‹ L'autre FranceChapitre 7 sur 14 · LA CAPITALE — LE GOUVER- NEMENT · texte numérisé non relu

LA CAPITALE — LE GOUVER- NEMENT

Le Canada se compose de sept provinces qui ont chacune leurs lois particulières, leur parlement libre, leur administration séparée.

Les deux provinces les plus peuplées sont celle de Québec, presque toute française ; celle d’Ontario, où domine encore l'élément anglais.

Lorsque fut organisée la Confédération actuelle, les deux provinces rivales se disputèrent l'honneur de lui donner sa

capitale. Les Français proposaient Québec ou Montréal; les Anglais, Toronto. On crut bien faire en choisissant pour le centre du gouvernement une petite ville située sur la frontière des deux contrées :

Ottawa, où siègent le ministère et le Parlement fédéral, avec le Lord gouverneur général, envoyé d'Angleterre, un gouverneur qui gouverne bien peu, et qui représente l'autorité de la lointaine métropole.

Représentation on ne peut plus platonique d’ailleurs! Quand on interroge les Canadiens sur la nature du lien qui les rattache à la Couronne anglaise, on obtient de curieuses réponses :

— Quel est votre souverain?

— Nous sommes, pour le moment, les

fidèles et les loyaux sujets de Sa Gracieuse Majesté la Reine d'Angleterre.

— Quel impôt lui payez-vous ?

— Pas une piastre.

— Lève-t-elle chez vous des troupes?

— Pas un homme.

— Entretient-elle chez vous un corps d'occupation ?

— Non : dans cet empire aussi grand que l’Europe, les forces britanniques sont représentées par un régiment cantonné au bord de la mer, dans la citadeile d'Ha- Lifax.

— Mais cependant vous avez soutenu dernièrement une lutte armée contre les Peaux-Rouges de l'Ouest. N'est-ce pas

l’armée de la Reine qui vous a défendus ?

— Non: ce sont nos milices locales, équipées, organisées, entretenues à nos frais, qui ont triomphé des Indiens.

— Du moins fournissez-vous à la Reine quelque contingent tiré de vos milices, quand elle guerroie dans l’une de ses autres possessions ?

— Non : nous avons délibéré là-dessus quand Sa Gracieuse Majesté s’est trouvée dans l'embarras, notamment quand elle a pensé engager une lutte contre la Russie, laquelle nous joint, presque, par le Nord; mais nous avons décidé que nous nous abstiendrions : la neutralité est plus avanlageuse.

— Pourtant, vous arborez le pavillon

anglais ?

— Pas exactement. Nous avons le nôtre :

nous plaquons notre écusson canadien sur les couleurs anglaises.

— Mais c'est partout l'ambassadeur anglais qui protège vos nationaux ?

— Nous avons à Paris etmême à Londres nos représentants directs; ils ne jouissent peut-être pas du privilège diplomatique; mais ils sont officieusement reconnus, et font nos affaires.

— Pourtant vous n'êtes pas une puissance pouvant traiter avec les puissances étrangères ?

— Nous sommes en train denégocier un traité spécial de commerce avec la France.

—- Mais vous faites partie du système

douanier anglais ?

— Pas le moins du monde : les marchandises anglaises payent chez nous les droits de douane, tout aussi bien que les marchandises étrangères. |

— Enfin, comment donc se manifeste vis-à-vis de la Reine ce fameux loyalisme dont vous parlez?

— Comment 1l se manifeste? Mais vous en avez été témoins! Dans tous les banquets de notre pays, le premier toast est toujours porté à la Reine. Nous buvons à sa santé!

De fait, tel est le plus clair bénéfice de sa (rracieuse Majesté!

Et si l’on pousse plus loin les indiscrètes questions :

— Mais puisque vous tenez si peu à

l'Angleterre, désirez-vous lui échapper, vous unir à vos voisins des États- Unis?

— Non, vous répondra-t-on vivement, non jamais, mille fois non! nos pères ont répandu leur sang pour résister à l’annexion|!

— Voulez-vous donc redevenir sujéèts français ?

— Non : nous aimons chèrement et sincèrement la race française, dont nous sommes. Mais ce qui est fait est fait!

— Alors, votre idéal est de demeurer Anglais ?

— Qui vivra verra! Pourquoi vouloir que nous soyons à perpétuité Anglais, ou

Yankees, ou Français? Ne pourrions-nous

pas un jour être tout simplement Canadiens ?

C’est peut-être ce rêve que réalisera l’avenir. Pour le moment, il n'en est pas question. Mais franchement, la réalité présente ne s'en éloigne guère en pratique ; et les institutions actuelles sont si indépendantes qu'elles assimilent beaucoup le Lord gouverneur général au roi Soliveau de la Fable!

Il faut rendre à la courtoisie ou à l’adresse de Canadiens-Anglais cet hommage, qu'ils se sont associés avec empressement, avec une entière bonne grâce à l'accueil qu'ont fait à leurs visiteurs les Canadiens-Francçais.

À Québec et à Montréal, ceux-ci sont

LO

en majorité; mais les conseils municipaux, les corporations, comme on dit làbas, comptent plusieurs Anglais d’origine.

Or, quand les deux maires, qui sont Français d'origine, firent connaître, en séance, la prochaine arrivée des déléqués, — c'est cette désignation qui nous fut donnée au cours de notre voyage, — et demandèrent les fonds nécessaires pour nous recevoir en grande pompe, l’unanimité des suffrages anglais et français leur donna carte blanche pour l'organisation des fêtes, sans limitation des dépenses.

Bien plus, à Ottawa, la capitale fédérale qu'administre une corporation principalement anglaise de langue et d’origine,

nous attendaient les mêmes honneurs que

dans les villes canadiennes françaises. Un long cortège de voitures nous conduisit de la gare à la mairie; le maire, en robe rouge, entouré des échevins, nous fit lire, en français, par interprète, une adressse fleurdelysée, nous offrit un grand banquet en musique, nous distribua de gracieux souvenirs, nous offrit le spectacle d'un branle-bas d'incendie, nous fit visiter la cathédrale catholique, l’université, les scieries et le magnifique palais fédéral.

Cette construction nouvelle, de style gothique, couronne de ses arcades, de ses tours, de ses clochetons, une colline boisée qui domine le cours pittoresque et les superbes cascades de l’Ottawa. Elle

renferme les différents ministères ; la Cour

suprême ; la bibliothèque du Parlement, disposée en grande rotonde, ornée d’une belle statue de la reine Victoria, et contenant la riche production littéraire, économique, juridique, de la jeune confédération ; enfin la Chambre des communes et la salle du Sénat, où retentissent alternativement la langue anglaise et la langue française, admises sur le pied d’une parfaite égalité.

S. Exc. le gouverneur général, avec sa famille et ses aides de camp, habite, dans le voisinage de la ville, une vaste demeure dont il me sera permis de mentionner en passant la large et gracieuse hospitalité.

Les Canadiens gardent leur souvenir

to (e 2)

à Lord Dufferin, qui s’est rendu vraiment populaire.

Le marquis de Lorne lui a succédé dans sa fonction de gouverneur, qui est rétribuée, par la colonie elle-même, deux cent cinquante mille francs. Son passage a été attristé par un accident survenu à son auguste épouse, la princesse Louise, fille de la Reine, qui, jetée un jour hors de son traineau et gravement blessée, demeura longtemps malade.

Le titulaire actuel, marquis de Landsdowne, est un grand seigneur aimable et instruit, qui Joint à ses autres qualités le mérite, très apprécié au Canada, de tenir

par sa mère à une famille française et de

parler notre langue avec une exquise pureté.

Le pays lui en sait gré... trop bon gré, au Jugement de certains.

Je faisais un jour chorus avec des Canadiens qui célébraient son éloge :

— Sans doute, sans doute, fit un patriote à l'humeur impatiente, je n'ai pas à vous contredire sur le compte du noble Lord; mais c’est précisément là ce qui me fâche contre lui!... Les Anglais avanceraient nos affaires et müriraient chez nous les questions en se faisant représenter dans notre pays par des personnages désagréables!... Il nous faudrait, voyez-vous, un gouverneur anglais qui méritât l’anti-

pathie. À la bonne heure ! Celui-là, on le

détesterait, et le pays, qui se francise chaque jour davantage, c’est-à-dire qui redevient lui-même, marcherait plus vite

dans sa voie!

Page 1