TROISIÈME PARTIE
Six mois après, par une belle journée de fin d'avril à Marlotte, Claude promenait dans son jardin sa démarche moins incertaine. La charmille mesurait du banc de pierre au mur soixantequinze pas ; les premiers temps il les avait comp- > tés un à un, en partant du pied gauche, par cette manie de précision qui était devenue sa plus sûre sauvegarde.
Rien ne lui semblait plus difficile que de garder la ligne droite, tant le sens de l'orientation lui venait lentement. Mais déjà, il n'étendait plus, dans cette allée large, la petite canne d'épine accrochée à sa boutonnière et qui lui servait d'antenne protectrice. Il savait qu'aucun obstacle, pas même un caillou, sur le tuf balayé chaque matin, ne devait gêner son va-eWient solitaire; il lui avait fallu des semaines pour ac-
quérir cette conviction d'une sécurité presque absolue.
Comme il faisait bon, sous cette charmille! Le vert neuf des petites feuilles répandait une exquise fraîcheur, alors que l'air tiède s'alourdissait par moments de bouffées d'orag^e. Trois percées d'allées, qui arrivaient à angle droit, lé prévenaient par un souffle plus vif de leur présence; le mur l'avertissait aussi, d'un air plus dense et comme mort. Mille petits indices, que jadis sa vision avait photog^raphiés sans qu'il y prît garde, se retrouvaient, familiers, sous sa semelle : tel petit soulèvement du terrain, telle dépression; les choses inertes se faisaient les complices de sa clairvoyance.
La vieille maison, pour le remercier de lui avoir conservé son recueillement; l'avait reçu comme s'il eût dû revoir à leurs places habi< tueiles les murs chargés de cadres, les buffets de bois luisant, les fauteuils démodés. Tout ce qu'il avait retrouvé, intact, lui parlait au palper par un relief doux ou rude, et le charme des choses passées émanait, sensible, de ces lieux où Claude, enfant, avait joué avec son frère ou sa sœur, sous la protection tendre de ses parents.
Il vivait ainsi, par un privilège dont il n'eût pas soupçonné autrefois la valeur, au cœur même de ses plus tenaces souvenirs; cette propriété, qu'il s'était obstiné à conserver par sentimentalité filiale, centrait maintenant ses sensations et ses idées journalières ; par elle il perpétuait, dans
le puissant lien de rhabitiide, dans le borné et le quotidien pour lequel nous sommes tellement faits, l'essence même de soii identité, qui sans cela eût trop souffert du brusque dépaysement, se fût heurtée, dans des aîtres nouveaux, à des angles et à des recoins inaccoutumés. Avait-il conquis tellement de notions nouvelles? Non, la vieille maison ne lui avait presque rien appris qu'il ne sût déjà, dans ce subconscient où se déposent nos observations inutilisées. Quelques surprises, çà et là, avaient rectifié son jugement, quelques menus accidents l'avaient renseigné; maintenant il eût déterminé, à quelques centimètres près, remplacement de chaque meuble ou de chaque objet. Il évoluait avec une relative aisance dans les pièces, quitte, aux endroits encombrés, comme le salon-bibliothèque, à prendre le long des murs des points de contact.
Il revenait vers le banc de pierre, il s'y assit. Ses mains caressèrent la pierre froide où les pluies avaient creusé de leurs gouttes incessantes, pendant des années, de petits trous; une mousse rase coinme le velours se plaquait par endroits. Une coquille ronde retint son doigt : un escargot qui se promenait, lui aussi; il sentit sur son autre main la course lilliputienne d'une fourmi; il la secoua doucement, et, détachant l'escargot, le posa à l'autre bout, afin d'être sûr de ne pas lui faire de mal. Pourquoi, infirme, eût-il fait souffrir ces bestioles qui prenaient leur part de printemps?
Le printemps ! Claude le sentit avec une acuité qu'il avait rarement éprouvée aux heures les plus enfiévrées de sa jeunesse. Le printemps ! Il se sentait baigné des effluves puissants versés par la forêt proche; ils se mêlaient au timide parfum des violettes qui, derrière lui, encadraient les plates-bandes de chaque côté du perron. Et si Tallégresse qu'il ressentait n'avait plus la fougue ancienne, dans son bien-être assagi ne régnait pas moins une joie, sinon sereine, du moins intense. Le printemps : la sève qui gonfle les bourgeons, pointe aux branches, et redonne à l'être humain, avec un frisson confus, un élan sourd vers quelque chose d'inexprimable! Non, aujourd'hui Claude ne se sentait pas malheureux : eût-il voulu se persuader qu'il l'était, il ne l'eût pas cru. Plus fort que sa tristesse immanente, que sa demi-résignation, le goût de la vie fleurissait en lui comme les primevères de la première pelouse.
Et ce goût de la vie n'était pas l'acceptation veule qu'il aurait pu craindre, et dont l'idée seule lui avait fait horreur; il ne vivait pas par lâcheté, il ne vivait pas non plus par espoir, il vivait en vertu d'une nécessité inconsciente, pour obéir aux lois de l'espèce, qui ne veulent pas que les forces saines disparaissent sans avoir rempli leur but et réalisé leur fin. Ce but et cette fin, Claude ne les distinguait pas sous les formes usuelles; mais, de cela même qu'il vivait, il avait l'impression qu'il suivait la norme et qu'il se conformait
au rythme obscur qui régit l'univers. Sans doute ses joies étaient souvent humbles; il ne les aurait pas méprisées autrefois, car il ne méprisait rien de ce qui participe au prisme des apparences, aux féeries de la nature, aux plaisirs de l'instinct; seulement elles lui auraient paru petites à côté de celles qu'il recherchait, alors que l'espace à parcourir lui semblait illimité et qu'il pouvait étreindre d'un reg^ard, d'un g^este, mille modes du sentiment et de l'action.
Ce lui était une surprise de se sentir là, dans des conditions qui jadis lui eussent paru inacceptables, et qu'il subissait parce que la fatalité qui s'imposait à lui triomphait même <le ses révoltes, de ses regrets, de sa misère. Qu'est-ce donc qui l'avait sauvé? La volonté de faire face au destin? L'orgueil de ne pas signer la faillite de tout ce qu'il avait représenté? La vertu du renoncement? Oui, tout cela ensemble. Et il vivait, et il écoutait le bruit régulier du râteau que le jardinier promenait dans les allées du verger, il écoutait ce silence animé qui ressemble au bruissement du sang répercuté dans une conque marine, et où il distinguait les rumeurs de la forêt, les frappements lointains d'une forge, des rires de gamins dans la rue en contre-bas.
tJn coup de sonnette tinta à la petite porte de service, derrière les communs. Il reconnut bientôt le pas de Marins Proclus, le serviteur de son oncle, passé à leur double service, et qui, sous ce nom de proconsul romain, avait un masque
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jovial, taillé à coups de serpe, de triton chenu avec une âme simple et aussi cordiale que so accent relevé d'une pointe d'ail.
— Té vé, monsieur Glodde (il prononçait ains Claude) , c'est le fatteur, pas moins, et je m'en retourne à la cambuse vu que j'aide à l'épluçage des patates ! !
Marins lui remit le journal, une carte postale ponctuée en Braille et une enveloppe oblongue et satinée, dont le cachet de cire aux initiales CD. semblait annoncer une lettre de sa sœur. Quel courrier! On le g^âtait! Il était tant de jours où seul le Figaro apportait les nouvelles du dehors à son isolement de Robinson dans l'île. Malgré son envie de lire la lettre d'Aline, il lui faudrait attendre le retour de l'oncle Adrien, qui passait la journée à Paris. Et c'était là une des sujétions qui lui coûtaient le plus; une lettre a toujours un caractère de confidence ; ne contînt-elle rien de secret, c'est à vous et non à un autre qu'elle réserve la petite douceur de se sentir en communion avec autrui. Claude n'en pouvait jouir; déjà, écrire à l'aide du guide-main lui causait une petite gêne comme si quelqu'un, penché derrière son épaule, pouvait lire à mesure.
Aline aurait dû se mettre à « Brailler m , mais son impétuosité s'accommodait mal de cette lenteur : il fallait que sa plume courût librement ; seul Robert, en conscience, envoyait de loin en loin des pages de carton dont les caractères repoussés au poinçon avaient nécessité des heures
d'application. Pour le journal, il fallait encore un lecteur complaisant; Claude sourit en se rappelant le zèle inlassable de Mlle Heurdelot qu'il avait consenti, un temps, à accepter comme secrétaire; s'il l'eût laissée faire, elle eût déclamé tout haut les quatre feuilles, depuis le Leader jusqu'à la signature du gérant, en passant à tra^ vers la politique, les faite divers, les critiques littéraires ou dramatiques et les annonces. Pauvre Mlle Heurdelot, certainement si bien intentionnée, mais un peu intéressée peut-être, sans qu'il voulût trop se préciser à lui-même, par indulgence, l'audace candide qui avait animé ses espoirs de vieille fille : intendante exerçant sa mainmise sur tout? Ou même...
Sans doute avait-elle formé le vœu d'une union légitime; fatales ambitions, trahies par des allusions vagues, des soupirs langoureux, un empressement abusif pour l'aider à gravir ou à descendre une marche, toutes prévenances qu'il avait fini par trouver exaspérantes. L'oncle Adrien, au retour d'une absence qu'il avait dû faire dans le Midi, l'avait délivré en l'aidant à congédier, avec une suavité ferme, Mlle Heurdelot. Certainement, elle ne leur pardonnerait jamais !
Il fourra dans sa poche la lettre d'Aline et déchiffra la carte postale. Mais c'était encore pour lui un effort de discerner ces lettres figurées par des points dont la disposition et le nombre variaient. Combien il était loin de l'habileté de ce
bibliothécaire de l'Association Valentîn Haûy, dont lui avait parlé M. Brissage, et qui, bien qu'aveugle, lisait à livre ouvert, aussi vite qu^un voyant. Tiens, de Suzette!
La carte venait de Venise et, sa nièce l'indiquait, représentait le palais ducal. Il jugea l'attention méritoire ; avoir emporté dans sa trousse un alphabet spécial, s'imposer de lui écrire ces quelques mots, au cours de son voyage de noces, dans une chambre d'hôtel, entre les promenades aux musées et les stations d'achat dans les magasins! Le Palais ducal et la Piazzetta, le frémissement de l'eau couleur du temps, le campanile rouge de San Giorgio et la silhouette imposante de la Dogana di Mare, les gondoles noires et le« vrt^ore^i blancs, Venise et sa grand'place où le« pigeons picorant les grains de maïs dessinent de mouvantes Bgures, Venise avec son odeur un peu fiévreuse et son ensorcellement indéfinissable, revécurent dans son souvenir, mêlant à l'enchantement éprouvé naguère le regret de ce qu'il ne reverrait plus. Mais il avait épousé tout un hiver la cité merveilleuse, et elle lui demeurait toujours présente avec ses ruelles d'eau, ses ruelles pavées, ses ponts minuscules, ses grands palais noircis et ses boutiques étroites, avec sa foule grouillante et cosmopolite, avec son Rialto de pierre orfévré comme un joyau, avec ses cafés sous les arcades, ses églises innombrables, ses dentellières blondes sous le châle noir à pointes, se» vendeuses d'herbes abritées de parasols et ses
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marchands de petites pieuvres en plein air.
Gomme Suzette et son mari goûteraient, s'ils savaient ne pas abuser du Baedeker, cette Italie si propice à la flânerie, au rêve! Chère petite, dont involontairement il avait retardé le mariage les parents de Louis ayant prétexté des motifs de convenance, devant le malheur dont personne, heureusement, n'avait à porter le deuil.
En réalité, des difficultés d'intérêts s'étaient élevées ; M. et Mme Navole s'avisant, un peu tard, de juger que la dot de Suzanne ne répondait pas à ce qu'ils étaient fondés à espérer pour un être de valeur et d'avenir comme Doudou. De récriminations en aigreurs, l'union projetée avait failli se rompre : Aline, irritée et désolée, car ses folles dépenses à Belles-Feuilles obéraient les ressources de son mari, le privant malgré sa bonne volonté de doter plus largement sa belle-fille, Aline, devant le chagrin pathétique de Suzette, après avoir obtenu de l'oncle Adrien un concours insuffisant, avait dû confier sa détresse à Claude. Au nom du bonheur de sa fille, elle lui avait demandé un sacrifice autorisé, pensait-elle, par sa cécité, qui ne permettait plus les mêmes utilisations de sa fortune.
Claude, sans vaine discussion, avait distrait de son capital cent mille francs, signé posément, lentement le chèque qui assurait à Suzette la possession de son Doudou. La joie de cette enfant l'avait récompensé de sa libéralité. Elle lui devait une part de ce radieux départ pour la vie : elle pensait encore à lui, elle joignait aux siennes le«
affectueuses pensées de son mari. Claude songea que c'était vraiment bien gentil. D'autres déjà auraient oublié 1
Il les suivit un long moment par la pensée ; de Venise, ils devaient aller à Ravenne et redescendre sur Florence, Sienne. Ils visiteraient les petites villes de FOmbrie, et, après avoir poussé jusqu'à Rome, reviendraient en France par les lacs.
Il évoqua les étapes de leur chemin d'amour : pas un de ces endroits qu'il n'eût visité ; ils reprenaient, dans sa pensée, toute leur ardente émotion plastique ; il revoyait, avec le réconfort de les retrouver aussi intacts, des tableaux de musées, des ruines patinées de soleil : il entendait le frisselis léger des oliviers et croyait sentir Fodeur amère des buis du Pincio.
Gomme Suzette, embellie par son ivresse, devait être heureuse! Doudou partageait-il ce ravissement? Pouvait-il comprendre que la destinée faisait de lui un élu et qu'ayant la vie matérielle plus qu'assurée, et une femme jeune, jolie, charmante à former, il possédait le lot le plus désirable et le meilleur?
Des voix l'arrachèrent à lui-même : celle de son ami, le peintre Mussol, à qui Marins disait :
— Hé ! je me le pense que monsieur Glodde il sera content de vous voir.
— Je ne vous dérange pas, cher ami?
— Asseyez-vous, Mussol, et n'écrasez pas l'escargot qui se promenait là tout à l'heure... Je
me demandais si je n'irais pas vous faire une visite. Mais, pensant que vous travailleriez par ce beau temps. ..
— J'ai fini mon tableau et je l'emporte demain à Paris. J'ai reçu de mon vieil ami, le fondeur Taddeo Tofani, de Firenze, unPersée demi-grandeur, de toute beauté.
— J'aurai grand plaisir à le toucher, dit Claude avec une animation soudaine. Figurezvous, je pensais à mon dernier séjour en Italie quand vous êtes arrivé. Gomme il doit faire beau sur le Ponte- Vecchio ! Le soleil coupe de biais les petites échoppes des orfèvres, et l'Arno e«t d'un vert de fiel admirable... Vous avez mis votre complet de velours marron, Mussol, je le reconnais.
— Oui.
Et le peintre le contempla avec une sympathie mélancolique.
Ce Glaude-là différait tellement de l'autre! Toujours jeune, toujours beau ; mais des lunettes noires voilaient ses yeux ; et son visage si expressif, si nuancé jadis, découpait dans l'ombre légère de l'allée un profil de statue, comme si tout ce qui étonne, intéresse, inquiète ou rassure, ne se mirait plus sur ce visage, et qu'entre les sensations et leur manifestation s'élevât le même mur qu'entre la vision abolie et les innombrables aspects du dehors. Cette rigidité des traits gardait parfois comme un étonnement du coup meurtrier, certains jours une tristesse noire;
aujourd'hui Mussol y découvrait presque de la sérénité.
— Le croi riez-vous? dit Claude, moi pour qui le besoin d'agir était une joyeuse obsession, je paresse avec délice; j'ai honte de moi, je ressemble au petit escargot. ..
— Le travail ou la flemme, dit le peintre, on »'a rien trouvé de mieux au monde.
11 examinait toujours Claude : sa concentration habituelle avait réduit ses gestes au strict indispensable; son corps, sans aucune recherche d'effets qui, pour beaucoup de civilisés, deviennent une seconde nature, prenait, lui aussi, dans ses lignes si simples, une signijScation émouvante.
« Quel beau portrait on ferait de lui maintenant, pensa-t-il ; quel caractère ! »
— Mais, dit Claude, vous parlez de flemme, et vous travaillez toujours !
L'atelier de Mussol regorgeait de toiles qu'il gardait pour son plaisir. Artiste véhément, il peignait de l'aube au coucher du soleil. Son art, parti d'essais impressionnistes pour aboutir à une maîtrise sobre et de la plus riche puissance, faisait de lui, après Claude Monet, le peintre de la lumière. Sous les saules, dans les prairies, au bord du Loing, dans les clairières de la forêt, il avait poursuivi, des années durant, la nymphe insaisissable. La lumière, lorsqu'elle baigne les meules, rase les colzas d'or pâle, incendie un champ de blé taché de coquelicots et de bleuets, transperce les futaies, lorsqu'elle plonge en
transparence dans l'eau glauque ou s'étale sur un pan de mur, on la retrouvait toujours auréolant de ses rayons fluides, dorés, roux ou bleuâtres, ses arbres, ses rochers, ses plaines. Mussol, d'abord nié, puis discuté, enfin en train de s'imposer, g^agnait beaucoup et dépensait peu, faute de besoins ; généreux à ses camarades, tendre époux et bon père. Claude, qui le tenait autrefois pour un bon garçon amusant, l'appréciait infiniment plus depuis que leur rapprochement étroit lui avait permis de deviner ses qualités et ses délicatesses. D'abord un jour où Mussol, avec une admiration convaincante, avait parlé de Michel- Ange et de la chapelle Sixtine, ensuite pour l'avoir senti bouleversé parce que sa femme l'avait effrayé d'une chute heureusement sans gravité, et pour cela surtout que, depuis le 3 novembre, date fatidique qui avait arrêté dans soii essor l'ancien Claude, le nouveau se découvrait une divination particulière pour doser, à un trébuchet invisible, comme un peseur de perles ou de diamants, le carat des âmes. Un affinement singulier se développait en lui, qui lui eût rendu pénibles certaines présences; mais les visites étaient rares, et Claude avait pu mesurer déjà que rien n'éloigne les soi-disant amis et les relations comme une catastrophe.
— Qu'est-ce que l'on ficherait dans la vie,^ si l'on ne travaillait pas, dit Mussol qui rougit, craignant de l'avoir blessé ; et cependant que de fois il retenait sa langue!...
— J'ai cru pendant des années, dit Claude avec )onne humeur, que le travail était une manie, m vice de gens sans imagination. Je me demande
aujourd'hui si ce n'est pas une des fonctions vitales de l'homme, sa raison d'être.
Mussol dit poliment :
— C'est bien possible. Moi je travaille parce que ça me chante.
Bien que très instruit de son art, les notions abstraites l'ennuyaient et il ne s'embarrassait pas des philosophes. Pourvu que ses enfants fussent intelligents et sains, sa femme heureuse, son travail réussi, le gigot aux haricots du dimanche cuit à point et le vin de sa cave bien frais, il se tenait pour satisfait. Sa carrure, son teint coloré, sa barbe noire sillonnée de fils gris, proclamaient la santé campagnarde du vrai paysagiste.
— Oui, dit Claude, je sens que je devrai, à un moment donné, bientôt, me donner un but sérieux; mais à quoi suis-je bon? Vous, Anthime, — il l'appelait à présent souvent par son petit nom, — vous vous êtes senti tout de suite peintre?
— Moi? Oh! oui. Enfant, je barbouillais à la craie sur la cloison goudronnée d'un hangar, et au charbon sur tous les murs de notre maison. J'en ai attrapé, des calottes!
— Vous êtes un chançard, vous obéissez à une vocation irrésistible, vous faites ce pour quoi, de toute éternité, vous avez été créé... Remplir sa mission !
Claude répéta, songeur :
— Remplir une mission ! . . . Voyez, Anthime, ces idées ne m'étaient pas venues alors que j'étais un être complet, et elles commencent à me poursuivre à présent que.. . Je sais bien qu'il m'a fallu d'abord, comme un grosse, rééduquer mes mou- Fements, ma marche, réapprendre à lire, à écrire . . .
— Il me semble, dit Mussol jovial, que vous ne vous en tirez pas trop mal !
— Ça n'a pas été sans peine ! J'ai cru d'abord que les ténèbres m'étoufferaient. Littéralement, elles me donnaient la nausée de l'homme qui meurt d'asphyxie. Vous savez, ces cauchemars où l'on croit mourir, où l'on voudrait crier, et où aucun son ne sort de votre bouche. . . Après cela, j'ai vécu dans un monde irréel et sans consistance; cela rappelle l'instabilité du bateau où, par le roulis, le portemanteau, la carafe fuient sous la main. Je me demandais presque avec terreur si ce que je m'efforçais de saisir, ou que je frôlais, ou que j'évitais, allait se fondre dans le noir, cesser de se différencier comme les formes qui s'estompent dans le crépuscule. J'ai eu la phobie de l'espace; au début, mon bras gauche, coudé en avant, me protégeait comme un bouclier. Et le retour alterné des jours et des nuits, quel supplice ! ...
Claude disait cela sans amertume, comme d'une chose acquise, et contre laquelle on ne proteste plus :
— Cette noirceur d'hiver du Pôle me gelait le cœur, me pétrifiait l'esprit; maintenant, si même le rythme des habitudes ne me prévenait à peu près de l'heure qu'il est, je distinguerais très bien l'obscurité de la clarté par la sonorité des onde». . . Vous êtes content de votre tableau, Mussol?
Le peintre, hier enthousiaste, aujourd'hui ne savait plus trop : oui, peut-être, ce n'était pas trop mal tout de même !
La mare de soleil qui dorait la pelouse devant la maison avait peu à peu reculé vers les massifs, puis vers l'écurie, où Tanagra ne hennissait plus dans son box. Claude s'en était séparé à grand regret. Il l'avait offerte à Pombasle, qui montait chaque matin au Bois, et qui, l'admirant, avait promis d'en avoir grand soin. Donner, un détachement dont Claude n'avait pas soupçonné la volupté amère et consolante; son auto, sa belle limousine, il avait prié Aline de l'accepter, devinant qu'il comblerait son vœu le plus cher : l'hésitation de sa sœur, sa voix pleine de désir, ses si... ses mais... Sur le refus formel de Robert, Jacques avait hérité du somptueux cadeau. Présent moindre, mais auquel il tenait bien davantage, son fusil à trois coups était maintenant aux mains de son beau-frère :
— Ça, mon bon Robert, vous ne pouvez me le refuser : vous me peineriez trop I
Et il avait ajouté :
— Puisque vous avez déjà les cartouches ! Oui, les cartouches à chevrotines et à balles.
ifue Fannette, une des premières nuits, fourra- (jeant dans son armoire et pour obéir aux ordres de sa maîtresse, lui avait dérobées, tant on avait peur qu'il tentât de se tuer. Il y avait pensé, c'est vrai, malgré sa promesse à M. Brissag^e et dans une heure de découragement noir.
Mais cette méfiance des siens, en l'humiliant, lorsque soupçonneux il avait constaté la disparition, avait provoqué en lui un sursaut d'orgueil irrité. Ils pouvaient se tranquilliser, il leur éviterait un second drame : pauvres gens, ils devaient être saturés du premier !
Mussol, qui avait respecté son silence, demanda :
— Tiens, on ne vous a pas lu votre journal? Votre oncle est à Paris, m'a dit Marius. Quel savoureux bonhomme ! Le Midi, par son accent, sa bouillabaisse et sa fantaisie, est inappréciable.
— Il m'a bien agacé les premiers temps, dit Claude gaiement. J'avais alors un fichu caractère; je l'ai encore par crise : à présent Marius me manquerait... Ah! oui, le Figaro! si ça ne vous rase pas de le déplier, et si vous voyez quelque écho... quoique... C'est curieux, tant de choses et de gens qui m'intéressaient autrefois; eh bien! à présent!... Ça restreint l'horizon, un coup pareil!
Mussol lut l'annonce d'une prochaine exposition de fleurs. Les fleurs! Leur amoncellement prodigieux dans les serres du Gours-la-Reine; une odeur multiple, lourde et suave s'élève du terreau
noir : les tulipes, les grands pavots s'épanouissent en nappes jonquille et mauves; les géraniums ont l'éclat dur du cinabre ; les orchidées multiplient leurs arabesques étranges de fleursoiseaux, de fleurs-insectes ; le triomphe des roses est une féte des yeux, et les massifs d*azalées orange, cerise et rose-saumon donnent l'impression d'un jardin de Bagdad dans les Mille et une ^uits. Pas plus que les tableaux lumineux de Mussol, Claude ne reverrait la magnificence des fleurs.
— Ah oui ! et après?...
— « Le Concours hippique sera particulièrement brillant cette année... Une nouvelle disposition de la piste permettra... »
Claude se revoit lieutenant de dragons, présentant Coriolan, le mieux dressé de ses chevaux d'armes, étonnant aux sauts d'obstacles, ce jour où Pombasle et lui, parés du flot de rubans, furent les héros de cette solennité mondaine.
— Comme tout cela est loin ! . . . dit-il. Mussol continuait :
— Ah! tiens! « M. de Pombasle, l'aviateur cé- 3èbre dont les prouesses ne comptent plus, a failli être victime. . . »
Il s'arrêta : bon ! la gaffe ! ... Ne se rappelait-il pas le récent atterrissage de Pombasle au pied des hauteurs de la Solle : une simple panne de moteur. Pombasle, retrouvant des camarades à Fontainebleau, en avait profité pour déjeuner gaiement à Montigny, sans trouver dix minutes pour venir serrer la main de son ami.
— Victime? répéta Claude inquiet.
— Rien de cassé! dit Mussol : «... victime d'un accident qui aurait pu avoir des conséquences graves. L'appareil au départ ayant, pour une raison encore inexpliquée, piqué du nez d'une hauteur de trente mètres, le hardi pilote est retombé à terre par miracle sain et sauf; la chute a été amortie par un bosquet d'arbustes. » Très peu pour moi! ajouta Mussol, je préfère ce que Marins Proclus, fidèle aux termes nautiques, appellerait le plancher des vaches !
Claude, à l'idée que Pombasle aurait pu confiai tre, lui aussi, l'accident stupide, avait eu une souleur : son affection jaillit, d'un bond, vers l'ami oublieux; et il se rappelait le chaleureux dévouement de Guy, lors de son malheur, cette âamme d'amitié peu à peu tombant comme un brasier de paille. Compagnon de plaisir, de sports, oui; mais user des heures sa patience à un chevet d'infirme, non! D'ailleurs, Pombasle avait exprimé son avis avant de quitter, trois jours après, Belles-Feuilles :
— Mon pauvre vieux! Et dire que je suis impuissant à te consoler! Ce sont de ces calamités où personne ne peut rien pour personne. Moi, si un malheur pareil m'arrivait, je crois bien que je me ferais sauter la cervelle !
Égoïsme brutal ? Franchise stoïque plutôt ! Qu'eût signifié encore la vie pour Guy? Et si, comme consolation, ce mot était faible, c'est qu'il se montrait aussi rude pour les autres qu'il
eût été inflexible pour lui-même. Devant ce cas incurable, emporté par la fougue de son tempérament, leurs voies avaient bifurqué, voilà tout! Depuis le jour où il avait emmené Tanagra, c'est-à-dire depuis trois mois, Claude ne l'avait pas revu : c'était une grande douleur qu'il eût voulu oublier.
La pitié, la pitié dont il avait été tout d'abord comblé, choyé, submergé, n'avait-ii pas dû prévoir qu'elle s'userait, comme toute chose humaine? Et s'il avait eu à cet égard des illusions, devait-il en rendre les autres responsables?...
— Cela vient de vous faire quelque chose? demanda Mussol.
— Ah oui ! reprit Claude, c'était mon meilleur ami. . . autrefois !
Le peintre reconduit jusqu'à la porte du jardin, 1^1 s'était dirigé, en prenant garde aux piliers surmontés de vases fleuris de géranium-lierre, vers l'enclos de quinze mètres carrés qui servait de préau à sa chienne Tambelle. Il n'avait pas eu le courage de s'en séparer. Elle l'entendit venir et poussa des aboiements de joie : elle espérait toujours qu'il allait faire cesser sa captivité, rendue nécessaire parce qu'elle faisait des trous dans les plates-bandes. Il ouvrit le loquet de la petite
porte à claire-voie et reçut aussitôt le choc tendre du corps dressé, les g^riffades affectueuses des pattes, la caresse d'une langue sur son menton. En avaient-ils fait de bonnes parties ensemble, dans les Ardennes chez les Doutremart, en Sologne chez le baron de Broyé : encore de bons compagnons presque effacés!... Et les Ouvrart, les Jennesse? Partis le surlendemain de Belles- Feuilles, avec un empressement discret. . . Depuis, à peine de leurs nouvelles !
— Oui, tu m'aimes, toi, dit Claude en jouissant de sentir sous sa main la tète chaude et lustrée de la chienne qui semblait sangloter d'aise. Allons, viens!
Et il s'arc-bouta pour que, dans sa reconnaissance folle, elle ne se jetât pas dans ses jambes à rimproviste.
— Tout beau, ma jolie!... Un peu de calme, ou Marius te fera les gros yeux.
N'était-ce rien d'être caressé ainsi, fût-ce par une bête? Allons, il n'allait pas être ingrat?... Est-ce qu'Aline ne l'aimait pas? Lorsque, refusant son hospitalité définitive, et avec l'approbation de l'oncle Adrien, il avait voulu rentrer à Marlotte, y faire un courageux apprentissage de la solitude, n'était-elle pas venue l'installer, le recommander à Joseph et à Justine? « Oh! Madame peut être bien tranquille ! Nous aurons bien soin de Monsieur, du pauvre monsieur. » Quinze jours après, Joseph et Justine, déclarant la maison « triste à pleurer »> et ayant trouvé à Paris
une place séduisante, Tavaient planté là. N'était-ce pas encore Aline qui, accompag^née de Robert, avait tenu à lui fournir de sa main un couple de " premier ordre, » muni non seulement des meilleurs certificats, mais des plus enthousiastes références. Pour surcroît de précautions, n'avaitelle pas amené Fannette, dont elle se débarrassait volontiers pour quelque temps, l'humeur de la vieille bonne devenant trop difficile, et avec la conviction, d'ailleurs, que Fannette exercerait un contrôle sérieux dans ce logis où tant de fidèles souvenirs l'attachaient. Malheureusement, Fannette s'était plaint de son ancienne chambre qui était humide, de la nouvelle qui la dépaysait, des domestiques qui, — accusation trop vraie, — volaient outrageusement le maître (quarante centimes un œuf et trente-deux sous un chou-fleur) ! Si bien que le couple de premier ordre avait, sur une scène homérique avec elle, quitté une maison où « l'on se méfiait de leur probité » . Fannette, là-dessus, avait déclaré Marlotte trop malsain pour sa santé, monsieur Claude « trop regardant M . C'est alors que M. Abryat, jugeant que cette épreuve d'acclimatation avait assez duré pour son neveu, s'offrait à lui tenir compagnie, remontait sa maison avec une brave femme du pays pour cuisinière, un jardinier de louage, et Marins, bon à tout faire.
Mais oui, Aline l'aimait! Et Jacques aussi! N'avait-il pas offert à Claude de lui céder pour «on usage exclusif un pavillon dans le parc de sa
maison de santé? 11 se faisait fort de lui assurer un service soigneux, son personnel étant dressé â des tâches plus difficiles. Précisément!... Si fraternelle que fût Toffre, elle n'avait rien de tentant pour une sensibilité chaque jour plus avivée ; la proximité des malades lui eût été odieuse. Mais enfin, il devait le reconnaître, son frère se montrait beaucoup plus affectueux désormais. On le voyait peu ; encore venait-il régulièrement deux fois par mois, le dimanche, et il était si «ccupé ! . . .
Et Toncle Adrien, prétendrait-il que celui-là ne Taimait pas ? Lui qui s'était voué à lui faire la lecture, à l'accompagner en promenade, à lui conserver une vie d'exercice physique dont la privation totale eût été un supplice pour ses besoins vigoureux? Cinq marches de perron... Il entra dans l'antichambre, accrocha son chapeau à une patère et entendit la grosse voix de Marins s'adressant à Tambelle :
— Ah! te voilà, toi, tu te languissais de M. Glodde, comme bien sûr M. Glodde il se languit de mon amiral! Sentez, monsieur, les belles laitues que Choléra (c'était le sobriquet du marchand de légumes) a vendues à Mme Tartine (surnom de la cuisinière). Ah! vaï! que ça va être un régal de se les faire cuire à la crème! D'herbes, il n'y a rien de meilleur!
«Vous parlez de choléra, monsieur Glodde? Je l'ai eu, moi qui vous parle, la fameuse année à Marseille que sur le port de ^nnebière tout le
monde était jôné comme Torange. Et voilà que ma tante elle me dit comme ça : — « Tu sais, les médecins disent que le mal il vient dès qu'on mange de l'abricot? » Ah ! bouffre ! Justement, moi qui venais d'en avaler un, d'abricot, et pas ordinaire, gros comme le poing et que le jus il en giclait dans la bouche. Peuchère, ça n*a pas été long!... Déjà je me sentais la colique, et paf ! je te renvoie l'abricot, peau, chair et le nolyau s'aplatir sur le tablier que ma tante elle avait sur son ventre du dimanche. — Bou Diou! qu'elle crie!... Et mon choléra, monsieur Glodde, mon choléra, je ne l'ai jamais revu, car il avait f. ..u le camp dans la fumée de l'abricot!...
Claude n*a pu s'empêcher de rire. 11 s'assied dans le grand fauteuil de cuir vert où, la veille de la chasse au sanglier, son rêve l'a évoqué, fantôme de lui-même, écoutant, sa chienne entre les genoux, l'augurai corbeau d'Edgar Poë croasser son funèbre : Never more! Prescience singulière du rêve! Est-ce qu'il n'entend pas encore au fond de lui une voix sans timbre et comme muette proférer ce : « Jamais plus ! » de ce qu'on espère, de ce qu'on attend, de ce qu'on croit réel et certain? Ce n'est pas cette année ni une autre qu'il siégera à la Chambre des députés : maintenant, cette ambition lui paraît enfantine et saugrenue ; qu'eùt-il été de plus qu'une inutilité aimable et bourdonnante, sous la coupole du Palais-Bourbon? Ses « collègues • se pas-
seront de lui, et le pays, donc! Mais n'eût-il pu chercher à se rendre utile autrement? Quelle erreur d'avoir cru qu'il pouvait, oisif de luxe, vivre sans fruit ; et pourquoi le comprend-il seulement aujourd'hui? Serait-ce une pâle diffusion de l'aube inconnue, un rais annonciateur de cette « autre lumière » dont avait parlé le docteur Brissag^e? Gomme son inactivité impuissante lui pèse ! . . . Tout ne lui avait-il pas enseig^né cependant alors la g^rande, la vraie loi? L'énergie sous pression, partout où la volonté et l'intelligence s'exercent, dans le cerveau du savant, sous la plume de l'écrivain, aux rouages des machines, dans tous les domaines où le rêve et l'action se fécondent. Pombasle, essayant des appareils de plus en plus perfectionnés, risquant sa vie pour un idéal d'audace, s'engrenait du moins dans l'organisme universel. Et lui, qu'avait-il fait? Son devoir correct, comme officier, sans excès de zèle ou de paresse, mais rien qui eût haussé en lui cette grandeur et cette servitude militaire dont Vigny a entrevu la mâle beauté. Depuis, riche, du dilettantisme élégant : voyages et plaisirs. Était-ce assez? Que lui restait-il de ces années vaines? Il avait manqué sa vie.
Claude porta la main à son front où s'enfonçait une pointe de migraine. Sans doute la tiédeur plus lourde du soir, des nuées qui passaient? Les variations de l'air, auxquelles il faisait si peu attention autrefois, comptaient beaucoup pour lui. Il se secoua. D*ûù lui venaient ces pensées
moroses? N'était-il pas dans un jour de grâce? N'avait-il pas joui de la bonne après-midi? Son apparente inertie n'avait-elle pas été tramée de mille sensations vagues ou aiguës, d'images colorées, de pensées ténues ou fortes, de ce qui en nous flotte et se précise, nous fait évoluer avec une rapidité d'éclair dans l'espace et le temps, Ta fiction et la réalité, placés au centre de nos connaissances et pouvant les parcourir d'un saut, comme l'araignée sur sa toile?
Il se dressa, évita de réveiller Tambelle couchée à ses pieds, et, se dirigeant vers le piano, l'ouvrit : n'était-ce pas une de ses consolations? Ses doigts machinalement scandèrent un motif de Schumann, la petite mélodie appelée le Gai Laboureur ^ la dernière qu'eût jouée Mlle de laHodde un soir, dans la serre de Belles-Feuilles. Gomme elle l'avait phrasée avec un sentiment juste ! Il la revoyait dans sa grâce sérieuse et noble.
Au recul des jours, en cette perspective du souvenir où se dressent, comme dans le mythe d'Orphée, Eurydices esclaves de destins contraires, les séduisantes formes de nos rêves, voilà que les deux visagés de Thérèse de la Hodde et d'Antoinette Langre se confondaient, si divers dans leurs aspirations vers la vie, si contrastés de valeur morale : beaux visages du plus intense moment de son désir, apparus comme des tentations suprêmes au seuil de cet Érèbe ténébreux où il demeurait captif. Gomment les séparer, ces deux figures devenues presques irréelles dans
Téloignement, et qui emportaient le mystère de sa sympathie spirituelle pour Tune, Tamertume de son amour brisé pour l'autre? Sombres heures de son calvaire, alors que, sans force et sans espoir, n'osant les retenir de ses mains décourag^ées, il entendait dans la chambre leurs pas furtifs, devinait leur démarche d'ombres ! . . . Comme elles s'étaient éloignées de lui !.. . Thérèse le regardant, — il en avait l'intuition, — pour un adieu désolé ; Antoinette détournant de lui ses espoirs reportés sur un lendemain préférable ! Là encore, il avait manqué sa vie...
Ses doigts pianotèrent avec légèreté la mélodie le Petit Cavalier et retombèrent sur ses genoux. Sa rêverie le transporta aussi rapidement que sur un tapis de magicien oriental à Belles-Feuilles : l'oncle Adrien est entré dans sa chambre.
— a Claude, Mlle de la Hodde vient de recevoir une mauvaise nouvelle ; elle part, je la ramène à Paris. Un télégramme : son père a eu une attaque de paralysie; s'il survit, ce ne sera plus qu'un demi-vivant. »
Partir, ne le reverra-t-elle pas auparavant? Depuis qu'il a senti sur sa joue tomber les larmes de miséricorde, il éprouve pour elle un sentiment de gratitude attendrie auquel il ne saurait donner un nom. Ce n'est pas l'amour, puisqu'il aime Antoinette ; ce serait de l'amitié s'il ne s'y mêlait quelque chose de plus doux et de plus pénétrant, quelque chose qui supprime de lui à elle toute conscience de lien matériel, même le plus
chaste et le plus innocent, et lui donne Fillusion qu'une âme répond à son âme.
Pendant des minutes qui lui sont des heures, il attend,, il espère. Voilà le bruit des roues de la voiture qui s'arrête... Un pas rapide, un toc lé^ ger, la porte s'ouvre et se referme. Une faible odeur de verveine est entrée.
— aThérèse... Thérèse de la Hodde?... prononce-t-il d'un ton singulier, comme s'il donnait, à ce nom une vertu, un sens qui prolonge leur trop courte intimité et les rapproche en ce moment où ils se quittent. Vous voilà donc frappée aussi, ma pauvre enfant? »
Il la sent défaite, bouleversée, faible et forte devant un devoir nouveau plus lourd encore et plus assujettissant.
— « Courage ! » murmure-t-il.
Leurs mains ne se sont pas cherchées; il éprouve une tristesse d'horrible vide :
— « Vous écrirez à mon oncle, quelquefois? » implore-t-il.
Elle balbutie :
— « Oh! oui, je n'oublierai rien ni personne ;| on a été si bon pour moi, ici... » I
Il répète : I
— « Thérèse... Thérèse delà Hodde... nous! reverrons-nous un jour? »
EUle répond avec une fermeté douce :
— o Oui... Nous nous re verrons... Au revoir, Claude, » — elle va se reprendre, mais il lui dit :
— « Adieu, mon amie. »
Cette fois, leurs mains s*unissent, presque aussitôt séparées, car on vient dans le corridor; elle répète :
— <« Au revoir... au revoir..., vous aussi, soyez courageux ! . . . Elspérez ! »
Et, d'un irrépressible élan de pitié qu'il devine, elle effleure d'un baiser ses cheveux. Il répète, pâlissant :
— 0 Thérèse.. . »
Elle n'est plus là.
Elle ne sera plus jamais là. . .
Et Antoinette est partie. Il lui a rendu sa liberté. Oh! pas sans combat contre lui-même ni contre elle ! . . .
S'il n'eût écouté que l'invite de son cœur à vif, la crainte de son abandon futur, l'appel de la joie qu'il pouvait attendre d'elle... L'avoir là, près de lui !.. . Elle remplirait leur maison de sa présence alerte, il s'enivrerait de son parfum d'oeillet rose et de jeune santé; elle serait l'ag^itation perpétuelle dont il serait privé, elle ressusciterait de son rire la gaieté morte en lui, elle lui apporterait les effluves de la rue et le souffle des jardins; sa voix nette raffermirait ses lassitudes, et il épuiserait, en sa chair affolante, toutes les voluptés qu'elle annonçait. Il n'avait qu'à prendre la tendresse qu'elle lui apportait, plus exaltée semblait-il ; ne pas remarquer les silences subits qui coupaient ses phrases, fermer les oreilles à des intonations qu'il devinait forcées, accepter
l'héroïsme de cette vierge qui ne semblait pas douter qu'elle ne dût être sa femme. Gomment résister à un envoûtement pareil, comment repousser l'occasion à saisir, et vite, car elle la lui offrait elle-même en voulant que leur mariage fût fixé au plus tôt?
Pourtant, Claude avait eu cet affreux courage...
Un lâche seul eût pu consentir à la river, si jeune, si belle, si vivante, à un sort sacrifié. Pouvait-il consentir à recevoir d'elle une foi gardée à un scrupule d'honneur, un sacrifice qu'elle tenait pour un devoir? Non, il était trop sûr de ne pas lui apporter un dédommagement suffisant. L'amour? Mais est-ce là le Claude qu'elle avait aimé, ou cru aimer? Elle avait tendu librement sa main, ce soir où le frivole et grave enlacement de la danse avait consacré leurs fiançailles, à un égal, à un maître, à un conquérant de la puissance et de la vanité, à un donateur de plaisirs partagés, et non à ce Claude humble et disgracié qui ne pouvait même plus admirer, sur ses cheveux de soleil, sur son visage de flamme et dans ses yeux d'émeraude, la magnificence radieuse de l'Amour! Elle était fière, elle était belle de courage, mais peut-être meurtrie et épouvantée, en ne protestant pas contre leur accord rompu malgré elle, malgré lui : non, il ne profiterait certes pas de cette maldonne. Car, en consentai t à ce qu'elle s'immolât, il ne serait pas seulement lâche, il serait fou !
Mais quelle angoisse térébrante, quel mome déchirement! Mlle de la Hodde, sortant de la tanguante de sa destinée, pouvait lui laisser le regret d'un charme évanoui; mais en perdant Antoinette, c*est la vie palpable, la vie odorante, la vie en son frémissement d*esprit et de corps qu'il perdait. Elle était sa dernière chance d'être, sa seule raison de se raccrocher au bord du gouffre !
Il avait eu ce courage.
Gomment l'avait-il eu, et comment avait-il puisé dans son caractère, la veille encore léger et insouciant, cette force impérieuse de s'élever à ces pics arides et déchiquetés où l'on ne parvient qu'en lambeaux, mais d'où l'on découvre, comme d'un autre ciel, un paysage de calme et sereine beauté?
Ces heures-là, par bonheur, étaient déjà derrière lui; car jamais il n'aurait eu le courage de les revivre. Il s'en était assez repenti parfois, quand d'inavouables suggestions montent des bas-fonds de l'être. Il s'était dit alors : «Qui sait, nous aurions peut-être été à peu près heureux... L'accoutumance serait venue pour elle ! ... » Mais, sans même supposer tout ce que le regret inavoué aurait apporté de trouble malsain à une jeune femme, les regards de convoitise, les paroles de séduction, tout ce qu'on lui aurait caché et qu'il aurait pressenti..., non, elle ne se serait pas résignée! Sa fièvre héroïque tombée, comme elle aurait exécré le joug! Qui sait si elle
n'eût pas vbulu un jour le briser, ou si lui-même ne lui aurait pas, tardivement, rendu sa liberté? Non, non, il n'avait pas le droit de diminuer les chances qu'elle avait d'un mariage à son gré ; il devait lui rendre sans tarder, sans plus hésiter, sa parole.
11 avait eu ce courage.
Il entendra toujours leur explication, l'orgueil cabré d'Antoinette, sa pitié ne voulant pas rester inférieure à la sienne. Il entendra toujours ses : Non! obstinés, qui revenaient comme un petit coup de marteau lui heurter le front :
- — a Non, Claude, non; que penserait-on de moi?
— a Que vous avez repris la liberté que je vous rendais moi-même. . .
— « Mais c'est mon devoir, Claude..., et mon bonheur, de vous rester fidèle. . .
— « Si c'était votre bonheur, Antoinette , vous ne diriez pas que c'est votre devoir.
— « Je ne veux pas vous abandonner!
— « Et moi, je ne puis vous infliger ma misère.
— « Je suis sûre, Claude, devons consoler.
— « Et moi trop sûr de vous désespérer : pas aujourd'hui, pas demain peut-être, mais bientôt; ah ! bien plus tôt que vous ne semblez le croire. Je ne suis plus le Claude Chartrain qui voulait vous entraîner avec lui vers. . .
— 0 Vers l'amour, Claude... je vous aime, je vous aime !
— a Vous ne pouvez plus m'aimer, vous ne pouvez répondre que vous m'aimerez...
— tt Vous êtes cruel, et votre générosité m'accable!... Réfléchissez! Je ne vous quitterai pas encore, quoique ma tante soit rappelée par des intérêts assez pressants à Paris. . .
— o Ne restez pas, accompagnez votre tante.
— o C'est vous qui me renvoyez?...
— « Pourquoi prolonger ce supplice?... »
Elle s'était abattue contre lui, et il la repoussait doucement, lui qui eût voulu saisir entre ses mains, retenir contre lui cette épaule ferme et ronde, aspirer ce souffle qui montait jusqu'à lui, dans une plainte éplorée.
Comme si elle se décidait, elle avait dit en se redressant :
— « Ne prenez pas ce parti aujourd'hui...
— a Si, il le faut, comment ne sentez-vous pas qu'il le faut? »
Cette affreuse résistance l'épuisait, elle le vit et, pensant sans doute qu'elle avait assez lutté, elle prononçait ce mot où se livrait toute son âme de femme, humiliée qu'il rejetât le don divin d'elle-même, et cependant allégée d'un faix immense :
— « C'est vous qui l'aurez voulu, Claude.
— a C'est moi, oui... »
Alors, elle lui avait saisi la main et l'avait baisée plusieurs fois de suite, avidement : reconnaissance d'affranchie, dernière effusion d'amoureuse, adieu à ce qui ne renaîtrait plus?
Elle était sortie de la chambre pour n'y plus rentrer.
Il avait préféré ne pas la revoir ; mais quand le landau fermé Tavait, avec Mlle de Kerveuc, conduite à la gare, il avait su ce que c'était de souffrir, comme s'il ne le savait pas encore...
Des voix... Marius dit :
— Sauf votre respect, amiral, vous n'avez pas pris le mauvais air, à Paris? Pas moins?... Oui, amiral, monsieur Glodde, il va bien. Hé! que je vous fasse un peu lampe !
L'oncle Adrien est entré, et il y a une clarté soudaine dans la pièce, dans le cœur de Claude aussi : quelque chose de réchauffant et de bon.
— Bonsoir, mon oncle. Pas trop fatigué?... A bas, Tambelle!... Elle vous dit bonsoir. Emmène-la, Marius il pleut, vous êtes mouillé?
— Je suis venu de la gare sans parapluie, quelques gouttes à peine... Un orage qui s'éloigne..,
— Oui, dit Claude, qui s'éloigne...
Ils ont dîné en vis-à-vis, d'un potage maigre, d'œufs mollets, de laitues à la crème et de beignets de bananes. Claude, qui a pris les habitudes de sobriété de son oncle, savoure avec plaisir la cuisine soignée de Mme Tartine. Après le dîner, ils repassent dans le salon-biblio-
thèque : comme la pièce est vivante à présent !
— J'ai une lettre d'Aline, voulez-vous la lire? L'oncle Adrien sort la feuille de l'enveloppe
i|ue Claude vient d'ouvrir. Aline, qui ne viendra pas à Paris au printemps, et par conséquent à Marlotte, se plaint de l'hiver de Belles-Feuilles, triste à présent sans Suzette. Elle n'en annonce pas moins la construction d'un pavillon à la chinoise devant le miroir d'eau.
— Incorrigible, ton excellente sœur! dit l'amiral. Et Robert, le plus débonnaire des hommes !
— Le meilleur, après vous !
Il y avait une feuille écrite de sa main. Il s'inquiétait du silence de Claude, réclamait des nouvelles : lui, le séjour à la campagne l'enchantait; il s'occupait du domaine, asséchait ses terres marécageuses de la plaine. Ruroki boitait d'un effort de boulet. Tricot avait dû abattre un des chiens. Taïaut, qui s'était pris dans un piège à loup.
A la bonne heure, il retrouvait toujours le bon Robert des champs et des bois, contre lequel la mondanité et le smoking n'avaient pas de prise. Et ses lettres ne marquaient jamais, comme celles d'Aline, un ton de protection, pour ne pas dire de supériorité, qui lui rappelât sa situation. Jacques aussi ne se défendait pas de ce léger travers, déplaisant pour un être aussi décidé que Claude à ne subir aucune pesée sur ses volontés et ses goûts.
Il est vrai que le doigté léger de l'oncle Adrien suppose rintelligence du cœur, jointe à celle de l'esprit : ce qu'il y a de plus rare. €ette pudeur, poussée même trop loin, à ne jamais parler de soi, et, vis-à-vis d'autrui, tant de cordialité simple, de délicate réserve... Claude se demande s'il a bien eu conscience du réconfort que le vieillard lui apporte?
— Vous êtes passé rue Royale?
— Oui, mon ami, j'ai causé un long moment avec mon vieux camarade, le capitaine de vaisseau de Pressargues. Il a fort à faire avec un ministre qui veut à tout à prix, et le plus tôt possible, des cuirassés formidables, alors que Pressargues pousse à la création de nombreux sous-marins.
— Le Nautilus, Jules Yerne. . . répond Claude.
— Oui, le Nautilus, répond l'amiral. Jules Verne, dont les livres m'amusent, que dis-je, m'intéressent toujours, a été le précurseur des plus importantes créations de la science moderne. Sans prononcer la faillite, comme Pressargues, de ces magnifiques vaisseaux de ligne où toute ma vie de marin s'est écoulée, je crains bien que, dans une guerre future, l'emploi des sous-marins pour l'attaque sournoise, l'emploi des mines pour la défense invisible ne jouent un rôle dont nous ne soupçonnons pas l'importance.
La guerre, dont le lourd malaise couve depuis quarante ans et violente, de sa vision d'horreur, les espoirs pacifistes, éclatera-t-elle un jour? Oui, fatalement. Quand? Nul ne le sait.
Ce sera, ils le craignent, le plus terrible retour à la barbarie que ce fléau soudain qui précipitera au moins quatre des plus g^rands peuples de la vieille Europe, eux, leurs réserves de mâles, de sang et d'or dans une fournaise aux ruines gigantesques. La vie sociale paralysée, la France devenue une immense usine de combat, et Finconnu, le terrible inconnu de la victoire... Qu'on l'arrache à nos ennemis d'hier et de demain, dans un effort et un élan comparable à celui de Valmy, Claude fermement le croit. Il n'a pas renoncé, pas plus que l'amiral Abryat, à l'Alsace-Lorraine encore meurtrie sous la botte de l'oppresseur; et s'il n'en parle jamais, il y pense toujours, persuadé que le droit a ses revanches et que l'heure, qu'aucun Français ne voudrait forcer au cadran de l'histoire, sonnera le jour où une agression d'outre-Rhin mettra debout le pays entier.
— La guerre, murmura-t-il, viendra trop tard pour moi ! . . .
— Pour moi aussi, dit l'oncle Adrien avec un soupir.
Ils se taisent. . . être infirme quand on a l'âge de se battre, quand il eût rejoint son régiment, fût-ce comme simple dragon ! Mais Claude avait réservé ses droits, ses galons, son uniforme... A quoi bon? L'oncle Adrien, qui comprend trop cette tristesse, change de propos :
— En sortant, je suis passé dans une librairie du boulevard. Tu voulais réentendre les premiers
récits de guerre de Tolstoï, ses souvenirs de Sébastopol ; je te les rapporte avec une partition de Gltick.
— Gomme vous êtes bon î
— Mais auparavant tu ne me demandes pas ce que j'ai fait? Un déjeuner au Bouillon Duval, sans intérêt. Course à la Belle-Jardinière pour me faire préparer un complet noir, passons! Puis chez Allez pour acheter le mobilier de jardin que tu désires : j'ai trouvé de bons fauteuils de fer souple à lamelles et un banc. Je pense que tu m'approuveras, j'ai fait la commande. Ensuite. . .
L'amiral a-t-il hésité? Claude n'en est pas sûr. Il attend; tant pis s'il a hésité, l'amiral se décide :
— J'avais promis à Mlle de Kerveuc de monter un jour prendre de ses nouvelles boulevard Pereire. Je ne l'avais jamais fait encore. Je me suis donc décidé : elle habite au troisième un bel appartement dont je suppose que Mlle Langre fait les frais, et que je doute qu'elle garde, une fois sa nièce mariée.
— Est-ce qu'Antoinette penserait...
— Laisse-moi tout te conter par le menu. J'arrive, j'attends un grand moment dans le salon et Mlle de Kerveuc entre enfin, très agitée. Elle me dit avec effusion : — a Comment, c'est vous, amiral? Que c'est aimable de m'apporter sans tarder vos félicitations ! ... Je vous ai fait attendre ; cette sotte de femme de chambre ne m'avait pas dit votre nom. ( — Je paie si peu de mine, tu vois,
remarqua malicieusement l'oncle Adrien.) — J'étais en grande conférence avec Victrix sœurs, la ling^ère de la rue de la Paix pour le trousseau d'Antoinette... Oui, vous êtes au courant... Je ne sais pas comment de divers côtés on a appris la chose... Antoinette préférait qu'on n'en parlât pas d'avance. Enfin, oui, elle se marie le 30 mai, nous n'avons que le temps, comme vous voyez ! . . .»
M. Abryat, tout en parlant, examine Claude et continue :
— Moi, j'étais abasourdi sous ce flot de paroles. Elle s'écrie :
— « Antoinette fait un beau, très beau, splendide mariage, tout à fait ce qui lui convient, James Crownfield, le fils d'un des rois de l'acier, de Baltimore, beau comme l'Apollon du Belvédère — (je n'invente rien!) — riche à millions, raffolant de Paris où il passera six mois par an avec sa femme : inutile d'ajouter qu'il est fou, complètement fou d'Antoinette !
Claude n'a ni roug; ni pâli ; sur son visage rigide, comme sculpté, s'ébauche seul un sourire très triste et très doux : allons, elle se sera vite consolée! Mais s'en étonne-t-il? Ne sait-il pas quelle force intérieure, quelle avidité de vivre la jette au-devant d'un nouveau destin? Elle aime peut-être ou croit aimer ce jeune homme. En tout cas, elle se laissera aimer, elle sera l'idole parée, couverte de bijoux, ivre de plaisirs qu'elle a toujours rêvé d'être.
— Associons-nous* dit-il d'un ton calme, à
l'enthousiasme de la bônne demoiselle. J'ai toujours pensé que Mlle Langre ferait un mariage iemblable.
Dans son trouble qui persiste, car on ne remue pas impunément des souvenirs pareils : — six mois à peine d'écoulés, lorsqu'elle sera la femme de James Grownfield ! . . . — il s'efforce d'atteindre la cime d'où il a prononcé son renoncement. C'est quelque chose qu'elle n'appartienne pas à Pombasle, il l'avait craint pendant "une seconde ; il en eût été malheureux et jaloux, blessé dans le cœur de son cœur, tant il restait en lui, quoi qu'il fît, de l'homme ancien. Cet étrangler ne lui sera de rien dans l'avenir, ne le lèse en rieii dans le présent, ne le spolie pas même dans le passé : pourquoi en voudrait-il à Antoinette? Tout cela est logfique, tout cela est normal, et il n'a plus qu'à souhaiter, comme au jour du grand adieu, sans amertume, sans petitesse, qu'elle soit heureuse, absolument heureuse ! . . .
— Et que deviendra Mlle de Kerveuc?
— Elle n'a que l'embarras du choix, dit M. Abryat avec une de ces ironies si fines qu'il fallait le connaître pour les deviner sous le sérieux du ton. Mlle Langre accorde à sa complaisance une retraite bien méritée. Elle n'a aucune envie, et je le conçois, de tenir la maison du jeune ménage; elle passe la main, elle se retirera vraisemblablement dans son vieil hôtel de Saint- Brieuc, qu'Antoinette améliorera de tout le confort moderne, auquel elle a trop habitué cette
pauvre femme, pour qu'il n'y ait pas cruauté à l'en laisser privée. Ce n'est pas, en tout cela, Mlle de Kerveuc qui fait la plus mauvaise affaire.
L'épig^ramme est si lég^ère que, seul, Claude la peut saisir et sentir le blâme discret que l'oncle Adrien porte sur la conduite de son ancienne fiancée, la vanité de ses besoins de luxe et aussi, — mais cela, il se g^arde de le préciser, — la défaillance de son courage, alors que peut-être une autre jeune fille eût su trouver là les chances du plus noble bonheur. Mais Claude se refuse le droit d'en décider, et d'ailleurs l'événement a décidé pour lui.
M. Abryat est satisfait; d'abord l'irréparable console des vains regrets et mieux vaut que cette belle amazone soit mariée : elle quittera Paris ensuite; mieux encore! Et quand elle reviendra, la plaie de Claude sera tout à fait cicatrisée.
Il se frotte les mains d'un geste machinal et dit, négligemment :
— En sortant de chez Mlle de Kerveuc, je suis allé rue de l'Université, prendre des nouvelles de mon vieux de la Hodde et saluer sa fille.
Il épie Claude, qui a levé la tête avec un intérêt brusque et qui tourne vers lui son visage :
— L'amiral est toujours aussi bas?
— Davantage. Et Mlle de la Hodde mène une vie bien dure à ses côtés.
Claude s'en doute : tout le monde n'a pas le
loisir de « vivre sa vie » et de réaliser son plaisir. Les Américains archi-millionnaires évitent une Thérèse silencieuse et recueillie, pour aller se prendre aux yeux brillants, aux sourires de perle d'une Antoinette.
Il demande ;
— Elle n'est pas trop fatiguée?
— Si, répond l'oncle Adrien, et, de plus, le caractère de son père est devenu odieux. Il est méchant, exigeant et brutal.
— Vous n'allez pas me faire croire?... exclame Claude, il n'oserait pas la toucher?...
— Je l'espère aussi, mais ce n'est pas elle qui me le laisserait deviner; seulement, en dehors de la plus grande partie dé la journée, elle le veille quatre heures par nuit et. . . Bref, ce pauvre Ferdinand, qui était taillé en Hercule et qui n'est paralysé que des membres inférieurs, peut devenir dangereux...
— Gomment ne le transporte-t-on pas alors dans une maison de santé? Bien que Jacques n'accueille pas ce genre d'infirmes, pour vous je suis sûr que... Et là, ce vieux maniaque serait parfaitement traité. . .
— C'est la seule chose à laquelle Thérèse ne consentira jamais. D'ailleurs dangereux, entendons-nous; de la Hodde, certains jours, est plus agité que d'autres; mais enfin, il ne quitte guère son lit que pour un fauteuil, où on le transporte et où il passe ses après-midi. Néanmoins la présence des deux robustes Flamandes qui le servent
ne me rassure pas assez; on n'a pu obtenir jusqu'à présent d'aucun domestique qu'il consente à rester dans une place assujettissante et où il est maltraité.
— Vous voyez bien, fait Claude très ému, c'est un fou !
— C'est un vieil enfant terrible; mais sa fille a cependant sur lui un certain ascendant. Il faut qu'il soit dans ses plus mauvais moments pour qu'il se mette en fureur contre elle...
— Quelle vie affreuse la pauvre enfant doit mener ! . . .
— Ce n'est pas gai ; mais certaines femmes ne trouvent l'équilibre et la paix que dans la conviction qu'elles remplissent tout leur devoir. La mère de Thérèse était ainsi : ces âmes sont pures comme la neige des hauteurs.
— Mais vous sembliez craindre?...
— De la Hodde étant violent, il lui faut un garde-malade qui se fasse accepter de lui; jamais il ne tolérerait un infirmier de profession. Alors j'ai pensé à notre Marins. Qu'en dis-tu? C'est un « brave » , comme on dit dans le Midi, en associant à ce mot qui signifie la plus belle vertu : le courage, la bonté et la belle humeur, deux autres vertus qui ont leur prix.
— Certes! Et Marins?
— Mari us prendra ma consigne : si de la Hodde l'injurié, Marins sait ce qu'on doit à un amiral, même à demi gâteux; si de la Hodde, qui a toujours sa canne à portée de sa main, le
frappe, Marius ou se laissera faire avec sérénité, ou désarmera de la Hodde en douceur. Il y a des soins vraiment trop pénibles pour des femmes; Marius, je le connais et j'en réponds, les rendra avec un dévouement méritoire. Il en coûte un peu, continua M. d'Abryat, à mon vieil égoïsme de me passer de lui; mais je sais que Mme Tartine a une nièce à placer et la verrait avec plaisir ici, provisoirement...
— Mais, dit Claude avec feu, c'est tout à fait secondaire... Préserver Mlle de la Hodde de tout danger, alléger un peu ses fatigues... Vous avez cent fois raison, mon oncle, et votre idée est lumineuse. Marius apportera dans ce triste logis un rayon de son souleou du Midi !
— Puisque tu m'approuves, dit l'amiral riant sous cape, j'irai, pas plus tard qu'après-demain, l'installer dans ses nouvelles fonctions. Ah! j'ai eu, je crois, quelque mérite de diplomatie à le faire agréer à de la Hodde. Quant à Thérèse, ridée que pour faciliter sa tâche nous nous priverions, ou plutôt je te priverais d'un bon serviteur, lui déplaisait tellement que j'ai eu toutes les peines du monde à la raisonner.
— Gela lui ressemble bien, dit Claude, s'oublier toujours pour ne songer qu'aux autres...
Ils restent un moment silencieux et l'oncle Adrien murmure :
— Ces maladies sont décevantes. Un paralytique comme de la Hodde peut être enlevé en quelques jours ov^ 4urer encore des années.
— Elle ne le quittera jamais, dit Claude rêveur.
— Tant qu'il vivra, non certainement. Un nouveau silence, et Claude demanda :
— Pourquoi voit-on de ces monstruosités-là?
— Elles entretiennent parfois, comme dans le cas de Mlle de la Hodde, les plus rares vertus.
— Pourquoi est-ce une âme d'élite qui est sacrifiée?
— Parce qu'elle est la plus digne et qu'elle s'y perfectionne en grandeur morale, te répondrait l'Église.
Claude hoche la tête et ne répond pas... Le problème de la douleur injuste et inutile n'est pas de ceux qu'il peut, lui, trancher. Il est trop près encore de la révolte.
Le hasard, en traversant nos vies, agit en déconcertant dramaturge : tantôt il combine, avec une maladresse puérile, les scènes les plus inintéressantes; la veulerie des personnages rebute, l'action traîne, rien n'arrive; d'autres fois il enchaîne les tournants de situations et les péripéties avec un art qu'applaudirait un spectateur invisible. Il n'aurait pu, pour provoquer en Claude une crise de sentiment, au moment où ses efforts l'acheminaient au calme et à l'acceptation de son sort, mieux rassembler ces trois causes d'ébranlement, qui le forçaient à penser aux êtres demeurés le plus près de son cœur : Pombasle, avec cette menace d'accident qui réveille dans son amitié passée la mémoire d'un
abandon cruel; Antoinette, interposant entre eux ^'imminence de son mariage et un départ qui la /•eléguerait dans Tombre où vivent les ombres ; Thérèse de la Hodde, suscitant la hantise de sa belle et morne réclusion.
S'il reconnaît superflus les regrets provoqués par le souvenir de Guy et celui d'Antoinette, il n^en est pas de même des appréhensions que lui cause le dévouement impayé, sinon par des rebuffades, que Mlle de la Hodde, dans son devoir filial, consacre à un vieillard presque dément. Si, pour les deux autres, l'impuissance désespérante s'impose à lui, du fait des lois secrètes et rigoureuses de la vie, vis-à-vis de la dernière, qu'il eût voulu pouvoir, si peu que ce fût, consoler, il reste paralysé par les conditions fortuites de son état présent. Son intelligence et sa vigueur physique ne peuvent rien pour elle. Dès lors, ne serait-il pas préférable qu'il pût l'oublier? Mais cela dépend-il de lui? Une persistance singulière n'indique-t-elle pas que leurs lignes, séparées actuellement, se rejoindront encore?
Mais quand? Elle lui avait donné, en le quittant, l'espoir qu'ils se reverraient un jour. Mais les semaines et les mois se sont écoulés... Et à quoi bon d'ailleurs? Libre, maître de diriger sa volonté selon ses plus secrètes et profondes sympathies, il eût certainement cherché à renouer le fil brisé. Mais il y a loin du Claude entrevu à Belles-Feuilles, traité par elle avec une bien-
veillance distante, puis rapproché par l'immense pitié qu'elle a éprouvée de son infortune, et le Claude entré aujourd'hui dans la cité dolente, rayé du grand livre des valeurs, pour prétendre lui inspirer plus qu'une stérile compassion.
Ces pensées poursuivent son insomnie; faute de se dépenser assez, à peine s'endormait-il maintenant vers la fin de la nuit. Il était pendant des heures condamné au supplice de moudre ses pensées dans le silence, car bien que pour lui la nuit ne fût pas dissemblable du jour, il observait, allongfé dans ses draps, la règle du repos, acquise depuis tant d'années et conforme à cette paix un peu funèbre qui confond le sommeil des choses avec la gravité du noir, de ce noir qu'il sent répandu sur la terre et qui le pénètre jusqu'à l'âme.
Les nuées lourdes avaient glissé au-dessus du village, mais une tiédeur molle montait du jardin et entrait par les battants presque clos de sa fenêtre. Il entendait le labeur infime et incessant des tarets dans les vieux meubles, les heures et les demies sonnées à travers le plancher par l'horloge de son cabinet de travail. Le parfum des lilas venait du massif près de la seconde pelouse, et il distinguait, avec l'arôme entêtant du lilas violet, celui, plus fin, du lilas de Perse.
Des associations d'idées, qui se reproduisaient tous ces derniers soirs comme la plainte sourde
de son cœur inassouvi et de sa chair énervée, firent résonner en lui des phrases du Cantique des Cantiques. Il avait toujours aimé les odeurs ; essences rares et complexes, où les grands parfumeurs concentrent leur chimie, cires à cacheter qui fleurent la résine et que leur couleur semble différencier, boîtes de santal, de cèdre, de merisier, et, entre toutes les odeurs, les plus naturelles, celles qui jaillissent du sol, des foins coupés, des sureaux en fleurs, celles qui s'ouvrent sous le couteau avec la pêche, s'exhalent de la rose miellée, de la violette suave, du jasmin aigu.
De même que sa sensibilité tactile avait grandi, de même jamais il n'avait été plus accessible aux émanations subtiles de la matière inerte ou organisée ; que de fois il avait respiré en imagination le souffle d'oeillet rose qu'exhalait Antoinette ou la frêle verveine devinée dans le sillage de MlledelaHodde!
Il sentait alors, chaque nuit, l'obsession de l'amour et de la femme harceler son immobilité sans défense; un cuisant tourment se livrait en lui avec le regret des ivresses évanouies. Gomme la bête du hallier, il flairait dans l'amour des sensations chaudes : odeurs de chevelures, cuivrées chez les blondes, de terreau noir chez les brunes, de toison fauve chez les rousses ; odeurs délicates et nuancées de la chair féminine et de ses régions visibles ou cachées. Avoir été un fervent du désir et se consumer, serrant les dents,
dans une chasteté forcée!... « Entraîne-moi, soupirait le Cantique des Cantiques, entraînemoi, après toi nous courrons à l'odeur de tes parfums! » Où étaient celles qu'il avait aimées, compagnes d'une heure ou amantes d'une liaison, et dans les bras desquelles il avait cherché l'illusion d'un infini terrestre?
A laquelle de ces disparues oserait-il demander une aumône de tendresse que son org^ueil repousserait ; et encore plus cette pudeur anxieuse qui désormais l'habite et discrédite les appels de l'instinct.
Il repense à Marjolaine, à sa sincère affliction, à son élan de bonté humble, à ce qu'il a dû refuser, avec une douceur ferme, préférant le chagrin de la perdre, volontairement, à celui de l'abaisser en lui infligeant, même consentante, la charge de consoler sa misère. Pourquoi attrister ce joli regard? Pourquoi asservir cet être spontané? Un caprice les a unis, l'accident les éloigne. C'est tout simple et mélancolique. Mais il entendra longtemps encore la voix suppliante, les sanglots caressants, le : « — Pourquoi ne voulezvous plus de moi, Claude, je ne demande qu'à vous aimer! Je vous aimerai davantage encore, Claude ! »
Il l'a éloignée par délicatesse, par orgueil, par sagesse aussi, la triste sagesse d'un désabusé. Comme elle pleurait en le quittant ! ... Il a eu de ses nouvelles par Mussol, elle n'a pas d'amant; elle vit de son k^vail, elle demande toujours de
ses nouvelles avec une inquiète sollicitude, et pourtant elle n'espère plus.
Petite Marjolaine! Il ne veut pas qu'elle finisse, comme beaucoup de dévoyées, dans des unions douteuses ou un collage d'intérêt. Il la voudrait mariée, avec de beaux enfants. Elle demande si peu à la vie, elle est si désintéressée. L'oncle Adrien, qui est indulg^ent comme ceux qui n'ont rien à se reprocher, a promis de s'en occuper. Il connaît un brave et courageux garçon, officier mécanicien, forcé par de cruelles brûlures à la face, un accident de chaudière, de quitter le service, et qui gagne sa vie dans une usine, assez pour fonder un ménage, un petit ménage. Il a des idées larges, il sait ce que c'est que d'avoir lutté, souffert, il ne demandera compte à une femme que du présent et de l'avenir qu'ils mettront en commun : pourvu qu'elle soit laborieuse, d'humeur égale et veuille bien l'accepter avec son visage zébré de rouge... S'en trouverat-il jamais une qui l'accepte? Il a honte de lui, il craint de ne pouvoir être aimé... Et Claude pense : « Qui sait si Marjolaine un jour. . . » Mussol est du complot. Il y a le bonheur de deux êtres sains et droits à faire. Claude espère.
Mais d'avoir évoqué cette petite amie, à laquelle il ne veut plus songer, sa solitude s'accroît; Marjolaine aura été le dernier épisode de ses bonnes fortunes, le dernier sourire qui dore l'aventure. 11 ne retrouvera plus même de Marjolaines.
Gomme un leit-motiv troublant, la phrase du Cantique des Cantiques bourdonne : « Entraînemoi, après toi nous courrons à l'odeur de tes parfums! » Courir! Où est le beau temps où, sur des jarrets d'acier, il eût poursuivi et devancé à la course Atalante, la nymphe ag^Ie! Courir! Lui qui à peine, aujourd'hui, ose risquer dix pas sans inquiétude! Et de nouveau les plus belles, les plus tentantes formes passent et repassent devant lui, femmes aimées, femmes désirées, passantes remarquées le temps d'un éclair, toutes les occasions qu'il a saisies et celles qu'il a perdues, tout le vibrant passé aboli. . .
Comme les lilas sentent fort! Hier et avanthier, ils ne répandaient pas ainsi leurs bouffées odorantes dans les ténèbres. Il sent leur souffle l'envahir, le pénétrer, et son cœur, qui lui semble remplir toute sa poitrine, défaille.
11 prête l'oreille à un bruit faible et régulier : c'est la pluie, la pluie féconde du printemps, qui avivera les feuilles et fera égoutler les lilas penchants. Comme elle se déverse en nappe d'arrosoir intarissable, sur la plaine, sur la forêt, sur les routes ; comme elle claque sur le toit, heurte les vitres et ronronne au long^ des g^outtières ! Elle tombe apaisante; il écoute avec soulagement, avec délices, sa chanson lustrale. Elle lui lave l'âme comme elle lave les toits, les murs, les trottoirs, tout ce qu'elle baigne et enveloppe de ses mille gouttes semblables à des larmes. Elle lui conseille la mise à l'abri, le havre de paix, la
L'ADTRE LUMIÈRE
renonciation à la course impossible des espoirs et des désirs. Elle lui fait apprécier, s'il songe aux roulottes trempées, aux cheminots blottis sous un auvent, aux chiens perdus, le confort d'un chez soi où l'âme des siens demeure et où il vit entouré de souvenirs, avec l'oncle Adrien pour le réconforter. S'il voulait comparer : bien des êtres ne sont-ils pas plus malheureux que lui?... L'air qu'il respire devient plus pur. Il écoute l'eau qui tombe sans arrêt : elle le berce et va l'endormir, fiévreux encore, dans une prostration lourde.
Claude rêve. Il rêve, comme toutes les nuits, qu'il a ses yeux d'autrefois ; car il croit voir réellement dans ses rêves, et jamais il n'y figure avec sa cécité. Que de réveils atroces la désillusion lui a donnés ! La pluie se transforme en grondement lointain de tambourin, il s'y mêle des musiques étranges. Un cortège dans les sables se dessine sur l'horizon de Judée, des méharis blancs tanguent sous de grandes cages d'osier drapées d'étoffe et qui recouvrent, sur des bâts garnis de coussins précieux, des femmes au teint ambré : la reine de Saba, il le pressent, vient lui rendre visite.
Mais où a-t-il vu que cela se passait en Judée? C'est bel et bien sur la scène du Châtelet, où il se tient derrière un portant, en bourgeron de machiniste, attendant, près du pompier, le coup de sifflet qui lui fera lâcher un palan et abaisser un cintre. La reine de Saba descend de son mehari,
en posant son pied chaussé de babouches d*or et de diamant sur la tête, puis sur l'épaule, puis sur les reins de grands dignitaires disposés en escaliers; Claude la reconnaît : c'est l'actrice Clara Rissal, qu'il a aimée pendant six mois. Elle lui sourit et déclame une déclaration à un roi Salomon gras qui louche avec une incomparable majesté; il a une barbe noire simulée, postiche mal collé qui laisse entre ses joues un courant d'air. Clara Rissal - — mais c'est en vers ! — fait sonner les rimes de sa voix sonore ; il éprouve un enthousiasme à l'écouter et à la voir : elle est belle et le fard rehausse l'éclat de ses yeux et de ses dents. D'un bras impérieux, elle congédie Salomon qui s'enfonce, telle une apparition, dans le trou du souffleur, et elle appelle Claude, d'un grand geste séduisant. Il hésite, à cause de son vêtement d'ouvrier, mais elle le fascine d'un tel regard qu'il obéit. Enlacés^ bras à la taille, ils se dirigent vers le trône constellé d'escarboucles où ils vont s'asseoir et présider aux danses. L'orchestre prélude; des coups d'archet stridents, des sons en zig-zag déchirent l'air, des crotales cliquettent, des sistres vibrent : en de transparents voiles couleur de lune, Saîomé danse, portant sur un plat d'or la tête de Jean-Baptiste, une tête en cartonnage sentant la colle de poisson qui la fixe au plat d'or, en carton aussi. Salomé jette à Claude un regard rieur et enflammé : tiens ! c'est la petite danseuse Gosy ; pourquoi n'était-elle pas libre de l'aimer autrefois, au temps de son grand
béguin pour Pombasle? Elle le convie à danser avec lui. Cédera-t-il? Les ongles de Clara Rissal s'enfoncent dans son poignet : « — Tu n'iras pas, je te le défends !» Et de la salle monte une houle de rires : c'est vrai, il n'avait pas fait encore attention à la salle, cependant très select, de première : il y a dans Tavant-scène présidentielle M. Fallières; et le tout-Paris des loges, des balcons ou de l'orchestre . Les hommes en habit noir et les dames en grand décoileté s'amusent des œillades libertines de la petite Gosy et de la fureur jalouse de Clara Rissal. Claude est ennuyé, mais sa fatuité le console. La danse de Salomé devient plus lascive ; les voiles transparents collent sur son corps en sueur. Elle est si irrésistible que Claude enivré s'élance vers elle qui fuit vers les coulisses; des couloirs s'ouvrent, des escaliers dégringolent, des souterrains se creusent dans les dessous du théâtre ; il la poursuit à travers une forêt de mâts, de poutres, de treuils, de cordages ; elle brille dans l'obscurité de la phosphorescence de sa robe et de la blancheur entrevue de son corps ; il la suit à l'odeur de sa chair; il va la saisir enfin quand elle lui échappe, et la poursuite remonte, de corridors en escaliers; voici qu'il émerge dans la foule...
Claude ne se réveilla qu'à huit heures, brisé d'une courbature, saturé d'une tristesse qu'il connaissait bien et qu'il appelait d'un mot de régiment : « le cafard » . Le cafard, c'est-à-dire la lassitude de soi et des autres, le dégoût du lieu
présent, l'envie de s'évader de soi-même; des impulsions bizarres, un grain de folie qui va, vient et se promène dans la cervelle, comme la petite bête noire et répugnante : le cafard ! . . .
lY
— Ah! c'est bien, de tenir votre promesse! s'écriait Mussol en voyant Claude, venu par les champs, pénétrer dans son ermitage. Vous me trouvez seul; ma femme et ies petits viennent d'aller chercher des œufs chez le garde forestier de la Croix de Saint-Hérem. Entrez dans l'atelier!
Claude, d'ordinaire, y évoluait sans trop de peine. Une fois gagné le large divan du fond, iî s'y calait avec sécurité. Cette fois-ci, Mussol lui saisit le bras :
— Que je vous guide! L'arrivée de mon Persée a amené quelques déplacements ; prenez garde, il y a là un chevalet; ici, c'est ma table à dessins que j'ai avancée. Voulez-vous dire bonjour au Persée? Il est là, dans le fond de la pièce. Je vais vous apporter l'escabeau, pour que la statue qui repose sur le socle soit à votre hauteur. Une, deux, trois marches, vous y êtes... Rien à craindre, je tiens l'escabeau, et le Persée ne tombera pas ; il est trop lourd.
Délicatement, avec émotion, Claude étendit les mains, rencontra le poli et le froid du bronze, reconnut les pectoraux, caressa le long buste, remonta aux bras, le droit pendant qui tient le glaive, le gauche brandissant dans un geste vainqueur la tête de Méduse, dont le corps, bouillonnant du sang qu'il verse, se tord crispé, sous les pieds du héros.
— La patine est superbe, dit Mussol; ce Tofani est étonnant. Vous le sentez, le bronze est aussi de toute beauté comme fonte, netteté et fini d'exécution.
Claude touchait la tête fine et fîère, le front casqué d'ailes; son exploration descendait, le long des omoplates creusées d'un sillon, jusqu'aux reins musclés et à la fuite allongée et gracieuse des jambes.
— En vérité, je le vois, dit-il. Mais de quelle couleur est-il, Mussol? Du bronze vert pompéien, avec ses coulées vert-de-gris? 11 ne se prêterait pas à cet admirable noir d'Herculanum qui a le
brillant sombre du basalte.
— La patine est, en effet, vert foncé, dit Mussol. J'ai fait comme vous : pendant plus d'une heure, je suis resté à palper ce chef-d'œuvre, et j'ai compris, moi peintre, les joies que le toucher peut révéler à un sculpteur. Ce Benvenuto était un voyant autant qu'un artiste. Son Persée est vivant comme la jeunesse et l'audace dont il est l'incarnation à la fois souriante et sereine. Attendez, mon bon, trois marches; là, tournez à
droite, vous touchez le divan... Une cigarette? Non, c'est vrai, vous ne fumez pas... Est-ce Marius qui viendra vous prendre au cas où vous rentreriez par le village?
— Non, mon oncle l'a emmené à Paris.
Et Claude, d'un air las, mit Mussol au courant.
— Marius ne s'est pas effrayé?
— Lui, il irait aussi bien chez le Grand-Turc ou le Grand-Mog:ol. . . Ah! les gens du Midi ont un optimisme enviable. Avez-vous jamais vu un Provençal triste?
— Vous n'êtes guère Provençal aujourd'hui, ce me semble, Claude?... dit Mussol qui l'observait depuis le commencement de sa visite.
— Pourquoi?
— Parce que vous avez l'air de broyer du noir.
— Ah! oui, un peu...
— Il ne faut pas.
— Non, il ne faut pas. Mais un vaillant capitaine n'a-t-il pas dit qu'on n'était pas tous les jours courageux? Quand je pense à ce qui me manquera toujours. . .
- — Quoi donc, tant?
— Vous avez un foyer, Anthime, vous avez une femme et deux enfants.
— Je vais bientôt en avoir trois. , .
— Vous possédez la vraie vie, celle du cœur et de l'esprit. ..
— N'exagérons rien, dit Mussol, ma bonne Germaine n'entend pas grand' chose à la peinture
et n'est guère lettrée; mais elle m'admire de confiance, et comme elle est la plus dévouée des compagnes et la meilleure des mères...
— Tout l'idéal humain tient peut-être là, dit Claude; peu d'ambitions, peu de besoins, une femme qui vous aime et des enfants qu'on aime...
— Je ne rêve en effet rien au delà, dit Mussol; fuïner une bonne pipe quand j'ai travaillé huit heures par jour comme un manœuvre, regarder sous la lampe ma femme qui tricote la layette du gosse à venir et Jean et Madeleine qui lisent ou feuillettent un vieux Magasin pittoresque... Mais ce bonheur-là, pourquoi ne l'auriez-vous pas?
— Ah! dit Claude, parce que...
— Vous ne me persuaderez jamais, ditMussoI, qu'il n'y a pas, à l'heure qu'il est, quelque part, une jeune fille ou une femme qui ne serait heureuse de vous consacrer sa vie?. . .
— Par pitié peut-être... J'ai refusé cette pitiélà.
— Ne vous payez pas de mots! La pitié est chez elles le plus sûr chemin de l'amour. Voyez Marjolaine, si, après l'entremise de votre oncle, elle hésite encore à accepter l'amour de ce brave Le Kloarech, qui est déjà enflammé, ce n'est pas parce qu'il a la figure abîmée...
— Est-il plus laid que moi? demanda Claude.
— C'est bête ce que vous dites, mon ami, comme si vous ne savkz pas que vous êtes encore
très beau, oui, toujours et malg^ré tout... Si donc Marjolaine hésite, c'est par scrupule, par crainte de ne pas apporter à ce brave garçon assez de tendresse, assez de dévouement; mais soyez sûr que dès qu'elle aura franchi ces derniers doutes, elle n'aura plus en vue qu'une chose : lui faire oublier sa laideur et tâcher de le rendre heureux.
— C'est qu'elle a une bonne nature.
— Est-elle la seule?
— Tous deux gag^neront leur vie, la modeste aisance... on ne sait pas combien, pour les simples, cette question a d'importance. Sans être bien riche, j'ai plus de bien-être qu'il ne m'en faut. Qui pourrais-je tenter, sinon celles qui n'en ont pas? Être épousé par cupidité, la sinistre perspective !
— Vous serez aimé simplement pour vousmême, Claude, c'est moi qui vous le dis. Les combinaisons de la chance sont infinies. Il faut croire fermement que les choses seront pour qu'elles soient.
Claude resta silencieux un long moment et, pensif :
— C'est curieux, Mussol : lorsque, il y a quelques mois, je pensais que je devrais me marier, l'idée de l'enfant n'entrait nullement, comme déterminante, dans mon projet. Cela me paraissait le gage accessoire de l'union, sa suite normale, pas du tout sa raison d'être.
« Si je désirais aujourd'hui trouver une compagne, ce ne serait pas seulement pour qu'elle
partag^eât avec moi les joies et les peines, l'intérêt sérieux et doux de l'au-jour-le-jour, mais pour revivre dans une autre existence. Comprenezvous, Anthime, avoir un fils, oui, de préférence un fils, complet, sain, robuste, et qui réaliserait intégralement, lui, mon destin raté, qui me continuerait dans Tavenir, et à qui j'aurais servi de marchepied pour qu'il se développe harmonieusement, pleinement!...
— Si je le comprends, dit Mussol, fichtre oui î Sans enfants, le mariage me semblerait bien vide; quand je regarde grandir mes petits sauvageons, Jean avec ses épaules carrées, son torse large et ses jambes solides, quand je vois la grâce fleurir le visage de Madeleine et ses mouvements encore gauches annoncer déjà l'essor prochain de la jeune fille, j'éprouve un contentement qu'aucun de mes tableaux, même les meilleurs, ne saurait me donner. Et quand je pense que Germaine, dans cinq mois, va mettre au monde un nouvel être pétri à notre ressemblance, cette merveille de fragilité résistante, ce petit univers en puissance qu'est un enfant, j'éprouve une véritable extase, comme si j'avais quelque mérite et que je fusse un Dieu créateur. . .
— Moi, dit Claude assombri, si j'avais un fils, quelle amertume... Je ne pourrais le voir!
— Mais lui vous verrait, dit Mussol ; il verrait tout ce qui existe...
Frappé, Claude répéta d'un accent profond :
— Il verrait, o'^t vrai ! . . •
Peu à peu, dans les prunelles flottantes de ce tout petit, des images confuses s'ébaucheraient; son premier reg^ard irait vers la lumière qui le blesserait, trop vive; il apprendrait à coordonner ses gestes et à saisir les objets qu'il croirait d'abord tous sur le même plan... Puis, les lieux désignés par leur nom se mettraient à vivre ; il les épellerait, d'abord d'une voix tâtonnante, et, à mesure que sa petite intelligence s'éveillerait, ils se préciseraient; peu à peu il prendrait conscience du vaste Cosmos que les leçons familiales, l'école lui montreraient en raccourci : continents, archipels, caps, terres sillonnées de rivières, plantées de forêts, reliées par les rails des trains, les fils des télégraphes, séparées par des frontières naturelles ou factices.
Les voyages alors et ses magiques trouvailles le promèneraient à la surface de ce sol, que trente siècles connus de notre histoire ont ensemencé de la cendre des générations; il connaîtrait l'ivresse sans égale de regarder de tous ses yeux, d'absorber la Iqmière qui se joue sur les paysages et nimbe les monuments ; des hauteurs de Fiesole, Florence s'étendrait à ses pieds, comme une grande femme de pierre, au bord de l'Arno verdâtre; du campanile San Giorgio, Venise lui apparaîtrait comme une large dorade, sillonnée d'écaillés vertes et bleues par ses canaux; le Parthénon dresserait sur l'Acropole son architecture parfaite ; et quand les plus beaux décors de la mer latine auraient ravi son regard,
il voguerait plus loin, vers les falaises de Cornouailles, les fjords de Norvège, les sables africains. Gomme Claude, il serait subjugué par la dévorante curiosité de découvrir les aspects innombrables du monde.
— A quoi pensez-vous? demanda Mussol ua peu inquiet.
— Mon fils verrait. . . , répéta Claude avec un sourire contenu, où déjà le renoncement paternel, sans jalousie, se consolait par l'idée que les yeux clairs et lumineux de son fils seraient, à défaut des siens, largement ouverts sur la splendeur des choses.
Il ajouta :
— Mais je ne suis ni marié, ni père... Parlons d'autre chose !
Il regagna tard sa maison; Mussol raccompagna. C'est toujours avec malaise que Claude traversait le village, et pourtant le trajet était court. Dans la rue de Mussol, où des lierres taillés faisaient aux maisons un rideau de verdure, cela allait encore; on ne rencontrait presque personne, mais la grande rue, dès le tournant, rappelait à Claude les regards braqués sur lui, avec l'insistance particulière aux gens de village..* Du magasin d'épicerie avec son relent de conserves, de la boutique du coiffeur laissant filtrer ses fades odeurs de savon, de l'hôtel Mallet soufflant son odeur d'écurie et d'essence, de ses petites tables sur la rue fleurant la bière et les apéritifs, Claude se savait observé : sensation au
début si pénible qu'après le voyage de Belles- Feuilles, il était resté à Mariette un mois sans sortir de chez lui.
Arrivé à sa porte, il remercia Mussol et g^agna son cabinet de travail; la nouvelle servante s'affairait. Claude, à qui la continuité des habitudes tissait un voile protecteur, remarqua qu'elle avait la voix criarde, ce qui lui porta sur les nerfs; le logis lui parut vide du départ de Marius. Pourvu que Thérèse de la Hodde se fît à la bonhomie expansive du vieux marin!
Le retour de l'oncle Adrien ne lui rendit pas, comme l'autre soir, la maison plus vivante et plus gaie... Cependant, les nouvelles rapportées par M. Abryat n'étaient pas mauvaises : Marius avait fait bonne impression sur Mlle de la Hodde et le malade l'avait accueilli sans trop protester.
— Dans trois jours, dit l'oncle Adrien, Marius sera installé là comme chez lui. Le médecin, que j'ai vu, a approuvé ce choix et souhaite que Mlle de la Hodde puisse bientôt prendre un peu de repos, dont elle a grand besoin. Je ne pense pas qu'elle quitte son père plus de quarante-huit heures, et encore faudra-t-il que j'insiste beaucoup. M'approuverais-tu, Claude, si je l'invitais à venir les passer auprès de nous?
Claude dompta les palpitations joyeuses, Tagitation soudaine que lui causait cette surprise :
— Elle n'y consentira pas, dit-il tristement. Et puis...
Il n'ajouta pas que vraiment cette hospitalité
serait sans charmes pour elle ; quelles distractions trouverait-elle dans cette maison provinciale, entre un vieillard et un infirme?
— Est-ce que cela te déplairait, de la revoir? demanda Toncle Adrien d'un ton sérieux qui cachait une pointe de malice.
— Oh! moi...
Il se rappelait les courts instants où, avant de quitter Belles-Feuilles, elle lui avait laissé deviner une sympathie, plus même qu'une sympathie, une pitié secourable et attendrie; car enfin, il n'avait pas rêvé ces larmes sur sa joue, et l'effleurement, avant qu'elle ne disparût tout à fait, d'un baiser sur ses cheveux. Oui, à ce momentlà, elle avait cédé à un élan d'âme, à une bonté souveraine... Mais depuis, ne s'était-elle pas reprise? Pourquoi risquer de se retrouver ensemble, gênés, silencieux, pareils à des étrang^ers?
Rien ne lui avait signifié, depuis cinq mois, qu'elle eût gardé le souvenir de ces marques de trouble, plus fortes que sa volonté, et que peutêtre elle s'était reprochées? Son complet silence n*était-il pas la preuve de ses regrets tardifs?
— S'il ne lui est pas trop pénible de venir, dit-il enfin, si ma vue ne lui répugne pas, vous savez bien, mon oncle, qu'elle honorera notre seuil et sera la bienvenue.
— - Je crois, dit l'amiral, qu'elle viendrait volontiers, si toutefois la santé de son père le permettait. Nous la promènerions en forêt; elle
a tant besoin de se retremper un peu dans l'air vif et pur!
Claude ne répondit pas; il se demandait s'il était bien vrai qu'il dût la revoir, et que cet espoir fût proche?
Ce soir-là, ils n'en dirent pas davantage.
Des jours coulèrent, les uns bons, les autres mauvais pour Claude : tantôt le cafard sévissait, tantôt il retrouvait un peu de sa sérénité perdue. Mais la crise où se débattaient son orgueil et son amertume désolée se prolongeait. Il ne pouvait penser à Mlle de la Hodde sans des sentiments contradictoires dont il souffrait comme d'un mal insidieux, aux sursauts de fièvre et aux accalmies de langueur. Il ne pensait plus à Pombasle qu'avec une sorte de mansuétude, à Antoinette qu'avec une résignation définitive ; mais Mlle de la Hodde dressait l'angoisse d'une énigme, de plusieurs énigmes dans sa conscience.
La certitude qu'il ne pouvait, qu'il ne devait rien espérer, qu'il lui était interdit d'orienter aucun projet, même le plus vague, dans cette direction, pesait sur lui comme une obsession de défaite et le poursuivait d'une honte physique inconsolable. Autrefois, oui... qui sait si?...
Mais à quoi bon modifier imaginairement des événements qui ne s'étaient pas et ne se seraient pas accomplis? Son choix jadis porté sur Antoinette ne lui eût permis aucun retour, aucun flottement. Aurait-il pu, en pleine intégrité de
son être, rompre des fiançailles arrêtées, et offrir à Mlle de la Hodde l'hommage d'une préférence qu'elle eût certainement écartée, par une fierté justifiée? Était-ce donc maintenant où elle ne le reverrait peut-être qu'avec une stérile pitié qu'il irait élever vers elle le plus timide et le plus crédule espoir?
Il savait trop que l'irréparable les séparait. Elle ne pensait pas à lui, elle ne viendrait pas à lui; et, muré dans son isolement farouche, ne voulant inspirer ni la compassion désabusée ni l'intérêt avide, il n'irait certes pas, soupirant ridicule, mendier l'aumône d'un amour qu'on ne pouvait plus éprouver pour lui. 11 se tenait pour un paria. Ce n'était pas à tort que le préjugé, populaire décrétait l'infériorité de ses pareils et qu'il avait perçu, dans son entourage même, cette nuance de commisération qui s'adresse aux êtres diminués.
Mais s'il acceptait le verdict, il n'en sentait pas moins l'injustice : et c'est de cela qu'il ne se consolait pas, pour cela que sa détresse ne trouvait ni repos ni trêve. Ah ! l'oncle Adrien, en vérité, avait été bien inspiré de réveiller en lui ces sentiments assoupis, et de faire revivre les fantômes d'un passé qu'il eût voulu ensevelir dans des ténèbres aussi compactes que celles dans lesquelles il vivait !
Et cependant, contradiction inévitable, il aspirait à la revoir, cette Thérèse de la Hodde, dont îe nom seul rendait un son de grâce énigmatique ;
et en même temps, il eût tremblé de se retrouver devant elle. Il s'était passé entre eux quelque chose d'indéfinissable, de ténu comme ces bulles de verre soufflé qui peuvent, immobiles et préservées, reluire pendant des années de leur irisation délicate, et qu'en les touchant maladroitement on voit éclater en poussière. Il avait peur que leur rencontre n'anéantît le charme frêle et sans nom précis qui avait, à travers d'innocentes émotions, noué un souvenir inoubliable entre leurs âmes.
Si seulement il avait su, à la seule minute où peut-être il eût pu encore se reprendre et élire sa route, choisir entre elle et l'autre, deviner sa supériorité morale, comprendre ce que son charme volontairement effacé comportait de belles réserves, de trésors cachés?... Ne l'avait-il pas offensée alors en passant aveugfle, — ah! oui, aveugle alors, — sans s'arrêter devant elle?
De quels remords obscurs ou de quelle absurde espérance poursuivait-elle ainsi sa pensée? L'absence de Marins, les nouvelles que tous les huit jours l'amiral allait chercher à Pans, les impressions qu'il rapportait, peu rassurantes, sur le compte de M. de la Hodde, l'inquiétude que Claude éprouvait en songeant à la jeune fille, tout avivait son tourment et lui rendait plus insupportable sa cécité, en lui montrant son incapacité totale à assurer à un être aussi rare et aussi digne d'attachement son aide matérielle et morale.
M. Abryat, qui n'avait pas suscité sans motif chez lui ces mouvements intérieurs et qui en avait calculé la portée, essayait en vain de le distraire. En vain lisait-il tout haut pendant de longues séances les livres qui autrefois plaisaient le plus à Claude, en vain l'encourageait-il à se remettre sérieusement à son piano, puisqu'il trouvait dans la musique une diversion salutaire, en vain le contraignait-il à user sa pensée par de la fatigue, l'emmenait-il, avec Tambeîle bondissant joyeuse et aboyant devant eux, sur les routes de la forêt, vers cette mare aux Fées dont Claude se représentait l'eau glauque dans un décor de vieux arbres, ou sur la route de Nemours qne balaye le vent de la plaine, ou sur la route de Fontainebleau qu'embaume la résine des pins, il ne parvenait pas à restaurer chez lui cette évolution paresseuse et reposante au cours de laquelle du moins il ne désirait rien, n'espérait rien, îie craignait rien de pis, comme un homme qui a touché l'extrême fond du malheur.
a Pauvre garçon, pensait M. Abryat. Il s'inquiète, il doute, il espère et n'ose s'avouer quoi, en désespérant pour ce qu'il sait trop; mais il vit! Le pire désastre pour lui eût été de s'enliser dans une sorte d'engourdissement végétal, qui n'eût ni exercé ses riches dons, ni employé son cœur chaleureux. Ce n'est pas dans le repos qu'il doit trouver une véritable consolation, mais dans l'action; et seule, une vie normale l'y conduira. Comme il doit déplorer aujourd'hui son ancienne
existence si remplie et si vide, sans substructure pour l'étayer aujourd'hui et lui rendre, par la conscience de son utilité et la saine fatig^ue du travail, le goût de la vie ! »
Des conversations avec le docteur Brissag^e qu'il tenait au courant, et que Claude, par une singulière réserve, ne cherchait pas à consulter, préoccupaient l'oncle Adrien. Quel intérêt procurer à un voyant devenu subitement non-voyant, pour maintenir son cerveau en activité, sinon la continuation, réduite ou appropriée, de ses occupations anciennes?
On peut supposer et on a vu un sculpteur persistant, à l'aide de la mémoire et par l'adresse du métier, à pétrir et à modeler la glaise. On conçoit un religieux, un professeur, un savant, un écrivain, poursuivant sa vie contemplative, ses études, ses recherches, ses livres ; un musicien garder sa virtuosité, un médecin s'appliquer à. certaines parties de son art; un numismate conserver la passion de ses médailles. Que d'exemples typiques, cités par le docteur Brissage ou dans îe beau livre de Pierre Villey, agrégé de l'Université et aveugle lui-même ! L'historien Augustin Thierry, en France; William Prescott, en Amérique ; Henry Fauwcet, ministre des Postes en Angleterre ; Georges V, roi de Hanovre ; le sculpteur animalier Vidal, avaient montré ce que peut la volonté au service de l'intelligence, alors que la petite communauté des Sœurs aveugles de Saint- Paul, dont Maurice de la Sizeranne s'est fait l'his-
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toriographe, témoignait ce qu'effectue la charité au service de la foi. Chez les aveugles-nés, une éducation rationnelle avait amené des dressages surprenants : la célèbre Américaine Hélène Relier, sourde, muette et aveugle, n'incarnait-elle pas la haute vie intellectuelle?
« Mais, reconnaissait l'amiral, ici la difficulté est grande. Claude, en art et en littérature, était un dilettante. De sa carrière militaire, il n'a gardé qu'une saine hygiène physique de l'esprit, de l'ordre dans ses pensées, de la rectitude de jugement; mais sa vraie vocation était la joie de vivre. Il a fallu que sa nature fût vraiment généreuse pour ne pas se laisser dessécher par l'égoïsme des oisifs et des jouisseurs. Le marier à une femme d'élite, qui devienne sa véritable compagne d'aspirations, est certainement la seule chance de salut. Une Antoinette Langre eût été pour lui la pire des erreurs. »
M. Abryat savait bien quelle femme pourrait apporter à Claude un dévouement si simple et si grand que l'idée même de sacrifice en serait absente; il savait quelle force morale et quelle patiente volonté s'étaient accumulées dans l'âme recluse de Thérèse de la Hodde, habituée dès l'enfance à ne songer qu'aux autres; et c'est sans hésitation qu'il lui assignait dans sa pensée un rôle de haute etangélique amoureuse, de grande consolatrice. Mais que d'obstacles!
Ignorant les secrets replis du cœur féminin, il se demandait si elle aiderait Claude assez pour
courir les risques d'un eng^ag^ement aussi périlleux, car un échec eût équivalu pour elle, comme pour lui, à un véritable suicide d'âmes. Un instinct l'avertissait bien que Thérèse n'avait pu rester insensible au malheur de Claude, mais la pitié est-elle l'amour? Et chez une Thérèse de h Hodde, ayant hérité de la mentalité délicate de sî mère, créature exquise à laquelle il ne pouvait penser sans une douleur et une tristesse extrêmes, qui savait les scrupules qui peut-être paralyseraient ses élans? fSa demi-pauvreté d'abord pouvait lui paraître un obstacle insutoontable, si tant est qu'elle eût envisagé, dans ses plus audacieuses rêveries, que Claude à présent était libre et qu'elle-même s'appartiendrait plus tard? L'idée de paraître céder à une arrière-pensée qui manquât de noblesse l'eût empêchée, même adorant en secret Claude, de jamais le lui laisser voir.
Une autre difficulté pouvait venir de la modestie avec laquelle elle se jug-eait, de sa défiance d'elle-même devant une tâche qui nécessitait sa vigilance de tous les instants, une abnégation absolue, le goût de la retraite et le renoncement presque total au monde. Or, quelque juste opinion qu'il eût d'elle, M. Abryat pouvait-il exiger, de sa jeunesse avide peut-être de respirer, ayant bien le droit de s'épanouir enfin, l'acceptation d'une destinée aussi austère? Qui sait même si, involontairement et dût-elle s'en vouloir, elle n'éprouverait pas vis-à-vis de Claude, si impressionnant avec son visage immobile, ses gestes
lô
lents et rares, une grêne inavouée? L'intimité du mariag^e deviendrait alors un martyre pour un être décidé à considérer cette union comme absolue.
Sans avoir fait jamais beaucoup de psychologie ians sa vie sur mer, M. Abryat voyait dans ces diverses considérations de quoi retarder longtemps, sinon même empêcher la solution favorable. Encore ne devait-il pas oublier que la maladie de de la Hodde pouvait durer longtemps et que Thérèse opposerait à l'idée de le quitter ou de le confier à des soins mercenaires une décision inflexible : déchirée peut-être entre ces deux devoirs, mais se résignant, pour être sûre de ne pas se laisser égarer par des raisons de sentiments et de préférence personnelle, à remplir jusqu'au bout celui qui lui coûterait le plus
Chez Claude, l'amiral prévoyait aussi des scrupules, des objections désintéressées, mais qui ne tiendraient pas debout, espérait-il, devant la certitude que Thérèse l'aimât et attendît en silence un aveu réciproque. Seulement, entre ces deux êtres supérieurs, l'une si affinée et l'autre aigri par la douleur, un malentendu pouvait exister déjà ou surgir qui contrariât leur entente.
Heureusement la force de la jeunesse, les secrètes influences de leurs situations semblables, un attrait probable se feraient les complices d'ua plan dans lequel M. Abryat pensait autant au bonheur de Mlle de la Hodde qu'à celui de Claude. Il n'eût certes pas voulu la sacrifier, et
en faisant confiance à son neveu des qualités de cœur et d'intelligence qui peuvent rendre une femme heureuse, il escomptait l'apparition d'un être transfig^uré par le bonheur; Claude traversait en ce moment une période d'incubation, mais la larve sortirait du cocon : Thérèse opérerait le miracle qui ferait en lui un homme nouveau.
Restait ce problème : l'amour, si complet fûtil, ne pourrait remplir toute sa vie? A quel labeur, à quel ordre de pensées, à quels efforts s'assujettirait Claude pour satisfaire ses aspirations secrètes et torturantes? L'oncle Adrien avait bien la réponse sur les lèvres : mais, pour cet emploi des mérites de Claude, seule la femme qu'il souhaitait pour lui saurait lui donner consistance et durée. Claude avait une belle vie féconde à remplir, mais, seul, vraisemblablement il n'y parviendrait jamais.
L'oncle Adrien n'en suivait qu'avec une attention plus soutenue les manifestations de la pensée de son neveu, ses heures de marasme, ses reprises de bonne volonté pour se réintéresser au monde extérieur, donner aux longues heures du jour un aliment. Mais, par moments, il le sentait plié sous la rafale des regrets et de la désespérance du spleen.
Il connaissait maintenant tout ce que peuvent livrer d'elle-même la démarche qui ne se croit pas surveillée, la pesanteur d'une tête penchée, le renoncement des mains inactives posées à plat.
11 remarquait certains jours chez Claude comme une régression dans ses progrès d*adaptation, moins de sûreté dans son allure, une fatigue à tâter l'écriture Braille, des migraines et des torpeurs dues aux variations atmosphériques, au vaste trouble du printemps en marche vers l'été. Jacques, venu déjeuner un dimanche, avait, pessimiste de nature, confié son mécontentement à M. Abryat. Claude semblait dépérir, l'oncle ne remarquait-il pas qu'il avait maigri?
— Il faut le distraire, que diable! avait dit Jacques avec une brutalité médicale.
Sans doute, la compagnie de l'amiral était la plus rassérénante pour ce pauvre Claude; mais c'est de mouvement et de gaîté que ce malheureux avait besoin. Il ne pouvait continuer à vivre comme un moine. Jacques se proposa pour l'emmener quelques jours à Paris : ce qui manquait à Claude, il le dit crûment : les filles lui rappelleraient le goût à la vie.
L'amiral eut un hochement de tête. Sans vouloir imposer à son neveu une chasteté forcée, il se rappelait ses propres heures de solitude ; elles n'étaient pas impossible à supporter, au prix d'un effort ; et Jacques était-il sûr que Claude ne serait pas plus humilié, ensuite, d'avoir exposé la faiblesse de ses convoitises devant des créatures vénales, incapables de le comprendre, sinon de le plaindre. Au surplus, Jacques était libre, sous sa responsabilité, d'en parler à son frère. Claude refusa.
Le distraire, pensait ramiral, mais comment? Il s'avisa qu'ils pouvaient sans inconvénient s'éloigner pour une semaine ou deux de Marlotte. Marius était sûr; le docteur, qui soignait de la Hodde, renommé pour son habileté. Une lettre ou un télégramme d'appel pouvaient toujours le rejoindre. Ce voyage ne serait-il pas salutaire?
— Tu t'ennuies, mon ami? demanda-t-il un soir où il le vit plus affaissé que de coutume et où Claude avait écouté, la pensée ailleurs, un chapitre de Dickens, sur ce savoureux M. Pickwick dont il aimait pourtant la bonhomie joviale et les aventures calamiteuses.
— Oui, c'est vrai, il me semble que je me résignerais mieux, si ma vie poursuivait quelque chose d'extérieur à moi-même, si je pouvais échapper à l'obsession de cette prison de chair où je tourne en cercle. Bien qu'ayant appris, et sans grand mérite, par les impressions qui me viennent du dehors, à suivre la marche de la saison, du temps qu'il fait, de l'heure, toutes mes pensées se succèdent décolorées et comme dans un steppe noir et froid. Je vous ai raconté les rêves qui ont précédé mon accident; il me semble les revivre encore, dans leur vague et inexplicable horreur. Gomment vous expliquer cela? Mes idées gardent la confusion de mes rêves, et donnent à la conscience que j'ai de moi une sensation d'irréalité. Est-ce que je dors? Je me le demande parfois? Est-ce que je vis? Des limbes
me baig^nent, j'erre dans des pays morts...
— Pourtant, autour de toi, tout vit.
— Tout vit, je le sais, mais que m'importe! Ce qui relie les vivants à Tordre régfulier des choses est coupé pour moi.
— Non, si tu te persuades du contraire !
— Je le sais encore : rien n'est que dans notre cerveau. N'est-ce pas Beaumarchais qui a dit : « Rien n'est vraiment à moi que la pensée que je forme et la minute où j'en jouis? » C'est exact!
— Un point de vue change toutes nos notions.
— Oui, je le sais, je le sais... Vouloir suffirait... et pouvoir! Longtemps j'ai craint, je vous l'ai dit, d'oublier ce que j'avais vu; non! ma mémoire reste fidèle, et parfois implacable. Ah! si je ne me réfugiais pas dans ce que j'ai vu!...
— Il est d'autres choses que tu n'as pas vues.
— Oui, l'autre lumière dont parlait Brissage, et qui devait éclairer pour moi la vie et le monde de significations émouvantes et neuves. Je ne la nie pas : certains jours, elle se lève en moi comme une espérance, comme l'aurore d'un jour qui ne vient pas et d'une nuit qui dure toujours.
— Appelle-la, Claude. Brissage a raison, il a consolé d'autres malheurs que le tien, il a déterminé d'autres résignations !
— C'est son rôle, et je consens à reconnaître qu'il est bienfaisant. Donner des illusions à un être dans ma situation, c'est faire œuvre pie.
— Ce ne sont pas, Claude, des illusions. Cette
autre lumière brille. Elle t'inondera un jour.
— Vous qui en parlez, vous a-t-elle jamais éclairé ?
— Oui, trop rarement, car j'ai vécu comme un simple, et en somme un médiocre...
— - Non, pas médiocre; je sais,* moi, ce qut vous valez ! . . .
- — Je n'aurais pas valu grand'chose, mon enfant, si un jour, à une heure bien dure, cette lumière, que Brissag^e te prédit en connaissance àe cause, ne m'avait sauvé du plus g^rand danger que j'aie couru.
— Quel danger?
Celui de perdre une âme... dit l'amiral Abryat, l'histoire banale, mais qui pour moi contenait toutes mes raisons de vivre, tout mon amour.
— Vous avez aimé, mon oncle?
— Gela t' étonne? Oui! Gomme un pauvre homme, comme tous les hommes... Gelle que j*adorais depuis des années en silence n'était pas libre, mais mariée...
— Ah! dit Glaude.
— Ne cherche pas à savoir, laissons dormir les morts, dit M. Abryat d'une voix altérée. Nous souffrions trop : j'ai failli dire à celle qui m'était plus chère que ma vie, que mon honneur même d'ami et de marin, les mots imprudents et irréparables...
— Alors?
— Je me suis ressaisi à temps, j'ai entrevu le
crime que j'allais commettre dans un accès de Folie, qui détruisait en moi tout sentiment moral ; car trahir un ami, ce n'était plus rien à mes yeux; briser ma carrière, car un amour pareil n'eût rien respecté, la fuite et le scandale^ ce n'était rien; priver de sa mère une fillette qui l'adorait, salir cette innocence, ce n'était rien que de la douleur causée à autrui, celle dont on se console le plus aisément, et de la honte qu'oii accepte lorsqu'on se dit qu'on en videra à deux, dans un baiser, l'amer calice ; mais ce que j'ai vu aussi à cette lumière divinatrice et supérieure, c'est que je ne pouvais faire déchoir celle que j'aimais, c'est que je ne voulais pas qu'elle fût avilie pour ceux, qui la respectaient, c'est la certitude que lui apporter par mon amour une souillure me deviendrait intolérable et nous rendrait l'existence impossible. J'ai été brave, si c'est être brave que de fuir. J'ai obtenu un commandement lointain, deux ans de croisière... Mais je valais moins que celle que mon départ, bien qu'elle l'eût compris et approuvé, a désespérée, car. ..
Claude respecta le silence oppressé de M. Abryat.
— Car elle est morte de lang^ueur quelques années après, et moi j'ai vécu. . .
Claude, invinciblement, pensait à la mère de Thérèse; oui, une grande douleur dormait là, et c'était aussi là le secret de l'affection protectrice de l'amiral envers la jeune fille. . .
M. Abryat changea de conversation :
— Veux-tu que nous allions passer une semaine à Belles-Feuilles? Ta sœur serait si contente de te revoir, et ton beau-frère donc!
Ce serait une épreuve extrêmement pénible pour Claude; mais qui sait si, remis en face de son malheur et constatant le chemin parcouru depuis, il ne trouverait pas en lui-même une nouvelle énergie pour aller de l'avant?
— Plus tard, dit Claude... Et pourtant, oui, embrasser Robert m'aurait fait plaisir.
— Écoute, j'ai résolu de vendre les meubles superflus de mon petit logement de Toulon et de rapporter les quelques épaves de mes voyages auxquelles je tiens.
— Vous allez les caser ici? C'est gentil!
— Non, mon ami. Mon intention est de me réinstaller très simplement à Paris.
— Vous n'allez pas me quitter? demanda Claude alarmé.
— Pas maintenant, plus tard, quand tu n'auras plus besoin de moi.
— J'aurai toujours besoin de vous, fit Claude avec une tendresse attristée.
— Non, une autre me remplacera, et vous viendrez alors me voir dans mon petit coin de Montrouge ou de Levallois-Perret.
— Une autre? répéta Claude incrédule.
Mais le mot avait porté et infiltrait en lui une nostalgie poignante. L'oncle Adrien, comme Mussol, jugeait donc que l'avenir n'était pas
infranchissablement barré pour lui? Espérer, si peu que ce fût, n'était-ce pas une raison formelle de vivre ?
— Eh bien! partons. Robert et Aline pourraient venir nous embrasser à la g[are, à Dijon... Et vous me montrerez Toulon... Tant pis si je, vous fais r effet d'un colis encombrant.
Ils partaient le lendemain.
Claude n'avait pas quitté sa maison et son jardin sans appréhension. Si son impatience avait accueilli comme un dérivatif aux journées trop vides la petite agitation du voyage, maintenant, dans le train express qui l'emportait avec M. Abryat, par une chaude journée de mai, il regrettait presque ce déplacement, comme si déjà la vieille demeure avait tissé autour de lui les mille invisibles petits liens qui, dans le pays de Lilliput, garrottaient Gulliver. Que lui servait de s'éloigner s'il emportait son tourment?
Mais la variété des impressions odorantes ou tactiles, jointes à celles que Touïe lui apportait, réveillèrent assez vite sa curiosité et son attention. Le roulement du train, l'odeur du wagon, et, par la vitre abaissée, l'air du dehors plus frais au vent de la course, le soleil qui chauffait ses mains, le froissement du journal parcouru
par un voisin, le nom des stations crié par les employés, reconstruisaient en lui tous les éléments figurés du voyage. Il se rappela, avec intensité, la glorieuse journée de novembre par laquelle il allait à Belles-Feuilles, inaverti de la catastrophe embusquée, leurré par la joie du paysage et grisé d'espérances.
Il avait éprouvé d'abord un malaise aigu à se sentir conduit à la gare de Montigny-Marlotre dans l'omnibus de l'hôtel Mallet, à côté de voyageurs dont le contact un peu surpris et méfiant le .^Tenait; mais peu à peu, l'accoutumance s'était faite.
Gare de Lyon, il avait, au bras de l'oncle Adrien, gravi l'escalier du buffet et retrouvé des sensations bien connues en entendant le maître d'hôtel proposer le saumon froid mayonnaise et conformer le menu, de sa voix artificielle comme au théâtre, d'après l'indication de M. Abryat, Claude avait entendu le glissement sur ses roulettes de la grande cloche de métal qui recouvre les énormes roast-beefs et reconnu le léger remuement des cuillères de corne assaisonnant la salade. Une odeur de fraises en primeur venait d'un dressoir. Il avait récupéré ce respect humain si fort chez les gens du monde, qui leur interdit de se singulariser. Son infirmité le dénonçait trop à ses voisins pour qu'il ne s'évertuât pas à la dissimuler, grâce à la correction de ses gestes et son adresse à se servir.
Sans que l'être intérieur perdît rien de l'acuité
de ses impressions, l'être social reparaissait; et si vaines et menues que fussent les préoccupations qui réglaient son attitude, elles ne lui en apportaient pas moins quelque chose d'inaccoutumé et de distrayant, par la tension d'esprit qu'elles supposaient.
Un homme d'équipe vint prendre leurs colis quand l'oncle Adrien eut soldé l'addition. Sur le seuil, un monsieur entrait en sens inverse, dont le sac de voyage frôla Claude, qui, retenu au bras de son oncle, eut l'intuition d'un léger recul de celui-ci. Aussi dit-il à mi-voix :
— Tu connais?
Persuadé qu'il devinerait une réticence, et habitué à ne rien Kii cacher, l'amiral répondit :
— C'est M. Darlay.
C'était M. Darlay, en effet, le teint fleuri et la mine altière. Il avait eu un haut-le-corps à leur vue, et, très rouge, avait passé en détournant la tête, comme s'il ne les reconnaissait pas. Jamais Claude n'en avait reparlé. M. Abryat savait cfu'après quelques semaines de soins et de repos à la maison de santé du docteur Blanche, — Jacques n'avait pu supporter de le garder dans la sienne, — il avait repris sa liberté, ses plaisirs et son grand livre sur la vénerie.
Claude n'avait rien répondu. Une heure après seulement, il s'était mis à rire.
— Pourquoi ris-tu? avait demandé Toncle Adrien.
— De la tête que Darlay a dû faire. . . Et puis,
c'est drôle, ce nez à nez du paisible assassin avec sa victime. Il doit s'estimer heureux de s'en être tiré à si bon compte.
Et haussant les épaules :
— Dire que je ne lui en ai pas voulu serait mentir; mais je ne le hais pas; il m'est devenu indifférent comme le cheval de fiacre dont le brancard m'aurait tamponné, comme le pot de fleurs qui, du cinquième, me serait tombé sur la tête. Je ne revois même plus distinctement ses traits. Pour moi, c'est la figure anonyme du Destin.
Le train roulait. Depuis longtemps on avait dépassé Dijon. Une demi-heure d'arrêt; des voix sur le quai; les effusions de sa sœur, nerveuse; l'étreinte virile de Robert : des propos décousus et où cependant l'affection protectrice de l'une, attendrie sous de la fermeté chez l'autre, se manifeste. Aline a apporté une gerbe de roses et des menthes glaciales, lui un flacon de cassis velouté et un pâté en croûte comme Claude les aime, doublé d'une panne de pâte blanche et onctueux de gelée.
Tandis que sous un prétexte, Aline emmène Fonde en tête du train pour exhaler son indignation contre le mariage d'Antoinette, — car elle ne s'était jamais consolée de la parole rendue à la jeune fille par son frère, — M. Dussaulles aidait Claude à se dérouiller les jambes en faisant les cent pas. Il parlait de Belles-Feuilles et des projets de sa femme. Elle voulait louer l'hiver
prochain un grand appartement à Paris pour se rapprocher de sa fille... et de Claude aussi , ajouta-t-il. La voix paraissait terne et comme fetig^uée.
— Un reste de rhume, dit-il.
On fermait les portières. Claude entendait alors les phrases coutumières d'adieux. Décidément, il avait eu raison de ne pas aller cette année-là à Belles-Feuilles; comme il s'y serait senti dépaysé ! ... Et cependant il devait faire bon sous les grands arbres.
L'air était dense et sans vibrations. Claude aspirait les parfums chauds de la terre, des prés, des bois... Bien aimables, Robert et Aline, d'être venus l'embrasser : que disaient-ils maintenant de lui en se retournant? Il croyait entendre leurs réflexions et leur accent de pitié. Certes, on Faimait toujours, on le plaignait encore, mais on s'habituait à ce qu'il en fût ainsi. On acceptait sa déchéance prétendue ou réelle. Et lui-même n'avait- il pas cru, ne pensait-il pas encore par moments qu'il s'habituerait?...
Le soir tomba, la fraîcheur s'accentuait; il remonta à demi la vitre. A Lyon, le voyageur qui occupait un coin à l'autre bout du compartiment descendit; un couple monta avec une petite fille dont Claude entendit avec plaisir la voix fraîche; soudain elle cessa de se faire enteiidre, comme si les parents venaient, par une décence exagérée, de lui faire signe de se taire, craignant que son babil ne gênât le jeune monsieur silen-
cieux qui, immobile en face d'un vieillard décoré, semblait écouter ses propres pensées.
La nuit descendit, l'atmosphère du wagon se fit plus lourde. Claude rêva longtemps, en écoutant la chanson des rails, puis s'endormit pour ne se réveiller qu'à Marseille, au matin.
Marseille! Il l'eût deviné rien qu'au vaste brouhaha de la gare, au zèle des porteurs bousculés, aux résonances des voix méridionales, à cette odeur d'ail et de musc qui se répandait autour de lui. Leur train ne repartait que deux heures après.
— Faisons un tour de promenade, proposa M. Abryat.
Claude, assis dans une victoria ouverte dont le cocher portait, sous son feutre de travers, un oeillet à l'oreille, revivait des sensations non oubliées : on devait descendre les allées de Meilnan et maintenant l'on était à la Gannebière, n'est-ce pas? Il lui semblait apercevoir les mâts des bateaux et il humait les senteurs complexes du goudron, de l'eau pourrie et des docks; des grandes couffes d'osier lui jetaient au passage le parfum des oranges; ici, c'était la fragrance de la cannelle et des épices.
La voiture les emmenait vers le Palais de Longchamp, revenait vers le centre de la ville : des petits étalages en plein vent exhalaient leurs effluves de fleurs. Marseille, pour Claude, vivait ardemment sous le soleil matinal, grouillante de foule, animée par la bonne humeur des hommes
I/AUTRE LUMIÉBE
et la g^râce épanouie des femmes. Des odeurs d'absinthe et d*anisette sortaient des terrasses de cafés; il entendait le timbre saccadé des trams. Un cahot provoqué par un choc contre la roue d'un camion amena une dispute furibonde entre les deux automédons : celui de la victoria menaça l'autre de lui « mang^er les foies tout crus, w à quoi le camionneur riposta en lui promettant « un coup de pied dans la g^enchive tel que ses dents en sauteraient en l'air, jusqu'à la Bonne Mère de la Chapelle de la Garde ! »
Maintenant le train roulait à nouveau : on avait passé la Giotat et ses ateliers, Bandol et ses bains de mer, Ollioules et ses gorgées. La Seyne- Tamaris; Toulon! Ils descendaient. Claude se sentait transporté dans un autre pays, sous un autre ciel, au milieu d'une autre race, bruyante, familière et indolentes dans la touffeur d'un été dévorant.
Tandis que l'omnibus de l'hôtel les emmenait, l'oncle Adrien lui annonçait l'avenue Vauban, le boulevard de Strasbourg; en passant devant le monument de la Fédération, l'hôpital de la Marine et la fontaine de la place de l'Intendance, on arrivait aux beaux vieux arbres de la place d'Armes; l'hôtel était dans une rue transversale. Ils descendirent, accueillis par un fumet de bouillabaise qui perçait au milieu du relent puissant de la ville, ce relent des villes de mer qui allie les bouffées de la pêcherie à celles des fleurs, de ralcool et de la vase des ports marchands.
Les quatre jours nécessaires à Tamiral pour In vente d'une partie de son mobilier et l'embaîiage du reste donnèrent à Claude une illusion de vacances : ce fut une trêve pittoresque à ses pensées journalières. Les marchandages des tapissiers et des brocanteurs juifs, leur âpreté goguenarde ou gémissante, le grand fracas des coups de marteau sur les caisses, les promenades dans la ville à travers les rues montantes et descendantes, des repas dans de petits restaurants amusants, dans des « réserves » où la brise de mer tempérait Tardeur du soleil et faisait par moment claquer les grands stores de toile, une halte dans la fraîcheur du Jardin botanique, des rencontres fréquentes d'officiers de marine venant saluer l'amiral et échanger un bout de conversation avec lui, les quais et leur chaleur d'étuve, des essences volatiles de goudron et de peinture sortant des bassins de radoub et des cales sèches ; le frôlement des innombrables employés de l'arsenal, tout apportait à Claude une impression de changement et de renouveau. Il communiait tellement plus qu'il ne l'aurait supposé avec la vie innombrable. L'oncle Adrien, cicérone infatigable, lui expliquait :
— Ici, nous sommes en face de la Darse vieille, qui communique à droite avec la Darse neuve par le canal de Mange-Gari. Le parc d'artillerie sépare la Darse neuve de la Darse de Gastigneau.
Il évoquait la formidable agglomération de bâtiments de l'Arsenal, avec ses ateliers de cor-
derie, de chaudronnerie, de fonderie, d'ajustante, sa forge, sa boulang^erie ; toute une ville de travail, de machines et de bruits dans la ville ensoleillée.
De la Batterie du Salut, il déploya, pour Timag^ination de Claude et les souvenirs assez confus que celui-ci g^ardait d'un rapide séjour autrefois, l'admirable panorama des forts, des défenses et de la rade, la petite et la grande, avec les cuirassés de l'escadre, allongés grisâtres sur la mer brasillante, comme d'énormes cétacés de métal.
Claude dit :
— Si vous saviez combien cela me rappelle mon dernier départ pour Colombo : Marseille offrait un ciel aussi embrasé de flammes ; c'était partout la même floraison de vie heureuse et iacile, qui amenait un sourire sur les plus rudes visages de portefaix ; on avait seulement un peu plus qu'ici, ville marine et militaire, la sensation d'une cité cosmopolite où aboutissaient la langue, les mœurs, les vices de tous les peuples latins : partout des Génois, des Maltais, des Espagnols, des Arabes ; on entendait les patois les plus divers ; et des matelots anglais, norvégiens passaient, blonds et racés au milieu de cette foule ambrée et. crépue; Marseille, c'est déjà l'Orient, c'est déjà Suez, c'est déjà l'Inde !
Une lettre de Marins Proclus, à laquelle manquait son savoureux accent, les attendait à rhôtel : a L'amiral il allait mieux de sa santé, et doux comme brebis ; mais la demoiselle elle était
tant fatig^uée, que le docteur il voulait qu'elle man(jeât la côtelette et se donnât le repos. »
— Nous pourrions peut-être repartir? proposa l'oncîe Adrien ; je m'arrêterai à Paris pour voir de la Hodde et ramener Thérèse à Marlotte.
Claude retrouvait sa maison et son jardin avec un plaisir inattendu. Le voyag^e avait réveillé et vivifié toutes ses facultés ; il s'étonna presque de la facilité avec laquelle il rapprenait, comme si un travail intérieur et inconscient s'était opéré en lui, les parcours familiers et les contacts avertisseurs. La vieille demeure, plus encore que la première fois, l'accueillait en amie. Tout lui paraissait prendre une saveur inédite : jamais les meubles, les marches du perron ou de l'escalier, la charmille, les allées des pelouses ne lui avaient donné de leur présence une notion plus sûre. Le sens même des obstacles, ce sens déHcat entre tous, et le sens de la direction s'étaient développés en lui.
Mis en wag^on gare de Lyon par l'oncle Adrien, il avait su revenir seul et, bien que ce petit trajet n'eût pas de quoi l'énorgueillir, il éprouvait la satisfaction lég^itime d'un premier affranchissement.
Rien ne lui avait paru plus pénible que sa dépendance des premiers jours ; elle l'avait souvent paralysé : ne rien tenter sans un concours obligeant, craindre la maladresse qui renverse un verre, la négligence involontaire dans les détails
L'AUTRE LUMIÈKE
de toilette, la brusque sensation d'ég^arement qui vous arrête désemparé, le tracas constant d'imposer à autrui une gêne; sa délicatesse avait éprouvé là de courtes mais pénétrantes angoisses. Une lettre du docteur Brissage, dictée à la machine en Braille, Tattendait, lui demandait de ses nouvelles et contenait un reproche affectueux de son silence et de son abstention à venir le voir, comme il l'y avait souvent invité.
« J'aimerais causer avec vous, ajoutait un postscriptum, et j'ai peut-être quelque chose à vous demander. »
Claude s'était reproché une attitude que le docteur pouvait interpréter comme un manque de reconnaissance. Mais que pouvait-il lui vouloir? Sa première idée fut celle d'un service pratique ou intéressé. Gela ne cadrait pas avec le caractère de celui qui lui écrivait, et il l'écarta bien vite. En vérité, quel crédit, quelle influence avait-il encore dans sa solitude et son abandon? Eh bien! il irait bientôt, le plus tôt possible, voir M. Brissage.
Une carte postale de l'oncle Adrien, que Mme Tartine, flattée de cet honneur, lui épela, annonçait pour le lendemain l'arrivée de Mlle de la Hodde. Claude, proposait-il, pourrait, pour rendre à celle-ci l'arrivée plus agréable, venir les chercher à la gare de Fontainebleau. Cette proposition le jetait dans un trouble joyeux où se mêlait quelque effroi. ^Évidemment l'idée était bonne : on ferait un grand tour en forêt ; Mlle de
la Hodde se familiariserait aussi peut-être mieux à lui, grâce à la cômplicité des beaux sites, à l'admirable variété d'une promenade qui les mènerait par exemple goûter aux gorges de Franchart. En semaine et en cette saison, il n'y aurait pas grand monde encore.
Son premier souci fut de se procurer un bon landau, deux chevaux, postillon à gilet rouge; tout seul, il alla téléphoner à une grande remise de Fontainebleau. Cette commande si simple, qui lui aurait paru naguère difficile, lancée sans encombre grâce à l'obligeance de la receveuse de la poste, Claude s'inquiéta de savoir si le jardin était en bon état, les plates-bandes nettes, les pelouses arrosées; rassuré par le jardinier, iî n'eut repos ni cesse qu'en sa présence Euphémie, — la servante qui remplaçait Mari us, — n'eût aéré la chambre destinée à Mlle de la Hodde, lavé les carreaux, encaustiqué les parquets, battu les tapis. Gomme la pièce gardait un peu de cette senteur de pomme qu'ont les chambres de campagne, il y vaporisa la moitié d'un flacon d'eau de Chypre, retrouvé dans son armoire. Avec Mme Tartine, il combinait le menu du dîner.
A peine si Claude dormit. Il étendait la main vers sa montre, tâtait les heures en relief, s'impatientait : le jour ne viendrait-il jamais? il s'habillait avec un soin raffiné; un bonheur anxieux précipitait et ralentissait ses mouvements. Toute la nuit il avait passé de l'espérance confuse au découragement le plus sombre. Il
sentait qu'en présence de la jeune fille, une timidité atroce refrénerait son élan, sécherait son gosier : trouverait-il seulement les bonnes paroles d'accueil? Gomment allait-elle le jug^er? Quelle impression nerveuse produirait-il sur elle? Ce premier contact du regard l'épouvantait.
« Si j'allais lui faire horreur, comme à une autre, jadis!
« Mais non, puisqu'elle m'a laissé deviner, à Belles-Feuilles, son exquise pitié.
« Oui, mais c'était dans l'émotion irréfléchie des premières heures, j'étais un blessé; aujourd'hui, — et Claude prononça ce mot avec désolation, — je suis un infirme.
« Nous disions au régiment : « Un homme « n'est pas laid tant qu'il ne fait pas peur à son « cheval. » Mais... il s'agit d'un être de la plus fine sensibilité. Et je ne sais même pas l'aspect attristant ou supportable que je lui offre. Je ne connais plus mon visage... »
Il pria Mme Tartine de lui dire si sa cravate était bien épinglée; il s'était assuré, du revers de sa main, qu'il avait su se raser de près; la brave femme lui dit, obligeante :
— Monsieur n'a rien à se reprocher.
L'arrivée du landau, où elle prit soin de l'aider à monter, et le trot des chevaux, firent courir plus vite le sang de Claude dans ses artères. Dans une heure à peine, il allait la revoir!... La forêt déversait ses plus doux arômes, l'amertume saine des pins, le vert acide des taillis.
Un émoi délicieux le gag^nait, une sève de printemps et de sa forte jeunesse comprimée, un émoi jeune d'adolescent qu'agitent une ombre féminine et le nom seul de l'amour. Mais aussitôt, il se jugea absurde et sur une pente dangereuse : si Mlle de la Hodde contenait en elle le charme prestigieux de la femme, dé toutes les femmes, si elle était, de plus, une créature d'élection, il n'allait pas, parce qu'elle voulait bien venir passer ici quelques heures, sous la sauvegarde de l'amiral, un vieil ami, presque un tuteur, s'imaginer... Si encore il avait quelque indice sur ses sentiments actuels?. . . Mais rien. . .
« Ah! se disait-il, que peut-elle penser de moi? »
Thérèse de la Hodde subissait e^factement les mêmes inquiétudes, des alternatives d'espoir timide et de doutes déprimants. Depuis son départ de Belles-Feuilles, elle n'avait cessé de penser à Claude ; trop franche et trop habituée à ne pas biaiser avec sa conscience, elle s'était, sitôt qu'elle eut cessé de le voir, rendu compte qu'elle l'aimait, qu'elle l'avait aimé tout de suite, et aussi que c'était une folie sans issue, à laquelle elle devait renoncer ; n'était-il pas fiancé?
Mlle Heurdelot, qui cherchait à s'insinuer dans ses bonnes grâces et qui eût voulu rendre agréables et utiles ses services auprès de M. de la Hodde, — très récalcitrant d'ailleurs, — racontait la rupture des engagements de Claude et
(l'Antoinette. La jeune fille en avait éprouvé un saisissement où une joie, qu'elle se reprochait comme ég^oïste, s'alliait à un véritable chagrin. Sa pitié et son admiration pour Claude s'en accroissaient d'autant. Elle se répétait : « G*est beau ce qu'il a fait là, c'est héroïque; comme il a dû souffrir! Mais elle, comment a-t-elle reculé devant ce rôle si digne d'une véritable fiancée? »
Elle s'était persuadée ensuite que la clairvoyance de Claude avait été sage; non, Antoinette Langre n'était pas l'épouse qu'il lui fallait! Mais quelle femme était digne de lui'*^ Ne commettait-elle pas elle-même un péché d'orgueil en se supposant capable d'assumer ce rôle d'honneur? Peut-être; mais sa bonne volonté suppléerait à son insuffisance. Et combien elle eût voulu que Claude pensât à elle, lui témoignât qu'il n'avait pas douté qu'elle ne vît là le plus cher, le plus beau des devoirs à remplir, un devoir tout de tendresse et de joie ! . . .
Pas une minute l'idée d'une diminution physique ne s'était imposée à son espxit. Pour elle, aveugle ou non, Claude serait toujours le prédestiné. Pendant des semaines, elle avait espéré... rien de précis... Il fallait que le temps fît son œuvre ; il ne pouvait oublier si vite Antoinette et en garderait, sans doute, longtemps encore, le regret.
Sur ces entrefaites, Mlle Heurdelot était venue, tout agitée, lui apprendre, en termes désapprobateurs, le mariage de Mlle Langre avec le richis-
sime M. Grownfîeld. Lâchée complètement par Mlle de Kerveuc et sa nièce, l'idée de ces deux fortunes, s'unissant en millions, irritait encore le cuisant urticaire de sa haine envers les g^ens heureux.
— Hein, croyez- vous, elle n'a pas mis longtemps à se consoler du malheur de M. Chartrainî C'est indigne, darling l Au surplus, ce que j'en dis... M. Ghartrain n'est pas du tout intéressant. . .
Un froid soudain et décisif accueillit ces derniers mots où elle traduisait sa rancune envers l'homme qui s'était refusé à apprécier ses mérites et ses charmes. Mlle Heurdelot ne dut jamais comprendre par quelle irréparable maladresse elle avait brisé net les dispositions favorables que Thérèse de la Hodde, en dépit d'une méfiance instinctive, s'efforçait de lui conserver encore.
« Ainsi, se dit la jeune fille, tout est fini de ce côté; Claude, — elle l'appelait déjà ainsi avec la confusion et la jouissance d*une privauté secrète, — Claude est deux fois libre. »
Et elle sentit se préciser en elle un espoir qu'elle tentait de repousser sans y parvenir ; peut-être allait-il risquer une démarche, peutêtre allait-elle le revoir? Mais rien... Sans doute lui était-elle indifférente... Pourquoi l'eût-il aimée, au surplus?... En s'imaginant que très obscurément, sans qu'ils s'en fussent même rendu compte, une attraction réciproque avait
noué entre eux, à Belles-Feuilles, un lien furtif, elle s'était trompée. Et pourtant...
Avec les idées reçues et qu'elle partageait naïvement sur l'initiative de l'homme, sur l'effacement oblig^é de la jeune fille, ne devait-elle pas croire que, du moment qu'il g^ardait ce complet silence, c'est qu'il ne pensait nullement à elle?... Et pourtant. . .
Et pourtant, elle éprouvait un bonheur indicible à l'idée qu'elle allait le revoir; jamais journée de juin ne lui avait paru plus exaltante : il lui semblait s'évader d'une geôle, et puisque l'état de son père ne l'alarmait pas aujourd'hui, elle pouvait sans remords jouir de sa délivrance.
Dans le train qui l'emportait vers Fontainebleau, elle trouvait sympathique le visage des voyageurs et presque agréable une vieille dame hargneuse; elle souriait à M. Abryat, elle comptait les minutes... Enfin! Claude n'était pas sur le quai. Il n'avait pas osé se risquer, mais il les attendait dans la voiture; très émue, elle oublia qu'il ne pouvait les voir, et faillit esquisser un petit geste de son ombrelle.
— Nous voilà, Claude ! dit M. Abryat satisfait.
— Oh! je vous devinais!... Montez vite, et il se dressa pour qu'elle et l'oncle Adrien se missent dans le fond.
— A Franchart, dit-il au postillon. Passez par le Bouquet du Roi !
L'amiral, qui se frottait les mains, respectait, de son silence, leur silence; Thérèse attendrie
contemplait Claude avec une pitié et une douceur infinie.
— Comme je suis contente de vous revoir! dit-elle enfin.
— Moi aussi, répéta-t-il, si content!
Et tous deux, en face l'un de l'autre, se sentirent confiants, simples et rassurés comme des enfants.
Claude est en train de vivre un rêve délicieux et qu'il sait être réel. Ce n'est pas tant le sens des paroles échangées que le son de la voix qui l'émeut, pendant que la voiture roule sous les grands arbres, passe de l'air vif des larges carrefours aux murailles de feuillages qui répandent un parfum concentré de terre, de sève et de verdure.
L'oncle Abryat désigne à mesure, pour Thérèse de la Hodde, les endroits traversés; mais il sent bien qu'elle l'écoute par déférence et que sa pensée est ailleurs. Elle est toute avec Claude, en Claude; et lui, écoute, attend, espère la voix émouvante qui, par une transposition singulière, lui donne, de son vibrant prolongement d'âme, la même impression de beauté que le regard qu'elle levait jadis sur lui, dans un court et si expressif rayonnement. Ce sont les yeux admirables, immenses, profonds, couleur d'océan dans la lumière, qu'il retrouve dans la richesse de cette voix musicale. A l'entendre, il éprouve un plaisir inouï; il croit découvrir en elle l'euryth-
mie de l'univers, la fraîcheur et la grâce de la vie, la certitude de toutes les vérités. Thérèse de la Hodde est celle qui ne ment pas, dont la parole est l'expression directe du sentiment et de la pensée, comme la chaleur jaillit de la flamme et comme la pureté sort du cristal.
Ils n'ont échang^é encore que des phrases banales, mais qui, par leur résonnance indéfinissable, donnent toute sa valeur à la minute qu'ils vivent et toute sa gloire à la journée divine. Il s'était persuadé que ne pas la voir lui serait une souffrance indicible ; si près d'elle, à la frôler, et le mur d'ombre entre eux!... Il s'était dit que ce serait pour lui une ang^oisse intolérable qu'elle le vît tel qu'il était; eh bien! non; sa tristesse si âpre s'idéalise d'un allégement de confiance et de réconfort! Il ne lui fait nullement horreur. D'elle à lui, dès le premier mot, s'est établi ce mystérieux courant magnétique qui affirme la sympathie et annonce l'amour. L'amour, mot effrayant, vaste comme le monde infini dans lequel il baigne sans le voir; mot doux et terrible : osera-t-il, non le prononcer tout bas, mais se l'avouer à lui-même, dans le cœur de sou cœur? Aimer, aimer Thérèse de la Hodde, il oserait?... N'ayant que si peu de joies à lui offrir, et tant de soucis ! Quoi ! il aurait passé à côté d'elle naguère, comme un voyageur distrait qui daigne à peine remarquer un chef-d'œuvre; et c'est maintenant, foudroyé par le malheur, qu'il irait lui demander de l'aimer?
Mais aussitôt la voix persuasive, la voix irrésistible, comme si elle eût deviné son tourment, rassurait sa délicatesse et consolait sa fierté en lui apportant la lumière, oui, la lumière révélatrice des regards d'autrefois. Elle exprimait, cette voix, une telle conviction intérieure, une telle foi réfléchie qu'il n'y pouvait méconnaître une lueur, une grande lueur d'espoir se levant sur son horizon mort. Non seulement il ne lui faisait pas horreur, mais elle éprouvait pour lui quelque chose de plus que l'amitié, quelque chose de plus que la pitié, quelque chose qui ressemblait à... Le mot effrayant, doux et terrible, de nouveau bouleversa son imagination.
Qu'il l'aimât, lui, c'était trop naturel, c'était fatal; n'était-elle pas restée de loin, dans l'obscurité de ses yeux et de son esprit, pour la détresse de son calvaire, l'étoile de la mer, la tour d'ivoire, celle vers qui sa pensée découragée cherchait involontairement un refuge? En vérité, ce serait incompréhensible qu'il ne l'aimât point; mais elle, quelle raison avait-elle pour l'aimer, elle, nature d'élite marquée pour les hauts et rares sacrifices ; l'aimer, lui qui n'avait pu lui laisser pressentir jadis ce qu'il valait, en bien et eu mal; lui, faible devfpt l'infortune; lui, si indigne d'elle?
Et pourtant, quand ils arrivèrent à Franchart, i>ans qu'ils se fussent rien dit de plus, sans qu'ils ge fussent même effleurés du petit doigt, Claude était sûr qu'elle l'aimait!
Ils se dirig^eaient vers le restaurant, qui était vide. On n'entendait que les bruits sylvestres d'animaux destinés à récréer les touristes et devant lesquels ils s'arrêtèrent un instant. Dans une caisse de verre, une vipère ondulait, dressant sa tête plate en fer de lance ; par une instinctive répulsion, ils ne s'y arrêtèrent pas. Un écureuil en cag^e faisait tourner frénétiquement un rouleau de bois, trompant par cette activité inutile son besoin de sautiller de branche en branche et de courir sur la feuillée.
— C'est un peu mon image, dit Claude avec un sourire.
La voix fervente murmurait avec un reproche à son oreille :
— Non, mon ami, vous avez en vous la liberté d'agir, de penser, de vivre.
Il ne répondit pas, confus d'être grondé et joyeux pourtant. Il respira largement les arômes balsamiques de la forêt, et dit :
— N'est-ce pas que cette journée est bien belle!
Ils s'attablèrent : sur son désir, elle lui versa du lait qu'on venait de traire; elle but, elle aussi, à petits coups ; l'oncle Adrien, ému de la voir reprendre des couleurs et plein de gratitude pour tout ce qu'il devinait, la regardait avec une gravité attendrie.
Des tourterelles, emprisonnées dans un arbre presque au dessus d'eux., roucoulèrent leur plainte rauque et pâmée. Claude et Thérèse
L'AOTRE LDMÎÉRE
levèrent la tête et, sans parler, écoutèrent un long moment le chant d'amour.
Ils se dirigèrent ensuite vers le chaos de Franchart; Claude se rappelait la mer de roches figées, le formidable écroulement à peine égayé de bouleaux frêles, et si majestueux sous le ciel.
Au bras de l'oncle Adrien, il s'engagea dans le sentier marqué de flèches bleues, et, envahi d'une fatigue soudaine, il demanda à s'asseoir hors du passage, au pied d'une grande roche forée de trous comme une éponge.
Un long moment il savoura- la plénitude de ses sensations; puis, s'adressant à son oncle :
— Dites-moi. . .
Ce fut la voix de Thérèse de la Hodde qui lui répondit, un peu tremblante :
— Nous sommes seuls; votre oncle voulait descendre jusqu'au bas du coteau.
II répéta :
— Je ne l'ai pas entendu partir...
— Il s'est éloigné sur le sable. . .
Il fut saisi d'un émoi presque aussi tremblant que le sien et dit :
— Thérèse, moi non plus, je ne vous entendais pas venir vers moi.
La chère, la tendre voix répondit :
— Pourtant, vous le voyez, je suis venue.
— Je vous attendais depuis si longtemps dans le noir, Thérèse.
— Et moij je vous attendais, dans ma solitude...
L'A^UTRE LUMIÈRE
Il protesta :
— Mais je n'osais pas ! Ma misère est si grande. . . Est-ce que nous sommes toujours seuls?
La voix répondit avec un accent joyeux :
— Seuls... Il semble que la forêt nous appartienne, et ce désert, et l'espace illimité...
— Voulez-vous me donner votre main, Thérèse?
— La voici.
— Librement, sans hésiter?
— Sans hésiter, librement...
Leurs paumes s'unirent, leurs doig^ts se pénétrèrent. Claude eut un g^rand frisson; l'amour de son torrent entrait en lui à pleines veines; il croyait revoir les yeux d'océan de Thérèse, il sentait autour de lui l'éternité des choses immobiles et la merveille des choses vivantes ; la vie bourdonnait à ses tempes comme une fanfare I
— Que dois-je croire?... balbutia-t-il
— Croyez en moi, Claude!
Le ton fut si ferme qu'il ne pensa plus à douter, et pâlissant :
— Mon amie... serait-ce donc l'amour?
Il devina qu'elle inclinait la tête et que l'émotion l'étouffait; il implora :
— Ce n'est pas la seule pitié?... Ah! et puis qu'importe à présent! Votre pitié, votre amour... L'essentiel est que vous êtes là!... Vous me parlez ! Et je n'ai pas encore osé vous dire que je vous aime, et que je vous aime, sans m'en douter, dès le premier jour. ..
Elle répondit, et sa voix se fit gaie, avec des intonations malicieuses qu'il ne lui connaissait pas :
— Quand vous êtes entré brusquement dans le compartiment, l'impression a été si vive pour moi! Vous rappelez-vous, avec vos belles grappes de raisin !
— Ab oui, et il sourit, le raisin que j'avais disputé à une marchande, par-dessus la barrière...
Elle eut un rire de jeunesse, presque d'adolescence :
— Nous étions si altérées et il faisait si chaud; vous êtes entré comme un voleur, et vous étiez le bon Samaritain : vous nous avez tendu les grappes fraîches. . .
— Thérèse... vous aussi, à cette minute-là, vous êtes entrée dans ma vie, les mains pleines...
— Je ne savais pas alors que j'allais vous aimer; et pourtant, depuis, je vous ai aimé chaque heure davantage !
— Et moi, Thérèse, je vous aime éperdument; mais l'avenir... savez-vous à quoi vous vous engagez?...
— A être un jour votre femme, si vous m'acceptez telle que je suis, pauvre et sans beauté.
— C'est moi qui suis le pauvre, c'est moi le..,
— Claude, vous êtes pour moi le seul homme que j'aurais pu aimer, celui que j'aimerai toujours. Mais il faudra nous armer de patience. Mon pauvre père consentira- t-il à notre mariage ?
iS
yen doute. Et je dois rester à ses côtés...
— Je sais cela. . . je sais cela ! dit-il avec force. Ahl maintenant j'aurai du courag^e, tout le cOuvarrQ nécessaire! Je vous attendrai, je vous mériterai!...
Et attirant la petite main qui lui communiquait tant de confiance et d'énergie, cette frêle petite main qui ne se défendait pas, il la couvrit de baisers avec adoration.