CHAPITRE H
l'aME APllÈS LA MORT
La mort est la séparation de Fàme et du corps. Les deux substances se séparent, elles ne sont pas anéanties. La chaleur abandonne insensiblement le corps livré à lui-même, la végétation continue quelques instants encore dans cette masse que la vie intellectuelle et la vie animale ont déjà abandonnée. La barbe, les cheveux, les ongles poussent et attestent Teffort suprême d'une force qui s'éteint ; la contractilité musculaire s'épuise, et, sous Taction dissolvante de l'air et des germes vivants dont l'espace est rempli, la dissolution, la désagrégation des parties commence.
Mais pas un atome de cette masse informe ne disparait dans le néant. La balance de préci*
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sioii justifie raftinnation du génie de Lavoisier : Rien ne se crée, rien ne se perd dans la nature matérielle. Une partie de ces atomes ou de ces molécules se répand dans l'atmosphère, une autre partie se mêle à la terre humide et pénètre, par les radicelles, dans les fleurs et le gazon qui deviennent ainsi la parure de la tombe et la poésie de la mort. Les gaz se dégagent, l'eau s'évapore, les sels se décomposent et se volatilisent, il reste une poignée de terre de ce qui fut le corps humain.
L'àme séparée du corps avec lequel elle est appelée à s'unir de nouveau, au jour de la résurrection générale, l'àme ue meurt pas, et, sans nous occuper encore des conditions définitives de sa vie nouvelle, selon l'enseignement catholique, essayons de comprendre la nature et les facultés des âmes séparées. Jean Reynaud a élevé des objections vaincs contre la possibilité d'existence de ces substances dégagées de toute enveloppe humaine et matérielle, et il préfère à la thèse théologique, l'hypotlièse des adeptes du spiritisme qui attribuent à l'âme, à tous les moments de ses existences successives, un périsprit, une enveloppe qui, sans cesser d'être matérielle, se rapproche beaucoup des esprits par ses propriétés.
Ce qui est vrai, c'est que l'union du corps et de l'àme est conforme à la nature, et que ces deux substances ont été faites pour rester unies.
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Leur séparation doiirôureuse n'est pas naturelle, et, pendant cette période, dont la durée nous est inconnue, qui sépare la mort individuelle de la résurrection générale des corps, la personne humaine ne sera pas complète, l'àme n'aura pas toute sa perfection.
S'il est contraire à la nature qu'un homme soit mutilé, qu'il reste privé ou de ses mains, ou de ses pieds, et si nous souffrons à la vue de cette imperfection profonde, il est évident qu'il est plus contraire à la nature humaine que le corps tout entier se sépare de l'àme ; et ce spectacle nous cause un sentiment plus pénible d'étonnement et de douleur.
Puisque Tunion de l'àme et du corps est conforme à notre nature, il est également certain que leur séparation anormale et douloureuse est l'effet d'une cause particulière, inconnue aux philosophes qui restent étrangers aux enseignements de la foi.
Nous lisons dans le premier livre de la Sagesse, que Dieu n'a pas fait la mort, et qu'elle a été appelée sur la terre par les mains et par les paroles des impies. Saint Thomas d'Aquin nous apprend que cette séparation, qui constitue le caractère essentiel de la mort, est une conséquence de la corruption et de la décomposition de la matière dont notre corps est formé, et que cette décomposition elle-même est un effet de la justice de Dieu qui punit le péché
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de la chair par la corruption de la. chair (1).
L'a me, relevée de la chute originelle par le baptême et rendue à l'amitié divine, reste soumise à Fignorance, à la concupiscence, aux maladies, à la mort. Elle est condamnée à lutter, pendant la durée de la vie, contre l'erreur qui attaque sa raison faite pour posséder la vérité, contre les passions des sens et les suggestions de la concupiscence qui contrarient le mouvement de sa volonté vers le bien, contre les difficultés matérielles que la nature et la maladie opposent à sa vie. Mais dans ce dernier combat, l'homme est vaincu, et la mort, suite du péché, conséquence des conditions particulières de la matière dont notre corps est fait, est assurée d'une victoire partielle, jusqu'à l'heure de notre résurrection.
Des trois vies que nous désignons sous les noms de vie intellectuelle, végétative et animale, une seule se continue après la mort, c'est la vie haute de l'esprit.
Les rapports mutuels des bienheureux commencent aussitôt après la mort, avant la résur-
(i) a Hoc quod anima remanet sine corpore, contingit, per corporis corruptiouem, qu?e consecuta est ex peccato. » Pars 1°, q. cxviii, art. m, ad 3™.
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rection générale des corps. L'esprit, troublé par l'imagination, ne comprend pas facilement la possibilité de ces relations entre des âmes séparées de leur corps.
Comprenez-vous clairement, ici-bas, les rapports de votre âme et de votre corps ? Non. — Gomment votre âme, qui est une substance immatérielle, peut-elle mettre son corps en mouvement? Gomment peut-elle éprouver une sensation agréable ou désagréable, comme si elle était directement frappée, quand un nerf du corps ou un centre nerveux est ébranlé? Gomment peut-elle, par l'imagination et la mémoire, à l'occasion d'une impression cérébrale, penser, se souvenir, se rendre présents des objets, des lieux, des tableaux depuis longtemps disparus de ses yeux? Vous constatez le fait, vous cherchez vainement à expliquer par des hypothèses les lois mystérieuses de la communication de l'âme et du corps.
Mais continuez vos observations. Les lois de communication entre les créatures raisonnables ne sont-elles pas encore pleines de mystères? Vous parlez, l'air vibre, l'onde sonore frappe le tympan de celui qui vous écoute, et aussitôt vos deux âmes entrent en communication. Il connaît votre pensée, votre sentiment, votre volonté, et il voit avec vous, comme vous, l'objet ou le tableau dont vous faites la description. Avez-vous jamais compris ce mystère perpétuel
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de la communication des âmes à travers les corps? Non; vous constatez le fait, vous ne l'expliquez pas.
Je ne parlerai pas des communications directes qui s'établissent, quelquefois, accidentellement, entre les âmes, comme on le voit dans les prévisions, les pressentiments, les troubles et les avertissements intérieurs que nous sentons en nous, il y a là, néanmoins, tout un ordre de faits qu'il n'est pas permis au savant de négliger, et qui préparent à croire à la possibilité des relations entre les âmes dépouillées de leur corps.
A considérer le problème par son côté abstrait, métaphysique, ne semble-t-il pas que les âmes, douées de sensibilité, d'intelligence, de volonté, communiquent directement entre elles, sans le secours des corps, puisque ces âmes ont la même nature et les mêmes facultés?
Mais je laisse la parole à un philosophe chrétien :
« L'hypothèse des relations directes d'âme à âme semble bien plus naturelle. Si pourtant on ne voulait pas l'accepter, on pourrait y échapper sans recourir ni à la vision en Dieu restreinte à la vie future, ni à l'hypothèse de saint Augustin, d'après laquelle la vie des âmes séparées des corps serait une sorte de rêve providentiel constituant ces âmes en une société idéale, ni à l'hypothèse matérialiste de quelques
Pères pour qui rame était uu corps plus subtil que le corps mortel, ni à l'hypotiièse non moins vaine de fantômes perpétuellement associés aux âmes, tandis que, pour les apparitions des âmes et pour celles des anges (1), les fantômes ne peuvent être que des apparences de corps produites en vertu d'une volonté spéciale de Dieu. En effet, sans sortir de l'orthodoxie catholique, on est libre de supposer qu'au lieu de n'être liées, comme les anges, à aucun organisme, les âmes humaines, incorporelles aussi, une fois dégagées des liens de leurs corps visibles et tangibles, que la mort dissout, restent pourtant unies à un organisme subtil, auquel est attaché le principe vital du corps et qui sera ainsi l'instrument de sa résurrection. Cet organisme, s'il existe, est imperceptible pour les vivants ; mais rien ne prouve qu'il ne soit pas perceptible pour les organismes semblables à lui, et que ces organismes subtils ne puissent pas être des instruments de relations mutuelles, des organes de sentiment, de pensée et d'expression pour les âmes auxquelles ils restent unis, et qui, séparées de leurs corps mortels, ne sont pas encore réunies aux corps transformés et glorieux que la résurrection leur donnera. Ces suppositions de véhicules (8/;i^aaTa) conservés par les âmes des défunts remontent,
(1) V. surtout saint Luc, Ev., xxiy, 23 et 37.
sinon à Platon (1), du moins aux pliilosopiies néoplatoniciens de l'antiquité païenne; dans l'Eglise grecque, elle a été adoptée par saint Grégoire de Nysse, et dans les temps modernes elle l'a été par Leibniz. Elle s'accorde avec les croyances antiques de la Grèce et de Rome sur les apparitions des morts. Sans être formulée expressément, elle semble impliquée dans beaucoup de textes que nous avons cités, soit de l'Ecriture sainte, soit des Pères de l'Eglise par exemple, sur le bonheur que dès maintenant les bienheureux éprouvent à se voir et à s'entendre mutuellement dans le ciel. Il est vrai que les expressions qui paraissent impliquer cette supposition, peuvent être prises comme des formes de langage destinées à remplacer d'autres expressions plus difficiles à comprendre. Mais les premières expressions peuvent aussi être prises dans le sens littéral, et c'est en ce sens qu'elles paraissent avoir été employées, au moins par certains Pères, dans des passages dont nous avons donné ici la traduction fidèle.
« Quoi qull en soit, puisque la foi catholique n'interdit pas de croire que les âmes des morts restent unies à des corps subtils par lesquels elles peuvent communiquer entre elles, cette
(1) Les néoplatoniciens ont cru trouver cette supposition dans le Phèdre de Platon (p. 246 e-148 b), dans son Phëdoii (p. 113 d) et dans son Tiniée (p. 41 e).
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supposition permise montre encore mieux Tinutilité de l'hypothèse des résurrections particulières et successives, qu'on imagine malgré l'autorité des textes sacrés, des Pères et de l'Eglise. Mais cette supposition elle-même n'est nullement nécessaire, puisque, outre l'hypothèse qui prend Dieu pour intermédiaire entre les âmes, l'hypothèse des relations directes entre ces âmes incorporelles reste acceptable tant au point de vue de la philosophie qu'au point de vue de la religion. » (H. Ma.rtin, la Société des Saints.) (1).
Une hypothèse plus étrange encore est celle que nous trouvons dans une Remontrance solennelle, faite au roi Henri IV, en 1608, par Mgr Frémiot, archevêque de Bourges. Le docte prélat s'exprima ainsi :
« Les secrets^ théologiens des Hébreux ont inventé que l'âme est attachée à son corps par un esprit qu'ils appellent en la langue sainte Nephes : et ce mot, par une transposition de lettres, en fait un autre qui signifie douteuse lumière. Ils ajoutent que quand l'âme doit dire le dernier adieu à son corps, cet esprit se répand au dehors, et que c'est Fombre de l'idole qui, ne pouvant oublier son ancienne demeure, se
(I) Nous exposons ropinion de M. Martin sans la d('fendro, et nous entendons rester dans le grand courant de la tradition, en affirmant que les âmes séparées ne sont unies à aucune espèce de corps. E. Méric.
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moiïtrc souvent auprès du sépulcre, où ses reliques et ses cendres reposent. »
Dans cette séance mémorable, Mgr Frémiot parlait au nom et en présence de l'assemblée du Clergé de France^
Pendant son existence ici-bas, Fàme est tantôt active et tantôt passive : elle souffre et elle agit. Passive, elle éprouve des sensations qui l'informent des qualités physiques des corps environnants. Elle apprend par les sens à distinguer la couleur, le goût, la figure et la température inégale de la matière. Par la sensation encore, elle est avertie de la maladie, de la santé et des états si divers de son corps, et, sous le stimulant de la souffrance et des besoins, elle veille avec un soin intelligent à la conservation de sa vie. Or, cette vie de sensation appartient, selon la très sage observation des philosophes de Goïmbre, dont nous reproduisons renseignement, à la personne humaine, c'est-à-dire à l'a me unie au corps, et elle cesse avec leur séparation.
Entretenir la vie et la santé dans le corps, aux clartés de l'instinct et sous le coup de la nécessité, chercher ce qui flatte les sens et fuir ce qui les heurte; éviter le mal physique, la
douleur, les sensations désagréables et chercher, au contraire, les plaisirs^ physiques, les sensations agréables, c'est une partie de la vie de rhomme et c'est aussi la vie des animaux. Sentir, respirer, nous mouvoir, tous ces actes nous sont communs avec les animaux. L'assimilation et la désassimilation sont aussi des phénomènes que l'on retrouve et dans l'homme et dans les végétaux. Or, si nous disions avec certains esprits, séduits et aveuglés parles préjugés de système, que ces phénomènes, et les opérations que nous venons d'énumérer, sont essentiels à l'âme, qu'elle doit agir toujours de la même manière en ccmonde et ailleurs, et quelle continuera, après la mort, de produire des actes végétatifs et des actes animaux, parce que c'était déjà sa loi de les produire ici-bas, pendant la vie, il faudrait croire à l'immortalité du principe qui anime les animaux et les végétaux.
On ne s'arrête pas à cette erreur. L'âme peut vivre, et cesser toute opération végétative et animale. Il en est ainsi, par le fait de la séparation de l'âme et du corps.
Toute sensation douloureuse qui serait l'elFet d'un déchirement matériel, d'une séparation violente, aiguë entre les parties du corps, ne peut pas agir naturellement sur l'âme des damnés, avant le moment de la résurrection générale, et quand les Saints Livres nous parlent de
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larmes, de grincement des dents, ils expriment par une métaphore énergique l'étendue et l'intensité horrible de la douleur morale des damnés (1).
Mais l'àme n'est pas seulement passive, elle est active, et pendant la vie, elle exerce une action continue sur le corps, elle le soulève et le déplace selon des lois mystérieuses, par des ressorts cachés, dont la physiologie et la philosophie ont vainement essayé de comprendre l'économie. L'àme communique à son corps la vie et le mouvement. En cessant de communiquer la vie, elle cesse de donner le mouvement. Qu'un membre soit paralysé, qu'il cesse de vivre, il n'est plus soumis à l'action de l'àme. Que le corps entier ne soit plus soumis à l'action vitale de l'àme, le corps n'est plus qu'un cada-
(1) « Ad septimiim. dici in primis posset generatim, dolo" rem, torsionemve quamlibet ex se corruptricem subjecti, animam separatam naturaliter non afflcere, ut perspiciium est, affecturam vero si eidem inessent sensus, atque appetitiis... Deinde respondemus sigilKatim, fletum, stridoremqiie dentiiim metaphorice accipienda esse ad captiim rudiorum, si de animie separatre supplicio, Christi bomini sententia procédât, ut fletus nomine, mœroris vehementiasiguiflcetiir; stridoris autem dentium, intestinum odiuni, quod in anime, cum ardet, dentibus etiam stridorem ciet. » {Colleg. Conimbricensis Comment. Tract, de anim. séparai., \)\%^.\\\, art. III.)
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vre, et l'àmc perd la puissance ordinaire de le soutenir et de le mouvoir (1).
Le théâtre et le mode d'action de l'activité de l'àme, après la mort, ne sont plus les mômes, sans doute, mais la puissance active ne disparait pas. Les savants philosophes du collège de Coïmbre ont étudié cette question de l'activitéde l'àme séparée,, avec une attention délicate et un esprit profond. Nous aimons à reproduire leur enseignement suret savant.
L'âme séparée peut-elle se mouvoir, peut-elle imprimer encore un mouvement à son corps, peut-elle même communiquer le mouvement à d'autres corps? Son activité fondamentale peut-elle se manifester sous ces trois degrés? Encore que les avis et les opinions des théologiens et des philosophes soient partagés sur ces questions, il y a une réponse qui présente un caractère plus sérieux de probabilité, c'est celle que nous voulons exposer.
L'àme séparée conserve encore dans son état nouveau les facultés et les puissances qu'elle possédait pendant la vie. Que toutes ces facultés ne s'exercent pas, ou qu'elles s'exercent d'une manière difï'érente, il reste certain, néanmoins, que l'àme conserve dans leur source ou dans leur racine, en puissance ou en acte, les mêmes facultés.
{\) Sammi tlieol. Pars I, q. CXVII, art. IV.
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Or, Tactivitéest une puissance de l'àmc pendant la vie, et elle lui reste donc après la mort.
L'immobilité absolue de l'àme dans cette société nouvelle et immatérielle des esprits où elle vient d'entrer, par sa séparation d'avec le corps, est inadmissible, etsupposerait une altération profonde de sa nature. Il est évident que l'être, la vie et le mouvement expriment sous des termes diil'érents, une idée commune, et nous trouvons, d'ailleurs, une confirmation de cette vérité de Factivité de l'âme, dans ce fait, que, quelquefois, ces âmes qui ne sont pas encore réunies à leur corps, c'est-à-dire avant la résurrection générale, se manifestent aux vivants, leur parlent et leur font connaître certaines pensées, certains sentiments. L'immobilité ne convient donc pas à ces âmes, délivrées de la prison du corps (1).
Les Saints Livres nous apprennent, il est vrai.
1^1) « Aiiimœ e receptaculis, qnibiis ad iteratam iisquc iinioncm coiponim commemorantiir, nonniimquam ogrediuntur ad Afivos, ciim cisqiie iii efflctis corpoiibus colloqmintur, ut inferius ostendemus; liœc autem omnia, nec sine potentia motrice prœstari possiint, nec tantam habent eminenfîam, ut extraordinario Dei conciirsu egeant; Inest igitiir ea vis animis natuialiter. Ob bas, sano, ac similes rationes probatum nunc est ejusmodi sententia, qiiam non ignobiics etiam Theologi superiori setate docuenint... Kt Alexandrinus Clemens, 6, Slrom., naturam aninuT esse scripsit, a se ipsa impelli et excitari : nec desunt, qui arbitrentur humanam animam interduni in bac vita suœ peculiaris potentiée uiotricis, quam nitimur astruere, signa exhibere, cum fer\entiantiquia rerumsublimiuni contempkitione corpus in sublime tollit. » [Comment. coUeg. Conimbi\ De anima sep. Disp. VI, art. 2.) j
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que les âmes des mourants et des défunts ont été transportées quelquefois et ont apparu d'une manière sensible aux vivants, mais on n'a pas le droit d'en inférer que l'àme n'a pas la puissance de se porter elle-même, par son énergie naturelle, avec la permission de Dieu, en certains lieux, en présence de certaines personnes ou de certains objets. Ces faits extraordinaires d'apparition sont racontés pour nous révéler ou la miséricorde de Dieu si les âmes des défunts sont sauvées, ou sa justice redoutable si elles sont perdues.
Ainsi, lorsque de saints Docteurs écrivent que Notre-Seignenr, au jour de l'Ascension, fut transporté aux cieux, ils n'ont pas l'intention de contester au Christ la puissance de s'élever lui-même, par sa propre puissance, au séjour des bienheureux, mais, voulant exprimer la haute dignité de la personne sacrée du Christ, ils ont représenté les anges qui lui font cortège et rélèvent au-dessus de la terre.
Cette dernière affirmation soulève une difficulté. Que l'àme cesse d'animer le corps descendu dans la tombe, que les actes animaux et végétatifs qui s'accomplissaient pendant la vie avec suite, harmonie, énergie, cessent à la mort, c'est un fait matériel, trop facile à constater, en présence d'un cadavre, pour en discuter la négation.
Mais, si la séparation des deux substances,
de l'àme et du corps, est aussi absolue que nous l'affirmons; si l'àme reste entièrement étrangère à ce corps qui tombe en poussière, quelle explication peut-on donner des apparitions des morts, ou pendant la veille ou pendant le sommeil? Que penser de l'autorité des saints livres, quand ils nous apprennent que Samuel apparut à Saiil?
Oula séparation est définitive, absolue et la véracité des Saints Livres est en défaut, ou ces apparitions sont vraies et les âmes conservejit des relations cachées et ignorées avec leurs corps.
Il est évident que tant que nous sommes sur la terre, nous voyons, nous sentons, nous touchons les corps avec nos sens, par l'intermédiaire des nerfs, et nous ne pouvons voir les défunts dans une vision réelle, autrement que sous une forme sensible, à travers une enveloppe matérielle, et par une impression organique produite sur nos sens. Mais la difficulté reste debout.
Je ne dirai pas que les âmes des défunts, tout en restant dépouillées d'un organisme matériel, produisent sur nos sens, par une vertu secrète, une impression analogue à celles qu'elles produiraient, si elles avaient réellement un corps, et je donnerai la réponse de saint Thomas d'Aquin : si les morts apparaissent quelquefois aux vivants, écrit ce grand Docteur, c'est en
vertu d'une permission spéciale de Dieu : c'est un miracle divin. Mais quelquefois aussi, ces apparitions sont l'œuvre des anges, ou bons ou mauvais, qui, à l'insu même des défunts, prennent la forme humaine de ces défunts. Ainsi, selon saint Augustin, l'on voit môme des vivants apparaître à d'autres vivants^ pendant leur sommeil. C'est donc en vertu d'une révélation divine que Samuel apparut à Saiil (1).
Cette réponse de saint Thomas d'Aquin est en harmonie avec l'enseignement commun des théologiens, qui ne contestent pas le fait extraordinaire et rare de l'apparition des morts aux vivants, et qui reconnaissent dans ce fait, qui ne relève pas d'ailleurs, des lois ordinaires et générales de la nature, une intervention de la puissance de Dieu. Il reste encore, néanmoins, des obscurités qui nous inquiètent dans l'étude de cette question, car il n'est pas facile de distinguer si cette apparition qui étonne et
(1) Summ. Iheol. Parsl, q. LXXXIX, art. VIII. Les savants philosophes du collège de Coïnibre examinent le fait de l'apparition de Samuel à Saiil, et ils expriment, à cette occasion, une pensée hardie et profonde, qui nous fait connaître la puissance accordée à l'àme de s'emparer, par une force naturelle, de la matière, d'en faire un corps et d'apparaître aux vivants sous cette forme sensible : ". Porro autem si non quid gestum sit, sed quid fieri potuerit inquiratur, certum est spectata naturali conditione animarum coi pore vaeantium, nullo miraculo, earum quamlibet hinc inde posse commigrare, esseque solertem, ex aère, aliave tractabili materia, corpora effingere et in eis nunc hominem ponere nunc helluam, si libeat alque eo modo, sui adventus signa nobis exhibera. » [Comment. coUeg. Conimb. De anima separala. Disp. V, art. IH.)
souvent épouvante, par son caractère insolite, est l'œuvre du défunt lui-même ou du démon, ou d'un ange de Dieu. Cette forme matérielle sous laquelle apparaît le défunt, quelle est sa nature et quels sont ses caractères? Quels sont les éléments qui composent ce corps, ce fantôme, dont la vue soudaine réveille le souvenir saisissant d'un autre monde et d'un être disparu ?
Les atomes décomposés du corps dont cette àme était la lumière et qu'elle animait pendant la vie, se groupent-ils de nouveau sous le coup d'une volonté puissante, et reprennent-ils accidentellement, avec la permission de Dieu, la forme humaine que nous avons connue?
Nous n'essayerons pas de répondre à ces questions délicates dont nous aurons encore à parler, en étudiant l'état des âmes dans le purgatoire; les éléments de solution nous font défaut. La vérité qui se dégage de l'enseignement théologique et que nous tenions à mettre en lumière, c'est que l'àme séparée cesse de recevoir les impressions du corps et de lui communiquer le mouvement, et que cette loi n'est suspendue que par un acte particulier et miraculeux.
Si nous passons de l'étude de la sensibilité à l'étude de l'intelligence des âmes séparées, nous reconnaîtrons que l'àme conserve ses facultés intellectuelles, plus étendues que pendantla vie, et sous un mode d'existence entièrement nouveau. L'àme se détourne du monde inférieur et se tourne vers le monde supérieur. Saint Tliomas d'Aquin essaye de nous faire connaître l'objet de la connaissance des âmes séparées, en s'éclairant de l'enseignement des Saints Livres et de la tradition.
« Elles connaissent, écrit saint Thomas d'Aquin, les autres substances spirituelles, telles que les âmes des autres morts, les démons et les anges, mais les anges plus imparfaitement que les démons.
(( Leur connaissance des choses naturelles est réelle, mais générale, confuse, et elle est loin d'égaler en précision, en étendue, en profondeur la connaissance des anges. Une manifestation divine peut seule lui donner une telle étendue. Mais ces âmes peuvent connaître certains faits particuliers qui s'accomplissent sur la terre, et elles conservent le souvenir des vivants qu'elles ont connus, aimés, fréquentés, des parents, des amis, avec lesquels une volonté spé-
cialc de Dieu peut les mettre encore en rapport.
« Elles conservent aussi, dans l'autre monde, les connaissances naturelles et la science acquise pendant la vie ; et encore que leur état soit profondément changé, que le milieu de leur vie nouvelle soit entièrement différent du milieu où s'écoule notre existence terrestre, elles conservent cependant la mémoire intellective, dont l'intelligence est le siège, la mémoire qui ne s'exerce pas par le moyen des images sensibles, et elles se servent de leurs facultés intellectuelles, d'une manière conforme à leur nouvelle vie.
« L'àme séparée ne connaît donc plus les objets d'une manière sensible et par les impressions que nous en recevons, elle connaît, désormais, les créatures et les êtres en particulier, par les idées que la lumière divine communique à son entendement. La distance, l'éloignement cessent alors d'être un obstacle à ses connaissances, la lumière divine ne connaît pas de distances, et toute réalité, toute créature peut se communiquer par cette lumière à l'esprit dégagé du corps (1). »
« L'àme séparée du corps, écrit saint Thomas d'Aquin, ne connaît pas les créatures par des idées innées, abstraites, conservées; elle les
(1) Siimm. theoL, p. I, q. 89.
connaît comme font les autres substances séparées, mais à un degré inférieur, par les idées éveillées en nous sous l'influence de la lumière de Dieu (1). »
Ainsi, nous serons séparés, par la mort, du monde sensible, des réalités humaines, mais la lumière divine, éclairant nos esprits préparés à cette vie nouvelle, deviendra pour nous, le principe fécond de nos pensées.
Un lien logique rattache les unes aux autres les affirmations successives que vous venez d'entendre, et l'observation philosophique contu*me leur vérité. L'àme, après la mort, continue de penser parce qu'elle continue de vivre, et que la pensée est l'essence de sa vie. L'inactivité, c'est-à-dire l'inertie absolue de l'âme, l'absence de vie intellectuelle et de pensée, c'est l'anéantissement, c'est la mort; et l'àme ne meurt pas. La conscience persiste après la mort, parce que la conscience est la base de la personnalité, parce que l'àme continue à se reconnaître, à se sentir cause de ses sentiments et de ses pensées. La connaissance des objets sensibles persiste et devient même plus distincte, parce que l'àme, esprit pur, est supérieure par nature, aux objets sensibles (2). La
(1) Per species ex influenlia divini luminis participatas. Ihid., Pars I, q. LXXXIX, art. I.
(2) « Dicito animam separatam distinctius quanti conjunctam iiitelligere sensibilia... Anima separata inferiores saltem
connaissance des événements qui s'accomplissent sur la terre n'est pas contraire à leur nature; loin de là, et si cette connaissance leur fait défaut, ou si elle n'est que très imparfaite, ce n'est pas un effet de leur séparation des réalités sensibles; il en est ainsi par la volonté de Dieu. Peut-être que ces âmes séparées n'ont qu'une connaissance vague des événements de notre monde, une connaissance analogue à celle que nous avons de la vie future et de Tétat des défunts, parce que cette connaissance n'est pas indispensable à la vie nouvelle de l'àme; et leur intercession pour nous, à travers les ténèbres et les mvstères dont nous restons enveloppés pour elles, rappelle les suffrages et les prières que nous essayons de leur appliquer, à travers les mystères dont elles restent enveloppées pour nous. J'incline même à croire avec les théologiens autorisés que cette connaissance des affaires de ce monde ne leur manque pas, et que la Providence, dont la sagesse pleine de miséricorde s'étend à toute créature, leur permet de nous voir et de s'intéresser à nous (1).
angelos distincte valet percipere, qiios tamensatis liquet cunctis sensibiis anteire; multo ergo facilius hîBc ipsa poterit distincte intelligere. » [Comment, colleg. Conimbricensis. De anima separala. Disp. V, art. 1.)
(1) «< Alii peculiari Dei providentia fleri putant, ut animae non omnia (siciiti possent) sed certa qiuedani apud nos gesta cognoscant, prîBsertim si in statu pœnai detineantur. » [Ibidem.)
L'àme séparée connaît aussi, selon toutes les probabilités, les anges, leurs propriétés naturelles, leurs opérations, sans pénétrer, néanmoins, jusqu'aux pensées secrètes de leur cœur. Dans les conditions nouvelles de sa vie après la mort, l'àme séparée du corps ressemble en quelque manière à la nature angélique, et des théologiens célèbres n'ont pas hésité à établir un rapprochement d'analogie, entre la création des anges et l'acte qui sépare l'àme du corps.
Dans ces deux moments, la pensée voit apparaître des substances immatérielles, avec des facultés, un objet et une vie déterminés. L'àme séparée reste, sans doute, inférieure en degré h la nature angélique, mais le mode d'existence et d'action des anges n'est pas intiniment supérieur à la manière d'être et d'agir des âmes séparées. Elles forment avec les anges une société nouvelle (1), et de même que les anges
(1) « Ratio ob quam anima separata species angeloriim repraesentatrices accipit a Deo, est ut ciim eisdem angelis in commiini societale vivat, teste D. ïhoma, ad liane auteni societatem (si qualem decet statuamus), requiritur cognitio distinctiva singularnm personarum, nisi velimiis animam instar caeci hominis in eo nobilissimo cœtu fingere, » [Loc. cil. De anima separ. Disp. V, art. 1.)
Après avoir dit que l'àme séparée du corps conservera, dans des conditions nouvelles, sa faculté de connaître, saint Thomas expose ainsi son sentiment: « Anima post mortem tribus modis intelligit: uno modo per species quas recepit a rCijUS, dum erat in corpore; alio modo per specic • in ipsa sua separatione a corpore divinitus sibi infusas; tertio modo videndo species separatas et in eis species rerum intuendo. Sed hoc ultimum non subjecit ejus arbitrio, sed magis arbitrio substantite separatce, qu.e suam intelligentiam aperit loquendo, quce qiiidem looutio, qualis sit alibi dictum est. »
inférieurs connaissent les anges supérieurs, malgré la distance qui les sépare les uns des autres, les ànies connaissent également les anges dont elles ne sont séparées que par des degrés qui laissent intacts la ressemblance de leurs natures et leur caractère essentiellement immatériel.
Deux principes dominent et éclairent, dans les limites où elle peut l'être, la question de l'état des âmes séparées.
Le premier, c'est que l'âme n'est ni altérée ni bouleversée dans son essence, quand elle se sépare du corps ; et l'étude de l'âme sur cette terre, l'étude de sa nature, de ses facultés, de ses opérations, de sa vie en elle-même et de sa
(Qii. XIX, iiiter qu. quod lib. De cognil. anima post mort., art. 1.) « Siciit angeli singularia cognosciitit per species concreatas, ita et anima per species ipsas sibi in ipso separatione inditas. Ciim enim ideae in mente existentes sint factrices rerum quantum ad formam et materiam, oportet quod sint eorum exemplaria qnoad utramque. Unde per eas cognoscuntur res non solum secundum naturam generis et speciei, sed etiam secundum suam singularitatem cujus principium est materia. Formœ autem angelicis mentibus concreatse et quas animse in sua separatione adipiscuntur, sunt qusedam similitiidines idealium rationum, qucB sunt in mente divina, ita quod sicut ab illis ideis eftluunt res, ut subsistant in forma et materia, ita effluunt species in mentibus creatis quœ sunt cognoscitivœ rerum et quantum ad formam et quantum ad materiam, et quantum ad naturam universalem et quantum ad singularia. [Ibid., art. 2.) (Et Summ. IheoL, p. I, q. LXXXIX, art. 1.)
oo l'autre vie
vie au dehors, par l'intermédiaire des sens, nous permet d'entrevoir ce qu'elle' continue d'être dans sa nouvelle existence, quand elle cesse de communiquer soit avec son corps, soit avec le monde extérieur.
Le second principe, c'est que la ressemblance qui existe entre la nature des anges et la nature des âmes séparées, nous permet d'attribuer aux âmes ce que nous avons coutume d'attribuer aux anges, quand nous les considérons, au point de vue de la raison, en dehors de toute révélation de la foi. Il n'appartient, ensuite, qu'aux théologiens de nous faire connaître l'économie de la vie des anges dans l'ordre surnaturel de la grâce, leur histoire, leur combat, leur victoire; la hiérarchie, les missions, le rôle protecteur des bons anges, la défaite des démons, leur obstination dans le mal, leur châtiment, leur action néfaste sur la terre.
11 est vrai que ces principes laissent encore dans l'obscurité des détails considérables, dont l'esprit humain, curieux et noblement inquiet, voudrait surprendre les secrets; mais Thomme est dans l'attente d'une grande lumière, et son devoir ici-bas est de mériter d'en contempler, ailleurs, et plus haut, les divines clartés.
D'ailleurs, le théologien chrétien n'est pas condamné à considérer d'une manière abstraite, en elle-même, et dans un isolement absolu, l'âme séparée du corps. Si son esprit
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s'arrête un instant à ces considérations métaphysiques, c'est pour répondre à l'incrédulité rationaliste de certains philosophes qui prétendent que ridée d'une âme vivante, sans corps, sans organes, est une idée chimérique. Comme si Dieu lui-même n'était pas l'Etre essentiellement vivant et essentiellement immatériel !
Le théologien démontre, au contraire, en s'inspirant des principes d'une philosophie saine et élevée, par l'analyse de la nature et des facultés de 1 ame, pendant la vie présente, que cette vie nouvelle est possible, et il essaye d'en expliquer l'économie, pour venger l'enseignement de la loi. Mais le théologien ne s'arrête pas longtemps à cette démonstration; il reprend sa marche, et il se souvient qu'immédiatement après la mort, l'àme séparée du corps est jugée par Dieu, qu'elle n'est pas errante et libre à travers l'espace imaginaire et inconnu; mais qu'elle entre, à la suite d'un jugement sévère, ou dans le ciel, ou dans le purgatoire, ou dans l'enfer, et il demande à la science sacrée de lui faire connaître avec l'autorité de la parole relevée, les espérances, les douleurs et les joies de ceux qui viennent de mourir.