‹ L'autre FranceChapitre 6 sur 14 · RE TT PE · texte numérisé non relu

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VOYAGE AU CANADA ts)

espère avec nous, une terre qui garde le culte de notre histoire et l'attachement de son origine : c’est notre colonie perdue, le Canada.

Lors de la conquête anglaise, nous y avons laissé soixante mille habitants. Les voici deux millions à cette heure, deux millions qui parlent notre langue, qui l’emporteront demain sur l'élément anglais, et qui, loin de nous renier, mettent leur honneur à compter comme nôtres !

Ils le disent, ils l’écrivent, ils le chantent avec passion ; ils viennent de le témoigner avec un éclat qui doit trouver un vif écho dans tous les cœurs français.

Quelques touristes, explorateurs ou

chasseurs, venus de la Mère Patrie,

avaient visité isolément la Nouvelle- France :les Canadiens les avaient accueillis avec joie : lenom de M. Xavier Marmier‘ notamment, et celui de l'illustre général de Charette sont encore dans toutes les bouches, sur les rives du Saint-Laurent.

Mais l'enthousiasme a débordé, cet été, quand a débarqué, sur le sol ami, un groupe nombreux de Français. Ce voyage a pris là-bas les proportions d’un événement national; et les manifestations les plus éclatantes, les plus touchantes, se sont multipliées sous les pas des visiteurs, avec une magnificence, avec un élan qui ne sauraient demeurer sans écho.

Le gouvernement et les particuliers ont

rivalisé d’entrain, et les sympathies una-

nimes, enthousiastes, qui ont éclaté sous nos pas, nous ont émus profondément.

Partout nous trouvions les populations massées sur notre passage, parées de rubans tricolores, déployant le drapeau français à côté du drapeau national, accourues de vingt et trente lieues pour nous saluer, nous haranguer, ou seulement nous entrevoir et nous acclamer.

Le surintendant des chemins de fer dirigeait en personne notre train, prolongeant de quelques instants l'arrêt aux gares, magnifiquement pavoisées, pour permettre à la foule de nous témoigner ses sentiments.

Partout les fleurs volaient, mêlées à de

petits drapeaux de soie qui portaient des

inscriplions françaises, celle-ci notam-

ment :

Tout homme a deux patries :

Son pays et la France!

Partout des adresses, protestant que le Canada reste fidèle aux souvenirs de la vieille patrie, et veut obstinément perpétuer les traditions fraternelles, demandant que les rapports se resserrent entre les deux Frances.

Le discours est toujours suivi de hourras, qui poursuivent longtemps nos wagons. Les dames ne sont pas les moins empressées.

Un souvenir spécial à la ville de Lévis,

où nous sommes arrivés le soir, et que le large Saint-Laurent sépare seul de Québec. Lévis était illuminé depuis la rive Jusqu'au sommet des coteaux que couronnaient de grands feux. Des arcs de triomphe avaient été dressés; les édifices publics, les maisons particulières, celles mêmes des consuls étrangers, resplendissaient de flammes aux trois couleurs; partout des torches et des cordons de lumière. La foule avait envahi la gare et la voie même, débordant la police et violant toutes les consignes, dans son ardeur enthousiaste.

Au moment où nous descendons de wagon, le canon tonne, les cloches son-

nent, les fusées d'artifice éclatent de tout

côté, embrasant de mille gerbes le ciel sombre; un vival formidable, interminable, se fait entendre.

Les grandes eaux du Saint-Laurent — le plus large fleuve du monde, — répétaient les clartés de l’'embrasement, tandis que sur les hauteurs, de l’autre côté du courant, se détachait, dans la pénombre, la silhouette des terrasses et des clochers de Québec. Vraiment le spectacle est saisissant par sa grandeur, pendant qu'au milieu d’un silence subit le vieux maire, M. Lefrançais, nous redit avec émotion la fidélité des Canadiens à notre langue, à notre culte, à notre pays.

Un souvenir aussi à la ville de Trois-

Rivières, qui nous a fait, dans sa grande

salle municipale, un accueil vraiment splendide.

Un autre encore, — je n’ai pas la prétention de les mentionner tous, — à la ville de Samnt-Hvacinthe, si chaleureusement enthousiaste; et à la ville de Saint- Jérôme. Là, une population tout entière nous a conduits au milieu des acclamations à l'église paroissiale, où le Te Deum a éclaté devant le Saint-Sacrement exposé parmi les faisceaux de drapeaux tricolores; et, durant la promenade qui a précédé le banquet, une escorte d’honneur, composée de cavaliers aux couleurs de la France, accompagnait nos voitures.

Les musiques canadiennes croient nous

honorer en jouant, avec leurs airs natio-

naux, la Marsoillaise, laquelle est désagréable à la plupart de nos oreilles ; nos hôtes sont de si bonne foi, si ignorants de notre impression pémble, que nous aurions mauvaise grâce à leur dire leur erreur : pour eux, cest l'air officiel destiné à nous réjouir le cœur; ils le répètent dans ce but.

Nous n'avons, d’ailleurs, qu'à nous louer de leurs égards et de leur tact affectueux. Ainsi, dans un banquet à Québec, le maire, ayant nommé M. Grévy, a aussitôt expliqué qu'il n’entendait nullement témoigner de ses préférences pour le régime républicain; mais qu'il désignait, en ce personnage, le premier magistrat de

la France, et honorait ainsi la France

même, sans considération spéciale du fonctionnaire et du régime.

En effet, ces hommages spontanés, ces sympathies fraternelles, exposées avec tant de chaleur et de droilture, visaient surtout la vraie France, celle qui travaille au progrès dans la voie large des traditions nationales, celle qui croit et qui prie. Aussi les Français, arrivant à Rimouski, la station où les attendaient les premières ovations, ont-ils trouvé sur le quai de la gare, à la tête de la population, aux côtés des autorités, le curé de la cathédrale, apportant à des catholiques le salut de leurs frères. Plus tard et plus loin, c'est, comme à Sainte-Thérèse et

jusque dans les rues de Montréal, en

déployant les étendards blancs fleurdelysés, que les Canadiens ont royalement accueilli les Français. On leur a montré avec orgueil la fleur de lys de France, décorant de son vieux symbole les grandioses constructions qui s'élèvent pour le Parlement provincial et pour la Cour de justice. À la basilique archiépiscopale, au pieux pêlerimage de Sainte-Anne de Beaupré, on s'est empressé de placer sous leurs yeux les splendides parures offertes aux sanctuaires du nouveau monde par la piété de Louis XIV et d'Anne d’Autriche. En un mot, la Nouvelle-France

est celle qui se souvient!

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