QUATRIÈME PARTIE
Claude, accompagné de l'amiral, remit sa carte au domestique qui répondit :
— Parfaitement. M. le docteur rentrera un peu tard parce qu'il a une communication à lire à l'Académie de médecine. Mais il compte sur ces messieurs et les prie de bien vouloir l'attendre.
Il les introduisit dans un salon où il y avait des clients et, se ravisant :
— Si ces messieurs veulent bien plutôt venir dans le petit salon où ils seront seuls, l'accordeur va avoir fini.
M. Abryat, après avoir installé Claude dans un fauteuil, le quittait : il reviendrait le prendre à cinq heures.
— C'est cela, mon oncle. A tout à l'heure...
Il entendit tourner le bouton de la porte, puis du côté de la fenêtre, un couvercle qui se re-
ferme, — celui du piano sans doute, — et le remue-ménage léguer de quelqu'un qui semble réunir de peliu outils dans une sacoche. De la rue de l'Université montait parfois le faible grelot d'un Sacre ou le roulement d'une auto.
Claude se sentait presque à l'aise, ainsi livré seul à lui-même. Son grand bonheur persistait : trois jours, oui, trois jours durant, Mlle de la Hodde avait vécu sous son toit, s'était assise à sa table, avait fait connaissance avec la vieille maison. Elle avait admiré les portraits du docteur Ghartrain et de sa femme, apprécié le confortable suranné des meubles, elle s'était promenée avec lui dans la charmille et s'était reposée sur le banc de pierre, elle avait accepté des roses qu'il avait cueillies pour elle en les reconnaissant à leur parfum, une Éclair rouge ardent, une Juliet jaune, elle avait caressé Tambelle; c'est un livre qu'il aimait, de Maeterlinck, qu'elle avait choisi dans sa bibliothèque; au piano elle lui avait joué des fugues de Bach et le dernier soir, sur son instante prière, elle avait chanté VAlceste de Gluck.
L'après-midi, le landau était venu les prendre tous trois, pour les conduire aux Sables d'Arbonne, une autre fois à Barbizon. Puis il les avait ramenés à la gare de Fontainebleau, et l'oncle Adrien avait accompagné Thérèse chez son père. 11 devait faire, de la part de son neveu, la démarche d'usage auprès de son vieux camarade. Avec quelle impatience Claude attendit son retour î
D'abord très irrité de savoir que sa fille avait pu disposer d'elle avant d'avoir obtenu son consentement, puis élevant force objections sur Tétat particulier de Claude, l'amiral avait fini par gémir sur lui-même, sa paralysie, son impotence; il ne vivrait plus long^temps, il en avait le pressentiment : ne pouvait-on le laisser tranquille? Pressé par M. Abryat, il avait fini par grommeler que sa fille était trop jeune, qu'il avait d'ailleurs besoin d'elle et qu'il fallait qu'il s'accoutumât à cette idée. Il ne disait pas oui, il ne disait pas non. Il entendait réserver l'avenir. Il n'acceptait pas Claude comme fiancé, il ne l'excluait pas non plus absolument pour l'avenir; il exigeait que l'on ne violât point son isolement et il en serait comme si Abryat ne lui avait rien dit.
Peu encourageante, la réponse eût pu être pire. L'oncle Adrien avait ajouté :
— Que veux-tu? L'égoïsme des malades... Ce pauvre de la Hodde n'est plus que l'ombre de luimême; l'amour de Thérèse t'est acquis, c'est l'important.
Claude, ayant foi en elle, avait foi en luimême. Fiancé secret aujourd'hui, il pouvait attendre d'être le mari avoué demain, quand M. de la Hodde aurait consenti. Pourquoi craignait-il de rester seul? Ses enfants le prendraient avec eux, le soigneraient : on n'aurait pas la dureté de vouloir le séparer de sa fille?... Et pour premier acte de sa volonté, Claude s'était décidé à venir voir le docteur Brissage et à lui
demander conseil. Il voulait trouver un genre d'activité qui l'occupât vraiment. Or, presque toutes les carrières lui étaient fermées. La société n'a prévu, dans ses cadres fixes, d'emplois que pour des individus normaux.
Du côté de la fenêtre, là où s'était accusée une présence, il n'entendait plus d'autre bruit qu'une respiration asthmatique. Intrigué, il se leva, et, entendant grincer la roulette de son fauteuil, quelqu'un demanda :
— Pourriez-vous me dire l'heure qu'il est, monsieur?
Claude consulta sa montre :
— Quatre heures.
L'homme reprit :
— Mon cornac ne vient pas, c'est bien ennuyeux; je devais faire encore un accordage rue de l'Odéon.
Claude, qui s'approchait peu à peu du piano, rencontra l'obstacle d'une épaule, il recula avec une irrépressible horripilation :
— Ah! dit-il, vous aussi!...
Ces mots échappés l'étonnèrent; une voix essoufflée d'homme mùr et qui devait être gros, répondit :
— J'avais bien deviné que vous Vêtiez comme moi : chez M. Brissage, ça n'a rien d'étonnant. Moi, cela m'ennuie que mon guide... parce que je ne connais pas le quartier. Si c'était seulement aux Gobelins. . . je saurais bien revenir tout seul chez moi.
Claude éprouvait une bizarre sensation d'aversion physique et de sympathie morale pour cet inconnu qu'il savait être un frère obscur, un des frères épars de sa propre infortune. Par une obsession plus forte que sa volonté, il n'avait Jamais pensé encore aux autres aveugles qu'avec îa méfiance et la pitié qu'il eût portées à sa situation actuelle, s'il avait pu la prévoir. Entre Homère et Milton, grands poètes, et l'homme à la clarinette des ponts, le mendiant à sébile, entre la conception du tragique et celle du comique triste, il n'avait jamais encorje rétabli de juste milieu. Son cas lui était toujours apparu exceptionnel, poétisé par la qualité dramatique de l'accident, maintenu à un certain niveau par sa situation sociale et sa fortune. L'idée de l'aveugle banal, non seulement de l'ouvrier ou du paysan, mais de l'aveugle bourgeois qui accorde des pianos et tient l'orgue d'une église, lui inspirait un instinctif éloignement, comme l'image même du destin qui, en d'autres circonstances, eût pu lui être départi.
Il entendait toujours la respiration courte ; une odeur très légère de colophane et d'huile fine lui parvenait aussi. Il s'entendit demander :
— Vous êtes non-voyant de naissance?
— Non, depuis quelques mois seulement.
— Ah ! moi, c'est de naissance, dit l'accordeur tranquillement.
Claude reçut un petit choc au cœur : de naissance ! Cet homme ignorait la lumière, la couleur,
!a beauté des femmes, les tableaux de maîtres; il avait dû, d'après un apprentissagfe patient, se faire, par le toucher et l'ouïe, une idée de cet univers qu'il n'avait jamais contemplé ; et il semblait résigné, sa voix n'annonçait pas d'amertume.
« Et moi qui me plaig^nais! pensa-t-il, n'est-il pas bien plus misérable que moi? »
— Si votre guide vous a oublié, dit-il, nous pourrons vous déposer chez vous en voiture, une fois que j'aurai vu M. Brissage.
— Oh! dit l'accordeur, merci bien, des voitures, je n'en prends jamais, ça coûte trop cher. Le tramway me suffit.
Claude se sentit un peu humilié : ainsi cet infirme, plus infirme que lui, se tirait mieux d'affaire dans cet immense Paris? Une curiosité violente lui fit demander, quoique par pudeur il baissât le ton :
— Est-ce que vous êtes très malheureux?
— Non, monsieur, dit l'autre avec suffisance, je gagne bien ma vie, j'ai ma femme qui travaille aussi de son côté, et ma foi, nous faisons de petites économies, en vue des garçons. J'en ai deux qu'on élève à l'École Augustin-Thierry fondée par M. Brissage.
Il n'avait pas semblé comprendre la question, ni qu'on pût être très malheureux pour des causes morales. Il tendit à Claude un carton que celui-ci, avec étonnement, se sentit mettre dans sa main comme si Taccordeur avait calculé exac^ tement la distance:
— C'est ma carte avec mon adresse, monsieur si vous aviez des pianos à faire accorder, chez vous ou chez des amis; pour un collègue, je fais toujours un rabais de dix pour cent.
— Merci, dit Claude décontenancé, certainementje...
Et il se répéta avec un malaise, honteux de ce que cela supposait encore en lui de survivance du vieil homme :
« Son collègue. . . Son collègue... Après tout, il a raison. Que suis-je d'autre? »
Il éprouva alors seulement, malgré la petite prévention qui ne désarmait pas encore chez lui, ime sympathie soudaine, jailîie du plus humain de sa propre souffrance, envers ce déshérité qui, lui, devait travailler de son intelligence et de ses mains pour vivre et qui acceptait son sort, et qui n'en semblait pas sentir la cruelle disgrâce.
La porte s'ouvrait brusquement.
Ah! monsieur Bounilon, votre guide est là ! Venez donc! Vous permettez, monsieur Chartrain ?
Le docteur Brissage, — car c'était lui, — revint un instant après et fit passer Claude dans son cabinet.
— Ce brave homme, dit le docteur, a du mérite; car, outre son ménage, il soutient avec des ressources modiques ses vieux parents. Je vous remercie d'être venu à mon appel...
— C'est moi, dit Claude, qui aurais dû...
— Vous viviez votre période critique, le rude
apprentissage... Je sais par quels étals d'âme on passe. Maintenant vous acceptez résolument votre sort.
— Il le faut bien, dit Claude. Je viens de me rendre compte qu'il y a des g^ens plus malheureux que moi.
— Oui?... Et M. Brissag^e le reg^arda avec une attention pénétrante : — C'est pour M. Bounilon que vous dites cela ?
— Sans doute... N'ai-je pas été un privilégié? Moi, je n'avais ni pain à gagner, ni charges de famille, et j'ai été entouré, soutenu par une tendresse constante. . . Mon oncle. . .
— Mais, fit le docteur, M. Bounilon n'est pas si à plaindre. Un cerveau positif, une éducation moyenne, des origines humbles lui font trouver sa vie très sortable. Et n'ayant pas connu le sens qui lui manque, il a moins souffert que vous de sa privation. D'ailleurs, si on soupçonnait ses propres facultés d'adaptation à la nécessité, combien d'êtres prédestinés à perdre la vue, combien leurs proches se consoleraient!... Ainsi, après avoir été ballotté sur les flots orageux, vous voilà entré dans l'eau calme du chenal... Vous aurez encore de mauvaises heures, mais vous en sortirez, parce que...
M. Brissage prit un temps :
— Parce que vous avez découvert de bonnes raisons de vivre. . . Je n'ai eu qu'à vous voir entrer dans cette pièce ; votre attitude, votre son de voix. . . ; est-ce que je me trompe?
— Non, dit Claude, je commence à croire qu'un sens de moins n'est pas indispensable...
— Voilà, s'écria M. Brissag^e, voilà ce que tout le monde devrait savoir : ce jour-là le sort des aveugles, — vous pouvez supporter le mot, à présent, — serait bien différent : ils ne se sentiraient plus en margfe, tenus en suspicion, mis à l'écart. ..
— J'avais moi-même, une minute auparavant, ce préjugfé... Mais vous m'avez écrit que vous aviez quelque chose à me demander?. . . Je crois que je devine. Vous estimez, n'est-ce pas, que, plus favorisé que beaucoup de... mes pareils, je dois leur venir en aide? Et, en effet, je roug^is un peu de n'avoir pas entrevu plus tôt quels devoirs m'assig^nait ma situation nouvelle. Je puis mettre à votre disposition tout le superflu des dépenses que je prévois, ma vie une fois organisée de façon stable. Est-ce bien cela?
— Oui et non, dit le docteur Brissage, de sa bonne voix qui réchauffait le cœur. La philanthropie a fait autant de mal que de bien. Je ne dis pas que, plus tard, je n'accepterai pas votre offre... Elle ne me surprend pas, elle me touche, mais en ce moment elle est prématurée..
— Peut-être, hasarda Claude avec timidité, jugez-vous que j'ai manqué de tact, et que, sans le vouloir, j'ai paru manquer de modestie... Je vous jure bien que je ne tire plus aujourd'hui aucune vanité de l'aisance que je possède...
M. Brissage ne put s'empêcher de sourire de
L'AUTRE LDMIÈRE
ia clairvoyance affinée de Claude, et il répliqua :
— Ce que je veux de vous, c'est votre aide personnelle, c'est que vous contribuiez non en arguent, mais de votre labeur, à l'œuvre que, sous les auspices de M. de la Sizeranne, le courageux fondateur de l'Association Valeniin Hauy, nous tentons pour le relèvement de la condition sociale et morale des aveugfles.
— Je le voudrais, mais comment?
— En vous initiant d'abord à leur situation, à leurs besoins, à leur travail, à leur développement physique et intellectuel... Savez-vous combien il y a de non-voyants en France?
— Non.
— Trente mille environ ; ils étaient vingt-sept mille en 1901, d'après le livre de Villey : Le Monde des aveugles ^ que vous avez lu sans doute?
— Mon oncle m'en a parlé. . .
— Il faut que vous le lisiez, avec les écrits de Maurice de la Sizeranne et d'autres que je vous indiquerai...
— Trente mille aveugles... répéta Claude impressionné.
Quoi! tant d'êtres sacrifiés, voués à des peines qu'il connaissait trop et à des difficultés de gagne-pain qu'il ignorait!
— A peine si, sur ce nombre, cinq cents sont en mesure, par leur éducation, leur âge ou leur situation, de servir utilement la cause de la masse. Or, malgré de très appréciables résultats,
beaucoup reste à faire et à organiser. Chaque pays a ses méthodes : les uns se sont appliqué* à développer Téducation rationnelle des sens et à spécialiser les non-voyants dans des ateliersasiles; d'autres ont en vue surtout la culture physique; en France, on dirige de préférence les non-voyants vers la carrière musicale ou l'enseignement des langues ; les professions manuelles, tricot, brosserie, vannerie, matelasserie, cordonnerie étant le lot des moins favorisés. Le foyer de propagande est, vous le savez, à l'Association Yalentin Hatiy.
Un arrêt, un feuillettement de pages avertit Claude que M. Brissage allait lire :
« Elle est entre les groupes et les œuvres locales le lien vivant, le fil de transmission... C'est elle qui prend en main les intérêts de l'aveugle isolé Dans cette maison, unique en son genre, ses œuvres multiples ont pu être réunies : rédaction des périodiques, bibliothèque Braille, dépôts d'objets à vendre manufacturés par les aveugles, consultations juridiques et médicales, réunions du dimanche »
Le livre se referma. M. Brissage reprit :
— Venez à nous, mon ami, vous retrouverez parmi les non- voyants des professeurs de haute valeur, des médecins distingués, des musiciens parfois hors ligne, des savants, des écrivains et des sociologues, sans parler des typhlophiles voyants qui se dévouent à notre cause, copient des livres en Braille, placent nos protégés, in-
L'AQXEE LUMIÈRE
ventent de» appareils destinés à faciliter leur travail.
— - Certes, dit Claude profondément remué, je m'offre à vous de tout cœur. Mais comment pourrai-je vous servir?
— De bien des façons. Il est impossible que, dans un champ d'action aussi complexe, vous ne vous découvriez pas des aptitudes : collaboration à nos revues, le Valenttn Haûy et le Louis Braille-, contrôle de nos écoles, — en dehors de rinstitution nationale des Jeunes Aveugles, il y en a au moins vingt-six en France, — et des ouvroirs-ateliers (une douzaine environ) , recherches à l'étranger et études comparatives sur les moyens d'instruction et de perfectionnement : ce n'est pas la besogne qui vous manquera !
— Je serais venu plus tôt à vous, dit Claude...
— Sans une nécessaire adaptation.
— Non, sans un absurde orgueil.
— Ah! oui, dit M. Brissage avec une chaude sympathie; c'est dans votre orgueil, n'est-ce pas, que vous avez le plus souffert?
— Cruellement, oui; mais je veux l'employer désormais à me prouver à moi-même, à prouver aux autres qu'un homme, voyant ou non, en vaut un autre.
— Voilà, dit le docteur en se levant, voilà la vérité. L'humilité est un noble sentiment, utile à notre perfectionnement moral ; mais je ne vois aucun inconvénient à le soutenir par l'orgueil de
Taction, fondé sur la volonté et le désir de se rendre utile.
— Oui, dit Claude, redressant la tête et se sentant pour la première fois consolé; mon erreur était de souffrir au contact des voyants. Je dois me réjouir au contraire en compagnie de mes pareils, en songeant que la cécité n'est pas le plus grand de leurs maux. N'y a-t-il pas des cécités morales pires, sans parler d'autres infirmités? Il y a, en effet, un grand devoir pour ceux qui peuvent aider leurs frèreâ d'infortune, les consoler, les encourager, et surtout s'évertuer à leur faire dans la société un sort de plus en plus normal.
— Vous avez déjà, dit M. Brissage, un conseil éclairé : l'amiral Abryat est des nôtres ; il a appris tout ce qui lui a été possible pour vous faciliter la tâche. Il vous guidera dans vos débuts. Vous a-t-il dit qu'il pratique la méthode Braille et qu'il reproduit la nuit des travaux pour nos aveugles?
— Je l'ignorais, dit Claude, et je savais pourtant quel cœur admirable sa discrétion cache. Je lui devrai, comme je vous dois, docteur, d'entrevoir un peu ce que vous m'annonciez, penché à Belles-Feuilles sur ma blessure...
— Quoi donc? demanda M. Brissage.
— L'autre lumière... dit Claude.
Comme ils revenaient ensemble ;
— Mon oncle, dit Claude, vous êtes un cachottier l
Ët mettant M. Abryat au courant de sa conversatîon avec le docteur, il ajoutait :
— Gomme vous êtes bon pour moi !
L'amiral répondit paisiblement .
— Mais, mon ami, c'est tout simple; je fais là une cbose qui m'est très douce : et puis, sais-tu que cela m'intéresse beaucoup! M. Brissage avait raison : je suis entré un peu pour t'aider, un peu pour aider les autres, beaucoup pour m'instruire, dans un monde insoupçonné. Tout ce que j'ai appris est très consolant. Suppose que demain la g^uerre éclate pour un oui, pour un non, une nouvelle brusquerie de l'empereur Guillaume, un incident de frontière comme lors de l'affaire Schnœbelé, pour le Maroc, que saisje? Demain, parmi les innombrables blessés, qui sait combien ne verront jamais plus! Quel supplice pour ces êtres jeunes, quelle tristesse pour leurs familles! Combien ce malbeur serait plus naturellement accepté et courag^eusement supporté, si l'on savait que la vie ne sera pas suspendue, gênée un peu seulement, et qu'après un stage de rééducation elle continuera presque intégrale, et aussi ricbe de sensations et d'idées!
— Certes, dit Claude, ce sont là des notions à répandre dans le grand public.
Il ajoutait :
— M. Brissage m'a remis d'aplomb; sûr de Thérèse comme de moi, je sens que je vais, sinon vers la joie, du moins vers l'apaisement.
— Tu en es déjà à ta seconde étape, Claude.
Ensuite tu prendras Thabitude du bonheur.
— Qui m'eût dit ce mot à Belles-Feuilles m'eût frappé de stupeur; et cependant, oui, aujourd'hui l'irréalisable me semble possible, presque facile même. Nous allons bien travailler, hein?
L'amiral eut plutôt à modérer son zèle de néophyte qu'à le stimuler. Il ne voulait pas que Claude se fît une idée trop exaltée d'un chemin somme toute assez aride au départ. Il avait réuni toute une bibliothèque spéciale, il commença par lui donner des aperçus théoriques sur la question des aveugles : observations médicales, psychologiques, organisation scolaire et rôle social.
Présenté par M. Brissage aux principaux membres de l'Association Valentin Haiiy, Claude put entrevoir la réalité nue et froide : il visita les institutions, les ateliers, les ouvroirs, tous les endroits où l'aveugle depuis sa naissance évolue, s'instruit. Les écoles l'étonnèrent par l'impression de gaîté tranquille qu'elles donnaient et l'ingéniosité des moyens d'enseignement : cartes en relief, formes géométriques solides; cette éducation des non-voyants le remplissait d'admiration.
Il connut l'œuvre des Sœurs aveugles de Saint- Paul, et surtout il se familiarisa avec cette maison de la rue Duroc, depuis le petit musée si curieux où la mémoire de Valentin Haiiy, le premier bienfaiteur des aveugles, se perpétue à travers les
caractères en relief qu'il procurait aux doigts clairvoyants de ses élèves, jusqu'à la bibliothèque Braille où de grands albums de papier fort, suspendus côte à côte, comme dans un vestiaire, contenaient en plus de vingt mille tomes toutes les connaissances utiles, sans oublier les œuvres d'imagination et les partitions musicales. Il apprit à s'y diriger tout seul, comme presque tous ceux qui en étaient les hôtes assidus.
La lenteur qu'il mettait malgré lui à lire et à écrire en Braille l'amenait à dactylographier ses lettres. En même temps il se reprenait d'un goût plus vif pour la lecture que lui faisait son oncle, et grâce aux leçons d'un remarquable organiste de Saint-Eusèbe, il travaillait son piano de façon à y faire de rapides et sérieux progrès. Avec cela des promenades régulières en forêt ou, à Paris, l'accoutumance, au bras de l'amiral, de courses dans les quartiers les plus divers, augmentaient en lui le sens de l'orientation, l'audace à se risquer. Son existence remplie ne laissait plus guère place à l'ennui.
Sur ces entrefaites, une surprise inespérée : M. de la Hodde cédait brusquement aux discrètes suggestions de M. Abryat, sans doute aussi à ce que la soumission de Thérèse lui rappelait d'heures et de jours passés avec une abnégation angélique à son chevet, peut-être encore l'in- (luence — qui sait? — de Marins qui avait su se rendre indispensable par son dévouement et sa bonne humeur. Marius, sans avoir reçu de confi-
L'xVUTRE LUMIÈRE
dences, avait décrété que la « demoiselle et M. Glodde ils feraient bien ensemble à l'église pour qu'on leur mît l'anneau au doigt » . Il avait tellement vanté les mérites de M. Glodde, que de la Hodde avait fini par dire à sa fille :
— Pourquoi « ton » monsieur Ghartrain ne m'a-t-il jamais fait encore de visite? Ge n'est guère aimable de sa part. Je sais bien que pour une vieille ruine comme moi. . .
Tbérèse, émue, avait rougi :
— Mais vous m'aviez défendu de vous en parler.
— Eh bien! est-ce que je ne suis pas le maître de le recevoir si c'est mon bon plaisir?
— ■ Ah! vaï, risquait Marins à mi-voix, sûr que si vous commandez, amiral, il s'en va courir au rapport!
— Qu'est-ce qui te demande ton avis, matelot! avait grommelé le vieux bourru.
Marins, clignant de l'œil, encourageait la jeune fille :
— Voulez-vous, mon père, que notre vieil ami M. Abryat l'amène dimanche?
— Pourquoi pas? Suis-je à faire peur? Je ne le mangerai pas, « ton » monsieur Ghartrain!
Glande, malgré l'évident malaise d'une semblable entrevue, avait plu à M. de la Hodde. Cet hercule, si maigri maintenant que ses os saillaient sous la peau parcheminée, et que sa tête doguine prenait l'expression d'une tête de mort, se sentit pris, vis-à-vis de la cécité de Glaude,
d'un sentiment de supériorité. Il avait au moins ses yeux pour voir l'homme qu'aimait sa fille, tandis que Claude ne pouvait le contempler, lui, dans sa décrépitude.
Le soir, il déclarait à Thérèse :
— Alors, tu es bien résolue à répouser après ma mort?
— Ne parlez pas ainsi, mon père!
— Enfin tu es résolue à l'épouser; je te connais avec tes airs innocents, ferme comme le granit breton, têtue comme moi, pardieu 1 Rien ne te fera changer, je le vois. Eh bien, eh bien, j'autorise ses visites tous les dimanches.
Elle se mettait à genoux et lui baisait les mains.
— Minute ! Je ne veux pas entendre parler de fiançailles. Il vient ici à titre de visiteur. C'est compris?
— Tout ce que vous voudrez!
— Ouais! Et si je ne voulais plus à présent? fît-il avec un petit éclair dans le regard.
Elle devint pâle, alors il s'attendrit :
— Ma pauvre enfant, je t'en aurai fait voir de dures... Bah! tu n'en as plus pour bien longtemps.
Claude maintenant possédait l'ivresse de se retrouver avec Thérèse. Il l'entretenait de ses projets, de ses occupations. L'enthousiasme de la jeune fille avait été sa meilleure récompense.
— C'est bien, c'est très bien, Claude, ce que vous feites! Voudrez-vous J^e permettre de vous
seconder? J'ai appris à me servir de la machine à écrire.
— Mais moi aussi, fit-il, touché d'une pareille pensée,
— Oh! vous, vous y transcrirez les belles choses que vous aurez à dire; mais pour votre correspondance, vos travaux d'érudition, qui sait si vous ne consentirez pas à me dicter? J'écris déjà très vite.
— Et moi, très lentement.
- — Vous voudrez bien aussi que je sois votre lectrice?
— Oui, Thérèse, vous me lirez ce qu'il y a de beau et de passionnant dans les poètes, les historiens, les romanciers.
— J'ai tant à apprendre, je suis si ignorante.
— Nous apprendrons ensemble, j'ai un vernis sur tout, mais je n'ai rien approfondi. Quelle douceur à vibrer ensemble aux plus émouvantes pages de Michelet, de Balzac, de Flaubert! En ce moment mon oncle me lit les souvenirs entomologiques de Henri Fabre, ce grand savant ignoré. La nature avec ses infiniment petits, à travers le monde prodigieux des insectes, s'y révèle inépuisable et dramatique dans le mystère de l'instinct, les lois immuables de l'espèce : c'est beau comme du Shakspeare. Et vous déploierez aussi pour moi la splendeur des maîtres de la musique !
Elle le contemplait de toute la profondeur heureuse de ses yeux gris et glauques.
— Claude, ce sera une belle vie que la nôtre;
toutes nos pensées en commun, rien de caché l'un à Tautre, vous me le promettez? Si je vous déplais sans le savoir, il faudrait me le dire.
— Mon amie, mon aimée... celui qui recevra le plus, allez, ce sera moi. Vous serez la dispensatrice du monde révélé, vos yeux seront mes yeux, votre esprit sera mon esprit...
— Et mon cœur sera votre cœur, murmurat-elle avec ferveur.
— Mais, Thérèse, j'y songe, si ma vie devient vraiment active, et si vous voulez bien la partager en m'accompagnant souvent au dehors...
— Toujours et partout, dit-elle.
— Marlotte, l'hiver, ne sera guère commode pour les communications, et les trajets deviendront vite fatigants. Ne croyez-vous pas que nous devrons garder la vieille maison comme résidence de printemps et d'été et passer l'hiver et l'automne à Paris?
— Si, j'y songeais. . .
— Alors, il faudra louer un appartement ou un petit hôtel. . .
— Vous déciderez, mon ami, selon votre bon plaisir. ..
— Oh! quelle petite femme raisonnable j'aurai là, fit-il en plaisantant. Mais vous avez une préférence?
— Si vous me laissez le choix, dit Thérèse, eh bien! je nous vois très bien six mois de l'année dans un quartier clair et sain, commode pour les promenades, Passy par exemple, à la porte du
Bois : une petite maison au soleil, avec un bout de jardin. Tant pis si ce n'est pas votre {joût, il ne fallait pas me consulter!... Et d'abord, nous ne ferons que ce que vous voudrez.
— Parlez! parlez! dit-il attendri; un bout de jardin et des fleurs, n'est-ce pas?
— Des fleurs tant qu'il en pourra contenir! C'est le seul luxe que je désire et dont je suis privée ici. Quant à une petite maison...
— Nous la choisirons ensemble. . .
— Pas si vite, vous n'êtes pas encore agréé par mon père.
— Je le serai ! . . . 11 faut qu'il ait pitié de nous et qu'il nous permette de nous marier !
Thérèse, jouissant de ce qu'il y a de plus délicieux au monde pour une femme, la joie d'org^aniser en imagination son nid, reprit :
— Oui, l'appartement simplifie le service, mais avec ses plafonds que transpercent les bruits des voisins, la loge de la concierge bavarde, il restreint trop l'intimité. Donc, un petit home à nous. . .
— Oui, Thérèse, à nous...
— Étoffé de tapis et de tentures, simplement meublé : pas de luxe inutile. Vous aurez un meilleur emploi à en faire.
Ainsi bâtissaient-îls d'avance lë château de rêves, organisaient-ils leur bonheur, jusqu'à ce que Marins arrivât sur la pointe des pieds :
— L'amiral, il dit comme ça qu'il trouve que Mademoiselle et monsieur Clodde, ils ont assez
filé la chaîne du cabestang et qu'ils pourraient venir faire un peu la cosette avec son fauteuil qu'il est là dedans, le pôvre, à se tourner les pouces en rond !
Claude n'avait plus que trois jours de pénibles. Le lundi et le mardi, il vivait de ses souvenirs : Thérèse absente escortait son souvenir, ses pas ; il la revoyait, oui, il n'est pas d'autre mot, par toute la révélation qu'elle lui donnait d'ellemême, sa voix et son âme; et le samedi, il vivait dans l'attente du dimanche. C'est lui maintenant qui, pour ne pas perdre ce précieux jour, allait voir Jacques de temps à autre.
Son frère le contemplait avec surprise : où étaient le décourag^ement d'antan, les ténèbres au milieu desquelles Claude semblait tâtonner misérablement? Quel levier puissant soulevait maintenant son courage et son espoir? Il approuva ses projets de travail ; une seule chose le préoccupait encore : l'avenir sentimental de Claude. Il n'était pas possible de croire que sa santé ne souffrirait pas d'une vie de cénobite. Marier son frère serait évidemment la solution la plus naturelle, encore fallait-il trouver — que ie difficultés ! — une compagne de tout repos, point trop intéressée, d'humeur patiente et capable de dévouement. Il en écrivit en cachette à Aline qui lui fit quelques objections, car l'idée que Claude demeurât célibataire lui avait paru très naturelle, sans même y mêler d'arrière pensées trop précises, excusables ou non pour une
mère qui estimait que sa fille ne serait jamais assez riche. Oncle à héritage, Claude était d'assez belle santé, Dieu merci, pour qu'on ne comptât en rien sur le présent et qu'on laissât courir, sans y penser, une éventualité qui leur ferait toujours assez de peine, même survenant le plus tard possible.
Sur les représentations de Jacques, — il fit valoir d'autres dangers, des séductions possibles, qui sait jamais? — Aline promit de s'en occuper. Elle chercherait autour d'elle. La province offrirait à cet égard plus de garanties d'honnêteté qu'une grande ville trouble comme Paris.
Claude, pendant ce temps, savourait le délicieux mystère de ses fiançailles : jour à jour, il se sentait pénétré davantage par la grâce de Thérèse, l'éveil chez elle d'une allégresse dont on aurait pu croire, à la voir si sereine, qu'elle l'ignorerait toujours. Mais il commençait aussi à trouver insuffisantes leurs courtes heures de causerie, le dimanche. La loi du désir insatiable lui iiispirait maintenant près d'elle des tentations ardentes; et la contention qu'il s'imposait pour ne pas les laisser trop paraître lui infligeait peu à peu un véritable martyre... Double souffrance : n'oser risquer de lui déplaire, et se sentir lié par la crainte des gaucheries que son infirmité imposait toujours à son imagination.
Par un étrange renversement des rôles, il devait se contenter avec gratitude de ce qu'elle,., retenue par sa pudeur, pouvait oser de privautés
délicates : sa main qu'elle ne refusait pas de porter à ses lèvres quand elle en devinait chez lui le désir avide, son bras qu'elle glissait sous le sien pour l'aider à se rendre d'une pièce dans l'autre; déjà ces petites joies, si intenses aux premiers jours, ne suffisaient plus à Claude. Et elle-même, dans son innocence de vierg^e, appelait, à travers des nuits de fiévreuse insomnie, le jour où elle pourrait être toute à lui.
Un samedi soir, où Claude préparait son départ du lendemain matin pour Paris, l'oncle Adne;i lui dit en ouvrant le courrier :
— Tiens, Suzanne est de retour avec son mari; ils s'invitent à déjeuner ici.
— Ah! fit Claude déçu, il va de soi que je serai ravi de les revoir, mais Thérèse?.., C'est « mon » dimanche !
L'amiral sourit :
— ils prennent mal leur jour; veux-tu que je leur télé(>raphie de ne venir que lundi?
— Non, dit Claude, nous avons rendez-vous ce jour-là pour visiter l'asile de Saint-Mandé. Que voulez-vous? Il faut bien être raisonnable
Après tout, s'il pensait aux occupations bousculées qui attendent de jeunes mariés, mag^asins, préparatifs de leur installation, cette visite était vraiment affectueuse. Il est vrai que dimanche, jour de repos, ils ne sacrifiaient rien..., mais il ne verrait pas Thérèse.
— Écris-lui, dit l'oncle; elle partagera ton désappoiniement et nous trouverons bien un
jour de la semaine pour nous risquer chez de la Hodde ; il est beaucoup moins farouche depuis que son état s'améliore. Et sais-tu à quoi j'ai pensé?
— Non; sûrement à quelque chose qui doit nous faire plaisir.
— Si..., ce n'est qu'une supposition, si... mais admettons ! mon vieux camarade finissait par consentir à votre mariag^e... j'ai trouvé un moyen de rassurer la conscience de Thérèse et de ne pas laisser seul de la Hodde, qui, outre Marins, a besoin d'un contrôle constant. Je le connais, il ne consentira pas à vous encombrer de son poids mort, son or^jueil s'y refuserait; mais moi, si je lui proposais de partager sa vie sous le même toit et de remplacer un peu, très mal sans doute, mais à ma manière, sa fille... Je crois qu'il accepterait cette présence d'un vieux compagnon d'armes...
— Mais, mon oncle, songez à ce que Thérèse a enduré, songez à la patience méritoire du brave Marins...
— Eh bien! j'exercerai la mienne. Est-ce que l'idée que je facilite votre bonheur, que vous He serez pas attristé par ses colères et ses jérémiades, ne sera pas pour moi une raison déterminante?... J'ai toujours pensé que je ne ferais pas un mauvais garde-malade.
— Vous, mon oncle : vous êtes la perfection. Mais Thérèse ne voudra point consentir...
— Tu vas lui écrire qu'elle nous verra arriver
mardi à trois heures et qu'elle veuille bien y disposer son père.
Le déjeuner s'était très bien passé; Mussol, «eul ce jour-là, sa femme et les petits passant quelques jours en Touraine chez les grands-parents, s'était invité.
— Bonne idée, Anthime, vous verrez « les enfants » : ma nièce Suzette et son mari Louis Navole qui reviennent d'Italie...
— Ah! mais non, voilà que je gaffe encore! J'ignorais que vous alliez être en famille!
— Plaisantez-vous, Mussol? Je me fâche si vous ne venez pas.
Il était venu, et les Navole, en randonnée d'auto avec des amis et descendus par discrétion devant l'hôtel Mallet, arrivaient de leur côté, bras dessus bras dessous, animés de la course et réjouissants à entendre tant ils semblaient heureux.
Assez vite, leur impression de tristesse causée par le premier contact se dissipait à voir Claude, non du tout l'infirme hésitant qu'ils se représentaient, mais déterminé dans ses gestes et se passant fort bien d'aide dans cette maison où tout lui était familier. Lui aussi constatait le temps écoulé et la transformation du jeune ménage. Doudou parlait avec la décision d'un homme qui a assumé des responsabilités importantes, et Suzette avec la malicieuse désinvolture de la jeune femme pour qui la vie ne comporte plus de secrets.
Ils étaient ravis de leur voyage, ravis d'être revenus, ravis d'eux-mêmes et semblaient ravis d'être ici. Leurs voix jeunes et gaies, la bonne grosse voix de Mussol alternaient pour le contentement de Claude. Et puis, ces belles heures italiennes, il lui semblait les revivre. Il louait Louis et Suzette d'avoir prolongé leur séjour, de n'avoir pas, avec une boulimie absurde, absorbé ville sur ville, monuments sur musées, dans un de ces entassements où impressions d'art et souvenirs se brouillent pour ne laisser qu'une fatigue confuse. La façon dont Doudou avait conduit leur itinéraire dénonçait une méthode, un réel désir de s'instruire en admirant, et, ce qui était mieux encore, d'initier sa femme à des concepts de beauté déconcertants pour elle au premier abord et pour lesquels des préparations n'étaient pas superflues.
Claude fut surpris des attentions de Louis pour Suzette. Il n'avait rien du ton léger et supérieur qu'affectent tant de jeunes maris infatués; il ne lui coupait pas la parole à tout moment; et l'on sentait que, presque enfant la veille, elle avait elle aussi mûri et su profiter de cette difficile épreuve, la meilleure lorsqu'elle réussit : la vie commune sans témoins indiscrets, sans parents importuns, la découverte de deux êtres l'un par l'autre, dans leur cerveau et dans leur cœur. Claude, à la sincérité de leur voix, eut la réconfortante certitude qu'ils avaient franchi les écueils,
Mussol et Louis Navole s'entendirent si bien
que Louis exprima le désir d'aller visiter l'atelier du peintre. Suzanne, qui désirait causer un peu avec son oncle, prétexta une légère migraine. M. Abryat, averti par son tact, les laissa seuls. Suzanne, qui regardait Claude avec une tendresse rassurée, lui passa les bras autour du cou et l'embrassa sur les deux joues.
— Merci encore, dit-elle, puisque c'est à toi que je dois mon petit Louis.
— Alors, ma chérie, tu es contente? L'Italie t'a plu?
— Enthousiasmée, petit oncle. Mais à la vérité, j'ai moins cherché à connaître l'Italie, — j'aurai toujours le temps, — que le caractère de mon mari. C'était le plus pressé!
— Hé bien, il me semble qu'il a un excellent caractère.
— Petit oncle, Louis est un homme charmant qui n'aurait que le défaut d'être trop charmant. Aussi, suis-je bien décidée à le garder pour moi seule, et c'est pour cela que je me suis tant étudiée à l'observer alors que, personne entre nous, dans la vie quotidienne la plus fondue, je pouvais discerner son fort et son faible.
— Voyez-vous cela, petite madame Machiavel, et le résultat de cet examen?
— Tu ne me trahiras pas, n'est-ce pas? Eh bien, je te confierai ce que je ne dirai à personne, ce que je n'ai même pas dit à maman quand nous nous sommes arrêtés huit jours à Belles-Feuilles...
— Tu as eu raison, toute confidence inutile
L'AUTRE LQMIÉRE
est dang^ereuse ; c'est de toi seule que tu dois tirer ta précoce expérience ; mais pourquoi me fais-tu l'honneur de tes petits secrets?
— Parce que vis-à-vis de toi qui as été si généreux pour moi, il me semble que j'acquitte un peu une dette de gratitude, et puis parce que je sens que tu comprendras, toi homme et qui as vécu, des choses qu'une mère, même la plus tendre, peut mal interpréter.
— Tu prêtes à ma cécité une clairvoyance à laquelle croyaient les anciens : tu m'élèves au rang du devin Tirésias; eh bien, le résultat de tes profondes réflexions?
— Un égoïsme raisonné, oncle Claude, pour le bonheur de Louis et le mien. Je suis résolue à le rendre aussi heureux que possible, mais j'entends qu'il me rende heureuse. Je ne sais si tu as remarqué que Louis avait une tendance à flirter?
— Vraiment?
— Oui, Mme Ouvrart à Belles-Feuilles l'an passé, et d'autres madames plus ou moins jeunes ou plus ou moins séduisantes. Pas de ça, j'y ai mis bon ordre!
— Compliments. Comment as-tu fait?
— Louis, comme tous les hommes, aime la flatterie...
— Ta généralisation m'amuse, elle a du vrai.
— J'ai donc persuadé à Louis que moi seule savais l'apprécier à sa valeur; ensuite je \î\i convaincu, — ça, c'était plus difficile, — que de
mon côté, je valais la peine d*être conquise et qu'aucune autre ne lui donnerait ce que je lui donnais.
— Qui t'a appris ce que tant de femmes intelligentes ne savent pas toujours?
— L'intuition, petit oncle, Tintuition des dangers redoutables qui me guettaient avec un mari très sûr de lui et très joli garçon ; car moi, je ne veux pas être trompée; je le tiendrai de court; seulement, il ne sentira pas la corde.
— Petite futée. . .
— Pour commencer, il adore les enfants, je lui en donnerai un pour Pâques; c'est à tort que beaucoup de femmes se croient assez fortes pour garder seules leur mari : l'enfant est le plus doux et le meilleur auxiliaire du bonheur conjugal. Et on peut, je crois, être à la fois une femme aimante et une bonne mère. Je compte, cela va de soi, nourrir mon petit, car ce sera un garçon, ce dont Louis sera très fier.
— Et si c'est une fille?
— Alors il sera très attendri. Donc, je nourrirai...
— Tu veux, je le vois, te singulariser.
— Non, Louis me saura gré, je le sais, de ne me dérober à aucune des charges de la maternité. Maintenant si, ayant mis toutes les chances pour moi, le malheur voulait qu'il me trompât. . . j'aurais la sagesse douloureuse de l'ignorer en laissant peser sur lui la crainte que,- si je l'apprenais, il perdrait du coup une femme qui lui est
devenue nécessaire et un enfant qu'il adorera. Mais cette éventualité fâcheuse, si je ne l'écarté pas absolument, c'est parce que je joue franc jeu avec le destin. Ou je me trompe fort, ou je m'attacherai Louis si étroitement, et si bien...
— Puis tu l'occuperas, sans doute?
— J'allais te le dire : travail et ambition seront sîi devise, et c'est pour nous qu'il voudra réussir. Un homme heureux chez lui tient plus qu'on ne croit à ag^randir sa situation sociale, sa fortune; il sait que ceux qu'il aime en profitent : or ceux qu'il aime c'est encore lui, sa femme, ses enfants, c'est toujours lui. Ai-je tort, à ton avis?
— Et ce beau programme ne comporte rien de plus?
— Si, m'oublier autant que je le pourrai, ne lui peser en rien, caresser sa vanité sociale en lui faisant honneur dans le monde, lui rendre l'intimité douce, partager ses soucis, m^intéresser à ses travaux, enfin m'installer si bien en lui, qu'il éprouve le besoin de me garder toujours. Te dire qu'il n'y aura pas là un effort d'abnégation et que ma jeune sagesse ne trouvera pas parfois la lâche lourde serait mentir; mais, n'est-ce pas, le but en vaut la peine?
. — Certes, Suzette ! Tu mérites d'être heureuse, et, bien que ce ne soit pas une raison suffisante devant le hasard et la chance, tu auras du moins mis pour toi, comme tu dis, tous les atouts dans ton jeu.
— Alors, bénis-moi et embrasse-moi comme
L AOTflE LUMIÈRE
dans les comédies morales du bon vieux temps.
— Chère petite!... L'amour t'a inspirée, il te guidera. Serai-je le parrain de l'enfant?
— C'est déjà résolu entre Louis et moi.
— Il a beaucoup gagné, ton Doudou, c'est un homme.
— Il n'y a plus de Doudou : Doudou pour tout le monde, tu ne trouves pas ce nom ridicule? C'est mon Louis à moi, à présent.
Un automne précoce était venu, dépouillant la forêt et détrempant les routes sous la pluie. Ce soîr-Ià, 2 novembre, Claude, un peu enrhumé en restant trop longtemps à Thumidité du jardin, s'était retiré de bonne heure dans sa chambre, et il méditait devant les braises où il ranimait de temps à autre une flambée crépitante avec quelques pommes de pin et des brindilles sèches.
Un an d'écoulé! Demain ramènerait le premier anniversaire de son accident. Il refit l'étape des souvenirs. A pareille heure il était à Belles- Feuilles, et le jSancé de la future Mme Crownfield. Quatre ou cinq jours plus tôt, il était arrivé par un glorieux soleil qui incendiait les arbres roux.
La veille de son départ, il avait dîné avec Marjolaine chez Weber : il revoyait encore la iolie frimousse, les yeux caressants de sa petite
amie. Pour elle aussi, la vie avait marché. Hier l'oncle Adrien n'annonçait-il pas à Claude la joie de Le Cloarech, triomphant enfin des hésitations delà jeune femme; ils se marieraient la semaine prochaine. Au moins, de çe côté-là, Claude n'aurait ni regrets, ni remords.
Un an d'écoulé ; si plein qu'il semblait contenir une longue période de sa vie, tant il s'y était accumulé de souffrance, d'efforts, de progrès, toute une transformation de son être physique et moral. Il y a un an, quel avenir différent il proposait à son ambition! Eùt-il voulu cependant, pour retrouver ses yeux de voyant, où des femmes s'étaient plongées avec amour, ses yeux ouverts sur la vie magnifique et ses tableaux mouvants, consentir à se retrouver aveugle aux réalités profondes et aux significations essentielles? Non, si cuisante que fût la perte qu'il avait faite, il n'estimait pas payer une rançon trop cruelle, maintenant qu'il avait conscience d'avoir trouvé, sur son calvaire, une autre vérité, et, consolatrice élue, cette Thérèse qui était plus que sa vie.
N'est-ce pas pour elle qu'il avait rêvé les possibilités d'action qui lui restaient permises, afin d'instaurer entre eux la noblesse d'un idéal commun? N'est-ce pas pour elle qu'il s'était efforcé de se désempêtrer de ses liens, afin de lui apporter le moins possible une charge, afin que la pitié seule ne fleurît pas dans son cœur? N'est-ce pas pour elle qu'il avait compris la nécessité d'at-
teindre une valeur supérieure, afin qu'elle n'eût pas la déception d'avoir donné son cœur à une âme vulgaire?
Un an d'écoulé! Et Claude se reconnaissait à peine : était-ce lui qui avait rêvé la puissance et îa fortune pour n'en faire que des instruments de jouissance; et fallait-il que seule une si dure leçon l'eût conduit à entrevoir les bases sûres et immuables sur lesquelles reposait la vie?
Il se rappelait sa fiévreuse attente du lendemain, son ivresse de chasseur, la nuit de cauchemars, et son triomphal orgueil de jeunesse et de force lorsque, dans le bois, posté derrière l'orme moussu, près de la coulée verte, il guettait le galop du sanglier pourchassé par les chiens.
Ne devait-il pas reconnaître que, à travers l'absurde fatalité, de mystérieuses et persistantes influences l'avaient protégé pas à pas : la présence de Thérèse de la Hodde au château, le nœud invisible formé alors entre eux par la douleur de la jeune fille et tout ce qu'il éprouvait de confus sous le terrible coup d'assommoir; le réconfort donné par Brissage, et l'affection de l'oncle Adrien qui avait abrégé depuis, sans même en avoir l'air, son initiation maladroite? Oui, il avait été conduit comme par la main, peu à peu, au havre de grâce où l'attendait l'amour de Thérèse.
Oui, il avait été privilégié, jusque dans son existence matérielle inchangée, jusque dans la protection familière de la vieille maison où
rabritaient son passé d'enfance et la garde tutélaire des morts, jusque dans cela qu'il n'avait pas eu à se débattre contre l'abandon total, la misère, les portes closes, contre tout ce que, des confidences le lui ont révélé, des non- voyants avaient connu de morne et d'affreux. Antoinette avait préféré sa liberté, mais combien il aimait mieux cette Thérèse qui s'enchaînait d'elle-même à tous les devoirs, et, loin d'en éprouver une tristesse, semblait y puiser un allégement! Oui, Pombasle l'avait oublié; pourquoi lui en vouloir et aux autres qu'il croyait ses amis, alors que les véritables attachements lui restaient fidèles?
S'il dressait le bilan de ce qui, un an auparavant, lui avait paru une faillite, il se trouvait agrandi de forces spirituelles, enrichi d'une paix intérieure qu'il eût toujours ignorée. Est-ce à dire qu'il était vraiment satisfait de lui, qu'il n'avait jamais de rechutes, que le vieil homme ne taxait jamais le nouveau de duperie? Est-ce à dire qu'il avait la sensation de déployer déjà toutes ses facultés d'intelligence et de travail et de remplir entièrement sa mission? Non, mais il avait appris aussi que rien ne se fait que par évolution, et que l'habitude, le temps, la volonté et la patience devaient achever leur tâche de perfectionnement.
Les braises ne répandaient plus qu'une tiédeur : il se coucha et s'endormit d'un sommeil paisible.
Vers six heures du matin, l'oncle Adrien, déjà
debout et dont la chambre touchait la sienne, Tentendit pousser une exclamation sourde : il entra :
— C'est toi qui appelles, Claude? Qu*esl-ce iu'ilya?
Celui-ci répondit d'une voix altérée :
— Où est donc Thérèse?
Et ses mains semblaient chercher quelqu'un d'absent.
L'amiral surpris répondit :
— Mais, mon ami, à Paris, près de son père.
— Elle vient de m'apparaître : je l'ai vue comme je vois en rêve, et cependant je jurerais que j'étais éveillé. Elle avait les yeux baig^nés de larmes. Oncle Adrien, aujourd'hui je crois, aux pressentiments... Et vous?
— Il y a de fausses apparences, Claude, comme il y a des visions télépathiques. . .
— Avez-vous été jamais averti?
— Deux fois dans ma vie, la veille de la mort du commandant Rivière; je l'ai vu tomber en rêve, devant moi; et j'ai été aussi prévenu, par une apparition, de la triste fin de celle dont je t'ai parlé, un jour...
La mère de Thérèse... Claude très ému répondit :
— Certainement il est arrivé un malheur à ma fiancée. Partons vite!
— Est-ce bien raisonnable?
— Gela ne se raisonne pas... si je me suis trompé, il n'en sera rien de plus; si c'est une
Sii
révélation, ma place n'est-elle pas auprès d'elle?
— Mais il n'y a pas de train immédiat.
— Prenons l'auto de louage de l'hôtel. Vite, mon cher oncle ! vite !
Son insistance triomphait des objections de Tamiral. Une heure et demie après, ils arrivaient à la porte de la maison de M. de la Hodde.
— Ah! ces messieurs savent déjà? dit la concierg^e.
Marins qui apparut ajouta :
— Eh oui, je courais au télégraphe porter la
dépêche !
Thérèse en larmes les reçut, elle ne parut point surprise, et pressant les mains de Claude :
— Mon ami, mon pauvre père avait eu une journée satisfaisante, un peu d'agitation seulement, mais rien d'alarmant; comme je le veillais, vers une heure du matin il m'a appelée pour me dire : « — Je ne veux pas, mon enfant, prolonger ton attente ; tu as été une bonne fille pour moi, je tiens Claude pour un brave garçon : je ne fais plus d'opposition à votre mariage. Télégraphie-lui demain de venir me parler... Quelque chose m'avertit que je ne dois plus longtemps retarder les mesures que j'ai à prendre... M Là-dessus sa langue s'est embarrassée, il a eu une syncope. En hâte, j'ai envoyé chercher le médecin. Mon père a eu le temps de reprendre connaissance pour me dire quelques mots inin telligibles : il a parlé, je crois, de coffre-fort, de procuration... il a dit : « — Tu seras riche. » Je
LMUTRE LUMIÈRE
pense qu*il délirait... Il n'a pas tardé à tomber dans une sorte de léthargie, sa prunelle s'obscurcissait, son souffle devenait court. Quand le médecin est arrivé, mon pauvre père avait cessé de souffrir.
— Thérèse, chère Thérèse... Je vous plains et je vous aime...
— - Je le sais, Claude, je n*ai plus que vous à présent...
L'enterrement de M. de la Hodde se fit dans l'intimité \ depuis longtemps sa maladie et sa réclusion l'avaient retranché de toute vie officielle et mondaine. Attirée par le malheur d'autrui, comme si elle pouvait y trouver une consolation, Mlle Heurdelot fut la première à accourir, bourdonnante, comme une mouche suspecte. Elle s'offrait à tenir compagnie à Thérèse, qui ne pouvait rester seule; elle lui eut même offert, forçant la note, de ne plus jamais la quitter si, avec une fermeté polie, celle-ci ne lui eût annoncé son désir d'une retraite momentanée dans une de ces maisons religieuses où des dames seules et des jeunes personnes orphelines peuvent abriter leur indépendance et leur dignité.
Mlle Heurdelot, s'étant trouvée alors en présence de Claude, avait hésité entre la froideur et l'effusion. C'est pour ce dernier parti qu'elle s'était décidée, avec des sourires si pleins de sousentendus que Mlle de la Hodde avait cru devoir l'avertir que M. Ghartrain et elle étaient fiancés.
La grimace de Mlle Heurdelot, pour avaler cette pilule amère, eût été réjouissante en un autre moment. Elle multiplia les protestations et battit en retraite.
— Je suis trop sûr qu'elle médira sur nous, hasarda Claude.
— Je voudrais bien voir cela, répondit M. Abryat indigné. Et qu'y a-t-il à dire, sur votre compte, mes pauvres enfants, qui ne soit à votre honneur?
Malgré la répugnance de Thérèse pour tout ce qui touchait à ses intérêts matériels, il s'était - — érigé son tuteur officieux, et l'avait contrainte à venir, selon les formalités d'usage, ouvrir le coffre-fort que l'amiral de la Hodde possédait, d'après indications trouvées dans son secrétaire, au Crédit Lyonnais. Son testament, réserve faite de quelques legs de bienfaisance, laissait à Thérèse toute sa fortune : six cent mille francs environ j sur lesquels il avait pendant des années gardé un silence tenace et dont les seuls arrérages constituaient une somme importante
Claude apprenant que Thérèse, qu'il avait cru épouser pauvre, devait aux bizarreries de son père de se découvrir soudainement riche, fit valoir ses scrupules : elle les dissipa d'un mot :
— Je n'ai jamais compté sur cette fortune, je ne la considère pas comme m'appartenant; si vous y consentez, nous en affecterons la presque totalité aux œuvres de protection et d'assistance auxquelles vous vouliez subvenir un jour.
Claude venait d'écrire à Aline pour lui anaon-
cer son prochain mariage, — à quoi bon retarder de quelques semaines leur union? — lorsqu'il reçut la visite de Jacques qui, revenant de voyage, ignorait encore tout. Il avait une figure de circonstance, dont l'oncle Adrien ne put s'empêcher de sourire.
— Mon cher Claude, — vous n'êtes pas de trop, mon oncle! — Aline et moi avons beau^ coup songé à ton avenir.
— Gela ne me surprend pas, mon ami...
— Ne crois-tu pas qu'un mariage raisonnable offrirait pour toi de grands avantages?
— J'en suis persuadé, dit Claude, qui, flairant les intentions des siens, se donna le plaisir inno* cent de les lui laisser développer jusqu'au bout
— Ah, fit Jacques agréablement surpris, voilà qui simplifie la question. Ta sœur, dans sa prévoyante sollicitude, et moi avons cherché une jeune fille qui pùt remplir les conditions de charme et de sécurité nécessaires.
— Et vous avez trouvé?
— Aline me charge de te proposer une personne qui, pense-t-elle, pourra te plaire.
— Voyons . . .
— Elle n'a pas de fortune, mais avec ton dé* sinté ressèment que nous connaissons tous... Elle est de bonne famille; la ruine de ses parents la force à donner des leçons de piano, d'aquarelle et de français :
— Jolie?
Jacques hésita :
— Plutôt distinguée.
— Bonne santé?
— Heu, comme ça... pas mauvaise.
— Jeune?
Nouvelle hésitation :
— Vingt-neuf ans.
— Et elle consent?
— Elle ne serait pas si à plaindre de t'épouser, et Aline lui croit beaucoup de qualités sérieuses. L'indispensable, n'est-ce pas, est quelqu'un qui tienne bien ta maison, et porte convenablement notre nom? Mlle Flore répond à cet idéal et on la dit très bonne.
— Flore qui ?
— -Mlle Gorniud... En somme, de part et d'autre, c'est un mariage de raison.
— Il me serait difficile dans ces conditions de prétendre à un mariage d'amour, fit Claude avec une involontaire ironie.
Constatant ce que le choix de ceux qui l'ai^ maientle plus comportait à son égard de protectrice pitié, il mesura la distance qui séparait le désir d'Aline, jadis, de lui voir épouser Mlle Langre, et son pis-aller actuel de la pauvre fille provinciale et vertueuse qui se résignait, par sagesse pratique, à l'épouser sans le connaître.
— Mon cher Jacques, je suis très touché, mais je crois avoir trouvé mieux, sans me vanter, et je m'excuse de ne pas t'avoir annoncé plus tôt, — seulement tu étais absent, — mon prochain mariage.
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Il devina le sursaut de son frère, qui ne put maîtriser son incrédulité, comme si, pour Claude, disposer seul de soi était chose singulière, et déroutait l'idée qu'il s'était faite, sans s'en rendre compte, de son infériorité.
— Sérieusement, tu comptes te marier?
— Je suis fiancé avec Mlle de la Hodde.
— Depuis longtemps?
— Depuis six semaines, son père ne m'a agréé réellement que quelques instants avant sa mort.
— Il est certain que socialement... D'ailleurs Mlle de la Hodde est, elle aussi, sans fortune?
Claude sourit : ce pauvre Jacques... Toujours un peu mécontent et jaloux?...
— Tu te trompes, mon ami, elle est aussi riche que moi.
Jacques jaunit un peu :
— Allons, tu as toutes les chances!
— Je n'en ai qu'une et, à mes yeux, elle les vaut toutes : je respecte et j'aime infiniment Thérèse de la Hodde, qui veut bien me faire la grâce de m'aimer.
Jacques eut un rire un peu forcé :
— Et toi qui me laissais aller. . . Et vous aussi, mon oncle !
Il fit un effort sur lui-même ;
— Eh bien! frère, toutes mes félicitations; je suis très heureux !
— Pas plus que moi, dit Claude pour seule épigramme.
Aline, dans une lettre de douze pagres, reconnut de bonne grâce qu'il n'y avait aucune comparaison entre le choix de Claude et le sien, îj'idée de la fortune de Thérèse surtout lui semblait une garantie de bonheur au moins égale aux nobles qualités de la jeune fille. Ceux à qui cette nouvelle causa la plus sincère joie furent Robert DussaullesetSuzette, dont aucune arrière-pensée n'avait jamais effleuré l'esprit pour escompter, même dans le plus lointain avenir, les dispositions qu'il conviendrait à Claude de prendre, s'il avait épousé, probablement sans en avoir d'héritier, Mlle Gorniud (Flore) .
L'oncle Adrien se frottait les mains : n'avait-il pas réalisé le plus cher de ses vœux? Marins Proclus, avec un roulis d'épaules, décrétait :
— Si le bon Diou il n'est pas content le jour que M. Glodde il mènera sa promise à la chapelle, vaï! c'est qu'il sera difficile. D'un pareil couple on n'en voit pas sur toute la Cannebière!
Claude et Thérèse n'ont voulu, en raison de leur deuil, d'autres témoins que ceux que la loi exige : M. Abryat et M. Dussaulles pour elle, Jacques et M. Brissage pour lui. C'est dans la petite mairie et dans l'église de Bourron-xMarlotte que l'union civile et la cérémonie religieuse sont
célébrées. Claude évite ainsi le dépaysement, à Paris, des escaliers et des salles inconnues. ïl reste au centre de son passé, baigne dans ses souvenirs; rien n'interrompt, même pour une heure, le présent dont les mailles se soudent à l'avenir.
Thérèse accuse sur ses traits maigris de longs mois de fatigues et de soucis, mais déjà îa foi passionnée dans son existence nouvelle la tî-ansfigure. Et sur le visage immobile de Claude règne cette sérénité auguste qu'un grand sculpteur donnerait à l'image du bonheur. Son regard mortel ne perce pas le voile impénétrable; mais, s'il ne voit pas Thérèse, rien d'elle ne lui est ignoré ; il se représente la coupe de son vêtement tailleur sombre, il a effleuré l'aigrette de son chapeau de feutre, il l'a aidée à boutonner ses gants; et la frêle odeur de verveine, qui s'exhale de la voilette abaissée, lui semble parfumer les fins cheveux et le visage exquis.
Ce n'est pas le mariage qu'il aurait eu jadis à îa Madeleine, avec la pompe des orgues et le moelleux tapis pourpre sur lequel ondule la traîne blanche de l'épousée; on n'entend pas les coups de hallebarde des suisses, une foule mondaine ne s'entasse pas dans le chœur et ne défile pas interminablement à la sacristie.
L'église de décembre est froide, la voix du prêtre y résonne avec simplicité; mais quelle majesté pour Claude et Thérèse prend cette communion divine de leurs vies, dans ce modeste décor qui laisse aux rites toute leur ampleur nue
et grave! C'est qu'ils ne se marient pas pour les autres, et qu'aucune vanité ne rehausse leur engagement solennel devant les hommes et devant cette Providence à laquelle Thérèse croit fermement, et dont Claude n'ose méconnaître à cette heure la lente et mystérieuse action.
En se mariant ainsi, ils savent ce qu'ils contractent de responsabilités et d'obligations. S'ils s'unissent selon la loi et le culte où ils ont été élevés, c'est parce qu'ils entendent remplir non seulement leurs devoirs l'un envers l'autre, mais aussi les devoirs qui leur incombent du fait de leur rang, de leur intelligence et de leur fortune, vis-à-vis de ceux qui souffrent et qui méritent d'être protégés et consolés.
Ce n'est pas seulement îa charité facile, c'est le réconfort de l'âme autant que l'aide matérielle qu'ils voueront à la légion sacrifiée où Claude a pris sa place. Cette pensée constante sanctifiera leur amour, en le purifiant de tout égoïsme trop personnel. La présence de M. Brissage et ce qu'elle évoque de bienfaisant pour les nonvoyants scelle leur tacite promesse.
A la maison, les attendent Aline, Louis et Suzette, qui déjeuneront avec eux : la famille, avec ses hauts mérites et aussi ses imperfections, avec la beauté de certains caractères et la demi-valeur des autres, n'est-elie pas, en ce jour unique comme dans l'avenir, leur meilleur entourage et leur naturel soutien?
La joie d'Aline persuade Claude que sa sœur
Taime vraiment et aimera sa femme ; Taffection de Jacques lui-même s'est réchauffée, et Claude sent qu'on lui sera d'autent plus favorable désormais que sa volonté et sa chance le redressent sur le piédestal où l'esprit de parenté place ceux qu'on sait dominer la vie. On ne l'admirera plus pour ce qu'il y avait en lui de fortuit, sa g^aieté, son brillant dans le monde, la réputation de ses bonnes fortunes; on l'admirera pour ce qu'il a acquis dans l'épreuve : sa ténacité, son courage, et aussi, Claude ne se le dissimule pas, — et sa reconnaissance pour Thérèse s'en accroît, — on l'aimera pour le prestige qu'elle répand sur lui, rien que par le rayonnement de son amour. Claude aimé, Claude se passant du secours d'autrui, Claude libéré autant qu'il se peut des entraves de sa prison de chair, apporte à l'orgueil, un moment menacé, des siens une compensation rassérénante.
Claude est heureux, et entre les joies de tous, celles de l'oncle Adrien, du bon Robert et de la jolie Suzette lui sont les plus précieuses. Marius, qui va accompagner ce soir l'amiral dans le modeste logement que celui-ci a arrêté à Auteuil, non loin du petit hôtel que les Claude vont installer, Marius réjouit l'honnête candeur de Mme Tartine et la niaiserie maligne d'Euphémie par sa jovialité gaillarde.
Mussol est venu, un moment, apporter ses vœux au jeune ménage. Et, à la fin de la journée, Aline et Robert, Louis et Suzanne prennent
congé. Suzanne embrasse avec tendresse son amie :
— Au revoir, chérie, à bientôt! Votre premier déjeuner à Paris, chez nous, n'oubliez pas !
C'est l'oncle Adrien qui part le dernier. Une émotion profonde étreint les jeunes époux, et Claude sent monter à sa gorge des paroles de gratitude qui s'étranglent...
Sans ce vieil homme et sa mâle bonté, serait-il ce qu'il est aujourd'hui? M. Abryat n'a-t-il pas été le bon génie qui a présidé à leur union? Sans lui, ne se serait peut-être jamais, entre Thérèse et Claude, déclenché l'amour qui les rapprocha, dès son irruption dans le compartiment en marche, dès l'élan de Thérèse lui saisissant la main dans l'obscurité, prophétique symbole, et depuis tout ce qui a aimanté leur réciproque tendresse à travers la pitié et la douleur.
Ils sont seuls : ils ont pris possession de la vieille maison; les lampes, dont Claude ne voit pas les cercles jaunes sur les tables et les tapis, de leurs foyers intimes font luire le bois des crédences, les soies et les velours des meubles. Le piano a élevé dans la nuit un chant d'allègre et pure harmonie.
Et maintenant, se tenant par la taille, lentement, religieusement, Claude et Thérèse gravissent l'escalier et pénètrent dans la grande chambre tendue à neuf où les attend l'intimité la plus douce et la plus poignante, lorsque, à travers la chaude étreinte de Claude et l'abandon
généreux de Thérèse, dont la pudeur s'immole pour le rassurer, leurs corps et leurs âmes ne feront plus qu'un seul être.
Ineffable puissance des sentiments absolus qui mag^nifient ce qu'ils touchent et font passer, dans la créature pétrie du limon de la terre, l'infini ies émois éternels, une étincelle de vie sublime |ui franchit la durée et l'espace, rejoint l'abime des connaissances irrévélées, le grand mystère de l'au-delà.!
Et puis, ce fut l'au jour le jour : la vie où la médiocrité côtoie la grandeur; la vie avec ses plaisirs et ses peines; la vie banalement humaine mais vivifiée par la volonté d'être haute; la vie avec les influences salutaires de Claude sur sa femme et de Thérèse sur lui ; la vie avec le rythme des habitudes, le pain et la viande des repas ; la vie dans le cercle étroit de la demeure ou l'horizon élargi du voyage; la vie avec ses réveils qui sont un recommencement et ses nuits où le sommeil ressemble à la mort; la vie avec le désir et la volupté : ivresses qui n'ont rien (l'impur, parce qu'elles sont conformes au rythme universel, et que Claude, en caressant de ses mains avides le cher corps de Thérèse, comme il avait fait du Persée de bronze, épie aux contours de l'être qu'il adore, de l'être qui est pour lui la Fleur du Monde, le germe de l'enfant qui viendra bomber le ventre délicat et gonfler les seins blancs.
Claude s'était rattaché à la grande espérance de Tenfant, comme au plus complet épanouissement de lui-même. Il se rappelait sa conversalion avec Mussol : non! il ne verrait pas son fils, — car ce serait un fils, — mais son fils le verrait!... Son fils, qui réaliserait tout ce qui serait resté en lui d'incomplet; son fils, qui serait îe transmetteur du flambeau sacré par quoi une race resplendit de toutes ses^ facultés et de toutes ses énergies.
Claude connut l'émotion anxieuse et douce de sentir, la main appuyée aux flancs maternels, tressaillir cette petite vie. On l'appellerait Jean, du nom du docteur Chartrain. Thérèse préparait la layette, avec un recueillement de fée pensive.
Claude acceptait de plus en plus son sort. Il s'était acclimaté au petit hôtel loué boulevard Montmorency, en un coin de verdure et de silence, à peine troublé par le roulement des trains de ceinture.
Cet hôtel, provenant du village russe de la dernière exposition universelle, formait une élégante isba avec des toits contournés et de lourds ornements de bois suspendus. Ils y passèrent l'hiver et le printemps, occupés de leur apostolat et s'efforçant à se rendre utiles aux œuvres d'avèugles. Leur intimité délicieusement resserrée n'accueillait guère que l'oncle Adrien, les Navole, M. Brissage et quelques membres éminents de l'Association Valentin Haiiy. Peu de soirées au théâtre, mais ils suivaient les grands
concerts où l'oncle Adrien les accompagnait volontiers; et leurs meilleures heures étaient elles où, seul à seule, Thérèse lisait à Claude ou chantait pour lui leurs maîtres préférés.
En avril, Suzanne eut une jolie fille qui porta le nom de Glaudie. Aline et M. DussauUes vinrent s'installer à Paris; Aline épaissie, mais toujours robuste, n'oxygénait plus ses cheveux où une mèche grise tranchait dans le blond persistant; elle avait mis un frein à ses dépenses exagérées, et une entente parfaite régnait entre elle et son mari.
Elle insista beaucoup pour que les Claude vinssent avec les Louis Navole passer le mois de juillet à Belles-Feuilles; ils y consentirent. Il fut alors question du mariage de Jacques avec la fille d'un grand banquier dijonnais; ce projet n'aboutit pas. Les prochaines couches de Thérèse la ramenèrent avec Claude à Paris ; elle sentait s'alourdir son corps où une autre vie frémissait chaque jour davantage.
Cette fois, c'est la vieille maison de Marlotte qui les reçoit. Septembre va pâlir la forêt et la délivrance de Thérèse approche. Claude à pré- :5nt vit dans une inquiétude qui se précise et /aggrave jusqu'au jour du lit de misère, lorsque chaque cri déchirant, lorsque chaque tressaillement de la petite main crispée et cependant confiante, lorsque la sueur qu'il sent couler sur le doux visage à l'agonie, le persuadent de l'imminence du danger et de l'approche de la mort.
Pourquoi la Nature est-elle si cruelle? Va-t-il voir périr Thérèse, résistera-t-elle à l'affreuse torture? Pourquoi doit-elle risquer sa vie? Il hait ceux qui la soignent, et se prend lui-même en horreur, devant la venue si lente du bien-aimé pour qui Thérèse accepte, vaillante, l'épreuve de toutes les mères. Tout à coup, après une dernière, sauvage et funèbri clameur, un silence indéfinissable est tombé. Claude se dit que sa femme et l'enfant sont morts, et qu'en eux tout meurt de lui-même et de ses raisons de vivre. Mais on s'agite, une voix faible et perçante salue le jour, la garde annonce :
— C'est un superbe garçon !
Claude s'incline, défaillant vers celle qui lui sourit et qui sourit à la petite créature née de leur amour. Il baise avec ferveur la main froide et épuisée.
— Tout va bien, allons! tout va très bien! dit la voix de tête d'Aline, qui a voulu servir de mère à Thérèse.
La garde reprend, au bout d'un long moment pendant lequel on a soigné, baigné, habillé le nouveau-né.
— Tenez, monsieur, prenez-le, et faites-le embrasser, doucement, à sa maman.
— Mon ami, murmure Thérèse, il te ressemble; et il est si beau!. ..
Claude connaît alors un bonheur plus grand peut-être que celui qu'il a éprouvé quand Thérèse est devenue sa femme. Son fils est là, vivant,
robuste, déjà lourd, espérance de ses lendemains, dédommagement glorieux de son infortune; son fils, qui porte déjà dans ses yeux un reflet du soleil dont s^éclaire la chambre et, peutêtre, — Claude le souhaite ardemment, — Taube encore incertaine de cette autre lumière à la clarté de laquelle il voit s'illuminer les profondeurs de son âme, la t)eauté morale de Thérèse, et rimmease monde invisible.