T. II. II
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niour; l'amour appelle l'union, et l'âme se précipite vers Dieu, emportée par toutes les énergies surnaturelles et secrètes des vertus infuses ; par les impulsions puissantes, mais liées autrefois, qu'elle sentait en elle, pendant la vie, comme les appels souverains d'un monde invisible ; par le charme invincible de la Beauté qui lui apparaît enfin, dans une éclatante vision, dont le ravissement ne finira jamais. La mort a brisé les digues, et l'àme est à Dieu...
Rien ici-bas ne peut nous donner l'idée de ce mouvement subit, grandiose, irrésistible. Ni les grands corps célestes qui brisent de puissants obstacles en obéissant à une force énorme d'impulsion; ni les masses terrestres déplacées et entraînées par une force physique, n'égaleront jamais l'élan de l'àme qui, après avoir lutté pendant toute la vie, dans l'ordre moral, pour abattre les obstacles, voit enfin tomber ces obstacles et apparaître son Dieu.
Dans le monde moral, tout est incomparablement plus grand que dans le monde matériel : le sujet qui agit, la force qui l'anime, la loi qui le gouverne , le but qui l'attend. Quand on creuse cette idée de la liberté humaine, aidée de la grâce, travaillant pendant toute une vie de labeurs dans la souffrance, dans les ténèbres, dans l'angoisse, à faire tomber une barrière; quand l'esprit voit soudain, sous le coup de la mort, avec la dernière prière et la souffrance
suprême du mourant, tomber cette barrière ; quand il voit cet éJan ordonné et impétueux de l'àme se précipitant à travers la lumière, et dans un tressaillement éternel, vers l'infini qui veut la rassasier, j'avoue humblement que la question que je veux traiter perd beaucoup de son importance, et je ne vois plus ce qui peut manquer à la félicité, même accidentelle, des Bienheureux.
Cependant cette question préoccupe encore aujourd'hui un grand nombre de cœurs chrétiens. Nous voulons savoir si nous reconnaîtrons au ciel ceux que nous avons aimés sur la terre, et si l'intimité spirituelle des âmes, l'union surnaturelle des cœurs commencées ici-bas, se continuent, se perfectionnent, s'achèvent au ciel.
Tant que nous sommes sur la terre, entourés du monde sensible et mêlés à la vie de nos parents, de nos amis, de nos frères, nous sentons mieux la force des liens qui nous unissent à eux : nous sentons moins la grandeur de la félicité idéale promise aux élus. Notre esprit s'arrête avec plus de facilité et de complaisance aux sentiments que nous fait éprouver l'amour de la famille, du foyer, des amis; il s'arrête avec plus de lenteur et de peine à considérer les joies qui nous viendront du côté de Dieu. De là cette préoccupation de savoir si les Bienheureux se reconnaîtront au ciel, si les sentiments que nouséprouvonsici-basse renouvelleront au ciel,
dans des conditions qu'il est difficile de définir.
Il ne faut pas condamner comme le font les Jansénistes étroits, les nobles sentiments du cœur humain, et je reconnais volontiers que, sans oublier les joies plus hautes qui nous viendront de la contemplation de Dieu, nous pouvons aussi consoler notre faiblesse et fortifier nos espérances par la considération du bonheur secondaire que nous éprouverons, en reconnaissant un jour, pour ne les perdre jamais, ceux que nous n'avons pas cessé d'aimer.
Je ne crains pas d'affirmer que la thèse que je veux démontrer, etquinous permet de croire que les Bienheureux se reconnaissent au ciel, présente un caractère particulier de solidité, et qu'elle est justifiée par une tradition constante et par de puissantes raisons.
Les élus se reconnaîtront au ciel. Les cœurs qui se sont aimés sur la terre, s'aimeront encore ; ils vivront ensemble dans la paix, dans la gloire et dans la joie. La famille éprouvée ici-bas. brisée dans son faisceau, dispersée par la mort, se refait là-haut, dans la lumière ; elle se rassemble, et ses membres réunis ne se séparent plus.
Tout noble sentiment d'amour chrétien, toute
parole de tendresse dévouée, tout serment d'amitié prononcé sur la terre, à la face de Dieu, par une épouse, par une mère, par un enfant, retentissent au ciel, se prolongent à Fintini, et durent là-haut dans les siècles des siècles, avec Fàme glorifiée où ce sentiment est né, avec les lèvres d'où cette parole bénie est tombée, avec la joie sereine inséparable de ce sentiment, de cette parole et de ce serment.
Le feu sacré dévorait, autrefois, les victimes sur l'autel du sacrifice antique ; ainsi, la mort dévore dans le mystère du tombeau ce qui reste de l'homme déchu, grossier, et ses désirs trop humains, et ses pensées terrestres, et ses sentiments charnels, sans communication avec Dieu, et partant, sans lumière, sans grandeur. Tout cela, selon l'énergique parole de l'Apôtre, est dévoré, anéanti par la mort (1). Mais l'àme, et avec elle aussi, les sentiments d'affection, les dévouements courageux, les tendresses tutélaires, voulus par Dieu, bénis par Dieu, pendant la vie, échappent à la mort et se revêtent d'immortalité.
Gomme la flamme ardente du sacrifice, ces sentiments s'élèvent vers Dieu et se perpétuent au ciel.
En efi'et, quand le juste vient de mourir, quand il fait son entrée au ciel, il ne cesse pas
(1) / Cor., XV, o4. — // Cor., v, 4.
d'être cet homme que nous avons rencontré, qui a aimé, souffert, pleuré sur la terre ; il ne prend pas un autre corps, une autre âme, ni de telles pensées qui feraient de lui une personne entièrement nouvelle et sans rapport avec celle que nous avons connue. 11 est toujours le même homme sous son vêtement de gloire ; il peut montrer à Dieu son cœur, qui a aimé ceux qu'il devait aimer à son foyer, dans ses berceaux, dans sa patrie ; il sait que Dieu lui permet de les aimer encore, pour les protéger, s'ils sont sur la terre ; pour les réjouir, s'ils sont au ciel.
Je sais bien que les élus ont un corps glorieux, mais ce corps est celui qu'ils avaient sur la terre, et qui attendait dans les douleurs du sacrifice et dans l'épreuve de la vie le jour et les fêtes de sa glorification.
Je sais bien que les élus ont une âme béatifiée ; mais cette àme est encore celle qu'ils avaient sur la terre, l'âme qui a été purifiée par la pénitence, sanctifiée par la grâce, préparée par les soumissions volontaires de la foi et par les ardeurs généreuses de la charité à la contemplation de l'éternelle Beauté.
Je sais, enfin, que les élus ont des sentiments nouveaux en rapport avec les conditions nouvelles de leur existence bienheureuse ; mais ces sentiments n'étouffent pas ceux qui étaient déjà dans leur âme ici-bas, ceux qui rattachent leur
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existence céleste à leur existence terrestre par un lien que Dieu ne veut pas briser.
Et puisque riiomniedu ciel est bien l'homme de la terre, élevé, sanctifié, glorifié; puisque la nature persévère au ciel, perfectionnée et transfigurée, comme saint Thomas nous l'apprend si souvent dans ses savants écrits (1), manifestement l'homme du ciel doit connaître les siens dans sa demeure nouvelle, comme il les connaissait sur la terre, et les aimer d'un amour tranquille, parce qu'il est plus pur ; d'un amour plus fort parce qu'il défie, et le temps qui n'est plus, et la mort qui est vaincue.
G'est dans ce cadre et à ce point de vue qu'il faut considérer et que je veux étudier cette intéressante question : Les élus se reconnaitrontils au ciel? Il faut écrire aujourd'hui le commentaire de cette parole de saint Thomas : « La grâce perfectionne la nature et ne la détruit pas ; » et l'on voit alors clairement cette vérité qui est pour nous d'une certitude absolue : Oui, les élus se reconnaîtront au ciel.
Ainsi l'enseignent les Pères de l'Eglise, les grands Docteurs, les savants théologiens. Nous sommes ici en présence d'une tradition constante, universelle et fortement autorisée.
(1) s. Thomas. Cum gratia non toiat naturam, sed perficiat (i, q. I. a, 8, ad 2). — Ordo natune humanee inditus est prior et stabilior quam quilibet ordo superadditus ^2-2, q. 154, a, 12. ad 2). Fides prœsupponit cognitionem naturalem sicut gratia naturam, et ut pertectio perfectible (i, q. 2 a '^^i
Malgré les sévérités hautaines des critiques étrangers à la foi chrétienne, malgré les rigueurs injusteset sombres des Jansénistes, nous conservons avec les Pères, avec les Docteurs, avec les Saints les plus vénérés, avec la tradition constante de l'Eglise, la ferme espérance de reconnaître et d'aimer après la mort ceux que nous avons connus et aimés pendant la vie.
C'est une grande joie de s'isoler de la foule dans la foule ; de rester étranger et indifférent à ses pensées mesquines, à ses préoccupations égoïstes, à ses calculs étroits; de converser, selon le conseil de l'Apôtre, avec ceux d'en haut, et détenir son âme dans la sérénité de ces hauteurs où la fortune changeante des événements humains ne peut plus ni la troubler ni l'atteindre.
Gomme le grand poète toscan qui a parlé des mystères de l'autre monde, j'ai passé déjà le milieu du chemin de la vie ; j'ai vu mourir ceux que j'aimais ; j'ai compté et pleuré les amis disparus ;je ne regarde plus en arrière, au loin, les chemins parcourus que je ne ferai plus. Je regarde à l'horizon, devant moi, sans regretter la terre qu'il me faudra bientôt quitter ; je cherche la demeure nouvelle éclairée parla foi, où m'attendent ceux que j'ai aimés ; demeure bénie, où Dieu récompense, par un bonheur éternel, la souiïrance chrétienne endurée avec courage et avec foi, pendant cet instant d'épreuve qu'on appelle la vie.
Je recueille d'abord les dépositions des témoins de la tradition. Vous serez étonnés et émus quand vous entendrez les Pères de l'Eglise, les Docteurs, les Saints exprimer avec un accent profond de conviction, leur espérance d'aimer au ciel ceux qu'ils ont aimés sur la terre, et consoler, au nom de ces espérances, les mères, les veuves, les enfants que la mort a séparés de ceux qu'ils ne savent plus oublier. Les dépositions et les témoignages s'enchainent, sans interruption. Vous entendrez d'abord les Pères de l'Eglise des premiers siècles ; après eux les théologiens, qui donnent une forme plus sévère et précise aux enseignements oratoires des Pères ; et enfin la raison chrétienne qui considère ces divers témoignages, les rapproche des indications du cœur, des prières de nos liturgies, des données mêmes de la philosophie spirituelle, et qui affirme, enfin comme une conclusion certaine, la continuation au ciel des grands sentiments qui ont fait battre notre cœur pendant que nous étions sur la terre, la conservation des nobles et saintes affections qui ont été la joie et l'honneur de notre vie.
L'Evangile ouvre la série des affirmations
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chrétiennes en faveur de l'union intelligente des élus. Il nous fait voir Lazare porté par les Anges dans le sein d'Abraham, récompensé des souffrances, de la misère et des dures épreuves qu'il a courageusement supportées pendant la vie , reconnaissant et écoutant le mauvais riche dont il a essuyé les refus sur la terre (1). Or, cette histoire eM encore une image, et Lazare, dans la joie de la béatitude, est le type du pauvre, de tout pauvre chrétien résigné, qui passe sur la terre dans l'épreuve de la misère, et qui plus tard, dans la gloire devenue sa récompense, reconnaît sans pouvoir le secourir, le riche malheureux qui refusa de l'assister. D'après ce texte, les Bienheureux ne reconnaîtraient pas seulement les élus qui partagent leur béatitude ; ils connaîtraient même ceux dont ils sont séparés par l'intini qui sépare l'amour et la haine.
C'est bien encore dans l'Evangile que nous lisons cette révélation du Sauveur: « Il y a une plus grande joie au ciel pour le pécheur qui se convertit que pour le juste qui persévère (2). » Les élus qui sont dans le ciel ne sont donc pas des étrangers aux grands événements religieux de la terre. Ils voient et ils connaissent le juste
(1) S. Luc, XV, 7.
(2) Id., XVI, n. « Je vous dis de même qu'il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui fait pénitence que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de pénitence. » Dico vobis qiioà ilà gaiidiKin eril in cœlo super uno peccalore pœnilenliam agentœ, quaui super nonaginta novem juslis qui non indigent pœnitentiâ.
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qui persévère et le pécheur qui se repent. Par un mystère que la raison ne comprend pas, leur joie ne cesse jamais d'être inaccessiJ3le à la tristesse, au chagrin, à la douleur, et néanmoins ils éprouvent un sentiment pénible quand un homme succombe, s'obstine au mal, perd son àme, et ils éprouvent unsentiment de joie quand le pécheur se relève, et que son àme se rapproche de Dieu. Le poète l'a dit : Leurs amours deviennent plus grands.
Or, puisque les élus ont de tels rapports avec l'Eglise militante; puisqu'ils connaissent ainsi les âmes ; puisqu'ils peuvent distinguer les âmes justes des âmes pécheresses, c'est qu'ils savent aussi, ou que ces âmes leur furent étrangères pendant la vie, ou qu'elles furent unies à leur propre vie par le sang et par l'amitié. Et puisqu'ils reconnaissent les vivants, les créatures qui sont encore sur la terre, puisqu'ils peuvent les suivre, les défendre, les exciter, les envelopper d'une protection particulière, à plus forte raison doivent-ils connaître au ciel, les âmes qui sont auprès d'eux et qui partagent avec eux le souci des amis laissés sur la terre, dans l'incertitude et l'épreuve de la vie.
Marthe et Marie pleurent leur frère Lazare que l'on vient d'ensevehr; Jésus vient les visiter; et, en voyant couler les larmes de Marie et des Juifs qui étaient avec elle, il frémit en son esprit, il se trouble lui-même el leur dit : Où
l'avez-vous mis? Jls lui répondirent : Seigneur, venez et voyez.
Alors Jésus pleura, sur quoi les Juifs dirent : Voyez combien il l'aimait (1) !
Méditez longtemps ce récit émouvant.
Marie qui pleure son frère, c'est vous, c'est moi, c'est tout homme qui pleure une vie qui s'éteint, un parent, un ami, saisi par la mort, jeté dans la tombe, tandis que son âme entre dans l'effravant mvstère de l'éternité.
Le Christ qui approche et qui va parler, c'est Dieu qui compatit aux misères de Thumanité souffrante, qui souffre avec elle et qui veut soulager celle que sa justice lui défend encore encore de guérir.
Or, quelle est donc la parole de Dieu? Le Sauveur, entouré des Juifs et des amis accourus pour assister aux funérailles de Lazare et consoler ses sœurs, le Sauveur fait à Marthe cette promesse, pleine d'espérance : « Votre frère ressuscitera, » c'est-à-dire vous le reverrez un jour, vous le retrouverez.
Marthe a bien compris la pensée du Maître, et elle répond : « Oui, je sais que Lazare ressuscitera en la résurrection du dernier jour. »
(1) « Jésus ergo, ut \idit eam plornntem et JucU-eos qtii vénérant cum eà plorantes, infremuit «piritu, et turbavit seipsum.
<« Et lacrymatus est Jésus.
« Dixerunt ergo Judœi : Ecce quomodo amabat eum, » (S. Joan., cap. xi.)
Elle voulait dire, sans doute : Je sais qu'au jour de la résurrection générale, je re verrai, je retrouverai le frère que j'ai aimé, que j'aime encore et qui vient de mourir. Mais l'attente est trop longue^ ma souffrance est trop vive, et c'est aujourd'hui, c'est en ce moment que je voudrais avoir mon frère auprès de moi, le voir, l'entendre et l'aimer.
Tu le verras, a dit le Sauveur. C'est maintenant que je veux le voir, répond la sœur inconsolée; et le Sauveur, après lui avoir demandé un acte de foi à la puissance et à la divinité du Christ, s'avance vers le tombeau d'où Lazare doit sortir.
Si vous avez lu ce texte avec attention, il a dii vous frapper par sa clarté. Selon moi, il a une très haute portée dans la question que j'étudie.
Marthe sait bien que l'àme est immortelle; elle sait que, tandis que le corps tombe en poussière, l'àme continue de vivre ailleurs; elle sait encore que tous les corps ressusciteront au dernier jour, et elle affirme ouvertement sa foi. L'immortalité de l'àme ne fait pas doute, en cette circonstance, et il n'est pas question ici de l'établir.
Nous sommes en présence d'une femme désolée à qui le Sauveur fait entendre cette parole de consolation : La séparation ne sera pas éternelle. Tu sais bien que tu retrouveras
ton frère; qu'un jour Lazare te sera rendu. Et la sœur a répondu : Je le sais bien. Nous nous retrouverons au dernier jour.
Ne voyez-vous pas dans ce dialogue et dans cette parole du Sauveur une preuve certaine, évidente de ce que j'avance, savoir : que les liens de la famille ne sont pas irrévocablement brisés par la mort, et que les élus se reconnaîtront au ciel? Le Sauveur ne dit-jl pas : Tu re verras et tu reconnaîtras ton frère Lazare? Et cette femme n'a-t-elle pas répondu : Je le sais bien, mais je ne peux pas attendre, et dans ma douleur, je l'appelle, je veux le voir encore auprès de moi, aujourd'hui, à mon foyer.
Et le Sauveur qui interroge, et la femme qui répond, ne considèrent-ils pas le revoir du ciel, la reconstitution de la famille, au ciel, comme une vérité incontestable?
Qu'importe, en effet, qu'au dernier jour Lazare ressuscite, si Marthe ne doit plus le revoir jamais? ce serait bien pour elle une séparation éternelle et une mort sans espérance. Il est donc évident qu'il n'est pas seulement question dans cet Evangile, de la résurrection des corps; le Sauveur entend parler de la consolation que notre cœur, souvent brisé, doit éprouver à la pensée de retrouver et d'aimer nos parents, nos amis qui nous précèdent avec le signe de la foi, et qui dorment, avant nous, le sommeil de la paix.
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Comme tout est beau et émouvant dans ce simple et large récit! Comme tout est humain et divin dans cette scène pleine de tendresse ! Ces Juifs muets et consternés, ce cadavre enseveli, cette sœnr inconsolée, cet Homme-Dieu qui frémit de pitié, ce dialogue entre le consolateur et la pauvre femme, cette promesse du Clirist : Nous nous reverrons là-haut! Cette impatience affectueuse de la sœur désolée cjui s'exprime par ce cri : C est bien tard, laisseznous nous revoir encore ici-bas î Comme tout cela émeut jusqu'au fond de l'àme. Nous voilà bien nous-mêmes dans ce récit; nous avec nos tristesses, nos douleurs, nos espérances trop souvent inefficaces, stériles pour l'apaisement. Mais que j'aime ce Christ qui pleure, parce qu'il voit soufirir et pleurer! Là, je sens tout son cœur, j'approche de lui avec confiance, et je ne suis plus effrayé par l'éclat divin de sa majesté.
Les premiers chrétiens qui avaient entendu la divine parole et qui conservaient le souvenir des enseignements du Sauveur et de ses disciples immédiats, vivaient de la môme espérance, et ils ne croyaient pas que la mort qui sépare
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les corps pût séparer les âmes. Tous les textes, tous les documents que nous avons recueillis pour démontrer la foi des premiers chrétiens et des premiers martyrs, à la communion des Saints, à l'union du ciel et de la terre dans la prière et dans l'amour, confirment avec éclat la thèse que je veux démontrer. Tous ces textes établissent clairement que les martyrs, unis aux x^pôtres et au Sauveur dans une foi commune, attendaient un secours puissant de leurs frères entrés déjà dans la gloire ; ils démontrent que ces premiers chrétiens espéraient revoir, reconnaître et aimer sans fin ceux qu'ils avaient aimés sur la terre; ils témoignent enfin que, si ces protecteurs du ciel s'intéressaient, dans la pensée des premiers chrétiens, à la fortune de la primitive Eglise, à la vie de chaque chrétien, à plus forte raison devaient-ils se connaître entre eux et s'aimer.
Mais voici le moment où les chrétiens, qui n'ont plus à combattre et à mourir pour affirmer leur foi, se recueillent, écrivent et expriment, en termes saisissants, la pensée chrétienne. Ici les textes abondent. Il faut glaner pour ne pas fatiguer l'attention du lecteur.
Entre tous ces témoins que vous allez entendre, les uns parlent au nom du sentiment et du cœur, les autres au nom de l'idée philosophique de l'àme et de ses facultés; d'autres, enfin, au nom des Saints Livres dont ils veulent expliquer
et développer la pensée. De là trois classes de témoignages que j'entends recueillir.
Au troisième siècle, le grand évêque de Cartilage, saintCyprien, fatigué etdécouragé, arrête son esprit à la contemplation de la cité céleste, de cette cité universelb des saints, refuge delà pensée aux heures d'invincible ennui : « Notre patrie, c'est le paradis, écrit le saint évêque, et nos ancêtres les patriarches nous y ont devancés. Hàtons-nous donc et courons pour voir notre Patrie et saluer nos ancêtres! Nous sommes attendus par un grand nombre de personnes qui nous sont chères ; nous sommes désirés par une foule considérable de parents, de frères et d'enfants qui, désormais assurés de leur immortalité, conservent encore de Tinquiétude pour notre salut (1). »
Séparé, par la mort, de son saint ami Basile le Grand, saint Grégoire de Nazianze ne peut retenir ses larmes; il appelle le jour encore trop éloigné où la mort brisant les liens de son corps terrestre et périssable, rendra la liberté à son àme. Il voit déjà et il salue, dans un magnifique langage, son saint ami qui l'attend au ciel, qui va le recevoir et l'introduire dans les tabernacles éternels, dans ces tabernacles où ils contempleront ensemble, dans une vision qui sera la récompense glorieuse de leurs combats
(1) S. Cyprien, De morlalUale.
2o6 l'autre vie
pendant la vie, l'adorable et bienheureuse Trinité (1).
Au nord de l'Italie, saint Ambroise pleure son frère Satyrus : « Ne fais pas attendre plus longtemps, je t'en conjure, celui qui éprouve un si pressant besoin de te rejoindre.. . Je me console en espérant que la séparation mise entre nous par la mort ne sera pas de longue durée, et que, par tes prières, tu obtiendras la grâce d'attirer plus promptement vers toi celui qui te regrette avec tant de douleur (2). »
Dans sonmagnifîque Traité des secondesnoces, saint Jean Ghrysostome aborde et résout avec une grande netteté d'affirmation le problème dont nous cherchons la solution. Une jeune veuve pleure son mari, Thérasius, qui lui a été ravi après un bonheur éphémère de cinq années. Brillant capitaine, appelé aux plus hautes destinées de l'Empire, orné des plus riches dons de la nature, il a laissé dans le cœur désenchanté de sa jeune femme un vide que rien ne peut remplir. C'est à elle que s'adresse le grand Evoque ; il lui parle avec son cœur, sa raison et sa foi. Sa parole ardente, forte, caressante et d'une incomparable élévation, pénètre l'àme qui la recueille. Elle vous fait voir l'au-delà de la vie avec une saisissante clarté.
(1) S. Grég, de Naz., Eloge funèbre de S. Basile le Grand. — Discours XLIII, ch. lxxxii.
(2) De excessu fratris Saiyri. — De (ide resurreclionis.
11 entre, d'abord, dans les vues de l'àme aflligée qu'il veut consoler :
« Je l'avoue avec vous, » dit saint Jean Ghrysostome, « on trouverait difficilement un second ïliérasius : les hommes bons, probes, modestes, sincères, prudents et pieux comme lui, sont rares sur la terre, et sans doute votre douleur devrait être inconsolable, s'il était mort tout entier, et s'il était devenu la proie dn néant ; mais puisqu'il a abordé au port tranquille delà bienheureuse éternité, et qu'il a pris place près du trône du Roi par excellence, pourquoi pleurer son départ et regretter son bonheur? Il faudrait plutôt s'en réjouir : une telle mort est bien moins une mort qu'un changement de domicile, et un passage de la vallée des larmes au séjour des félicités, et de la terre au ciel. Oui, il n'a quitté les hommes que pour se réunir aux anges, et adorer le Dieu que les anges adorent. »
Après avoir ainsi affirmé la survivance et l'immortalité du défunt, le grand orateur évoque le souvenir des dangers de toute sorte qui menaçaient à la fois son àme et sa vie même quand il combattait pour son prince, sur la terre bravant les périls de la guerre, les traits de l'envie, les perfides embûches des méchants; il oppose au tableau de ces épreuves de tous les jours, la description éloquente de la sérénité, de la joie, de la gloire devenues son partage inaltérable au ciel.
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Mais ces consolations ne suffisent pas à l'immense douleur de la jeune veuve :
« Je le sais, » écrit saint Jean Chrysostome, (( c'est sa présence surtout que vous redemandez... Je vous l'assure, vous le retrouverez parmi les chœurs des élus, et vous habiterez avec lui, non cinq années, comme dans votre première union, ni vingt, ni cent, ni mille, ni dix mille, mais pendant l'éternité tout entière ; ces régions heureuses ne connaissent point les liens de la chair et du sang, elles n'admettent que ceux de la vertu : c'est ainsi que Lazare repose dans le sein d'Abraham avec tous les justes de l'Orient et de l'Occident, quoiqu'ils soient étrangers à la famille de ce patriarche.
(( Ce même lieu de paix et de bonheur vous recevra comme il a reçu le noble Thérasius, si vous marchez sur ses traces ; et vous le re verrez non plus revêtu d'une beauté périssable, mais tout rayonnant d'une splendeur immortelle et d'un éclat qui surpasse les clartés du soleil ; car sur la terre, toute beauté, quelque parfaite qu'on la suppose, est faible et caduque, tandis que le corps des élus brille d^une gloire si éblouissante, que nos yeux mortels ne sauraient la soutenir. »
Une séparation de quelques jours pourraitelle justifier les larmes et les plaintes de la jeune veuve? Non! séparation éphémère, dont les tristesses doivent s'évanouir en présence des
plus nobles pensées et des plus belles espérances de la foi.
« Supposons, » ajoute le grand Evéque, « que Ton eût promis à votre époux l'empire du monde, à la condition de vivre loin de vous, pendant quelques années, et que vous dussiez ensuite le retrouver, paré de la pourpre et orné du diadème, pour partager vous-même son trône et sa gloire, je vous le demande, votre fermeté et votre constance eussent-elles reculé devant ce sacrifice? N'eussiez-vous pas regardé cette séparation comme un avantage inappréciable et digne de tous vos vœux? Montrez donc le même courage quand il s'agit de ce royaume des cieux, où vous reverrez Thérasius, revêtu non d'un manteau d'or et de pourpre, mais de la glorieuse immortalité des élus. »
L'orateur, le théologien, l'évêque conclut, et séparant avec soin et les pensées charnelles qu'il réprouve et les nobles sentiments qu'il encourage, il renouvelle encore avec autorité l'affirmation de la vérité fondamentale dont nous cherchons la démonstration :
« Soyons assurés, » écrit saint Chrysostome, « qu'au grand jour du jugement, nous le verrons plein de joie et brillant de clarté précéder, avec les anges, le sauveur Jésus. Revêtu de gloire et d'immortalité, il se tiendra près du trône du souverain juge, et occupera un rang distingué parmi les élus. C'est pourquoi essuyez
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vos larmes, mettoz fin à vos soupirs, et ne songez plus qu'à imiter, et môme à surpasser les vertus de votre époux, afin de le retrouver dans les tabernacles célestes, et de lui être éternellement unie. Or, ce ne sera point par le lien terrestre du mariage qui unit seulement la chair à la chair, mais parle lieu plus noble et plus doux de cette ineffable intimité qui rend deux âmes l'une à l'autre (1). »
Quelle élévation et quel charme dans cet enseignerhent de saint Jean Chrysostome. Avec quelle conviction il exprime sa croyance et relève l'àme désolée de la jeune veuve I Quel courage l'àme chrétienne, uninstanttroublée par la mort, ne trouve-t-elle pas dans la méditation de ces belles paroles et dans cette espérance d'une réunion prochaine et immatérielle desâmesauprès de Dieu ! comme l'épreuve de la vie et la durée delà séparation paraissent peu de chose, quand l'esprit, éclairé par la foi, considère les joies éternelles de la réunion réservée aux élus !
(( Quelle joie! » s'écrie saint Gyprien, « quelle fête pour nous et pour ceux que nous avons chéris, pour nos frères, nos enfants, de nous Retrouver dans notre patrie, de nous aimer, de nous embrasser, de retrouver cette foule d'amis
(1) S. Jean Chrysostome, Traité contre If s secondes noces. A UNE JEUNE VEUVE. Livre le'. 2tç v£(OT£pav XTipsutaTav.
qui, rassurés sur leur immortalité, sont encore inquiets de notre salut (l). »
(( Oui, écrit saint François de Sales, tous les Bienheureux se connaissent les uns les autres, un chacun par leur nom, ainsi que nous le fait entendre l'Evangile de ce jour. Pierre vit encore Moïse et Elie qu'il n'avait jamais vus, lesquels il connut fort bien, l'un ayant pris son corps ou bien un autre formé de l'air, et l'autre étant en son même corps, auquel il fut enlevé dans un chariot de feu. Vous voyez donc bien que nous nous reconnaîtrons tous les uns les autres en lafélicité éternelle, puisqu'en ce petit échantillon que Notre-Seigneur en voulut montrer sur cette montagne à ses Apôtres, il voulut qu'ils connussent Moïse et Elie qu'ils n'avaient jamais vus. Mais si cela est ainsi, quel contentement recevrons-nous en voyant ceux que nous aurons si chèrement aimés en cette vie! Oui, même nous connaîtrons les nouveaux chrétiens qui se convertissent maintenant à notre sainte foi, aux Indes, au Japon et aux antipodes; elles amitiés saintes, comme elles auront été commencées pour Dieu en cette vie, elles se continueront en l'autre éternellement. Nous aimerons des personnes particulières, mais ces amitiés particulières n'engendreront pas de partialités, car
(1) Magnus illic nos charorum niimeriis expectat, parentum, fratram, filiorum... Ad lioriim conspectam et complexum, venire, quanta et illis et nobis in commune leetitia est! Saint Cyph., ex libro. [De mortaiilate.)
toutes nos amitiés prendront leur source en la charité de Dieu, qui, les conduisant toutes, fera que nous aimerons un chacun des Bienheureux de ce pur amour dont nous sommes aimés de sa divine bonté.
« 0 Dieu ! quelle consolation recevrons-nous en cette conversation céleste que nous aurons les uns avec les autres ! Là, nos bons Anges nous apporteront une consolation plus grande qu'il ne se peut dire ni penser, quand ils se feront connaître à nous et qu'ils nous représenteront si amoureusement le soin qu'ils ont eu de notre salut durant le cours de notre vie mortelle, nous ressouvenant des saintes inspirations qu'ils nous ont apportées, comme un lait sacré qu'ils allaient puiser dans les mamelles de la divine bonté pour nous attirer à la recherche de ces divines suavités, dont alors nous serons jouissants. Ne vous ressouvient-il pas, nous diront-ils, d'une telle inspiration que je vous apportai en tel temps, lisant un tel livre ou écoutant un tel sermon, ou bien en regardant une telle image, inspiration qui vous incita à vous convertir à Notre-Seigneur, et qui fut le sujet de votre prédestination.
(( 0 Dieu ! nos cœurs ne se fondront-ils pas d'un contentement indicible (1). »
Ne pleurez donc pas vos morts comme font
(1) Sermon sur la Transfig.^ II* dim. du Carême.
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ceux qui ont perdu toute espérance de retrouver ceux qu'ils ont aimés. Nous passons, les uns après les autres, Tétroit défilé de la mort; mais en deçà et au delà du défilé, les amis se revoient pour s'aimer. Le passage est court, et la réunion ne finira pas.
Ecoutez la grande parole de Bossuet. Ce génie si ferme et si austère, si difficile aux consolations sensibles, fait écho à la tradition constante des siècles chrétiens, et la fortifie de sa propre autorité ; même quand le cœur parle, on entend la raison, et celle-ci, dans Bossuet, domine toujours le cœur :
« Si nous entrons comme il faut, écrit Bossuet dans cet esprit de la foi, nous prendrons les choses comme en passant ; et lorsque ceux qui nous sont chers s'en iront à Dieu devant nous, nous ne serons pas inconsolables comme si nous les avions perdus ; mais nous travaillerons à nous rendre dignes de les rejoindre an lieu où ils nous attendent. De là vient que nous ne devons pas nous laisser abattre par une douleur sans remède, comme si nous n'avions plus aucune désespérance, mais nous affliger seulement comme feraient des personnes proches qui, ayant longtemps voyagé ensemble, seraient contraintes de se séparer; lesquelles ayant donné quelques larmes à la tendresse naturelle, vont continuant leur chemin où leurs affaires les appellent, non sans quelque regret qui les accompagne ton-
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jours, mais qui est notablement allégé par r espérance de se revoir. » « C'est ainsi, dit saint Augustin, qu'on permet à la tendresse des fidèles de s'attrister sur la mort de leurs amis, par le mouvement d'une douleur passagère. Que les sentiments de l'humanité leur fassent répandre des larmes de consolation bientôt arrêtées par les joies de la foi, laquelle nous persuade que les chrétiens qui meurent s'éloignent un peu de nous pour passer à une meilleure vie (J). »
Avec saint Paulin de Noie et saint Bernard, la pensée chrétienne de l'union des Saints prend un caractère plus philosophique. Ce n'est pas seulement pour consoler une àme affligée ou pour réveiller son espérance, que saint Paulin exprime sa foi dans une poésie pleine de fraîcheur et d'élévation. Il s'adresse à Ausone, et, sans négliger le côté moral de la thèse, il met en lumière la partie philosophique, et il justifie par la nature même de Yàme et par son identité substantielle, la nécessité pour les Bienheureux de se reconnaître au ciel.
(1) Bossuet, Opuscule, Sentiments louchant la vie et la mort. (S. Aug., Serm. CXLIl, n. 3.)
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(( Pendant tout l'espace de temps accordé aux mortels, écrit saint Paulin, tant que je serai enfermé dans cette prison du corps, par quelque distance que nous soyons séparés, dans quelque monde, sous quelque soleil que je vive, je vous porterai au fond de mes entrailles, je vous verrai par le cœur, je vous embrasserai tendrement par l'àme : vous me serez présent partout. Et lorsque, affranchi de cette prison, je m'envolerai de la terre, en quelque région que le Père commun me place, là encore je vous porterai dans mon àme. La mort, qui me séparera de mon corps, ne me détachera pas de vous, car Tàmequi, en vertu de sa céleste origine, survit à notre corps, doit nécessairement conserver ses affections, ses sentiments comme sa vie. Elle doit vivre et se souvenir à jamais. Elle ne peut pas plus oublier que mourir (1). »
(1) Ego le per omne quod dalam morlalibus
El dealiiiatiini sœcnlu?it esl, Claadenle donev conlinebor corpore
Tenebo fibris insiliim, Videbo corde, mente compleclar pia
Ubique prœsenlem mihi.
Et cùm solutus, corporuli carcere
Terrdqae provolavero., Quo me locdril arce commiinis Paler,
lllic quoqne le animo (jeram; JXeque ftnts idem qui meo me corpore,
Et amore laxabil lai.
Mens quippe, lapsis quœ superstes artubus.
De stirpe durai cœlili, Sensus necesse esl simnl, el a/J'eclus suos,
Teneat, œque ut vilam suain, El, ni rnori, sic obUoisci non capil,
Perenne vieux et mentor.
[Poema AL.)
C'est J3icn encore ce principe fondamental de l'identité personnelle que saint Bernard défend quand il s'écrie : « Est-ce que le séjour céleste endurcit les âmes qu'il reçoit? ou bien les prive-t-il de la mémoire? ou bien les dépouillet-il de la pitié? Non, M. F., l'ampleur du ciel dilate les cœurs et ne les rétrécit pas... elle ne restreint pas les affections, mais elle les étend. Dans la lumière de Dieu, la mémoire est rassérénée et non obscurcie; dans la lumière de Dieu, l'on apprend ce que l'on ignore, on ne désapprend pas ce que l'on sait (1). »
C'est ainsi que saint Bernard, qui pleurait son frère Gérard, dans un sermon où il appelle de ses vœux le jour qui va les réunir, saint Bernard affirme que nous conservons au ciel tous les sentiments et toutes les facultés que nous avions sur la terre. Or, la mémoire est une de ces facultés, et elle appartient encore à l'àme dans le ciel. Quelle contradiction, en effet, si le bonheur du ciel, qui consiste essentiellement dans la vision divine, dans la connaissance totale de la vérité, avait po\ir premier effet de diminuer nos connaissances, de nous faire perdre la mémoire et de produire un résultat diamétralement contraire au résultat promis!
Non, le bonheur du ciel ne consiste ni dans l'altération profonde de notre nature, ni dans la
(1) in natali S. Victoris, Ser?n. II.
diminution de nos facultés; il consiste dans rélévation et le perfectionnement de notre nature et de nos facultés.
Tel est, d'ailleurs, le fond de l'argumentation de saint Paulin et de saint Bernard.
Saint Jérôme est incisif, mordant, railleur dans son argumentation savante contre Vigilance, qui prétend condamner le culte que l'on rend aux reliques des Saints : « Si les Apôtres et les Martyrs, écrit le saint Docteur, ont pu prier pour leurs frères quand ils étaient encore ici-bas, dans leur corps périssable, combien plus doivent-ils s'intéresser à nous après avoir reçu la récompense de leur victoire et de leur triomphe. Quoi ! Moïse, saint Paul, saint Etienne ont pu prier pour leurs frères et pour leurs ennemis, et leurs prières n'auraient plus de valeur, parce qu'ils sont- maintenant avec le Christ? Quoi ! saint Paul serait muet I et il ne prie" rait pas pour les fidèles qui, dans tout l'univers, ont cru à l'Evangile (1) ! »
Eh! quoi, dirons-nous après saint Jérôme et avec la tradition, les élus s'intéressent à nous, du haut du ciel, pendant que nous sommes sur la terre ; ils nous voient, nous connaissent, nous aiment ; ils jouissent de la vision intuitive, il est vrai, mais leur bonheur ne les empêche pas de veiller sur nous, de nous protéger, de prier
(1) S. Hieron., Epi st. LVII, al. LXXV, aclv. Vigil. T. II. i3
pour nous; car s'ils sont tranquilles sur leur sort, ils sont encore inquiets du nôtre, et ces sentiments protecteurs se concilient fort bien avec leur état bienheureux; c'est saint Jérôme qui l'affirme, c^est toute la tradition qui le répète avec lui; puis il nous suffirait de sortir de ce monde et d'être auprès d'eux pour leur être étrangers! Au nom de quelle raison, à quel titre élevez-vous une telle affirmation? Si vous dites que la vue de Dieu suffit à leur bonheur après notre niort, je vous réponds : pourquoi cette vue ne leur suffirait-elle pas aussi pendant que nous sommes sur la terre? Si vous dites qu'il suffit d'entrer au ciel pourvoir cesser tous nos sentiments affectueux envers nos amis et nos parents, je vous demande pourquoi ces sentiments se retrouvent, néanmoins, et se conservent dans le cœur des élus, pendant que nous sommes sur la terre? Je ne vois aucune raison sérieuse pour défendre théologiquement l'oubli au ciel de tous ceux que nous avons aimés, et je vois d'excellentes raisons de rattacher étroitement à la thèse catholique de l'intercession des Saints, qu'il n'est pas permis de nier, notre croyance à la conservation, dans le ciel, des sentiments et des affections qui concourent à former, ici-bas, la société des chrétiens.
Voici ce que nous apprend sainte Thérèse de saint Pierre d'Alcantara :
« Quand il vit que son terme approchait, il
récita le psaume Lœtaliis siun, et s'étant mis à genoux, il expira.
(( Le Seigneur a voulu, dans sa bonté, qu'à partir de ce momentil m'ait encore plus assisté que durant sa vie : j'en ai reçu des conseils en diverses circonstances. Je l'ai vu plusieurs fois tout éclatant de gloire. Il me dit dans la première de ces apparitions : 0 bienheureuse pénitence qui m'a mérité une si grande récompense ! Ces paroles furent suivies de plusieurs autres. Un an avant sa mort, il m'apparut malgré l'éloignement qui nous séparait, et je sus qu'il devait bientôt nous être enlevé. Je l'en avertis en lui écrivant dans l'endroit où il était, à quelques lieues d'ici. Au moment où il rendit le dernier soupir, il se montra à moi, et me dit qu'il allait se reposer.
« Sans croire à cette vision, j'en fis part néanmoins à quelques personnes, et huit jours après nous venait la nouvelle qu'il était mort... Depuis qu'il est au ciel, il me console beaucoup plus, ce me semble, que quand il était sur la terre. Notre-Seigneur me dit un jour qu'on ne lui demanderait rien au nom de son serviteur qu'il ne l'accordât. Je l'ai très souvent prié de présenter au Seigneur mes demandes, et je les ai vues toujours exaucées. » ( Vie de sainte Thérèse écrite par elle-même,^. 308.)^
Après les Docteurs et les Saints qui ont développé le côté philosophique de la thèse de la société et des rapports mutuels des élus, d'autres Saints et d'autres Docteurs, également célèbres, en ont exposé le côté scripturaire et sacré.
Je n'en citerai que deux pour ne pas fatiguer votre attention.
Le premier témoignage est d'un moine byzantin, de la fin du huitième siècle, adversaire implacable des iconoclastes, et très célèbre en Orient, saint Théodore Studite. Dans l'éloge funèbre de sa mère, il traite la question au point de vue moral, il cherche une consolation à sa douleur, et il laisse tomber de ses lèvres des invocations désolées à sa mère, dont il voudrait connaître l'état et la nouvelle demeure. Ailleurs, dans ses lettres à Nicétas, et plus particulièrement dans ses Discours catéchistiqiies, il prend -la question au point de vue doctrinal, dans ses rapports avec le jugement général. Du fait de ce jugement et de la confrontation éclatante et vengeresse des bons et des méchants, il infère la nécessité de se reconnaître mutuellement après la mort.
Voici ses paroles : « Quelques-uns trompent leurs auditeurs quand ils soutiennent que les
l'autre vie aai
hommes ressuscites ne se reconnaitront point, lorsque le Fils de l'homme viendra nous juger tous. Gomment, s'écrient-ils, lorsque de périssables nous serons devenus incorruptibles et immortels; lorsqu'il n'y aura plus ni Grec, ni Juif, ni Barbare, ni Scythe, ni esclave, ni homme libre, ni époux, ni épouse ; lorsque nous serons tous semblables à des génies, pourrionsnous nous reconnaître les uns les autres ?
Mr Répondons d'abord que ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu. Autremont nous ne croirions pas même à la résurrection générale des corps, en prétextant des raisonnements humains... Il en sera ainsi cependant, et la puissance secrète de Dieu réunira toutes les parties éparses de notre corps et le ressuscitera... alors toute àme reconnaîtra le corps avec lequel elle a vécu.
« Mais toute àme reconnaitra-t-elle aussi le corps de son prochain? On ne peut en douter sans douter en même temps du jugement général. Gar on ne peut être cité en jugement sans être connu, et pour juger une personne, il faut la connaître, selon cette parole de l'Ecriture : «Je vous convaincrai, et je «mettrai devant vos yeux vos propres péchés. » (Ps. XLIX, 21.)
« G'est pourquoi, si nous ne nous reconnaissons point les uns les autres, nous ne serons point jugés, nous ne serons pas récompensés ou punis de ce que nous aurons fait et souffert,
pendant que nous étionsau nombre des vivants... De toutes parts, nous recueillonsainsi des raisons et des autorités contre ceux qui prétendent qu'au ciel on ne se reconnaît pas; assertion insensée, assertion dont l'impiété égale celle des fables d'Origène. Pour nous, croyons encore, croyons toujours que nous ressusciterons, que nous serons incorruptibles et que nous nous reconnaîtrons mutuellement, comme nos premiers parents se reconnaissaient l'un l'autre dans le paradis terrestre avant le péché, lorsqu'ils étaient encore exempts de corruption. Le frère reconnaîtra son frère, le père ses enfants, l'épouse son époux, l'ami son ami, j'ajoute même : le religieux reconnaîtra le religieux : les confesseurs, les apôtres, les martyrs se reconnaîtront; nous nous reconnaîtrons tous, alin que le sein de Dieu, devenu la demeure de tous, soit plus joyeux par son nouveau bienfait (1). » Ici le saint religieux semble ajourner jusqu'au jugement général et à la résurrection générale des corps la joie de se reconnaître au ciel. Toute son argumentation repose, en effet, sur la nature et les caractères du dernier jugement. Mais dans les lettres de consolation qu'il écrit, tantôt à un mari qui vient de perdre son épouse, tantôt à un père qui pleure ses enfants morts en bas âge, tantôt à une femme à qui la mort vient ra-
(1) Serm. catech., XKII. — Lettres à Léon, à Nicétas. — Migne, col. lOOo, 1373, 1574, 76, 77.
vir son fils adulte et pieux, il enseigne avec une grande clarté d'affirmation sa croyance et la croyance générale de l'iLglise aux rapports des Saints dans le ciel.
C'est bien cette espérance qui fait sortir de son cœur iilial ce cri de douleur en pensant à sa mère : « Mère vénérable et très regrettée, où nous as-tu laissés? en quel lieu as-tu été transportée?... Je sais bien que tu es là d'où la douleur et le chagrin sont bannis; là où tous les Saints, pleins d'allégresse, ont leur demeure; là où l'on entend les chants et les bruits joyeux de leurs fêtes; là où sont aussi nos frères communs que tu as tant regrettés et avec qui tu désirais tant de te trouver réunie (1) ! »
La parabole du mauvais riche, que nous avons déjà citée, ne devait pas rester inaperçue, et les écrivains ecclésiastiques qui en ont fait le commentaire dans une interprétation autorisée, n'hésitent pas à y reconnaître une preuve considérable en faveur de la continuation des rapports des âmes entre elles dans le ciel.
Le commentaire laissé par le Pape saint Grégoire le Grand est le plus instructif et le plus complet.
(( Les justes reconnaissent les justes dans le royaume des cieux... J'en vois une preuve plus claire que le jour dans la parabole du mauvais
(1) Eloge de sa mère, chap. vi, vu, viii, x, xi, xiii.
riche. Le Seigneur n'y déclare-t-il pas ouvertement que les bons se connaissent entre eux et les méchants aussi? Car s'ils ne reconnaissaient point Lazare, comment Abraham parlerait-il de ses malheurs passés au mauvais riche qui est au milieu des tourments? Et comment ce riche ne connaltrait-il pas ceux qui sont présents, puisqu'il a soin de prier même pour les absents? On voit encore que les bons connaissent les méchants, et les méchants les bons. En effet, le riche est connu par Abraham; et Lazare, mis au rang des élus, est reconnu par le riche qui est au nombre des réprouvés.
« Cette connaissance met le comble à ce que chacun doit recevoir. Elle fait que les bons jouissent davantage, parce qu'ils voient se réjouir avec eux ceux qu'ils ont aimés; elle fait que les méchants, parce qu'ils sont tourmentés avec ceux qu'ils aimèrent en ce monde jusqu'au mépris de Dieu, subissent non seulement leur propre peine, mais encore, en quelque manière, la peine des autres. 11 y a même, pour les Bienheureux, quelque chose de plus admirable : outre qu'ils reconnaissent ceux qu'ils ont connus en ce monde, ils reconnaissent aussi, comme s'ils les avaient vus et connus, les bons qu'ils ne virent jamais. Car que peuvent-ils ignorer dans le ciel, puisque tous y voient dans une pleine clarté le Dieu qui sait tout?
« Unde nos religieux, très recommandable par
sa sainteté, vit, à l'heure de sa mort, les prophètes Jonas, Ezéchiel et Daniel devant lui, et les désigna par leurs noms. Cet exemple nous fait clairement entendre combien sera grande la connaissance que nous aurons les uns des autres dans la vie incorruptible du ciel, puisque ce religieux, étant encore dans une chair corruptible, reconnut les saints prophètes qu'il n'avait jamais vus (1). »
C'est donc bien la tradition chrétienne que vous venez d'entendre. Rassemblez maintenant en faisceau tous ces témoignages pour en admirer la force, l'harmonie, l'unité. Ecoutez encore une fois ces Docteurs, ces Pères de l'Eglise, ces écrivains ecclésiastiques des premiers temps. Soit qu'ils consolent et relèv^ent des âmes affligées, des cœurs désolés par l'impitoyable séparation de la mort; soit qu'ils expriment une pensée philosophique et chrétienne sur la nature et l'avenir de notre àme; soit qu'ils écrivent le commentaire ingénieux, ému et profond de la parole sacrée ; soit enfm qu'ils parlent et qu'ils écrivent comme interprètes et témoins de la foi générale de l'Eglise et de la tradition chrétienne, ces Docteurs et ces Saints, dont vous rassemblerez les témoignages dans une synthèse forte et savante, ont laissé une irréfutable démonstration de cette thèse, qui n'est
(1) Dtalog., I, IV, ch. xxxiii, xxxiv.
T. II. l3.
pas une thèse de sentiment et d'art, mais une thèse de haute raison, savoir : les âmes continuent à se connaître et à s'aimer au ciel ; les liens de la nature ne seront jamais brisés.
Laissons parler les théologiens, qui présentent sous une forme concise, rigoureuse et savante, la pensée développée et quelquefois trop abondante des Pères et des orateurs chrétiens des premiers temps.
Ici encore il faut choisir et se borner. Un pieux auteur n'hésite pas à dire, dans un excellent opuscule sur cette question, que les théologiens ^modernes sont unanimes sur ce point.
(( Les Bienheureux, écrit Thomassin, nous voient haletants au milieu des orages de la vie ; ils nous voient, nous et tout ce qui nous touche; ils pensent à nous, ils s'occupent de nous, ils ont pitié de nous (et curantur et miserantur). Peuvent-ils ignorer quelque chose, eux qui connaissent Dieu, c'est-à-dire celui qui sait tout ?' Comment se trouveraient-ils dans les ténèbres, eux qui sont remplis des divines clartés dans lesquelles ils voient toute chose ?
« Ne connaissent-ils pas, ne soutiennent-ils pas leurs frères dans les dangers qui les menacent ?
Manqueraient-ils de charité envers nous, eux qui sont si étroitement unis à Celui qui est la charité? Refuseraient-ils de s'occuper de nous quand Dieu lui-même daigne s'en occuper ? Seraient-ils sans cœur et sans amour, eux qui ne font qu'un avec la Bonté?
« Non, il n'en est pas ainsi, et encore qu'ils soient plongés dans la contemplation de Dieu, ils ne peuvent pas nous oublier, ils ne peuvent pas nous abandonner, nec nostri oblivia bibere, nec curam ponere valent. Ils boivent, en effet, la charité, la miséricorde, et ils sont absorbés en Celui qui a le plus grand soin de ses créatures. »
Le savant théologien continue à scruter cet intéressant problème. Avec saint Augustin, il attribue aux Bienheureux comme aux Anges une connaissance du matin et du soir, une connaissance matinale et vespérale ; il nous invite à voir ces Bienheureux, initiés à la vie, aux épreuves, aux combats de ceux qu'ils ont aimés sur la terre; il nous apprend que, par cette connaissance matinale et vespérale, ils ont le bonheur de reconnaître toutes les créatures en Dieu, en elles-mêmes et dans leurs Idées.
« Quoi ! s'écrit Thomassin, ces Bienheureux qui ont le bonheur de contempler le Créateur lui-même, ne connaîtraient pas ses créatures? Quoi ces élus qui boivent sans mesure à la source même de toutes les connaissances seraient privés de la vue de quelques créatures! ils connal-
2Si8 l'autre vie
traient la science et la volonté de celui qui gouverne tout, et ses œuvres leur seraient inconnues (1)! »
Le témoignage du savant Berti est précieux et complet. « Les Saints, écrit Berti, se voient réciproquement, comme le demandent Tunité du rovaume et l'unité de la cité où ils vivent dans la compagnie du même Dieu. Ils se révèlent spontanément les uns aux autres leurs pensées et leurs affections, comme les personnes de la même maison qui sont unies par un sincère amour. Parmi leurs concitoyens du ciel, ils connaissent ceux mêmes qu'ils ne connurent point ici-bas, et la connaissance des belles actions les mène à une connaissance plus entière de ceux qut les accomplirent (2). »
Mais le savant Berti n'a pas la hauteur, la solidité et l'autorité de saint Thomas d'Aquin.
Selon ce grand Docteur, Dieu sera le fondement et la mesure de nos affections au ciel. Nous aimerons Dieu plus que tout, et nous aimerons les créatures dans la mesure de leur resserhblance et de leur union à Dieu ; nous continuerons aussi à voir, à aimer Dieu dans son rayonnement de bonté, de beauté, de vérité dans Lame des élus. Plus ce rayonnement et cette manifestation de l'éternelle beauté seront
(1) Thomassin, De Deo, etc., lib. VI, cap. xvir.
(2) De theologicis Uisciplinis, lih. JII, c. xiii.
étendus, plus notre affection sera grande, notre amour sera profond.
Tel est l'ordre de l'amour au ciel.
Cependant, chacun de nous conservera un attachement spécial, qui implique la connaissance, pour ceux qui nous furent unis sur la terre par des liens de parenté ou d'amitié, car les causes d'un honnête attachement subsistent dans les âmes bienheureuses (l).
Or, ces causes d'un honnête attachement qui subsistent après la mort et qui continuent à produire l'affection, sont nombreuses : la parenté, l'amitié, les rapports spirituels, la communauté d'origine, de travail, de vie.
Fécondez et creusez ce principe par la méditation, et vous comprendrez que Ton retrouve au ciel toutes les pures et saintes amitiés de la terre, élevées et transfigurées.
Puis vous entendrez encore saint Thomas traiter cette question avec la sûreté de vue et la précision de termes qui n'appartiennent qu'à lui; vous le verrez écarter de ces affections célestes tout élément sensuel ou matériel qui rappellerait la terre et la vie inférieure de l'âme. Il explique, avec une rare sagacité, que ces affections ne seront pas des passons comme le sont celles de la terre, trop souvent ternies par
(1) « Non enim cessabunt ab animo beati honestae dilectionis causse. »> Suinm., 2a 2<ne, q. 26, art. 13. — Utrum ordo charïtalis rémanent in patria . — Voir aussi :.S«w;«. conlra Gentiies, II, 1; IV, 79, 84, 86.
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des impressions irop humaines, mais des volitionSy des actes de volonté, toujours contenus et dirigés par Tàme, qui, elle-même, ne cessera plus d'obéir à Dieu.
Ainsi, dans le sentiment mutuel des époux, il y a deux éléments bien distincts : l'un élevé, pur, qui unit les cœurs et qui résistera à l'épreuve douloureuse de la mort; l'autre, imparfait, sensuel, qui, par certains côtés, a ses racines dans le corps, et celui-là sera détruit, car l'amour sensuel n'entre pas dans les cieux : Neque nuhent neque nuhcntur.
Les Sadducéens grossiers, sensuels, tendent un piège à Jésus li lui disent : « Il était une fois sept frères.
Le premier se maria et mourut sans enfants. Le second épousa la veuve et mourut sans enfants. Le troisième, épousa à son tour, et ainsi tous les sept. Après eux, la femme est morte.
Duquel sera-t-elle l'épouse à la résurrection? Tous, en effet, l'ont eue pour femme?
Jésus répond : les enfants de ce siècle prennent des femmes, et les femmes prennent des époux. Mais ceux qui seront jugés dignes d'entrer dans le siècle futur, et de ressusciter d'entre les morts, ne se marieront point et n'auront point d'épouse.
Enfants de la résurrection, ils seront immortels, semblables aux Anges et fils de Dieu.
Que les morts ressuscitent. Moïse le fait bien voir au chapitre du Buisson, quand il désigne le Seigneur par ce nom : le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. 11 montre bien ainsi que Dieu n'est pas le Dieu des morts, mais des vivants et que tous sont vivants devant lui (1). »
Les théologiens, les Pères, les Docteurs de l'Eglise n'oublient pas cette distinction fondamentale quand ils parlent du ciel et des affections éternelles. Ce qui est trop humain, ce qui est charnel, ce qui est matériel, se fa détruit, dévoré par l'amour plus grand de Dieu ; et les autres amours qui ont leur racine dans les parties hautes de l'àme et qui ont uni pendant la vie, les époux, les frères, les amis se développeront après la mort, et s'épanouiront comme le chêne qui jette au loin sa puissante ramure, après avoir mené longtemps une vie cachée dans le mvstère laborieux de sa vie rudimentaire, au sein delà terre où le soleil ne pénétrait pas.
Gomment pourrait-il en être autrement? Et cette affirmation ne dérive-t-elle-pas, par un lien logique, de ce que l'Ecriture et les théologiens nous apprennent de la vie des Bienheureux?
1. — Ne dites-vous pas que le ciel est un royaume céleste, 7'egnum cœlorum, une ville cé-
(1) S. Luc, XX, 37-41.
leste^ cœlestis urbs Jérusalem. Or, tout royaume, comme toute cité, est composé d'un certain nombre d'habitants soumis aux mêmes lois, obéissant au même souverain, liés entre eux par la solidarité des intérêts et la fraternité desafTections. Goncoit-on une cité dontles habitants ne sauraient ni ce qu'ils sont, ni d'où ils viennent, ni où ils vontj et qui vivraient ainsi étrangers les uns aux autres, séparés par je ne sais quelle loi qui accuserait d'égoïsme et d'imprévoyance la sagesse même du Créateur?
2. — Ne dites-vous pas que la grâce élève, perfectionne, agrandit la nature humaine et qu'elle ne doit pas la détruire, et ce principe capital n'est-il pas formellement et plusieurs fois formulé et expliqué par saint Thomas? Or, la nature humaine, c'est bien l'homme avec son intelligence, sa mémoire, sa volonté ; c'est bien l'homme avec les sentiments généreux, profonds, qui attachent son cœur à son père, à sa mère, à ses enfants, à ses amis, à sa patrie; c'est bien l'homme enfin avec cet ensemble de facultés, d'inclinations, de sympathies naturelles qu'il apporte en naissant, qui font partie de son essence, qui le font homme et qui sont l'œuvre même de Dieu.
Et puisque la grâce et la gloire laissent dans son intégrité la nature, il est évident que ces facultés et ces sentiments ne périront pas. Un homme qui, en entrant au ciel, perdrait la raison.
la conscience, la volonté, la mémoire, un homme qui verrait disparaître subitement de son cœur les inclinations, les instincts élevés, les sympathies naturelles que je viens d'énumérer, un tel homme serait évidemment lésé dans sa constitution, dans sa nature, dans son essence créée ; et il ne doit pas en être ainsi.
3. — N'entendez-vous pas saint Thomas d'Aquindéclarer formellement, comme un principe incontestable, qu'il est impossible que les désirs de notre nature, les désirs qui font partie de notrft nature, ne soient pas un jour satisfaits (1) ? Et c'est au nom de ce principe qu'il affirme qu'un jour notre âme sera rassasiée par la contemplation du Vrai, du Beau, du Bien que nous cherchons, que nous appelons constamment, par les invincibles désirs de notre cœur, pendant toute la vie. Or, interrogez bien cette âme, interrogez bien le cœur de la mère, le cœur de l'enfant, le cœur humain tel que Dieu l'a fait, et non le cœur humain dénaturé, bouleversé par les passions, et voyez si ce cœur n'éprouve pas le désir naturel de revoir et d'aimer encore, après la mort, ceux qu'il a aimés sur la terre, et qui ne cessent pas d'être une partie de luimême, par les liens de la naissance et de l'éducation. Voyez si ce désir du cœur n'est pas aussi naturel, et au moins aussi profond que le
(1) Thom., Snmm. contra g^nt., lib. III, rap. li.— Impossibile est naturale desiderium esse inaiie.
désir de connaître tous les genres, toutes les espèces et l'ordre de la création, désir qui, selon saint Thomas, sera pleinement satisfait (1). Pourquoi donc, si tous ces désirs sont satisfaits, pourquoi celui qui tient par des liens si forts aux racines de notre âme, celui de contempler Dieu avec ceux que nous avons aimés, pourquoi ce seul désir ne serait-il pas satisfait?
4. — Ne dites-vous pas encore que l'intelligence des Bienheureux, élevée à l'état surnaturel, unie à Dieu, est alors douée d'une connaissance infiniment supérieure à celle qu'elle avait sur la terre? Or, si vous supprimez la mémoire, si vous enlevez aux Bienheureux le souvenir de ce qu'ils ont été, la connaissance de leurs parents, de leurs proches, de leurs amis, ne voyez-vous pas que vous êtes en opposition avec vos principes, que l'intelligence des Bienheureux est amoindrie, et que la vision intuitive, qui devait étendre leurs connaissances, la diminue par un côté très important, par le côté qui touche au cœur?
5. — Ne dites-vous pas dans les prières que la liturgie chrétienne met sur nos lèvres quand nous prions pour nos bienfaiteurs, nos supérieurs, nos amis, nos parents, ne dites-vous pas que nous espérons les retrouver, les revoir, par-
(1) « Capacitas aiitem naturalis cujiislibet intellectiis se extendit ad cognoscenda omnia gonera et species et ordinem rerum. Haec igitur quilibet Deum videntium in divinà substantià cognoscet. » {'Uiom. Sum. contra gerit,, 1. III. c. lix.)
tager leur joie dans une vie meilleure, dans le sein de Dieu? Et les oraisons que le prêtre récite à l'autel en priant pour les morts, ne sontelles pas, à chaque parole, une affirmation de cette suprême espérance de nous reconnaître et de nous retrouver pour rester éternellement unis entre nous et avec Dieu (1)?
6. — L'une des principales raisons par lesquelles nous avons réfuté l'erreur de la pluralité des existences humaines, est fondée sur ridentité de l'àme affirmée par la mémoire. Je n'ai aucun souvenir, à aucun moment de la durée, d'avoir habité une autre planète; il est donc faux d'affirmer l'existence antérieure des âmes; tel a été notre argument. Or, si les Bienheureux ne se reconnaissent pas au ciel, il faut supposer qu'ils ont perdu cette faculté essentielle à notre àme, la mémoire, et que deux Saints qui ont vécu, par exemple, dans une grande intimité sur la terre, perdent complètement le souvenir et cessent de se connaître après la mort. Les partisans de la pluralité des existences n'auraient-ils pas le droit de dire : Vous reconnaissez vous-même que la mémoire n'est pas essentielle à l'âme humaine, et sur quelle base avez- vous élevé votre argumentation?