‹ L'autre mondeChapitre 18 sur 25 · DUC DE DOUDEAUY1LLE · texte numérisé non relu

DUC DE DOUDEAUY1LLE

Je suis sûre d'avance de vous être agréable, à vous, monsieur le duc, dont l'esprit et le cœur sont si éminemment français, en venant vous parler des Canadiens' et du Canada ; de ce peuple sympathique et bon, qui nourrit avec tant d'amour pieux le souvenir de la première patrie, et qui murmiu'e souvent avec tristesse : « Il y a longtemps que la France nous croit morts et enterrés; on lui dirait que nous sommes ressuscites qu'elle n'y croirait pas!» de ce pays généreux que notre indifférence fait souffrir, mais ne peut détacher, et qui, tout récemment encore, alors qu'il se sait oublié, vient de faire remettre au gouvernement, par les mains de l'ambassadeur d'Angleterre, la somme de deux cent cinquante mille francs pour sa part de secours à notre brave armée d'Orient !

Certes, quand on a voyagé longtemps à travers la grande Union, cette république modèle où les assassins sont protégés et où les voleurs ne sont pas poursuivis; où, sous

prétexte de liberté, une multitude inintelligente oppresse les partis les plus généreux, et où les intelligences les plus élevées en sont réduites à se faire les esclaves des passions populaires; il est doux d'arriver et de s'asseoir au foyer de cette industrieuse et paisible population canadienne, incontestablement plus îibre et plus heureuse, à l'ombre de ses royales institutions, que ces fiers citoyens qui l'avoisincnt et qui sont obligés sans cesse, to secure their own individuality, de marcher avec un pistolet ou un poignard dans leur poche...

Lorsqu'on .entre dans la bas Canada par le chemin de fer du Vermont, on est frappé d'abord de la différence des physionomies. Au lieu de ces visages durs, ténébreux et c\tits qu'offrent généralement les Américains, ce sont des figures ouvertes, franches, où brille surtout une affectueuse cordialité.

Quoi d'étonnant ! Les Canadiens ne descendent-ils pas 4e la nation la plus affable et la plus chevaleresque du monde? A force d'énergie, d'éloquence et de bravoure, ils sont parvenus à conserver intactes leurs lois, leur religion, leurs coutumes, leur langue, toutes choses qui, disent-ils eux-mêmes, bien plus que le sol natal, fprment la patrie ; ils ont même plus fait que de se conserver, ils se sont accrus au delà de toute proportion connue. De 6^,000 environ, qu'ils étaient au temps de la conquête (1700), ils sont montés, par le fait des seules naissances, — rémigration en leur faveur ayant été nulle et l'addition de l'élément étranger, insignifiante, — au chiffre à peine croyable de 800,000 âmes!

Mais, — et c'est là une chose que vous apprécierez, mon-

sieur le duc, — si les Canadiens sont Français par le type et le cœur, ils le sont surtout par le caractère. Braves et fidèles, ils sont sur le champ de bataille de précieux amis comme de lerribles adversaires. Sans les Canadiens, les Anglais, à l'heure qu'il est, n'auraient plus même un piedà-terre dans l'Amérique du nord. Ce peuple, qui tient à la fois du soldat et du laboureur, ces deux natures les plus sympathiques qui soient dans le monde, est éminemment loyal et hospitalier : plus encore peut-être que sa langue, ces vertus trahissent sa nationalité.

Si les Canadiens commandent notre estime et notre admiration, le Canada par lui-même attire r nos regrets. Quelle perte pour la France que celle de ce pays, le plus pittoresque et le plus accidenté de la terre ! C'est là que le Saint-Laurent, fleuve incomparablement plus beau d'aspect que le Mississipi, roule ses eaux profondes à travers une longue succession d'iles riantes, de vallées fertiles, de montagnes à la croupe bleue, de promontoires et de caps imposants. Là, de quelque côté que vous tourniez vos pas, vous entendez le bruit d'une cataracte, que ce soit celle de la Chaudière, de Sainte-Anne, du Rideau, de Shawanagenne, de Montmorency ou du Niagara. Là, davantage peut-être qu'en Ecosse, les lacs semblent enveloppés de mystère et de silence : il est impossible que, sous leur onde calme et pure, il ne se cache pas des fées puissantes ou gracieuses, prêtes à répondre à l'appel naïf du génie. Là les horizons sont splendides et les champs d'une fécondité supérieure à celle même de l'Ohio ; les rivières, les réservoirs naturels, les plus petits filets d'eau nourrissent une quantité prodigieuse de poissons fins de

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11 un mot, en ce pays, la nature a prodigué, dans les trois règnes» ses merveilles, ses richesses et ses magnificences ; il y a dans le Canada des sources qui sureut en propriétés médicinales les plus célèbres sou;

! l'Europe.

Montréal, qui est la première ville du paya pom la population (<&,0OQ habitante et 8,500 maisons), semble aspirer k en devenir la capitale par le nombre, l'élégance et la beauté de B68 miituuncnts publies. L'église de Notre- Dame, commencée en 1 62 V et ouverte au culte public en 1829, est la plus vaste de l'Amérique- Sa longueur est de pieds sur 134 de large. La hauteur des principales battra est de 220 pieds ; celle de la cruisée du maître autel, de 64 sur 32 d'ouverture* Douze mille personnes peuvent acUcment trouver place dans cette basilique, Dans la tour lu nord-est se trouve placée la plus grande clocbc du Nouveau-Monde : elle 100 livres*

Le Palais de Justice et le marché Bon-Second (celui-ci

coûté un million et demi) feraient L'orgueil eu Europe d'une ville même de premier rang. La machine à eau, la

I Bourse, l'Hôtel des Postes, plusieurs collèges et instituts, oVu\ hôpitaux, ainsi qu'une foule d autres édilices religieux ou profanes, sont un double succès pour l'idée utile ou pieuse qui eu a conçu le pLan, et pour l'art qui Ta p que toujours si liai inonicuscmcnt réalisé.

On chercherait en vain, dans tous les Élats-l -nis, une \ille dont les quais pussent avec, avantage être oppoft ceux de Montréal.

Le pont Victoria, qui doit traverser le Saint-Laurent et . Uei 1 < i rlote SàiûirChfttkd à la rive sud, aura une ton-

de du

gueur de 2,400 mètres ; il ne doit pas coûter moins de 38 millions de francs î

La place Jacques-Cartier, le Champ de Marc et la place d'Armes sont d'agréables centres, fréquentés à certaines . j heures par la population.

Les environs de Montréal sont délicieux. Côtes-des-Neiges, charmant village bâti sur la montagne qui domine la ville, sert de but à presque toutes les promenades, que font en calèche les natifs et les étrangers.

I)c Montréal à Québec, le bateau à vapeur emploie ordinairement dix heures. A mesure que Ton descend )e S^int- Laurent, l'aspect du pays s'agrandit, les sites deviennent plus attachants ou plus grandioses, les horizqns plus montueux ou plus incertains : instinctivement on pressent qne nature extraordinaire et des points de vue magiques ou efTrayants.

Et en effet, lorsque vous arrivez devant la capitale du Canada, un cri s'échappe comme malgré vous de votre poitrine. Québec n'est pas une ville, a fort heureusement dit M. Marinier, c'est un nid d'aigle suspendu au haut d'un grand rocher qui tombe presque à pic du côté du Saint-Laurent. A mesure que le bateau à vapeur évolutionne pour prendre terre, la ligne des fortifications se déroule, et le sommet des principaux édifices s'aperçoit, reluisant au soleil comme des pointes d'argent *, tandis que votre œil, suivant le fleuve, reste ébloui aux perspectives immenses et bleues que forment ensemble les îles, le ciel, les montagnes, la lumière et les forêts !...

1 En Canada, les tqijures sont faites do zinc, à cause de la neige.

La population de Québec est de 45,000 âmes. La forme de ses rues et de ses maisons rappelle tput à fait nos vieilles villes normandes. Les édifices sont loin d'égaler ceux de Montréal ; mais, en revanche, Québec est considérée comme la ville du Canada dont le séjour est le plus agréable, eu égard à ses (Jélicieux alentours et à son admirable position, qui ne le cède en grandeur ni en poésie à celles de Naples ou de Constantinople.

La terrasse Purham, construite à la place même où existait autrefois le vieux château Saint-Louis, domine la basse ville. On y jouit d'une magnifique vue du fleuve et de la cajnpagne.

Le Jardin public est consacré par un monument qu'on y a é]evé à la mémoire des généraux anglais et français, "Vypjfe et Montcalm, tous deux morts en combattant.

Les remparts sont la plus belle promenade de la ville, {/œil embrasse, de ce point, la plus belle et la plus riante scène du Nouveau-Monde.

J'ai visité les fortifications, et ce qui m'a ravie, ce ne sont pas des travaux auxquels je n'ai rien compris, — travaux qu'on dit pourtant les plus beaux de ce genre qui soient sur le continent américain 1 , — c'est la situation merveilleuse de la citadelle, bâtie sur la partie la plus élevée du cap Diamant. Ce coin de terre, d'où l'on découvre., de toutes parts, les tableaux les plus enchanteurs, vaut pour moi davantage, — j'en demande pardon aux

1 Vauban avait donné un plan pour fortifier Québec. Les Anglais, après la conquête, trouvèrent ce plan et s'empressèrent de le réaliser.

mânes de Vauban, — que tous les grands travaux militaires qui défendent Québec.

La vieille capitale du Canada renferme un hôpital de marine et deux hôpitaux civils, dont l'un fut fondé en 1637 par la duchesse d'Aiguillon. L'Université et le couvent des Ursulines possèdent des tableaux de grande valeur. L'hôpital des aliénés, bâti à Beauport, à une petite lieue de la ville, est dans un site ravissant ; aussi ne suis-je pas étonnée des résultats heureux et souvent inespérés qu'on y a obtenus.

Quand on a quelques jours à rester à Québec, on vs visiter, dans les environs, les plaines d'Abraham, où fui livrée la célèbre bataille qui décida du sort du Canada : c'est là que tombèrent le général Wolfe et le marquis de Montcalm ; la chute de Montmorency, ayant une hauteui de 250 pieds sur 60 de large; le village de Lorette, habite par les derniers descendants des Huions, tribu vaillante qui vivra dans l'histoire de l'Amérique ; le lac Saint- Charles et le lac Beauport, qui sont renommés pour leurs truites autant que pour la beauté de leurs aspects ; enfui l'île d'Orléans, qui est large de deux lieues et longue de six, et qui produit, avec l'île de Montréal, le meilleur fruit du bas Canada.

Mais la partie la plus goûtée, à Québec, c'est une excursion au Saguenay, rivière qui tombe dans le Saint- Laurent, à environ quarante-six lieues au-dessous du cap Diamant. Le Saguenay présente, il faut le dire, l'un des plus imposants spectacles qui soient dans les deux mondes; il coule entre deux murs de rochers qui s'élèvent sans cesse, perpendiculairement, de mille à quinze cents pieds.

L'AUTRE MONDE de lu

Le plus grand de nos vaisseaux de ligne pourrait, danger, suivre étroitement les bords. La baie de Ha-ha, h seixe lieues de son embouchure, contiendrait k plus large flotte de navires de guerre, Où n'a pas trouvé de fond au guenay, dans les dernières lieues de son parcours» Après ces détails purement topographiques, monsieur e due, le bilan du commerce canadien, le tableau des riet des ressources du pays, et surtout la liste des vantagea qu'il offre à l'émigration européenne, prendraient ici naturellement leur place. Uaîa les documents qui m'avaient été promis la-bas, et dont je comptais me servir pour appeler l'attention des hommes pratiques sur m contrée ou fémigraut français trouverait, avec le lan- , les mœurs, la religion, les lois et les physionomies de la patrie, nue propriété et km bien-être large et sûr, ayant été oubliés ou retardés, je me vuis obligée d'abandonner, pour aujourd'hui, la partie la plus sérieuse de mon travail, fespère pouvoir la reprendre sous peu; et est alors avec bonheur que j'indiquerai du doigt, à mes mpatriotes malheureux, cette féconde et généreuse truie où les attendront tant de vives et brûlantes sympa-

Ithies, où ils ne pourront dire le nom de la France sans voir les yeux se mouiller de larmes ou les regards aller i venir I...

Je n'ai point décrit le haut Canada* Cette partie, qui csl toute anglaise, est également riche, industrieuse, cl marche h pas de géant vers le plus Fécond avenir; mais

la Pranûe 11 peu, ou même n'a point de place dans les traditions de son peuple. Le vrai, le vieux Canada, celui en- Un qui nous intéresse, commence *\n peu au-dessus de

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Montréal cl suit lc3 campagnes situées sur les deux côtés du fleuve jusqu'à la mer.

Quand on a peint les femmes et les jeunes gens, et qu'un a fait connaître l'esprit d'un pays, on a presque écrit son histoire et son avenir; je vais brièvement essayer cette tâche à l'égard du Canada; elle me serait aisée, monsieur le duc, si j'avais l'harmonieux et facile pinceau qui a coloré et fini Esquisse rt Portraits.

La société, à Montréal et à Québec, est élégante, douce et i>olie. Il règne dans la physionomie des femmes un air d'atrectuosité qui plaît et qui attache. Elles ont l'esprit aimable et vif, la conversation gaie, le jugement sûr. Plusieurs d'entre elles sont même richement et hautement douées; elles n'en sont pas moins modestes et simples, et loin de rôver, comme les ridicules penseurs femelles des Ët.its-l'nis, de révolutions et de meetings bloomëristès, elles s'enferment dans leurs devoirs de mères de famille; elles s'appliquent à former leurs enfants, qui doivent être les hommes de l'avenir, et elles savent que c'est faire ainsi davantage pour le bonheur du monde que d'aller devant toute une assemblée porter des pantalons et vociférer contre la Loi et le Devoir.

Les manières générales sont affables et enjouées. Les hommes, au lieu de fuir la société des femmes, comme dans les salons de la Louisiane, la recherchent au contraire et se montrent galants, sans être fades, et empressés, sans être obséquieux.

On se voit beaucoup dans les sociétés canadiennes. L'hiver, pour elles, est la saison la plus agréable de l'année. Tandis que le Saint-Laurent lui-même gèle quelquefois de

plusieurs pieds, l'intérieur des maisons, qui est chauffé avec le plus grand soin et dont les moindres ouvertures sont comme calfeutrées, jouit d'une température pr Manière : personne là-bas ne souffre du froid.

L'éducation commence à se développer dans toutes les classes du pays. Les jésuites y ont des collèges qui prospèrent. Les jeunes gens de Montréal, pleins d'une noble émulation et désirant parmi eux stimuler le goût des lettres, se sont cotisés et ont fondé un Institut; ceux de Québec en ont fait autant. Et voilà qu'après quelques saisons, les uns et les autres possèdent déjà une grande bibliothèque. 11 est vrai qu'ils ont fait des miracles de dévouement et de sacrifice. J'admire ces tentatives qui prouvent de hautes et généreuses aspirations. Les joies de l'intelligence sont les plus complètes qui soient dans le monde : penser, c'est vivre; savoir penser, c'est être heureux!

SI j'avais un atni dans les coulisses du gouvernement, je lui dirais :

a Frappez à la porte de tous les ministères jusqu'à ce qu'on vous ait accordé un encouragement pour les instituts de Québec et de Montréal; sollicitez quelques volumes pour ces courageuses associations qui, loin d'oublier Jour première nationalité, cherchent par tous les moyens à la faire revivre et refleurir. Un peuple qui vient d'envoyer à nos soldats douze mille cinq cents louis mérite bien qu'on envoie quelques livres en retour à ses deux instituts, fondés au profit de l'influence française. Si ce n'est pas par reconnaissance, que ce soit du moins par calcul : la France ne doit pas rayonner à demi ! »

La jeunesse canadienne est enthousiaste; elle est avide

de connaître tout ce qui se publie chez nous et qui se rapporte à la poésie, à l'histoire et à l'éloquence. Elle se pa«» sionne pour toute idée qu'elle croit légitime et ne recule devant aucun sacrifice pour la faire triompher; mais ses moyens sont toujours honorables : G'est surtout l'esprit de probité enraciné dans le cœur de ses fils qui a sauvé et qui sauvera le Canada des tentatives envahissantes de la république américaine.

11 ne faut, en effet, qu'étudier ces deux peuples pour | deviner qu'un abîme les séparera toujours. ^

Les religions innombrables qui régnent aux États-Unis, loin d'y réveiller l'esprit de secte, ont amené de toutes parts la lassitude et le dégoût. Chaque jour on y bâtit de nouvelles églises qui ont, chacune, un dogme à part. Ne sachant auquel entendre, l'Américain a fini par laisser faire. Il nourrit la plus grande indifférence pour tout ce qui touche aux intérêts moraux ou religieux. Et cependant, chose qui ne laissera pas de surprendre, il affiche en toute occasion le respect le plus profond pour son Église ; car il ne serait jamais élu à aucune charge publique, s'il n'était pas religieux, d'une façon quelconque.

La conquête a amené aussi en Canada une foule d'Églises nouvelles ; mais les Canadiens se sont enfermés dans le giron de la vieille Église catholique, et ont sans cesse défendu la religion comme le langage et les coutumes qu'ils tenaient de leurs pères.

Les conséquences sont naturelles :

Soit comme peuple ou comme individu, l'Américain sacrifie à la doctrine de l'intérêt personnel ; le Canadien à celle du Devoir.

Tout ce qui voudrait gêner la marche du premier, il le proclame injuste et passe par-dessus.

Il y apourle second une Conscience qui parle toujours plus haut que les circonstances, le caprice ou même la nécessité.

Celui-là marche aux lueurs incertair. s de ses locomotives, lueurs qu'il prend pour une grande aurore; il paraît énergique, il n'est que fiévreux; il semble intelligent, il n'est que cupide ; il ignore l'Espérance comme le Sacrifice ; voilà pourquoi il est sans lendemain : là où il n'y a pas d'âme, il n'y a pas d'avenir !

Celui-ci, qui fait partie de la grande famille française et qui partage ses destinées, suit une colonne lumineuse. Il croit, c'est là ce qui fait son calme : les peuples qui ont la foi sont des peuples prédestinés.

Syracuse et Carthage, qui s'appuyaient sur des chiffres, et qui avaient pour elles toutes les ressources d'une grande science ou d'un vaste commerce, sont tombées ou ont même disparu; tandis que Rome, qui puisait surtout sa force dans l'idée, est devenue le phare des nations !

Le peuple américain représente un fait et non un principe; or, les faits passent : il n'y a que les principes qui demeurent et élèvent de fortes et glorieuses institutions.

La jeunesse canadienne est libérale; je me trompe, elle est conservatrice, car elle veut le maintien de Tordre de choses actuel, auquel elle doit une liberté incomparablement plus grande que celle de l'Angleterre et des États- Unis. Quelques-uns, il est vrai, désirent l'annexion; mais c'est un feu de vingt ans : un peu plus mûrs, ils comprendront bien vite que ce serait le plus grand malheur qui pût arriver à leur pays.

Le journalisme, à Québec et à Montréal, compte des écrivains d'un grand et beau talent. M. J. Cauehon, dont la feuille est l'organe du parti religieux, est un homme de résolution et d'initiative, qui a rendu d'éminents services à son parti ; sa phrase est vive et puissante. H aime la lutte; c'est son tempérament, autant que sa manière de voir, qui Ta porté à l'opposition.

M. E. Parent, qui, en 1831, fonda le Canadien, et qui a donné pour devise à tous ses travaux : Nos institutions, notre langue et nos lois! est une haute et beUe intelligence. Il écrit avec verve, esprit et finesse. Plusieurs discours, qu'il a prononcés devant l'institut de Québec, braient par une grande profondeur de vues. Il est aimé de tous les partis.

Enfin, M. Daoust, qui rédige la feuille libérale de Montréal, est un esprit d'élite qui a su se faire une place à part dans le journalisme canadien. Son style est plein de feu et de poésie ; les plus grands succès l'attendent dacs la carrière où il est entré.

La littérature, quoique née seulement d'hier dans le pays, compte cependant plusieurs œuvres remarquables. La Ruclie, éditée aujourd'hui par un de nos compatriotes, M. Emile Chevalier, est une publication soignée qui, par l'émulation qu'elle a fait naître, a produit raie foule d^articles d'une grande portée d'esprit ou de jugement. Nul doute qu'une œuvre originale ne vienne bientôt fonder la littérature canadienne. '

Vous le voyez, monsieur le duc, aucun élément de richesse et de grandeur ne manque au Canada. Le sol y est fertile, la population forte et brave ; la société est agréable,

les femmes sont charmantes et spirituelles, les jeunes gens intelligents et ambitieux. Grâce aux soins éclairés de l'administration, le pays se couvre de canaux, de télégraphes électriques et de chemins de fer. Tout, enfin, semble s'y préparer pour un ordre de choses puissant et mystérieux.

Durant mon séjour à Québec, j'ai entendu souvent exprimer l'espoir que M. de Lamartine viendrait faire une excursion dans le pays. Si c'est, en effet, l'intention de l'illustre poëte, tant mieux, mille fois! et je m'en félicite, pour ma part, comme d'une grande bonne fortune pour le Canada. Une voix comme la sienne est toujours écoutée. Lorsque la France saura par lui tout ce qu'il y a de vénération et d'amour pour elle dans le cœur des Canadiens, elle se reprochera de les avoir si longtemps oubliés. M. de Lamartine, qui apporte dans tous ses travaux une haute préoccupation sociale, ne pourra manquer de reconnaître quel bien immense découlerait, pour nos pauvres compatriotes, d'une émigration au Canada sur une large échelle. .. et il la conseillera ! Les deux pays peuvent lui devoir, par là, une source de grande prospérité.

Puisse ce jour venir prochainement ! Puissent les Canadiens bientôt n'avoir plus sujet de dire : « Il y a longtemps que la France nous croit morts et enterrés; on lui dirait que nous sommes ressuscites, qu'elle n'y croirait pas! » C'est là mon vœu; c'est là surtout le vôtre, monsieur le duc , vous dont l'âme comprend si bien tous les sentiments nobles et généreux.

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