LKS LIMITES DE LA RAISON ET LE PROBLÈME DE LA DESTINÉE
Nous avons recueilli Paveu de Pim puissance de la raison humaine en présence du redoutable problème des conditions de notre destinée. Autant son témoignage est ferme, incontestable et précis contre les matérialistes et les panthéistes qui nient la réalité d'une vie future ou de notre immortalité personnelle, autant ce témoignage est vague, incertain, quand il a pour objet les impénétrables secrets de cette vie future, les lois éternelles et l'économie de Pincorruptible justice de Dieu.
La métempsycose, le spiritisme, les réincarnations de Pâme après la mort, toutes ces hypothèses conçues, rêvées et répétées, depuis les temps les plus reculés, par les fonda-
teurs de fausses religions, accusent la faiblesse et les hésitations de la raison qui essaye, par un mouvement qui n'est pas sans grandeur, mais toujours impuissant, de déchirer les voiles, et de nous faire entrevoir les mystères cachés de notre seconde vie.
Notre âme est-elle immortelle, ou sera-t-elle anéantie, après un châtiment ou une récompense dont la durée sera déterminée par Dieu? Si vous n'observez que la nature de votre âme et la puissance divine, en restant sur le terrain de la pliilosophie, vous, ne pourrez pas répondre avec certitude à cette grave question.
Votre âme est en effet, contingente, finie, imparfaite, et de même qu'elle a eu un commencement, elle peut aussi comme toute créature inanimée, avoir la fin mystérieuse de l'anéantissement, ou du retour au néant. Dieu seul est nécessaire, par nature, et par suite, éternel. Si vous élevez vos pensées jusqu'aux attributs divins, vous serez forcés de reconnaître encore que Dieu ne doit rien à l'homme et que, pleinement heureux, dans sa vie intime, et dans la contemplation glorieuse de son essence, il est parfaitement libre ou de créer l'homme, ou de ne pas le créer; il est libre aussi de lui conserver la vie, sous des formes et dans des conditions nouvelles, pendant une durée sans fin, ou de faire cesser son existence, au nom de sa puissance libre et
souveraine; et notre intelligence doit se soumettre à son décret.
Si vous considérez les actions de l'homme au point de vue exclusivement philosophique, en dehors de tout enseignement de la foi chrétienne, et de toute parole révélée, vous reconnaîtrez, sans doute, avec tous les peuples, que la vie courageuse de Fliomme juste appelle une récompense, en harmonie avec les vertus naturelles que l'homme aura pratiquées, mais vous ne pourrez déterminer ni la nature, ni la durée, ni l'étendue de cette récompense; et l'analyse psychologique des actions humaines ne vous révélera pas la nécessité d'une félicité éternelle. Vous ne pourrez pas découvrir un rapport nécessaire entre ces actions et un repos sans fin; vous ne pourrez pas répondre au philosophe qui ne voit qu'une halte bienheureuse, entre deux épreuves, dans la félicité temporaire accordée immédiatement à la vie de l'homme juste; vous ne pourrez répondre ni par la négation, ni par l'affirmation au partisan des réincarnations successives, des expiations temporaires, des épreuves succédant sans fin aux épreuves, pour satisfaire à la justice de Dieu.
Votre impuissance à déterminer la nature du châtiment et de la récompense, est la suite nécessaire de votre impuissance à déterminer la nature et la gravité de la faute, la nature et
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la valeur d'un acte vertueux, de» votre impuissance, enfin, à connaître la volonté de Dieu.
Dieu est libre, en effet, ou de nous faire miséricorde et de nous accorder le pardon, après une courte épreuve, ou d'exiger une expiation à la stricte mesure de nos révoltes contre sa loi. 11 est libre de choisir, dans les trésors de sa redoutable justice, le châtiment qu'il lui plait de nous infliger, et rien, soit dans l'étude et l'analyse de notre conscience, soit dans l'observation des fautes humaines, soit dans l'observation comparée de la législation de Dieu et des législations humaines, rien ne peut nous laisser voir avec certitude à quel système de pénalité s'arrêtera la volonté suprême, et quelle récompense il lui plaira d'accorder à l'homme vertueux.
« La religion n'ouvre la cité de Dieu qu'à ceux qui ont la foi; la philosophie n'a point qualité pour introduire ou pour exclure; elle laisse le jugement suprême à qui de droit, confiante en rinfaiUil)le justice. Elle ne sait rien non plus de cet avenir mystérieux. L'àme contemplera-t-elle la Divinité face à face et sans voile? S'unira-t-elle à Dieu dans des embrassements ineffables qui surpassent nos conceptions, ou continuera-t-elle à s'en rapprocher dans une série d'existences de plus en plus parfaites, heureuses, lumineuses, mais toujours séparées de l'infini par un abime?
Jouira-t-elle d'iiQ repos absolu, ou se développera-t-elle à l'état de pur esprit, ou reprendrat-elle des organes plus subtils et plus parfaits?. . . Questions accablantes pour l'esprit, curieuses seulement pour l'imagination, mais impossibles à résoudre et inutiles à soulever, car pourvu que r homme sache qu'il a une destinée au delà de cette vie et qu'elle sera bonne s'il l'a méritée, que lui importe le reste? Gela suffit pour la paix, Fespérance et le courage (1). »
Cette réponse et cet aveu d'un philosophe rationaliste qui a médité longtemps sur le problème de la destinée humaine, avec toutes les ressources d'un esprit sagace et pénétrant, nous font mieux voir la nécessité d'une lumière supérieure, infiniment distincte de la lumière naturelle de notre entendement, pour éclairer les terres nouvelles et les cieux nouveaux qui seront notre demeure, après la mort.
Quel homme pourrait, en efl'et, s'élever assez haut, potir voir ce qu'il plait à Dieu de faire à ses créatures, après l'épreuve de la vie? pour connaître les mouvements et les décisions de la volonté libre de Dieu?
Voilà donc l'homme condamné par la philosophie rationaliste à une angoisse qui égale son incertitude. Ici-bas, et dans sa raison, rien ne peut le consoler et le fortifier contre les tristes-
(1) P. Janet, Philosophie du bonheir, p. 417.
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ses de l'épreuve humaine, contre les difficultés redoutables de la lutte et les désenchantements amers de la vie. Il ne peut pas voirie lendemain de la mort d'un regard tranquille et ferme. Après avoir constaté l'impuissance de sa raison et la confusion des réponses faites par une philosophie stérile dans son orgueil, l'homme demande à Dieu de parler lui-même^ et de nous faire connaître par sa parole révélée de quelle manière il veut récompenser le juste et punir les coupables.
Où la philosophie se tait, la théologie parle, et c'est elle que vous allez écouter.
Je rencontre, au seuil de ces nouvelles études, des objections élevées par un penseur inquiet, profond : il est important de ne pas les négliger, parce qu'elles répondent à l'état et aux préjugés d'un grand nombre d'esprits dans les temps troublés que nous traversons. Je veux discuter ces difficultés préliminaires, avant d'ouvrir le livre de la théologie, et de voiis en faire connaître les vives lumières sur le lendemain de la mort.
Jouffroy conteste au théologien le droit de se faire entendre, ou de parler au nom de l'autorité révélée. Philosophe et critique dédaigneux, désespéré, de la doctrine chrétienne.
il ne croit pas que Dieu ait consenti à répandre le jour au sein de cette nuit profonde qui plane sur le problème de la destinée humaine ; il essaye, en ces termes, de justitîer son incrédulité religieuse : « J'en conviens, il serait doux, et surtout commode^ pour la raison humaine, que celui qui a tout créé et le monde et nous, et qui sait le secret de son œuvre, eût daigné nous dire le mot de cette grande énigme. Devant l'autorité d'une pareille révélation, tous nos doutes s'évanouiraient, et si elle existait, nous n'aurions plus rien à chercher. Mais l'existence même de ces doutes prouve assez que Dieu n'a point eu pour nous cette condescendance, car une solution révélée serait une solution parfaite, et une solution parfaite aurait mis fin à toute inquiétude et à toute recherche. Il y a donc apparence que Dieu a laissé à la raison humaine le soin laborieux de découvrir elle-même cette solution (1). »
« L'homme, ajoute Jouflroy, est condamné par une loi fatale à faire, au prix de la sueur de son front, la conquête de la vérité religieuse et de la vérité philosophique. La puissance, les honneurs, la richesse, tous les autres buts proposés à l'ambition de l'homme par la nature, ne deviennent sa conquête qu'après
(1) Jouffroy, Méthode pour résoudre le problème de la destinée humnme,
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de longs efforts, et un travail opiniâtre. La science religieuse n'échappe pas à cette loi générale, et ce n'est qu'à force de recherches pénibles, persévérantes, que nous arrivons à découvrir la vérité encore imparfaite et partielle, dans les questions les plus indifférentes, comme sur les problèmes qui nous intéressent le plus. »
D'ailleurs, la solution théologique, ou par voie de révélation et d'autorité, n'aurait aucun effet, selon Jouffroy, ni sur l'esprit des classes éclairées, ni sur l'esprit des classes ignorantes, unies dans la haine du passé, dans le mépris des principes de croyance désignés sous le nom de révélation, foi, autorité, et détachées, les unes et les autres, par un irrésistible entrainemcnt, des pratiques religieuses de leurs pères.
L'humanité n'est jamais stationnaire, elle avance sans cesse, elle passe d'une solution incomplète à une solution moins incomplète, essayant d'écarter les ténèbres, et de se rapprocher de la solution entière qui doit lui donner le repos bienheureux, avec la possession de la vérité. Les dogmes lînissent et font place àdesdogmesnouveaux,etlaraison, dit Jouffroy, qui fait qu'un certain dogme finit, ou, ce qui revient au môme, qu'une certaine solution du grand problème de la destinée est abandonnée, c'est que les lumières de la partie de l'humanité qui avait accepté cette solution s'étant accrues avec le temps et se trouvant supérieures à cette
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solution, par là même, cette solution ne suffît pas.
(( Il ne reste donc, selon moi, pour venir au secours de la société menacée, qu'une seule voie, qu'un seul moyen, c'est d'agiter philosophiquement ces redoutables problèmes dont il lui faut nécessairement une solution; c'est d'en chercher franchement, par les procédés rigoureux de la science, une solution rigoureuse aussi qui puisse soutenir les regards sévères de cette raison aux mains de laquelle la civilisation a fait passer le spectre de l'autorité.
« Au fond, c'est là tout ce qu'ont fait et tout ce qu'ont pu faire ceux-là mêmes qui, dans une intention bienveillante pour les masses, enveloppent d'un voile religieux les essais de solutions qu'ils proposent, car si des esprits éclairés peuvent croire à l'unité d'une pareille enveloppe, il ne dépend pas d'eux d'y voir autre chose qu'une figure (1). »
Mais cette solution philosophique sera-t-elle complète et répondra-t-elle aux exigences de la conscience, aux inquiétudes religieuses de la raison? Jouffroy n'ose pas l'affirmer, car il connaît mieux que personne les difficultés insurmontables du problème et l'insuffisance de la raison; mais redoutant l'influence du
(1) Jouffroy, Problème de la destinée humaine.
christianisme, et refusant de soumettre son esprit à l'enseignement dont il vient de combattre l'autorité, il s'endort avec Montaigne sur l'oreiller du scepticisme ; et le cri stoïque qu'il fait entendre pour tromper sa douleur et justifier son entreprise, laisse mieux comprendre l'absolue nécessité de la lumière supérieure de la foi.
« 11 y a deux manières, écrit Jouffroy, pour l'homme qui pense, d'avoir l'âme tranquille et l'esprit calme : la première est de posséder la vérité ou de croire la posséder sur les questions qui intéressent l'humanité;' la seconde est de connaître clairement que cette vérité lui est inaccessible et de savoir pourquoi. Nous ne voyons pas l'humanité se révolter contré les barrières qui limitent de toutes parts sa puissance. Devant les orages du ciel, les tempêtes de l'Océan, les convulsions de la nature, l'étroite prison de ce monde, les maladies, la mort, elle connaît son infirmité et se résigne; et pourquoi? Parce que cette infirmité est démontrée et que la révolte serait inutile. Quoique infiniment moins restreinte qiie son pouvoir, l'intelligence de l'homme a aussi ses bornes fatales qu'elle essayerait en vain de franchir (1). »
Ces trois difficultés principales développées
(I) Joiilîroy, Méthode pour résoudre le problème.
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avec un soin particulier et fortement exposées par Jourtroy, pour combattre la théologie chrétienne, laissent debout la vérité attaquée. Elles ont encore pour nous, pour tout esprit sérieux, l'incomparable avantage de nous faire constater l'impuissance de notre esprit, en nous enfermant dans ce dilemme : ou le scepticisme ou la foi.
Etudiez attentivement ces ol)jections brillantes; vous en reconnaîtrez la fragilité.
La société française traverse, il est vrai, une crise intellectuelle, religieuse et sociale dont il est impossible au politique le plus intelligent de prévoir le résultat définitif. Le scepticisme irréligieux a envahi un grand nombre d'esprits; les croyances ne s'imposent à la raison que sous la condition d'être raisonnables, et de s'appuyer sur des preuves dont l'autorité ne doit pas être contestée. Au sein de ce bouleversement qui ébranle les trônes les plus solides, et qui trouble les intelligences trop ouvertes aux négations des sophistes et aux affirmations des faux sages qui ont l'injuste prétention de parler au nom de la science, rien ne reste debout. Cependant l'humanité cherche la solution du problème de la desti-
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née. A qui b'adressera-t-elle pour entendre la réponse qu'elle attend? A la raison ou à la foi?
Jouffroy prétend que les sociétés modernes cherchent le progrès par la lumière et que la solution théologique ne répond plus aux sentiments impérieux de la conscience et aux revendications légitimes de la raison. C'est une banale accusation qui arrête Joutfroy; accusation souvent répétée par l'ignorance satisfaite et par la haine injuste des ennemis du christianisme. Aujourd'hui plus que jamais, les esprits trop longtemps aveuglés par les ténèbres des systèmes philosophiques et par les affirmations contradictoires des écrivains séparés de la religion, cherchent avec avidité la vraie lumière; ils cherchent l'autorité qui parle au nom de la vérité suprême, au nom de Dieu.
La génération à laquelle nous appartenons, et dont nous connaissons les sentiments et l'inquiétude profonde, n'entend pas, il est vrai, accepter comme un oracle infaillible toute parole, tout système, toute religion; elle demande un enseignement qui ne soit pas en opposition avec les droits sacrés de la raison, un enseignement qui repose, enfin, sur un fondement solide. Elle veut se soumettre, elle refuse d'abdiquer ses droits.
Mais les rationalistes ont égaré les esprits,
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quand ils ont si souvent répété dans leur ignorance et dans leurs préventions injustes que le christianisme, ou la religion révélée est une fiction poétique, un mythe brillant, une parabole ingénieuse qui flatte l'imagination mobile et sensuelle delà foule, et qui ne résiste pas à l'examen sérieux de la pensée. C'est au nom de ces graves et redoutables erreurs qu'ils ont condamné la solution chrétienne du problème de la destinée.
Etonnés, ensuite, et éblouis, par l'orgueil, au spectacle des découvertes de l'esprit moderne dans le domaine scientifique et dans le monde de la matière, ils ont cru que le monde moral aurait aussi son révélateur, son messie attendu, et que l'esprit humain, dans ses hardiesses nouvelles, pleines de grandeur, se préparait encore à de nouvelles inventions dans l'ordre religieux. Ils ont cru qu'on découvrirait des vérités morales et religieuses nouvelles qui remplaceraient les vérités morales et religieuses imposées depuis des siècles à la conscience soumise, et que le progrès dans l'ordre des sciences physiques aurait pour effet le progrès, le changement, une foi nouvelle, dans le monde moral.
Us oublient, ces rationalistes fatigués et sceptiques, qu'il n'en est pas de la science religieuse comme des sciences expérimentales : Physique, mécanique, astronomie, chimie. Dans le monde ignoré de la matière et des corps, l'esprit hu-
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main, armé d'instruments plus puissants, instruit par les découvertes récentes et par les prévisions des générations précédentes, s'avance, fait des progrès qui modifient les systèmes reçus, il ajoute au trésor scientifique, qui est le patrimoine des nations civilisées, le trésor de ses propres travaux.
Pendant de longs siècles, riiumanité a pu ignorer la constitution physique des étoiles, la loi de la conversion des forces dans la nature inanimée, la puissance et les effets de la vapeur et de l'électricité. Ces connaissances rappellent, sans doute, de nobles conquêtes de l'esprit sur la matière ; elles sont la gloire de l'esprit humain; qui voudrait le contester?
Cependant, l'humanité a vécu longtemps tranquille, heureuse, et insouciante à l'égard des problèmes scientifiques de la nature ; elle ne sentait pas encore , et elle n'a jamais senti s'éveiller dans sa conscience troublée, l'invincible besoin de connaître la voûte céleste et les fondements de sa demeure terrestre, de cet abri fragile, où elle attend, debout, la fin prochaine delà courte halte de la vie présente. Il ne faut pas s'étonner que, pendant de longs siècles. Dieu ait laissé l'humanité ignorer des vérités scientifiques, inutiles à la direction pratique de la vie. Mais il n'en est pas de même des vérités morales, et en particulier de celle qui doit nous faire connaître notre destinée.
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Dès le premier jour de l'histoire du monde, l'homme a voulu connaître son origine et sa destinée, il a voulu savoir d'où il vient, où il va, et par quels chemins il doit s'avancer, pour arriver au terme de la vie, désigné par son Créateur. Dans ce domaine de la religion et de la conscience, il fautdonc entendre dès le premier jour de l'humanité la voix de l'autorité divine qui en créant l'homme avec ses facultés actives et son désir de se mouvoir, d'avancer, lui fait connaître aussi le but vers lequel il doit se diriger.
Aujourd'hui, comme aux premiers jours de l'Eglise chrétienne, il y a une solution claire, complète, autorisée, du problème delà destinée, et ceux qui l'ont acceptée et défendue, avaient une raison aussi exigeante que la nôtre dans ses revendications impérieuses; ils n'entendaient pas abdiquer leurs droits.
Les rapports de l'àme à Dieu et à l'éternité ne changent pas ; c'est une étrange aberration de l'esprit moderne, d'assimiler la science de ces rapports à l'étude ou à la science des corps célestes et de leurs lois.
Ge que nous cherchons, c'est une religion justifiée par des preuves, qui présente dans son origine, sa nature, son objet les caractères indéniables de la vérité; et c'est, après avoir fait cet examen approfondi, après avoir étudié les diverses religions et les systèmes de philosophie, c'est enfin, quand nous avons reconnu
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dans la religion chrétienne ces caractères d'autorité longtemps et impartialement cherchés, que nous nous arrêtons avec respect, et que nous donnons l'adhésion de notre esprit.
Qu'il y a loin de cette doctrine aux rêves poétiques et aux fictions que l'on confond, pour nous combattre, avec la ferme et lucide expression de la vérité!
Mais si Dieu avait parlé, dit Jouffroy, l'humanité l'aurait entendu; elle serait en possession de la vérité; la division qui règne entre les esprits est un signe évident encore que cette parole ne s'est pas fait entendre. Ainsi Jouffroy prétend dériver du scepticisme- de quelques philosophes, la négation de la valeur scientifique de la théologie, la négation de l'existence ou du fait de la révélation. Le défaut de logique étonne sous la plume d'un penseur accoutumé à pénétrer dans les détails des faits psychologiques, et des phénomènes de conscience les plus difficiles à constater. Quoi ! vous prétendez que Dieu n'a pas parlé, parce qu'il y a des hommes qui refusent de reconnaître sa parole et de se soumettre à son autorité ! mais la liberté humaine égarée, soit par l'orgueil de l'esprit, soit par les séductions des sens, soit par les témérités indiscrètes de la raison, peut refuser son adhésion, et rendre ainsi évidente sa puissance, mais sa révolte n'ébranle pas la réalité du fait que l'on prétend nier. Toutes les
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grandes vérités fondamentales spéculatives et pratiques ont été contestées, et aujourd'hui même, les bases du spiritualisme philosophique sont menacées par les matérialistes, les positivistes, les athées; serait-il logique d'inférer de ces attaques et de ces négations, que ni la conscience ni la raison n'enseignent à l'homme, avec certitude, l'existence de Dieu, la spiritualité de l'àme et notre immortalité? Evidemment, non.
Tant que l'homme est sur la terre, il conserve la faculté de se tenir en opposition avec sa conscience et de contester, de nier même les faits et les vérités devant lesquels il devrait s'incliner. L'histoire philosophique du scepticisme, sous ses formes diverses, à toutes les époques, est une démonstration éclatante de notre affirmation.
Dieu lui-même respecte et tolère, jusqu'à la fin de la vie, la liberté de l'homme. S'il est venu sur la terre; s'il a révélé le secret du lendemain de la mort, s'il a laissé voir clairement la vérité de sa parole et la divinité de sa personne, il n'a pas, néanmoins, lié la volonté humaine, il a voulu laisser à notre croyance le mérited'unactelibre, et jusqu'à la fin des temps, la vérité religieuse, aussi bien que la vérité philosophique, aura ses croyants et ses incrédules, ses amis et ses ennemis. 11 est contraire aux règles essentielles de la logique de conclure de
la division des esprits à la nég-ation de la vérité.
La théologie, qui est l'expression scientifique de la religion chrétienne, a donc une autorité incontestable; elle est supérieure à la philosophie, car elle est la dépositaire de la pensée divine; elle peut, seule, nous faire connaître les conditions particulières de notre immortalité. En niant sa compétence, JoufTroy condamne la raison impuissante aux tristesses et à La stérilité du scepticisme. En effet, le problème de la destinée humaine est vaste, complexe, difficile, et exige même, au témoignage des rationalistes, une aptitude philosophique particulière de ceux qui prétendent le dénouer.
Or, l'immense majorité des hommes manque absolument des loisirs et des qualités d'esprit que nous venons d'indiquer ; et cette grande partie de rhumanité a besoin, néanmoins, pour la direction de sa vie et l'apaisement des inquiétudes de sa conscience, de connaître le lendemain de la mort. Qui répondra à cette inquiétude morale? Les philosophes? Mais ils manquent d'autorité, et je vois d'ailleurs, dans leurs rangs, des matérialistes, des panthéistes, des athées, des positivistes, des sceptiques qui prétendent tous parler au nom de la raison, instruire la foule, exprimer la vérité. Privée de tout moyen théologique et philosophique de connaître la question que vous déclarez vous-
môme essentielle, indispensable à la paix des intelligences, l'humanité serait donc condamnée à douter et à souffrir.
Vous prétendez que l'homme doit se résigner à son ignorance comme il se résigne aux tempêtes de l'Océan, aux intempéries des saisons, aux maladies, à la mort. Mais vous oubliez que nous contestons cette impuissance que vous attribuez à l'homme devenu chrétien, et qu'en nous appuyant sur la nature de notre àme et sur la nature de Dieu, nous déclarons que Dieu se doit à lui-même, à sa bonté, à sa sagesse d'instruire Thumanité, de lui donner la solution du problème qui la tourmente ; et que, après avoir créé l'àme humaine avec ce tourment, il a daigné l'éclairer, lui faire connaître les vérités qui apaisent cette inquiétude et qui donnent une explication à nos souffrances et une direction à notre vie.
Vous nous conseillez un scepticisme résigné ; vous accusez ainsi d'imprévoyance la sagesse de Dieu, qui aurait créé notre âme avec l'invincible désir de connaître la vérité, et avec l'invincible impuissance de la connaître.
Et quelle ressemblance peut-on voir entre les intempéries des saisons auxquelles nous pou-
VOUS nous soumettre sans peine, et l'ignorance absolue de la vie future à laquelle il est impossible de se résigner ?
Les tempêtes, les intempéries des saisons, les maladies sont des épreuves physiques; elles font souffrir mon corps, et je les supporte avec résignation, d'abord, parce qu'elles sont des épreuves commandées par la Providence, puis, parce qu'il m'est impossible de les faire disparaître de ce monde et d'en triompher.
Mais il n'en est pas de même du problème de mon origine et de ma destinée.
En face des maladies et des tempêtes, je me soumets, et je sens qu'il n'est pas en mon pouvoir de changer les lois de la nature, l'ordre de l'univers; en face du problème de la destinée, je sens que je ne peux pas, parles seules forces de ma raison, en découvrir la solution, mais je sens aussi, et je sais d'une manière certaine^ que Dieu peut et veut me donner cette solution, me la faire connaître, et que je dois l'écouter.
Vous n'avez donc pas le droit de nier sans discussion, la possibilité de connaître ma destinée ; et la logique vous défend de me dire avec un accent de mélancolie désespérée, que je dois me résigner avec une égale indifférence à ne jamais savoir où je vais et à ne jamais voir établir l'uniformité des saisons, le calme sur la mer, l'équilibre dans la santé.
Je ne veux pas ignorer si mon âme a déjà vécu
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dans un autre monde, ou si elle a été tirée par Dieu du néant, au moment de ma naissance; si je dois recommencer la vie sur cette terre, ou si l'épreuve actuelle est définitive; si je suis menacé d'une peine éternelle après ma vie coupable, ou si toute expiation est nécessairement temporaire et méritoire; si les purifications et les expiations se succéderont sans fin, jusqu'au jour où la justice, vaincue par la clémence, permettra à Dieu d'accorder un pardon universel, dans une cité où l'amour régnera sans fin; ou si la justice ne sera jamais ni apaisée ni vaincue. Toutes ces questions, et tant d'autres qui ont avec elles une connexion étroite, nécessaire, ne peuvent pas me laisser indifférent, ni moi, ni aucun homme, et la philosophie en se déclarant incompétente pour les trancher, ravive mes inquiétudes, en me laissant la conviction que la solution doit exister, que je peux, que je dois la connaître, et que la résignation stoïque commandée par les philosophes, indique clairement leur insuffisance et Terreur absolue de leurs théories et de leurs conclusions.
Vous reconnaissez dans vos écrits que la préoccupation du lendemain de la mort est un tourment pour nous; que nous avons un invincible besoin de connaître la solution du problème de notre destinée: que ce besoin étant universel dans le temps et l'espace, est un fait qui se confond avec la nature humaine, et qui a pour
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principe ou pour cause, l'auteur môme de notre nature, et non le désir déréglé cle l'imagination.
La conclusion rigoureuse, iacontestable de CCS faits, c'est qu'en créant l'àme iiumaine avec ce tourment, Dieu a dii lui donner le moyen de l'apaiser, de le faire cesser par la connaissance delà solution cherchée.
L'homme doit donc nécessairement connaître sa destinée après la mort. Il ne peut acquérir cette connaissance que par l'une de ces deux sciences : ou la philosophie ou la théologie. Or, les rationahstes déclarent eux-mêmes que la philosophie ne connaît pas la vie future, et que, d'ailleurs, elle est par sa méthode au-dessus de l'intelligence de la partie la plus considérable de l'humanité. Une seule voie nous reste donc ouverte, et c'est dans cette voie que nous allons marcher, à la suite des maîtres les plus célèbres de la science sacrée.
II y a longtemps que l'esprit humain, dégagé des préventions injustes de l'orgueil, a reconnu la nécessité d'une intervention divine et d'une parole de Dieu pour répondre à ses noblovS inquiétudes sur la vie future. Aristote et Platon ont exprimé ce sentiment, au sein du paganisme, et leurs arguments trop sincères pour être con-
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testés, n'ont pas perdu leur valeur contre les ennemis delà révélation.
Platon, écrit M. Martin, dans son savant ouvrage (l), sentait le besoin d'une manifestation surnaturelle de Dieu ; car d'une part,, il comprenait la nécessité d'un culte, et il déclarait que la Divinité seule peut révéler aux hommes le culte qui lui convient; d'autre part, il disait qu'il est bien difficile, sinon impossible, pendant la vie présente, de savoir quelque chose de clair sur la vie future, et que pourtant ce serait être bien indolent que de ne pas scruter ce problème, sur lequel il faut à tout prix se faire une opinion arrêtée; «ou du moins, dit-il, si c'est impossible, il faut prendre l'enseignement humain le meilleur et le plus difficile à réfuter, y monter comme sur un esquif et traverser ainsi, non sans dangers, le fleuve de la vie, à moins qu'on ne puisse exécuter la même traversée plus sûrement et avec moins de périls sur un navire plus solide, c'est-à-dire sur quelque enseignement divin (2). » Ainsi s'exprime Platon. C'est pourquoi, à l'exemple de Socrate, il conseille de recourir aux oracles, et luimême cherche sans cesse à appuyer sa philosophie sur les traditions religieuses et sur les paroles qu'il considère comme inspirées (3).
(1) H. Martin, la Vie future, v- ^^7,
(2) Platon, Lois, ■vu. Phédoii. ApoU de Socr. Lois, m. (3). Le discours de Dotime dans le Banquet.
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