ET SUR LES STEAMBOATS
De Louisville, Julien monta l'Ohio jusqu'à Pitisburg; il s'arrêta dans plusieurs villes de l'est et du nord, et enfin se rendit à New-York, où nous l'avons trouvé. L'histoire de ses dernières impressions, qui se rapportent à la politique et aux hommes de Washington, aux mœurs des quakers de Pensylvanie, à la littérature et au journalisme américains, mêlée au récit rétrospectif de ses aventures dans la Floride et sur les bords du lac Michigan, pourra me fournil' plus tard l'occasion de nouveaux entretiens. En attendant, laissez-moi vous dire un mot de la vie d'hôtel, de nos compatriotes et des institutions politiques chez les Américains.
Si le premier et plus constant besoin, c'est, pour un Anglais, d'exalter son pays; pour un Français, de vanter
L'ÀUTKE MONDE
aie; pour un Italien, de chanter; pour un AUede philosopher; pour un Espagnol^ d'être jaloux ; r un Russe, d'être fanfaron; le premier et plus iuii- Btauf besoin pour un Américain, c'est assurément d'agir, un mieux* de se transpoiter d'une extrémité h l'autre de son vaste \m:
Ia\ eilet, il n'es! pas de peuple dans k moi h te qui allant et avec aussi peu de préparatifs que les Américains. Ils partent pour une distance de quatre mille kilomètres comme nous pourrions le Taire nous-mêmes pour aller de Paris à Rouen*
Je dirai plus; ils ne prennent souvent pas la peine d'em* porter une malle pour leurs plus longs voyages. Le vêtement qu'ils ont sur eux le jour de leur départ leur suffit, sauf à s'arrêter dans la première ville et aux premiers magasins venus pour y remplacer la dépouille qu'ils abandonnent au vent du chemin! donnant ainsi à leurs pérégrinations Kfl vive impulsion caractérisée par ces mots : G<> h avant!
Grâce à leurs instincts de locomotion, les Américains naturellement du soigner davantage tout ce qui se rapportait à I tU rieur. Aussi leurs hôtels sont-ils
incoinpai ahlcs poijr la grandeur, le luxe et l'adintnistratii»ic Que sont les établissements de ce genre en Europe, comparas à ceux des États-Unis, dont la plupart reçoivent au entretiennent chaque jour de mille à quinze conta > Çhm nous, je ne vois pas trop quelle dilléreuce il y a enta ce que les voyageurs appellent un hôtel, et ce les locataires appellent une maison. Dans l'un comme
air fait constater son
identité par le concierge; c'est à peu près le même silence et le même sérieux, le même empressement à s'éviter entre locataires ou voyageurs. lit-bas, au contraire, c'est un va-et-vient perpétuel; les vestibules, les salles de rotonde, les barres, les parloirs, les chambres de lecture, tout est plein, non-seulement de voyageurs, mais aussi d'oisifs venus pour causer ou apprendre les nouvelles du jour; car l'entrée des hôtels est publique. Si le mouvement, c'est la vie, il n'y a pas de centre dans le monde où l'on consomme plus d'existence dans vingt-quatre heures que dans les hôtels aux États-Unis.
Les moindres entreprises en Amérique se font par association. De là, comme de quelques autres causes toutes locales, provient sans doute cette âpre énergie qui est le trait dominant du caractère américain. Les hôtels, par conséquent, sont la propriété, non d'un seul, mais de plusieurs capitalistes. Aussi, la distribution et l'économie en sont-elles largement entendues. Les chambres à coucher seules n'ont généralement pas le comfortable qu'elles connaissent dans les grands hôtels de France et d'Angleterre. Quant aux salons, la magnificence et le luxe déployés y sont inouïs. Vastes autant que splendides, ils contiennent pour une somme fabuleuse de tapis, de glaces, de tentures, de bronzes, d'ameublement. Les salles à manger ont des proportions inconnues en Europe; les reading-rooms ( salons de lecture ) sont fournis d'un nombre prodigieux de gazettes, de magazines et autres publications. V office des hôtels (le bureau) est une merveille de réglementation. C'est là que se trouve le registre où les voyageurs viennent inscrire leurs noms, la date de leur
;u rivée el celle île leur déport; que se dépose toute lettre i»u tout paquet à leur adresse ; que se rapporte la clef de hamhre; que se payent les comptes particuliers ruraux; que se trouvent tous les genres de rensei- Cléments el d'indications à l'usage des étrangers, La salle nielle se trouve l'office contient plusieurs bancs sans cesse par des garçons aux ordres des cornais. Les barres, institution toute américaine, forment dépendance obligée des hôtels. Ce sont des salles pavées de marbre et pourvues d'unlooget large comptoir où se débitent des vins et des liqueurs de toutes provenant ILa ferme de ces barres, ainsi que celle des barres de paye quelquefois un prix extravagant. Les adjudicataires, néanmoins, trouvent encore le moyen de gagner par an plusieurs milliers de dollars, tant est générale iite la consommation des liqueurs pour toute PUnion. Les Américains ne boivent à leurs repas que de fera OU du tbé. Le soir venu, ils n'en ont pas moins consommé dans leur journée une ou plusieurs boil-
» spiritueux, car à i Inique ami qu'ils rencontrent
"irjuent jamais de terminer leur conversation par éréotypée : La m go to lake a drinkf Col une mode h laquelle obéissent avec le même empressement et le cabmau (cocher), et le journaliste, et le banniier.
En dehors de ces division* toutes générales, quelques rands hôtels des Êtat§4 ma ont ce qu'on appelle thé
m iTapparteuienl. de la mariée). C'est une chambre queraent et voluptueusement meublée, où l'or, la
soie, les broderies., le velours, les dentelles, se marient harmonieusement dans un demi-jour tranquille et paresseux. On la loue cent piastres pour vingt-quatre heures aux nouveaux mariés qui désirent y passer leur première nuit de noces. C'est une fantaisie qu'aiment surtout à se payer les Américains qui vivent habituellement sur leurs plantations.
Dans plusieurs capitales de l'Union, les hôtels tout moins des constructions particulières que de véritables monuments publics. Y? hôtel Saint-Nicolas, à New-York; Planteras ffonse, à Saint-Louis; Y hôtel de l'Union, h Washington ; V hôtel Saint-Louis et Yhôtel Saint-Charles, à la Nouvelle-Orléans, comptent parmi les édifices les plus grandioses et représentent un énorme capital. Le seul Astor-Hou&e, h New-York, a coûté quatre millions !
Le prix ordinaire dans les hôtels varie de deux piastres et demie à cinq piastres par jour. Dès qu'il arrive, le voyageur passe à Yoffke, et dépose là tout ce qu'il peutavoir de précieux. La sonnette de chaque chambre Correspond à un vaste cadre placé en vue des employés. Mise en mouvement, elle abat une petite plaque de cuivre sur k tableau, qui laisse à découvert le numéro de la chambre qui appelle. C'est ce que j'ai vu de plus ingénieux dans ce pays où le génie de Yutile est universel.
Les services de table sont partout riches et même luxueux ; les repas, qui ont lieu, pour le déjeuner, de
pt à onze heures, pour le luwh (coûter}, de une à hoi
eures de l'après-midi, pour le dîner, à cinq heures, ri
oui* le thé, à huit heures, sont abondant* et quelqne!'i>i>,
&rgnntuélimies. Dans je ne me rappelle plus quel hôtel sur
hôids du lac Michigan, j'ai vu servir deux chevreuils
uits à la vapeur, poux une seule tabte où on ne
omptait pas moins de trois cents voyageurs. A Québec,
j'ai vu également servir à la fois plusieurs saumons de
de cinq pieds de longueur chacun. L'appétit général,
faut le dire, est partout à la hauteur des cartes même
les plus lourdes.
Les Américaines à l'hôtel font sans cesse des toilettes
bleuissantes* Dès trois heures de l'après-midi , elles sont
Bfl ruî>es h valants décolletées, la poitrine et les liras nus,
tendissent de bijoux et de diamants comme pour
un bal Jifdnïiiatiiiae ; elles ignorent complètement cet art
dans lequel la Française triomphe : Fart de se mettre en
négligé. Elles se réunissent de bonne heure dans les sa-
ans, causent, lisent, dansent ou /Urteni avec des .unis
u'on leur a la veille ou le jour même. La toi-
es hommes eat généralement libre ; cependant les
glements de quelques hôtels sur les bonis du golfe du
Louisiane ou dans l'Alan una, exigent pour le
Jiner l'habit noir et le gilet blanc»
indépendante, comfortftble et
in L'AUTRE MONDE
joyeuse, qu'on est toujours sûr de mener dans les hôtels de l'Union, a dû naturellement avoir de l'attrait pour un peuple qui n'aperçoit de vie que dans le bruit et dam l'agitation. Aussi beaucoup de familles américaines, jouissant d'un certain revenu, mais ne voulant ou ne pouvant pas supporter les embarras et les dépenses d'un grand train de maison, vont-elles vivre à l'hôtel d'une manière permanente.
Là, pour une somme relativement minime, elles trouvent un intérieur commode et élégant, des salons magnifiques, une nourriture pour leurs goûts les plus fantasques et leurs appétits les plus étonnants, un service intelligent et prompt, des journaux et des publications de toutes les capitales des États ; enfin, une société nombreuse et souvent renouvelée, au sein de laquelle elles savent vite se faire des amis et se créer des relations utiles au commerce de leurs chefs.
Dans un pays nouveau, où le travail est la préoccupation unique et générale, ces instincts de sociabilité sont un élément nouveau de richesse et de progrès. Us favorisent le luxe, étendent les idées, accroissent les lumières. Sans doute les chemins de fer, les télégraphes électriques, les bateaux à vapeur, sont (les auxiliaires bien précieux pour une société qui commence ; mais, aux États-Unis, il y a quelque chose qui aide plus puissamment la civilisation que tous ces triomphes de la science : ce sont les hôtels !
Les boardings ne reçoivent d'hôles que sur présentation ; c'est en cela surtout qu'ils diffèrent des hôtels. Us sont tous tenus par des femmes ; la plupart sont des veuves ayant perdu leur fortune ; d'autres sont des misses impossibles à marier ; quelques-unes jouissent d'un époux, mais celui-ci alors n'est que le commis de sa femme, et ne «'occupe en rien des détails ni de l'administration de l'établissement.
Dans le plus grand nombre des boardings, la pension est complète; dans d'autres, elle se borne aux repas. Certains boardings du nord sont richement conduits. Avec la table et le logement, ils comprennent l'usage des parloirs et des salons. Là, plus intimement que dans les hôtels, on se réunit le soir, on danse, on fait de la musique, on mène joyeuse vie. Dans la saison des hais, les maîtresses de ces boardings donnent deux fois par semaine des soirées dansantes à leurs pensionnaires, qui ont la faculté d'y amener leurs connaissances. Pour les jeunes gens, R ne saurait y avoir de centre plus agréable que ces maisons où la tranquilité et le coin fort se réunissent à l'élégance et aux charmes d'une aimable compagnie.
Des médecins, des avocats, des voyageurs de commerce, des commis de banque, des marchands, des étrangers, seuls ou avec leurs femmes, sont les hôtes ordinaires des boardings. Des familles entières vont également vivre dans ces pensions, qui sont à la fois moins coûteuses et moins bruyantes que les hôtels. L'heure des repas est à peu près
la même que dans ceux-ci; quant au prix moyen, il varie de dix h quinze piastres par semaine.
— Mais dira-t-on, cette vie presque de famille, ces relations incessantes, ces soirées où l'on commence par la politesse et où Ton finit par l'intimité, cet échange continu d'attentions charmantes, de procédés galants, tout cela ne finit-il pas souvent par amener des scènes de jalousie ou des situations compromettantes?
— Non, la femme légère est inconnue aux États-Unis. Elles s'amusent toutes bruyamment, rient aux éclats, parlent en criant, dansent d'une façon étrange : acceptant leurs mœurs et leurs usages, nul pourtant ne peut dire qu'il a vu publiquement se compromettre Tune d'elles, car il y a quelque chose d'aussi muet que la tombe : ce sont les amours d'une Américaine !
• La vie à bord des steamboals, quoiqu'elle ne «oit pas aussi variée, n'en a pas moins des charmes réels. Qui n'a entendu parler de ces magnifiques bateaux à vapeur naviguant sur le lac Érié, sur l'Hudson, l'Ohio, le Mississipi ou le Saint-Laurent? bateaux qui coûtent quelquefois un million et qui rapportent dans une saison de six mois jusqu'à deux cent cinquante mille francs de bénéfices à leurs propriétaires ! L'Éclipsé, steamboat qui fait les voyages, aller et venir, entre la Nouvelle -Orléans et Louisville, a près de trois cents pieds de longueur. L'intérieur
est d'une magnificence incroyable; le salon des femmes, comme celui des gentlemen, dépasse en richesse et en élégance les plus splendides bateaux d'Angleterre. L'Éclipsé contient environ deux cents chambres et cinq cents lits. Sur le panneau des portes est peinte avec soin, et quelquefois avec art, une Vue prise sur les bords de TOhio ou du Missouri- Avec la peinture, ont prodigué leurs merveilles la dorure, la sculpture et la tapisserie. Autour du steamboat, qui ressemble à un palais flottant, règne une galerie extérieure du haut de laquelle le voyageur peut admirer les plantations qui bordent le vieux Meschacébé.
Les repas et le service sont en rapport avec tout ce luxe. Les machines sont à basse pression et d'une force qui a permis à ce puissant bateau de remonter le courant du fleuve et de parcourir douze cents railles en quatre jours. Plusieurs autres steamboats mettent généralement de sept à neuf jours pour faire le même trajet. Mais, quoiqu'ils ne soient ni aussi bons marcheurs ni aussi splendides d'apparence, leurs tables et leurs salons n'en sont pas moins dignes des plus riches voyageurs. Il n'est pas rare de voir les habitants du Kentucky, de l'Indiana et du Missouri, s'embarquer à Louisville, au Caire ou à Saint-Louis, descendre à la Nouvelle-Orléans , où ils s'arrêtent quelques jours , et remonter ensuite jusqu'à leur point de départ , étant ainsi restés près de trois semaines sur le fleuve, uniquement pour le plaisir de vivre quelque temps hors de chez eux , et de changer constamment de point de vue sans sortir du milieu le plus comfortable.
Les distractions, d'ailleurs, qui se rencontrent à bord
dé ces steamboats, sont tout ce qu'il faut pour les Américains. Fumer, causer, boire ou jouer, voilà pour les hommes; quant aux femmes, elles lisent, brodent ou jouent sur le piano de leur salon des airs inédits. Je n'ai rencontré qu'en France des femmes qui sussent ne rien faire.
On Ta déjà vu précédemment, les steamboats, comme les hôtels, sont souvent infestés d'une certaine classe de voyageurs aussi dangereux qiï intelligents. On les appelle les gamblers (joueurs) . Ils vont toujours deux ou trois de compagnie et sans avoir l'air de se connaître. Partout où ils s'arrêtent, ils forment vite des liaisons, car les Américains, ayant sans cesse en vue d'étendre leurs relations, acceptent toujours la conversation du premier venu. Puis, ils amènent adroitement une partie dans laquelle ils sont sûrs d'avance du résultat. Lorsqu'ils sont seuls, ils s'entendent quelquefois avec les bar-keepers. Leur jeu habituel est le pocher, combinaison infernale qui favorise au plus haut point la friponnerie ; car, avec certaines cartes dans les mains, le gambler peut, sur un simple enjeu de cinq piastres, entraîner d'un coup ses adversaires à une perte de plusieurs milliers de dollars. Rien n'égale leur sang-froid sauvage dans ces parties désespérées, qui ont quelquefois pour terme fatal la ruine ou la mort de plusieurs hommes. Sur leurs physionomies, impassibles et mornes, se voit, pour qui sait y lire, quelque chose de téné-
Lieux et de fatal. Tantôt lent 1 regard devient fixe ; on dirait qu'ils méditent le bris d'une serrure ou renfoncement d'un corTre-fort^ tantôt il sllhimine d'un éclair :
t leur victime qu'Us voient déjà palpitante sous leurs pieds, Malgré tout leur génie, ils n'échappent pourtant pan de lois à autre au sort qu'ils méritent. Là où on soupçonne leur présence, on joue pistolets sur table; il ne se passe, pas de semaine aux États-Unis où il n'eu périsse quelqu'un sous les coups d'un poignard ou d'un reiotmr. L'n grand nombre de cités ont fait contre eux les règlements les plus sévères. Il y a quelques années, Wicksburg en fit une razzia complète; plusieurs gamblrra qui s'étaient
Unes à demeurer dans la ville furent pendus.
Les récits de Julien nous l'ont démontré : il y a loin du Mississipi réel au Mississipi de M. de Chateaubriand. Vu de bas en haut ou de haut en bas, les perspectives en sont grandioses, presque intimes; mais ses bords, qui dé-
tssent a peine le niveau de Tt au, sont d'une désolante ilnninté, L'ibB ne commence ù être réjoui qu'en LouisianCj pai la vue de m&gni tiques champs de cannes ou de coton j choses qui n existaient pas au temps oii René soliloquait sur le Pèfë dès
Cl! n'est dntic pas rail [ùl des grandes beautés naturelles qui porta tes plan leurs de l'ouest et du cenh 1er vivre plusieurs semaines à bord des hôtels flottants
duMississipi; non. C'est une justice à rendre d'ailleurs aux Américains ; ils vont et viennent dans leur pays, à travers les splendeurs, les magnificences et les prodiges de la création, sans paraître seulement s'apercevoir qu'il y a dans le ciel plus d'azur et de lumière, dans l'horizon plus d'étendue, dans les cataractes plus d'écume, sur les montagnes plus de neige, dans les forêts plus de mystère... Toutes ces sensations, qui, chez nous, sont le signal de rêveries prolongées, d'aspirations ardentes, d'extases indicibles, leur sont complètement inconnues.
L'Américain voyage pour obéir, ai-je dit, à un besoin inné de locomotion et de ealcul. La préoccupation du mieux dans le positif le poursuit et l'absorbe constamment. 11 part souvent, sans dessein arrêté, pour se faire de nouvelles connaissances; pour apprendre, de voyageurs comme lui, les habitudes commerciales et le genre d'affaires qu'il ignore ; pour voir de ses propres yeux les terres qui pourraient être avantageuses à ses projets d'agronomie; pour connaître quelles idées prédominent dans telle ou telle partie de l'Union, et en déduire le motif d'une spéculation nouvelle.
Si je croyais aux États-Unis comme nation, je dirais que leur peuple est un peuple étonnant, qui fera faire au monde, rien que par sa fiévreuse activité et sa cupide énergie, un pas définitif vers le progrès absolu. C'est aux Américains sûrement que revient d'avance l'honneur de toutes les inventions utiles de l'avenir. D'autres peuples seront les poètes, les législateurs, les prêtres de la civilisation prochaine; eux en seront les pionniers. C'est en France, en Italie ou en Allemagne, que s'écrira la grande
épopée moderne; c'est aux États-Unis que doit se trouver, s'il est trouvable, le secret du mouvement perpétuel!
Je m'étonne que Paris, cette ville qui aspire à la fois à être Fœil et le cœur du monde, n'ait pas encore vu s'élever dans son sein une construction grandiose pouvant servir de caravansérail aux voyageurs du monde entier. Elle pourrait cependant prendre ses modèles dans trente villes de l'Union. Comment se fait-il que, dans un pays comme le nôtre, chez un peuple qu'on dit le plus sociable du monde, on ait aussi peu songé à rendre agréable, charmante, facile, et partant générale, la vie d'extérieur? Comment n'y a-t-il pas à Paris, comme en Amérique, des hôtels à l'entrée libre, aux registres publics; des hôtels pourvus de salles, qui deviendraient autant de Bourses et de lieux de rendez -vous pour les hommes d'affaires, autant de centres à nouvelles pour les oisifs; des hôtels qui seraient renommés pour le luxe et la somptuosité de leur table ; qui feraient faire de la bonne musique le soir dans leurs salons et les enrichiraient de publications attachantes et de volumes illustrés, au n d'y provoquer la réunion de leurs hôtes ? C'est en rendant leur séjour agréable qu'ils parviendraient à changer en plaisir pour leurs voyageurs ce qui n'est souvent pour ceux-ci qu'une affaire ou une nécessité. Alors ils verraient leurs bénéfices s'accroître ; car nonseulement on ne serait plus aussi pressé d'eu partir, mais la mode, ce dieu si accessible à qui sait le prier, la mode
s'en mêlerait, et il deviendrait tout à fait de bon ton d'aller vivre dans le milieu élégant et commode qu'ils auraient su préparer.
A ceux qui diraient que de semblables établissements, possibles dans le Nouveau-Monde, contrée essentiellement démocratique, ne sauraient se soutenir en France, où les mœurs générales protestent contre le principe d'égalité proclamé par les lois, je répondrais : que la démocratie des Etats-Unis est le plus grand mensonge de ce siècle ; que le peuple du monde, au contraire, le plus invinciblement porté vers l'aristocratie, c'est le peuple de l'Union ; enfin, que, dans cinquante ans, le pays qui sera devenu le centre de monarchisme le plus ardent et le plus passionné de toute la terre, ce sont ces mêmes États-Unis, qui reçoivent et absorbent pourtant à flots, chaque année, la plèbe de toutes les nations!...