FRANÇAIS EN AMÉRIQUE
L'antipode du caractère français, c'est le caractère américain.
C'est probablement parce que les extrêmes se touchent, qu'il n'y a point d'étrangers qui s'américanisent aussi vite que les Français.
Dès qu'il peut s'orienter par lui-même aux États-Unis, ce qu'un Français cherche le plus à éviter, c'est un autre Français.
Les Suisses, les Belges, les Irlandais, les Allemands, les Portugais, fussent-ils établis depuis cinquante ans en Amérique, éprouvent néanmoins de temps à autre le besoin de se réunir pour causer de leur patrie, de leurs familles, de leurs affaires, et savoir s'il n'y aurait pas parmi eux quelque compatriote à soulager.
Non-seulement le Français vit en dehors des hommes et des choses de son pays, mais il est même hostile à tout ce qui lui rappelle sa nationalité.
Il est vrai que, d'après la nouvelle politique, l'amour de la patrie n'est qu'un préjugé.
A ce compte-là, le Français d'Amérique est un être su- 1 périeur, car tous les pays de la terre, y compris le sien, sont égaux devant... son indifférence.
Quelle qu'ait été la position d'un Français dans sa patrie, s'il arrive en Amérique privé de toute fortune, il doit être résigné, ou mieux, résolu à tout. S'appelât-il Montmorency, Lamartine ou Girardin, il ne saurait échapper aux plus difficiles commencements. Le plus simple épicier croira le favoriser beaucoup en lui offrant dans sa boutique la place de garçon; car, là-bas, naissance illustra, caractère élevé, talent réel, sont comptés pour zéro s'ils ne sont pas accompagnés d'un capital. Mais il faut dire que le travail à tous les degrés, qu'il se rapporte à la confection des chaussures ou aux opérations de banque, y est en honneur... pourvu qu'il réussisse. Désignés sous le titre générique d'affaires, tous les métiers comme toutes les industries se valent à nombre égal de dollars. Ce qui fait la noblesse ou la vulgarité des diverses occupations, ce n'est pas, comme en Europe, l'objet auquel elles s'appliquent, mais bien le plus ou moins de' puissance productive dont elles sont l'occasion. Un marchand de cirage ayant un compte ouvert à la Banque passera partout avant un avocat de réputation ou un docteur habile qu'a
spéculation, et un emballeur parvenu ira infiniment plus de chance pour la place* de maire ou gouverneur qu'un homme politique ayant mangé sa tune au service de sou parti,
Tout cela serait magnifique si on cherchait ainsi à rendre
hommage au travail qui a su produire et à l'intelligence
sait conserver; si, dans le succès, on voulait toujours
rouver la part de l'activité, de la patience et de l'honneur*
lalheureusemcnU plus que partout ailleurs, le but règne
maître aux États Unis. L'homme emuuii par ta
i sa maison OU par trois tnt quatre faillitrs est railè d'HONOiiAJruE par toutes les bouches., étale droit d'apclei oquin) le marchand consciencieux dont il a
le voie la fortune*
Qu'est-ce que cela prouve? Que même dans ce pays, où l'esprit d égalité est plus développe que dans aucun autre au monde, le besoin d'une aristocratie se fait sentir. Seulement, au lieu de la placer dans le courage, le talent, la bité, le dévouement à la chose publique, on en décore k succès : le succès par le vol, le succès par l'agiotage, le succès par le parjure, le succès par l'assassinat,., comme
succès par le travail, le succès par l'intelligence.*, liai*
heur au peuple qui a le sens moral asserpervert armer à cesfatales confusions, pour expliquer le par le but et placer les faits au-dessus des prin puissance, qui n'est fondée que sur un concours de hasards heureux, est une puissance artificiel^ pos, qui ne provient que du concert des égoïsmes liers, peut finir à toute heure; il vend, il achèi fique, il bat monnaie à toute vapeur. Tout à coup Y des intérêts se rompt, les ambitions individuelles tent, les antagonismes s'établissent; il aroit que qu'une crise,.., c'est la vérité qui se fait jour d'une révolution.
11 y a donc une aristocratie aux États-Unis; ari de suif et de morue, plus hautaine, plus impitoy; ne le fut jamais la vieille aristocratie d'Europe. A mêmes où celle-ci fut le plus puissante, elle avait servaient de frein et l'excitaient à la grandeur, roïsme, à la générosité, l'orgueil de ses noms, Y illustre de toute une longue suite d'aïeux, la res lité de ses acte6 devant le monde entier... Mais lés américains, par quoi pourraient-ils être obligés? ) passé? ils ont poussé en une seule saison; par mille? c'est un mot qu'ils ne connaissent pas; p cœur? ils prétendent que c'est une marchandise h dans le commerce. Comme on le voit, c'est une ar tie effrayante, car elle ne doit compte de ses aci
elle-même, seule condition qui soit nécessaire pour amener partout la plus oppressive tyrannie.
Ce mot, échappé à un Anglais établi à New-York : J'aimerais mieux être le laquais d'un grand seigneur d'Europe que le premier commis d'un parvenu américain, semble avoir été dit pour compléter cette digression.
Dès Sun arrivée aux États-Unis, si le Français pauvre diable n'a pas le bon esprit de se jeter dans le commerce, garçon dans une boutique ou commis dans un magasin, c'est un malheur pour lui; car tout le temps qu'il passera loin de ce tourbillon d'affaires au sein duquel se trame la ▼ie américaine, sera un temps irréparablement perdu pour sa fortune.
C'est cependant la faute que commettent la plupart des Français qui émigrent dans le Nouveau-Monde. La cause en est de ce qu'on ne dit pas assez chez nous que l'Amérique est un champ tout de spéculation; qu'on y vît non pour se reposer et jouir, mais pour produire et amasser; que Fart, qui ne s'attache qu'à de douces on brillantes abstractions, n'a que faire dans un pays imprégné de réalité; que tout ce qui n'a pas un but immédiat et palpable y tombe sous le dédain général; qu'un Byron y serait jugé inutile; qu'un Donizetti s'y verrait préférer un maçon qu'un Vcrnet y mourrait de faim... que le talent, le génie,
là-bas, consiste non à inventer des méthodes d'enseignement, à publier des journaux littéraires, à remuer un monde d'art ou de pensée, mais à amasser, n'importe par quel métier, une petite somme; puis à trouver une branche où cette petite somme puisse être doublée, triplée, quintuplée, centuplée! Car l'existence doit être une progression constante vers un chiffre de fortune prévu. Pré eu d'abord, oui; les étrangers se promettent, en commençant, de s'arrêter à uue certaine réalisation de capital; puis, à mesure qu'ils grandissent, ils prennent goûta cette vie d'escomptes, de courtages, de commissions, de prolits, et finissent par faire comme les Américains, qui, arrivés même au chiffre de soixante millions, n'en continuent pas moins de se lever à cinq heures, de monter en omnibus et de se rendre de grand matin derrière leur comptoir, où ils brocantent, mesurent, calculent, sûrement pour le plaisir de brocanter, mesurer, calculer. Combien de fois ai-je entendu de jeunes gens qui avaient dissipé leur patrimoine en France, et qui par suite travaillaient dans New-York, s'écrier, en parlant d'un de ces Crésus : « Cinquante-neuf millions de moins dans la fortune de cet homme n'amèneraient pas la plus légère différence dans sa manière de vivre : quel dommage que la Providence ne nous choisisse pas pour faire fructifier cet excédant! » Je comprends leurs regrets, mais je crois néanmoins que ce qui est doit être. Si la fortune n'allait qu'aux mains généreuses, il y aurait d'heureux trop de gens à la fois, et probablement la société n'est pas mûre encore pour une aussi large distribution de bonheur. D'ailleurs, comme il y a des crapauds dans les fossés, il faut des cuistres dans le
monde. Toute chose est utile ici-bas, et les avares mêmes, j'en suis sure, servent les dessoins de Dienî...
En Louisiane, le Français est maître d'école. Sans même savoir beaucoup d'anglais, il obtient dans les campagnes un district qui lui rapporte par an une somme fixe. Sa classe est ouverte de quatre à six heures par jour ; il fait suivre à ses élèves des méthodes de fantaisie ; donne deux jours de congé par semaine, et, avec des classes particulières pour les noirs, le secrétariat du trésorier de Ja paroissse... élève souvent son revenu au chiffre de sixmille francs. En somme, il n'est pas trop malheureux... quand il est payé.
A New-York il est professeur. Le taux de ses leçons varie de cinq à dix francs l'heure. Mais il n'y a pour lui de bons que les premiers mois de l'année ; et alors môme la concurrence est si formidable qu'il parvient à peine à ajuster Us deux bouts.
Ou bien il est journaliste ; mais cette voie-là est encore plus décevante. Après quelques mois d'essai, il s'aperçoit du manque universel de sympathie et il liquide après avoir dissipé un capital qui souvent n'étatf pas le sien.
Ou bien encore il est cjocteur. S'il ne parie pas l'anglais, il ne peut être médecin que de ses compatriotes, et ce ne sont pas là toujours d'avantageux clients. Dans le cas contraire, il lui faut essuyer mille avanies de la part des doc-
leurs natifs, invariablement moins instruits et moins capables que lui.
Je n'ai vu réussir aux États-Unis que le Français homme d'affaires (j'ai observé que sous ce nom on devait comprendre l'ouvrier comme Je négociant). C'est tout simple : dans un pays qui vit de faits et non d'idées, de substances et non d'abstractions, le succès doit appartenir aux plus positifs.
Le Français parvenu à la fortune ne songe plus à retourner dans son pays. 11 est devenu par la naturalisation citoyen américain ; il s'est fait à cette vie de trafic, d'égoïsme et d'indifférence qui est la part constante de ses nouveaux compatriotes. 11 boit à toutes les barres, il ne manque jamais de s'asseoir les pieds plus haut que la tête, il cabale pour ou contre les whûjs, il court lui-même pour une place quelconque, il prononce des discours où il glorHie sa patrie d'adoption au détriment de sa patrie natale, il dédaigne do parler le langage de sa mère ; si un parent de France ayant passé comme lui en Amérique, mais n'y ayant éprouvé que des revers, s'adresse à lui, c'est avec dureté qu'il répond : Ne comptez pas sur moi ; enfin, le Français en lui a complètement disparu... tant mieux : que la France en un jour ne peut-elle perdre ainsi les sujets indignes de vivre sous son ciel !...
Je résume ce chapitre.
11 ne se passera pas dix ans aux États-Unis sans qu'il y éclate une révolution.
Tout Fannonce déjà : la vénalité des emplois publics, l'empressement des électeurs à vendre leurs votes, la haine profonde des protestants contre les catholiques, l'extrême irritation des États libres contre les États à esclaves, la puissance de l'émigration, la ligue des natifs (parti des know-nothinys) contre les étrangers, sans parler d'une foule de lois et coutumes étranges qui agissent moins apparemment, mais aussi invinciblement... tout fait prévoir une dissolution prochaine dans ce grand corps, amalgame monstrueux de principes opposés et d'intérêts divers.
Maintenant, cpie deviendra l'influence française dans ce bouleversement ?
Après être demeurée longtemps comme morte dans le cœur glacé des créoles de la Louisiane et de quelques États du sud et de l'ouest, elle renaîtra tout à coup plus jeune, plus vivace et plus brillante, par l'apparition sur le champ nouveau de l'élément franco-canadien î
Oui, la France sait-elle qu'au nord même de ces États- Unis, vit et s'agite toute une grande population française dont le cœur bat à l'unisson du sien, qui pleure de joie à ses triomphes et qui gémit de ses malheurs, qui s'enthousiasme pour ses poètes, pour ses guerriers, pour ses ora-
teurs, et qui couvre d'applaudissements unanimes le plus faible écho venu de ses rives ?
Le Canada I Je ne chercherai pas à expliquer ici par quel miracle de religieux patriotisme ses enfants ont su conserver vibrante et forte la vieille fibre de leur nationalité. J'ai à longuement parler de lui. Je ne veux qu'indiquer en passant la mission providentielle qui sembk devoir lui être dévolue comme une récompense de son attachement à notre patrie.
Dans quelques années, après une suspension inévitable de l'émigration, la partie étrangère aura, sinon disparu, du moins se sera brisée et disséminée sur la vaste surface de l'Union. De cette diversité de races et de langages qui s* y aperçoit aujourd'hui, une seule langue et un seul type survivront : la langue et le type américains. Je me trompe : à côté d'eux, en Louisiane, se continueront encore la langue et le type français. Eh bien ! c'est alors qu'une révolution prévue viendra jeter dans la balance près d'un million de Canadiens ardents, jjont le cri sympathique ira réveiller et ressusciter même les moindres tronçons de l'influence française épars sur le sol ariiéricain.
Grâce à l'esprit nouveau qu'ils souffleront partout, la recomposition des États-Unis se fera au profit de la civilisation, de la morale et de la paix publiques. C'est du moins le seul moyen que je voie, que j'espère, que je désire, pour régulariser leur révolution. Si quelque homme
d'État, par hasard mon lecteur, n'était pas de mon avis, qu'il veuille bien s'empresser de donner le sien ; car, en conscience, on ne doit pas, on ne peut pas laisser passer plus avant cette société difforme, qui n'aspire à mettre le pied en Europe que pour changer nos monuments en entrepôts et élever sur nos places publiques quatre murs nus, au milieu desquels un long révérend à cravate blanche viendrait chaque jour nous lire la Bible, livre auguste, sans doute, mais auquel ni vous ni moi nous ne pardonnerons jamais d'avoir inspiré et même fait naître le sensible Oncle Tom.