Ici j'en appelle au sens commun, et je
(l)-^ Meque eos [patrem et matrem) in aeternse claritatis gaudio f'ac videre... Meque ciim illis gratia tua coronet jeterna. » [Oraisons pour les morls.)
traduis sous uuc forme simple , vulgaire , mais sensible, toute ma pensée. L'histoire ecclésiastique nous apprend la mort de sainte Félicité et de ses enfants. Femme héroïque dans sonamouret son courage, elle saura mourir pour affirmer sa foi. Mais, avant de mourir, elle domine sa tendresse maternelle par un effort surhumain plein de grandeur ; elle exhorte elle-même ses enfants à mourir, elle brave la colère de leurs bourreaux; ellen'a qu'une crainte, c'est de les voir faiblir, mais ils ne faiblissent pas; ils meurent avec elle et, comme elle, en martyrs de la foi de Jésus-Christ. Ils paraissent ensemble devant Dieu; ensemble ils entrent dans sa gloire, et, aussitôt, si la tlièse que je soutiens n'est pas vraie, aussitôt ils cessent de se connaitre : ils sont étrangers les uns aux autres; la mère ne connaît plus ses enfants, ces enfants ne connaissent plus leur mère. H va une heure à peine, ils se connaissaient, ils s'aimaient, ils mouraient ensemble sous le regard courageuxd'une mère martyre, et, soudain, la mémoire disparait; le sentiment maternel et fier de cette mère a disparu ; le sentiment filial et reconnaissant des enfants a disparu, et tandis que mon cœur et ma raison demandent que ces nobles sentiments survivent, élevés et transfigurés, on me répond qu'ils ont cessé d'exister ! Quel étrange oubli des principes, les plus fermes de ma raison et de mon cœur! Je ne vous dirai pas que je ne comprends plus, dans votre
système, raniour conjugal, Tamour maternel, l'amour filial, s'ils n'ont que la durée éphémère d'une vie traversée par tant d'orages. Je ne vous dirai pas que vous enlevez au cœur de l'homme une de ses meilleures et de ses plus fermes espérances quand vous lui dites qu'il ne reverra jamais ceux qu'il a aimés, et que dans cette grande cité du ciel son âme ne reconnaîtra ni père, ni mère, ni parents, ni amis, non, je ne m'arrête pas même à ces considérations touchantes et fortes ; mais, après avoir rappelé que la gloire du ciel ne détruit ni la nature ni les vertus naturelles, j'écoute les théologiens les plus graves, et je les entends déclarer que Jésus-Christ aime sa mère, qu'il la reconnaît; qu'il aime en elle, non seulement sa pureté sans tache, sa beauté, sa sainteté, mais encore son caractère maternel, et que l'amour naturel de l'enfant pour sa mère est en lui, après la mort, comme pendant la vie ; je les entends enseigner que, dans le ciel, la Sainte Vierge aime Jésus-Christ, parce qu'il est son Dieu, mais qu'elle l'aime aussi parce qu'il est son propre fils ; je les entends répéter que cet amour naturel de la mère pour l'enfant et de l'enfant pour sa mère ne meurt pas, qu'il se réveille plus fort, plus ardent et plus pur après la mort.
Et quand les Saintes Lettres, répétées d'ailleurs et commentées par les prières de la liturgie sacrée,nous rappellent le triomphe suprême de
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Jésus-Christ sur le démon à la fin des temps, n'affîrment-elles pas encore, avec une divine autorité, que tous les hommes se reconnaîtront dans l'autre vie?
Elles nous affirment, sans doute, avec une clarté qui défie la négation, qu'au jugement universel, après le dernier jour de la terre que nous habitons, la cause de Dieu humiliée, persécutée, vaincue pendant la vie, sera enfin triomphante et honorée dans la personne même de Jésus-Christ; mais le texte a une portée plus haute etplus étendue, etaprèsnousavoirdécritce magnifique et universel triomphe de la justice, cette honte et cette défaite définitive, épouvantable du mal, cette harmonieuse restauration du plan divin, troublé pendant la vie par les révoltes coupables de notre liberté, il parle encore de Tétat des bons et des méchants.
11 nous apprend que les méchants n'auront pas seulement la douleur et la honte d'être les spectateurs humiliés du triomphe de l'Eglise qu'ils ont persécutée, de la justice qu'ils ont méprisée, mais qu'ils assisteront encore au triomphe des hommes qui ont souffert et qui sont morts pour la défense de cette justice, de cette Eglise, delà cause de Dieu. Les bourreaux reconnaîtront leurs victimes, et les victimes reconnaîtront leurs bourreaux.
Relisez attentivement la parole inspirée; méditez cette page, où récrivain sacré décrit, après le drame effrayant du dernier jour, l'épouvante des impies qui assisteront au défilé triomphal de leurs victimes, à la victoire suprême de la justice de Dieu. Méditez ce cri de douleur et de consternation des persécuteurs de tous les temps, qui voient passer les martyrs de la foi, de ia justice et de Jésus-Christ à travers le flot de gloire qui les enveloppe : u Que nous étions nous-mêmes insensés ! nous disions : Leur vie est une longue folie, leur mort est une honte, et les voilà au rang des fils du Très-Haut (1) î »
Et l'écrivain sacré nous apprend qu'à ce spectacle, dont la pensée soutient le juste, opprimé par la violence triomphante des méchants, les impies seront saisis d'une épouvantable frayeur : Tiirhahuntur timoré horribili. Les méchants verront donc les justes qu'ils ont persécutés; ils les reconnaîtront; ils verront leur gloire, et, confus, ils avoueront publiquement leur crime, avec un cri désolé, qui exprimera la confusion plutôt que le repentir.
(1) « Nos insensali, \itam illorum sestimabamus insaniam et finem illorum sine honore, ecce quomodo compiitati siint inter filios et inter sanctos sors illorum est. » [Sap.\ v,
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Ces grandes leçons de la foi que je viens d'exposer et qu'il faut méditer, consolent le cœur et fortifient, d'une manière étonnante, la volonté humaine, aux heures sombres de découragement, quand la cause de Dieu semble vaincue par la conspiration des méchants, etpar Tindifférence aussi coupable qu'inerte de ceux qui ont l'intention d'être les serviteurs de la foi, d'une foi qui exige, cependant, des sacrifices plus généreux de ses défenseurs convaincus.
Quand Je cœur, brisé pas les soudaines et cruelles séparations de la mort, demande à l'enseignement chrétien une espérance qui le console, il s'arrête à cette pensée du ciel, lisait que le ciel n'est pas la cité de l'égoïsme, où les habitants, étrangers les uns les autres, et perdus dans la contemplation muette d'une infinie beauté, oublient tout, pour ne penser qu'à leur propre félicité. Le ciel, c'est la demeure divine et ouverte, la bienheureuse vision de paix, beatapacis visio, où les parents, les amis se revoient, se reconnaissent, s'aiment encore, mais d'un amour qui n'a ni les honteuses défaillances, ni les fréquentes imperfections des affections d'ici-bas. Le ciel, c'est Jérusalem,
la ville bénie où la famille, divisée, brisée, désolée sous les coups répétés et pleins d'épouvante de la mort, pendant l'épreuve de la vie, se retrouve enfin et se reconstitue dans la paix définitive et dans la sérénité d'une joie qui défie le temps et la mort.
Chère àme, tu pleures, mais regarde plus haut! toute créature bénie et sanctifiée qui meurt peut dire, en recevant la suprême onction du prêtre et le dernier baiser d'un ami, d'un frère, d'une mère, ou d'une sœur : Je vais vous préparer une place : Vado parare vobis locum. Que ce mourant soit un enfant ou qu'il soit un vieillard, chère àme, il peut dire, en saluant la terre promise du repos : Bientôt viendra l'heure où nous serons réunis; notre union ne finira plus.
Pourquoi donc pleures-tu, ô chère àme, qui vas mourir, et pourquoi troubles-tu mon cœur par ta tristesse et par tes sanglots? Tu laisses derrière toi la vallée des larmes, la terre de l'épreuve, de la douleur et du combat, la terre de l'invincible ennui! Voici le monde nouveau, la demeure du repos, de la paix profonde, delà joie inaltérable et éternelle qui apparaît dans les clartés sereines de la foi. Tu vois déjà s'ouvrir devant toi les bras caressants de ceux qui t'aimaient ici-bas, et qui sont morts avant toi, les bras de ton père et de ta mère, de tes sœurs et de tes amis forts et vaillants, autrefois, dans T. II. 14
leur tendresse pour toi. Encore quelques instants, et tu pourras reposer de nouveau sur leur poitrine, et avec eux, défier la mort vaincue par l'amour, et contempler Dieu dans l'éclat ravissant de sa majesté.
Pourquoi donc es-tu triste, ô chère âme, et pourquoi troubles-tu mon cœur par tes sanglots?
Détache-toi tous les jours de la vie, et le détachement suprême de la dernière heure te deviendra facile.
Vis là-haut par la pensée, en haut, là où l'infinie Beauté fait naître un amour éternel et une joie sans fin.
Alors, ton dernier jour sur la terre sera ce jour de fête, où l'àme, dans la radieuse parure de ses vertus, bénie et sanctifiée par le sang divin, par les suffrages des Saints, par les prières de l'Eglise, monte au ciel, comme la fiancée joyeuse et modeste de Jésus- Christ monte à l'autel, au jour de ses noces spirituelles, quand elle se sépare du monde, et qu'elle dit à Celui qu'elle aime : Tu seras mon époux pendant l'éternité : Spon.sus mihi Chris tus in œtenium.
l'autre vie 2/Î3
Quand la conscience, troublée au spectacle de la haine déchainée contre la foi chrétienne et des défaites de la vérité religieuse parmi les hommes, cherche une force, elle la trouve aussi dans l'espérance du ciel. Il y a des moments dans l'histoire de l'Eglise où le triomphe des méchants s'élève jusqu'au scandale; alors, les défenseurs attristés et vaincus de la religion sentent chanceler leur énergie ; ils ont à lutter coutre les défaillances stériles du découragement qui vient les assaillir.
C'est, en effet, une grande tristesse de voir la vérité insultée, ses défenseurs persécutés, l'Eglise outragée, tandis que les insolentes provocations et les plus ignorantes affirmations de l'audace au service de l'impiété entraînent la foule loin de Dieu, et assurent à quelques hommes d'aventure une gloire et un succès qui excitent l'envie des ambitieux en révolte ! Qui n'a pas connu cette crise cruelle de deuil et de scandale? Alors, la pensée se repose éclairée et soutenue par la foi, dans la vue anticipée de ce grand spectacle de la cité de Dieu, et du jugement redoutable qui doit finir le temps. Il y a donc une cité où la vérité règne, où tous les esprits sont unis dans la même charité, où la divi-
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sion etl'eiTeiir ne pénètrent jamais. Il y aura donc une heure, et cette heure est prochaine, où tout homme qui a mis sa vie au service de la vérité, de l'Eglise, de Dieu, de toutes ces saintes causes, aujourd'hui insultées et méprisées, sera reconnu, récompensé, glorifié!
Il y aura donc une heure aussi où ces héros d'aventure et ces triomphateurs que la foule brutale acclame et glorifie, seront châtiés, humiliés, confondus! Et nous verrons ce spectacle, et nous reconnaîtrons ces hommes, et leur défaite sera éternelle! S'il y a, auprès de moi, un défenseur de la foi, découragé, en se voyant vaincu aujourd'hui, par les mauvais, qu'il se relève, qu'il ne perde pas courage, et qu'il se console du triomphe éphémère et bruyant de ses ennemis, par la vue et l'attente de ce grand jour, dont l'aurore éclaire déjà l'horizon. Voici l'heure où Dieu va régner!
L'espérance de se reconnaître au ciel n'est pas une illusion du sentiment, non, certes, elle est fondée sur les témoignages les plus clairs et les mieux enchaînés de la tradition.
J'avoue, et c'est ma conviction inébranlable, que pour tout chrétien de bonne foi, qui con-
sidère attentivement et la lettre et l'esprit des écrivains sacrés, des Pères de l'Eglise et des théologiens sur la question que j'étudie, en écartant absolument les simples raisons de convenance ou de sentiment, la preuve est faite, et il est impossible de ne pas croire que les élus se reconnaîtront au ciel.
Ce qu'il faut éviter quand on examine cette question, c'est, d'abord, de croire que cette connaissance de nos parents, de nos amis constitue l'élément essentiel delà béatitude céleste; non, il n'en est pas ainsi : l'élément essentiel du bonheur des justes consiste dans la possession de Dieu.
Mais il faut éviter aussi de traiter cette haute question de théologie et de morale au point de vue exclusif de notre cœur. Nous sommes en présence d'un problème important de la philosophie chrétienne et de la théologie, et c'est par d'autres moyens que par de simples motifs de sentiment, c'est par des raisons empruntées à l'Ecriture, aux Pères, à la tradition, aux arguments théologiques qu'il faut le discuter, le résoudre et l'expliquer.