T. II. II
i82 l'autre vie
pour les justes, plein de terreur pour les niccliants, n'a plus pour eux d'oljscurité.
Mais cette attention n'est pas l'observation indifïerente et égoïste d'un témoin qui cherche une émotion dans les incidents douloureux d'un long combat, c'est l'attention vigilante et tutélaire d'un ami, qui implore pour nous la miséricorde qui pardonne et la grâce qui fortifie, en assurant la victoire.
L'intimité profonde établie entre nous et les Bienheureux, ou par les liens du sang, ou par les liens d'une amitié surnaturelle, pendant que nous étionsensemble, sur le théâtre de l'épreuve, se continue à travers les ténèbres et les mystères de l'étroit défilé de la mort, dans la région bienheureuse du ciel, et elle appelle sur nous une protection plus spéciale, un secours plus attentif et plus dévoué de la part de ceux que nous avons chéris et que nous pleurons.
Le vrai chrétien, qui est aussi le vrai sage, aime ici-bas ces nobles et fortes amitiés dont Dieu est, à la fois, le principe, l'honneur et la fin. Il sait que ces amitiés échappent à la mort, qui brise tant d'unions éphémères que le caprice a fait naître et que la passion assouvie a tuées. Il accompagne d'un regard tranquille, serein, au delà des frontières de ce monde et dans les pures régions de la gloire éternelle, les amis, les parents qui le précèdent et qui vont l'attendre dans cette grandje assemblée des justes
l'autre yie i83
que le pliiiosophc païen appelait des sages, et que la religion chrétienne appelle des Saints.
Pourquoi donc craignons-nous de mourir? Pourquoi cette tristesse et cette épouvante? « Vous qui avez beaucoup vécu, » écrit un grand philosophe chrétien dans un opuscule inédit, « n'y a-t-il pas trop longtemps que vous n'avez aimé comme vous aimiez dans votre enfance? N'est-il pas fatigant d'être homme, de n'être plus enfant? N'est-ce pas fatigant pour le cœur? Toujours craindre, toujours réfléchir, toujours lutter, toujours combattre, et sentir son àme haletante comme la poitrine desséchée d'un homme qui s'épuise en parlant; sentir toujours en soi l'aride chaleur de la fatigue, que jamais la rosée des larmes ne vient calmer et rafraîchir. Qu'il en est peu parmi les hommes, qui gardent un cœur d'enfant, plein de sève et d'amour, sous une tête qui blanchit, et des yeux capables de pleurer sous un front qui se ride.
(( Si nous pouvions par la mort, redevenir enfants! enfants sans les germes des vices qui nous entravèrent ici-bas; revenir aux plus doux sentiments de l'enfance, fécondés et bénis dans la lumière d'en haut, et trouver dans le ciel un Père, une Mère pour l'éternité, nous jeter dans les bras de ce Père, y répandre nos dernières larmes dans ce premier transport de joie divine succédant aux douleurs terrestres, et commencer, sous les ailes de l'Etre intîni
i84 l'autre vie
qui nous a faits et qui nous aime, d'éternelles et mystérieuses destinées. Est-ce trop d'accepter la mort pour devenir de tels enfants? »
Dédaigneux des réalités éphémères dont ce monde est rempli, le regard attaché aux choses qui ne passent pas, le chrétien sait que sa couche funèbre est un berceau, que les clartés du ciel vont l'environner, et qu'il ne sera ni un inconnu ni un étranger dans cette demeure nouvelle où tant d'amis l'appellent, pour lui faire partager avec eux les joies inaltérables du repos de la patrie.
Quelle sera la durée de ce repos des Bienheureux? La foi répond, mais la raison seule ne répond pas.
La raison ne peut pas nous faire connaître ce qui dépend de la volonté libre de Dieu.
Au ciel, notre volonté sera dans une conformité parfaite avec la volonté de Dieu, et, si Dieu décrète , après quelques années ou quelques siècles de récompense et de bonheur, de nous soumettre à de nouvelles épreuves, et de nous inviter à de nouveaux combats, en nous laissant la faculté redoutable de la liberté, qu'auronsnous à répondre et pourquoi murmurer?
l'autre vie i85
S'il plait à Dieu de n'appeler l'homme au repos suprême, éternel dans les joies de la vision béatifîque qu'après plusieurs vies sanctifiées par la pénitence et par l'éclat de grandes vertus, c'est son droit et la raison livrée à ellemême ne peut élever aucune objection sérieuse contre la sévérité d'un tel décret.
Platon, frappé de cette impuissance de l'esprit humain, appelait au secours de sa faiblesse les lumières d'une révélation divine. 11 avait compris, avec son génie qui avait approfondi les problèmes les plus élevés de l'àme, que, pour connaître Dieu, il faut entendre Dieu.
Cette parole a retenti, et nous savons par les saints Livres, par la tradition chrétienne et par l'infaillible enseignement de l'Eglise, que le bonheur des élus ne finira jamais (1).
Leur félicité ne serait pas entière s'ils pouvaient redouter encore les périls de nouvelles épreuveset de nouveaux combats. Leur soumission à Dieu est complète ; ils ne peuvent pas commettre au ciel une faute nouvelle, punie par la perte de la béatitude, et Dieu est trop bon pour leur imposer encore la douleur d'une seconde épreuve sur la terre qu'ils ont quittée.
La liturgie chrétienne a chanté l'éternité de la félicité promise aux élus dans cette strophe qui
(1) S. Mtitth., XXV, 46-1; Petr., 1. 4, v, 4
i86 l'autre vie
est un écho de la parole de Dieu et des inébranlables espérances de notre cœur,
Videre te, laiidare te, Amare te non desinet.
Quand l'âge et la maladie affaiblissent nos forces et introduisent dans notre corps branlant le désordre qui précède la destruction suprême, nous aimons à considérer cette félicité, ce corps nouveau, cette éternelle jeunesse dont la parole de Dieu nous fait connaître déjà les conditions miséricordieuses.
Avec l'Apôtre, nous appelons de nos vœux l'heure de la dissolution, et de la transformation qui nous donnera la ressemblance de Dieu dans l'éternité de la joie et de l'amour. Que le temps et la souffrance ferment nos yeux au spectacle des beautés de la terre et notre oreille à ses bruits; que l'âge étouffe nos élans, ralentisse la circulation de la vie dans nos artères déjà raidies; que la terre devienne pour nous ce pays douloureux où l'on ne rencontre plus que des inconnus, parce que tous ceux que nous aimions sont partis; dans les tristesses de sa vie désenchantée, notre âme se tourne vers Dieu, vers l'éternité, vers la paix définitive du royaume du
ciel; chaque coup qui frappe son corps brise un. anneau de sa chaîne et lui rappelle l'heure de l'allranchissement qui approche.
Avec l'Apôtre, elle répète ces belles paroles que nous devons méditer :
1 . Nous savons que si cette maison de terre où nous habitons vient à se dissoudre, Dieu nous donnera dans le ciel une autre maison, une maison qui ne sera point faite de main d'homme, et qui durera éternellement.
2. C'est ce qui nous fait soupirer dans le désir que nous avons d'être revêtus de la gloire qui est cette maison céleste.