DEUXIÈME PARTIE
Claude s'éveilla : déjà le jour. Il sauta à bas de son lit. Non! Cette clarté froide et bleue, qui filtrait à travers ses volets entre-bâillés, c'était le décours de la nuit par la pleine lune. Un carte Louis XV, au mur, sonna. Trois heures! Il avait encore le temps d'un bon somme. On ne partirait pour aller au sanglier qu'à six heures du matin.
Il entr'ouvrit sa fenêtre : quelle splendeur prenait l'ombre ainsi traversée de rayons pâles ! Des découpures de feuilles se dessinaient comme en un clair de jour sur les allées si blanches qu'elles semblaient saupoudrées de neige. Le ciel, sans une étoile, autour de l'astre énorme répandait un éclat mat. Hautes fleurs de cendre, on voyait les chrysanthèmes se détacher sur le vert-de-gris des pelouses. Les bassins brillaient en deux coulées d'argent; leurs jets d'eau immobiles eussent paru de givre cristallisé sans le murmure de l'eau
tombant de la cascade. Plus loin, du miroir plat jusqu'aux ponceaux rustiques, scintillaitle double ruisselet; et, du fond de la vallée qu'on n'apercevait pas, montait au-dessus de la Lurette et des Blaiseaux une vague brume. Le silence, car c'était encore du silence que la chute régulière de l'eau dans la vasque de grosses pierres, emplissait le paysage d'une impressionnante solennité. Fraîches, pénétrantes, multiples, les odeurs des bois, des gazons, des fleurs, une bouffée venue des écuries et cette senteur confuse de rouille et de décomposition qui monte de la terre jonchée de feuilles, sortaient de la nuit comme d'un immense bouquet. Tout cela, plongé dans la léthargie d'un royaume enchanté, pour Claude signifia la vie et le bonheur!
Le bonheur ! Il le possédait et il en était possédé : miracle si simple qu'il éprouvait une naïve stupeur parce que cet état nouveau ne se distinguait pas très nettement de l'ancien, et cependant le convainquait d'une complète transformation de sa destinée. Il se représenta, dans la chambre verte aux jolis meubles d'acajou Empire, Antoinette endormie, Antoinette sa fiancée, dans deux mois sa femme !
Une certitude puissante, jointe à cet allégement qui suit toute décision, le dominait, le subjuguait : comment avait-il pu hésiter devant ce fait qui, accompli, semblait s'être imposé à lui depuis toujours : aboutissement logique de ses goûts et de ses désirs? Quaii*. aux doutes qu'il
avait conçus l'autre soir sur son attitude et celle de Pombasle, évaporés, dissous dans la confiance qu'elle lui inspirait! Qu'avait-il supposé? C'était fou, imbécile ! Eût-elle pu lui préférer ce brave Guy?
Ne lui avait-elle pas avoué qu'elle n'eût jamais accepté comme mari ce héros brut, trop près de l'instinct pour garantir une entente stable, trop tenté par le démon de l'aventure pour ne pas inspirer, à celle qu'il aimerait, la crainte de ses brusques absences et de ses fugues fantasques : comme si la grande tentation d'Icare eût passé dans ses veines, avec une passion terrible du danger qui le maintenait à terre, tel im grand rapace toujours prêt à s'envoler, ailes ouvertes.
Qu'elle eût flirté avec lui et qu'elle se fût prise au jeu ; probable, et même certain ! . . . Ce qui eût inspiré de la honte à nos mères semblait presque naturel aux jeunes filles américanisées d'à présent. Mais Pombasle, ajourné par elle en douceur, puis douché par la nouvelle soudaine, ei avait pris son parti franchement, trop simpliste pour dissimuler une arrière-pensée. Rien de tel qu'une explication entre hommes, les yeux dans les yeux, lorsqu'on s'estime et qu'on s'aime ! Claude revoyait Guy debout devant lui dans l'allée des trembles qui estompaient là-bas, au bout du parc, une vague lueur. Pombasle l'avait félicité sans regrets apparents, avec la bravoure d*un homme qui reconnaît s'être fourvoyé et accepte le triomphe de son rival. T^laude enten-
dait encore sa voix caressante quoiqu^un peu auque :
— Je suis content, mon vieux ! Tu me croiras û je te le dis, parce que cela est; un moment /'avais pensé à... oui, et même, je crois, un peu perdu la tête; mais je me connais, je n*ai pas les qualités requises pour la paix du home. Mlle Langfre a eu raison de te choisir, et notre amitié n'en restera que plus solide.
Une brève émotion, une poignée de main un peu rude et Pombasle, prétextant une affaire à Paris, s'était absenté trois jours. Une façon de se guérir à lui, par une noce de sauvage, trois nuits de débauche et d'ivresse, concession faite à la bête qui trop souvent primait en lui le civilisé; après quoi, remis d'aplomb par vingtquatre heures de jeûne et une copieuse suée au Hammam, il reparaissait plus jeune et plus alerte qu'auparavant.
Il n'avait pas assisté au déjeuner politique où les notables du pays, convoqués par les Dussaulles, avaient mangé et bu comme au vieux temps, les jours de fêtes carillonnés, lorsqu'on se mettait à table à midi pour se lever à quatre heures, alourdis de plats épicés et échauffés de vins capiteux.
— Tu n'as rien perdu, tu te serais rasé, avait dit Claude cependant entré dans son rôle de candidat, — pas si ennuyeux après tout, — lorsque son ami avait reparu la veille pour prendre part â la chasse.
Parfaite, Tattitude adoptée par Guy, affablement réservé avec Antoinette. Si sa clairvoyance demeurait attentive, c'était moins pour le cas présent, qui ne justifiait plus aucun soupçon, que par système de prudence. Et au surplus, comment n'eût-il pas été sûr d'Antoinette, dont la loyauté venait de sa spontanéité même?
Il se recoucha, mais le sommeil ne vint pas. Il avait chaque nuit de ces insomnies lucides; sans doute l'afflux des sensations vibrantes et cette chère trop lourde à laquelle il n'était plus habitué. Il étendit les bras, les laissa retomber, impuissant devant sa pensée qui tournait à vide, subissant, plus qu'il ne le dirig^eait, le tumulte d'images qui déferlait en lui.
«Heureux! Je le suis donc! » Il en revenait toujours à cette idée comme à la pierre de touche de son existence nouvelle. « Et tout le monde a l'air heureux autour de moi. Aline paraît aux anges, Mlle de Kerveuc digne et attendrie comme il convient, Jacques lui-même s'est déridé pendant une journée, Robert et l'oncle Adrien ont de bons sourires : est-ce cette union qu'ils auraient rêvée? Ils s'associent en tout cas à la satisfaction générale. Suzanne me supplie d'intervenir pour qu'on avance la date de son mariage, et Mlle Heiirdelotnage dans la béatitude : ma sœur lui a fait cadeau d'une étole de skungs encore neuve, comptant en recevoir, de Robert, une d'hermine. Les Ouvrart et les Jeunesse ont des figures de circonstance, comme s'il
leur était arrivé quelque chose d'excellent. »
La seule personne que Claude eût évité de nommer s'imposa à sa pensée. Déjà, dans le déplacement des valeurs et la perspective de tout ce qui l'intéressait auparavant, Mlle de la Hodde s'effaçait; et volontairement elle y contribuait, avec ce sens délicat des bienséances qui lui faisait trouver toujours le mot juste et l'attitude pleine de tact. Il pensa à elle comme à une de ces formes exquises du hasard ou de la chance qui parfois frôlent la trajectoire d'un passant. La vie quotidienne est tramée de ces peut-être qui ne se réalisent pas. Pourtant, l'ombre légère que sa présence projetait encore sur son souvenir était douce ; et il se rappelait l'aide irréfléchie qu'elle avait, lorsque la lùmière s'était éteinte, cherchée en saisissant sa main, et le fugitif sentiment de protection par lequel il avait serré, lui aussi, cette main frêle et ferme.
a Je suis donc heureux? » se répéta-t-il. Pourquoi pas? S'il envisageait l'avenii sous l'angle des réalités positives, tout s'annonçait à merveille : très riche et haut coté, il posséderait une femme belle et ardemment vivante, dont il serait le maître par orgueil et par raison. Le logis de Marlotte, reconstruit et arrangé au bon plaisir d'Antoinette, — les vieilleries familiales trouveraient place au grenier, — offrirait une agréable résidence d'été. Il louerait un bel appartement près du parc Monceau, confort ultra-moderne, étoffes et meubles anglais; Justine et Joseph,
avec une femme de chambre, plus le chauffeur, suf6raient au service. Elle adorait la musique, ils suivraient tous les concerts, sans parler de l'Opéra j et de rOpéra-Gomique; on recevrait : de g^rands dîners de quinzaine ; il donnerait congé du piedà-terre de la rue des Mathurins.
Et Marjolaine? On se quitterait gentiment, !j comme on s'était pris... Il éprouverait un regret, ! car c'était une gracieuse petite amie, plus fine et jj plus distinguée que les autres. Elle aurait du I chagrin, mais elle se résignerait; et il voyait I déjà le collier de perles qu'il lui offrirait, car ji elle ne voudrait pas accepter d'argent. Fière, { elle gagnait sa vie, le strict nécessaire, à peindre des boîtes de bois travaillé ou des miniatures, grâce à une clientèle qu'elle devait à ses amis, les peintres. Pauvre jolie Marjolaine, elle resterait un de ses plus charmants souvenirs!...
Claude s'énerva, impossible de fermer l'œil; ia chambre était trop claire sans doute, ainsi blême et lunaire! Il joignit les rideaux.
« Allons, dormons; pourvu que mon auto arrive samedi, comme le fabricant me l'a promis. Pas de temps à perdre pour commencer mes tournées ! Ce Coudrier est mauvais comme la gale, mais bien précieux. Il connaît son monde ; il l'a pratiqué! Les prêtres, les notaires et les médecins sont ceux qui voient le mieux l'envers de l'humanité, les bas-fonds d'âme, les calculs patients et hideux, les crimes du lucre et de l'avarice. Quel roman pourrait écrire le méi^^^-m de campagne ! »
Il revit des figures qui l'avaient frappé au déjeuner, des membres de son comité ; un boucher brutal, rougeaud, avec un front bas de sectaire; un homme d'affaires cauteleux, le nez de travers et le sourire en coin; cet autre, vieux vigneron à demi ruiné, jaune d'envie et dont chaque coup de dent à table semblait mordre.
a Les hommes sont tous les mêmes, ici comme Ailleurs; la crainte et l'intérêt les guident. Napo-' léon, qui a émis cette vérité, s'y connaissait^ Je serai élu, affirme Coudrier. Aline va me rallieri les ruraux, la bourgeoisie aisée et quelques châteaux; nous devons aller rendre visite aux La Somblière et elle répond de Mlle Racheloup. »
Il se prit à rire en se rappelant le mécontentement de Jacques à l'idée que Paul Darlay, son client, pourrait disposer son cousin le ministre| en faveur de cette candidature, et le secret trahi par Aline de la venue de cet hôte importun.
— Ton frère le « chauffé » parce qu'il veut être décoré.
Décoré, Jacques? Un peu tôt!.. Tant de médecins éminents, après une existence de labeur ei de dévouement, en sont à attendre ce petit boui lie ruban rouge. Beaucoup meurent sans l'obtenir. Après tout, qui ne demande rien n'a rien Jacques pouvait se rassurer : il ne lui prendrai pas son Darlay.
Quel bavard! Hier soir, au fumoir, les homme: avaient prolongé leur cigare pour le plaisir goût<jh d'avance de la journée du lendemain, journé)
l'aotre lumière
de marche et d'émotion, d'ivresse saine à courir sous bois, à attendre, posté, le galop de la bête
intarissablement énuméré toutes les manières de tuer le sanglier, le courre, la battue, l'affût, discuté chiens, leur race, chiens anglais, grands bâtards, mâtins, roquets, narré ses prouesses en oubliant le coup de fusil où le piqueur de Percenoir avait risqué maie mort.
Claude se retourna sur le côté : a Voyons, il faut dormir. Si je comptais jusqu'à cent?... Il fera un temps froid et sec! Pourvu que je me réveille? Oui, d'ailleurs Robert a promis de frapper à ma porte, et Ouvrart est mon voisin de couloir : je l'entendrai se lever. »>
Il repensa à ses dernières chasses en Sologne, à un cerf couru dans la forêt de Fontainebleau avec l'équipage des Grachey. Tanagra était folle : quelle ivresse de franchir fossés et haies vives; mais pour le sanglier, l'attaque « au ferme » , quand on se coule sous les branches, quelle chaude joie ! ...
Il revit des carrefours, des percées de sous-bois, des perchis grêles et des hautes futaies; des noms d'oiseaux, de vénerie ou de plantes tintaient à son oreille : les beaux noms sonores ou mystérieux de la forêt de Fontainebleau qu'il aimait tant, qui depuis des années élargissait de son décor somptueux son âme éprise de beauté : la route des Fées, le Cabinet de Monseigneur, la route de la Fausse-Oronge, la route du Merle, la
chiens; et M. Darlay avait
mare aux Évées, le carrefour de l'Arquebuse « Pourvu que tout aille bien, pas d'accident Doudou et le Darlay seront à surveiller. Le autres, Robert en répond. Pombasle, je connai son sang-froid; Antoinette nous rejoindra peu être à la ferme des Bourres avec Aline pour 1 déjeuner. Mlle de la Hodde semblait inquiète pourquoi? »
Des images rapides, éparses et incohérentes annonciatrices du repos, fulgurèrent devant se yeux : la robe de serge bleu sombre de Mlle dej la Hodde, une gerbe d'orchidées, pareilles à de petits cygnes rouges, une eau courante, des carreaux de mosaïque alternés vert et jaune; les paupières de Claude s'alourdirent; il se sentill descendre, apaisé, comme en une eau profonde.il Et le rêve déploya sa magie.
La trame du présent se mélangeait au passé, le réel chevauchait la chimère, les notions mo-;i raies et amorales se confondaient, des figures mortes redevenaient vivantes et d'inconnues semblaient familières. Il était à la fois ici el ailleurs, lui-même et un autre, acteur d'uB cinéma sans suite où cependant tout semblaii cohérent.
Par moments, le film, coupé de brusques trous' d'ombre, se ressoudait à d'autres éléments d'intérêt biscornu. Claude marchait au-dessus du sol, et ensuite ne pouvait mouvoir son bras devent de plomb. Il rêva que Pombasle l'enlevait er aéroplane et le poussait dans le vide; en tom-
hant dans un champ de betteraves, il se brisait en mille tessons de poteries. Jacques faisait la Gour à Antoinette qui lui disait : « Mais pourquoi avez-vous cette ridicule cravate noire? » alors que, manifestement, il était cravaté d'une tige de poireau.
Puis le cauchemar se précisa : Claude sentait qu'il ne pouvait échapper à une atmosphère d'angoisse, venue d'où?... Aucun péril visible ne la justifiait et cependant elle l'enveloppait, insidieuse, comme la lente invasion d'un gaz d'asphyxie. Sans que rien le lui eût révélé, cette angoisse surtout psychique lui certifiait un malheur : il se sentait séparé, par un voile pareil à un brouillard de suie, de ce qui relie les êtres à la conscience universelle des joies et des espérances. Prisonnier d'une catastrophe sans issue, il appelait de toute son âme bouleversée la lumière du soleil, l'éclat des fleurs, le sourire d'Antoinette; en vain! Le temps et l'espace avaient perdu leur signification; le temps* paraissait s'être arrêté comme si le vieillard à la Faux eût retourné son sablier; l'espace, cessant d'être extérieur, devenait la substance même de son être répandue et volatilisée à l'infini.
Une voix augurale et enrouée prononçait tout à coup : Never more; Claude sans étonnement se trouvait dans son cabinet de travail de Marlotte, le soir, lampes allumées : le fatidique corbeau I d'Edgar Poë projetait sur le tapis d'Orient l'enver-
(jure démesurée de ses pennes, écartées comme aux aigles des blasons d'Empire.
Claude, si improbable que ce fût, se savait à la chasse, assis dans son grand fauteuil de cuir anglais, sa chienne Tambelle entre ses genoux et son fusil en travers des bras du fauteuil; il braquait son arme sur Toiseau maléfique devenu soudain un porc-épic noir aux dards hérissés ; il tirait... Aucune explosion ne se faisait entendre, mais la silencieuse secousse renversait, comme un château de cartes, les murs garnis de livres et de tableaux, pulvérisait les meubles : il se trouvait seul, perdu dans une nuit opaque, sur une route d'hiver aussi dure qu'une barre d'airain. Où aller, que devenir?...
Il s'efforçait d'appeler, il voulait courir et restait figé ; cependant un bruit de cimes agitées par le vent passait en houle au-dessus de son front baigné de sueur; il devinait la route Ronde, mais la forêt était celle de Soigneux; il cherchait à apercevoir du côté de l'orient si l'aurore... La nuit demeurait aussi dense. Claude entendait un hennissement triste : sa jument Tanagra, la selle retournée, les étriers ballants, s'enfuyait d'un galop panique, et il partageait, le long d'un fleuve noir, la détresse des ombres perdues du Styx. Car comment douter qu'il n'appartînt au sombre royaume qui s'étend de l'autre côté de la vie? 11 n'était plus qu'un mort entre les morts et conservait cependant son âme pour souffrir.
C'est alors qu'une petite main saisissait la
sienne, une voix basse comme un souffle murmurait : « Venez. » Il reconnaissait une vestale : elle avait une tunique drapée et sa nuque sentait la verveine; elle g^uidait vers le Forum ses pas trébuchants, et cela se passait dans la Rome des tombeaux..
Claude s'éveilla : Tabsurde histoire! Voilà qui lui apprendrait à dormir sur le côté droit ! . . . Si forte persistait l'impression, qu'il ne referma point tout de suite les paupières, craig^nant que les mailles du songe ne se renouassent. Le malaise ne se dissipa que peu à peu. Dans quelle profondeur singulière de l'imagination et du souvenir, à travers quelles régions obscures du sentiment s'élaboraient ces phantasmes, où la mystique du devin et celle des peuples voient la clé mystérieuse des événements révélés plus tard?...
Il se rappela que Mlle de la Hodde portait sur elle un très léger parfum de verveine : il est vrai qu'elle faisait songer à une vestale . . . Tout demeurait plongé dans un silence de château de Belle au Bois-Dormant. Les images du sommeil le réattiraient vers les Limbes : le rêve à nouveau fleurit.
Cette fois, il n'évoluait plus que dans un passé d'enfance. Rien du présent ne s'interposa entre le déroulement de ces évocations lointaines. Il revivait ses jeux et ses rêveries de gamin, se disputait avec Jacques et subissait l'autorité d'Aline qui départageait leurs brouilles.
Il revoyait le doux visage de sa mère, la belle
figure austère du docteur Ghartrain; il ressubissait l'accident de Téchelle, lorsque, grimpé dans \e grenier, il était tombé par la trappe à fourrage lans le râtelier du vieux cheval effrayé. Gomme alors, son père et sa mère se penchaient sur lui; mais au lieu d'être consolé par eux, au lieu de sentir s'appliquer sur sa jambe écorchée une bande mouillée d'arnica, Glaude les voyait se regarder en hochant la tête, comme si sa blessure était dangereuse. Ils avaient tellement vieilli qu'il avait peine à les reconnaître sous leurs cheveux blancs, qui cependant ne grisonnaient même pas quand la mort les avait pris ; et quelle pâleur singulière sur leurs visages peu à peu décolorés qui fondaient, comme dit Shakspeare, dans l'air | subtil.
Shakspeare! Deux gros tomes reliés avec des i images ; le roi Lear à la barbe échevelée maudissant ses filles, dans un paysage de tempête, Shylock aiguisant son couteau et cherchant sur la poitrine d'Antonio la place vive qu'il découperait, | Desdémone défaisant ses cheveux et chantant la romance du saule. Gomme jadis, il monta sur une chaise pour atteindre les volumes et il ramena celui où l'on voit Falstaff au ventre énorme bavant à la taverne avec ses compagnons : c'est à cette gravure que d'habitude s'ouvrait le livre. Glaude s'étonna, tournant les pages les unes après les autres, de n'y rien voir, pas même le blanc du papier : rien que l'inane, l'inexistant : d'ua Shakspeare de nuées.
Et soudain, les personnag^es du poète sortaient comme des rois et des figurants de théâtre de tous les coins de la pièce, Othello au teint basané, Hamlet en pourpoint à crevés, Ophélie en robe blanche, et Troïlus et Gressida. Se tenant par la main, ils tournaient en ronde et dansaient une farandole autour de lui, fuyaient par la porte, rentraient par la fenêtre, et ils détournaient leurs yeux du petit Claude, toujours agenouillé devant le canapé, avec son volume impalpable entre les mains. Il ne pouvait rencontrer les regards d'aucun d'eux; leur expression était celle de la pitié, d'une pitié attendrie sur le visage d'Ophélie, inexorable sur celui d'Othello qui, ses compagnons disparus, demeurait seul dans l'attitude immobile et un peu grotesque d'un de ces nègres décoratifs en bois sculpté qui roulent des yeux d'émail blanc et qui ont pour cœur une horloge ; les heures formaient leur cercle sans qu'aucune aiguille annonçât laquelle allait sonner...
Trois coups cependant craquaient dans le mécanisme, trois coups secs qui tirèrent Claude de sa torpeur; la voix de son beau-frère à travers la porte l'avertissait :
— Il est cinq heures, bonjour!
Elles trois mêmes coups, affaiblis, heurtaient la porte des Ouvrart.
Claude ne fit qu'un saut hors du lit, écarta les rideaux sur le jour à demi obscur et le grand souffle frais du parc.
Ouf! Si on le reprenait à diner si copieuse-
l'autre lumièue
ment! Et pourquoi avait-il bu du café si fort et de la chartreuse? De l'ancienne, introuvable aujourd'hui, et dont Robert possédait encore quelques bouteilles !
La migraine? Non. . . Il fit quelques exercices respiratoires; l'air entra largement dans ses poumons, le sang circula rapide dans ses artères. Un bain glacé, une bonne friction au gant de crin et il serait dispos.
Le break, emporté par Pluton et Kuroki, harnachés en poste, roulait au tintinnabulemer.t joyeux des grelots. Au bord de la route large, de hauts platanes dépouillés dentelaient leurs ramilles rousses sur le ciel pâle. Des prairies s'étalaient, encore blanches du gel nocturne. Il faisait froid. L'orient s'embrasait, le soleil éclairerait une glorieuse journée.
Claude adorait ces levers de jour avant-coureurs d'émotions et dont l'air vivifiant fouette le corps allégé. Jamais il ne s'était senti plus heureux, en plus totale conscience de sa jeunesse et de sa force. Il envisageait cette partie de chasse comme une des mille ivresses que lui réservaient les lendemains. Sa joie dépassait les minutes présentes, l'enchantement même que lui inspirait la possession certaine d'Antoinette, l'épanouissement d'une longue et intense vie. Ses espoirs et ses désirs, tant il les sentait vastes, pour rester dans le vague, ne s'en déployaient pas moins avec une fougue illimitée. Quel plaisir il éprouvait à se retrouver lào «ntre bons compagnons,
et à voir tous les visages refléter cette même expression de gaieté un peu grosse qu'éprouvent les hommes échappant, pour un temps d'escapade, à la servitude mondaine ou aux exigences féminines!
Il les examinait tous à tour de rôle, avec une sympathie où sa cordialité naturelle s'avivait d'une bienveillance venue de l'occasion et de la minute. Il regarda même M. Darlay sans répugnance, résista à l'envie de trouver trop smart et trop neuf son costume sorti de chez un grand tailleur anglais : un complet vert mousse, tout en martingales et en poches, que rehaussaient un petit chapeau à plume de coq de bruyère et des bandes molletières kaki.
Combien lui plaisaient mieux le vêtement de velours marron à côtes usagé, les gros souliers et la casquette de M. Dussaulles! Le négligé rustique de M. Ouvrart donnait à sa figure peut-être plus de vulgarité, mais aussi une expression de bonhomie franche très sympathique. Débarrassé du souci de poser, M. de Jeunesse, en a homespun M roux sombre, se tenait droit par habitude et correct avec le sourire. La figure de Doudou était charmante; elle trahissait un orgueil ému, car c'était la première fois qu'il allait au sanglier. Jacques, bien que froid à son ordinaire, ébau* chait de temps à autre un demi-sourire que Claude aurait voulu voir se fendre jusqu'aux oreilles ; pris d'une tendresse folâtre, il avait envie de saisir son frère par le col de sa chemise de flanelle.
d'un vilain g^ris ouvrier, de le secouer et de lui dire : « Mais déride-toi donc une bonne fois, sacrebleu! Nous sommes entre nous, on va tirer la {jrosse bête : c'est enivrant ! »
Il rencontra le regard de Pombasle et se sentit vraiment privilé(]ié, favorisé de la chance et des dieux. Reconnaissant à tous de ce qu'on ne semblait pas lui en vouloir de son bonheur, il savait à Pombasle plus g^ré qu'à un autre, et pour cause! Vive l'amitié ainsi comprise, quelle belle et bonne chose 1 Ce vieux Guy ! Il lui frappa cavalièrement SUT la cuisse» comme au mess, jadis.
— Hein, ça va!
— « Tu parles ! »
A ce moment-là, Claude ni aucun des autres n'auraient troqué, il en était sûr, les heures qu'ils ailaient vivre pour le flirt le plus éthéré ou le plus positif, avec la plus exquise des femmes demeurées au château. Cependant le souvenir d'Antoinette se mêlait constamment pour l'aiguiser à son ravissement. Quelle jolie surprise elle lui avait faite d'apparaître derrière Aline, dans la salle à manger où l'on venait d'expédier les œufs au bacon avec une tasse de thé ou de café, — Robert, lui, avalait une soupe campagnarde aux légumes. Fraîche comme le ciel, gaie et rieuse, Antoinette, debout sur le perron dans son déshabillé bleu lavande, avait été la dernière vision délicieuse de Claude, avant que le break tournât dans l'allée des sycomores.
Mais une autre furtive et insaisissable impres-
sion avait précédé celle-ci. En traversant la covir pour assister au départ des chiens, les six griffons vendéens à robe blanche tachée noir et jaune, déjà juchés dans la charrette anglaise et emmenés par Hector, le fils du garde, géant blond qui servait de piqueur, Claude avait entendu au-dessus de sa tête un bruit léger d'espagnolette, aperçu une main blanche entr'ouvrant les volets et soupçonné la présence de Mlle de la Hodde. Il avait salué. Une ombre, car à peine avait-il eu le temps de discerner plus, lui avait rendu son salut en s'éclipsant. Il ne lui était donc pas tout à fait indifférent? Il se rappelait l'expression inquiète, bientôt contenue, qu'elle avait laissée percer sur une allusion au danger possible, ce danger qu'Antoinette, moins sensible, — et il l'en approuvait, — n'avait même pas paru soupçonner.
On arriva à la ferme des Bourres que dénonçait à l'avance son odeur de purin et de bassecour. Thibal vint recevoir o la compagnie » et proposa a la petite croûte » arrosée d'un verre devin blanc; on l'eût désobligé en refusant. S' femme, commère aux larges hanches et à la têtf de cheval, avait déjà, dans la cuisine où pétillaient des fagots, disposé les verres sur la table de bois blanc.
Une longue horloge à gaine, de son balancier en disque égrenait l'heure. Thibal était un vieil homme rougeaud, noueux comme un cep, avec des cheveux gris. Il dit à Claude, et une gaieté brida ses petits yeux vairons :
— A votre santé, m'sieur Claude! Et à toute la société! J'ai bien de l'agrément à vous voir, m'sieur Claude; vous allez nous faire mang^er du ragot, je vois ça! C'est viande de haut goût! Et pensez que nos pauvres récoltes n'en mènent pas large, avec ces sangliers de malheur!
Il regarda Jacques avec un souci d'hospitalité, mais ne trouva rien à lui dire, sinon :
— Et vous v'ià aussi dans nos pays, monsieur? Pour le a patron » , m'sieur Robert, comme il
l'appelait, sa Familiarité rusée savait observer les distances; aussi lui dit-il avec un respect enjoué la phrase qui lui servait toujours en de telles circonstances :
— Il faudra que ces messieurs et vous, m'sieur Robert, soyez indulgents pour le déjeuner. On n'a point les ressources de la ville. Mais Mathurine vous fera pour midi et demi une bonne omelette au lard, des poulets en fricassée, et ce serait bien malheureux s'il ne restait pas un peu de cochon de Tan dernier dans le saloir pour assaisonner au moins la salade. Quant à ce qui est du vin, c'est pas le même, bien sûr, qu'à Belles- Feuilles; mais il se laisse boire quand même, pas vrai, messieurs?
Par la l^nêtre, Claude vit arriver deux chasseurs sans apparat, visages broussailleux, l'air rustre; c'était, accompagné d'un ami, M. Roynot et son fameux chien, bâtard informe et corniaud. A peine avaient-ils joint le reste des chasseurs qu'Hector retint à pleines mains les chiens cou-
plés deux par deux; ils venaient de reconnaître le garde, qui arrivait au rapport après avoir fait le bois, tenant en laisse son limier, bête hors ligne, muette et expressive.
Tricot, petit homme brun, d'allure militaire, le pantalon dans les bottes, avait un nez de tapir et des regards aigus ; il était sans égal pour relever les empreintes des sangliers, revenus se bauger après leur nuit en plaine. M. Dussaulles, précédant les chasseurs, s'avança vers le garde qui à trois pas fit halte, raide, et se découvrit. On se pressait anxieux. Quelle serait la rentrée du matin? Par ce temps sec, dans Fherbe et les feuilles foulées qui rendaient la piste difficile, aurait-il réussi à recouper la bête, ou les bêtes?
Claude à présent se dissimule derrière un vieil i orme moussu, à quelque distance de l'endroit où j M. Dussaulles, qui dirige la chasse et en a la responsabilité, l'a placé. Il sera mieux là que dans la coulée, pour tirer. La forêt exhale son âme de bois mouillé, d'humus en travail et de feuilles l[ pourrissantes; à sa gauche, des fougères tordent leurs palmes brûlées, devant lui des gouttes de j rosée emperlent des bruyères dont le mauve s'éteint. Une cépée de hêtres à droite étend ses rameaux bas sur un amas de feuilles en copeaux fauves; à sa gauche, la futaie épaissit ses taillis. Bon poste, les sangliers y passent presque toujours. Tricot a annoncé un solitaire de deux cents kilos.
Si la bête blessée prend « le ferme » , Claude ira Tachever. Robert, par ég^ard pour ses hôtes, a désigné d*abord Pombasle, mais celui-ci a vu un regret si enfantin dans les yeux de son ami qu'il a dit — et ça, c'est gentil de sa part :
— Non, pas moi, vous voyez bien que Claude en meurt d'envie.
Et devant ses protestations, il ajoutait :
— Eh bien, tirons au sort!
Claude prit dans son gousset une pièce d'un franc, toute neuve. Pile pour le perdant! La pièce retombait, montrant la petite semeuse de Roty : Claude a gagné. \
Les chasseurs sont espacés : l'enceinte n'est j ni trop étroite ni trop large; à sa gauche, Ouvrart qu'il ne voit pas; à sa droite, M. de Jen- i nesse dont il distingue par moment la tache roux I sombre. Paul Darlay n'est pas à craindre : Ro- j bert l'a placé à l'écart, et il a gardé Doudou avec lui, ce qui mortifie le jeune homme, mais on ne j ( saurait être trop prudent. Les chiens donnent de ! [ la voix. Tricot en a amené une cordée de quatre, f. les autres sont en réserve avec le chien de ^ M. Roynot, au cas d'une seconde attaque. Tricot i j, a dû conduire les chiens aussi près que possible [ du fourré, avant de les lâcher d'un coup. Les j |, voix se rapprochent, puis s'éloignent. j]
Claude passe par toutes les violences du désir et de l'attente. Pourvu que le sanglier arrive en y trombe, sans prendre le temps de le voir ou de ! ^ le sentir : la méfiance et le flair de ces animaux j ,„
sont prodigieux, il le sait; un coup de feu qui n*est pas envoyé à temps ne se retrouve pas, et telle bête lancée à fond obliquera avec une souplesse imprévue... Il serre entre ses doig^ son fusil à trois coups, calibre 12, un peu lourd mais bien en main; ses cartouches, il les fait lui-mêma ; il a chargé soig^neusement les canons : coup droit, douze chevrotines, coup gauche, trois lingots Bailly liés par une ficelle, et pour le canon rayé une balle blindée. Avec cela!... Ce n'est pas de trop! Un sanglier blessé a la vie dure. Ah! la chasse se rapproche; comment la bête va-t-elle se présenter?
« Si je la tire en tête, je viserai haut; si c'est en flanc, au cou, pas de temps à perdre. » Le cœur commença à lui battre. L'heure, le décor, la transparence de l'air, tout fut pour lui d'une saveur magnifique ; immobile, de peur qu'une branche morte ne craquât sous son pied, il percevait, par l'acuité surexcitée de ses sens, tous les bruits du silence, tous les parfums âcres ou fades de la terre : l'odeur de la mousse humide qui tapissait les racines, plus loin le relent de cave de petits champignons à ombrelle jaunâtre. Les chiens aboient de plus belle; cette fois, c'est dans sa direction que Claude entend venir le sanglier à toute allure. La splendeur du jour complètement clair à présent, les cimes nues des hêtres nimbés de soleil, des ormes encore feuillus qu'une brise fraîche agite, les taillis épais •ur la gauche qu'à chaque instant il s'attend à
voir bouger, tout concourt à Tangoisse exquise de ce suprême moment où énergie, adresse, 1 s vertus de l'homme primitif se concentrent dans le lent mouvement qui hausse le fusil, va épauler...
Le vacarme arrive sur lui, un bruit de branches cassées et de buissons foulés ; un galop de fuite fonce, un coup de fusil part : Ouvrart a tiré et manqué. Vingt secondes, dix secondes!... Le sanglier débouche, franchit d'un saut la coulée, Claude a lâché son coup. Touché! Car h\ bête a fléchi, puis disparu à travers la cépée; les chiens passent au galop, dans le sillage d'odeur forte que laisse le blessé. Claude tressaille de tout son corps. Quelqu'un, qu'il n'a pas entendu venir, le touche au bras.
— Manqué, n'est-ce pas?
C'est M. Darlay qui, courtois, semble le plaindre avec un rien de jovial au coin des lèvres.
— M. de Jeunesse n'a pas tiré, ajoute-t-il; il l'avait beau, pourtant.
Claude répond, brusque :
— Qu'est-ce que vous faites là? On ne quitte pas son poste !
Il prend subitement en grippe ce fâcheux qui a dû lui porter la guigne, ridicule avec son costume d'opéra-comique et son couteau de veneur au côté. Bon pour courir avec un équipage; mais ici, avec de francs piétons qui ne calment pas au couteau l'animal, mais le servent d'une balle î
— M. de Jeunesse n'a pas tiré, répète M. Dar-
L'AUTHE LUMIÈRE
lay satisfait. On peut être très brave et hésiter; les nerfs, ça s'est vu... Moi, j'avais des crampes atroces; alors j'ai cherché votre frère pour le prier de me masser le mollet; par bonheur, ça m'a passé en marchant.
— Eh bien! ne restez pas là, intima Claude, nous ne sômmes pas ici pour bavarder.
$on regard impérieux dompta momentanément M. Darlay, qui parlait de nerfs, alors que les siens, visiblement... Il était pâle, en effet, et contenait mal une envie de rire nerveuse et stupide qui irrita Claude.
— Retirez-vous, ordonna-t-il.
Il ne se consolait pas... Brûler sa cartouche ainsi! A-t-on jamais vu un sanglier filer sans casse entre les chevrotines? Non, il en tenait! Il n'irait pas loin! Eh! la preuve! Il avait dû s'acculer contre un arbre, prendre le ferme; rien que les abois changés des chiens, leurs voix plus graves, plus pathétiques le criaient! Allons, Claude aurait l'honneur du second coup, le bon, celui-là !
Il se retourna et vit M. Darlay assis par terre en train de se frictionner la jambe, la figure tordue par la douleur, ce qui l'enlaidissait singulièrement.
— Maudite crampe, elle me reprend! Ne me quittez pas, où allez-vous?
— Achever la bête avant qu'elle n'ait éventré les chiens; où voulez-vous que j'aille?
— Oh! je voudrais tant vous accompagner!
— Ne bougez pas, gronda Claude exaspéré; sur votre vie, ne bougez pas !
Et il se jeta dans la cépée ; impossible d'aller droit, il devait prendre le dessous du vent, éviter tout bruit, sonder prudemment les taillis; cela prit du temps : il éprouvait maintenant une fièvre et son impatience avait quelque chose de frémissant. « Quel idiot! A-t-on jamais vu! » répétait-il tout bas. Il dut se courber, se glisser, ramper parfois; des ronces raccrochaient au passage, le jour semblait s'être obscurci dans l'épaisseur des troncs... Est-ce lui qui verra le premier le sanglier? Est-ce le sanglier qui d'abord fondra sur lui?... Les voix des chiens montent plus hautes, à coups de gueule saccadés hurlent la rage et la douleur. On voit les branches remuer, il sent à nouveau l'odeur fauve... Il se hausse et aperçoit un chien gisant le sternum ouvert, un autre qui perd ses entrailles, et, tenant tête, énorme, hérissé, sanglant, le sanglier qui darde furieusement son petit œil rougeâtre, charge de droite et de gauche les deux chiens restants qui s'efforcent de l'empoigner aux écoutes. Le sanglier a vu Claude qui épaule; les chiens, devant un terrible claquement de dents, reculent. Claude en profite : sous la décharge la bête tombe sur les reins, touchée mais non à mort; elle se relève, gratte une ou deux fois le sol du pied; c'est la charge! Claude, cette fois, vise juste, la balle blindée! Le monstre s'écroule.
Mais il n'a pas le temps de jouir de sa victoire;
une explosion fracassante retentit. Sans qu'il sache comment, pourquoi, il se trouve couché sur le sol, étourdi, assommé; tout est noir devant lui, autour de lui, en lui; il sent la puanteur du carnage, ses ongles s'enfoncent dans la terre grasse, il entend le râle expirant du chien; un liquide tiède coule sur sa figure. Où est la forêt, où est le ciel, où est le jour?... Pourquoi tout est-il noir, si noir?...
M. Ouvrart, entendant des appels stridents, accourut le premier. Debout devant Claude, dont le visage n'était que sang, M. Darlay, vert, flageolant, l'air ivre, en l'apercevant cessa de crier et fut pris d'un tremblement convulsif :
— Ce n'est pas moi ! Ce n'est pas moi ! . . .
M. Ouvrart, à genoux, soulevait la tête de Claude.
— Mon ami, m*entendez-vous?
Claude ne répondit pas; sa tête se renversa, lourde. M. de Jeunesse, essoufflé, criait de loin :
— Qui est-ce qui a appelé?
— C'est moi, dit Darlay, tournant vers lui des yeux de noyé ; j'ai eu une telle émotion en le voyant comme ça !
— Mais qui a tiré? insista M. de Jeunesse.
Découvrant tout à coup Taffreux tableau, il iievint pâle et fit :
— Ah ! mon Dieu !
— Essayons de le ranimer, dit M. Ouvrart, levant une bonne figpure bouleversée ; de l'air, 6tezlui sa cravate î
Avec un mouchoir blanc, il étancha de son mieux les deux plaies qui traversaient les tempes de Claude. A cette vue, M. de Jeunesse, encore plus blême, répéta :
— Ah! mon Dieu! Attendez, j'ai des sels anglais .
S'agenouillant de l'autre côté, il porta le flacon sous les narines du blessé, cependant qu'Ouvrart criait à Darlay r
— Mais cornez, que diable, vous avez une trompe! Gourez chercher du renfort! ... Non, il ne re-prend pas connaissance...
M. Darlay s'assit sur une souche et, piteux, gémit :
— Voilà ma crampe qui revient; oh! que je souffre, aïe!...
Des branches craquèrent. C'était Tricot; il comprit tout de suite .
— Quel est le f . . . maladroit qui a fait ce couplà?
Irrité à voir le massacre des deux meilleurs chiens, jugeant que les deux autres avaient assez foulé la bête morte qu'ils secouaient et mordaient frénétiquement, il les saisit rudement par la peau du cou.
L'AUTRE LUMIÈ^RE
— Arrière, Bastogne ! Arrière, Royal! C'est fini, la fête!... Ah! bien, quand monsieur Robert va voir ça !.. .
Il foudroya de son mépris M. Darlay :
— Donnez-moi votre fusil que je le décharge, monsieur, c'est assez d'un malheur pour aujourd'hui.
Horriblement humilié, M. Darlay ne résista point. Retirant, après la cartouche intacte, la cartouche noircie, le garde hocha la tête et la montra comme pièce à conviction aux deux autres chasseurs.
— Pas besoin de chercher! Voilà l'explication!
Et il rendit à M. Darlay son arme maintenant inôffensive.
M. Dussaulles suivi de Doudou accourait, rouge comme s'il allait avoir une congestion, et avec une angoisse qui saisit les assistants :
— Claude, mon petit!
Il se jeta sur lui, ta ta le front, les mains, appuya sa tête sur la poitrine :
— On l'a tué! Claude! Réponds!... Le cœur ne bat plus!
Et il se mit à crier :
— Un médecin! Appelez monsieur Jacques, vite! Vite!
— Ils sont à l'autre bout du bois! m'sieu Robert; m'est avis que, mort ou vif, il vaudrait mieux le transporter tout de suite à la ferme.
— Oui, c'est cela...
Et M. Dussaulles, se relevant, toisa soupçoniieusement les trois chasseurs avec un tel regard que Jennesse baissa les yeux, qu'Ouvrart ouvrit la bouche pour se disculper, tandis que M. Darlay demeurait anéanti sur l'herbe, la tête dans aes mains.
Le g^arde, d'un pouce dédaig^neux par-dessus son épaule, le désigna. M. Dussaulles poussa un cri sauvage :
— Vous ! c'est vous ! Mais comment étiez-vous là, d'abord? Expliquez- vous, c'est insensé!
M. Darlay bafouilla, les bras au ciel et d'un air lamentable :
— Je n'y comprends rien, je ne sais plus, je vous jure ; je voulais, je voulais. . .
Impossible d'en obtenir plus. M. Ouvrart le toisait avec une moue de pitié dégoûtée, M. dé Jennesse, qui reprenait ses esprits, se loua de i'émotion qui l'avait empêché de tirer.
M. Dussaulles regarda sévèrement Doudou qui se mouchait.
— Nous tirerons cela au clair, grommela-t-il. Tricot, courez chercher un matelas, ramenez du monde !
Il se pencha sur Claude et de grosses larmes coulèrent sur ses joues.
— Ce n*est pas possible, répéta-t-il, ce n'est pas possible !
M. Ouvrart, qui venait d'étancher à nouveau les trous ruisselants de ^ang, et qui interrogeait le pauvre visage creusé et livide, entendit un
lia
vague soupir; il se pencha à l'oreille de M. Dussaulles :
— Reg^ardez, il respire, il vit!
— Mais oui. Claude, Claude!
Une voix étouffée, lointaine et lasse demanda :
— Qui parle?
— C'est moi, Robert... Nous sommes là.
— Qui ça? Je ne vois rien.
Il venait de sortir de son évanouissement, il ne savait s'il était éveillé ou s'il rêvait encore. Ne se sentait-il pas dans les mêmes limbes que cette nuit, avec la même sensation pesante de catastrophe, avec la certitude que le temps s'était arrêté et que l'espace ne l'enveloppait plus comme auparavant; nulle perspective, nul recul, nul éloignement; sans qu'il pût évaluer depuis quand un mur noir et opaque touchait sa face à l'écraser, il lui semblait qu'il allait au moindre geste s'y heurter ; mais ce g^este même, il ne pouvait le faire. Il se retrouvait comme cette nuit, — peut-être persistait-elle encore? — livré à un cauchemar dont il eût voulu s'éveiller, dont il lui semblait qu'il allait s'éveiller, mais sans qu'il lui fût possible de soulever ses paupières.
— Ce n'est rien, tu es tombé, rien de grave! Claude reconnut la voix de DussauUes, celle
voix tremblait; il dit vaguement, car sa lucidité demeurait confuse ; mais ce fut assez pour ébaucher les premiers linéaments de sa connaissance à venir et fixer son attention :
— Ah ! c'est vous, Robert, qu'est-ce qui m'est arrivé?
— Nous allons te transporter, à moins que tu ne puisses marcher.
Claude eut un sourire étonné et plaintif, il se tut; sous son haut de visage inexpressif souillé de sang, sa bouche s'arquait dans un effort de réflexion.
Effrayé, Ouvrart demanda :
— Vous souffrez beaucoup?
La réponse ne vint pas tout de suite, comme si elle traversait une longue distance avant d'at- * teindre sa pensée.
— Oui, très mal... la tête... Faible!
On entendit un sanglot hystérique; M. Darlay se dressait brusquement, on craignit qu'il ne vînt s'abattre sur Claude et mendier son pardon. Ouvrart et M. DussauUes le repoussèrent :
— Pas d'histoires, hein, dit le premier rudement.
— Éloignez- vous, supplia le second... vous voyez, nous avons besoin de tout notre sangfroid!
M. Darlay se tint coi avec un grand geste d'impuissance. L'injustice de son mauvais sortie f, confondait plus que ne le désolait son réel regret.
Les deux autres dévisagèrent Claude, puis se regardèrent : non, il n'avait pas paru entendre, d'ailleurs ils parlaient bas. Pourtant, il avait compris qu'on lui cachait quelque chose. Il s'ef-
forçait depuis quelques secondes de tendre tout ce qui lui restait d'acuité pour saisir le sens, interpréter le son des mots. Il soupira :
— Pourquoi chuchotiez-vous?
M. Dussaulles inventa, avec une rondeur bourrue qui faisait mal à entendre :
— Nous?... Ah! oui, c'est Jeunesse qui cherchait sa blag^ue à tabac; tu sais, Jennesse, il ne peut pas se passer de fumer!
Claude ne sourit pas; et cependant ce qui détendit son visage pouvait, à la rigueur, y ressembler ; il dit :
— Ah? qu'est-ce que ça sent donc? On dirait que.. .
On remarqua mieux alors le fumet sauvag^e du solitaire aplati, l'odeur d'entrailles du ehien mort.
Claude, instruit par ces acres effluves, risqua son premier g^este, étendit la main, rencontra la terre gérasse; et tout à coup la forêt exhala pour lui son g^rand souffle de bois mouillé, de champignons, de mousse; peu à peu il s'orientait : la cépée, les ronces, les chiens, le sanglier... Ses deux coups de fusil ; il n'identifia pas le troisième qui avait suivi en un éclair :
— J'étais au ferme, n'est-ce pas, j'ai tiré... mais, pourquoi?...
— Ne parle pas, dit M. Dussaulles, ne te fatigue pas. Aidez-moi... Nous allons le soulever!...
Claude reconnut sur son visage l'haleine un peu forte de son beau-frère, et sous sa main le
îl8 L'AUTRE LUMIÈRE
drap du veston pelucheux d'Ouvrart. Gomme il essayait de se mettre debout, ses jambes se dérobèrent sous lui et il perdit à nouveau connaissance .
Après ce trou d'ombre, il se sent bercé mollement comme sur un pont de bateau. Sans doute il rêve encore... Le vent s'est levé, il le sent qui lui entre dans le cou, qui bruit dans les cimes... Non, ce n'est pas la mer, c'est encore la forêt; des pas tintent sur le sol, lourds et flous. Un silence l'enveloppe qu'il sent protecteur mais qu'il devine menaçant, car pourquoi se taire comme si on portait un mort? Il vit cependant. Mais pourquoi sur son front, sur sa face, toujours ce poids du mur?
Est-ce qu'il n'y a pas un ling^e sur ses yeux?... Il a soif. Il n'est ni très malheureux ni très heureux... Il flotte dans ces limbes qui précèdent le sommeil ou qui annoncent le réveil. Il a dû lui arriver quelque chose de désastreux. Quoi? Il n'en sait rien... Et c'est la seule chose qui l'intéresse... Quatre hommes le portent^ puisqu'il est sur un matelas et que ce matelas a quatre coins... Ne lui parlait-on pas tout à l'heure? Si! Il y avait là Robert, Ouvrart et... ah! oui : Jeunesse; ce pourrait bien être Hector qui tient la droite, Hector d'ordinaire sent le chien, en bon valet de chenil; et l'autre?... L'autre!... Après tout, qu'importe? Claude admet qu'il va peutêtre mourir. Sait-on' jamais?. .. Cette idée ne l'accable ni le désole... Une sorte de nécessité
morne, d'acceptation forcée, s'impose à sa volonté... Il sombre en un vague bizarre... Il ne pense à rien de précis... C'est la détente, l'engourdissement. . .
Un cahot involontaire le réveille... De nouveau on parle bas... Il a eu l'impression que celui qui le portait à sa gauche venait de lever brusquement le bras et de l'abaisser... On le dépose sur le sol doucement, bien doucement... Il croit deviner qu'il y a là des gens; des pas s'éloignent, un groupe doit se former à l'écart...
M. Dussaulles avait, en effet, d'un geste de commandement impérieux, réprimé les questions que Pombasle, Jacques, M. Roynot et son ami, rencontrés à la sortie du bois, allaient lui crier...
Il les entraîne vivement, les met au courant, et alors, avant que l'on ait le temps d'intervenir, on voit Pombasle se transfigurer ; une colère de meurtre passe dans ses yeux, il aperçoit M. Darlay qui à quelques mètres en arrière, comme un ( bien boiteux, suit le convoi : en cinq cnjainbéc^; (ie géant, Pombasle est sur lui, et, le visage tout contre le sien, il le saisit aux épaules, le secoue à lui faire perdre le souffle, en lui crachant ces mots saccadés :
— Bandit! Gourde! Crétin! Tu ne pouvais pas rester chez toi! Après ton accident à Percenoir! . . . Quand on ne sait pas tenir un fusil, on se contente d'une seringue!...
Et peut-être l'aurai t-il étranglé, si M. Dussaulles n'était intervenu avec autorité ;
— Lâchez-le, Pombasle, c'est mon hôteî
— Qu'il aille se faire pendre ailleurs, mais que je ne le voie plus!
— Taisez-vous donc, implore Jennesse, Claude peut entendre !
Pombasle, secoué d'une émotion déchirante, ' lâcha l'infortuné qui porta la main à son cœur, et dit par un effort misérable de dignité :
— Je proteste, messieurs, je proteste... Ouvrart l'emmenait, et ce fut lui qui eut le ^
triste mérite de confesser Darlay et de lui arra- i cher, bribepar bribe, la vérité : c'est-à-dire tout ce qu'a d'incompréhensible et de stupide l'accident, dans son imprévu fatal. Darlay, sitôt sa crampe passée, avait suivi Claude par une impulsion irrésistible : envie de le secourir ou plutôt d'en être secouru. Il l'avait perdu de vue dans les fourrés, et se guidant sur la voix des chiens, il était arrivé à quelque distance du combat. Il avait cru voir une forme sombre. Son coup était parti, lî avait tiré sans même s'en rendre compte.
Cependant Jacques bouleversé, semblait-il, pour la première fois de sa vie, son aride visage pétri d'une émotion douloureuse, avait couru à son frère, lui parlait avec une tendresse qui fit jiial à Claude parce qu'il la jugea révélatrice.
— Qu'est-ce qui se passe? demanda-t-il. C'est Pombasle, hein? Il s'attrape avec Darlay?
Il se retrouvait un cerveau qui comprenait, sentait. Il murmura :
— Il a le fusil malheureux, décidément!
— Mais non, qu'est-ce que tu vas croire?
— Oh ! je me retrouve, j'y suis à présent. Oui, sur mon dernier coup, sitôt le sanglier abattu... j'ai reçu la charge en plein. Ah! il ne m'a pas raté... Ne dis pas non!... — Il s'irrita : — Je veux bien avoir la figure emportée, mais non pas qu'on me cache la vérité!
Il entendit un pas ferme, reconnut la main osseuse qui soudain étreignait la sienne.
— Mon pauvre vieux, répéta Pombasle, mon pauvre vieux!
Et il ne trouvait que cela à dire.
— C'est Darlay?
Pombasle, sur un signe de Jacques, ne sut que répondre. Claude murmura :
— Comme c'est bête... Nous avons l'air de jouer à colin-maillard; et qu'est-ce que vous voulez que ça me fasse que ce soit ce Darlay ou un autre?
Un grognement sourd de Pombasle le renseigna.
— C'est drôle... J'avais eu une sorte de pressentiment... Ah! Vous m'emportez encore!... Où allons-nous?... Oh! ici ou là... A présent, j'ai mon compte ! . . .
Et il s'écoula un très long moment pendant lequel, le visage durci, il ne desserra pas les dents .
Le cortège lugubre aux pas plus nombreux s'essaime ; à une croisée de chemins que marque une croix de fer, M. Roynot prend congé; mais
auparavant, il a donné la main à Claude, une main épaisse et velue. Il reste couvert, mais, dans sa face broussailleuse, on peut voir un attendrissement de vieux chasseur envers Je jeune qui n'ira plus au bois.
— • C'est M. Roynot qui te dit adieu, explique M. DussauUes.
Roynot secoue la tête, il ne sait pas faire dé phrases, sa main reprend plus fort celle de Claude et il s'en va avec son ami, tous deux du même pas traînant; le chien informe les suit.
Rien n'échappe à Claude : ni la compassion de cet homme, ni le silence gêné de son camarade. 11 se convainc qu'il est très bas. Une odeur de purin lui arrive qu'il reconnaît : l'air qu'il respire n'est plus le même, c'est un air clos de maison : il sait qu'il est dans la ferme. On l'a déposé sur la grande table. D'ailleurs les exclamations de Thibal et de sa femme l'auraient renseig^né. On lui lave le visage, on le palpe avec des précautions infinies, il demande :
— C'est toi, frère? Tu as débouché un flacon d'iode?
Jacques répond :
— C'est moi, je te fais un pansement sommaire.
Il y a dans le coffre du break une petite pharmacie de précaution que M. DussauUes vient de retirer. Il a prié tout le monde de rester dans la cour. Pombasle seul e«t admis, qui murmure avec une bonne voix de caserne :
L*AUTHE LUMIÈRE
— Ça va aller mieux, mon poteau, ne t'en fais pas!
Et il louche affreusement, parce qu'il résiste mal à une envie de pleurer : si seulement, pour le soulager, on lui avait permis d'assommer M. Darlay!
M. Dussaulles, du doigt, l'appelle dehors.
— Rendez-moi le service de prendre la charrette anglaise ; Trilby trotte vite ; vous irez prévenir ma femme et aussi Mlle Antoinette, sans trop l'alarmer. Qu'elles ne viennent pas, surtout! Et faites appeler de suite le docteur Coudrier. Nous allons ramener Claude dans le break au pas.
Il ajouta :
— Jacques craint que son frère ne reste aveugle...
— Mais alors?...
— Il faut d'urgence appeler en consultation un grand spécialiste; il m'a indiqué le docteur Pox, des Quinze-Vingts, ou Brissage. Courez avec votre auto à la poste de Chaizy, télégraphiez, téléphonez !
— Mieux, dit Pombasle, je filerai à Paris, je vous en ramènerai toujours un.
Déjà il escaladait le marchepied, empoignait les rênes, le fouet, et tournait court hors du portail.
Le calvaire de Claude obtient un répit. Il ne subira plus le supplice d'être voituré, transporté
comme une chose. Il est à Belles-Feuilles, dans son lit; il a fait mine de dormir pour être un peu seul, et, malg^ré l'horreur sourde que lui cause son infortune, c'est une sorte de repos.
Ce qui devait être dit a été dit, ce qui devait être fait a été fait : il n'a plus à entendre les paroles maladroites ou trop zélées d'une pitié qui, sincère, l'énervé, et, importune, l'obsède. Il échappe pour un moment à la mainmise compatissante de ceux qu'il aime le mieux. Tant de sensations bousculées, pressées en un si court laps de temps! Se peut-il? Il n'est encore qu'à aujourd'hui, alors qu'hier, pas même hier, ce matin lui semble dépendre d'une autre vie passée et lointaine déjà, ce matin où il était un homme comme tous les autres, où il vivait, res-, pirait, voyait!
0 Oh! songe-t-il, il ne faut pas se faire d'illusions. Rien n'a dissipé d'une vague, de la plus vag^ue éclaircie encore, ce noir profond où je plonge, où je descends, ce noir d'abîme, si lourd et si léger, qui fait du jour la nuit et fera de la nuit un double bandeau. Le cartel vient de sonner quatre heures seulement... Serait-ce possible que je doive continuer toute mon existence ainsi? Non! non!... Si je pouvais voir, pendant une minute, une minute seulement!... »
Resterait-il aveugle? L'accident était-il de ceux qui pardonnent? Ah! savoir, savoir!...
Il devrait, à force de patience et de ruse, découvrir ce qu'on ne lui dirait point. Comment lui
viendrait raccablante certitude? L*arracherait-il à la faiblesse émue de sa sœur, à la franchise grave de Jacques? Pourquoi chacun semblait-il tenir à écarter de lui cette idée fixe, prolong^eaitil un silence inquiétant? Il avait interrogée son frère, et son frère, médecin, n'avait pas répondu; il avait brusqué l'aveu du docteur Coudrier, et celui-ci d'éluder : « Troubles de la vue..., passagers, hum! hum!... Une double menace de décollement de la rétine, mais avec des soins!... »
Ce qu'il savait d'à peu près certain, c'est que sa vie n'était pas menacée, sauf complications improbables, et que, quelques millimètres à côté, la balle lui traversait la cervelle. Un miracle qu'il fût vivant!... C'était, dans sa catastrophe, une chance inespérée.
Mais que lui importait, s'il restait aveugle?
Claude cherche les indices : comme un juge d'instruction, il groupe les plus petites nuances. Tout s'est gravé, en lui, comme par l'eau-forte après la pointe du burin : l'effusion éplorée et palpitante d'Aline, ses interjections passionnées contre le criminel inconscient, cause de tout! Claude l'entend encore tapoter les oreillers, s'agenouiller pour lui retirer ses brodequins lacés ; c'est elle qui a rejeté sur lui la couverture et aplani le drap. C'est elle qui lui a apporté de la citronnade, elle qui, une heure- bien longue, est restée à son chevet, guettant son souffle et appuyant sur ses yeux sans vie un regard qu'il s'imagine obstiné, scrutateur. L'aurait-elle traité
ainsi, avec cette ardeur maternelle, si elle n*avait pas conscience, elle qui savait, de l'irrémédiable?
Et il est un autre témoig^nage dont le souvenir chaque fois frappe Claude comme un coup de couteau : c'est le cri, en Tapercevant lorsqu'on l'a descendu de voiture,, qu'a poussé Antoinette. Il n'a pas vu le geste tragique dont elle l'a accompagné en se cachant les yeux de ses mains, mais le cri résonnera toujours à ses oreilles.
— Ah! mon Dieu, quelle horreur!
Ce n'était pas du dégoût, non, oh non! et pourtant il y a surpris l'épouvante irrépressible, le sursaut révulsé. Quel aspect offre-t-il donc pour terrifier à ce point une femme?
Il pense : une femme, et non « sa femme « . Car est-ce vrai qu'Antoinette soit sa fiancée, estce vrai qu'elle le fut? Il en est persuadé et cependant il doute; comment concilier cela? Ce saisissement d'àme et de nerfs dont elle n'a pu se défendre laisse en suspens toute assurance trop déterminée à cet égard. Oui, elle lui a engagé sa foi; il l'aime, oui, elle l'aime; mais pourquoi d'abord ne sont-ce pas ses mains de vierge pitoyable qui se sont élancées vers lui? Elles se sont posées sur les siennes et il les a serrées un long instant, mais plus tard, lorsqu'il semblait que la convenance et le maintien d'une situation inchangée leur en fissent une prescription.
Puis, combien il différait, ce contact, de la frêle étreinte d'une autre main, ce soir où l'électricité s'est soudainement éteinte. Comment
expliquer que ces petites mains si vigoureuses et si douces d'Antoiaette, ces mains qui la veille fondaient dans les siennes ) il les sentit privées du mystérieux fluide de communion, plus fiévreuses, plus ardentes, mais moins sûres, et sans qu'il reçût d'elles la sécurité qu'il avait eue à les tenir ces derniers jours. Et s'il ne suspectait pas, — pourquoi l'eût-il fait? — la douleur de la jeune fille, ses sanglots étouffés, ses paroles rapides et frémissantes, pourquoi n'y sentait-il pas cet on ne sait quoi de rassurant qui jaillit d'une âme assez faible pour qu'un malheur la bouleverse, trop vaillante pour qu'il la désagrège?
Le moins qu'il pût inférer, c'est que l'horreur qu'elle avait clamée allait non à lui, mais à son accident? Et cela ne décrétait-il pas, là encore, l'irrémédiable?
Que valait, devant ces deux aveux, témoins éloquents parce qu'involontaires^ la rassurante attitude de l'oncle Adrien et de Robert, plus maitres d'eux, plus assagis? Si fort cependant est le besoin d'espérer dans la plus atroce géhenne que Claude se rattache à ces indications que luimôme déclare les moins probantes. N'a-t-il pas accueilli, avec un soulagement qu*il se reprocherait si son courage pouvait être mis en doute, l'espoir de vivre? Pourquoi ne recouvrerait-il pas la vue, puisqu'elle est indispensable, qu'elle est la condition sine qug, non qui lui permettra de vivre? Ce que Coudrier a dit semble plausible... Et aujourd'hui la science fait de telles merv eilles. :
il est des oculistes incomparables en France, à l'étranger. Si une opération s'imposait, il la subirait sans hésiter : tout, plutôt que de ne plus voir!
Silencieuse, la porte joue et dans Fentre-bâillement quelqu'un se g^lisse. Une voix se fait sucrée pour dire :
— C'est votre infirmière : vous voulez bien? Moi, Olympie.. .
Mlle Heurdelot a réclamé cet office. Chavirée d'émoi, faute de blouse, sur un peignoir elle a croisé un tablier à bavette; son dévouement est acquis à Claude, car elle est par nature l'amie des miséreux, des affligés; on pourrait y voir un de ses plus vrais mérites, si ce n'était chez elle une protestation aigrie contre les bonheurs qu'elle ne partage pas; et puis se rendre utile, c'est assurer la stabilité de son séjour, et même. .. Des possibilités obscures, qu'elle ne veut pas se formuler, naîtront peut-être, propices pour elle, de ce lamentable événement.
Claude, qui ne se soucie pas de soins qu'il n'a pas réclamés, simule le sommeil : elle hésite, le contemple un moment avec un attendrissement complexe et, sans bruit, ressort.
Les drames créent autour d'eux une atmosphère spéciale et des ramifications sensibles. Ils sont,
dans le trantran Journalier, des sortes de fêtes funèbres, où la tristesse suscite une excitation nerveuse, où la proximité du dang^er rétrospectif augmente la saveur de la sécurité présente.
En bousculant la pensée et en charriant l'émotion, ils provoquent, ce qui est le propre du théâtre, la plus puissante des distractions, accrue de ceci, non seulement [qu'on y est spectateur, mais qu'on y participe de sa personne.
Du salon à l'office, que d'entrées, de sorties, que de scènes éparses, de commentaires, de chuchotements !
A l'apitoiement qui se gradue selon le degré d'affection, se joignent la curiosité en éveil, l'attente de répercussions imprévues; les regards se braquent sur la personne qui entre, les oreilles se tendent à une sonnerie d'appel ou aux pas qui se rapprochent. Tout accident détermine une solidarité soudaine où la pitié la plus convaincue ne va pas toute à la victime, et réserve une part qui s'applique, chez chacun, à d'imaginaires similitudes.
Certes, M. Ouvrart plaignait infiniment Claude ; il restait si impressionné que son déjeuner, pourtant 9obre, passa mal; mais il n'avait pu s'empêcher de dire à sa femme avec une pointe d'accent bordelais que la conviction renforçait :
— Hein, vois-tu, si c'était moi qui étais allé au ferme et que cet olibrius m'eût envoyé le paquet !
— Mais aussi, peut-on recevoir des timbrés pareils! s'écriait-elle.
M. de Jennesse, qui, en d'autres occurrences, n'eût su justifier la défaillance qui ne lui avait pas permis de tirer, quand le sanglier parut foncer sur lui, — en réalité, il passait à ving^t mètres, — faisait valoir dans les coins, auprès d'auditeurs complaisants ou sceptiques, soh abstention :
— On ne se méfie jamais trop; on a vu de fantastiques ricochets de chevrotines; et bien que ce pauvre Ghartrain ne fût pas précisément dans ma ligne de tir. . .
Le docteur Coudrier ne pouvait manquer d'exercer sa verve sarcastique : « le cas Darlay » le passionnait. Il en parlait à qui voulait l'entendre, en secouant sa chevelure hirsute :
— Responsabilité atténuée, messieurs, plaiderait un avocat, et mon jeune confrère M. Jacques Ghartrain, en sa qualité de psychiatre, ne me semble pas éloigné de partager cette opinion. Je ia tiens pour fort dangereuse. Elle mène à la négation du libre arbitre : celui-ci est aboulique, celni-là est kleptomane, cet autre dipsomane... Je ne vais pas, remarquez-le bien, jusqu'à nier toute tare névropathique chez le sujet, quoique le garde, ce brave Tricot, me semble avoir prononcé le véritable pronostic en le qualifiant de « f. .. maladroit! » Le certain, c'est qu'à l'heure actuelle le pauvre homme, — c'est M. Darlay que je veux dire, — ne semble pas dans son état normal.
— Où est-il donc, au fait? Personne ne l'a
vu, ni au déjeuner, ni depuis, remarqua Mlle de Kerveuc qui montrait un front courroucé, comme si on lui eût en quelque façon personnelle manqué, et qu'il y eût, dans une telle calamité privée, quelque chose de choquant vis-à-vis d'invités venus à Belles-Feuilles sans méfiance.
Gomment d'ailleurs n'eût-elle pas été violemment remuée, après des fiançailles qui ne lui plaisaient qu'à demi, — ces Ghartrain-Dussaulles sentaient un peu leur roture, — par cette remise en doute de projets auxquels elle se résig^nait à peine?
— Je le crois, parbleu bien, qu'on ne l'a pas revu ! répliquait le docteur Coudrier. M. Darlay n'a pas osé, bien qu'il en mourût d'envie, reparaître au château; il est resté à la ferme où Thibal et Mathurine ont dû lui faire boire du vulnéraire, car il a eu une crise de désespoir tardif, comme s'il comprenait enfin ! Il a fallu lui envoyer son valet de chambre avec une valise d'effets et de linge.
a Ils se sont trouvés tous deux devant le déjeuner préparé pour une dizaine de chasseurs, — je ne sais ce que le second s'est octroyé en second, — mais je dois dire, car je me suis renseigné, — que M. Darlay s'est contenté d'un œuf à la coque et d'une tasse de camomille.
«C'est alors, M. Jacques étant retenu auprès de notre blessé, que je suis allé, moi, sur l'invite pressante du fidèle serviteur de M. Darlay, venu sur la bicyclette du fils Thibal, actuellement au
régiment, — où en étais-je? — ah! oui, je suis allé, dis-je, soigner son maître. Je Tai trouvé très agité, avec des tics bizarres; il secouait la tête ainsi, comme si des mouches le harcelaient. Il me prenait à témoin : — « Docteur, je suis un galant homme! Amédée, mon cousin le ministre, peut le certifier. M. de Pombasle m'a traité avec une dureté injurieuse, je ne puis retourner à Belles- Feuilles tant qu'il ne m'aura pas présenté des excuses. S'il tarde, je vous prierai de vous adjoindre un témoin et de lui demander réparation par les armes. »
— Ah! non, s'écria M. Ouvrart... Par les armes, eh bien, il en a de bonnes!...
« — D'autre part, je compte, répétait-il, présenter mes regrets à M. Ghartrain et mes hommages à Mme Ghartrain-Dussaulles. Je ne puis m'en dispenser... Gomment faire?... » Et, arpentant la cour, il prenait Baptiste à témoin : « — Enfin, vous le savez, vous, Baptiste, que je suis un chasseur sérieux? — Oui, monsieur. — J'ai des actions dans quantité de chasses!... — Oui, monsieur. — J'ai tiré des bêtes autrement difficiles que le sanglier : l'izard, le mouflon! » — Et l'homme, n'ai-je pu réprimer; c'était cruel, mais il m'a regardé sans saisir, car il a continué : « — L'iguane, la gazelle!... »
«Pour faire bref, et son exaltation grandissant, j'ai exigé qu'il se laissât poser une sangsue derrière chaque oreille ; Thibal en a toujours dans un vieux pot à cornichons.
VAUTRE LT3MIÉRE
« Et comme il fallait prendre un parti, je priai M. Jacques de se rendre sur les lieux; seul, il peut dénouer cette situation embarrassante : après tout, c'est son malade. Il Ta amené, qu'il le remporte ! »
On se regarda : ce dernier trait, par sa rosserie, amenait de vagues sourires.
— C'est vrai, dit Mme de Jeunesse avec indig^nation, c'est vrai, — elle avait remplacé sa robe blanche par une robe violet sombre, plus indiquée, — sans la venue de M. Darlay, rien ne serait arrivé.
— Rien n'arriverait, dit M. Coudrier; or, la fatalité qui accable notre charmant ami devait se déclencher à l'heure dite et se produire en vertu d'une série d'enchaînements minuscules où tout était prévu. Le trot des chevaux a ponctué l'heure du rendez-vous; le temps donné à écouter le rapport du garde, le placement des chasseurs, la levée du sanglier, sa fuite plus ou moins rapide, la direction qu'il a prise, la crampe de M. Darlay, — si encore elle avait suffi à le clouer sur place! — votre coup de fusil manqué, cher monsieur Ouvrart, et le vôtre non tiré, cher monsieur de Jeunesse. . .
— Mais Claude non plus n'a. . .
— J'allais le dire : son coup qui blesse et ne tue pas... Il s'engage sous bois; la ronce qui le retarde d'un quart de seconde, l'écart qu'il fait autour d'un tronc d'arbre sont autant de déterminantes sournoises et inéluctables de son destin ;
r hésitation brève qu'il a pu mettre à tirer pour ne pas atteindre les chiens, le complet ardoisé qu'il portait ce jour-là, cible équivoque pour cet impulsif de Darlay, tout, oui, tout a abouti, à travers le plus minutieux engrenage, au déclic formidable du coup irréfléchi qui laissera ce malheureux aveugle ; du moins il y a cent à parier!
Et satisfait de sa démonstration, qui ruinait le libre arbitre affirmé par lui tout à l'heure, il hocha le menton.
— Non, s'écria Mme Ouvrart qui ne pouvait accepter cette réalité désolante, non, ne dites pas cela !
— L'illustre confrère de Paris vous le dira, madame, et alors vous le croirez, répliqua-t-il froidement.
Doudou et Suzanne, revenant du jardin, où nul n'avait surveillé leur libre promenade, épièrent les assistants, mais on ne remarqua pas plus leur rentrée que leur absence. Doudou, boudant un peu Suzette, estima qu'ils auraient bien pu échanger deux ou trois baisers de plus dans cette partie du parc qu'on appelait « le Bosquet d'amour » , et où une Diane aux jambes verdies de lèpre moussue laisse tomber sa draperie et, tournant la tête, semble attendre Endymion vainqueur. Que Suzanne eût beaucoup de chagrin, et qu'elle eût pleuré avant le déjeuner au point d'en avoir les yeux rouges, c'était l'évidence même ; elle adorait son oncle Claude, mais elle adorait aussi son fiancé : la jeunesse, de son prisme mer-
veilleux, colore en tons diaprés et lumineux les pires tristesses, lorsqu'elles n'atteig^nent qu'autrui.
Doudou, lui, avait estimé que c'était là une effroyable tuile tombée sur les Chartrain-Dussaules; il y compatissait dans la mesure de sa sympathie pour Claude, qui était réelle, et parce qu'il tirait de l'aventure une cause d'intérêt k produire : son rôle de témoin, ses émotions propres de chasseur, car il aurait pu, si le sanglier était venu sur lui (il oubliait que M. Dussaulles, coude à coude, le surveillait), faire feu et, abattant l'animal, empêcher l'hécatombe finale.
— Est-ce qu'il n'est pas bientôt l'heure de goûter? demanda-t-il tout bas avec l'exigence excusable d'un appétit creusé par le grand air et l'émotion.
— Mais certainement, reprit Suzanne, rappelée à ses devoirs de maîtresse de maison; je vais m'en occuper.
Pouvait-elle faire que la vie, avec ses nécessités matérielles, ne continuât en dépit de tout?
— Et, suggéra Doudou, nous n'avons pu jouer au tennis; nous n'oserons pas jouer au poker; si on faisait du moins une promenade, ne fût-ce que pour occuper vos hôtes?
— Maman n'y verra aucun inconvénient, je pense. Je vais le lui demander.
Suzanne, à l'office, trouva Joseph en train de préparer mollement les tasses à thé.
— Ah! mademoiselle, soupira-t-il, on n'a plus
L'ADTRE LUMIERE
de cœur à rien depuis ce triste retour de M. Claude; je crois que je ne l'oublierai jamais.
— Oh! oui, c'est désolant, répondit Suzette, dont le minois futé s'allongea.
A Belles-Feuilles, où l'autorité de Mme Ciiartrain-Dussaulîes n'avait pu contrebattre la bienveillante bonhomie de son mari, les serviteurs avaient avec leurs maîtres des rapports moins glacés et plus proches qu'à Paris. S'intéressant de toute leur curiosité, avec leurs sympathies ou antipathies , à l'existence dont ils partageaient en l'assurant l'entretien régulier, leurs réflexions ne différaient pas de celles qui s'exprimaient audessus d'eux; mais leur franchise était plus crue.
Fannette, ayant été la seule autorisée à pénétrer dans la chambre de M. Claude, en tirait une importance qui la consolait un peu de se savoir, en temps habituel, jalousée. Elle donnait des détails, répétait des propos. Son chagrin, pourtant sincère, — mais elle avait déjà vu tant de traverses et tant de deuils, — marquait moins sur sa figure ridée que sur les gros traits bouffis de la cuisinière, ou sur le digne visage de Joseph.
Étienne, le cocher, ne se gênait pas pour dire que, malheur pour malheur, il aurait préféré que cela arrivât à quelqu'un d'autre, fût-ce à M Jacques, moins sympathique à tous; mais on le rabrouait avec vivacité, parce que, ainsi que le fit remarquer Rosa, la femme de chambre, «ça n'était pas des choses à dire, ni môme à penser. »
L'AUTRE LaMIEllE
Mais tout le monde s'était trouvé d'accord pour proclamer que, de toutes les injustices qui pouvaient tomber sur un bon et brave garçon, celle-là était bien, de la part du sort, la plus « canaille » . L'idée de tout ce que M. Claude perdait avec la vue s'exagérant en ces esprits simplistes, ils ne l'eussent pas plaint davantag^e d'être mort. « Pour moi, j'aimerais autant ça, » avait déclaré le jardinier, homme pacifique qui trouvait dans les belles colorations des fleurs des joies muettes et concentrées.
— Et pensez qu'il allait se marier avec Mlle Langre! répétait Fannette.
— Eh bien! qu'est-ce que ça changera? demandait Sophie. Bien sûr que cette belle demoiselle n'aurait pas le cœur de le planter là, ce pauvre malchanceux?
— Ce ne sera tout de même plus la même chose pour l'un et pour l'autre, observait Étienne.
Et les malédictions sincères du service se reportaient sur « le propre à rien, l'assassin à la manque « , ce M. Darlay arrogant qu'aucun n'eût voulu servir pour les plus beaux gages, et qu'on pouvait bien mettre dans le même sac que son valet de chambre, M. Baptiste, aussi prétentieux et insupportable.
— Que deviendra monsieur Claude? avait demandé Rose.
N'ayant jamais vu que dès aveugles pauvres, elle se le représentait incapable de se conduire et presque à la charité d'autrui.
Joseph avait répondu avec une philosophie de métier :
— Il est riche et il a une famille.
— Ça ne lui rendra pas ses yeux, dit Étienne.
— Le pauvre petit gars, soupira Fanaette, dire qu'il me faut assister, vieille comme je suis, à si grande misère !
La femme de chambre, qui était sensible, s'essuyait les yeux.
Suzanne, grimpant quatre à quatre l'escalier et s'élançant dans le couloir, faillit heurter Toncle Adrien.
— Ah! grand parrain, — elle lui donnait ce petit nom, — on va prendre le thé et faire une promenade, voulez-vous être des nôtres?
— Ma petite enfant, répondit doucement Famiral, je ne prends pas de thé qui m'empèclie de dormir, et je préfère rester auprès de Claude. Emmène plutôt Mlle Heurdelot.
— Savez-vous si maman est dans sa chambre?
— Elle est enfermée avec Mlle Langre et s'efforce de la consoler.
— Pauvre Antoinette! Ce qui lui arrive est affreux! Il me semble qu'à sa place, je deviendrais folle !
— Ça ne remédierait à rien, dit M. Abryat^ s' efforçant de sourire.
Sur lui, non plus que sur la vieille Fannette, le chagrin n'avait transformé sensiblement la rigidité du visage, et il avait trop d'empire sur soi pour ne pas s'imposer de demeurer calme.
Aucun pourtant n'éprouvait une pitié plus g^rande, une pitié qui se creuserait chaque jour en son cœur et que seul il ne sentirait pas faiblir. Car si M. Dussaulles s'associait à cette profondeur de sentiments, aimant Claude avec un peu de l'amour paternel qu'il aurait eu pour ses enfants, son ménage, ses terres, ses habitudes l'absorbaient, tandis que M. Abryat, sans personne au monde pour animer un foyer, pouvait plaindre son neveu sans autre préoccupation.
Mlle Heurdelot sortait de chez Claude et emportait un verre vide. Elle se fit prier : vraiment, son devoir... Non, elle n'avait guère envie de lancher ni de se promener! Cependant, entre le silence têtu , presque hostile du blessé et la perspective d'une heure agréable, elle céda, surtout quand l'amiral eut déclaré qu'il la remplacerait.
— Mais, assura-t-elle, c'est bien pour vous faire plaisir!
M. Abryat s'attendait à ce que Suzanne pénétrât derrière lui dans la chambre de Claude, mais elle murmurait :
— Oh ! grand parrain, quelle terrible chose ! . . . Passant sur la pointe des pieds, elle avoua
tout bas :
— C'est si terrifiant de le voir ! . . . Pourtant, elle eût voulu entrer, se rendre
utile, prouver à Claude son dévouement, mais sa petite âme inassouvie de clarté et de joie se reculait, non sans une légère honte, d'une souffrance à laquelle elle ne pouvait rien. Et puis,
Doiidou et les autres l'attendaient. Elle ferait bien de prévenir Mlle de la Hodde. Quant à déranger la douleur d'Antoinette, non! Elle ne saurait trouver que des larmes de compassion comme celles de ce matin ; et cela ne sert à rien d'avoir le nez et les yeux rouges.
Elle éprouva la nécessité d'aller se remettre un rien de poudre, qu'elle enlevait ensuite, sa mère n'aimant pas « ce genre » , mais qui lui veîouterait un peu le teint.
Dans sa chambre, où, après le déjeuner, elle s'était réfugiée pour fuir des présences, des réflexions, des regards dont la tristesse sincère ou de pommande mêlait un alliage irritant à la pureté de sa peine, Mlle de la Hodde s'abandonnait aux réflexions les plus douloureuses.
L'arrivée précipitée de Pombasle ce matin, sa rencontre avec Mme Ghartrain-Dussaulles et Mlle Langre dans l'allée des sycomores, leur groupe consterné, l'exclamation étouffée d'Antoinette et sa fuite vers le château, cette vision dramatique la hantait encore. La conviction du plus grand malheur l'avait précipitée au-devant de Mlle Langre, dont elle avait barré le passage en lui jetant, dans une exclamation haletante :
— Il n'est pas mort?
La rudesse affolée avec laquelle Antoinette la repoussait sans lui répondre l'avait convaincue de l'irréparable. Elle en avait éprouvé un désespoir dont la violence l'eût étonnée si elle eût été en disposition de s'analyser. Mais elle n'y son-
geait guère. Mme Ghartrain-Dussaulles et Pombasle, la rejoignant, avaient dissipé son erreur sans lui laisser d'autre espoir. D'un abîme sans fond, Thérèse de la Hodde s'était alors retrouvée émerger dans la lumière. Il vivait, il vivait! . . .
Entre ces deux extrêmes, il y avait eu place en elle pour un siècle d'agonie. Si on lui avait dit qu'il était étrange qu'elle éprouvât si passionnément le contre-coup d'une catastrophe qui ne la touchait pas, et que sa présence d'invitée et que son amitié pour Suzanne ne justifiaient pas un si vif intérêt envers Claude Ghartrain, elle fût sans doute restée bien surprise, car les sympathies les plus sincères et les plus naturelles, car la pitié trop justifiée à l'égard d'un semblable malheur, n'expliquaient pas en effet qu'elle se désolât ainsi. Mais à ce moment-là elle ne pensait qu'à cela : elle l'avait cru mort et il était vivant!
Il lui semblait que Mlle Langre aurait dû s'en réjouir davantage, tandis qu'elle paraissait n'être sensible qu'à l'affreuse réalité annoncée,, sans ^assez de précautions peut-être, par Pombasle. Cette réalité se présenta seulement alors avec clarté à l'esprit de Mlle de la Hodde; et elle en entrevit l'effroyable signification. L'allégement si fort qui venait de la soulever, la gratitude qu'elle avait failli crier à une Providence miséricordieuse, retombèrent plus lourdement sur elle. Quoi qu'elle attendit des chances heureuses, la vie de Claude restait Incertaine; et quel lamentable avenir s'il demeurait aveugle!
Elîe se répétait ce mot avec insistance, elle eu évoquait les conséquences aveq une intensité hallucinée, et elle ne parvenait cependant pas à comprendre pourquoi le premier g^este d'Antoinette Lan(jre avait été celui d'uu être qui, affolé, essaye de se dérober à son angoisse. A sa place, elle eût voulu en savoir plus; comme elle se fût fait répéter à satiété les moindres et les plus futiles détails pour en faire jaillir une lueur rassurante !
« C'est sa fiancée pourtant, se disait^elle. Elle a le bonheur, cet immense bonheur d'être la femme qu'il aime et qu'il préfère à toutes, celle en qui il a mis sa confiance et sa certitude ! »
Elle ajoutait :
« Il semble, — je me trompe peut-être et ne voudrais pas la juger défavorablement, — qu*elle déplore une infortune qui lui serait propre, comme si c'était elle et non lui qu'a frappé la balle abominable. »
Si elle avait douté, le mot pathétique prononcé par Antoinette comme on descendait M. Chartrain du break, ce mot d'épouvante : « Quelle horreur! » Téclairait sur la différence de leurs sentiments.
Elle revoyait, pour y avoir assisté, pâle et tremblante, blottie dans une embrasure, le transport du jeune homme dans la maison. Si une pudeur ne Tavait retenue, comme elle se serait élancée pour le soutenir, comme elle aurait voulu sentir peser sur elle son épaule défaillante ! Si
elle en avait eu le droit, si les convenances, si rigoureuses pour une jeune fille, n'avaient maîtrisé son instinct, rien ne l'en eût empêchée.
« C'est sa fiancée, se répéta-t-elle, et elle n'a pas aidé M. Robert et M. Ouvrart!... Ah! que leurs visages étaient anxieux et mornes! Elle ne les a pas suivis, elle n'a pas été tout ce temps-là auprès de lui afin que, ne pouvant la voir, du moins il entendît sa voix. »
Elle admettait pourtant que chacun puisse ressentir différemment la douleur. Choyée par la richesse, Antoinette Langre, n'ayant jamais connu que ses caprices, était sans doute moins préparée à souffrir ; car souffrir veut un apprentissage; et de ce que Thérèse avait fait le sien, et durement, en soignant pendant des années sa mère atteinte de consomption, en se vouant ensuite aux caprices tatillons et hargneux de son père, peut-être devait-elle avoir une compréhension plus indulgente envers celles qui ne partageaient pas ses façons de sentir. Ne le devait-elle pas d'autant plus à Antoinette que d'impondérables motifs, auxquels sa sympathie pour Claude avait contribué, l'éloignaient d'elle et, réciproquement, inspiraient à l'autre, sous l'amabilité voulue, cet esprit de malice dénigrante où les femmes excellent et qu'elle était trop fine pour ne pas constater.
Voilà des heures qu'elle tournait dans sa chambre avec un grandissant malaise d'impuissance. Elle se rasseyait pour prendre un ouvrage
lU L'AUTRE LUMIÈRE
de broderie, elle tressaillait à tout bruit, elle sc-^ tenait à sa fenêtre un grand moment; et la tranquillité du parc, la paix des pelouses, Féclat rouge d'une tonnelle de vigne vierge à demi défeuillée, le murmure de la cascade, tout la plongeait dans une détresse qui rendait plus poignants la révolte de sa raison etPattendrissement de son cœur :
« S'il devait ne plus voir cela! S'il ne devait plus voir jamais la magie du ciel!... Un homme comme lui, qui vibrait à tout, qui semblait fait pour étreindre tout ce qui est vivant, animé, qui aime les belles choses : les couchers de soleil, les tableaux, les statues, qui apprécie les meubles, les bibelots anciens, tout ce qui donne tant de plaisir par les yeux... Être privé de cela! Ne plus voir le charmant visage de sa fiancée, car ce visage n'est que trop charmant dans sa grâce altière, et il faut bien qu'il le soit, puisque c'est celui qu'il a préféré ! »
A le reconnaître, Thérèse de la Hodde éprouva quelque chose qui ressemblait à de la jalousie et qui la tortura. Jamais l'idée ne lui fût venue de se comparer à Mlle Langre, elle qui, de bonne foi, se croyait à peine jolie, certains jours.
a Ah! se dit-elle, quel bonheur affreux, mais quel bonheur elle a de pouvoir lui apporter la seule consolation qui rendra l'existence supportable à un être tel que lui, si supérieur, si intelligent, si bon! Être la consolatrice, l'amie qui à chaque minute, de sa prévenance ingénieuse,
écarte de lui les obstacles. Être celle qui verrait pour lui et le ferait participer à ce qu'elle voit; celle qui, dans cette union rendue par l'infirmité plus intime encore, l'accompa^jnerait jusqu'à la mort! »
Fervente, adjurant cette Providence qui, jug^eait-elle, la dirigeait, comme elle dirig^eait Claude^ par des moyens redoutables vers des fins inconnues :
0 Mon Dieu, faites qu'elle soit pour lui la conipagne sûre et douce, patiente et tendre, dont la résignation n'est pas celle du sacrifice, mais l'orgueil modeste de se savoir élue ^)our une mission d'élite, pour la plus précieuse des missions! Faites qu'elle découvre en elle le courage et la volonté; il serait trop pénible de penser qu'il ne trouverait pas à côté de lui le dévouement d'une sœur et la protection d'une mère, dans l'amour de celle qui aura le privilège si enviable de s'appeler sa femme ! »
Ce vœu traversé d'un autre, qu'elle repoussa parce qu'il comportait des regrets trop personnels ou un espoir trop invraisemblable, pénétra si bien Mlle de la Hodde, elle en fut si possédée qu'elle se demanda si elle ne devait pas céder à cette tentation irrésistible ; aller trouver Antoinette afin de partager son chagrin et lui apporter un réconfort, dont, elle le sentait, cette fierté brisée avait besoin. Presque aussitôt, elle fut persuadée de ce que cette démarche avait d'insensé et d'impossible; la jeune fille ne la lui par-
donnerait pas, et puis nulle puissance extérieure ne lai donnerait ce qu'elle devait tirer d'ellemême.
Gela aussi, Thérèse de la Hodde le savait par expérience : toutes nos possibilités d'action, le sens que nous donnons aux douleurs et aux joies, la représentation que nous nous faisons du bien et du mal, jaillissent du fond souvent ignoré de notre conscience et tirent leur vertu de ces révélations intérieures, sources secrètes de vérité ou d'énerg^ie.
«t Si du moins je pouvais, — ce désir innocent la harcelait, — apercevoir Claude! » Se dire qu'il était là, à quelques mètres, séparé par des murs ou une porte à laquelle elle ne pouvait frapper, qu'elle n'osait franchir, tant est puissante la convention qui régit nos actes, alors qu'elle voyait s'implanter Mlle Heurdelot, autorisée par son âge et sa prétendue expérience. Mieux que celle-ci, elle aurait préparé une potion, renouvelé une compresse : son sang-froid eût dominé ses nerfs. Elle y était habituée : que de nuits elle avait veillé les sommeils oppressés de sa mère! N'avait-elle pas été dans les derniers mois, lorsque celle-ci s'éteignait à Saint-Raphaël, sa seule garde-malade? En même temps, elle se reprochait son zèle, comme indiscret et présomptueux.
« Qui sait si ma présence ne lui serait pas importune?... Le besoin de souffrir sans témoins est souvent farouche. D'ailleurs, Antoinette Langre se tient certainement auprès de lui...
L'AUTUE LUMIÈRE
Pourtant on aime à savoir que les gens ne sont pas indifférents ; s'il allait m'accuser de sécheresse?... Aurais-je la force de partir sans l'avoir revu, car je vais partir : que ferais-je ici, sinon encombrer les soucis de cette malheureuse famille? Si seulement je pouvais être tenue au courant d'heure en heure! Je suis là à me consumer d'inquiétude et peut-être son état s'agg^ravet-il!... M. Dussaulles, qui est allé à Ghaizy-le- Bas attendre un coup de téléphone, ne revient pas. Quand arrivera le grand ocuhste que M. de Pombasle a été chercher? Si j'allais demander à l'amiral des nouvelles? "
Dans la chambre voisine, celle de Suzanne, elle perçut les petits heurts de boîtes de cristal; quelques secondes après, le bouton de la porte tourna, et Suzanne montra sa jolie figure aussi prête à rire qu'à pleurer.
Mlle de la Hodde ne put contenir son anxiété •
— Comment va votre oncle?
— C'est toujours la même chose, je pense...
— Vous venez de le voir?
— lieu. . . non. . .
Et Suzanne rougit, sentant croître ses remords : devait-elle constater une sollicitude iplus vive chez son amie qu'en elle-même?
— Allons-y, voulez-vous, chérie? proposa-telle.
Ainsi elle réparait et, à deux, elle prenait plus d'audace.
Voyant Thérèse hésiter, elle la rassura :
— Grand parrain est seul avec lui.
Ah! si l'amiral.. . Il ne la blâmerait pas. Ce vieil ami représentait un parent d'élection. U figurait dans tous ses souvenirs de jeunesse, et c'était le seul que son père consentait encore à voir lorsqu'il était dans un de ses bons jours, trop rares.
Le cœur commença de lui battre, dans le couloir : quelques pas encore... Elle vit mal, dan» son trouble, la chambre où elles entraient, et M. Abryat qui se leva en les saluant d'un bon regard... Toute son attention se fixait sur Claude gisant inerte, un bandage sur les yeux. Une faible odèur d'eau de Cologne flottait.
— C'est nous, petit oncle Claude, qui venons te dire un court bonjour, Thérèse et moi. . .
— Ah! dit une voix faible, merci Suzette, merci à vous, aussi. . .
Il ne la nomma pas, comme si « mademoiselle » eût été à cette heure trop cérémonieux et « Thérèse » pas assez respectueux; elle comprit la nuance et fut touchée aux larmes de le voir s; blême et si las, elle qui s'était juré d'être vail lante !
L'oncle Adrien fit signe à Suzanne et lui remit deux mots qu'il venait de griffonner, afin que Fannette prît à la pharmacie de campagne, chez M. Dussaulles, un flacon d'éther. Heureuse du prétexte, elle ne s'attarda pas.
— Tu es bien? Pas trop bobo à la tête?
Sans répondre, il essaya de sourire; alors
craigfiiant de trop s'émouvoir, elle s'esquiva en disant :
— Je reviendrai tout à l'heure; tu sais, ça ne compte pas !
Elle en oubliait Thérèse de la Hodde qui ne fit pas mine de la suivre et qui, cédant à une impulsion irrésistible, se rapprocha du lit. Claude étendit une main hésitante et elle lui abandonna la sienne; il revécut avec acuité cette minute où, les plombs de l'électricité ayant sauté, il s'était trouvé dans l'obscurité à côté d'elle et l'avait sentie, peureuse, lui saisir la main. Cette fois, c'est lui qui mendiait un secours, lui qui recevait la frêle et obscure protection. L'émouvant silence les unit plus que toute parole, et qu'auraient-ils pu se dire?
L'oncle Adrien semblait intéressé par une gravure de chasse au mur, une de ces gravures anglaises en rouge et noir où des gentlemen courent le renard.
Mlle de la Hodde eût pourtant voulu... Qu'allait-il penser si elle continuait à se taire? Elle se pencha, comme une fleur trop lourde; son cœur l'étouffait; mais lui, épuisé, ne souhaitait rien de plus que le vivant contact de la petite main qu'il sentait se fondre dans la sienne et se répandre comme dans tout son être. Voilà qu'une larme tombe sur son visage, une autre encore... Il soupire : se pouvait-il? Elle le plaignait donc bien?...
Déjà la petite main se retire, frémissante et
eonfuse. Un glissement d'ombre, une porte qui se referme... Mlle de la Hodde, désolée de s'être montrée si faible, s'est sauvée dans sa cbambre pour pleurer.
lY
— Ah ! chère enfant, répétait Mme Ghartrain- Dussaulles à Antoinette, combien maintenant vous m'êtes plus chère! A l'affection que j'éprouvais pour la fiancée de Claude, s'ajoute le respect attendri que je dois à sa consolatrice, car vous serez sa vraie, sa seule consolatrice! Et si ce rôle est lourd pour votre belle jeunesse, il est du moins digne de votre grand cœur!... Aimer un être dans la joie, c'est le rêve que nous formons toutes, c'est celui qui commençait pour vous; mais l'aimer dans la douleur, quelle supériorité; à quelle grandeur morale vous atteindrez !
Aline, débordante de sympathie, avide de dévouement, sentant refleurir toute sa tendresse fraternelle, parlait avec une conviction ancrée sur le plus fort des instincts sociaux : l'esprit de famille. Un des buts qu'elle s'était proposés pour l'avenir de Claude, la députation, lui échappant, elle se rejetait sur l'autre : le beau mariage. Elle y tenait d'autant plus qu'elle le sentait menacé. Non qu'elle fît à Antoinette l'injure de croire qu'elle allait reprendre sa parole ; mais elle vou-
lait assurer à Claude le bénéfice d'un amour accru par l'immense pitié et qui ne prît pas le temps d'accueillir, à la réflexion, de pardonnables regrets et d'inavouées rancœurs, non certes envers la victime innocente, mais envers l'injuste destin. Condamnée, elle, pleine de vie et d'ardeur, à servir de compagne à un être enchaîné par les liens tâtonnants et trébuchants de l'infirmité, c'était bien dur, il fallait le reconnaître !
Mais elle prêchait une convertie; Antoinette ne cherchait pas à forfaire, elle ne reniait pas son pacte : et si sa détresse était si terrible, c'est qu'elle savait trop à quoi elle s'engageait. Qu'elle dût être héroïque, elle le voulait, elle n'ignorait pas que le monde condamnerait sévèrement une défection, elle-même l'eût appelée une lâcheté. Trahir son amour, car elle aimait Claude ou croyait l'aimer, trahir la foi qu'il devait garder en elle, non, jamais! Et si, lucide dans son épouvante, elle avait envisagé toutes les faces du problème, elle ne l'en tenait pas moins pour résolu dans son esprit : elle serait la femme de Claude. Elle demanderait même à ce qu'on hâtât leur union dès que sa blessure le permettrait. En ce désir entrait cette impatience qui porte les plus braves à se délivrer d'une anxiété insupportable, en acceptant le risque afin d'en 'finir plus vite.
Elle ne pouvait s'empêcher seulement de trouver que Mme Chartrain-Dussaulles insistait un peu trop en lui vantant la certitude d'un bonheur sentimental que payeraient d'austères obli-
gâtions et en l'admirant d'avance pour un holocauste dont elle, Antoinette, ferait tous les frais. Elle entendait bien être sublime, et il ne pouvait la choquer qu'on lui en fît une auréole ; mais si férue qu'elle fût des mérites de son frère, peutêtre Mme Ghartrain-Dussaulles faisait-elle trop valoir des qualités, un charme qu'Antoinette constatait toute seule et qu'elle admettait même, si cela eût pu rassurer Mme Ghartrain-Dussaulles, n'avoir subi aucune dépréciation. Seulement, s'illusionner au point de croire que le coup de fusil de cet imbécile n'avait pas radicalement changé l'existence qu'elle se promettait, tout de même, aucun mirage de sentiment ne pouvait le lui persuader !
Mlle de Kerveuc, entrée avec discrétion, annonça, s'efforçant de ne rien laisser percer de son intime aigreur :
— Chère madame, on vous cherche, M. Jacques voudrait vous parler tout de suite; et, si j'ai bien compris, il boucle sa valise.
Mme Ghartrain-Dussaulles attira Antoinette d'un geste romain :
— Du courage, ma chérie!
Antoinette, qui en avait, qui s'en découvrait même énormément, estima le conseil superflu.
Sa tante la regardait avec une attention qui lui déplut. Elle porta la main à ses cheveux, repiqua l'un de ses peignes et demanda, ironique :
— Je suis belle, hein?
— Tu aurais mieux fait de venir prendre l'air dans le parc. Tu te rendras malade.
Elle fit un geste vague. Mlle de Kerveuc reprit :
— - Et dire que j'avais un pressentiment avant de venir ici.
Au vrai, elle se le découvrait de bonne foi, après coup.
— Tu es plus maligne que tout le monde, persifla sa nièce.
— Enfin, veux-tu me dire s'il y a lieu de se réjouir? Te voilà bien avancée.
— Tu ne me conseilles pas de reculer, je suppose? dit Antoinette le feu aux joues.
— Ma pauvre petite, je suis incapable de te conseiller une vilenie.
— Eh bien, alors, ne gémis plus, ça m'énerve»
— C'est par affection pour toi.
— Je sais! je sais!.,.
— Dire que si tu m'avais écoutée et si tu avais choisi M. Guy! ...
— C'est Claude que j'aimais.
— Si tu l'aimes jusqu'à ne pas souffrir, je ne dis pas de ton tourment, mais du sien, alors estimons-nous encore heureuses I
— Que veux-tu dire?
— Tu as vingt ans, te connais-tu bien? A ton âge on croit à l'éternité des sentiments...
— As-tu un conseil pratique, je dis : pratique, qui donne une garantie meilleure à ma tranquillité morale?
— Non, je n'en ai pas. Tu t'es engagée ; quoique Lrangre par ton père . .
— Il en valait d'autres, rétorqua la jeune fille, défendant d'autant plus sa mémoire qu'elle l'avait sue très attaquée.
— Tu as par ta mère du sang des Kerveuc. Leur devise de blason est : « Mon roi, tout droit! M A la bataille d'Arqués, cette belle parole fut dite par Gilles de Kerveuc, chargeant vaillamment aux côtés d'Henri IV.
Antoinette regarda sa tante avec l'intérêt étonné qu'on porte aux choses fossiles; qui sait après tout si, ayant hérité du caractère de son père, grand remueur d'hommes, brasseur de travaux gigantesques, excessif en tout, au travail comme au plaisir, elle ne tenait pas, plus qu'elle ne le croyait, de sa mère, morte jeune, créature de volonté et de vertu? Pauvre Claude! Elle éprouva d'autant plus le besoin de le protéger et de l'envelopper de sa tendresse qu'elle sentait la tâche plus rude. Jusqu'à présent, elle avait été habituée à recevoir et non à donner. La clairvoyance de sa tante, touchant à un point vulnérable, l'irritait : îierveuc ou Langre, nul ne lui apprendrait son devoir!
— Où vas-tu? demanda la vieille demoiselle
— Voir s'il n'a besoin de rien.
Jacques endossait son pardessus de voyage quand sa sœur entra.
— Gomment, tu pars?
11 lui fit face. Elle remarqua combien il était ravagé, un feu sombre dans ses beaux yeux, un pli d'affaissement aux lèvres. Ce masque de tristesse raviva la sienne ; sa rancune contre Jacques, cause indirecte de l'accident, — et elle qui avait fait si aimable accueil à ce M. Darlay ! — s'effaça; elle se retrouva la grande sœur.
— Jacques, tu ne pars pas à cause de... Qui aurait su?... C'est une fatalité...
— Non, je ne pars pas à cause de cela. . .
— Ton pauvre frère lui-même n'a pas eu un mot pour... Va, ne te ronge pas : c'est l'heure de nous serrer cœur à cœur!
Il eut un sourire, malgré lui supérieur, car son orgueil persistait sous les reproches qu'il s'adressait : ah! oui, pourquoi avait-il amené ce malade, avec une arrière-pensée qui à présent lui répugnerait, car comment pourrait-il lui devoir une reconnaissance ou un appui? Et il s'agissait bien au surplus de cela, à cette heure •ù sa responsabilité de médecin devait vaincre ses répulsions envers le quasi meurtrier de son frère.
— Darlay n'est pas bien, dit-il, je l'ai amené dans la carriole de Thibal.
— Ici? s'écria Aline effrayée.
— Non, je le conduis à Paris; il me conjure de le soigner, de lui rendre sa chambre dans la villa Racine.
C'était le nom de la maison de santé de Jacques. Son air dur et fier alla au-devant d'un étonne-
ment ou d'un blâme, au-devant surtout d'une interprétation désobligeante, car chez lui la pension coûtait cher. Certes, il avait reculé; mais le médecin a des pitiés supérieures à toutes ses préférences; ce malheureux se confiait à lui, pouvait-il le repousser?
Aline, hésitant à l'admirer, quoique fémininement révoltée, murmura :
— Tu as ce courage?
— Il déraille, il se voit poursuivi en justice, ruiné, déshonoré...
— Oh! comme si nous pensions!.
— Il est bourrelé de regrets ; si on ne le surveille pas étroitement, il est capable de se tuer.
Elle dit :
— Mais Claude?
— Tu penses bien que si ma présence était nécessaire... Son état n'annonce aucune complication; au besoin, vous appelleriez Coudrier.
— Mais tu reviendras? Nous avons à nous concerter...
— Oui, je ne fais qu'aller et venir. Aprèsdemain matin au plus tard, je serai là.
— Embrassons-nous, mon pauvre Jacques!
Ils s'élreignirent : il dut faire un grand effort
pour ne pas sangloter; lui aussi se retrouvait un frère aimant, et il eût donné la moitié de sa vie, à ce moment-là, pour rendre à Claude ses yeux, ses grands yeux si expressifs, d'un vert lumineux et pleins d'âme... Avait-il pu jamais l'envier? Comme il eût voulu pouvoir lui donner Timpres-
sion qu'il avait toujours été un frère affectueux et bon! Il avait un visage si changé qu'Aline lui caressa l'épaule de la main :
— Que veux-tu? dit-elle. Il pourrait être plus à plaindre : nous l'aimons, nous l'entourerons, sa fiancée lui reste.
; Jacques dit machinalement :
— Ah! oui?
Et il se hâta de rejoindre la carriole; le train pour Paris n'attendrait pas.
M. Dussaulles rentra à dix heures du soir, mourant de faim et de sommeil; il avait attendu tout le jour le coup de téléphone. Pombasle ramènerait le docteur Brissage; s'il n'y avait pas d'accroc, vers minuit il serait là.
Effectivement, à l'heure dite, on vit descendre de l'auto un homme encore jeune, à allure d'officier, et qui alliait en ses traits une grande fermeté et une grande douceur. Il se défit d'ùn cache-nez, d'une pelisse, s'excusa, en se mouchant, d'apporter un affreux coryza, consentit à se reposer d'abord quelques minutes et à se réchauffer dans la chambre de Jacques, préparée pour lui : une tasse d'infusion bouillante lui ferait du bien.
T'oinbasle, dont les traits tirés gardaient une émotion persistante sous le coup de fouet de l'air nocturne et glacé, confia rapidement aux Ghartrain-Dussaiiîles les difficultés de sa mission. Le docteur Pox n'avait pu venir; il avait dû enlever presque de force M. Brissage, qui, sur un com-
mencement de grippe, allait se mettre au lit. Le nom de Jacques, invoqué par Pombasle, l'avait décidé; du moment qu'un confrère. .. Et puis le souvenir du docteur Ghartrain, — leurs pères s'étaient connus, — enfin la personnalité de l'aviateur.., ; il avait été touché de cette chaleur d'amitié. Pombasle ayant confié le volant à soa chauffeur, ils avaient, dans la limousine close, sympathisé en causant.
— Il est épatant, vous venez, conclut Pombasle.
M. Brissage, membre de l'Académie de Médecine, était une sommité médicale. Aucune pose, la simplicité des grands savants; son hôpital, ses consultations, ses travaux remplissaient sa vie. Très riche et gagnant beaucoup, il avait fondé pour les aveugles des écoles, des ateliers; c'était un des membres les plus actifs de cette noble Association Valentin Haûy qui rend tant de services au monde sacrifié des non-voyants.
Quelques minutes après, le docteur se faisait conduire auprès de Claude; l'amiral, qui avait consenti à ce que Mlle Heurdelot le veillât au début de la soirée, avait pris sa garde depuis onze heures. Le thermomètre indiquait une forte fièvre. M. Brissage ne put contempler, sans un apitoiement que l'habitude maîtrisait, cet homme plein de force et d'espérances, si cruellement atteint.
Toute sa délicatesse se révéla par la façon légère et habile dont il défit le pansement, se
livra à quelques prudentes explorations, palpa la tête brûlante. L'oncle Adrien, Aline et Robert Dussaulles cherchaient à lire ses impressions sur son visag^e attentif. Mais il ne leur en fit part que lorsque, reconduit dans sa chambre, il sortit d'un silence qui à lui seul prenait une morne éloquence. En présence des deux époux, — l'oncle Adrien n'avait pas quitté Claude, — il déclara :
— Madame, s'il est nécessaire de laisser à votre frère de vag^ues espérances et de le préparer lentement à la connaissance de la vérité, je ne puis vous dissimuler qu'il restera aveugle.
— Quoi, toujours! s'écria Aline.
— Hélas! oui, madame.
— Son cas est donc incurable?
— Les nerfs optiques sont coupés.
Personne ne dormit à Belles-Feuilles ce soir-là, et des chuchotements très bas perlèrent la nouvelle de chambre en chambre. Mlle de la Hodde en eut une douleur moins vive qu'Antoinette, car elle s'y attendait presque et, bien qu'elle désespérât pendant la visite du médecin, les dispositions de son esprit la préparaient au pire, tandis qu'Antoinette s'était raccrochée à une possibilité, même improbable, de guérison. Malgré sa vaillance, elle eut une nouvelle crise de désespoir, dont personne ne fut témoin. Seul l'oncle Adrien prévoyait le verdict du docteur : il avait tout de suite apprécié la gravité du mal et, au lieu de s'affliger inutilement dans le présent, !a
tristesse de ses pensées s'orientait vers l'organisation de la vie future de Claude.
Insomnieux d'habitude, une veille n'était pas pour lui une fatigue; il passa la nuit dans un fauteuil auprès de son neveu; il se levait sans bruit de temps à autre pour tisonner les braises et remettre une bûche au feu ; il se penchait sur ce sommeil tumultueux où Claude prononçait parfois des mots de délire, et puis il se rasseyait, pensif. L'épais silence de la nuit régnait autour d'eux, une pâle veilleuse brûlait sous un couvercle de verre rose. Elle s'éteignit comme l'aube commençait à poindre.
M. Biissage, dans la matinée, conféra avec le docteur Coudrier qui, ayant feuilleté, dans la nuit, son grand dictionnaire Dechambre, montra, par quelques observations bien placées, qu'il aurait pu donner le même avis : il n'en fut pas moins flatté de la courtoisie avec laquelle son grand confrère l'écouta.
Aline, qui n'avait pas fermé l'œil, montrait un visage d'enterrement; M. Dussaulles ne pouvait cacher son abattement; il n'y avait que l'amiral qui demeurât ferme. Un conseil de famille se tint en présence des deux médecins.
— Ah! docteur, c'est tout de même trop affreux! Que va devenir mon frère?
M. Brissage répondit :
— Il dépend beaucoup de ceux qui l'aiment de lui adoucir les premiers mois, si pénibles, par lesquels il s'acclimatera à sa condi-tion nouvelle.
L'AOTRE LUMIÈRE
— Mais quelle vie de prison aura-t-il? Un galé^ rien qui voit le soleil serait plus heureux !
— Vous partagez, madame, dit M. Brissage, les regrettables préjugés qui font du non-voyant un être à part, un paria. Vous semblez croire qu'une sorte de tare morale accompagnera la diminution physique de votre frère. Permettezmoi de vous dire que vous commettez une fâcheuse erreur, pour lui surtout, car de son traitement psychique et de la rééducation sensorielle dépendent ses chances d'existence presque normale, et belle quand même, aussi riche de sentiments, de sensations et d'idées : existence active, utile à lui et aux autres.
— Une vie normale, docteur ! protesta Mme Ghartrain-Dussaulles, mais voir, voir?...
— Il ne verra plus, en effet; mais ne croyez pas, j'en parle avec expérience, que la vue soit indispensable : c'est le plus commode, le plus agréable de nos sens; ce n'est pas le seul. Nous lui accordons une prépondérance exagérée, parce qu'il nous dispense d'effoct ; mais croyez bien que le toucher, l'ouïe, l'odorat, le goût peuvent y suppléer en grande partie. Ces sens s'adapteront par un exercice gradué à renseigner votre frère comme des serviteurs discrets, mais sûrs, auxquels on n'aurait pas jusqu'alors fait assez con- Êance.
— Mais lire, écrire !
— M. Ghartrain lira, écrira; des méthodes ingénieuses et d'une grande simplicité le lui faci-
literont. La bibliothèque Braille, dont Técriture est un système de points perçus par le contact du doigt, compte des milliers de volumes. Bien des non-voyants préfèrent continuer à lire, je dis bien, à lire de leur index sur des caractères d'imprimerie en relief. Écrire? Des guide-mains d'une commodité d'emploi enfantine encadrent et régularisent les lignes. Le grand principe à observer est, contrairement aux idées reçues, de ne pas traiter le non-voyant en mineur ayant besoin d'une constante tutelle, mais en homme absolument semblable aux autres, et capable de manifester dans presque toutes les occasions son indépendance.
M. Dussaulles et l'oncle Adrien écoutaient avec une attention sérieuse ces paroles; mais Aline s'agitait dans son fauteuil, désorientée, incrédule. M. Brissage insista :
— Ne pensez pas, madame, que je veuille vous bercer de vaines consolations. Le malheur indubitable de votre frère prendra son importance surtout dans l'idée qu'il s'en fera. C'est à vous, c'est à moi qui m'offre comme votre collaborateur officieux, à le persuader que son infirmité est, — le mot va vous étonner, — plus imaginaire que réelle ! . . .
Et, devant un petit mouvement de M. Dussaulles, ce fut lui qu'il regarda :
— Persuadez-vous, cher monsieur, que vous vous trouvez devant un monde irrévélé et des formes de l'intelligence et de l'action insoupçoa-
nées. Ne niez pa's ce que vous ignorez encore et ce que vous comprendrez demain. Dans quelques mois, votre beau-frère pourra non seulement s'occuper de ses affaires, gérer sa fortune, satisfaire aux goûts d'art ou de pensée les plus élevés, mais le plus souvent, sans aide ou avec une aide réduite au plus strict, vaquer à tous les actes de la vie courante, je ne dis même pas les plus élémentaires comme ceux de la toilette, de la table, mais aller, venir dans un logis sans se heurter ni rien renverser même des objets les plus fragiles, pourvu qu'un ordre rigoureux maintienne chaque chose en place; il pourra sortir, se promener dans un jardin, dans la rue; il pourra prendre un train, voyager.
— Quel plaisir y aura-t-il? interrogea Aline suffoquée.
— Un plaisir plus grand que vous ne le supposez. S'il ne voit pas par lui-même, il verra par les yeux de celui ou de celle qui l'accompagnera '; mille impressions fraîches et vives lui parviendront qui, confrontées à ses anciens souvenirs de voyage, donneront pour lui une réalité imaginative puissante aux lieux parcourus. Je vous disais que ses autres sens acquerront une acuité compensatrice ; son imagination, les facultés de son cœur et de son cerveau puiseront, dans ce que vous appeliez une prison, madame, l'intensité des spéculations de l'esprit que la méditation concentre et qu'aucune distraction extérieure n'éparpille. Des aveugles ont continué à sculpter,
104 L'AUTRE LUMIÈUE
à composer des livres de haute érudition, des aveugles ont pu même conserver la pratique des sports, le cheval à la rigueur, le tricycle ou le tandem. Si votre frère aime la lecture et la musique, combien de jouissances lui resteront dont un sourd est privé !
— Sourd! S'il Tétait plutôt!... soupira Aline.
— Il serait cent fois plus malheureux, je vous le jure! Tout ce qui relie vraiment l'homme aux émotions courantes lui serait refusé. Vous parliez de prison : le sourd, même voyant, est muré dans cette prison-là; l'aveugle, lui, s'en évade. Qu'importe qu'il hésite et cherche sa voie, s'il la trouve !
Avec une persuasion tenace et tout ce que la conviction réfléchie peut mettre dans un développement semblable, M. Brissage expliquait les raisons pour lesquelles ni Claude, ni personne autour de lui, ne devaient désespérer.
- — Et maintenant, dit-il, je vais revoir notre blessé.
M. Abryat transmit le désir que Claude l'avait chargé d'exprimer : celui d'un entretien particulier.
— Il va au-devant de mon intention, dit le médecin; je ne me flatte pas d'être bon prédicateur, mais pour quelqu'un ayant la qualité d'esprit de M. Chartrain, le raisonnemeht peut et doit avoir prise, quand il n'a aucun motif de suspecter la véracité de son interlocuteur.
Et s'adressant à l'oncle Adrien :
— Vou« m'entendrez parfaitement, amiral, si j'insiste auprès de tous les membres de la famille pour que votre blessé se trouve entouré d'une atmosphère de franchise : nul ne devient plus soupçonneux qu'un non- voyant si, par charité mal comprise, ou pour toute autre cause, il s'aperçoit qu'on le trompe. Ce serait lui faire un enfer que de laisser croître en lui la suspicion et le doute. M. Ghartrain est aujourd'hui ce qu'il était hier, et sa dignité, jusque dans les plus petites choses, doit être respectée.
a C'est bien votre avis, n'est-ce pas, mon cher confrère? demanda-t-il à M. Coudrier, qui acquiesça et prit congé, après s'être engagé à faire suivre le traitement.
— Claude, dit M. Abryat en introduisant M. Brissage dans la chambre, voici le docteur avec qui tu vas pouvoir causer seul à seul Je vous laisse. Personne ne vous dérangera.
Quand la porte se fut refermée et que Claude,' l'oreille tendue, ne suspecta aucune autre présence que celle du spécialiste, il lui dit :
— J'ai bien des choses à vous dire, aurez-vous la patience de m'écouter?
— Certainement, je suis venu ici pour cela. Claude entendit avec plaisir cette voix mâle et
bonne : quelques heures avaient suffi pour le rendre impressionnable, plus qu'il ne l'avait jamais été, au timbre des voix et à ce que leur netteté franche ou leur tonalité équivoque avaient de révélateur. Les effusions attendries
d'Aline, en Témouvant, lui causaient parfois une souffrance indéfinissable, due peut-être à la dissonance de cette voix de tête dont elle s'était fait une habitude ; il préférait de beaucoup celle de son beau-frère, et encore plus celle de l'oncle Adrien, d'un métal un peu usé, mais si uni et si lisse. Il augura bien de M. Brissage en l'entendant.
— Docteur, parlez-moi, non comme à un enfant, mais comme à un homme qui a déjà beaucoup vieilli depuis quelques heures.
— Vous voulez savoir si vous retrouverez la vue, n'est-ce pas?
— Oui, ne cherchez pas à égarer ma crédulité, ce serait une mauvaise action.
— Aurez- vous confiance en moi?
— Oui, si je vous sens véridique.
— Écoutez-moi bien, la science ne me permet pas de vous faire une affirmation d'espoir absolu ni une de découragement complet.
— Je suis aveugle ! Je le savais bien !
— Votre état peut durer longtemps ainsi.
— Des années?
— Des années... vous voyez que je suis brutal.
— Je ne trouve pas... je n'ai pas besoin de pâte de guimauve, je veux connaître ce qui est, je veux pouvoir régler mon avenir en conséquence; je suis fiancé.
— Oui, on me Ta dit, répliqua M. Brissage avec sympathie, et tâchant de concilier la loyauté qu'il devait à un si franc appel avec la pitié qui lui était professionnellement prescrite.
]] y eut un court silence. Glande reprit :
— Des années, c'est long...
— Pas pour une intelligence et une volonté viriles. Sans doute pensez-vous, comme un voyageur arrêté par un obstacle, dans les ténèbres, que vous ne pourrez plus avancer et qu'il n'y a plus qu'à se coucber par terre. . .
— Mourir, dit Claude avec une intonation morne, oui, j'y ai pensé.
— C'est une solution, dit M. Brissage avec calme, si vos idées religieuses et morales ne condamnent pas le suicide.
— Ne serais-je pas dans mon droit de rejeter une vie qui me paraîtrait odieuse?
— Cela, mon ami, — puis-je vous appeler ainsi? — cela est affaire de dictamen personnel. Mais pourquoi la vie vous apparaîtrait-elle odieuse?
— Vous me le demandez? La solitude du eœur, l'abandon moral, la nuit intellectuelle, l'impuissance de l'infirme, toujours ridicule ou lamentable !
— Vous comptez donc pour rien l'attachement de ceux qui vous aiment? N'y eût-il qu'un seul être au monde pour vous consoler?
— Je ne veux pas, dit Claude avec une résolution stoïque, mais qu'on sentait amère, mettre cette chance en ligne de compte.
— Soit! dit M. Brissage qui se garda d'insister, craignant de comprendre, — ou Claude doutait de sa fiancée ou il doutait de lui-même, et en
tout cas de leur réciproque bonheur, — ne parlons plus que de vous. Pourquoi, je le répète, la vie vous apparaîtrait-elle odieuse? Si c'est pour les motifs que vous avez énoncés, aucun, j'aime mieux vous en prévenir tout de suite , ne tient debout.
Claude, ulcéré, s'écria :
— Suis-je donc sur un lit de roses?
— Non, mais vous semblez croire que vous vous trouverez, du jour au lendemain, que vous êtes déjà un déchu.
— Est-ce que je ne le suis pas?
— M'entendez-vous?
— Oui.
— Pensez-vous que je veuille vous mentir?
— Non, votre voix est sincère.
— Qu'est-ce que cela sent dans cette chambre?
— Des odeurs complexes, la toile de Jouy de la tenture, les chrysanthèmes en bouquet sur la cheminée, un citron coupé sur la table près du Ht.
— Gomment savez-vous qu'il est coupé?
— A. la fraîcheur de l'arôme.
— Étendez la main, que percevez- vous?
— Une tiédeur claire, le feu qui brûle dans la cheminée...
— Reconnaîtriez-vous le fruit que vous porteriez à votre bouche?
— Certainement.
— Et vous osez parler de nuit intellectuelle et d'impuissance d'infirme, alors que vos souvenirs,
ah! écoutez-moi, écoutez-moi! — resteront
aussi vivaces, aussi lumineux, alors que votre pensée, en qui est votre plus haute vie consciente, rayonnera, cela dépend de vous, de vous seul, dans les ténèbres qui vous entourent et que vous peuplerez de la réalité vivante pour Tavoir connue, alors que vous garderez un cœur chaud pour aimer, une valeur morale pour être aimé ! Claude eut un g^este désespéré.
— Voulez-vous que je me taise? demanda M. Brissage, dois-je me retirer?
— Non, parlez encore, j'aime votre voix...
M. Brissage parla. Ce qu'il avait exposé au conseil de famille, il le redit plus longuement et avec des détails précis plus rassurants à Claude. Leur conversation dura deux heures sans interruption, émouvante comme la confession d'un pénitent et les exhortations d'un directeur de conscience. Merveilleuse puissance de l'apostolat, quand elle vient de l'âme et s'adresse à l'âme! Entre ces deux hommes qui ne se connaissaient pas la veille, et dont l'un ne pouvait voir les traits de l'autre, et lisait seulement dans sa pensée en l'écoutant, voilà qu'une fraternité spirituelle venait de s'établir avec l'emprise d'une volonté avertie sur une énergie désemparée.
— Avouez-le maintenant : vous ne penserez plus à vous tuer, dit M. Brissage.
— Non, dit Claude, il sera toujours temps si...
— Si vous ne retrouvez pas la vue?
— Oh! la vue, dit Claude avec un déchire-
ment, n'en parlons plus!... Non, je veux dire si le poids est trop lourd.
— Vous le supporterez, dit M. Brissag^e, car I d'ici là vous aurez trouvé...
— J'aurai trouvé?
— Une autre lumière 1^