardin, l'un à côté de l'autre, où je vous tenais la main dans l'ombre, et rien qu'à la tenir, cette petite main que j'adore et qui est bien la main de votre âme, il me semblait que je vous possédais tout entière, (Il lui prend la inain pendant ces dernières paroles.) A quoi pensez-vous?
CLAIRE, lentement. — Je pense à tout ce que vous me dites. Je ne savais pas que vous m'aviez aimée ainsi.
FREYDIÈRES. — Et ça VOUS fait plaisir?
CLAIRE. — Je trouve cela ti-ès doux... je suis très émue... très troublée...
FREYDIÈRES. C'cst Vrai?
CLAIRE. — Oui... mais à quoi bon parler de tout cela? A quoi nous sert-il d'évoquer ainsi le passé?... Et puis, demain, je reprends ma vie tranquille entre ma fille que j'adore et mon mari...
FREYDIÈRES. — Que VOUS estiiiicz.
CLAIRE. — Et que j'aime... oui, que j'aime bien.
Cependant, dans le salon, M"" Ernstein et de Âleillan, cessant leurs jeux, se sont décidés à
travailler et chantent le dernier duo des Poèmes d'amour. — Voix mêlées :
Oh ! ne finis jamais, nuit clémente et divine !
FREYDiÈREs. — Mais vous pouvez revenir à Paris... vous avez entendu tout à l'heure, Ernstein vous en offrait le moyen et je suis sûr que vous avez assez d'influence sur M. Jadain...
CLAIRE. — Oh! non... Oh! non... Paris me fait peur. Chaque fois que j'y viens, je suis trop contente d'y venir. Les premiers jours, c'est une e.'^pèce de fièvre, une véritable griserie. J'en aime le bruit, l'agitation. Et pui.>, bientôt, une lassitude immense m'envahit, une indéfinissable tristesse à me sentir seule dans cette foule... toute seule... toute seule.
FR£YDiÈUES. — Seule? Vous n'y venez donc pas avec votre majri ?
CLAIRE. — Mais si !
FRBYDiÈRES. — Ah! {Un silence.) Oui, c'est cette sensation-là qu'on éprouve dans certaines villes, lorsqu'on y vient seul et sans amour; alors la joie des autres vous devient insupjKvrtahle. Il y a des matins de printemps où l'employé et la modiste qui passent en se tenant la main et en se souriant sont les jeunes dieux que l'on jalouse et, certains soirs de fête, la ville entière peut être illuminée, embrasée, elle paraît sombre si Ion ne poa-te en .soi-même son illumination...
CLAIRE. — Mais elle paraît plus sombre encore, lorsqu'on est deux et que l'un des deux n'apporte dans le frissonnement qui 1 entoure que la douceur amère de la fidélité et la poignante satisfaction du devoir rempli .
FREYDIÈRES. — Claire!
CLAIRE. — Laissez-moi, laissez-moi... je .suis lâche... je n'ai pas le droit de me plaindre... je suis très heureuse... et je n'ai qu'à rentrer chez moi, dans ma province, pour retrouver la tranquillité et certainement le bonheur.
FRi'.YOïÈRES. — Un bonheur auquel vous vous résignez.
CLAIRE. — Non, mais que je choisis, que j'accepte librement et dont je sens tout le prix.
FREYDiÈRi:s. — Il v a un autre bonheur pourtant : c'est celui d'aimer et d'être aimée.
CLAIRE. — Taisez-vous, taisez-vous... C'est mal ce que vous faites; vous abusez d'un instant d'abandon et de faiblesse.
FREYDIÈRES. — Je VOUS demande pardon.