L'Autre Lumiere
Le petit train courait sans se presser. Seu? dans son compartiment de premières, Claude Ghartrain savourait la gloire du jour d'octobre. Une clarté rayonnait du ciel bleu pâle, s'exbalait des pampres rougis et des boqueteaux dorés. Un étang s'irisa comme une plaque d'émail, des fossés d'arrosage scintillèrent en couleuvres d'émeraude. La terre, en sa maturité, semblait s'épanouir pour une souveraine fête.
Avec délice, Claude huma l'arôme sec des chaumes, gras des labours, le vert des talus, la tiédeur des coteaux où s'était faite la vendange. Gomme les ondes d'une symphonie, il percevait toutes les senteurs sourdes ou éclatantes qui apportaient, dans son réduit de cuir chaud et de drap fané, le parfum généreux de la Bourgogne.
Cette richesse de vie le grisait ; le romanée bu en déjeunant au buffet de la gare, à Dijon, lui laissait une soif qu'aviva la fuite d'une rivière limpide : comme il ferait bon s'y désaltérer et, frôlé par les mille papilles du courant, nager entre les saules l L'impétuosité de ce désir le fit sourire, tant elle répondait à sa nature avide de plus de joie, ou de force, ou de beauté, ou d'amour, soulevée par l'inassouvi que chacun porte en soi, lorsqu'il est jeune et maître de son destin.
A trente-quatre ans, Claude gardait intacte l'intense faculté de jouir de la nature en sa complexité chatoyante, autant que de communier avec la fourmilière pathétique ou falote des êtres. Si actes, gestes, visages, si les innombrables facettes de la tragi-comédie sociale ou intime l'intéressaient passionnément, il n'aimait pas moins la rosée diamantée des brins d'herbe ou, sur l'arrêt de sa chienne Tambelle, le frrrt! du perdreau qu'elle lève. Un début d'existence très dur, le heurt des réalités ensuite, n'avaient pas entamé son équilibre dû à une santé robuste et à un optimisme résolu. Sans ce goût des extrêmes qui le portait à épuiser les sentiments et les sensations au risque de souffrances dont il avait toujours triomphé, Claude se fût senti divinement heureux. Il l'était humainement, à plein, et il le savait : preuve de sagesse.
Il alluma une cigarette, le tabac blond évoqua un essaim d*images enchantées : l'Orient, Cons-
tantinople, les eaux bleues du Bospîiore, lea mi« narets baignés de soleil; des Caïques volent à pleines rames, des femmes à tchartchaf ont, entre les ruelles des bazars, un dandinement de canes ; voici les chiens lazzarones que nourrit un vieillard portant sur son épaule une perche où s'embrochent des morceaux de viande crue.
De ses nombreux voyages, Claude n'oubliait rien. Qu'il fermât les yeux, des visions colorées se précipitaient en cinéma. Aussi, comme il aimait les livres de Loti le voyant! Et quels souvenirs il gardait d'avoir admiré, sous les étoiles des deux pôles, la splendeur du monde!
Il revit son passé sévère : lieutenant de dragons pauvre au milieu de camarades riches, et, avec l'héritage inespéré de la tante Élosie, un brusque enivrement de liberté, sa démission. C'est alors qu'il avait exploré pendant trois ans l'Europe, l'Amérique et l'Inde. Allait-il aujourd'hui s'enchaîner par le mariage et la députation, deux combinaisons de sa sœur Aline, et dont elle lui vantait merveilles? Pourquoi pas? Ne fallait-il pas fonder, comme les autres, une famille, prendre racine dans le terreau des intérêts et des ambitions, fixer sa place et, pour cela, la choisir belle?
Antoinette Langre lui plaisait singulièrement, surtout depuis leurs dernières rencontres ; quant à la politique, elle le dégoûtait moins que certains politiciens. Pourquoi ne ferait-il pas meilleure figure qu'eux? Ses idées de progrès, l'in-
f*^^^^ L'AUTRE LUMIÈRE
dépendance de son caractère ne garantissaientelles pas que, s'il ne faisait pas grand bien, il ne ferait pas grand mal?... Puis ce serait amusant, une campagne électorale !
Mais n'était-il pas satisfait du présent? Il vivait à sa guise. Appartement à Paris, maison de campagne à Marlotte, la vieille demeure de ses parents qu'il avait conservée : Justine et Joseph tenaient bien son ménage. Bon garçon et riche, il avait des amis et, séduisant, des maîtresses. Gentille, la petite Marjolaine, sa dernière aventure, dénichée dans l'atelier du peintre Mussol!
Député, oui, c'était bien; secrétaire d'État, c'était mieux; mais de la coupe aux lèvres... Au Parlement, l'individu ne vaut que par le groupe. Des talents éminents ont échoué à ce jeu d'audace et d'intrigue... Puis le mariage : quelle responsabilité de se vouer au bonheur d'une seule femme, quelle témérité de l'attendre d'elle!
Il regarda sa montre : trente-sept minutes encore. Le train stoppait devant une minuscule gare; Claude fit un bond de convoitise enfantine. Au dehors, une paysanne appuyait contre la barrière sa corbeille remplie de raisin; les grappes poudrées de leur fleur s'étalaient si tentantes qu'il en eut frais à la bouche. Il s'élança. Mais le raisin n'était pas à vendre, et tandis qu'il parlementait, on ferma les portières ; coup de sifflet ;
— En route!
Il n'eut que le temps de s'emparer des trois plus grosses grappes, et, jetant un louis à la
femme, de courir vers son wagoa. Trop tard! Agile, il sauta sur un marchepied et, cramponné à la portière, fit irruption dans un wagon de secondes, surprenant deux femmes. L'une, jeune, avait une sobre distinction. L'autre, type neutre de vieille fille et de chaperon, portait un chapeau et une robe à l'avant-dernière mode, don probable de quelque amie riche. Le fard discret, mais malhabile de son visage, accusait ses prétentions. Gomme elle braquait sa face-àmain, il dit :
— Mademoiselle Heurdelot, mes hommages.
Vous allez bien?
Elle tressauta légèrement, cligna les paupières :
Monsieur Claude ! Quelle aimable surprise î
Il guetta son sourire, un sourire étonné et vaguement fourbe, entre un nez et un menton de fouine. Pourquoi l'appelait-elle par son prénom? Ce n'est pas une raison parce qu'Aline la protégeait. . . Et pensait-elle qu'il fût entré en coup de vent pour lui faire la cour? Il s'aperçut, à l'air engageant et charmé dont elle les contemplait, qu'il serrait toujours entre ses doigts les précieuses grappes. Alors il conta en riant son aventure; elle l'interrompit, disant à sa compagne :
— Chérie, que je vous présente... Monsieur Claude Chartrain.
Et à lui :
— Mademoiselle de la Hodde.
Il s'inclina, elle sourit à peine, cela suffit pour qu'ils ne se sentissent plus étrangers.
Claude la savait attendue à Belles-Feuilles, depuis long^temps il entendait parler d'elle; n'était-elle pas une grande amie de sa nièce Suzanne? L'amiral de la Hodde? Parbleu, son camarade de promotion, l'oncle maternel de Claude, l'oncle Adrien, ne tarissait pas sur ce vieil orig^inal, un ours, pas commode!... Touché par la pure fierté de la jeune fille, il restait sous le charme des admirables yeux, immenses, profonds, couleur d'océan dans la lumière, de vrais yeux de fille de marin I
Mlle Heurdelot insinua :
— Vous n'allez pas croquer seul ces beaux raisins, je suppose?
Comme il les lui offrait, elle tira, avec un empressement qui le fit sourire, d'un panier angolais de petites assiettes très comiques, avec des serviettes en papier de soie.
— Une vraie dînette, fit-elle ravie.
Mlle de la Hodde restait sur la réserve, imperceptiblement choquée des manques de tact de Mlle Heurdelot, à qui on l'avait confiée pour le voyage. Elle n'accepta un grappillon que sur l'insistance de Claude, il la regardait déganter des mains pâles et minces.
Était-elle plus belle qu'Antoinette Langre? Plus de race et moins d'éclat. Sa grâce, il le comprit, ne rayonnait qu'en vertu d'une flamme intérieure ; elle pouvait se refermer comme une sensitive et paraître alors à peine jolie, tandis que l'autre, tout en dehors, s'épanouissait en rose ardente.
— On vous attend à la gare, n'est-ce pas? demanda Mlle Heurdelot, soudain inquiète en songfeant aux quinze kilomètres qui séparaient Ghaizy-le-Bas de Belles-Feuilles.
— N'avez-vous pas prévenu?
— C'est que nous devions arriver hier, un retard imprévu... Mme Ghartrain-Dussauïles, — elle se reprit : — Aline aura-t-elle reçu mon télég^ramme?
— C'est probable, on s'arrangera toujours.
— Votre sœur compte sur beaucoup de monde?
— Oui... non... Mon oncle, mon frère, les Ouvrart, les Jeunesse, Pombasle.
— Ah! Monsieur de Pombasle?... Et la charmante Mademoiselle Langre aussi, précisa Mlle Heurdelot, sachant, — ne savait-elle pas tout? — que Guy de Pombasle n'était pas insensible à la séduction d'une aussi belle personne, et qu'une rivalité pouvait sourdre, si elle ne couvait déjà, entre les deux amis.
« Voilà bien, pensa Claude, l'inconséquence d'Aline, plus circonspecte d'ordinaire! » Était-il indispensable que Mlle Heurdelot sût ce qui le concernait? Pombasle? Aline, sans doute pour le piquer au jeu, le lui avait désigné comme un rival à ne pas dédaigner, avec son attrait, sa fortune, son prestige d'aviateur mondain.
Mais pourquoi Mlle de la Hodde paraissait-elle tout à coup effacée et distante, presque étrangère? Était-ce l'allusion de Mlle Heurdelot? Si
peu de chose avait-il pu effleurer celte fine sensibilité? Pour présomptueux que sont les hommes, il n'allait pas jusqu'à s'imag^iner pourtant qu'en apprenant la place tenue dans ses préoccupations par une autre jeune fille, elle allât éprouver la moindre surprise? Cette rencontre en wagon, quelques minutes d'entretien cordial n'avaient pu faire naître en elle une sympathie assez prompte pour qu'elle conçût à son ég^ard quelque chose qui ressemblât à de l'intérêt. Non, son attitude certifiait une indifférence bien naturelle. Mais devait-il écarter un doute agréable à son amour-propre? Et ne sont-ce pas ces riens impondérables qui orientent les réflexes de nos sentiments et guident le cours de nos destinées?
Mlle Heurdelot lui était favorable, et il la suspectait à tort. Curieuse et tenace, elle pénétrait dans l'intimité des gens, soutirait leurs confidences, imposait son zèle par ses flatteries. Avait-on besoin d'une accompagnatrice? Elle tenait le piano. De leçons d'aquarelle? Elle les donnait. Elle pouvait servir de lectrice, ou piloter dans Paris des étrangères. Elle avait surtout l'art de conter sur autrui des histoires corrosives et drôles, si bien que, désarmant l'égoïsme des uns, caressant l'orgueil des autres, amusante toujours, elle se maintenait dans un monde dont elle entendait partager les plaisirs, et qu'elle haïssait pour les miettes qu'elle en tirait : des invitations à dîner l'hiver, de séjour l'été, et quelques cadeaux dits utiles.
Son indépendance se revancliait lorsque des brouilles de famille la réduisaient à prendre parti. La fureur de médisances dont elle soulageait ses secrètes rancœurs la faisait alors taxer de noire ingratitude, ou exalter comme la plus sûre des amies.
A chaque relation nouvelle, renaissait son espoir d'un arrangement de vie profitable. Dans combien de salons ne l'avait-on pas déjà rencon^ trée? Elle courtisait à présent les Gliartrain-Dussaulles et tournait autour des de la Hodde. Elle eût voulu capter les sympathies, même platoniques, de Claude; car, tout en désespérant presque de rencontrer quelqu'un d'assez intrépide pour l'épouser, il lui restait beaucoup d'illusions, et la présence d'un homme jeune et beau l'émouvait toujours.
Claude ne lui en sut aucun gré. Que lui importait cette sentimentalité ridicule? Que comptaient pour lui les déboires et les humiliations de cette existence médiocre? C'est vers un autre visage et d'autres yeux qu'il tournait les siens. Résignée, Mlle Heurdelot reprit immédiatement son rôle de «trait d'union» , qui consistait à mettre en contact des invités qui s'ignoraient et à ranimer les conversations languissantes. Elle s'enquit : connaissait-il le château de Percenoir, près d'Amboise? Elle y avait goûté une hospitalité trop courte, mais exquise : fêtes, comédie, bal : la duchesse douairière, à soixante-cinq ans, courait le cerf et sautait les obstacles, sur un grand alezan fauve.
Elle minauda :
— J'ai rencontré 1^ un de vos amis, M. Paul Darlay; il ne savait pas s*il pourrait venir à Belles-Feuilles.
— Connais pas, dit Claude. Sans doute un client de Jacques?
Son frère, spécialiste de maladies nerveuses, lui avait cité ce nom, en effet, comme celui d'un neurasthénique peu banal. Mlle Heurdelot reprit :
— Il a d'étonnantes connaissances cynég^étiques, — c'est bien le mot, n'est-ce pas? — Il est très fort en vénerie et prépare même un livre sur ce sujet...
Elle ajouta, malicieuse :
— Il est tombé de cheval dans un fossé plein d'eau.
Claude, qui détestait les gêneurs, — à quoi pensait Aline de le convier, celui-là? — regarda Mlle de la Hodde; et à brûle-pourpoint :
— Vous chassez, mademoiselle?
— Non, et je ne le regrette pas du tout.
Il revit les yeux gris lumineux, le visage si franc éclairé de bonté.
— C'est un goût brutal, avoua-t-il, un goût d'homme, mais si passionnant!
— Fi! massacrer de pauvres oiseaux!
Il sourit, il ne tirait pas que des alouettes; dans ses voyages, il avait guetté la panthère à l'affût et traqué le tigre.
— Il paraît, dit Mlle Heurdelot, qu'on vous attend pour chasser le sanglier. Il me semble que
j'aimerais tant cela : le plein air, les émotions ! . . .
Il se représenta la fig^ure qu'elle ferait en jaquette et jupe courtes, guêtres hautes, feutre mou, un choke-bored coquet sous le bras; et gaminement :
— Surtout pour abattre unsolitaire de 175 kilos!
— On dit que c'est une chasse très dangereuse !
— Quelquefois...
— C'est très redoutable, un sanglier?
— Et les chasseurs, donc! Décousu d'un coup de boutoir ou tiré à chevrotines, on a le choix.
— Vous me rappelez, dit Mlle Heurdelot, qu'une fois le fusil de M. Darlay est parti tout seul, à ce qu'il a prétendu. Il a failli emporter la tète d'un piqueur.
— Merci, dit Claude, je me méfierai.
Qu'une jolie femme eût le fusil chaud, passe!
Pareille mésaventure était arrivée à Mme de Jennesse, qui ne s'en cachait pas et avait l'esprit d'en rire : elle avait logé une part de sa charge de petit plomb dans le derrière étonné d'un pauvre chien. Seulement, elle, et Antoinette Langre qui se mêlait aussi aux chasseurs, on ne les emmenait pas tuer la bête noire. Ah! fichtre non!
De hauts remblais masquèrent la vue ; un pont coupa, d'un trait d'ombre, leur course ralentie; l'on vit paître dans un enclos une chèvre blanche.
— On arrive, dit Claude.
Mlle Heurdelot se dressa :
— J'aperçois Aline et Mlle Langre!
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Elle ajouta, r.assurée et enchantée :
— Elles sont venues en landau ouvert.
— Alors, nous tiendrons!... Je vais prendre dans mon wagon mon fusil et mon kodak.
Le train marchait encore; ouvrant la portière, il renversa le buste en arrière et sauta sur le ballast, point fâché de montrer son agilité, au risque d'une petite inquiétude pour celles qui le regardaient descendre et celles qui Tattendaient, sur le quai.
Mme Ghartrain-Dussaulles maugréa :
— Quel grand fou ! . . . Tiens, il était en secondes avec Olympie.
— Mlle de la Hodde s'appelle Olympie ? demandait Antoinette Langre avec une pointe d'ironie.
— Non, Thérèse. Qui pourrait s'appeler Olympie, sinon cette bonne Mlle Heurdelot?
— Au fait. . .
Claude accourait, souriant. « Mon empressement, se dit-il, aura semblé peu poli à mes compagnes de voyage. Elles penseront que j'ai cédé à l'impatience de revoir Antoinette. » Au vrai, n'y avait-il pas de cela dans son impulsion? Il admira la jeune fille. Elle n'était pas grande et paraissait l'être; il la jugea délicieuse dans son costume de serge blanche, sous son large chapeau marron. Quant à sa sœur, il la retrouvait toujours la même, sans âge précis, avec ses cheveux oxygénés, sa belle poitrine et son air de commandement. Ils échangèrent d'énergiques shake-hands.
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— Tu as donc voyagé avec elles? chuchota Ahne.
— Ah! oui, par hasard! Depuis Gardennes... Il dit cela pour Mlle Langre qui le dévisageait
d'un air interrogateur et amusé; et il rougit, sur cette petite lâcheté de désaveu; car sous son aspect uni il était complexe en nuances, prompt en retours.
Il aida Mlle de la Hodde et Mlle Heurdelot à descendre, puis courut en tête du train. Quand il revint, la présentation était faite ; Antoinette parlait à Mlle de la Hodde avec ce sourire si aimable qu'elle avait lorsqu'elle voulait plaire et dont on n'était pas sûr, cependant, que ce fût un sourire bienveillant.
— Mon pauvre Claude, tu vas monter sur le siège, dit Mme Ghartrain-Dussaulles, comme pour le punir, — ce n'était pourtant pas sa faute ! — des deux invitées qu'elle n'attendait pas à ce train-là.
— Vous n'avez donc pas reçu ma dépêche? demanda Mlle Heurdelot.
— Non, c'est dimanche; le bureau de Ghaizy ne transmet pas.
Mlle Langre fut généreuse et dit à Claude :
— Vous vous mettrez avec moi sur le devant. N'est-ce pas, chère madame, à trois vous tiendrez bien dans le fond?
Mlle de la Hodde et Mlle Heurdelot protestaient; Aline un peu contrariée, car elle avait préparé ce retour afin que Claude et Antoinette
se retrouvassent ensemble, prit son sourire de châtelaine pour déclarer, d'une voix de tête, qu'en effet on pourrait très bien. . .
— Vos valises iront sur le sièg^e... Étienne, vous ménagerez seulement Pluton et Kuroki, ordonna- t-elle.
Le cocher, qui avait salué avec empressement M. Ghartrain, — « un chic type, » — enleva les deux carrossiers et, après un temps de trot, au bas de la côte les mit au pas.
— Ton mari va bien? Et Suzette?
— Suzanne? A merveille, dit Aline, je Tai laissée au tennis avec les Ouvrart et Doudou.
C'est vrai, Doudou était là : Louis Navole, avocat de vingt-trois ans, le fiancé de Suzanne qui en avait dix-huit.
— Quant à M. Dussaulles, — elle appelait souvent ainsi son mari, excellent homme qu'elle avait épousé en secondes noces, — il se porte comme le Pont-Neuf.
Par là, elle entendait que, pour un sexagénaire cuit de soleil et tanné par le grand air, mangeant bien, buvant sec, vrai Bourguignon salé qui adorait la terre et cultivait ses vignes, il était toujours aussi vigoureux depuis dix ans.
— ^ Il a dû être content des vendanges? demanda Claude en la contemplant avec satisfaction.
Il aimait son port vigoureux et sain, son visage plein, et jusqu'au grain de beauté qu'elle conser* vait à regret au coin des lèvres. Aline son aînée
incarnait le passé commun et une longue amitié confiante, distendue par leurs directions différentes, mais qu'ils retrouvaient vivace encore, en certaines occasions .
— - Oui, la récolte a été très bonne.
— Tant mieux ! Robert doit être content?
Et il se sentit très heureux, parce qu'il appréciait et estimait à sa valeur son beau-frère, que sa bonhomie faisait un peu déprécier, et parce qu'il était aux côtés d'Antoinette, peut-être aussi à cause d'une autre présence.
Il faisait si beau, si beau, que c'était une plénitude pour le cœur. On atteignait le sommet de la côte, les chevaux trottèrent ; sur la campagne aux somptueux tons jaunes et roux, le ciel verdissait, et l'on sentait descendre un souffle frais et vif, un peu âpre, le souffle des grands plateaux.
Au bout d'une heure, Belles-Feuilles apparut de l'autre côté de la vallée, surplombant le village des Blaiseaux, que baigne la Lurette frétillante.
Les lacets de la route rapprochèrent peu à peu l'enceinte grise du parc, ses cimes fauves, le jar- /din à la française étalé devant le château couleur de brique ancienne. Des vitres, que frappait de biais le soleil, ful^uraient.
Claude, qui n'avait pas revu Belles-Feuilles depuis l'an dernier, déclara :
— Il paraît que tu as fait encore de nouveaux embellissements?
Aline pinça les lèvres, avec un sourire réticent.
On passait au bas de la haute terrasse balustrée jd'où la vue est si belle. Dès la grille à piques d'or, la grande allée de sycomores, l'harmonie des pelouses et la magnificence des chrysanthèmes en corbeilles rappelèrent le goût classique autant qu'autoritaire de Mme Ghartrain-Dussaulles.
De ce bien de famille, jadis délabré et que M. Dussaulles, officier de marine en retraite, vieux garçon économe, restreignait au plus parcimonieux entretien, elle avait fait une propriété unique dans le pays par sa roseraie, ses treilles et les plantes rares des serres. La voiture tournait à droite, allongeant le parcours : on entendit bruire des eaux fraîches.
D'un pan de ruines, entre un fouillis de lianes pendantes et fouettées d'écume, une nappe croulait en escalier liquide dans une vasque naturelle bordée de grosses pierres.
— Gomment, des cascades à présent! s'écria Claude.
Sa sœur sourit et, négligemment :
— Attends la surprise !
Presque aussitôt, il s'écria :
— Oh ! oh ! avec un étonnement joyeux, auquel Mlle Heurdelot s'empressa de faire chorus.
Deux bassins clairs, séparés par des fontaines
jaillissant d'une grotte artificielle, s'arrondissaient, reflétant le ciel; plus bas un miroir d'eau rectangulaire se déversait à travers le jardin anglais, sous des ponceaux rustiques, par deux ruisselets aux capricieux méandres.
— J'ai capté les eaux du coteau, dit Aline très fière, — elle n'ajouta pas ce que cette folie avait coûté à son mari, qui malgré ses patientes représentations cédait toujours. — Tu vas trouver notre installation transformée, partout l'eau et l'électricité.
— L'électricité? Mais où la prends-tu?
— A une chute d'eau que j'ai canalisée. Aline disait toujours « je » , jamais a nous » .
— Cette chute active trois turbines, grâce auxquelles tu vas pouvoir promettre à tes prochains électeurs de doter de la lumière électrique les cinq villages de la vallée.
— Fichtre ! dit Claude, cherchant des yeux le sourire de Mlle de la Hodde, cependant qu'Antoinette Langre s'écriait, rieuse :
— Vous n'avez pas remarqué les piquets rouges et blancs qui jalonnent le plateau? C'est le tracé du nouveau chemin de fer d'intérêt local, le raccord projeté de Chaizy-le-Bas à Matlix, que vous pourrez aussi leur promettre !
— Et faudra-t-il tenir? demanda-t-il narquois.
— Oh! une fois élu, c'est votre affaire! Je vous préviens : je suis très calée sur toutes ces questions et je vous aiderai à formuler votre programme. Vous m'y autorisez, madame?
IS
Mme Ghartrain-Dussaiilles répondit avec une complicité affable :
— Certainement, mon enfant.
Cette mainmise lég^ère, mais déterminée, pesa sur la volonté de Claude ; il entrevit le rôle gracieux d'Antoinette associée à son sort, Taidant de ses intuitions, de ce flair féminin qui prime si souvent Tintelligence masculine. Il admira le profil allier, où la vivacité du regard, l'arc net des lèvres, l'ovale ferme du menton annonçaient une énergie que l'irritation durcissait jusqu'à la sécheresse. Mais Claude n'avait jamais vu encore sur ce visage que l'émouvante ardeur de vivre, les promesses d'une nature riche. Peut-être étaitelle un peu trop américaine, trop « flirt » et bien sûre d'elle, défaut d'une jeunesse orpheline insuffisamment dirigée par Mlle de Kerveuc, sa tante. Le mariage y mettrait bon ordre.
Après une courbe correcte, la voiture s'arrêta devant le perron d'honneur, où M. Dussaulles et le contre-amiral Abryat venaient d'apparaître : le premier, avec une soudaine chaleur aux joues, due au plaisir qu'il éprouvait, l'oncle Adrien, tranquille à son ordinaire, montrant sa bonne figure usée dans une courte barbe, comme blanchie sous le sel des embruns.
Ils embrassèrent Claude et témoignèrent à Mlle de la Hodde de particuliers égards dont il fut touché, car il n'avait pas perçu, dans l'amabilité volubile de sa sœur, cette sincérité de l'accueil que le silence même peut révéler.
L'AUTRE LUMIÉRS
Suzanne et Doudou arrivaient en courant, leur raquette de tennis à la main, elle, ses cheveux d'or et ses mèches follettes au vent, semblable à une petite nymphe modern-style poursuivie par un jeune pâtre américain. Menue et frag^ile, elle avait un visage de malice avec des yeux verts qui riaient toujours; lui, rasé, le masque vig^oureux, annonçait l'adolescent passionné de sports et fervent de boxe. Compagnons d'enfance, ils gardaient entre eux, fiancés, une liberté garçonnière...
Suzanne sauta au cou de son oncle et étreignit Thérèse de là Hodde avec fougue :
— Vous savez, chérie, votre chambre est à côté de la mienne! Que je suis contente! Venez vite, vous m'appartenez!
— C'est* cela, dit Mme Chartrain-Dussaulles, pendant ce temps, je vous installerai, ma chère Olympie. Robert, je vous confie Claude. A tout à rheure pour le thé, mon oncle!
Une fois seuls :
— Vous n'avez pas attrapé Suzette, dit Mlle Langre en toisant, provocante, Louis Navole. Parions que je vous attrape, vous, avant que vous n'ayez rejoint au tennis lès Ouvrart, je veux dire : Mme Ouvrart !
Il la scruta du regard, comme si cette forme de défi annonçait plus qu'une taquinerie : une jalousie imperceptible, mais à quel titre? Ne devait-elle pas appartenir à des coureurs d'une performance autrement qualifiée : Claude, Pom-
basle, ou l'inconnu? Mme Ouvrart? C'est vrai qu'elle était jolie à croquer, et elle n'avait pas, comme on dit vulgairement, « les yeux dans sa poche » , des yeux indéfinissables de langueur et d'attente, troublants parleur invite à comprendre leur mystère. Certes, il la regardait avec un plaisir un peu douteux... On s'en apercevait donc?
— Eh bien, reprit Antoinette d'un petit accent clownesque, vous « cannez » pour le course?
A cet âge où l'on n'est qu'illusions et désirs, Doudou ne se rendait pas compte si elle lui plaisait vraiment : attirante, parbleu! Qui n'eût subi ce charme despotique? Irritante aussi, car il n'entendait pas dévier ses sages plans d'avenir, et il voyait bien qu'elle se moquait de lui, insouciante de son extrême Jeunesse, en ambitieuse déjà très femme qu'elle était.
Brusque, il répondit :
— Non : si vous me rattrapiez, je serais ridicule, et si vous ne m'attrapiez pas, ce que vous rageriez !
— Très vrai, dit-elle avec un éclat de rire. Et puis Michette, — on appelait ainsi Mme Ouvrart, parce qu'elle avait le teint blanc et savoureux d'une miche de pain frais, — Michette vous bouderait!
Louis Navole rougit jusqu'aux oreilles et, haussant les épaules, grommela :
— En voilà, une idée! Ne serait-ce pas plutôt M. de Pombasle qui froncerait le sourcil?
Antoinette ne se déferra pas pour si peu :
— M. de Pombasle? Il faudrait qu'il fût là d'abord, et non à courir les routes en auto.
Il avait emmené Mlle de Kerveuc et les Jeunesse pour prendre, à la gare de Beaune, Jacques Cliartrain et leur faire visiter le vieil hospice, si pittoresque avec ses sœurs à l'antique coiffe, ses meubles de bois ciré, sa vaisselle d'étain, sa piiarmacie moyenâgeuse et son petit musée.
File reprit :
— Gomme tous ceux qui risquent facilement leur vie, M. de Pombasle goûte beaucoup îe comique et les enfantillages... Vous m'amusez,. liule boy!
Il s'inclina très bas avec un shake-hand, et
vexé :
— Thank you, very muchî
Il s'éloignait à grande pas, elle lui cria gaîment :
— Sans rancune ! Nous ferons une promenade après le thé ! Les bons marcheurs !
Les bons marcheurs, c'était lui, elle, les deux maîtres du logis, M. Ouvrart; et aussi Suzanne et Mlle de la Hodde, si elles ne préféraient pas rester ensemble à causer.
Il feignit de ne pas entendre. Elle sourit et rentra dans la maison.
Claude avait retrouvé, au premier, sa chambre ; on avait renouvelé la tenture en toile de Jouy et aménagé une salle de bain ripolinée.
— Mes compliments, mon bon Robert, vous vous donnez un mai pour vos hôtes. Chauffage
L'AUTRE LOMIÈRE
central, électricité? Mais Belles-Feuilles tourne au Palace !
M. DussauUes regrettait les grandes flambées de bûches, après avoir regretté les lampes à huile dont on remontait la crémaillère et qui répandaient une lumière si douce ; il répondit avec un regard paisible :
— Ah! oui... Et on t'a montré les grandes eaux du parc! Qu'est-ce que tu veux? Aline en avait une telle envie !
Il mit à prononcer ces derniers mots une dévotion : venue tard dans sa vie, sa femme avait incarné la femme qu'il redoutait, et l'amour qu'il ignorait; il l'admirait pour son entrain et ses qualités d'organisation : elle le dominait par là, elle qui n'avait consenti qu'à faire un mariage de raison.
Cette dissonance n'échappait pas à Claude, pas plus que révolutio*n de sa sœur vers un snobisme pratique et fastueux. Il l'avait connue si courageuse autrefois, lorsque, aux côtés de son premier mari, l'ingénieur Ardeil, inventeur méconnu, elle se débattait avec les difficultés de l'existence : quelque chose de noble, alors, la tendresse conjugale ou seulement le devoir, la soutenait
Restée presque sans ressources après l'affreux accident où Ardeil succombait, l'explosion dans son laboratoire d'une cornue de fonte qui lui défonçait la poitrine, elle avait enduré cinq mornes années de solitude et d'abandon. C'est alors que ses parents, ses amis l'avaient influen-
cée pour se refaire un foyer. L'oncle Adrien proposait son vieil ami Dussaulles, capitaine de frégate démissionnaire, dont la simplicité et la bonté, autant que la grosse fortune, garantissaient des chances de bonheur à une veuve encore jeune et, à Suzanne âgée de huit ans, un protecteur affectueux.
Gomme Aline s'était vite adaptée, ou plutôt, comme elle avait vite adapté gens et choses à ses besoins de vanité et de bien-être qui semblaient sa revanche contre le sort! Parfois Claude avait peine à reconnaître, dans l'Aline irréprochablement honnête, mais engraissée et embourgeoisée, celle qu'il aimait tant autrefois : c'est singulier et même inquiétant comme on peut changer î
Il n'en regardait qu'avec plus d'affection son beau-frère, dont la brave figure rougeaude sous des cheveux gris, alors que les sourcils et la moustache restaient noirs, semblait pétrie d'une chair durable comme la terre et la pierre, et perpétuait, par son expression provinciale, la permanence héréditaire de ces visages que Claude avait admirés, peints sur les toiles anciennes du musée de Dijon. 11 y lisait la droiture simple, le sens rassis et des délicatesses cachées.
— Mon brave Robert, dit-il, vous n'avez pas pris une ride, ni un jour!
M. Dussaulles tirait de sa poche une pipe trapue en bois de merisier, commode pour la chasse; il répondit en la bourrant d'un pouce de paysan, propre mais rugueux :
— Tu sais, mes huit mois de campagne me retapent, et je reg^ag^ne ici ce que les dîners, les visites, les soirées au théâtre, pendant l'hiver, me font perdre à Paris.
Gela encore était un de ses grands sacrifices à Aline; mais elle avait exigé ce minimum de façade mondaine dans l'intérêt de Suzanne, sûr moyen de le décider.
Il demanda :
— Hein, ont-ils Fair heureux, les tourtereaux? Ne trouves-tu pas que cette Suzette devient chaque jour plus mignonne?
— Quand les mariez- vous?
— Aline parle du commencement de l'hiver. Moi, j'aurais préféré... A quoi bon retarder leur bonheur? Il est vrai qu'ils sont de tels enfants encore... Puisque ma femme et les parents de Louis sont d'accord. . .
Il alluma sa pipe, dernière capitulation à laquelle il n'eût pas consenti, et qu'Ahne lui tolérait, pourvu qu'il ne la fumât qu'enfermé dans sa chambre ou hors du domaine.
— Eh bien? ta sœur a de grands projets sur ta personne. Le mariage, la députation?.
— Oui, dit Claude dont le visage s'éclaira, car îa voix même de Robert, cette voix où perçait un solide accent de terroir, lui plaisait. Mais pourquoi n'est-ce pas vous qui vous présentez aux élections?
— Tu veux rire?... Quel fichu député je ferais!... Et mes terres, et ma tranquillité?... Je
comprends que ça te chante, à la rigueur...
— Je n'y avais jamais pensé, et d'abord cela m'a paru absurde; puis à la réflexion... Aline m'assure de votre concours...
— Cela va de soi, mais ne va pas t'imaginer que je puisse grand'chose... la politique et moi, tu sais... Si tu es élu, c'est à Aline que tu le devras. Ah! elle saura remuer ciel et terre! Pour commencer, tu subiras mardi, elle a dû te le dire, un grand déjeuner où elle invite, où nous invitons tous les notables en état de te servir. Tu les éblouiras de ton éloquence ; moi, je me contenterai de fournir les vins.
Son rire montra ses dents saines, toutes à lui.
— Mais ils seront bons : ceux de ma troisième cave. Il y a surtout un chambertin, tu m'en diras des nouvelles !
Il ajouta, d'une voix neutre :
— Et quand te maries-tu?
Claude, qui s'était mis à défaire ses valises, des valises élégantes et plates, pratiques pour les longs voyages, se retourna :
— Qu'est-ce que vous pensez de Mile Langre, vous, Robert? Est-ce qu'elle vous plaît?
— Tout le monde la trouve très belle.
— Je m'en suis aperçu.
— On la dit très intelligente. Tu sais, je ne suis pas grand clerc dans ces matières ; si tu m'interrogeais sur les promesses des vignes, ou les qualités d'une pouliche, ce serait autre chose.
Claude, dans cette façon de se récuser, rit une
réserve :
— Et Mlle de la Hodde, comment la jugeai vous?
Sans hésiter, M. Dussaulles répondit :
— Thérèse est une jeune fille accomplie. Grâce, douceur, volonté, car elle en a, et le cœur le plus noble.
11 soupira :
— Elle a tout pour elle, sauf Targuent qui fait les dots et assure les mariages.
— Elle est pauvre?
— Son père est un vieux timbré qui l'a ruinée. Des entreprises insensées dont tu n'as pas idée : des expositions universelles au Mexique, des comptoirs d'huile de phoque en Laponie, des villag^es démontables pour nègres du Congo.
Il ajouta :
— C'est dommage. Qui est-ce qui l'épousera?... Elle n'est pas faite pour accepter n'importe qui ; et des qualités pareilles sont sans prix.
Il y eut un silence. Et remarquant un fourreau de cuir brun que Claude déplaçait sur le lit, pour faire place à un châssis de mouchoirs et de cravates :
— C'est ton trois coups? Bon fusil!
— Oui, on va abattre quelques sangliers, hein? A cet espoir, son visage s'anima d'une joie
juvénile.
— Je crois pouvoir te le promettre. On en a vu cinq ou six dans la forêt de Soigneux; et jeudi
OU vendredi, si le rapport de mon garde est bon...
M. Dussaulles n'était pas moins ardent que Claude pour chasser.
— Et tiens, tu pourras conquérir le père Roynot, un vieux juge de paix retraité, qui dispose par son autorité de deux cents à deux cent trente voix. D'habitude, il va au sanglier tout seul avec un chien bâtard et contrefait dont tu ne donnerais pas dix sous. Jamais d'accident, et, mon cher, il en est à sa vingt-septième bête !
Un jeune domestique frappa à la porte :
— Madame prie Monsieur de descendre recevoir le fermier des Bourres.
— J'y vais. Tu m'excuses? dit M. Dussaulles, qui prit tout à coup l'air d'un intendant soucieux.
Le thé rassembla tout le monde dans le salon d'automne, un thé excellent avec des gâteaux sortant du four, des « toasts » dont le beurre venait d'être battu dans la baratte, et de la crème épaisse de la laiterie des Bourres.
— N'attendons pas les absents, avait dit Mme Ghartrain-Dussaulles, ils ne seront là que pour le dîner.
Outre M. Ouvrart, directeur d'usines, Bordelais brun, d'une beauté un peu commune comme sa faconde, outre la petite Mme Ouvrart, blonde languissante aux vivacités soudaines, — torpeur et torpille, — se trouvaient là des visiteurs du dimanche : le docteur Coudrier, grand vieillara
hirsute aux reg^ards en vrille et au nez rougi, praticien de campagne alerte et bourru, flanqué de sa femme qui ressemblait à une chevrette noire coiffée d'un chapeau de roses; les La Somblière, hobereaux du voisinage, longs et guindés : lui dyspeptique d'un jaune citron, elle d'un jaune orangé en raison d'une maladie de foie. Ils se plaignaient de leurs santés, de leurs serviteurs, de l'humidité du château de la Somblière bai[jnô de douves, des mœurs relâchées et du gouvernement de la République, qu'ils rendaient responsable de tous ces maux. Aline, se flattant que, par mécontentement, ils feraient voter leurs fermiers pour Claude, leur donnait la réplique avec mesure, le contraignant à dire son mot, tandis qu'il s'efforçait de ne pas trop envier, à la dérobée, le groupe des jeunes gens entrain de bavarder et de rire dans un coin de la pièce.
Mlle Racheloup arriva : elle était monstrueuse de graisse, l'air farouche, un duvet aux lèvres; de cette ogresse sortait une petite voix grêle, zézayante, pâmée. Mlle Racheloup, millionnaire, était la providence attendrie et éplorée des pauvres gens : point d'œuvres de charité qu'elle ne patronnât. Influençant les maris par les femmes, elle aussi représentait une puissance électorale.
Claude s'égaya de la souplesse avec laquelle Mlle Heurdelot, tâchant de se gagner les bonnes grâces des La Somblière, leur vantait des remèdes certifiés infaillibles : pour les digestions laborieuses du comte, une certaine « poudre ma-
g^ique » , secret d'une chanoinesse qu'elle connaissait, et pour les douleurs de la comtesse, des onctions avec un baume rapporté de Syrie par un consul. Elle écoutait maintenant avec extase Mlle Racheloup exposer le fonctionnement de son ouvroir modèle, à Dijon.
Cependant, Claude s'ennuyait ferme; comme l'oncle Adrien s'avançait, tendant sa bonne oreille, l'autre étant un peu dure, il le força insidieusement à prendre sa place et, par un éloignement gradué dont à son tour Mlle Heurdelôt aurait pu apprécier la savante manœuvre, il alla rejoindre la jeunesse.
Antoinette Langre l'accueillit avec une commisération apitoyée et lui tendit une assiette de croquants à la pistache. Mlle de la Hodde, qui, en dehors de la présence de son amie, se trouvait un peu dépaysée, leva sur lui un regard de sympathie. Auraient - elles parlé de lui, elle et Suzette, et pourquoi en eut-il l'intuition? Parlé en bien, ou en mal? Ce n'est pas sa nièce, gaie et tendre, qui l'eût desservi, bien sûr! Ne portait-elle pas au cou la broche de perles fines qu'il lui avait offerte tout à l'heure, et dont elle l'avait remercié avec une si gentille effusion? C'était un régal de la gâter. Il lui était nécessaire que tout le monde parût heureux autour de lui. Aline avait reçu une énorme boîte de chocolat Marquis, et Albert un couteau de Sheffield à treize lames, à la fois scie, poinçon, pince, ciseaux, tire-bouchon et tournevi Jusqu'aux do-
mestiques, et la vieille Fannette à la lingerie, qu'il avait rendus contents d'un bonjour, d'une plaisanterie, d'un menu cadeau, au cours de sa tournée de l'office à la cuisine, sans oublier l'écurie, le chenil, le pavillon du garde et celui des jardiniers.
Maintenant, il n'éprouvait plus que l'allégement d'avoir échappé aux « raseurs » et, à se retrouver en face d'Antoinette Langre et de Thérèse de la Hodde, il sentit un de ces contentements extrêmes qui supposent la participation favorable des circonstances et la communion de notre être avec les secrètes harmonies ambiantes.
Quel charme avait donc le regard de Mlle de la Hodde pour qu'il s'obstinât à le provoquer? Très sensible à la musique des voix, il souhaitait qu'elle parlât encore pour goûter la douceur de ce beau timbre grave et velouté. Tout en elle disait le recueillement de devoirs sévères, et malgré cela la faculté de s'épanouir aux influences vivifiantes du dehors. Esclave des fantaisies d'un vieil homme malade, elle faisait songer aux Électre et aux Antigone qui furent l'image la plus pure du sacrifice familial. Triste présent que le sien, et mélancolique avenir...
Pourquoi donc Claude, en la plaignant, n'éprouvait-il aucune peine, mais bien la sensation, — qu'elle partageait peut-être elle-même, — d'une trêve momentanée aux soucis et d'une allégresse de fête? Était-ce au contact de la vitalité grisante d'Antoinette qu'il devait cette pléni-
tude confiante, cette conviction qu'il tenait dans sa main, avec toutes ses possibilités encore mystérieuses, le bonheur, comme un fruit magnifique?
Les La Somblière partirent enfin dans leur landaulet de trente chevaux, et Mlle Racheloup dans son coupé électrique, avivant les regrets d'Aline qui ne souhaitait rien tant qu'une automobile, alors que l'obstination de son mari la réduisait à se contenter de leurs bons trotteurs et d'un double poney pour la charrette anglaise.
M. Dussaulles, sur ce point, s'en tenait à l'ancienne mode et vouait à tout véhicule à moteur une aversion résolue, surtout depuis qu'avenue de l'Aima, dans une limousine irréprochable où deux amies l'emmenaient, sa femme, au choc d'un camion, avait failli être défigurée par le bris des glaces : une chance rare encore de n'avoir que l'épaule démise ! Une fois de plus, elle soupira inutilement, comptant bien qu'à force de ténacité elle en arriverait à ses fins ; l'accident, une belle affaire! En attendant, on va loin en vitesse et c'est délicieux !
Gomme le docteur Coudrier faisait mine de prendre congé, elle insista pour qu'ils restassent à dîner et ne voulut pas admettre d'excuses. Elle le ménageait parce qu'il était d'une médisance terrible, instruit d'ailleurs, point sot et très paradoxal. Appelé à des dix lieues à la ronde, sa petite auto-baignoire sillonnait les routes du matin au soir : il pouvait beaucoup pour Claude, et encore plus contre les concurrents, qu'il détes-
tait; il venait de s'exprimer, avec une vivacité drolatique, sur le compte des La Somblière, et Mlle Racheloup n'avait pas trouvé grâce devant lui. Elle s'apitoyait, ricanait-il, bien plus sur ellemême que sur les malheureux, effrayée et émue aux larmes de se découvrir si bonne, au reste ne se refusant rien, trop riche pour que ses charités lui coûtassent une privation.
— Allons, docteur, allons, vous exag^érezl disait Mme Ghartrain-Dussaulles, conciliante... Non, non, nous ne vous laissons pas partir.
Il répondit qu'on les verrait arriver sur le coup de sept heures et demie. Mme Coudrier serait, il le savait, au désespoir de ne pas changer de robe, et, à défaut du smoking de règle le soir à Belles- Feuilles, il endosserait sa redingote. Si, si! Elle avait bien raison de tenir à l'élégance : on se néglige trop à vivre dans un trou, comme il le faisait. D'ailleurs, il avait promis de passer chez le forgeron des Blaiseaux, à qui une barre de fer rouge était tombée sur le pied. Et il démarra dans un bruit de ferraille et un torrent de fumée.
Il était trop tard pour qu'on fît la promenade projetée.
— Un petit poker de famille? proposa Doudou. Mme Ouvrart, qui semblait engourdie, — elle
avait repris, disait-elle, trop de gougloff, — se réveilla pour approuver. Mlle Heurdelot parut éprouver une satisfaction indicible, et Suzette décida Mlle de la Hodde dont l'inexpérience se récusait.
— Mon oncle et moi vous conseillerons, ditelle.
Mais Mme Ghartrain-Dussauiles voulut consulter Claude sur des aménagements : une véranda qu'elle comptait reconstruire pour y faire deux nouvelles chambres d'amis. En réalité, il lui tarait, possessive, de causer seule avec lui.
— Allons dans ma chambre, c'est là qu'on ous dérangera le moins.
N'était-elle pas la providence attentive de la maison, consultée pour tout et ayant l'œil à tout?
— Tiens, dit-il, en pénétrant dans la vaste pièce tendue de soie pékinée bleu Nattier et crème et apercevant un vaste lit sur estrade et des meubles qu'il ne connaissait pas, tu as renouvelé la chambre ?
— Oui, Robert m'a gâtée pour ma fête.
Il revit le petit appartement qu'elle occupait, moitié sur cour au quatrième, du vivant d'Ai deil, rue Vavin : il y avait surtout un affreux papier cerise à raies chocolat infligé par le propriétaire ! On apercevait les arbres du Luxembourg, son parc d'alors, qu'elle partageait avec un nombre considérable de nourrices et de babys, de gens du peuple, les étudiants et les muses profanes du quartier Latin. Il revoyait une autre Aline, maigre, simplement vêtue et plus belle. Mais de quel droit se montrerait-il sévère, lui qui jouissait avec une intelligence plus nuancée, mais aussi largement de la fortune, une fortune,
ainsi qu'à elle, venue sans efforts par le hasard et la chance?
Elle alla au but :
— Eh bien, tu es décidé? Oui ! Si tu as de l'aplomb et du jarret, dans six semaines tu t'appelleras : monsieur le député.
— Est-ce bien sûr?
— Coudrier, que j'ai invité pour te donner des « tuyaux, » car il connaît mieux que personne la circonscription, en répond. Tes chances sont formelles, inespérées.
— Mais une élection coûte cher?
— C'est un placement comme un autre : ton comité, car tu as déjà un comité, et Robert feront les fonds. Toi, tu paieras les affiches et subventionneras le journal qui va te servir pour attaquer et te défendre. Ah! qui veut la fin veut les moyens! Au surplus, ton mariage te remboursera, et au delà ; Antoinette est beaucoup mieux rentée que l'on ne me l'avait dit. Son père, un des plus grands entrepreneurs de Panama, a récolté des millions?
— Sur l'épargne française?
Mme Chartrain-Dussaulles prit mal la plaisanterie.
— Soyons sérieux; M. Langre a laissé un nom iuattaqué, — elle se reprit : inattaquable.
— Oui, n'est-ce pas? C'est à tort qu'on a prétendu qu'il aurait dû figurer au procès Lesseps- Baïhaut !
— On a toujours des ennemis et des envieux.
M. Langre n'a été l'objet d'aucune poursuite, et encore moins d'une suspicion. Il est mort entouré de la considération publique, à la veille d'être élu au Sénat et nommé commandeur de la Légion d'honneur.
— Qui donc a dit qu'il s'était étranglé avec sa cravate? Pas avec celle-là, en tout cas?
— Tu es absurde, Claude, et du plus mauvais goût! M. Langre est mort d'une apoplexie foudroyante. Peux-tu te permettre ce ton, quand il s'agit du père de celle que tu vas épouser?
— J'épouse donc?
— Si tu as quelque chose de mieux, fît Aline piquée, fais-le-inoi savoir. Gomment, je te déniche une orpheline jeune, belle, riche, qui ne demande qu'à te préférer...
— A qui?
— A tous ceux qui la convoitent, mon garçon; penses-tu qu'avec son éclat et son brio, elle passe inaperçue? Sais-tu pourquoi Pombasle a enlevé Mlle de Kerveuc toute la journée? Parce que la vieille demoiselle raffole de lui : il sait qu'Antoinette, malgré son indépendance, écoute sa tante lorsque celle-ci parle raison. Il joue serré. A bon entendeur, salut!
— Et Mlle Langre, que pense-t-elle de Guy?
— Demande-toi plutôt ce qu'elle pense de toi? Tu retrouveras difficilement une occasion pareille d'assurer ta vie et ton bonheur.
— Oh! le bonheur... Grand mot, peu de femmes le donnent!
— Et peu d'hommes !
— Est-ce que tu aimes le genre de beauté de Mlle de la Hodde?
Aline répondit, comme d'une chose sans intérêt :
— Je n'ai jamais remarqué qu'elle eût quelque beauté, et elle n'est pas à marier.
— Pourquoi, un honnête homme pourrait s'en contenter?
— Il faut être ambitieux, Claude. J'ai compris enfin la seule vérité de la vie ; la puissance de l'argent.
— Alors, tu es heureuse?
— Je le serais davantage si j'étais plus riche.
— Qu'est-ce qu'il te faut!
Et il la regarda, étonné. Sa conscience venait de ressentir cette petite secousse qui suit la découverte de certaines régions obscures de nos sentiments et de nos pensées. Sa sœur avait formulé l'idéal social de tous les êtres, en même temps qu'elle révélait la plaie inavouable du désir inassouvi et la sécheresse aride des joies de vanité. Pourtant, n'avait-il pas estimé lui-même jusqu'à ce jour, — à ces nuances près, dont une vague pudeur voile les évidences trop crues, — que la fortune, avec la domination qu'elle procure, constitue le seul lot désirable, le gros lot merveilleux des élus?...
Pourquoi certain regard, poursuivant son souvenir, troublait-il sa certitude et mêlait-il à cette conversation comme une confuse gêne et un vague mécontentement? Il savait bien qu'il épou-
serait Antoinette, et il ne faisait Je difficile que par une sorte- de coquetterie envers lui-même
D'abord, il n*y avait rien à d re sur les siens : la probité d'Aline et les scrupules que son intérêt bien compris lui eussent inspiré dans le cas contraire, en répondaient. Et Antoinette n'était-elîe pas la compag^ne rêvée pour une vie énerg^ique et passionnée, ne saurait-elle pas se jeter avec lui dans la mêlée autour du pouvoir, partager l'enchantement des voyag^es, savourer le plaisir sous ses mille tentations?
Gomme il aimait Tanag^ra, sa jument de pur sang, si chaude à galoper dans les allées de sable de la forêt de Fontainebleau, si crâne à bondir sur l'obstacle; comme il aimait tout ce qui est tranché, puissant, coloré : les ruines dorées de Rome, les remous des grands meetings londoniens, les ardeurs de braise de l'Espagne; en peinture Rubens, Rembrandt, Delacroix, Claude Monet; en musique Beethoven et Wagner, il pressentait en Antoinette Langre ces analogies et ces disparates fougueuses qui étaient les éléments de sa propre personnalité.
Si quelqu'un devait vibrer à Tunisson de ses rêves et de ses volontés, c'était elle. Il ne prétendait pas posséder l'absolu d'une intimité impossible, ni l'éternité de l'amour qui passe de cela même qu'il est l'amour, c'est-à-dire Tesprit de flamme qui souffle où il veut et s'éteint sans qu'on sache pourquoi : le mariage représentait une association de goûts, de caractères et de biens. Et
as
Aline se montrait bonne sœur de lui vouloir cette union-là, consacrée par l'Église et la loi, réglée par la coutume, union si sortable, où sa propre fortune et sa valeur individuelle établissaient un équilibre suffisant pour qu'il ne parût pas un chercheur de dots : juste ce qu'il fallait pour qu'on l'approuvât et l'enviât.
— Antoinette est charmante, dit-il pour conclure.
Et voulant ménager la liberté de son choix :
— Tu crois que je lui plais?
— En ce moment, oui.
— Je vais donc y penser sérieusement...
— Prends la nuit pour réfléchir, pas plus, dit Aline, un peu énervée.
— Pourquoi?
— Tu es étonnant ! Parce qu'Antoinette est fantasque et orgueilleuse... Une véritable enfant gâtée; son père ne lui refusait rien. Une fois mariée, ses caprices auront moins d'importance.
— Eh bien! la nuit porte conseil : demain, je serai décidé.
Aline soupira :
— Tant que ce ne sera pas conclu, j'aurai peur du malentendu puéril, de l'accident bête; on ne badine pas...
— Avec l'amour?
— Avec un beau mariage, mon petit. Et tu me remercieras plus tard.
— En tout cas, tu es très gentille de te préoccuper ainsi de mon avenir.
Aline le regarda : il crut retrouver sur son visage le reflet d'une expression presque tendre qu'elle avait autrefois pour lui.
— Tu as été un bon frère, je ne l'oublie pas.
— Laisse donc !
— Si, sans toi, comment aurais-je vécu après la mort de mon pauvre Henri? Tu as été mon aide morale, comme l'oncle Adrien mon aide matérielle.
— Oh ! moi, c'est si peu. . .
— Et quand cet héritage de la tante Élosie t'est tombé sur la tête. . .
— C'est le mot!...
— Ton premier acte a été de doter Suzanne. Avec ce que Robert a décidé de donner généreusement pour elle, elle va faire ce mariage qui est selon son cœur et le mien.
— Tu n'aurais pas voulu que je garde tout cet argent à moi tout seul !
— Il t'appartenait. Et pour ton frère, tu as noblement agi : il te doit son établissement, sa part dans l'achat de la maison de santé. Quel dommage qu'il n'ait pas ton caractère ! C'est un triste et un insatisfait... Si je te disais ma conviction !
— Ne la dis pas...
— Il est jaloux... oui, de toi... Il n'a jamais eu tes succès dans le monde, ton brillant; il a toujours l'air de vous blâmer
— C'est un travailleur, il s'est fait lui-même.
— C'est vrai et je l'aime bien, mais pas comme
j e t'aime ... Ne nous attendrissons pas ! Six heures ! Veux-tu sonner Rosa, pour qu'elle vienne m'habiller? Je ne te mets pas à la porte, mais... Elle le regarda, et avec conviction :
— Sais-tu que tu es très beau? Tu n'as jamais été en plus belle forme. Tu vaux dix Pombasle.
— Oh! non!...
Il ne le croyait pas, mais que sa sœur eût cette opinion ne lui déplaisait pas.
En passant devant la porte de Toncle Adrien, il tourna le bouton.
— On peut entrer?
— Certainement, mon ami.
L'amiral était en train de lire, assis sur une chaise et non dans le grand fauteuil à oreillettes que la prévoyance d'Aline avait fait placer si confortablement, près du radiateur, sous le rayonnement de l'ampoule à capuchon.
— Je ne vous dérange pas?
— Tu me fais plaisir.
Eu son regard affectueux, Claude sentit la sincérité du vieil homme. Il le respectait pour sa rectitude : marin impeccable, éminent et brave, sous une modestie telle que Ton risquait de le méconnaître, surtout depuis que sa retraite avait cadenassé, dans une cantine vert-passé, sous le
l'aotre lumière
poivre et le camphre, la tunique à chamarrures et la casquette plate à feuilles d'or. Sa rosette, qu'il oubliait souvent de mettre, ne le distinguait que par intermittence? aux ég^ards des douaniers.
Il habitait à Toulon, en vue de la rade et des vaisseaux, un très modeste logement, où un de ses anciens matelots, Provençal à barbe de fleuve, le servait. Et s'il voulait bien se conformer aux exigences mondaines d'Aline pour lui faire plaisir, il n'en continuait pas moins, à table, devant les menus de viandes épicées et les hauts crus de Bourgogne, à se nourrir de légumes et à boire de l'eau. Goûts de mortifications? Non. Frugalité, simplicité, en cela comme dans le reste. 11 était de ceux qu'on taxe d'un peu d'avarice, parce que, se refusant tout superflu, il ne dépensait ses économies et sa pension qu'en faveur des pauvres.
Sachant son esprit de famille, Aline le soignait avec une affection qu'elle s'affirmait désintéressée, ce qui n'excluait pas l'espoir, ajourné au plus loin, qu'il se souviendrait que Suzanne était sa petite-nièce.
— Qu'est-ce que vous lisez, mon oncle?
— Tu le vois : Les Trois Mousquetaires ^ d'Alexandre Dumas.
— Gela vous intéresse?
— Beaucoup. C'est la dixième fois que je les parcours.
Un trait de caractère : des lectures, l'amiral Abryat n'aimait (^ue les faciles, et celles
OÙ des péripéties amusantes délassaient Tesprit.
Il avait posé son livre sur la table.
Claude demanda, sans approfondir le mobile détourné auquel il obéissait :
— Eh bien, mon oncle, cela ne vous étonne pas de penser que, prochainement, ma vie sera transformée? Ma sœur a dû vous confier ses projets...
— Oui, en effet.
— Vous les approuvez?
— Elle ne m'a pas consulté, mon ami.
Il ajouta, avec cette finesse qu'ont souvent les âmes droites et nues :
— On ne consulte guère les oncles de mon âg-e que dans l'espoir qu'ils seront de votre avis.
Claude n'insista pas, — pourquoi donc?... Quel avertissement lui souffla qu'il valait mieux ne pas parler d'Antoinette et de la députation?... D'un air détaché, il demanda :
— Vous connaissez depuis longtemps Mlle de la Hodde?
L'amiral arrêta sur lui son regard d'un bleu fané, très pénétrant encore :
— Depuis toujours. Pourquoi me demandes-tu cela?
— Elle n'est pas heureuse avec son père, me disiez- vous?
— Te l'ai-je dit?. . . Je croyais n'avoir parlé que des travers de de la Hodde. Heureuse? Non ; pas plus que sa mère, une créature parfaite, ne l'a été avant de mourir.
— M. de la Hodde est méchant?
— C'est un de ces demi-fous que l'on n'enferme pas, en quoi on a peut-être tort.
— Elle a une distinction supérieure.
— Celle de sa mère. . .
Claude crut deviner, au sérieux du ton, que Mme de la Hodde avait dû impressionner de sa beauté et de sa g^râce morale ce célibataire endurci, à la vie transparente et sans secrets.
— Elle sera ruinée, dit-on, si son père meurt?...
— Elle gagnera sa vie. C'est une musicienne accomplie; elle a d'ailleurs tous ses brevets, elle est agrégée d'histoire et d'anglais, elle prépare ses doctorats.
— Tiens, Aline ne me l'avait pas dit.
— Elle l'ignore peut-être. Thérèse, — il rectifia, — Mlle de la Hodde ne parle jamais d'ellemême.
Et, comme pour couper court à un propos dont il ne voyait pas l'utilité, il regarda Claude malicieusement :
— Eh bien, seigneur Nemrod, vous allez tirer des coups de fusil?
— Pourquoi ne chassez-vous pas, mon oncle?
— Claude, vois-tu, j'ai tué un homme dans ma vie...
— Vous?...
— Oui, un Pavillon Noir, au Tonkin. J'étais aux côtés du commandant Rivière : un grand diable au mufle bestial a fondu sur moi; un coup
de revolver! c'est le seul que j'aie tiré sur une bête vivante. J'ai horreur du sang^, fût-ce celui d'une alouette.
— Pourtant, vous avez vu la mort de près.
— La mort utile, oui, celle de nos a cols bleus M , de nos petits fusiliers marins : la mort pour quelque chose de grand.
— Laissez-moi vous embrasser ! ^ Il se pencha sur le crâne d'ivoire; l'oncle
Adrien se dég^ageait doucement, et, perspicace :
— C'est tout ce que tu avais à me dire? Claude éluda :
— Un petit bonjour en passant. Je vous laisse avec d'Artagnan et Athos.
Refermant la porte, il le vit rouvrir le volume, avec le calme qu'il mettait aux petites choses, et qu'il avait dû avoir aussi bien aux grandes heures, quand, à bord de son cuirassé, sur l'ordre de Tamiral Courbet, les canons, allongeant leur gueule hors des tourelles, crachaient la foudre.
a Un dont Plutarque aurait pu écrire la vie, h pensa-t-il, en jugeant ridicule, mais douce, sa petite émotion.
Dans sa chambre, qui était éclairée, il trouva Fannette, la vieille femme de chambre, en train de préparer le smoking, une chemise blanche, les escarpins vernis. Elle tenait à ce privilège; n'avait-elle pas servi chez le docteur Chartrain et Mme Chartrain la mère, vu grandir Aline, Claude et Jacques? Ne les aimait-elle pas un peu comme s'ils étaient ses enfants? A vivre depuis si long-
L'AUTRE LUMIÉÏIE
temps chez les parents d'abord, puis chez Mme Ghartrain-DussauUes, qui, en raison de son attachement, n'avait pas voulu s'en séparer, elle était devenue plus qu'une servante, presque une parente pauvre, à qui on témoignait des ég^ards. Elle se tenait, à soixante-cinq ans, à peine voûtée, dans sa robe couleur de nèfle mûre, taillée à la vieille mode, à caraco, et un bonnet ruché sur la tête. Sa figure ressemblait à une vieille pomme jaune et rose, toute ridée, avec des yeux en pépins noirs, vifs entre les paupières plissées.
Pour ménager, vis-à-vis des autres serviteurs, son caractère devenu difficile, Aline l'avait investie de l'important service des armoires à linge : examen des reprises, du lavage et du repassage. Elle vivait d'un peu de café au lait et de tartines, silencieuse, trottinant du matin au soir, des piles de draps ou de serviettes sur les bras. Claude se mit à rire :
— Vous ne vous reposerez donc jamais, ma vieille Fannette?
— - Quand je serai morte, il sera ben temps, répondit-elle avec une fausse rudesse.
— Mais vous vivrez cent ans!
— Ah donc, j'ai encore beau voir de l'ouvrage. Mettez-vous ces chaussettes à baguette, ou si celles-là vous seyent mieux?
Claude lui prit des mains les premières. Elle regarda de côté :
— A cette heure, vous allez épouser bien sûr la belle demoiselle.
— Laquelle?
Elle parut étonnée et mécontente :
— Y en a-t-y deux? Mam'selle Antoinette» pardi, que Madame lui parle assez de vous!
Claude sourit :
— Tu la trouves belle?
— La plus belle mariée de France, mon fieu! Mais faudra boucler le licol. A la maison, l'homme doit être le maître.
Toujours savoureuse, cette Fannette, avec son vieux parler et son originalité paysanne! Il se rappelait sa soumission domptée devant M. Ardeil, qui avait des colères promptes et terribles. Elle n'estimait pas autant le second mari d'Aline, dont elle eût appelé la bonté faiblesse, si son fétichisme pour sa maîtresse ne l'avait pas fait approuver de a porter les culottes » ; elle aurait bien tort de s*en priver, n'est-ce pas, puisque ce brave M. Dussaulles la laissait faire?
— Sois tranquille, Fannette.
Chuchotante et maligne, elle ajouta :
— Et puis, vous serez riche comme Ali Baba et les quarante voleurs !
Ce compliment imprévu coupa net son plaisir, précisa quelque chose d'informulé qui s'était imposé à son vague malaise et qui, en cette minute, se mêlait inopportunément au désir spontané, à l'attrait dégagé de toute autre préoccupation qu'il éprouvait pour Antoinette Langre. Serait-il possible que la grande fortune, le mirage d'un établissement avantageux pesassent
sur ses décisions d*homme libre, bien au-dessus de ces bas intérêts? Est-ce qu'il n'était pas assez riche pour épouser, si cela lui plaisait, une jeune fille pauvre? Est-ce que d'autres pourraient se dire qu'un calcul décidait son choix? Mlle de la Hodde serait-elle amenée à supposer qu'il était, comme tant d'hommes de son monde, cupide, et qu'il respectait autant, dans la personne d'Antoinette, l'héritage que la beauté?
Présentée de la sorte, cette idée lui déplut souverainement, au point de lui rendre obsédante, comme un remords déguisé, ce visage d'une si noble et d'une si pure gravité, et qu'il sentait cependant prêt à frémir à l'appel impérieux de la jeunesse. Pourquoi cette délicate pudeur poursuivait-elle ainsi son souvenir, quand rien n'indiquait que dût se rapprocher leur destinée?
Fannette dit orgueilleusement :
— Vous avez vu? Il y a l'eau chaude pour les cuvettes et pour le bain ; il n'y a qu'à tourner le robinet.
Elle ajouta :
— Madame voudrait la lune, qu'elle saurait bien se la faire donner.
Et elle bougonna avant de sortir :
— C'est bien juste qu'elle ait à présent du bon temps !
Ce mot, touchant de la part de celle qui n'avait rien envers celle qui avait tout, laissa Claude rêveur; la mentalité de ceux qui servent Tétonnait toujours : c'était une morale d'es-
claves, très particulière. Fannette, sorte de sœur converse, digne d'être sanctifiée pour ses humbles vertus, pas plus que les autres n'y échappait.
Une trompe corna dans la grande allée. Claude, ! de sa fenêtre, vit luire les phares de l'auto. Pombasle et ses compagnons rentraient.
De son frère et de Pombasle, il eût parié que ce dernier allait venir le voir avant Jacques. Malgré cette cordialité native que cimente l'habitude entre les êtres d'une même famille, malgré ce que le côte à côte a tissé d'impressions et de souvenirs communs, Jacques était certainement moins près de son cœur et de son cerveau que Pombasle, son ami.
Il est rare qu'on ose s'avouer ces vérités : des conventions établies attestent sans contrôle l'intimité des liens fraternels, et cependant il en est peu qui ne soient soumis à des tractions plus divergentes ou à des relâchements plus complets. L'automatisme des gestes affectueux, des termes familiers persiste, enveloppant l'indifférence comme ces carapaces de crustacés qui ne contiennent plus que le vide.
Claude, Payant aidé et obligé de son mieux, croyait aimer beaucoup Jacques, de cinq ans moins âgé, par cette loi qui veut que la protection attache le donateur et rende souvent ingrat l'obligé. Le mythe d'Abel et de Caïn est le symbole, poussé au tragique, de rapports qui, dans la vie ordinaire, ne dépassent pas la mésentente
tacite ou des aigreurs plus ou moins manifestes, et qui tiennent aux impressions de l'enfance comme à cette injustice de la nature qui inféode les cadets aux aînés. Dieu sait pourtant si leurs parents avaient, dans leur tendresse, tenu entre eux une balance égale.
Claude, doué d'une puissance d'attraction qui le rendait cher à tous, et mû par ce besoin qu'il avait de plaire même aux étrangers, ne pouvait se dissimuler, — ^si même il en récusait la portée, — la froideur de Jacques ; elle venait de son caractère concentré, sans rien de Tadmirable don de soi, de l'ardente libéralité d'âme de leur père, le docteur Ghartrain. Et comme il craignait d'y découvrir un ferment caché d'envie, — l'héritage de la tante Élosie, et le drame que sa désignation comme héritier unique avait failli causer!,.. — il écartait le plus possible cette ombre de sa pensée. Sans la réflexion d'Aline, il n'y eût point songé. Ses prévenances, ses gentillesses envers Jacques écarteraient toujours des chocs douloureux : c'était l'essentiel. Il tenait d'ailleurs son frère pour un savant d'élite, par réelle indulgence et par cet inconscient amour-propre qui nous porte à exagérer les mérites de ceux qui nous touchent de près. Il eût voulu voir régner entre Jacques et lui une union complète; mais les sentiments d'Aline et Itîs siens ne s'étaient-ils pas atténués sans qu'il ^ eût de leur faute? On déplore ces imperfections et on s'y résigne : a c'est la vie... I)
On frappait; il n'hésita pas : ce toc toc dur, les grands doigts osseux de Pombasle...
— Entre donc! Bonsoir, Guy!... Bonne journée?
— Oui, mais serrés comme des harengs au retour. Ton frère avait amené un nommé Darlay. Drôle de type î II était pâle de ne pouvoir à toute force empiler dans mon auto archi-pleine ses trois malles, deux cartons à chapeaux, un lot de cannes à pêche, deux fusils, plus son valet de chambre. Pas moyen! On a évacué le larbin et les bagages sur l'hôtel. Il fera jour demain pour aller les chercher à Chaizy.
— Parfaitement, c'est le raseur attendu, dit Claude. Mlle Heurdelot le connaît.
— Ton beau-frère est en train de l'installer... « Surtout, une chambre au midi, n'est-ce pas, docteur? » répétait ce Darlay à ton frère.
— Oui, c'est un client à lui.
— Compliments! Tu n'as rien à boire? Je meurs de soif.
— Qu'est-ce que tu veux? Wisky and soda, citronnade, bière?
— Un coktail ne me répugnerait pas.
— Très bien ! je vais réclamer les ingrédients. Et quand Joseph, le valet de chambre aux
favoris de magistrat, déjà en habit, eut apporté sur un plateau les bouteilles, les verres et de la glace, Claude dosa savamment le breuvage :
— Voilà, bois et dis merci.
— A ta santé, mon vieux!
Ils se regardèrent ensuite en souriant. Claude avait vu avec un plaisir d'enfant le long gosier de Guy se tendre et sa pomme d'Adam saillir. Il se souvenait, lorsqu'ils étaient officiers, des haltes d'auberge et de larges lampées fraîches que Pombasle avalait de la même façon avide. En quittant l'armée, il avait rasé ses moustaches; son grand nez et son menton anguleux lui faisaient un masque en proue; il avait le torse étroit, des bras immenses, des jambes de faucheux, une ligneuse et coupante silhouette qui l'appareillait aux armatures d'aéroplanes, dénonçait l'homme du vol, fendeur d'espace. L'énergie agressive du visage et l'aplomb hardi des yeux glauques lui conféraient, avec un air de race, un cachet de laideur, selon les uns, un type de beauté spéciale, selon les autres : opinion justifiée par ses innombrables succès auprès des femmes ; succès auxquels contribuaient une frénésie pour ce sport alors nouveau et le frisson du danger.
— La vie est bonne, déclara-t-il en reposant son verre, on est des dieux!
La griserie du plein air, la splendeur de la fauve journée justifiaient-elles à elles seules cet enchantement? Un espoir plus décisif y mêlait-il la vision de celle dont la présence occulte avait accompagné sans doute le défilé rapide du paysage, les virements et changements de vitesse? Même cette probabilité ne rendit pas Claude jaloux ; jusqu'à nouvel ordre, Pombasle restait son « copain » , car il éprouvait fortement cette amitié
virile, robuste et saine comme le jeu d*un corps musclé. « Copain, » ce mot disait tout : le risque qu'on partage, le danger qu'on affronterait ensemble, le service loyalement rendu; quelque chose de clair et de franc comme leur visage. Claude n'en était plus à s'étonner du mystère de ces attractions : entre Pombasle et lui, il y avait de grandes oppositions de caractère et de goûts, et cependant ils sympathisaient à l'extrême. Jusqu'à présent, pas de secrets entre eux, sauf sur ce ^)ointoù Guy apportait une semblable réserve, que, sans se le dire, ils pensaient tous deux à la même femme. Et Claude s'avisa que cela pourtant était grave.
— Comment va Marjolaine? demanda Pombasle.
— Elle m'a chargé de te dire bonjour
Et Claude se sentit loin, si loin de sa petite amie que l'intention de Guy lui parut hors de saison, ou d'une tactique déplacée. Car enfin ce n'est pas à Marjolaine que l'un et l'autre pouvaient penser, en ce moment.
— Elle est charmante, dit Pombasle.
Maîtrisant mal un léger bâillement, il déclara :
— J'ai la migraine; une bonne douche froide ▼a me remettre.
— Dépêche-toi alors; on est exact, ici.
— Ah ! le type de ton frère a dit qu'il ne pouvait dîner qu'à huit heures, parce qu'il prend je ne sais quelle saleté de drogue un quart d'heure avant.
— Aline saura le mettre au pas !
— Il nous a rasés en nous faisant une conférence sur la chasse à courre, en battue, à l'affût, à pied et à cheval ; il voulait m'apprendre ce que c'est, à moi!
— Et il a un fusil qui part tout seul! On ne l'invitera plus à Percenoir. Ici non plus, sois tranquille.
— Quand allons-nous au sang^lier?
— Vendredi, si le garde, qui relève d'une angine, a pu faire le bois.
Ils n'avaient pas prononcé une seule fois le nom d'Antoinette. « Donc il pense à elle, » se dit Claude. Il se souriait à lui-même en s'habillant : en vouloir à Guy, pourquoi? Chacun courait sa chance. Il essaya de se représenter Pombasle et la jeune fille unis, heureux, et ne s'en émut qu'à demi. Ne croyait-il pas au péril, n'avait-il pas plutôt la présomption de se croire l'élu? Antoinette n'était-elle pas par prédestination sa véritable associée, et, quant à Pombasle, ne démélaitelle pas ce qui persistait en lui d'élémentaire, l'inintérêt total qu'il portait à tout, sauf aux sports violents ; peu d'idées générales, l'intelligence de l'instinct : de quoi faire un héros comme aviateur, et inspirer quinze heures par jour l'ennui le plus vide à une femme aussi curieuse d'esprit, aussi affamée de sensations qu'Antoinette.
Mais la logique régit-elle les femmes? Elle pouvait pressentir tout cela et aimer Pombasle.
Eh bien ! Claude imposerait sa supériorité ! Il
se mira dans les grandes (jlaces raobiles de l'armoire anglaise : mince, bien découplé, élégant dans son smoking. Aline avait raison, il pouvait se rendre cette justice qu'il était beaucoup mieux que son ami.
Si Antoinette, cependant, préférait Guy?
Il s'attendait, le premier coup de cloche ayant sonné depuis longtemps, à trouver du monde au grand salon ; mais à peine Joseph achevait-il de tourner les commutateurs et de donner la lumière du lustre et des lampes de guéridons. Gomme on n'avait pas encore allumé le calorifère, bûches et braises rougeoyaient dans la haute cheminée en bois sculpté.
— On est en retard, hein? dit Claude.
Le valet de chambre répondit, respectueusement familier :
— Madame est à la cuisine, à voir si la sauce du cuissot de chevreuil est plus relevée que la dernière fois. Monsieur est redescendu à la cave pour prendre de son vieux pommard.
« Ça, c'est une bonne idée, » pensa Claude, ne se doutant pas que ce luxe de prévenances s'adressait à l'invité malencontreux, au malade de Jacques.
Dans la serre, en sourdine, le piano résonna sous une petite mélodie de Schumann. Claude les connaissait toutes et les écoutait toujours avec ravissement. Ce jeu délicat et sûr l'étonna : Antoinette jouait de la musique savante et de la dernière modernité. Qui donc réveillait le vieux
Schumann?... Il souleva la tenture; ni Tonde Adrien, ni Mlle de la Hodde, qui était assise au piano, ne l'entendirent; il se tint coi, avec une sensation d'enfant qui savoure le fruit volé. Sur un pouf bas, abrité derrière un paravent que surplombait un palmier, il apercevait Mlle de la Hodde de profil. Il n'avait pas encore soupçonné rimpressionnabilité de ce visage, lorsqu'une émotion intérieure le transfig^urait. En confiance devant ce vieil ami, l'amiral, elle jouait comme pour elle-même. Trois mélodies déroulèrent, pour l'indiscrétion innocente de Claude, leurs motifs rytbmés. A l'autre bout de la serre, Aline apparut avec un sourire de commande, imposante en son décolleté, son gros collier de perles au cou et les doigts chargés de bagues. Mlle de la Hodde s'arrêta court, confuse, et, suivie de M. Abryat, gagna, derrière Mme Ghartrain- Dussaulles, le grand salon où des voix s'élevaient.
Claude, dont on n'avait pas remarqué la présence, allait les rejoindre, quand Antoinette pénétra, éblouissante, dans la serre. Une robe de satin liberty rose pâle la gainait, une de ces robes très osées que les modes, alors excessives, permettaient. Éclatants, sa gorge et ses bras nus, son visage avivé par un très léger maquillage, dégageaient une flamme extraordinaire. AvaiU •[ue Claude eût fait un mouvement, il voyait Pombasle se glisser dans la pièce, avec cette allure féline qu'il eût reconnue entre mille. En
rentendant, elle fit volte-face : elle et lui se regardèrent, Antoinette, avec ce maintien de déesse redevenue simple mortelle, qu'elle avait vis-à-vis de ceux qui ne lui déplaisaient pas, Pombasle, avec une expression trop peu déguisée pour que Claude se méprît à cette intensité d'admiration. Il lui parlait à voix basse, elle lui répondait de même en une intimité qui suscitait la certitude d'un accord plus avancé, plus expressif que leur attitude, aux yeux du monde, ne le laissait certainement paraître. Il ne pouvait bien voir le visage de la jeune fille, qui fuyait en contours perdus sous la lourde masse de cheveux blond-soleil. Mais le tombant des épaules, la ligne cambrée du dos, on ne sait quoi de ce maintien qui ne se savait pas surveillé, persuadèrerJ. Claude qu'elle ne se révoltait pas aux phrases courtes et saccadées de Pombasle, ces phrases qu'il voyait inscrire et modeler leur désir un peu sauvage sur les lèvres volontaires en coup de sabre.
Non, loin de se révolter, elle acceptait, flattée sans doute, l'hommage viril; redressée comme au défi d'une joute, elle semblait, à présent, provoquer le jeu dangereux. Ils s'aimaient donc, ils venaient de trahir leur secret. Et lui, restait berné et ridicule. Sensation foudroyante : un soufflet sur la joue ne l'eût pas plus cinglé. La jalousie physique, qui dort aux profondeurs presque animales de nous-mêmes, tordit ses fibres et serra ses poings. Spolié, selon toute
apparence, d*un bien auquel, quelques instants auparavant, il pensait avec une fatuité sereine, il comprit que ce bien, le plus précieux de tous, la possession d'une femme, c'est-à-dire tout le drame humain, la légende et l'histoire, les plus tragiques crises d'amour, la Cour d'assises, la folie et le meurtre, ce bien, dès lors qu'il allait le perdre, lui devenait indispensable : pour l'obtenir, sa violence farouche ne respecterait rien ! Disparue, sa sérénité! Menacée, son amitié pour Guy ! Il lui disputerait cette belle forme vivante, dût-il le tuer! Tout sombra en lui des impressions contrastées qui avaient pu, un instant, distraire son attention vers un autre visage, si éloquent pourtant, de vie intérieure. Son amourpropre à vif s'ulcéra d'être trompé, — car il l'était! — par ce rival dédaigné et par Antoinette, qu'il s'était réservé d'émouvoir à l'instant propice. La rage d'être distancé par sa faute, de prêter peut-être à leur raillerie, mille traits de pensées âcres le dardèrent : il vit rouge et ferma les yeux.
Un miroir, quand il les rouvrit, lui montra son visage de tous les jours, contracté à peine ; il souleva la tenture derrière laquelle il était entré tout à l'heure, se trouva au milieu du brouhaha des voix et de l'agitation des groupes.
— Tiens, dit en l'apercevant Mme Ghartrain- Dussaulles, tu étais aussi dans la serre? Nous n'attendons plus que les Coudrier; huit heures, je ne m'explique pas...
Le premier visage que Claude chercha et reconnut fut celui d'Antoinette, si naturel qu'il eût pu se demander s'il ne venait pas de rêver : cependant, elle avait dû entendre le mot d'Aline qui causait avec M. Darlay. Celui-ci, portant haut une petite tête d'oiseau déplumé sur un long corps mince, semblait quêter, plein de suffisance, de nouvelles présentations.
— Claude! appela Mme Chartrain-Dussaulles. Il allait baiser d'abord la main de la vieille
Mlle de Kerveuc, qui ressemblait, sous ses boucles blanches, à un caniche laid et fatigué. Sa faiblesse indolente laissait toute facilité aux fantaisies de sa nièce, dans la dépendance de laquelle la maintenaient ses ressources médiocres. Elle compensait cette infériorité en affectant visà-vis de tout le monde des airs de protection très marquise. Mlle Heurdelot, parée d'un corsage d'Irlande rajusté à peu près à sa taille, lui tenait la main d'un air de sujétion charmée. Claude saluait encore Mme de Jeunesse et son mari qui, de loin, trompant par leurs silhouettes jeunes, de près, se découvraient fripés d'innombrables petites rides. Jacques était au fond du salon, il n'avait pas fait un pas en voyant s'avancer son frère qui lui dit :
— Bonsoir, tu vas bien?
Il répondit avec une poignée de main sans cha leur.
— Ça va ; comme quelqu'un qui ne veut pas se compromettre.
— Claude!.., répéta Aline. M. Darlay nous fait l'honneur et le plaisir d'accepter notre hospitalité pour quelques jours, et il se réjouit de chasser avec toi.
M. Darlay parut attendre un compliment qui me vint pas. Il ne fut pas autrement choqué, tant «a sympathie pour Claude fut immédiate.
— Vous avez tiré le tig^re... mais avez-vous chassé le mouflon dans les montagnes de Corse?
— Ah ! enfin le docteur ! Que vous est-il donc arrivé? s'écria Mme Chartrain-Dussaulles.
— Ne m'en parlez pas, dit M. Coudrier démasquant sa femme, une panne absurde au bas de la côte. C'est la première fois que ça m'arrive.
Sur cette affirmation audacieuse il tira, pour les ajuster, les pans de sa redingote noire, qui sentait vaguement la naphtaline, cependant que Mme Coudrier s'exhibait dans une robe d'un vert-bronze attristant qu'échancrait un col de dentelle.
Joseph ouvrit les deux battants :
— Madame est servie.
— Monsieur Darlay, votre bras, dit Aline. La présence de ce dix-septième convive l'avait forcée à remanier le couvert au dernier instant.
Le docteur GoudriéT, déçu, ne trouva d'autre bras que celui que Suzanne vint lui offrir gentiment, tandis que Doudou, se dévouant, allait placer à Tautre extrémité Mlle Heurdelot et revenait bien vite auprès de sa fiancée. Claude, qui se dirigeait vers Antoinette, fut devancé par Pombasle; force lui fut d'offrir son bras à Mlle de la Hodde. Gomme elle était placée entre M. de Jeunesse et Jacques, il profita du retard de celui-ci pour changer avec une dextérité d'escamoteur leurs cartons.
— Une erreur que je répare, dit-il, de peur qu'elle ne s'offusquât du sans-gêne, et il se mit d'autorité à côté d'elle, se donnant pour excuse que Jacques, susceptible, se fût vexé de faire, en bout de table, vis-à-vis au petit Navole. Entre Mlle Heurdelot, coriace, et Mme Ouvrart, appétissante, il se tiendrait presque satisfait. Claude n'apprécia pas tout de suite le voisinage délicat qu'il venait de s'assurer, car il constatait avec une rage sourde le côte à côte de Guy et de Mlle Langre. Un regard d'Aline sur eux, puis sur lui, l'avertit qu'elle n'était pas contente : mais n'était-ce pas elle qui, dans sa précipitation, avait dû, bousculant les cartons, commettre cette confusion?
La grande table avec ses verreries était imposante, fleurie de chrysanthèmes et d'un cordon de roses admirables, les dernières de la saison.
Claude, d'un coup d'œil, en fit le tour : Aline avait l'oncle Adrie" à sa droite et M. Darlay à sa
gauche; en face d'elle, M. Dussaulles entre Mlle de Kerveuc et Mme Coudrier qui, raide, le coude gauche collé au buste, sans regarder personne, avalait, cuillerée sur cuillerée, son potage Saint-Germain. Le docteur, ajustant un binocle cerclé d'écaille sur son nez, lisait avec une satisfaction évidente le menu : truites au bleu, poulet cocotte, etc. Joseph offrait du pouilly. Claude s'étonna d'avoir aussi faim. Il prêta une oreille distraite à Mlle Heurdelot, tandis que Mlle de la Hodde répondait aux phrases aimables de M. de Jeunesse. Jacques, que Mme Ouvrart regardait avec une déférence attendrie, en lui confiant l'imaginaire névrose qu'elle s'attribuait volontiers, lui répondait avec ce ton doctoral qui agaçait si souvent Claude. Il constata qu'Aline multipliait les frais pour son voisin de gauche; quel plaisir pouvait-elle avoir à écouter ce Darlay? Et invinciblement, il se remettait à guetter Pombasle et Antoinette, très à leur aise, comme de bons camarades sans arrière -pensée. Claude doutait presque alors de la réalité de sa souffrance; cependant, il les avait vus, de ses yeux vus, dans la serre : Pombasle avait alors un autre regard, un autre sourire. Évidemment, ils jouaient la comédie et en jouissaient, tant la crainte du monde donne de saveur à l'hypocrisie qui permet de tromper son espionnage et de déjouer ses médisances.
La comédie? Mais, sauf l'oncle Adrien devant son assiette vide, et M. Dussaulles qui mordait
à belles dents une cuisse de poulet, était-il quelqu'un qui ne dissimulât ici des sentiments et des idées de commande? Il sembla à Claude qu'un voile, tombant soudain, lui découvrait le caractère imprévu des assistants, leur vraie figure.
Aline écoutant M. Darlay et surveillant le service, — un coup d'œil à Joseph, un autre à k femme de chambre, — montrait, tout en mangeant et buvant sans fausse honte, son amour dm bien-être et son étalement de vanité. Mme de Jeunesse, lançant l'invite de ses œillades, marquait racharnement d'une coquetterie à laquelle l'âge donnait de l'expérience et retirait du charme, une coquetterie de femme sanglée dans son corset, coiffée de frisons faux et montrant, dans un sourire d'un seul côté, ses dents aurifiées. Elle et son mari, administrateur de sociétés financières, gens aimables et passant pour spirituels, figuraient au Tout-Paris des vernissages et des « générales » . Assoiffés de sorties, ils récoltaient les invitations et les rendaient deux fois l'an, par fournées, avec un thé au Carlton ou au Ritz.
Les traits durs de Jacques ne disaient-ils pas l'ambition rentrée, le mécontentement bilieux? Dans la voix du docteur Coudrier, qui s'élevait sarcastique, contant le dernier scandale ou une sensationnelle faillite, ne saisissait-on pas ces haines qu'on ne voit qu'en province, parce qu'elles ont le temps de mûrir et d'y suivre, comme à la piste, avec une sagacité de Peaux-
Rouges, la culbute finale du vaincu? Encore avait-il l'excuse de guérir beaucoup d'ingrats et de lutter contre des inimitiés féroces.
Claude maintenant regardait Doudou en train de partager son attention entre Suzette et Mme 0 uvrart, qu'il surveillait de loin. Claude ne lui retrouvait plus cet air de jeunesse ingénue qu'il avait en accourant au-devant du landau, derrière Suzette essoufflée. Cette expression double, où le sourire calme contraste avec l'astuce du regard, laissait prévoir, sous le fiancé d'aujourdliui, le mari volage de demain. Oui, pas un visage qui ne confessât une tare. Il se retourna vers Mlle de la Hodde. Elle semblait hautaine et cependant indulgente, distante et pourtant proche, candide avec sagesse. Se pourrait-il qu'elle fût comme les autres? Que dissimulait-elle sous ses paupières aux longs cils, qu'elle abaissait comme un rideau devant sa vraie pensée : que signifiait cette ombre de sourire sur son visage mat, que déguisait cette voix délicieusement pure?
Non, tout cela ne dissimulait pas, tout cela ne mentait pas, mais annonçait la limpidité d'une âme secrète. Il éprouva le besoin de sentir qu'elle pouvait lui accorder de l'intérêt et l'interrogea, à propos de l'excursion en auto, de Beaune qu'elle connaissait. N'est-ce pas que cette ville vieillotte, aux pavés silencieux, avait grand charme avec ses antiques remparts à écliauguettes, croulant sous des brèches de verdure, et les tourelles en poivrières, revêtues de mousse? Ils parlèrent du
beffroi flamand et de la maison du chapitre. Claude, ainsi qu'elle, avait admiré autrefois l'église Notre-Dame et son beau type roman.
— Avez-vous vu, mademoiselle, la Vierg^e Noire ? Il y a aussi une chapelle de fresques d'un réalisme saisissant : Tune d'elles représente la résurrection de Lazare.
Elle avoua ses préférences pour l'Hôtel-Dieu, véritable cœur de la ville et sa sig^nification historique; elle en aimait le délicieux petit auvent protégeant la vieille porte en chêne, la cour où des galeries de bois courent en balcons ou en promenoirs, la toiture énorme avec ses lucarnes inégalement alternées et son faîte couvert d'une dentelle de plomb découpé. Surtout elle aimait, plus que cette enveloppe archaïque, le sentiment du passé perpétué dans la voûte, les stalles et les parquets de la chambre « des pôvres » . Ce cadre vieux comme la douleur s'harmonisait avec elle, enseignait de sa permanence à ceux qui souffrent la résignation et la patience. Elle avait vu des hôpitaux modernes, lumineux et blancs; mais leurs chapelles de science, occupées par les autoclaves ou les vitrines à outils de chirurgie, n'offraient pas aux humbles le même réconfort puisé aux bienfaisantes vertus de la charité chrétienne.
Il répondit :
— C'est vrai, n'est-ce pas, que la pharmacie de l'hospice, avec ses pots anciens et ses urnes à deux anses,, n'a pas l'impersonnalité de nos laboratoires de chimie où le cristal des flacons et des
éprouvettes jette des lueurs si froides? Elle sent les simples et les baumes qui si long^temps engourdirent les membres dolents et donnèrent le sommeil ; quant à la cuisine, avec son âtre digne du château de Gargantua, son énorme crémaillère et son tournebrocbe, n'évoque-t-elle pas les convalescents fortifiés par l'arôme des bouillons, le suc des viandes : l'appétit revenu avec la santé?
Elle parlait aussi de la librairie où Ton voit un livre d'heures orné de vignettes qui représentent la Vie de la Vierge et du Christ ; les tapisseries et le retable l'avaient également frappée jadis ; mais c'est à la beauté morale, exprimée par cette maison vouée aux affligés, que revenait son obsession.
Claude l'écoutait dans un singulier état de conscience ; elle exerçait sur lui, de sa voix douce et grave comme une caresse, un charme aussi apaisant que les religieuses qu'elle venait d'évoquer, glissant sans bruit sous leur hennin du quinzième siècle, la taille serrée par un tablier à bavette, portant, dans leurs yeux calmes et leurs mains secourables, la paix si chère aux fiévreux, après les cauchemars morbides de l'accès. Une voix lui soufflait de jouir de cette minute, de cette présence; et, pour s'y conformer, il se détournait de la vision de ces deux êtres là-bas qu'il haïssait sans cesser de les aimer, ce qui ajoutait à son déchirement. Antoinette, elle, était dans son rôle d'amazone, de vierge
forte; mais lui, Guy, son copain, son ami!
Pourtant Claude n'était pas arrivé à son âg-e sans savoir ce que ce beau culte mâle de l'amitié recèle de fragile et de précaire, fondé sur des (joûts instables ou des intérêts antagonistes. N'avait-il pas perdu déjà des amis; était-ce la première fois qu'il souffrirait d'un dol et d'une trahison? Mlle de la Hodde, si réservée et d'une pudeur si noble, devinait-elle ce qui se passait en lui? Non, évidemment, et cependant il ne pouvait douter qu'en cet instant, un peu plus que leurs esprits, un peu moins que leurs cœurs gfoùtassent le prix d'une de ces ententes d'autant plus pénétrantes qu'elles sont informulées et participent à l'émotion procurée par la musique sans paroles.
Mais M. de Jeunesse de nouveau s'adressait â sa voisine, et Claude dut échanger avec Mlle Heur- {lelot quelques répliques: elle venait d'accaparer Jacques Ghartrain et de l'étonner par la connaissance qu'elle montrait des maladies nerveuses, car elle avait un vernis sur tout. Le service sans Lruit des domestiques circulait autour de la lable; après les médaillons de filet de bœuf au îiiadère, on présentait un royal cuissot de chevreuil accompagné d'une purée de marrons ; au olos-vougeot versé par Joseph succédait le vieux |)ommard de M. Dussaulles, un nectar! Les con- \ orsations avaient monté d'un ton, des visages se congestionnaient; Mme Coudrier, toujours îiiide, mangeait en silence et en conscience; son
L'AUTRE LUIAIÈRE
mari reprenait îe menu pour constater qu'aux fonds d'artichauts à la crème ferait suite une salade malgache : nom qui Tétonna.
— Pommes de terre et truffes, murmura Claude.
— Qu'est-ce que vous dites? demanda Mlle Heurdelot étonnée.
— Je renseigne télépathiquement le docteur, qui ne croit pas d'ailleurs à la télépathie : c'est un vil matérialiste !
Et il demanda à Mlle de la Hodde quels étaient ses musiciens préférés.
— J'ai un aveu à vous faire, mademoiselle, j'étais dans la serre tout à l'heure, pendant que vous jouiez pour mon oncle les délicieuses petites mélodies de Schumann. Pardonnez, au plaisir que j'ai éprouvé, un silence qui me donnait l'air de vous entendre par surprise.
Il la vit rougir comme si elle ressentait, après coup, en sensitive qu'un frôlement replie, un malaise.
11 reprit à mi-voix :
— Vous devez chanter, n'est-ce pas? Je suis sûr que vous chantez, et que Gluck et Berlioz n'ont pas de secrets pour vous?
Mlle Heurdelot qui avait entendu répondit : - — Dût votre modestie en souffrir, darlîng, je révélerai à notre ami que vous prêtez une voix très émouvante aux lamentations à'' Orphée ou aux accents pathétiques à'Iphigénie en Tauride. J'ai entendu Delna et Raunay, admirables canta-
Irices; vous ne les surpassez pas, mais vous les égalez.
Mlle de la Hodde protesta vivement, presque indignée; non, elle n'avait ni style, ni méthode; elle ne pouvait chanter que dans une stricte intimité, pour son plaisir.
— Et pour le ravissement des autres ! certifia Mlle Heurdelot.
— Vous ne me refuserez pas, pria Claude en regardant la jeune fille, de m'admettre au rang d'auditeur indigne? Je me ferai tout petit dans un coin, vous ne me verrez pas...
Elle rougit sans dire non, sans consentir non plus. Elle devait, il en avait l'intuition, réserver pour très peu d'initiés ce domaine de sensations profondes; et les éloges un peu trop directs de Mlle Heurdelot lui avaient été désagréables.
Des voix, au centre de la table, forcèrent l'attention; M. Darlay, coupant la parole à M. Ouvrart, conférenciait, avec verve et agrément d'ailleurs, sur la danse qu'il avait approfondie en qualité d'abonné de l'Opéra, étant de ces mondains qui ne manquent ni de savoir ni de lecture, et que leur neurasthénie seule rend insupportables. Il parlait avec compétence des ballets russes; les bonds d'oiseau de Nijinsky le menèrent à l'art merveilleux d'Isadora Duncan. Claude, agacé de l'entendre, ne quittait pas des yeux Antoinette et Pombasle.
Se tiendraient-ils si innocemment tranquilles, si leur parfaite entente ne leur permettait d'at-i
tendre la minute où, comme dans la serre, ils pourraient redevenir eux-mêmes, échapper à leur rôle de figurants irréprochables? Injurieuse, une vision traversa son cerveau : celle du g^rand pied de Pombasle frôlant le petit soulier d'Antoinette; trop souvent, il le savait, de telles audaces se risquent sous le maintien de la plus frauduleuse correction. Dès lors, son imagination fut salie d'exaspérantes images, et ce lui dura un supplice à voir que le repas ne finissait pas.
On discutait maintenant sur la question palpitante de savoir si le tango, qui commençait à faire fureur, était acceptable dans les salons. M. Darlay affirmait que non, et en donnait ses raisons; le docteur Coudrier, un peu parti, cria que le tango était moralisateur en diable et que rien ne contribuerait mieux à relever le niveau de la dépopulation croissante, vrai danger public; Mme Ghartrain-Dussaulles se hâta de mettre tout le monde d'accord en invoquant Mme de Jeunesse et Mme Ouvrart, qui attestaient l'innocence de cette danse glissée, toute de nuances fugitives comme en un rythme d'ombres.
— Mais certainement, tout est dans la manière ; vous verrez après le dîner : Suzanne et son fiancé en font quelque chose de très joli et de parfaitement convenable.
a Parbleu! pensa Claude, Doudou ne va pas le danser ici comme il le faisait à Magic-City ! »
— Je ne vous demande pas, fit-il, mademoi-
8elle, si VOUS approuvez le tango? Cette danse ne va pas du tout avec votre caractère.
— Je l'ignore, répondit Mlle de la Hodde sans fausse pruderie; et vous allez me trouver bien peu du dernier bateau, mais je n'aime pas danser, même les polkas si chères à nos grand mères.
— Ma mère m'a avoué, autrefois, n*avoir jamais valsé qu'avec mon père.
Et ce souvenir l'attendrit, comme le gage des traditions anciennes, alors que les jeunes filles étaient élevées dans l'ignorance des réalités, préservées de tout contact dangereux, conduites à l'autel en leur robe de vierge, ainsi que les brebis blanches du sacrifice. Et cela ne lui parut pas du tout ridicule, à l'instant où l'image d'une Antoinette trop avertie, trop osée le suppliciait ^
Enfin!... On avait achevé de passer les fruits, la conversation faiblissait, relevée par Mme Chartrain-Dussaulles comme les derniers coups de raquette relançant les balles à la fin d'une partie de tennis. Un recul de chaises : on se levait de table. Avec une sollicitude reconnaissante, sentant peser si léger à son bras le bras de Mlle de la Hodde, Claude la reconduisit au salon : il s'inclina, leurs regards se rencontrèrent plus intenses : éclair fugitif, aussitôt disparu. Le charme de leur causerie se rompait : ils n'étaient plus que des demi-étrangers à la sympathie en suspens.
D'un petit sig^ne, Aline appela Claude, et devant M. Darlay :
— Claude, notre hôte, qui est cousin du ministre de l'Intérieur, se met très aimablement à notre disposition pour faciliter et activer ta campagne électorale.
— Cet excellent Amédée, assura M. Darlay, montrant bien en quelle aisance il se tenait avec son haut parent, n'a rien à me refuser; et je serai personnellement trop heureux de vous être ag^réable, madame, ainsi qu'à monsieur votre frère.
Claude dut remercier. M. Darlay reprit :
— De votre côté, cher monsieur, peut-être avez-vous des relations dans le monde des artistes? Je voudrais voir illustrer un grand ouvrage que je consacre au vieil art si français de la vénerie.
— Ton ami, le peintre Mussol... suggéra Aline.
« Et pourquoi pas Marjolaine pour poser, pensa Claude, la nymphe au cerf du frontispice? »
— Oui, peut-être; Mussol peint surtout des paysages et il demandera très cher, répondit-il dans l'espoir de refroidir M. Darlay.
Mlle Heurdelot intervint; elle connaissait un artiste de génie, un Hongrois inconnu et pauvre. Cette perspective ayant souri à M. Darlay, Claude en profita pour s'esquiver; mais ce fut pour tomber sur le docteu»* Coudrier qui, les
pouces dans l'entournure de son gilet, semblait l'attendre pour lui délivrer tout au long la consultation politique que M. Ghartrain, il n'en doutait pas, attendait de sa compétence.
— Vous serez mieux au fumoir pour causer, dit Aline, car vous fumez, n'est-ce pas, docteur?
— Mon Dieu, madame, un bon cigare... répondit-il, au désespoir de Claude, qui non seulement ne fumait pas, mais à qui l'odeur du tabac donnait la migraine.
M. Dussaulles ralliait Jacques, M. de Jeunesse et M. Ouvrart; l'oncle Adrien resta au salon avec Doudou, à qui Suzanne permettrait tout à l'heure, « s'il était bien sage, m d'aller fumer une cigarette avec les autres.
— Je vous accompagnerai, dit Antoinette Langre.
— Et moi aussi, dit Mme Ouvrart.
— Et moi aussi, dit Suzanne.
— Voilà un fiancé bien gardé, constata l'oncle Adrien ; sur quoi Mme Coudrier, qui avait à peine dit trois mots, se mit à rire sans motif et s'arrêta de même.
— Gomment! vous ne fumez pas ce soir? demanda Mme Chartrain-Dussaulles à Pombasle, c'est très galant à vous. Je déteste cette nécessité où nous sommes de voir les messieurs quitter le salon et nous fausser compagnie. Je n'ai pu d'autre part me résoudre à laisser fumer ici; ce serait encoura^w une déplorable habitude; et
d'ailleurs Mlle de Kerveuc et Mme de Jeunesse protesteraient, j'en suis sûre.
— Certainement, dit la vieille demoiselle, et je ne comprends pas qu'une femme, encore moins une jeune fille, prenne plaisir à tirer sur un méchant bout de papier une fumée infecte
— Tout ce que fait une jolie personne est joli, dit avec une indulgence voulue Mme Ghartrain- Dussaulles; une fois en passant n'est pas crime.
Claude, que consciencieusement son beaufrère venait de chambrer avec le docteur dans le cabinet de travail, se morfondait sous les renseignements que celui-ci précipitait d'un débit acéré, taillant et réséquant, comme pour une opération d'anatomie, avec l'entrain d'un carabin macabre, des personnages de Claude inconnus, mais essentiels, paraît-il.
— Vous serez élu, disait Coudrier en sirotant après son café un verre de marc, il faut que vous le soyez ; j'en ferais une jaunisse si vous manquiez votre affaire. Il est indispensable que quelques gredins en crèvent. . .
Heureusement Jacques, qui s'ennuyait au fumoir, vint se mêler à leurs propos. Il surprit par l'âpreté de ses théories le docteur, qui trouvait Claude tiède. Avec sa figure régulière et dure, animée par la nostalgie de beaux yeux sombres, Jacques, martelant ses mots d'une diction d'acier, semblait beaucoup plus fait que son frère pour affronter les assemblées populaires et prononcer un discours ordonné et méthodique.
— Mais, dit le docteur soudain inquiet, vous ne comptez pas sur les chevaux de M. DussauIIes pour vous véhiculer partout? Ils seraient fourbus au bout de quinze jours. Il vous faut une auto?
— On doit me l'em^oyer à la fin de la semaine.
— Ah! dit Jacques avec une indifférence affectée, tu as acheté une auto?
— Oui, une soixante chevaux, dernier cri.
— Gomment faisait- on autrefois? demanda Jacques.
— On s'en passait, dit le docteur, mais dans ce temps-là, on vivait moins vite. Dans vingt ans, si M. de Pombasle se présentait, c'est de son biplan qu'il descendrait pour faire ses visites aux électeurs.
Claude insinua :
— Tout ce que vous m'avez dit est des plus intéressants, et j'en ferai mon profit. Si nous regagnions le fumoir?
Ils y trouvaient Mme Ouvrart, Suzanne et Antoinette. Pombasle les avait suivies et grillait, avec elles, une cigarette d'Orient. Toute la rancœur de Claude se raviva. Mais l'effort qu'il s'imposa pour se maîtriser eut cet effet de le rasséréner en partie. Était-il si sùr, décidément, du bien fondé de ses soupçons? Un sourire d'Antoinette, sans désarmer sa méfiance, rendit sa blessure d'amour-propre moins endolorie. Elle lui demanda :
— Eh bien, étes-vous documenté sur les adversaires que vous allez pourfendre? Vous offrirez
souvent, j'espère, à votre sœur et à moi deux places dans votre auto? Nous voulons courir les routes avec vous. ^
A cette phrase par laquelle Mlle Langre semblait escompter, vis-à-vis de Claude, les promesses de leur tacite entente, garantie entre eux par les confidences alternées de Mme Ghartrain- Dussaulles, il répondit :
— Je ne sais si mon auto vaudra celle de Guy, qui est parfaite.
Pombasle, qui causait avec Mme Ouvrart et Jeunesse, assez près pour entendre, ne cilla pas.
— C'est un des biplans de M. de Pombasle que j'ai envie de monter; à force d'insistance, j'ai arraché sa promesse ; il doit m'emmener dans un de ses prochains vols.
— Vous n'aurez pas peur? demanda Doudou taquin.
— Je ne sais, dit-elle, pourquoi aurais-je peur? Il n'est jamais arrivé rien de fâcheux à M. de Pombasle.
Celui-ci se retourna et, superstitieux ou le semblant, cogna de son index replié le battant de la porte :
— Touchons du bois!... Il suffît d'une fois, vous savez.
— On s'estropie rarement en avion, suggéra M. Ouvrart.
— Non, on se tue ! ricana le docteur Coudrier, dont l'observation jeta un petit froid.
Toujours souriante, Antoinette regardait cette
fois Pombasle, comme défiant le destin. Des images irritantes s'imposaient à Claude : Antoinette et Guy montant en plein ciel, dans l'espace infini au-dessus des villes et des hommes, dans une solitude où le risque abolissait les conventions et les convenances même, ne laissait plus en présence qu'un jeune homme et une jeune fille, livrés aux impulsions de leur jeune sang^, au vertige de leur dangereuse liberté... Puis il distingua, sous un amas de bois fracassé et de toiles brûlées, un beau corps anéanti, sanglant, dans un flot de cheveux blonds dénoués.
Il dit tout bas à Antoinette :
— Votre tante vous permettra-t-elle cette folie? J'en doute.
— Oh! ma tante cède quand je veux.
— Et si je vous priais de ne pas donner suite à ce caprice?
— Mais c'est que j'y tiens absolument!
— Et si je vous disais que, moi, je ne veux pas?
— De quel droit?
II hésita :
— Mais parce que. . . Ce serait insensé d'exposer votre vie.
— Sans cela, où serait le plaisir?
Il haussa légèrement les épaules; il aurait eu trop à répondre; mais ici, où l'on pouvait observer leurs visages, saisir leurs chuchotements, était-ce possible? Pourtant il allait peut-être commettre une imprudence, quand M. Darlay, entrant inopinément, vint le cueillir :
— Ces dames se plaig^nent qu'on les laisse seules; messieurs, elles vous réclament.
Et il retint Claude par la manche, afin de lui inculquer les plus complets aperçus sur son livre, dont il lui récita les titres de chapitres, avec un exposé préliminaire. Claude eut toutes les peines du monde à lui échapper.
— Doudou, cria-t-il, oubliez-vous que vous devez nous montrer un tango des salons, le seul tango qui se respecte?
La voix de Mme Ghartrain-Dussaulles fit chorus :
— Mais oui, et pour vous accompagner..., Olympie !
Déjà Mlle Heurdelot se précipitait au piano.
Doudou et Suzanne, sur un air très lent, se mettaient à danser, appliqués, l'air sage, comme s'ils accomplissaient quelque chose de très difficile. Leur air de jeunesse, leur grâce donnaient du charme à ce rythme imprécis, à ces demiavancées, à ces arrêts languissants, à ces redéparts.
On approuvait, on déclarait : u Très joli! ils sont charmants ! . . . C'est vraiment une danse délicate ! ... » Mme Ghartrain-Dussaulles triomphait, cependant que son mari et l'oncle Adrien, sérieux et un peu mélancoliques, se désintéressaient visiblement d'un divertissement sur lequel on n'eût pas écouté leur avis.
Claude était assis sur une chaise près de Mlle de la Hodde. Tout à coup l'obscurité se fit, lampes
et lustres subitement éteints. Il y eut un court saisissement de surprise, pendant lequel une petite main se cramponna, peureuse, à la main de Claude, et presque aussitôt, comme effrayée de cet acte inconsidéré, tenta d'échapper aux doigts qui la retenaient.
— Ce n'est rien, dit Claude pour rassurer la jeuae fille, des plombs auront sauté!
La voix de tête d'Aline répéta très haut :
— Ne bougez pas, ce n'est rien; avec l'électricité, on a de ces surprises!... Quelqu'un a-t-il des allumettes? Il y a des flambeaux sur la cheminée.
Déjà, aux appels de M. Dussaulles, Joseph accourait, apportant un bougeoir de jardin, qui lui était tombé sous la main. Des rires rassurés, des interjections couraient. Claude, à la clarté des bougies, vit le visage de Mlle de la Hoddc confus et souriant avec timidité.
— Je crois que j'ai eu une peur stupide, ditelle pour s'excuser.
Il croyait encore sentir dans sa main la douceur de la petite main, cet appel à l'aide silencieux et spontané; sensation fugitive qui devait souvent le hanter par la suite, mais qui s'effaça momentanément dès qu'il eut évoqué Antoinette et Pombasle. Étaient-ils l'un près de l'autre lorsque l'accident s'était produit?
Non : Pombasle se tenait à l'extrémité de la pièce et Antoinette auprès de Mme Chartrain- Dussaulles, comme auprès de sa meilleure eau-
L'AUTRE LUMIÊHE
tion. Quant à Suzanne, la façon sournoise dont elle rajustait une éping^le à cheveux lui fit supposer que Doudou avait mis à profit les ténèbres pour l'embrasser.
Joseph, aidé de Jacques, et hissé sur un escabeau de cuisine, dans l'office, remplaçait les plombs; aussitôt que la pleine lumière se rétablit dans un « ah! ah ! » joyeux, Claude perçut la disparate comique que cet accident futile avait jeté dans cette fin de soirée si bien organisée, si adaptée aux fins particulières que les principaux intéressés s'en proposaient. Cette nuit inopinée, en rompant l'atmosphère convenue, avait fait perdre momentanément aux figurants la sécurité de leur rôle. Une vague méfiance se lisait encore sur le visage de Mlle de Kerveuc, dans la façon dont, levant les yeux, elle inspectait le luminaire. Claude eut la sensation, plus accentuée encore que pendant le repas, de la comédie que tous jouaient et qu'il jouait lui-même sons son smoking en ce décor de luxe. Ramenés pendant un éclair à sa véritable personnalité, chacun reprenait maintenant son moi artificiel, et les propos et les sourires mondains de la seconde qui avait précédé le brusque désarroi.
Claude envisagea le vide des choses et la vanité des êtres : il eut l'impression d'un dépaysement total et imprévu, comme si, seul de tous ceux qui l'entouraient, il ne retrouvait pas son identité, i^e voyait tombé de la lune dans ce salon, regardant ainsi qu'autant d'inconnus ces personnages,
dont certains lui étaient pourtant familiers ou chers. Mlle de la Hodde elle-même lui parut loin, et loin Mlle Lang^re, et loin Pombasle. Qu'avait donc interrompu en lui la secousse noire? Quelle rupture s'était produite du fil conducteur de sa conscience? Pourquoi avait-il cette sensation pénible de se sentir séparé de tous, comme si le voile d'ombre demeurait encore i appesanti sur ses paupières? Avait-il vraimentj voulu épouser Antoinette Langre? Avait-il songé; à la députa tion? Que faisait-il ici, et était-il vrai qu'il y était? Pourquoi pas ailleurs? Dans sa maison de Mariette par exemple, pleine de vieux, souvenirs familiaux, éloquents pour lui seul, ou| à Paris, à une table de restaurant, en face de! Marjolaine, ou encore dans un sieeping de Paris-i Vienne, ou sur le pont d'un transatlantique qui l'emportait à l'autre bout du monde?
Était-ce vrai qu'il fût disposé à épouser Antoinette, à se jeter dans la bagarre des élections? Était-ce vrai qu'il fût lui-même? Et comment un si mince accident, déjà oublié par les invités, laissait-il en lui ce prolongement d'ondes nerveuses inquiètes et vibrantes?
— On va danser, déclara Mme Ghartrain-f Dussaulles, mais plus le tango ; chère Olympie ! . . .
Mlle Heurdelot entama une valse lente qui se; prêtait à un de ces double-boston glissés si pro-jj pices au flirt. 1
Pombasle galamment allait à la maîtresse del maison. 1
SI
— Vous danserez avec moi, chère madame, vous ne pouvez me refuser ce plaisir?
— Mais il y a douze ans que cela ne m*est arrivé, répondit Mme Ghartrain-Dussaulles se défendant pour la forme.
— Vous danserez, dit Pombasle avec fermeté, et il l'enlaça d'un bras vigoureux.
Mme Ouvrart n'avait pu se refuser à l'invitation de Doudou. M. de Jeunesse avait enlevé Suzanne et M. Ouvrart ondoyait avec Mme de Jeunesse, qui, étonnamment souple, comme rajeunie de vingt ans, se pliait avec un sourire aux inflexions cadencées du pas.
Antoinette s'avança fascinatrice vers Claude; il sentit que rien n'était changé entre eux, que la vie continuait avec ses mirages, la vie de la minute précieuse, fugitive, qu'il faut saisir parce que c'est la seule sagesse et que son ivresse contient la plus sûre des réalités. A sentir, contre son épaule, l'épaule nue de la jeune fille, à appuyer l'étreinte légère de sa main sur sa taille cambrée, à confondre la tiédeur de leurs paumes, son mauvais rêve s'allégea. Il comprit qu'il désirait ardemment Antoinette et que s'il rêvait de grand succès de puissance et d'orgueil, c'était afin de se grandir à ses yeux; car il entendait la conquérir et la garder. Seul, un dernier doute l'obsédait • le perfide soupçon qui l'avait tant angoissé devait être exorcisé.
Il entraîna, tous deux enlacés du même rythme, la jeune fille dans la serre, et, à voix basse :
— Répondez-moi franchement. Que vous disait Pombasle, ici, avant le dîner?
Elle répliqua, en dirigeant vers lui un reg^ard tendre, moqueur, et cependant asservi :
— Que croyiez-vous qu'il me disait?
— Qu'il vous aimait, parbleu!
— Et moi?
— Vous sembliez l'écouter sans révolte.
— Pourquoi me serais-je révoltée? Chacun est libre de m'aimer.
— Mais non de vous le dire avec cet aplomb brutal.
Elle rougit, et, avec un accent de franchise qui le convainquit, — car pourquoi eût-elle menti? rien qu'en l'interrogeant, il brisait l'envoûtement, il retrouvait une confiance aussi crédule que sa suspicion avait été foudroyante :
— M. de Pombasle, répondit-elle, ne me parlera jamais plus ainsi.
'■ — Pourquoi?
— Parce que vous ne le souffririez pas. . .
— Non, certes, car j'ai failli... Mais vous sembliez si calme, si sereine...
— Vouliez-vous que je fisse un éclat, et pourquoi?... Votre ami s'est exprimé selon sa nature, qui est sans nuances et tout d'une pièce, et il ne pouvait m'offenser, puisqu'il me demandait si je consentirais à l'épouser?
- — Et alors? Ah! parlez, je vous en supplie, dit Claude, crispé, qu'avez-vous répondu?
— Je n'ai pas répondu... J'attendais...
— Quoi?. . . Que je vous dise que j'ai été atrocement jaloux, furieusement malheureux; vous vouliez être certaine que je vous aime!... Vous vouliez le savoir? Eh bien, oui, je vous aime; oui, vous pouvez me rendre, d'un mot, le plus heureux des hommes : vous serez ma femme, n'est-ce pas?
Sans cesser de valser, elle inclina la tête : ses yeux brillèrent d'un éclat délicieux; ses belles lèvres pourpres fig-urèrent un : oui aussi doux qu'un baiser.
— Ma fiancée! murmura-t-il.