SUR
Là MITIGATION DE LA PEINE DES DAMNÉS
Cette dissertation théologique est l'œuvre de M. Emery, supérieur général de la Congrégation de Saint-Siilpice. Elle a été publiée par M. l'abbé Migne, dans les œuvres complètes de M. Émery, et par M. Carie, docteur en théologie du Collège Romain, dans son ouvrage : Du dogme catholique sur l'enfer. Après avoir examiné cette dissertation, la Congrégation de VIndex a déclaré n'y avoir rien trouvé qui méritât des censures. Les Dominicains, dont on connaît la sévère orthodoxie, l'ont conservée dans la bibliothèque de la Minerve, à la disposition des lecteurs. Longtemps avant M. Emery,
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de savaats Uiéologiens s'étaient occupés de cette question importante de la mitigation des peines des damnés, je n'en citerai qu'un, Sybilla, dominicain de Venise, qui expose avec étendue les raisons et les preuves opposées.
Le R. P. Ventura cite cette dissertation et l'apprécie, en ces termes : (( 11 est possible que « les damnés éprouvent de temps en temps <( des allégements de leurs souffrances. C'est u au moins l'opinion de saint Thomas et de :< bon nombre de docteurs catholiques... (( Voyez la savante dissertation de M. l'abbé « Emery, intitulée lEnfer, éditée dernièreu ment et enrichie de nouveaux éclaircisse- « ments et d'importantes notes par M. Carie. « On y trouve réunis les passages des Pères (( de l'Eglise et des docteurs catholiques qui (( ont soutenu, comme n'ayant rien de con- (( traire à la foi, l'opinion de la mitigation des « peines des damnés. » [La Raison philosophique et la Raison catholique : tom. III, conférence XXI. L'éternité des peines ^ par le R. P. Ventura, examinateur des évêques et du clergé romain.)
Une lettre de M. Emery à M. l'abbé de Varicourt, vers la fin de l'année 1808, nous apprend des détails pleins d'intérêt sur l'origine de ce travail. « Je vous envoie, écrit-il, une brochure qui est, peut-être, ce que j'ai fait de mieux et avec plus de soin.
l'autiœ vik 339
« C'est une dissertation qui devait accompagner l'édition des Pensées de Leibniz, qui est faite, par conséquent, depuis cinq ou six ans, et que j'ai cru devoir supprimer par prudence. Je l'ai examinée et perfectionnée, depuis, je l'ai fait examiner, et, enfin, dans la crainte qu'un travail que je crois utile ne fût entièrement perdu après ma mort, je l'ai fait imprimer, mais, j'en ai fait retirer jusqu'ici tous les exemplaires, je n'en ai donné qu'un très petit nombre à quelques savants évêques qui Vont tous approuvé . J'en ai envoyé trois exemplaires à Rome, un au P. Fontana, théologien du Pape, aujourd'hui général des Barnabites, à qui je Ta vais communiqué manuscrit, lorsqu'il accompagna le Souverain Pontife à Paris, les autres aux Cardinaux Antonelli et di Pietro, qui m'en ont remercié.
« Le Père Fontana m'a proposé d'en envoyer deux exemplaires au Pape, qu'il se chargerait de lui présenter, persuadé que le Saint-Père le lirait avec plaisir. C'est cette dissertation que je vous envoie. » v
Nous voyons dans une note écrite de la main de M. Emery, que le Saint-Père le fit remercier de son envoi, que les Cardinaux Antonelli et di Pietro et les théologiens les plus estimés de Rome qui avaient reçu du P. Fontana cette dissertation n'y avaient trouvé aucun principe contraire à la foi.
34o l'autre vie
Le vénérable Archevêque d'Aixne se contenta pas de lui exprimer sa satisfaction, il lui signala même cet argument en faveur de sa thèse :
« J'ai lu avec une extrême satisfaction votre dissertation. On ne peut rien voir de plus exact, de plus impartial, de plus complet. Je suis tout à fait de votre sentiment, et je crois que les temps présents et les esprits d'aujourd'hui demandent que ce sentiment soit généralement adopté. Je n'y vois rien que de très ménagé pour les adversaires.
(( Jetrouve que quand vous vous objectez quelques décisions qui défendent les prières pour les réprouvés, vouspourrriez dire que les défenses mêmes, en désignant l'espèce des réprouvés pour lesquels on défend de prier (comme les péchés contre le Saint-Esprit), supposent qu'on peut prier pour les autres. »
Le Souverain Pontife chargea le P. Fontana d'exprimer, en ces termes tlatteurs, sa satisfaction à M. Emery : « Sumnms Pontifex, ciim doctissimœ dissertatiorns tuœ exemplar et oblatmn fuit, smmnopere et nomine et munere tuo delectari visiis est. Itaqiie amantissimis verbis tibi salutem dicere et gratias agere a Sanctitate sua jiissus su7n. »
Nous nous contentons de reproduire à titre historique, et sans intervenir personnellement dans le débat, cet important document de la
théologie sur l'Enfer. Il n'appartient qu'à l'Eglise catholique, et au Vicaire infaillible de ^ Jésus-Christ sur la terre, dont nous serons toujours le fils soumis et respectueux, de trancher, au nom de la parole révélée, cette grave question.
L'ADOUCISSEMENT DES PEINES DANS l/ËNFER
M. Leibniz, parlant cle l'éternité des peines, fait dire à saint Augustin qiiil se peut que les peines des damnés durent éternellement , et soient cependant mitigées [ELÏichinàion, c. 110). Nous avons été curieux de savoir si Leibniz avait bien saisi le sens de saint Augustin, et si ce grand docteur de l'Eglise avait cru, ou du moins permis de croire que les hommes condamnés au supplice éternel pouvaient obtenir, par les prières des vivants, quelque soulagement dans leurs souffrances. Nous avons en même temps recherché ce qu'avaient enseigné sur ce point d'autres Pères de l'Eglise, ce qu'en ont pensé autrefois, ce qu'en pensent aujourd'hui les théologiens; et si Topinion favorable à la mitigation des peines de l'enfer
doit être regardée comme contraire à la foi catholique. Mais dans la pensée que nos recherches pouvaient intéresser une certaine classe de lecteurs, nous n'avons point voulu qu'elles fussent perdues, et nous les avons rédigées en forme de dissertation théologique.
§ 1. Sentiments de saint Augustin sur la mitigation de la peine des damnés
Nous allons d'abord mettre sous les yeux le texte de saint Augustin cité par Leibniz, et y joindrons tous ceux dans lesquels ce saint énonce ou semble énoncer les mêmes sentiments.
C'est dans l'interprétation du psaume GV que saint Augustin a commencé à s'expliquer sur ce qui regarde l'adoucissement des peines des damnés. On sait que ce psaume commence par ces paroles : Confitemini Domino qiioniam bonus, gnoniam in sœcidum niisericordia ejus. Après avoir examiné si in sœcidwn est la même chose c[ue m œternum, saint Augustin ajoute : « A moins que quelqu'un n'ose dire (l) que « ceux qui seront condamnés avec le diable et
(1) « Nisi forte quis audeat dicere, etiam his qui damnabiintur ciim diabolo et angelis ejus. aliquam misericordiam Dei non defuturam, non qua ex illa damnatione liberentur Sedut eis aliquatenus mitigetur : atque ita ieternam posse intelligi Dei misericordiam super illorum œternammiseriam.
« ses anges, éprouveront de la part de Dieu « quelque miséricorde qui aura pour effets non « de les délivrer de cette damnation, mais de « la rendre plus supportable; et qu'ainsi on (( peut comprendre comment la miséricorde « éternelle de Dieu s'exercera sur leur misère « éternelle. Nous lisons bien que le supplice de « quelques-uns sera moins rigoureux que celui de « quelques autres ; mais qui oserait dire avec « assurance que, parmi ceux qui sont condam- « nés à des peines éternelles, il en est dont les (( soutFrances seront mitigées ou cesseront par « intervalles, puisque nous voyons que le mau- « vais riclie ne peut obtenir une seule goutte (( d'eau? »
On voit que saint Augustin croyait, en expliquant ce psaume, qu'il faudrait de la hardiesse pour soutenir que l'adoucissement des peines a lieu par rapport aux damnés; mais il ajoute en même temps qu'une question aussi importante mérite un examen plus approfondi : Sed de hac tanta re diligenliiis ex otio disserendiim est. (Tom. IV, p. 1191 . — C'est vers l'an 416 que saint Augustin travaillait à l'explication du psaume GV.)
Dans son Enchiridion ou Manuel, composé
Sed tolerabiliorem qiiosdam exceptiiros damn.'itionem in quorumdam compai'atione legimus : alicujiis vero mitigari eam ciii traditiis estpœnam. vel quibusdam intervallis habere aliqiiam pausain quis audacter dixerit; qiiando quidem unam stillam dives ille non niernit? »
l'autre me 345
cinq ou six ans plus tard, saint Augustin entre clans cet examen. C'est au s^ 29, c. 110. « Lors- « qu'on offre le sacrifice de l'autel, dit-il, ou « qu'on fait des aumônes pour tous les défunts {( qui ont été baptisés (1), ce sont des actions « de grâces pour ceux qui ont été très bons; ce <( sont des propitiations pour ceux qui n'ont pas (( été très mauvais : et pour ceux qui ont été très « mauvais, quoique ces suffragesne serventpoint « à leur soulagement, ils sont une espèce de « consolation pour les vivants qui les olïrent. « Quant à ceux à qui ces suffrages sont utiles, <( ils sont utiles pour leur obtenir ou une pleine (( rémission, ouunedamnationtolérable. » Ainsi, suivant saint Augustin, les suffrages des vivants pour les morts servent ou pour qu'ils obtiennent une pleine rémission, ou pour que leur damnation, c'est-à-dire leur supplice, soit plus tolérahle. Ceux qui obtiennent wne pleine rémission sont sans doute ceux qui sont détenus dans le purgatoire, parce qu'enfin leur peine finira, et qu'elle sera pleinement remise ou plus tôt ou plus tard, par l'accumulation des suffrages de l'Eglise. La damnation plus lolé rahle , dont saint Augustin parle, ne peut être entendue de la puni-
(1) •• Cum sacrificia, sive altaris, sive qunrumcumque clecmosynarum pro baptismatis defiinctis omnibus offeruntur, pro valde bonis gratiariim actiones sunt, pro non valdemalis propitiationes sunt; pro valde malis, ctianisi niilla sunt adjumentamortuorum.qualescumquevivorumconsolationes sunt. Quibusautemprosuntautadhocutsitplenaremissio.autcetre ut tolerabilior sit damnatio. »
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tion de ceux qui sont dans le purg-atoirc : Elle ne peut convenir et s'appliquer qu'à une autre classe de morts qu'onne doitpointsupposer dans ce lieu d'expiation ; car la damnation, dans le langage ecclésiastique, et particulièrement dans celui de saint Augustin, est la damnation ^vo^ygment dite, ou la condamnation aux peines de l'enfer. Dans le premier passage de Thomélie sur le psaume cité plus haut, les mêmes mots, tolerabilior damnatio, signifient incontestablement cette condamnation. Plus bas on va voir la damnation confondue par saint Augustin avec cette colère de Dieu sur les pécheurs, qui n'aura pas de terme. Il ne suffirait donc pas de dire et de prouver que le mot damnation se prend quelquefois pour une peine temporelle dans l'Écriture; car, outre que nous ne croyons pas que la damnation simplement et proprement dite soit jamais prise en ce sens, et qu'il est au moins très rare qu'on la prenne ainsi^ la question est de savoir comment saint Augustin la prend, et particulièrement dans VEnchiridion. Or, nous avons vu que saint Augustin entend parla damnation la peine éternelle.
Les savants bénédictins qui ont publié les œuvres de saint Augustin, donnent manifestement à entendre, dans une note que nous rapporterons dans la suite, qu'Albert le Grand est le premier des commentateurs du Maître des Sentences qui ait entendu le tolerabilior dam-^
naùoy de la punition des fidèles qui doivent être sauvés après avoir subi la peine du purgatoire. La foule des scolastiques a suivi sans autre examen cette interprétation ; mais le savant Père Petau, que nous citerons dans la suite, bien plus exercé que tous les scolastiques dans la lecture et Fintelligence des saints Pères, n'hésite pas à entendre comme nous le passage de saint Augustin, et n'en fait pas même la matière d'une discussion.
Plus bas et dans le même paragraphe de YEnchiridiofi, saint Augustin parle de ceux qui, par une suite de leur compassion naturelle, ne croyaient pas que les peines des damnés pussent être éternelles, et s'autorisaient de ce passage du Psalmiste : NonoblivisceturmisereviDeus, neque continebit in ira sua niiseratioiies suas, a S'ils « pensent , dit saint Augustin , que ce témoignage « regarde tous les damnés,, ce n'est pas pour eux « une nécessité de croire qu'il y aura une fin à la « damnation de ceux dont il a été dit : Ibunt hi a in supplicium œterniun; car par là on serait « aussi fondé à croire que la félicité de ceux « dont il est dit : JuUiautem in vitam œlevnam, « aura une fin. Mais, continue saint Augustin(l) , « qu'ils pensent, si cela leur plaît, que les peines
(1) « Pœnas d;imnntoriim certis temporum intervallis existiment. si lior eis placet, aliqiiatonus mitigari : etiam sic quippo intelligi potest manorc, in illis ira Dei, hoc est ipsa damnalio; ut in ira sua. hoc est manente, non tamen contineat miserationes suas, nonJeterno fineni clando, sed levamen adhibendovel interponendo cruciatibus. » (S. Ang.,t. VF, 239.)
« des damnés sont en quelques intei'vallcs de (( temps, mitigées jusqu'à un certain point; car (( de cette sorte on peut comprendre que la « colère de Dieu, c'est-à-dire, la damnation, « demeure sur eux; de manière que Dieu, dans « sa colère môme, c'est-à-dire sa colère ne (( cessant point, n'arrête pas cependant le cours « de ses miséricordes, non en donnant une fin « à ce qui doit être éternel, mais en accordant « quelque soulagement ou quelque inlerrup- (( tion dans les tourmenis. »
S'il y avait quelque difficulté dans le premier passage de VEnchiridion, il semble qu'il n'y en a point dans celui-ci. Saint Augustin y permet manifestement de croire que Dieu accorde aux damnés quelque soulagement ou quelque interruption dans leurs tourments : il est seulement vrai qu'il n'y dit point que ce soit aux prières des fidèles que ce soulagement est accordé. Les scolastiques paraissent n'avoir point connu ce texte si intéressant,, ou du moins ils lui ont donné peu d'attention.
Sixte de Sienne, dans sa Bibliothèque sainte, liv. YI, annot. 47^ conclut des deux textes précédents^ qu'il met sous les yeux de ses lecteurs^ que saint Augustin, ce grand docteur, n'avait pas un bien grand éloignement pour l'opinion de ceux qui pensent que les peines des damnés peuvent être adoucies par les sutfrages des vivants : Ab hac opinione Augustinus non om-
niiio abhornilsse videtur. Il sera bon^ dans la suitCj de rappeler le témoignage de ce célèbre dominicain, pour montrer qu'il étaitbien éloigné de croire, comme Albert et la foule des scolastiques, qu'il ne s'agit dans ces textes de saint Augustin, que des peines du purgatoire.
Saint Augustin reprend la question de la mitigation du supplice des damnés dans le XXI^ livre de la Cite de Dieu, chap. xxiv. Après avoir traité à fond tout ce qui concerne l'éternité des peines, il s'objecte encore le verset du Psahiîîste : Numquid continebit in ira sua misericordias suas; et après avoir observé qu'il n'y a aucune nécessité de l'appliquer à ceux qui sont condamnés à un supplice éternel, il ajoute (1) : « Mais pour ceux qui croiraient que " cette sentence du prophète doit s'étendre « jusqu'aux tourments des impies, qu'ils l'en- « tendent du moins de manière que la colère « de Dieu, qui s'exerce par des supplices éter- « nels, demeurant toujours sur eux, Dieu, « dans sa colère même, n'arrête point le cours « de ses miséricordes, et veut bien ne pas les
(1) « Sed quibusplacetistam seiilentiam usqr.eadilla impiorum tormenta portendere, saltem sic intelligant, ut. manente in illis ira Dei quie in aeterno prjenunliata est suppiicio. non contineat Deus in ira sua miserationes suas, et l'aciat eos non tanta quanta digni sunt pœnarum atrocilate cruciari; non ut pas pœnas vel nunquam subeant, \'el unquam finiant. sed liant mitiores quam mérita sunt eorum, levioresque patiantur: sic enim et ira Dei manebit et in ipsa ira miserationes non continebit... quod quidem non ideo confirnio quoniam non résiste. »
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(( punir par des peines aussi rigoureuses que « celles dont ils sont dignes, non en les exemp- « tant pour toujours de ces peines, ou en mettant (( un terme à leur durée, mais en les rendant <' plus douces et plus légères qu'ils ne le méri- « tent. Car ainsi, et la colère de Dieu restera sur « eux, et dans sa colère même il n'arrêtera pas « l'exercice de sa miséricorde... Mais de ce que « je ne m'oppose pas à ce sentiment, il ne faut « pourtant pas conclure que je l'adopte. »
Nous observons, sur ce dernier passage, 1° que saint Augustin ne dit donc point qu'il adopte l'opinion sur la mitigation de la peine des damnés, dont il vient de parler : il dit seulement qu'il ne s'y oppose pas; 2» que saint Augustin n'y distingue pas, comme dans son Eiichiridion, différentes classes de damnés; mais c'est à l'égard de tous indistinctement, les fidèles ou infidèles, qu'il ne trouve pas mauvais qu'on croie que leurs peines seront mitigées ; 3^ qu'il ne dit pas, comme dans YEnchiridion, que les suffrages peuvent procurer cette mitigation, mais aussi il ne dit pas le contraire; 4" que le texte sur lequel nous venons de raisonner est tiré de l'avant-dernier livre de la Cité de Dieu, auquel saint Augustin n'a mis la dernière main qu'assez peu de temps avant sa mort, c'est-à-dire en 426 ou 427, et qu'ainsi ce texte nous représente ses derniers sentiments.
Avant de passer à d'autres témoignages des saints Pères, nous ne croyons point inutile d'observer : 1^ que les théologiens protestants, intéressés, par les principes de leur secte, à ne reconnaître aucune influence de la prière et des bonnes œuvres sur le sort des hommes morts, ont entendu le célèbre passage de VEnchiridion de saint Augustin dans le sens que nous lui donnons. Jean Fechtius, dans son traité de Statu damnatorum, imprimé en 1708, conclut de ce texte que la mitigation de la peine des damnés n'a paru à saint Augustin ni absurde, ni contraire aux saintes Ecritures : Ex qiiibus palam est tnitigationem pœnaniin {damnatorum) vel absurdam vel sacris Litteris repiignantem nequaquam visam fuisse AugustinOy p. 273. Lambertus Daneus, autre protestant cité par Fechtius, dans son commentaire sur V Enchiridion , donne aussi le même sens que nous au fameux texte de saint Augustin; mais il prétend que l'opinion du saint docteur sur la mitigation des peines n'a aucun fondement : car qui est-ce qui l'a révélé? quis enim hoc revelavit? «Mais, reprend Fechtius, « on pourrait demander à Daneus, par le « même droit, qui lui a révélé que les sup- (( plices, dans l'enfer, auraient constamment « la même intensité? L'Esprit-Saint nous a '< bien appris, il est vrai, que les peines des « damnés seraient très grandes; mais il ne
« nous a point révélé qu'elles seraient tou- « jours au même degré, et qu'elles ne varie- « raient jamais. »
2" Quelques auteurs, pour montrer que les textes de saint Augustin que nous avons cités plus haut, ne doivent point être entendus comme le prétendent le Père Petau et d'autres théologiens, assignent un texte du XXl^ livre de la Cité de Dieu, chapitre xxiv, où saint Augustin dit formellement qu'on ne doit pas plus prier pour les défunts condamnés à la peine éternelle, qu'on ne prie pour les démons. Le Père Petau et ceux qui suivent son sentiment, répondraient sans doute que saint Augustin parle ici de la prière qui aurait pour objet de délivrer les damnés de l'enfer, ou de les amener à la pénitence ; prière qu'efTectivement les fidèles, ni l'Eglise ne pouvaient adresser à Dieu ; et pour prouver que c'est de cette prière que parle saint Augustin, il suffira d'analyser le texte même qu'on objecte.
Après tout, quand il serait vrai que saint Augustin a cru qu'on prierait inutilement pour la mitigation de la peine des damnés, il est au moins vrai qu'il a permis de croire le contraire.
§ 2. Sentiments de quelques saints Pères
ET DE quelques PaPES
Saint Joan Chrvsostome. avant saint Aiieiistin, paraît avoir eu le môme sentiment sur le point dont il s'agit. Ce saint et sublime orateur est un des Pères de l'Eglise qui ont prouvé plus fortement et inculqué plus fréquemment que les supplices des hommes condamnés seraient éternels ; et par conséquent il est un des Pères les plus éloignés de flatter Terreur d'Origène. Cependant il a enseigné que les aumônes, les prières des fidèles, les sacrifices qu'on a coutume d'otfrir dans l'Eglise pour les morts, apportaient quelque soulagement à ces mêmes damnés.
Saint Chrvsostome a paru, à Sixte de Sienne, insinuer ce sentiment dans sa troisième homélie sur saint Matthieu. « A qui laisserons-nous, « disent des parents désolés de la mort de (( leur fils unique, nos meubles, nos maisons, « nos terres? A cet enfant mort, répond saint « Jean Chrysostome, et bien plus sûrement « que s'il vivait encore ; car si les nations bar- « bares font brûler avec les défunts tout ce « qui leur avait appartenu, u'est-il pns bien « plus convenable que vous envoyiez à votre « fils tout ce qui lui appartenait dans ce
« monde, non pas pour être réduit en cendre, « mais pour lui procurer une plus grande « gloire? S'il est mort dans le péché, ces « biens serviront à l'effacer; s'il est mort dans « la justice, ils lui procureront une augmen- « tation de récompense. »
Sans doute saint Chrysostome enseigne ici que d'abondantes aumônes faites à l'intention des morts, leur seront utiles. Sixte de Sienne et quelques auteurs concluent de ce texte que saint Chrysostome est favorable à l'opinion de la mitigation des peines. Cette conséquence pourrait être contestée; mais le saint parait s'expliquer nettement sur ce point dans la troisième homélie sur l'épltre aux Philippiens : (( Les morts que nous devons pleurer, dit-il, (( sont ceux qui sont morts dans leurs péchés; « ceux-là sont vraiment dignes de gémissements « et de larmes... Pleurons les infidèles, pleurons « ceux qui n'ont point reçu le baptême et qui « ne diffèrent en rien des infidèles; pleurons les (( riches qui sont morts sans s'être ménagé, par un « bon emploi de leurs richesses, quelques res- « sources dans l'autre vie ; pleurons ceux qui « avaient dans ce monde la facilité d'obtenir « le pardon de leurs péchés, et qui n'ont point « voulu en faire usage; pleurons-les donc : « aidons-les suivant nos forces; portons-leur « quelque secours, qui sera petit, il est vrai, (( mais qui néanmoins leur sera profitable ; ce
« secours, c'est de prier pour eux, c'est de faire « pour eux de fréquentes et d'abondantes au- (( mônes. »
Plus bas il dit encore : « Dieu nous ordonne « de prier pour tous les hommes, dans le nom- « bre desquels, sans doute, sont des voleurs, (( des violateurs de sépulcres, des scélérats de (( toute espèce. Si donc il nous est recommandé « de prier pour ces méchants qui vivent et qui « cependant ne diffèrent en rien des cadavres, « pourquoi ne prierions-nous pas pour ces « mêmes méchants quand ils sont morts? Siciit « igitur pro his viventibiis precamus qui 7iihil a « cadaveribus differunt, ita'pro istis etiam pre- « cari licet. »
Mais il est remarquable que saint Ghrysostome n'exhortait à prier que pour ceux qui sont morts dans la foi : Venini hoc quidempro lis agendiim qui in fide decesserunt ; et il ne croyait pas qu'on pût le faire utilement pour les catéchumènes. Il croyait que ceux-ci ne pouvaient être soulagés par les aumônes. Catechumeni vero neque hac dignantur consolatione, sed omni auxilio sunt destituti uno quidem excepta; quale vero hoc licet pauperibus pro ipsis dure, atque hinc aliquid percipiunt refrigerationis (1).
(1) Nous croyons devoir faire connaître dans une note l'espèce d'analyse que le Père Petau a faite de ce texte, le sens dans lequel il l'entend, et le jugement qu'il en porte.
'< Ab hac opinione non videtur abhorrere Chrisostomus : qui cum plerisque locis, sempiternas esse daemonuni. ac damnatorum pœnas egregie disserat : praesertim vero homilia
356 l'autre yie
Sixte de Sienne [Bibli, sanct., 1. YI, annot. 311) croit que les paroles de saint Chrysostome doivent s'entendre, nondesprièresparticulières, mais des prières publiques et solennelles, c'est-àdire du chant des psaumes, du sacrifice de la messe, qui avaient coutume d'accompagner les funérailles des chrétiens ; et il dit qu'il était défendu alors de faire pour les catéchumènes de telles prières, en haine et en punition de l'insouciance qui en portait plusieurs à différer leur baptême jusqu'au dernier moment de leur vie.
On cite ordinairement Prudence comme ayant
nona in priorem ad Corinthios; et Iiomilia XXI in Acta; et homilia XIII in epistolam ad l'iiilippf^nses, et aliis in locis : tamen homilia tertia in epistolam ad Philippenses ait, fideliiim preces, eleemosynas, et sacrificiii, quœpro mortiiis in Ecclesia lleri soient, cxiguum aliquod damnatis afferre solatium. Hortatur enim popiilum, ut in iuctu mortiioium moderetursibi : ac deflendos quidem et perpetuo planchi prosequendos eos, qui in peccatis ohierunt; velutinlideles,catechumenos,divites, qui cuni peccatis suis compensare charitatis, et largitatis officia noluerunt : atque hos ipsos duntaxat, qui cum fide christiana decesserunt, levi illos quidem, sed nonnulo tamen solalio juvandos. Ploremus igiliu\ inquit, islos, opiluleniur ipsispro viribus : excogitemus upem ilUs aliquain, paroam quidem, sed quœjuvare nihilominus possU. Qiiiiiam ïslad, et qaaraUone? Ut et oremus ipsi, et alios hortemar, ut pro illis orationex facient etpauperihitspro illis largiamus assidue. Affert ea res sotatii aliqaid. Mox catechumenis ista nectit, i;6T//m hoc quidem pro iis agendum, qui in fide decesserunt. At catec/utmeu.i n^ hoc quittent soUUinm percipiunL : sed ea omni ope desliluuntur, una tant uni excepta. Qu'a tandem ? IJcet pauftenbus pro ipsis erogar . Nonnullam ea res coiisolationeut ipsis trihidt.
« Ergo preces et sacritia, et largitiones in paiiperes. fidèles damnatos non niliil sublevant, ut Icvius tanitummodo torqueantur, catechumenis veresolau'leemosynfe opem att'erunt ; si vere ista scripsit Chrysostomus. '> Cette restriction du, Père Petau, pi vere ista scnpsit, paraît ne to)nberque sur ta dernière partie.
ou lo nie me sentiment que saint Jean Ghrysostomc, et on en trouve la preuve dans un hymne (ju'il a composé pour le jour de Pâques. Il y dit ofiectivement que, dans ce grand jour, il y a diminution ou même suspension de peines dans les enfers, feriœ.
Siint et spiritibiis sœpe nocentibas Pœnariini célèbres siib Str^^ge feriœ Jlla nocte, sacer qua rediit Deus Stagiiis ad siiperos ex Acheriintiis, etc. Marcent suppliciis Tartara mitibus, Exiiltatqiie siii carceris otio Umbrariim popnlus liber ab ig-nibus; Nec fervent solito flamina sulfure.
Bellarmin, qui s'oppose ce texte, se contente de répondre : Pntdeiitium moi^e poetico lusisse. Cette réponse pourrait bien paraître à plusieurs personnes insuftisante.
Saint Jean Damascène est nettement et formellement prononcé en faveur de la mitigation dont il s'agit. On ne le conteste pas (1); mais on objecte que ce saintnemontrepointd'ailleurs une doctrine assez exacte dans le discours où il professe ce sentiment; et qu'aux raisonnements et aux autorités qu'il y fait valoir, il mêle des histoires fabuleuses, telles que la délivrance de Trajan par les prières de saint Grégoire, de Falconille par celles de sainte Thècle, sa fille,
(1) Il faut oxoepter lo père Patiizy : mais ce théologien paraît avoir pleinement ignoré l'espèce d'argument que les défenseurs de la mitigaiion tirent de ce saint Père.
et de la conversation de saint Macaire avec le crâne d'un prêtre des idoles. Mais il ne s'agit pas dans le moment présent de savoir si saint Jean Damascène a été trop loin, s'il a solidement prouvé son sentiment, mais de savoir quel a été ce sentiment. Au reste, on peut seulement conclure des fausses histoires qu'il rapporte, qu'il a cru que Dieu, par un acte extraordinaire de sa puissance, et en dérogeant à l'ordre commun, pouvait délivrer certaines âmes de l'enfer, ce qui n'a rien d'hétérodoxe. Suarès dit expressément, disp. 7, de Peccatis, sec. 3, que « quoique Dieu ait révélé qu'il ne pardonnera point « aux damnés, cependantil n'est pas de foi qu'il n'exceptera personne ; et c'est un point con- « troversé : An vero aliquis excipiatw" res con^ « traversa est et quae 7ion pertinet ad fidem, » Et cela est bien évident par l'exemple de saint Augustin et de saint Thomas, dont le premier a cru à la délivrance du frère de sainte Perpétue, et le second à celle de Trajan (1).
(1) Estiiis, in lib. IV, disf. 46, p. 241, nomme une multitude de personnes qui, comme Trajan, ont été délivrées ou déchargées de la peine éternelle à laquelle (die? avaient été condamnées, si on en croit les historiens; et il ajoute qu'il aurait pu en citer un grand nombre : les uns, dit-il, ont été tirés de l'enfer, et immédiatement transportés dans le ciel; les autres ont été rappelés à la yie, et ensuite ont été baptisés et ont fait pénitence. 11 trouve avec raison beaucoup plus de difficulté dans la délivrance supposée des premiers que dans celle des autres.
Saint Thomas, qui ne conteste point le faitde la délivrance de Trajan, dit que ce prince aura été rappelé à la vie par les prières de saint Grégoire, et aura reçu dans cet état la grâce par laquelle il aura obtenu la rémission da ses péchés,
(Jn objecte encore que le discours dont il s'agit est faussement attribué à saint Jean de Damas; et il est vrai que d'habiles critiques le
et par conséquent l'exemption de la peine éternelle... ; qu'il faut dire de Trajan et de tous ceux qui ont été miraculeusement ressuscites, et parmi lesquels il est constant que plusieurs étaient des idolâtres et des damnés, qu'ils n'étaient pas destinés à l'enfer finalement, mais seulement suivant ce qu'ils méritaient au sortir de cette vie : IVo7i erant in in/'erno finaliler depiUati, sed secundnm prœsenlem propriorum merilornm jaslitiam ; et que sur des considérations supérieures, d'après lesquelles il était prévu qu'ils devaient être rappelés à la vie. on devait en disposer autrement...; qu'au reste, les suffrages ne devaient pas communément produire un effet semblable, parce qu'autre chose est ce qui est accordé à quelques personnes par un privilège singulier : Nec tmnen oportel quod hoc fiat commnniter per sufjragia : quia alia sunl quœ lege communi accidunt, et alia quœ singulariler ex privilégia aliquibus concednntnr.
Saint Thomas a donc cru qu'un chrétien, et même un idolâtre mort en état de péché mortel, pourrait être, par les prières des fidèles, sinon délivré de l'enfer, où il aurait été précipité, du moins déchargé de la damnation éternelle qui lui était due, et transporté ensuite dans les cieux, après les difl'érentcs opérations que le saint docteur juge nécessaires.
Jean Diacre, un des auteurs originaux de la vie de saint Grégoire, observe « qu'on ne lit point que l'âme de Trajan <« ait été tirée de l'enfer et transportée dans le paradis; mais <- on dit simplement qu'elle a été délivrée des peines de « l'enfer; ce qui n'est pas incroyable, parce qu'une âme peut « être dans l'enfer, et, par la miséricorde de Di'»u, n'en point <« sentir les tourments. C'est ainsi que tous les pécheurs qui «< sont dans le même feu de l'enfer, n'en souffrent pas tous <• également. » iAo/i igitur Gregorii precibus Trajani anima ah in/'erno liberata et in paradiso reposita : quod Oînnino incredibile videtur propter iilud quod scriptum est, nisi qufs renalus fnerit ex aqua et Spiritu sancto, non intrahit in regnum cœforum, sed simpliciler dicitnr ab inferni soiummodo crudatibus liberata : quod videlicet potest videri credibile, quippe cum ita valeat anima in inferno existere et iiiferni cruciatiis per Dei misericordiam non sentire, sicuti unus gehennœ ignis valet omnes peccatorcs detinere pariter, sic per Dei juslitiam^ cunctos non valet œqualiter exurcre, etc. (Tom. 111, op. S. Greg., p. 60.)
Sans doute Saint Thomas aurait appliqué toute cette
36o l'autre vie
pensent ainsi. Mais le père Gombefis, qui n'est pas moins habile qu'eux, et qui, comme eux. avait d'abord douté de l'authenticité de ce
(loctiinft a\i cas de Dinocr.ito, s'il lui avait été o1)jecté; car ce n'est pas scnlcmeiit saint Thomas qui a cru que les prières pouvaient délivrer quoiqu'un de lentVr; un autre Docteur de l'Église, dont l'autorité est supérieiu'e à la sienne, la cru même; c'est saint Augustin (I. I de. Anima, cli. xii, t. X, p. 343 et 380). Voici comment on le piouve. Vincent- Victor Donatiste avait avancé qu'on devait offrir le saint sacrifice et l'aire d'autres ohlations pour les enfants morts sans baptême; et, pour Justifier sa prétention, il se prévalait de l'exemple de sainte l*erpétue, qui avait prié pour son frère Dinocratf\ moit sans baptême, et l'avait délivré des peines qu'il souffrait, et qui lui avaient été iévélées dans une vision. Saint Augustin répond à Vinc(Mit :
1" Qu'il n'est point sûr que Dinocrate n'eût été baptisé depuis que sa sœur avait été conduite en prison, et que cet entant, âgé de sept ans seulement, n'eût point été ramené à lidolfitrie par son père idolâtre, ou ne fût point tombé dans quelque péché moitel depuis son baptènit! : Quia sait alniin puer ille post ù((,/)lisniif/n persectUionis lempore a paire impio per idolalriam fiieril alienatiis a C/irislo propter quod in damnaUonem ieril, nec inde nisi pro Cltrislo rnorUarœ suroris prccibus donalus exieril. (L. I, chap. XII.)
2° Le fait dont il s'agit est tiré de la partie des actes du martyre de sainte l'erpétue écrite par elle-même; et saint Augustin observe que ses actes ne sont point une écriture canonique, nec ipsa scnptnra canonica est; et que dans les questions de ce genre (où il ne produisait que des témoignages de la sainte Écriture), on ne devait opposer que des témoignages tirés de la même source : Quaur/uavi ipsa leclio non sit in eo cAinona scriptararuin undein hnjasmodi quœstionibus lestimonia proferoida saut. De là, ceux qui sont d'un autre avis que nous prennent occasion de dii'e que saint Augustin a douté du fait en question; et c'est leur réponse la plus ordinaire. Mais très certainement elle est insuffisante : car, dire d'un fait qu'il est moins certain que s'il était consigné dans la sainte Écriture, ce n'est point témoigner qu'on ne le croit pas. ou qu'on en doute; car autrement on douterait de tous les faits qui ne sont point dans le canon des livres saints.
3° Il serait assez naturel de penser que les peines que souffrait Dinocrate, et dont il fut délivré par les prières de sa sœur, étaient celles du purgatoire; mais saint Augustin ne l'entendait pas ainsi, puisqu'il suppose, comme nous l'avons vu plus haut, que la peine que souffrait Dinocrate
discours, a liiii par le croire une véritable production de ce docteur, et en conséquence il Ta inséré dans sa Bibliothèque des Pères prédicateurs, Blbliotheca Palrum prœdicatorinn . Mais quand on ôterait à ce discours une autorité aussi grande que celle de saint Jean de Damas, il conserverait encore celle de l'Eglise orientale, qui, en l'insérant dans ses livres ecclésiastiques, comme elle l'a fait depuis longtemps, est censée en adopter ou du moins ne point en désapprouver la doctrine.
Voici les saints Pères ou les anciens auteurs ecclésiastiques qu'on a coutume d'alléguer comme favorables à l'opinion de la mitigation des peines : en voici deux autres qu'on pourrait, à ce que nous croyons, leur ajouter. Le premier est Tliéophilacle. On sait que cet auteur est un grand admirateur de saint Jean Glirysostome, et que ses commentaires ne sont guère qu'un abrégé des homélies de ce saint. Théophilacte observe, sur le verset 5 du chapitre xu de saint Luc, « que Notre-Seigneur ne
a\ait pu être intlig«'!e pour le crime d'idolâtrie, et qu'il appelle la condauination qu'avait subie cette enfant, danmatio mortis; ce qui signilie certainement la condamnation aux peines de l'enfer.
4° Si saint Augustin avait cru que la foi caUjolique ne permît pas de croire que quelqu'un puisse, par des prières, être délivré de l'enfer, il aurait infirmé par cet endroit le fait qu'on lui objectait; il ne se serait pas, pour combattre la conséquence qu'en tirait son adversaire, épuisé en conjectures. 11 aurait simplement nié le fait, et aurait été obligé de le nier, comme renversant s'il eut été vrai, un point de la foi catholique. 11 n'a rien fait de semblable : donc, etc.
362 l'autue vie
« dit point qu'il faut craindre celui qui, après « avoir ôté la vie au corps, précipite l'àme dans (( l'enfer, mais celui qui peut l'y précipiter, ^^</ (( habet potestatem miltendl in cjehennam. Car « les pécheurs qui meurent ne sonl pas tou- « jours jetés dans l'enfer : il est au pouvoir de « Dieu de leur f lire grâce. Je parle ainsi en « conséquence des offrandes et des aumônes « qu'on fait pour les défunts, et qui ne servent {( pas peu à ceux qui sont morts dans de grands « péchés. Hoc autcm dico propler oblaliones et « distributiones quœ fuint pro defiuictis qui in « gravibus pcccatis mortiii sunl... Ne cessons u donc pas de nous rendre favorable celui qui « a le pouvoir de jeler dans l'enfer, mais qui « n'use pas toujours de ce pouvoir, et qui peut :< nous remettre quelque chose. »
Théophilacte ne pouvait guère plus clairement enseigner que nous pouvons, par nos prières et nos aumônes, procurer quelque soulagement aux âmes des réprouvés. On ne peut pas dire ici qu'il s'agit des âmes détenues dans le purgatoire, mais prédestinées à la vie éternelle, puisqu'il s'agit des hommes morts dans l'état de péché mortel : Qui in gravibus peccalis mortui sunt.
On lit, dans le second volume des œuvres de saint Athanase, page 2'io, un opuscule qui a pour titre : Quœslioncs ad Antiochiim. L'auteur, dans la réponse à la xxxiu^ question.
avait dit que les âmes des justes se réjouissaient et chantaient avec les anges des hymnes à la louange de Dieu.
« Mais quoi, reprend-on, et c'est la xxxiv^ « question, les âmes des pécheurs ne tirent- « elles aucun avantage des sacrifices, des u bonnes œuvres, des offrandes qui sont faites « à leur intention? Qiiid rrgo? nulliimne hene- « ficiiun perciphtnt peccatonim animœ, cum « pro ipsis fiiint synaxes, bcneficientiœ et ohla- « tiones? »
L'auteur répond : « Si elles n'en tiraient « aucun avantage, on ne ferait point mention (( d'elles dans l'offrande : Nlsi inde aiicujiis « participes essent bene/icii, non. eoruni ficret « mentio in oblatione. »
Et il ajoute : De même que lorsque la vigne est en fleur dans la campagne, le vin qui est renfermé dans des vaisseaux, participe à son odeur et fermente aussitôt qu'elle : Veruni qiiemadmodiun vile foris in agro florescente, ejus percipit odorcm mmim conclusum, simul'^ que efflorescit; ainsi les âmes des pécheurs tirent quelque avantage du sacrifice non sanglant et des bonnes œuvres qui sont offertes pour eux en la manière que connaît et que détermine seul celui qui est le maître des vivants et des morts : Sic intellige peccatorum animas alicujus participes esse beneficii ex incruento sacrificio et beneficentia pro ipsis facta^
Ht solus novit et jubct vivorum et mortuorum dominator, Deus iioster.
Ce témoigaage est clairement favorable à l'opinion de la mitigation des peines.
On peut objecter que l'auteur de cet opuscule n'est point saint Athanase ; et cela est vrai : mais il est vrai aussi que l'auteur est fort ancien, qu'il vivait au plus tard dans le septième siècle, et que son ouvrage n'est qu'un extrait des Pères qui l'avaient précédé. On peut consulter ce qu'en ont dit les éditeurs bénédictins de saint Athanase, et Guillaume Gave dans son Histoire littrratre des écrivains ecclésiastiques, page 195.
Si quelqu'un prétendait que les âmes des pécheurs dont il s'agit dans ces questions, sont les âmes des justes qui avaient quelques fautes à expier dans une autre vie, il faudrait l'inviter à lire les questions précédentes, et notamment les questions 19, 20, 32. Il verrait clairement que les pécheurs dont il s'agit sont les réprouvés, et que l'auteur oppose toujours les âmes de ces pécheurs aux âmes des justes qui sont dans le ciel.
Il existe en faveur de Topinion dont il s'agit un témoignage d'un très grand poids, c'est celui d'Innocent III. Ge grand pontife a écrit à l'archevêque de Lyon une épitre très longue et très grave, qui a été insérée tout entière dans le Gorps du Droit; on la lit au IIMivre des Décrétâtes, tit. 41, n. 6.
Innocent III la termine ainsi (1)^ « Mais « dans cet article y a-t-il lieu à cette distinc- (( tion dans laquelle on enseigne qu'entre les (( défunts, les uns sont très bons et les autres « très mauvais; d'autres sont médiocrement ù ]>ons, et d'autres médiocrement mauvais;
qu'il arrive de là que les sulFrages qui se « font par les fidèles dans l'Eglise sont à « l'égard des très bons, des actions de grâces ; ( à l'égard des très mauvais, une consolation « aux vivants; et que pour les médiocrement « bons, ils sont des expialions; et pour les « médiocrement mauvais, des propitiations ? « J'abandonne cette reclierclie à votre dis- « crétion. » Les morts qui ont été médiocrement bons, et pour qui le pape dit que les suffrages des fidèles sont des expiations, sont assurément ceux qui sont dans le purgatoire. Donc les médiocrement mauvais^ à l'égard des(piels ces suffrages sont des propitiatioiLs, doivent être renferuiés ailleurs, et ne peuvent l'être que dans l'enfer, puisqu'ils ne sont pas dans le ciel, où il n'y a pas lieu à la propitiation; autrement Innocent 111 aurait vainement distingué entre les médiocrement bons
(l) « Veram utnim in lioc articiilo lociim liabcat illa distinctioqiia docetiir quoddefiinctorumalli sunt valde boiii.alii siint valde mali, alii mediocriter !)oni, alii modiocritcr mali : unde suffrag'a qua? liiint a fidelihns in Ecch^sia pro valde bonis actionos sunt gratianim; pro valde malis consolationes vivoriim ; oxpiationes Nero pro mediocriter bonis et propitiationes pro mediocriter malis, tua discretio investiget. >>
et les mf'dlocrcimmt mauvais, et entre les effets des suffrages, qui sont des expiations pour les premiers et des propitiations pour les seconds. Bellarniin observe (lib. II, dfi Purgatorio, cap. xvui) que ce texte dMnnocent III est en possession de touruicnter un grand nombre de personnes, apparemnient de celles qui veulent y répondre, multos torqnere solet. Effectivement cela ne doit pas être facile. Bellarmin essaye cependant d'y donner lui- môme deux réponses. La première consiste à soupçonner que la mémoire a manqué au pape, quand il a cru que la division, qui n'est que de trois membres dans saint Augustin, en avait réellement quatre : « Car dans ce saint docteur, « dit-il, les médiocrement bons et les médio- « crement mauvais sont mêmes, et ne for- ({ ment qu'un seul nombre; et Innocent III, « de ce nombre, en fait deux, en disant : Les i( uns sont médiocrement bons et les autres « médiocrement mauvais. » Bellarmin aurait raison de soupçonner d'infidélité la mémoire d'Innocent III, si ce pape avait voulu faire une allusion au texte de saint Augustin. Mais cette allusion, il l'a faite au Maître des Sentences où se trouve effectivement cette division en quatre membre . Ce qui aurait dû le faire remarquer au savant cardinal, c'est que le pape demande : Utriim valeat illa distinctio qua docetiir, etc. Or, on sait bien que le Maître
l'autre mi: 36j
des Seiitonces divise sou ouvrage par distinctions ; que la question qui nous occupe est traitée dans la 45^ distinction^ et que c'est sur cette distinction que se sont exercés les commeutateurs de ce grand théologien. Nous allons, dans un moment, produire son texte.
La seconde réponse du cardinal, c'est qu'on peut dire que les médiocrement bons, dans le texte d'Innocent III^ sont ceux qui n'ont la conscience chargée d'aucune faute, mais qui cependant sont comptables de quelque peine temporelle à la justice diviue; et les médiocrement 7nanvais sont ceux qui ont quelque faute^ mais seulement vénielle, à se reprocher. Bellarmin n'appuie ce qu'il dit d'aucune preuve ; ses adversaires peuvent donc le nier avec la même facilité qu'il l'avance.
Mais le cardinal Bellarmin et les théologiens qui adoptent sa réponse ont-ils fait attention à ce qu'on serait en droit d'en conclure contre le pape Innocent 111? D'après cette réponse, le grand pontife aurait donc cru que les médiocrement bons et les médiocrement mauvais étaient détenus dans le purgatoire ; et cependant il aurait douté, il n'aurait pas voulu décider si on pouvait utilement prier pour les uns ainsi que pour les autres.
Hé quoi ! n'était ilpas,autenipsd'InnocentllI, constant et de foi catholique qu'on oftVait utilement les aumônes et le saint sacrifice pour
les fidèles détenus dans le purgatoire, sans aucune distinction de ceux qui seraient morts redevables seulement de quelque peine temporelle^ et de ceux qui seraient morts avec une conscience chargée de quelques fautes vénielles? Gom ment un pape , et un aussi savant pape^, auraitil pu ignorer cette vérité ?
La }3onne foi nous oblige d'observer qu'on s'appuierait mal à propos sur l'autorité du pape Innocent III, pour soutenir positivement que les fidèles peuvent^ parleurs prières, procurer quelque adoucissement aux peines des damnés.
L'Archevêque de Lyon avait demandé au pape son sentiment sur la question présente, et voulait rengager à la décider : Quœsimsti utnim haheal locum illa distinclio qua doceiur, etc. C'est-à-dire vous avez demandé si ce qu'avance le Maître des Sentences, dans sa 45^^ distinction, est fondé. Le pape ne juge pas à propos de répondre à Larchevéque sur cette question, et lui renvoie l'examen : Tua discretio investigcL
Mais ce qu'on est en droit de conclure, et qui suffit à notre but principal, c'est que ce pape supposait que la question n'était pas décidée, et qu'elle était problématique ; c'estque, de l'aveu du pape, on pouvait, sansblesser la foi , croire ce qu'on voulait sur cette matière et par conséquent croire queles suffrages des fidèles servaient au soulagementdes damnés, du moinsde ceuxquin'avaient pas été dans ce monde des scélérats consommés.
§ 3. Sentiment dks Grecs et nu concile DE Florence
Le concile œcum^3mquc de Florenco a été favorable au sentiment dont il s'agit, en ce sens du moins, qu'iirajugéeirrépréhensible. Leslecteurs jugeront d'après Texposition des faits, si cette assertion est Lien fondée.
Marc Eugénique, métropolitain d'Eplièse, prononça en présence de ce concile, deux discours sur les peines du purgatoire, et 'soutint, dans l'un et dans Tautre, que les Ames des pécheurs condamnés aux supplices éternels, recevaient, par les prières des fidèles, quelque soulagement dans leurs peines. Le père Lequien, éditeur des œuvres de saint Jean de Damas, dans la '^^ dissertation qu'on lit à la tête du \^^ volume, pnge 03, et a pour titre : de Orationo, de lis qui in fide donnierunt (c'est le discours de saint Jean de Damas) et de purgatorio seciindum oï'ientalis Ecclesiœ sensum, dit à cette occasion, que Marc d'Eplièse est, sur ce point, pleinement cVaccord avec saint Augustin dans ^on Enchiridion (ce que nous remarquons en passant, pour faire connaître que ce savant critique, ainsi que le père Petau, ne doutait pas que saint Aug-ustin ne dût être entend a dans le sens
où nous avons cru qu'il était naturel de l'entendre).
Marc d'Éphèse, dit le père Lequien^ appuie son sentiment sur un passage de saint Basile, tiré d'une homélie que les Grecs lisent dans leur office pascal. Le saint^ dans cette homélie, s'adresse à Notre- Seigneur et lui dit : <( Dans ce (( jour si saint et si solennel, daignez agréer (( les supplications que nous vous offrous pour a ceux qui sont détenus dans l'enfer; nous « espérons vivement que vous leur accorderez « quelque relâche et quelque soulagement dans « leur supplice. »
Il fait encore un grand usage du fameux discours de saint Jean de Damas^ De lis qui in fide dormienint, discours qu'il ne doute pas être de ce saint docteur. Il conclut que l'Eglise offre des sacrifices et des prières pour tous les défunts, sans aucune exception; qu'à l'égard des saints^ ce sont des actions de grâces que l'Eglise prétend rendre à Dieu ; et qu'à l'égard des autres^ ces prièresontpourobjet d'obtenir, pourlesuns,une pleine rémission, et pour les autres quelque soulagement.
Le père Lequien analyse ce que Marc d'Éphèse avança dans le concile de Florence en vue de faire connaître et de justifier la doctrine de l'Église orientale sur le feu, que cette Église ne croit pas, comme le croit l'Église latine, servir à l'expiation des péchés dans le purga-
i/autre vie 371
toire, etsiir d'autres manières d'expiercespéchés, qu'elle adopte. C'était, dit le père Lequien, l'objet principal des deux discours qu'il prononça, comme au nomdel'Eglis eorientale,t;eto Ecclesiœ orientalis nomine; et après qu'il eut fourni les éclaircissements qui lui furent demandés sur quelques parties de l'un et de l'autre, les Latins témoignèrent approuver les deux discours : Latini ultro approharunt, dit le père Lequien; ils exceptèrent seulement les endroits où il avait prétendu que la récompense des bons et les supplices des méchants seraient différés jusqu'au jour du jugement, et que les sainls ne pouvaient voir Dieu ni son essence.
Voici maintenant le raisonnement qu'on pourrait former d'après ce qui précède. Marc d'Ephèse, dans les deux discours qu'il a prononcés dans le concile de Florence, a soutenu trèsnettement que les damnés tiraient quelque soulagement des prières et des sacrifices qui s'offraient dans l'Eglise. Les Latins éprouvèrent, ou du moins jugèrent irrépréhensible la doctrine énoncée dans ces discours; ils n'exceptèrent de leur approbation que les deux points dont nous venons de parler : donc les Grecs, au nom de qui parlait Marc d'Ephèse, et les Latins, devant lesquels il parlait, c'est-à-dire tout le concile de Florence^ ont cru que Marc avait soutenu que le soulagement de la peine des damnés par les suffrages de l'Eglise^ était ortho-
Sj^
(loxe, ou du moins n*était pas contraire à la foi catholique (1).
Pour montrer que Marc d'Ephèse n'en a pas
(1) L'importance de la matière nous engage à ujettre ei note le texte latin du père Loquien,qui renferme encore des circonstances que nous n'avons pas rapportées. L'al)bé Konaudot, t. V de la PerprlHilr', p. 013, assure que l'extrait des deux discours de iMarc d'Éplicse, par le père Lequien est fort exact.
<< In utraque oratione asserit Marcus... peccatorum animas '< quai reternis suppliciis addicta^ sunt, tantillum quandoque « relaxationis exfîdelium precibus percipere. Quo plane sensu « Augustinus in Enchiridio. cap. 112, ait supplicationes et « sacrificia dcfunctis prodesse. et illis quidem qui.cum valde « mali non essent. mortem ohierunt. ut sit plena remissio, •< et valde malis ut sit tulcrnoiliorisla damuaiio. Quocirca. « C. 110, exploso pi'imum Origenis errore.... qui cruciatnum « metas fore finxerat, nihilominus hune versum psalmi LXXVl « lion obllDiscetur misereri Deus, ita cnarràt, ut si ad de- « functos omnos li.-pc verba pertinere existimentur, pœnœ <« daninaloram cerlis lempornin iiUervallKS (iliqiidlenns « iniligan pule?ilnr.,. non œlerno suppUcio ftnnm dando, « sed, leviunen adiubondo c.rnciaUhus. II.tc quidem homi- « nés suspicari pcrmittit Augu-tinus. Marcus \cro eadem y' probare nititur quodain mugni Hasilii, ut pulat, loco ex «« liomilia quam Grreci Ifgunt in ollicio paschali Pentecosles. « quo nenipe Cbristus ad bunc moduni interpelîatur : Qnin, « et in ista omnium solemnissima et sa/iilnri fesliviluLe « expialiones quidem deprecAilorias pro iis quiin inferno « delinentur dignaris succipere : maynam vero spem prœ- « bes^ relaxaUonem eorum quibus plecluntur supplicio- « rum et refrigerium quoiLdam concessum eis tri; quibus <( si damnatorum animas innuunt, consentanei sunt lii Pru- « dentii poetre versus :
Sunt ei spirilibus sœps nocenlibus, etc.
<< Ex bis itîique Eugenius intulit pro fidelibus dcfunctis « nuUis prorsus exccptis, sacrificia et preces ab Ecclesia fieri, « pro sanctis quidem, ut grati.irum actioncs, etc., pro aliis « vero ut vel remissioi.em plenam, vel qualecumque tandem « levamen impetrcmus. » 1'. Or^, n^G.
Le père Lequien, après avoir rapporté ce que J\larc d'Épbèse dit, pour expliquer la doctrine de son ftglise, principalement sur le feu et les autres genres du purgatoire, ajoute :
« ll;ec cum Epliesius duplici sejinone in synodo velut Ec- « clesiLG orientalis nomine peroiasset, adjccissetque, ut pos-
l'autre yie 3^3
imposé à l'Eglise orientale, et que l'opinion des Grecs sur la mitigation des peines des damnés est effectivement telle qu'il nous la représente^ nous produirons l'anecdote suivante.
S-yrophuius, dans son Histoire du Concile de Florence, sess. V, ch.xiv, raconte que l'empereur Paléologue ayant ordonné à Marc d'Éphèse de mettre par écrit les deux discours qu'il avait prononcés, ce prince voulut, avant qu'ils fussent rendus publics, les examiner lui-même avec un petit nombre de Grecs les plus savants, et s'assurer qu'ils ne renfermaient rien que de sage et d'ortliodoxe. Après en avoir entendu la lecture, il en fit un grand éloge ^ et n'improuva que ce que Marc avait dit de la conversation de saint Macaire avec un prêtre des idoles dont ce saint avait rencontré le crâne, non à cause de l'usage qu'il en faisait pour appuyer sa doctrine, mais parce que les Latins traiteraient cette conversation de fable, et que Marc n'était pas en état d'en prouver la vérité. L'empereur, ainsi que son conseil, fort instruits de toute la doctrine de l'Eglise orientale, n'ont donc point bh\ménifait retrancher ce que Marc avait avancé si positivement dans ses discours sur la mitiga-
« Inlatiis fiieraf, qiiorumdam utriusque orationis locoriini
« expositioiiein, Latini ultro comprobarunt. illis duntaxat
« exceptis, quibus tum dainnatoriim irnpionimv.^ pœnas et
<« supplicia, tiim l)eaturuni coroiias in diom judicii dilferri
« assoveravorat. nf^îiaiftquo sanctos Deum Deive essentiam
« posso contueri. >' P. 6S, n° ïi.
tion des peines des damnés ; il fallait donc que la doctrine de Marc^ sur ce point, fût commune à toute cette Église ; et le père Lequien en était bien persuadé, puisque après avoir annoncé qu'il va exposer à ses lecteurs quelle est, sur le purgatoire, la doctrine de l'Église orientale, il croit qu'il suffit, pour la faire parfaitement connaître, de rapporter ce qu'en dit Marc d'Ephèse. Verwn, dit-il, page 65, n^ 5, enarrare hibet qnœ sit Ecclesige onentalis hac in parte doctrina, quod ut conficiamiiSy unum e multis auctorem seligo Marcum, etc.
Ce qui doit achever de mettre hors de doute que tel est effectivement le sentiment des Grecs, c'est le témoignage de Léo AUatius, l'auteur, qui a le plus étudié et le mieux connu toute leur doctrine. Or, dans son ouvrage de Libris Ecclesiasticis Grœcorum, dissert. 2, pag. 117, AUatius assure le point dont il s'agit de la manière la plus nette et la plus positive ; et voici comment il s'exprime : « Les Grecs soutiennent « constamment que les prières des hommes « saints et agréables à Dieu sont profitables « aux infidèles et àtous ceux qui &ont condamnés « aux peines éternelles, qu'elles leur procurent « du soulagement dans leurs peines, et quel- « quefois même une entière délivrance. Grœci « illam mordicus tuentur sententiam, preces a .( sanctis viris Deoque gratis effusas, infldelibiis « et œternis cruciatibus datnnatis proficuas esse,
l'authe vie 3^5
« qiàbus et l'ecreantur , et aliquando etiam « eanim ope poenis liber antur (1). »
Mais nous avons à produire, pour constater le même fait, un auteur d'une plus grande autorité encore qu'Allatius, c'est Dosithée, patriarche de Jérusalem, un des plus savants grecs modernes. Il présida, en 1672, au synode de Jérusalem, que le père Hardouih a inséré dans sa Collection des conciles, et il en fit imprimer les décrets en 1C90, dans la Moldavie. Or, dans cette édition, il ne se borne pas à dire que les peines des damnés peuvent être mitigées par les prières des fidèles, il assure que par les mêmes prières, les damnés peuvent être entièrement délivrés de leurs peines. Allatius a raison de blâmer dans les Grecs ce dernier point de doctrine, comme trop favorable à Terreur d'Origèuc. Si les Grecs se contentaient de dire que, dans certains cas extraordinaires seulement, et
(1) Les Grecs fondent leur opinion principalement sur la miséricorde de Dieu et sur l'autoritù de quelques saints Pères. Mais Allatius observe qu'ils s'apptTient encore sur plusieurs exemples qu'il rapporte dans le cours do sa dissertation, et spécialement sur celui deTrajau et de l'empereur Tliéopliile. Il blâme la trop grande crédulité des Grecs sur ce point, et pense que ces fréquentes délivrances des enfers et la facilité qu'ils semblent supposer aux fidèles de procurer CCS délivrances par leurs piière?, donneraitnt quelque atteinte au dogme de l'éternité dfs peines. Il convient cependant que les latins ont aussi, pondant longtemps, ajouté foi à la délivrance de Trajan par les prières de saint Grégoire; et il rapporte les différentes manières dont les théologiens s'efforcent de concilier ce fait avec cette sentence de l'écriture : In infevno nuUa rcUemplio ; mais, ajoutet-il, les Grecs ne daignent pas seulement se mettre en peine de faire cette conciliation. Toute la dissertation d'Allatius mérite d'être lue.
3'j6 l'autre vie
en dérogeant à la loi commune, quelques âmes sont tirées de l'enfer, leur doctrine n'aurait rien d'hétérodoxe, et ils ne diraient rien de plus que ce qu'a dit saint Thomas à l'oôcasion du fait de Trajan. Nous avons déjà cité le texte suivant : N-ec tamen opportet ut hoc fiat commimiter pcr suffragia : quia alla siint quœ kge communi accidunt, et allas^mtguœ singulariter ex pimnlegio ailquihiH conccduntur. Di^i. 45, qii. 2, art. 2, ad. 5.
Nous avons désiré savoir si les Grecs professaient encore aujourd'hui la même doctrine sur la mitigation des peines; dans cette vue, nous avons consulté M. d'Anse de A^illoison que nous savions avoir étudié avec soin, dans son voyage de Grèce la doctrine de l'Eglise grecque, et avoir demeuré pendant quelque temps parmi les moines dumont Athos, les moines les plus habiles de cette Eglise ; et ce savant nous a plusieurs fois assuré, et quelques jours encore avant sa mort, que les Grecs étaient toujours dans les mêmes sentiments.
L'Eglise romaine ne peut pas l'ignorer; et cependant, dans différentes déclarations que les papes ont de temps en temps exigées de ceux qui se réunissaient à l'Eglise, et auxquels ils confiaient des pouvoirs, nous ne voyons point qu'ils aient jamais demandé qu'ils renonçassent à cette doctrine et à la pratique qui en est la suite.
Voilà ce que nous avons pu tirer des saints Pères et des monuments ecclésiastiques sur la question présente (1).
Il est temps d'examiner ce qu'en o-nt pensé les théologiens scolastiques qui n'ont pris en aucune considération et ne se sont point objecté le sentiment des Grecs qui, très vraisemblablement, leur était inconnu.
Nous croyons devoir placer ici le témoignage d'un auteur qui n'est point un pape, et qui n'a point rang parmi les saints Pères, il est vrai, mais qui n'appartient pas non plus à la classe des théologiens de TEcole : c'est Hugo Etérianus. Cet auteur, né en Toscane dans le douzième siècle, qui a vécu longtemps à Gonstantinople fort considéré des empereurs Michel et Emmanuel, parlant le grec comme sa langue naturelle, profond dans la connaissance des saints Pères de l'une et de L'autre Eglise, et qui
(1) Ce ii'ost pas l'autorité d'un Père ni d'un théolof^ien que nous voulons produire en faveur du sentiment dont il s'agit; mais nous pensons qu'il est curieux desavoir que le fameux moine Gothescalc, qui occasionna, dans le neuvième siècle, tant de disputes sur la prédestination, lui était favorable. Il écrivit aux évèques pour les exhorter à prêcher aux peuples que. puisque les réprouvés ne pouvaient plus éviter leur damnation, ils adressassent à Dieu des supplic'ations, et fissent quelques œuvres de p'nitence pour en obtenir qu'il voulût bien au moins mitiger et adoucir \\n peu les peines qui leur étaient destinées. C'est Amodon, archevêque de Lyon, qui, dans une lettre à Gothescalc, nous apprend ce trait : Episcopos ad qiios scribis, quasi mîsericordiler adhortaris lit hoc prœdicent popuUs, ut quia jam prœflJiitam damnationem evadere von possunt, saltem aliquanliilum Deum sitpplicenl-et huniilienliir, ut stalutas efs vel))todv;u?)i mUigel et lœmgel et pœnas. [bibliolh. Pair., t. XIV. p. 335.)
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enfin, au jug-emcnt de Fabbé Trithome, fut incontestablement, dans son siècle, le plus babile interprète de FEcriture sainte ; ce savant, dis-je, composa, à la prière du clergé de Pise, un traité du Rappel des âmes de Tenfer, de Uegressu animanim ah infenio, imprimé pour la première fois en 1540 et qu'on trouve dans le XXU^ volumede la Bibliothèque des Pères. Il y fait parler un chrétien qui est dans les enfers et qui sollicite les vivnuls d intercéder pour lui. C'est principalement dans les chapitres xiu, xiv et XV qu'est renfermée sa doctrine sur le point qu'elle nous intéresse. Quand on les a lus avec attention, on conclut avec confiance que Hugo Etérianus a cru 1" que les hommes morts dans l'état de péché mortel pouvaient être soulagés, et même quelquefois entièrement délivrés de l'enfer par les suflrages des vivants; 2<* que ceux dont les crimes étaient montés à leur comble, quorum sinistra trutina terram attigerit, et qui habitaient en conséquence la partie la plus profonde de l'enfer, ou n'avaient aucune part à ces suffrages, ou n'en avaient qu'une très faible. Les principaux faits qu'il allègue à l'appui de son sentiment, sont : celui de Judas Machabée, qui fit offrir des sacrifices pour les soldats tués dans un combat, et que lui, Hugo, croit avoir péri en état de péché mortel; celui d'Herman, évêquc de Gapoue, qui arracha à une troupe de démons le diacre Pas-
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chaso, obstinément attaché, jusqu'au dernier soupir, au parti de l'antipape Lauient; celui de saint Grégoire qui délivre de l'enfer l'empereur Trajan; et comme il craint qu'on ne traite ce dernier trait de fabuleux : Interrogez, dit-il, les Grecs; toute r Église grecque en rendra témoignage. Il s'objecte ces sentences de l'Ecriture : Dieu rendra à chacun selon ses œuvres : Qui est-ce qui confessera Dieu dans l'enfer? Il répond que cette sentence aura seulement son accomplissement après le dernier jugement du Seigneur et la fin de ce monde. Car alors, dit-il, toute prière sera inutile ; et d'ailleurs il n'y aura plus d'aumônes, plus d'œuvresde bienfaisance, plus de saints sacrifices.
Le chrétien interlocuteur continue de s'adresser aux vivants : « Vos suffrages, dit-il, « peuvent servir à expier nos délits, soit afin « que nous souffrions une damnation plus « supportable, soit pour obtenir une pleine « rémission : Ut dut tolerabiliorem nunc « damnationeni patiamur, aut integram adi- .« piscaniur remissionem. Empressez- vous de « secourir, par vos suffrages, les chrétiens « qui sont sortis de cette vie ; et si ces « suffrages sont peu utiles à ceux dans qui « le poids des iniquités aura été au dernier « point, ils sont au moins des remèdes et « des consolations pour ceux qui les leur « accordent... Toutes les voies de Dieu,
38o l'autre vie
( continue l'interlocuteur, sont vérité et misé- « ricorde. Un juge n'inflige jamais la peine « que le délit mérite... Si Dieu nous accablait « de tout le poids des châtiments dont nous «sommes véritablement dignes, il oublierait « d'avoir pitié, et dans sa colère il arrêterait « tout le cours de ses miséricordes (contre « l'assurance qu'il nous a donnée du con- « traire) : ObHvisceretur miso^en Detts, et con- (( tineret in ira sua misencoi'dias suas. Aussi il (( ne punit jamais nos crimes autant qu'ils le « méritent. »
Hugo Etérianus finit par citer deux traits, l'un de l'évêque Félix, l'autre de saint Grégoire, pour montrer ce que peut, pour le soulagement des morts, le saint sacrifice de ki messe.
Il est facile de reconnaître dans la dernière partie que nous venons de citer du traité de Hugues, que lorsqu'il écrivait, il avait sous les yeux le texte de V Enchiridion de saint Augustin dont nous avons fait usage, et qu'il en adoptait la doctrine dans le sens où plusieurs savants, comme le P. Pelau, croient qu'on doit l'entendre.
§ 4. Skntlment des théologiens et des canonistes
Pierre Lombard, évêque de Paris, plus connu sous le nom de Maître des Sentences, parce qu'il appuie tout ce qu'il dit, sur les témoignages ou sentences des saints Pères, a été sans contredit le plus fameux théologien de son temps; dans les siècles suivants tous les maîtres de théologie ne prenaient point d'autre texte pour lire et expliquer à leurs écoliers, que son Cours de théologie; et l'on compte jusqu'à deux cent quarante-quatre auteurs qui ont fait des commentaires sur le livre des Sentences, parmi lesquels sont les plus fameux théologiens de chaque siècle, et saint Thomas lui-même. 11 est donc bien intéressant de connaître ce qu'il a pensé sur le point que nous examinons.
Le Maître des Sentences, liv. IV, dist. 45, rappelle le fameux passage de saint Augustin, tiré de son Enchiridion: Cimier go sacrificia sive aliaris sive qiiariimqiie eleemosynarimi pro baptisatis defioictis, etc. C'est le même que nous avons cité plus haut; et il finit par dire : Ecce qiiibus et qualiter prosunt illa quœ pro defiinctis fréquentât Ecclesia : mediocriter malis suffragantur ad pœnœ mitigationeni, mediocriter bonis ad plenam absolutionem.
Saint Augustin avait dit que les suffrages de FEglise ne sont point proprement utiles à ceux qui sont très bons ni à ceux qui sont très mauvais; qu'ils ne profitent qu'à ceux qui ne sont pas très mauvais, et qui composent la troisième classe; c'est à Tégard de ceux-ci qu'il dit : Qiiibus ver o promut, vel ad hoc prosiint i(t s il piefia remissio, vcl certc vt tolerabilior sit ipsa damnalio. Voilà ce qui donne lieu au Maitre des Sentences de distinguer, dans la troisième classe, deux Sortes de membres qui obtiendront, par les suffrages de l'Eglise, les uns une entière l'émission, les autres une plus supportable damnation. 11 appelle les premiers médiocrement bons et les autres médiocrement mauvais ; et il est bien évident que ceux qui doivent obtenir une rémission pleine, doivent être réputés moins coupables, et appelés médiocrement bons, relativement à ceux dont la condamnation sera seulement adoucie : on doit assigner aux premiers le purgatoire pour le lieu de leur demeure ; et ils Fliabitent plus ou moins de temps suivant qu'ils sont plus ou moins redevables à la justice divine; mais enfin tous ceux qui habitent le purgatoire en sortiront et obtiendront enfin une pleine rémission. Donc les médiocrement mauvais, pour qui les fidèles, par leurs prières, obtiendront non une pleine rémission, mais seulement une mitigation dans leurs peines, ne sont pas renfermés dans le
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pui'i^atoii'c, mais sont dans la classe et la demeure des damnés.
Le Maitre des Sentences forme ensuite une question cjui insinue bien que ceux qu'il appelle médiocrement bons sont les seuls qui soient dans le purgatoire; car il demande par quels sulfrages seront aidés les nukliocrement bons qui se trouveront à la fin du monde : Qidbus suffragiis juvabantur medlocriter boni qui in fine invenientur. Il est évident qu'il serait dans le même embarras pour les nukliocrement mauvais s'ils étaient aussi en purgatoire ; et que, si le Maitre des Sentences avait cru qu'ils l'habitassent efïcctivement, il aurait pro[)osé sa question à l'égard des autres.
L'opinion du Maitre des Sentences sur la mitigation des peines de quelques damnés, et qu'il fondait sur l'autorité de saint Augustin, parait avoir été une opinion commune parmi les théologiens desdouzièmeettreizièmesièc^es : son autorité seule était bien capable de les entraîner.
G'étaitcertainementropinion de Prépositivus, très célèbre théologien de ces temps-là, et dont il existe une Somme de théologie qui n'a point été imprimée.
On peut regarder comuie assez favorable à l'opinion de la mitigation des peines, le cardinal Robert Pullus, qui passe pour le plus ancien des théologiens de l'école. Dans la
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première partie de ses sentences, cliap. xiv : « Peut-être est-il des damnés, dit-il, dont les mérites des vivants adoucissent le supplice : si cependant, ainsi que quelques-uns le conjecturent, leur vie précédente les en a rendus dignes. » Portasse qiieunt viventium mérita in aliquo perditorwn laxare supplicia :si tamen, ut aliqui opinando perhibent, in anteacta vita meruerit. Dans cette dernière restriction, Rol)ert Pullus, vraisemblablement, avait saint Augustin en vue. Il est dans le même chapitre plusieurs autres textes où ce théologien ne parait point du tout éloigné de croire que la charité des vivants peut rendre les tourments des damnés plus supportables.
Saint Thomus (quest. 75, art. 5) suppose que Guillaume d'Auxerre pensait, sur le point dont il s'agit, comme Prépositivus. Mais à moins qu'il n'ait existé un Guillaume d'Auxerre autre que celui qui enseigna à Paris avec un grand éclat, et qui a composé une Somme de théologie très estimable, imprimée en loOO, il faudrait reconnaitre que saint Thomas s'est trompé sur le véritable sentiment de cet auteur. Le célèbre Guillaume, connu sous le nom d'Altissiodorensis, sur la fin de la Somme, traite fort au long de la question de la mitigation de la peine des damnés. Il assure qu'il y a sur ce point deux o])mioni» : Duplex est op i?iio y dit-il, quidam dicunt quod suffragia Ecclesiœ non prosunt dainnatis :
alii dicnnt qiwd prosunl quantum ad mitlfjationem pœnœ. Il expose les raisons des uns et des autres avec beaucoup de clarté ; et après les avoir balancées pendant longtemps, et dit à peu près tout ce qui a été dit depuis, et tout ce qu'il est possible de dire sur cette matière, il se déclare en faveur de l'opinion qui rejette la mitigation des peines : Viso quaUterpossint siistineri duœ priniœ oplniones, dicimus sine prxjadicio mêlions sententiœ, quod suffragia non prosunt damnatis, probabillor est et magis consonat divhiis eloquiis. Il cite sur cela quelques passages de la sainte Ecriture. Ainsi il est vrai qu'il embrasse l'opinion de ceux qui nadmcttcnt aucune mitigation ; mais il faut observer 1** qu'il ne l'embrasse que comme plus probable, probabillor ; 2** qu'il ne l'embrasse qu'avec défiance, sans préjudice, dit-il, d'un sentiment mieux fondé, sine pnejudicio melioris sente ntiœ ; 3*^ qu'il donne à entendre que l'opinion qu il adopte était celle du petit nombre; car en parlant de ses défenseurs, il dit : Quidamdicunt. Le premier des scolastiques qui se soit écarté du sentiment du Maître des Sentences, et qui ait entendu autrement que lui saint Augustin, parait être Albert le Grand ; et il semble que nous avons pour garant de ce fait les savants éditeurs des œuvres de saint Augustin, qui insinuent, qui prouvent même qu'Albert n'a point entendu le Maitre des Sentences sur cet article. Ils nous
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apprennent que les docteurs de TEcole postérieurs à Albert ont adopté son sentiment. La note de ces éditeurs est trop importante pour que nous ne la rappelions pas tout entière (1).
Mais il est juste de donner une attention particulière à ce qu'écrit saint Thomas sur cette matière. Ce saint docteur a suivi Albert le Grand, qui avait été son maître en théologie ; il emploie les mêmes arguments que lui, et il en ajoute quelques autres, question 7o,
(1) « Damnationem vero hic pro piinitione eorum qui post pm gatorii pœnas salvandi siint, accipieiulam dociiit Alberlus magniis in IV a sent., dist. 43, art. ?> ad 1, eamquc interprelîvtionoATi probarunt niagistri deincftps in eumdem sententianim lociim. Attamen l^etriis Loiubardus eo loci dinstinclionis 45 cap. neque negandum est prodamnatorum quorumdam, qui nunquam liberandi snnt, punitiono nccepit, quando sub inde concludens dixït^ineUiocn'ler malis su/Jrafjanlur ail pœnœ miligalionem. Nam ab istis medocriler malis prorsns secernit eos qui a pœnis pur^atorii sive cclcrius, sive tardius absolvuntur por Ecclcsiie preces, appellatque omnes hujus goncris mediocritor bono?. Res patet periectis ibidem capitulis solel nioveri ot sed il('.r.<m. Hinc glossa in 2, q. 12, cap. iPinpns, bîec aposita est : Medîocriler malis prosnnl ad hoc al minas pauiayJar, nanqaam lanien libevabanlar. Pro hac ipsa opinione ab Alberto magno citatur Prjppositivus. In Gelloncnsi c< dice pervetusto extat inscripta missa pro en jus anima dabilalur, in qua isthîec legitur oralio : Omnipolens et mJs< rieurs IJeas (/ai habes polcslatem morli/lcare, el ileram vivifleare, deilaeere ad inféras el ileram redaeere; el vocas ea qœ non sanl lanquam ea qaœ sanl; cajas pales la sin cœlo el in terra el in mari el in, inferis plena adsislil. Te hamiles Iremcnlesqae depreramar pro anima /ainali lai, qaam Iraxisti de prœsenli sœcalo absqae pœnilenliœ spaiio, vl si forsilan ob gravilaleni criminum non meretar surgere ad glariam, per fiœc saera oblalianis Ubamina, tel lolerabilia (iavl ipsa lormenla. Adrevaldus, lil). de miraeuUs S. lienedieli, cap. xxi. scribit Floriacenses pro animal)us pnedonum in acie cipsorum preces ad Dominum fudisse : qualenas elsi perpelais jum mererenlar absolvi crncialibas, sallem minoribus malelarenlar a slricla judice pœnis. {Saint Aug., t. VI, p. 237.)
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art. 5. « Cependant, dit-il (et ceci est digne de « remarque), certains auteurs ont une manière u de prétendre que les sufl'rages des vivants « sont utiles aux damnés, qui pourrait être « soutenue en quelque fagon. Us disent que les (( suffrages ne leur servent ni pour lïnterrup- « tion ni pour la diminution de la peine du « sens; mais que, par ces suffrages, on leur ôte H un sujet de douleur qu'ils pourraient conce- (( voir, s'ils se voyaient tellement abandonnés (( que personne ne daignât plus s'intéresser à « leur sort ; sujet de douleur qui leur est efl'ec- (( tivement ôté quand on olire pour eux des « suffrages. » Saint Thomas n'a donc pas cru impossible que les vivants, par leurs suffrages, procurent quelques consolations aux damnés. Saint Thomas ne nomme point les auteurs de l'opinion dont il vient de parler; mais nous savons que l'un d'eux est Rupert ou Robert, évêque de Lincoln : Sixte de Sienne, qui nous apprend ce fait, Biblioth. Saiicl., lib. YI, ann. 48, nous dit ailleurs, page 300, que ce Robert, connu dans l'histoire d'Angleterre sous le nom de Robert Grossc-Têle, était le premier théologien et le premier philosophe de son siècle. Son opinion mérite donc quelque attention. Mais comment prouve-t-il ce qu'il avance sur la connaissance qu'ont les damnés de ce qui se passe à leur égard dans le monde? Saint Thomas observe que cela ne peut avoir lieu
dans l'ordre ordinaire de.s choses, seciindiim legem communem^ ^^ parce que, dit-il, saint Augustin enseigne dans son traité de Cura pro mortids agenda, et cela est principalement vrai des damnés, que le^ dmcs des défunts; sont dans un lieu oii elles ne voient jjas ce qui se fait on bien arrive aux hommes dans cette vie. » Ibi sunt spiritus defuhclorum ubi non vident quœcumque aguntur aut eveniunt in ista vita hominibus. Et ainsi, conclut saint Thomas : « Elles ne connaissent pas quand on offre pour elles des suffrages, à moins qu'en dérogeant à la loi commune, cela ne soit divinement révélé à quelques-uns des damnés; ce qui, ajoute saint Thomas, est entièrement incertain : Quod est verbiim omnino incertum. » Mais au moins il n'est pas entièrement cerlaiu que Dieu ne le leur révèle pas.
Saint Augustin semble, au chapitre xviu, du même livre, mettre quelque modilication à ce qu'il avait dit dans le xvi*' : « 11 faut donc avouer, « dit-il, que les morts ignorent ce qui se passe « dans le monde; mais ils l'ignorent seulement (( dans le temps qui s'y passe : car ils l'appren- « nent ensuite de ceux qui, en mourant, vont « dans l'autre monde (1). «
(1) « Proinde fatendiim est, noscire quiilcm niortuos quod liio agatur, scd dnm hic agitiir; postca voro andireah iis qui hinc ad eos meriendo pergiint; non qnidom omnia. scd qnre sinuntur indicare. qui sinuntnr etiam ista meminisse; et qu.TiUos, quibiis indirant, oportet h.'oc andire. Possunt et
Le saint docteur met à cette assertion quelques restrictions sages; et il ajoute encore que, s'ils n'apprennent pas ce qui s'est passé clans le monde par la voie des morts qui vont se reunir à eux dans le même lieu, ils peuvent l'apprendre par la voie des anges.
Saint Augustin remarque que c'est par la main des anges que Lazare fut transporté dans le sein d'Abraham. On croit communément que c'est par les mauvais anges que les âmes des damnés sont transportées en enfer; mais rien n'empêche de dire que les bons anges sont aussi chîirsés de cet office : telle est au moins l'opinion de saint Jérôme (in VU Daniol) et de saint Ambroise (l. V, cpht. AA7).
On dira peut-être que saint Augustin n'a eu en vue que les bienheureux, et non point ceux qui sont détenus dans l'enfer^ quand il a dit que la connaissance de ce qui se passe dans ce monde pouvait parvenir aux morts; mais ce saint docteur a parlé en général, et sans aucune restriction, de tous les morts.
Quoi qu'il en soit de cette consolation et de son principe, nous avons une observation plus
ab angelis qui rebiis qii;e agiintiir liir, put'sto sunt, audire aliquid moitui, qiiod iiiuimqiiomquo illorum aiiciirc debero judicat qui cunchi subjfcta i-unt. Nisi rnim ossrnt angeli, qui posseut intrresso, ft \ivoriim et niorluonmi locis. non dixisset, doniinus Jcsu?, contigif anteni viori inopcmilluni, et auffirri nb niigrlfs in snunn Ahia/iœ nunc or^o bir, nunc ibi esse potuerunl, qui bine iUue quem Deus \oluit abstulerunt. »
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importante à faire sur l'opinion de saint Thomas en cette matière. Ce saint docteur, qui ne croit pas que les fidèles puissent, par leurs suffrages, obtenir aux damnés quelque soulagement, assure ailleurs que les damnés qui auront exercé quelques actes de miséricorde, éprouveront une diminution dans leurs peines par un effet propre de la miséricorde de Dieu, etconséquemment à la déclaration qu'il a faite, miséricordes misericordiam consequentiu\ saint Thomas, dis-je, dans le supplément, quaesl. 100, art. 3, ad 4, propose la question, si la divine miséricorde peut permettre que les hommes soient éternellement punis? question sur laquelle on ne doute pas qu'il ne prenne l'affirmative ; il s'objecte ensuite ce verset du psaume LXXVI : Numquid in œternum irascetur Deiis, aut continebit^ in ira sua^misericordias suas? et il répond que si on l'applique aux damnés, on peut l'entendre de la " miséricorde qui relâche quelque chose et non de la miséricorde qui délivre entièrement. Noï\k pourquoi, continue-t-il, le Psalmiste ne dit pas continebit ab IRA misericordias suas, sed m ira, parce que la peine ne sera pas entièrement ôtée, ipsa pœne durante \ mais la miséricorde opérera en la diminuant : Vel dicendum quod hoc intelligitur de misericordia aliquid relaxante, non de misericordia totaliter libérante, si extendatur, etiam ad damnatos, inde non dicit, con-
tinebit ah ira misericordias suas, sed in ira ; quia non totaliler pœna tolletur, sed ipsa pœna durante, misericordia operabitur eam diminuendo.
La question serait maintenant de savoir si saint Thomas veut seulement qu'au moment où le jugement du défunt est prononcé, Dieu, ayant égard aux œuvres de miséricorde qu'il aurait exercées pendant sa vie, décernera un châtiment moins rigoureux que ne l'auraient mérité ses crimes; châtiment qui sera ensuite subi sans aucun adoucissement pendant toute l'éternité : ou s'il enseigne que le réprouvé» par un effet de la miséricorde divine, éprouvera de temps en temps, dans le cours de son supplice quelque diminution de peine, suivant les conseils impénétrables de la sagesse de Dieu. Ce dernier point paraîtrait plus vraisemblable, car le saint docteur dit formellement que la miséricorde opérera en diminuant la peine operabitur pœnam diminuendo.
Mais en admettant ce sens, faudrait-il dire que saint Thomas est en contradiction avec lui-même? Cette conséquence ne serait pas nécessaire ; car, 1*» saint Thomas a soutenu seulement, dans laquest. 73, que les suffrages des vivants ne pouvaient pas être utiles aux damnés ; et ici il ne dirait point le contraire : c'est à la pure miséricorde de Dieu, et non point aux prières des vivants, qu'il attribuerait
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radoucissement de la peine des damnes; 2^ on ne devrait point dire que saint Thomas, le plus conséquent de tous les hommes, se contredit et n'est point d'accord avec lui-même; mais seulement qu'après un plus profond examen de la question, il a changé de sentiment, ce qui lui est arrivé quelquefois. C'est ainsi que, sur un ohjet qui tient à notre question présenie le père Billuart, dominicain, nous apprend qu'après avoir enseigné, m. 4. dist, ^/, qii, /, art^2, que la peine dont un homme mort était débiteur pour les péchés qui lui avaient été remis pendant sa vie durerait éternellement dans l'enfer, un examen postérieur et plus attentif de la question l'avait engagé à enseigner le contraire dans la dist. ^22, qn. /, art. /, ad 5. (Billuart, tom. V, p. 3oo.)
Il est très bon d'observer, avant de finir sur saint Thomas, que ce saint docteur, après avoir établi, *dans le titre de sa conclusion, art. 5, qu'il est clair que les suffrages ne servent point aux damnés, perspiciuim est sitffragia illis minime prodesse, finit sa conclusion par soutenir seulement qu'il est plus sûr de le dire : Txitius simpliciter dicere quod sxiffragia non prosxint damnatis. Ainsi, au temps de saint Thomas, la question était problématique.
Il semble assez inutile de citer après saint Thomas d'autres théologiens scolastiques. Il est constant que ceux qui l'ont suivi, ont em-
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brassé son sentiment, et soutenu que les damnes ne peuvent être soulagés en aucune sorte par les suffrages des fidèles. Gelaestvrai, particuliérement des théologiens de son ordre (1), si on en excepte peut-eh'e Sixte de Sienne. Il est même plusieurs théologiens de son école et des autres écoles, qui ont été plus loin que lui, qui croient que leur sentiment approche de la foi, et traitent l'opinion contraire d'erronée. Le père Alexandre est de ce nombre. 11 ne craint point de dire nettement [TheoSy mor.y t. I, p. 441) '.'Error est fidei et doctrinœ
(l) Pierre de Palnde, ou de la Palir, dominicnin patriarche de Jérusalem, qui enseigne (distinct. 45, art. 2, concl. 2). conséquemment à la doctrine de saint Thomas, qu'on ne doit pas prier pour les païens, croit cependnut qu'on peut prier en secret pour tons les chrétiens, pour ceux mêmes qui auraient été tués on duel dans l'acte du crime, ou qui se seraient donné la moit h eux-mêmes, apparemment parce qu'il a cru qu'avant d'expirer ils s'étaient repentis de leurs péchés. Mais poin* prouver qu'on ne doit pas prier pour les païens, Michel de Patudé cite ce qui ariiva à quelques donïinicains ((ui priaient sur le tomheau d'un poète, et qui lui demi.ndaient de leiu' faiie connaître quel était le meilleur et le pire des vers qu'il avait composés pendant sa vie. lis entendirent d'ahord une voix qui nomma le pire, et c'était celui-ci.
Onines jiLvatis slalail Jnpiler esse pium.
La voix fit entendre ensuite le meilleur, et le voici :
Esl virlus placilis nbstin tusse bonis.
Les bons frères dominicains ayant voulu ensuite prier pour Ovide (c'était apparemment le poète consulté €t prié de répondre), ils entendirent ce troisième vers :
i\olo pale?' nosler, carpe, vialor, iter.
Comme s'il avait dit, ajoute Michel de .la Palu : (le Paler nosler ne me servirait de rien, Damnalo mihi nihil prodessel. Nous n'avons point vériûé si les deux premiers vers se trouvaient etTectivement dans Oviih'.
contrcinus. Nous ne sommes point étonnés qu'il s'explique de la sorte ; mais ce qui nous étonne plus, c'est la preuve qu'il en apporte. Ce point, dit-il, est constant jiar le canon 17 du Concile de Bragiie en Espagne, qui défend de faire mémoire, au sacrifice de la messe, des catéchumènes qui sont morts sans baptême : comme si les catéchumènes morts sans baptême devaient être censés tous damnés, comme si on ne pouvait pas prier pour eux, quand même, par des raisons de discipline, il ne conviendrait plus d'olFrir pour eux le sacrifice de la messe. Mais cela prouve avec combien peu de soin plusieurs théologiens, quoique très habiles, ont traité cette question, et qu'ils se sont contentés de se copier les uns sur les autres.
Le père Patuzi, le plus moderne des théologiens de l'ordre de Saint-Dominique qui ont traité cette question, parait l'avoir examinée avec plus de soin que le père Alexandre, dans son ouvrage de futuro impiorum statu, imprimé en 1748 à Vérone; du moins il la traite avec plus d'étendue. 11 s'objecte et discute le témoignage du père Petau sur cette matière, et il ose dire que ce théologien, le plus habile de tous dans la connaissance et l'intelligence des saints Pères, a lu comme en dormant le passage]|de VEnchiridion de saint Augustin qui a donné lieu à cette discussion, somniculose nimium et oscitanter; accusation qui tomberait
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aussi sur le Maitre des Sentences, Hugo Etérianus. Sixte de Sienne le père Lequien et beaucoup d'autres auteurs plus anciens, qui ont entendu ce passage comme le Père Petau. Un des théologiens les plus échaufTés contre l'opinion favorable à la mitigation des peines, est Dominique de Soto (in IV sent., dist. 45, qu. p. 845). Il croit qu'il y aurait péché mortel ex génère suo, à prier Dieu pour les damnés. Il maltt'aite les canonistes qui ne sont pas de son avis, et dit qu'ils feraient mieux de ne se mêler que de leur métier : Consfiltius facerent si de iisquœ alienœ sunt facultatis, niliil défini re^H Peu s'en faut qu'il ne trouve que saint Thomas s'est expliqué sur cette matière avec trop de modération : Quapropter etsi divus Thomas imprœsenliarunr modevale dixerii Iulius esse simplicité)- dicere guod suffragia non prosiint damnatis, nec pro lis ecclesiam orare, quia suo tempore in opinionibus versabatw, jam nunc lisser enda eut conelusio vel tanquam eatholica^ vel tanquam catholicœ proxima, saltem, de jure communi.
Soto n'allègue aucune autorité, aucune décision; il fait seulement valoir des raisons bien connues de saint Thomas et avant saint Thomas même, et qui, quelque fortes qu'elles puissent être, seules ne suftiraient pas pour former une décision, et faire que ce qui n'était pas de foi au temps de notre saint docteur, appar*
tienne aujourd'hui à la foi catliolique. Nous opposerons bientôt sur ce point, à l'autorité de Soto, celle d'un théologien de la plus haute considération, et d'un des plus savants évêques de nos jours.
Nous avons dit que nous ne citerions pas, après saint Thomas, d'autres théologiens de l'École ; cependant nous croyons devoir citer encore le plus récent de tous, le continuateur de Tournelv.
Cet auteur, dans son Traité de rEucharislie (part. 11, chap. vni, art. 2, tom. IX, pag. 605), cite en faveur de son opinion le fameux passage de VEnchiridioii de saint Augustin... Quibits prosunt sacrifîcia et elcemosynœ, aut ad hoc prosunt ut sitplena rcmissio aut certc ut lolcrabilior sit ipsa damnatio. Et il affirme, sur la seule autorité de saint Thomas, que la damnation dont il est parlé dans ce texte n'est point la damnation proprement dite, mais seulement una punition. Il avoue cependant que les dernières paroles de saint Augustin ont donné lieu à des personnages d'un grand nom de penser que les peines des réprouvés, dans l'enfer, pouvaient être mitigées : Fatendum tamen ex mitioribus illis S. August. verbis factum esse ut viri magni nominis existimarent reproborum tormentain inferisleniriposse. Ces fameux personnages d'un grand nom sont, dit-il, saint Antonin, Vincent de Beau vais et Gerson; mais
la bonne foi nous oblige de dire qu'il s'est trompé, du moins à l'égard des deux premiers. Saint Antonin et Vincent de Beauvais n'ont rien dit qui ait quelque trait à notre question, sinon que l'àme de Trajan avait été délivrée de l'enfer par les prières de saint Grégoire. Nous sentons bien il est vrai, qu'il est assez naturel de conclure que les auteurs qui ont cru qu'on pouvait, par des prières, faire cesser totalement les peines de quelques damnés, ont cru à plus forte raison qu'on pouvait en adoucir la rigueur par ces mêmes prières; mais cette conséquence cependant ne serait pas d'une nécessité rigoureuse; car saint Thomas, qui a cru à la délivrance de Trajan par l'intercession de saint Grégoire, a nié formellement que nous puissions procurer aux damnés, par nos prières, quelque adoucissement à leurs peines. Quant au chancelier Gerson, quoiqu'on ne pqisse pas le compter nettement parmi les théologiens qui croient à la possibilité de la mitigation des peines (1), il nous parait ce-
{{) Voici ce qui nous donnerait lieu de le présumer : dans un discours adressé au roi de France au sujet de la paix et imprimé dansïe4c volume de ses œuvres, après avoir fait
rénumération de tous les avantages qui résultent de la paix pour les vivants, Gerson ajoute, page 634, qu'elle serait encore en quelque manière utile aux morts, non, dit-il, pour leur 3rocurer la délivrance de leurs peines, car clans l'enter il n'y a )as de rédemption, i7i infevno nulla redemplio, mais pour eur rendre leurs peines moindres, sed ad minorem afJlicLionem habendain; et, il essaye de le prouver par l'autorité de la paraboleou de l'histoire du mauvais riche qui demandaitqueses cinq frères fussent exhortés à faire le bien, afin qu'ils évi-
398 l'auïhe vie
pendant plutôt favorable que contraire à cette opinion.
Nous observerons encore que le continuateur de Tournely, page G08, après avoir tenté d'enlever aux défenseurs de la mitigation l'autorité d'Innocent lll, dont ils se servent avec tant d'avantage pour prouver qu'au moins le grand pape n'avait point voulu se prononcer contre Içui^ opinion, et avait refusé d'en prendre connaissance, se retranche à dire que ce grand pape avait tout au plus permis ce qui l'avait déjà été par saint Augustin, savoir : « de penser qu'on pouvait sans blesser la piété, croire que, par l'oblation du saint sacrifice, on diminuait les peines de quelques réprouvés. » Ad summum permiltit ïnnocentius lll id quod a sancto Augustino permissum vidimusnempe utper samfîcia, quorumdam rcproborum pœnse imminui non impie credantnr.
Nous ne savons si les défenseurs de l'opinion de la mitigation des peines ne pourraient pas tirer quelque avantage du silence de la Faculté de théologie de Paris, dans une circonstance
tassent de descendre dans ce lieu de tourment. Il paraît donc par ce trait, que les damnés ont quelque sollicitude pour les vivants, et désirent qu'ils ne fassent rien qui puisse leur attirer la damnation éternelle. Et ce sentiment, dit Gerson, procède en eux d'une affection purement naturelle, plutôt que d'une véritable charité : Non diio id esse ex vera charitale sed potins ex carnalilate. Cependant, continue Gerson, la non-condamnation des vivants est utile aux damnés, parce que leur peine, au moins la peine accidentelle, en dcTient moins grande*
où il semble qu'elle aurait dû parler, si clic avait été bien prononcée contre la mitigation du supplice des damnés, et avait cru que l'opinion qui l'établit blessât la foi.
On sait qu'en 1527, cette Faculté censura dans le plus grand détail et avec l'exactitude la plus rigoureuse, un grand nombre de propositions d'Erasme. On peut lire cette censure dans le Collectio jiidiciorum sacrœ facultatis, etc., par M. d'Argentré, tome 11, page 57. Erasme s'était permis de dire qu'il aurait été à souhaiter que saint Paul nous eût expliqué un peu plus clairement en quel état sont les âmes séparées de leur corps, si elles jouissent de la gloire de l'immortalité ; si les âmes des impies sont tourmentées dès à présent; si nos prières ou nos autres bonnes œuvres peuvent les soulager; si les défunts sont délivrés sur-le-champ de leur peines en vertu des indulgences du pape. La Faculté, dans sa censure, reprend tous ces points et prouve qu'Erasme n'avait pas lieu d'élever à leur sujet aucun doute; elle reprend^ dis-je^ tous ces points, excepté celui qui regarde le soulagement de la peine des damnés par le secours de nos prières; elle observe à l'égard de ce points tout important qu'il était, un profond silence, et se contente de dire : Quant à ceux qui meurent dans r amitié de Dieu, mais qui ont encore quelques fautes à expier, ils sont soulagés par les prières des vivants.
4oo l'autre yie
Nous avions annoncé qu'après avoir examiné le sentiment des théologiens, nous examinerions celui des canonistes. On convient que plusieurs de ces derniers ont adopté l'opinion de la mitigation des peines ; et nous avons vu Dominique Soto leur en faire la matière d'un reproche amer : du moins l'auteur de la glose qu'on imprime ordinairement avec le corps du Droit canonique, et qui est d'une si grande autorité parmi les interprètes de ce droit, l'a pleinement adoptée [decr. ^2, part, causa 1S, quœst. '2, c. 23). Il divise, comme a fait le Maître des Sentences, ceux que saint Augustin ap^^eWenon très mauvais en deux classes^ celle des médiocrement bons et celle des médiocrement mauvais; il dit que les sacrifices et les aumônes servent aux premiers pour être pliis tôt délivrés des peines du purgatoire, et aux seconds pour être moins punis, quoique cependant ils ne doivent jamais être délivrés. Mediocriter bonis prosimt ut citius liberentur ab igné purgatorii, mediocriter mails prosiint et ad hoc ut minus puniantur, nunquam tamen liberabuntur.
Ce qu'il ajoute est très remarquable. Il suppose qu'il existait une oraison particulière dans laquelle on intercédait auprès de Dieu en faveur de ceux qui étaient morts en état de péché mortel, pourvu qu'ils ne fussent pas dans le nombre de ceux qui sont souverainement mauvais, et secundum hoc etiam patet
qiiod oratione speciali oremiis pro illis qui decesserunt in morlali, dummodo non sint valde mali; et cela même nous rappelle ce que les éditeurs des œuvres de saint Augustin, dans une note citée plus haut, ont dit d'une oraison de l'abbaye de Gellone^ et d'une autre de l'abbaye de Fleury.
Nous sommes étonné que ces savants religieux n'aient point, à cette occasion, rappelé l'oraison pour la messe de l'Assomption de la sainte Vierge, qu'on lit dans l'ancien Missel gallican ou gothique, publié parle P. Mabillon ; car cette oraison a, par son objet, quelque rapport avec les autres, puisque le mot tartartis signifie effectivement l'enfer et non pas le purgatoire, dans le langage ecclésiastique.
Voici cette oraison, que cite aussi le pape Benoît XIV pour montrer que TAssomption de la sainte Vierge en corps était crue, il y a plus de mille ans, dans l'Eglise gallicane : Fusis precibus Dominimi imploremiis ut ejus indulgentia illuc defiincli liber entur a tarlaro quo B. Virginis corpus est translatum de scpulcro.
Disons un mot des interprètes de la sainte Ecriture. Ceux qui ont commenté le second livre des Machabées ont eu l'occasion, dans les derniers versets du chapitre xii, de traiter la question qui nous occupe. On voit dans ce chapitre que Judas Machabéc fit offrir des sacrifices pour quelques-uns de ses soldats qui avaient
péri dans un combat, et qu'on découvrit, après leur mort, avoir caché sous leurs tuniques des effets consacrés aux idoles. La plupart des interprètes croient que leur faute n'avait été que vénielle, ou que, si elle avait été mortelle, ils en avaient eu le repentir avant la mort. Cette interprétation n'est pas sans quelque difficulté ; et s'il était des théologiens qui ne la suivissent pas, qui crussent que la faute de ces soldats avait été mortelle, et que ces soldats avaient été en conséquence livrés aux peines éternelles après leur mort, ce serait pour les théologiens une espèce de nécessité de soutenir que les sacrifices offerts par l'ordre de Judas Machabée avaient eu pour objet, sinon de délivrer ces soldats de l'enfer, du moins d'adoucir la rigueur de leurs souffrances.
Dom Galmet s'explique, à cette occasion, de manière à faire croire qu'il regardait l'opinion favorable à la mitigation des peines conmie une opinion libre et non contraire à la foi,
« 11 y a, dit-il, des auteurs, même chrétiens, « qui croient que les soldats de Judas Macha- « bée, pour qui il envoya offrir des sacrifices à « Jérusalem, étaient coupables de péché mor- « tel, et par conséquent dans fenfer. Mais, « selon les principes des Juifs, cela n'empê- « chait pas qu'on ne pût prier et offrir des « sacrifices pour eux parce que leurs peines ou « ne devaient pas être éternelles, ou du moins
« devaient être fort diminuées par les prières « et les sacrifices que l'on faisait pour eux. (( Quelques anciens Pères ont été dans des sen- « timents fort semblables à ceux-là.
« Saint Augustin n'a pas cru que les prières « des vivants pussent tirer les damnés de l'en- « fer; mais il semble dire qu'elles peuvent « diminuer la g-randeur de leurs supplices. »
Dom Galmet cite le fameux passage de VEnchiridioii de saint Augustin qui a donné lieu à toute cette discussion, et il ajoute :
« Je sais que la plupart des théologiens scolas- « tiques ont expliqué ce passage de saint Augus- « tin, des flammes du purgatoire, que les priè- « res, l'aumône, le saint sacrifice, ou éteignent « entièrement, ou du moins diminuent beau- « coup dans lesàmesquine sont pas condamnées « au feu éternel. Mais d'autres soutiennent que (( saint Augustin, dans cet endroit, a entendu « parler des damnés auxquels il a cru que les « bonnes œuvres et les prières des vivants « pouvaient servir pour diminuer la grandeur « de leur supplice, etc. » r
4o4 l'autre vie
§ V. Arguments des théologiens contre l'opinion de
LA MITIGATION DES PEINES, ET RÉPONSE DES DÉFEN- SEURS DE CETTE OPINION.
Voici les principales raisons qu'opposent les théologiens de l'Ecole à l'opinion de la mitigation des peines des damnés, et les réponses que donnent les défenseurs de cette opinion. Nous prions les lecteurs de ne point oublier que nous ne remplissons ici que l'office de rapporteur.
l^On oppose cet oracle 'de l'Ecriture : il n'y a pas de rédemption dans l'enfer, in inferno nulla redeniptio. Guillaume d'Auxerre nous apprend que Praepositivus répondait à cette difficulté, qu'il n'y avaitpas de rédemption quant à la délivrance, nulla est quantum ad libérationeni, mais qu'il y en avait quelqu'une quant à la mitigation de la peine, est tamen aliqua quantum ad mitigationem pœnœ; et c'est la réponse qu'on a continué de donner.
2^ On dit : Les péchés, dans l'enfer, ne sont point pardonnes, et leur grièveté ne souffre aucune diminution par les suffrages de l'Eglise, donc la peine qui leur est due n'en souffre non plus aucune. C'est ce raisonnement qui a fait
incliner Guillaume d'Auxerre vers le sentiment qui nie la mitigation des peines : Ciim in infenio nihil diminuatiir de culpa per siiffragia, niliil per eadem remittltur.
Ce principe, dans ce raisonnement, est incontestable, mais la consécjuence ne l'est pas; et tous les théologiens qui pensent que Dieu ne punit point dans l'autre vie le péché autant que l'exigerait sa justice, contesteraient avec raison cette conséquence.
3*^ On dit encore : L'Église n'est point dans l'usage de prier pour les damnés ; or, sans doute, elle prierait pour eux si elle croyait pouvoir obtenir, par ses prières, un adoucissement à leurs peines.
Ce raisonnement, qui se présente de lui-même, parait très fort, et c'est aussi celui sur lequel les théologiens de TEcole insistent davantage : cependant il est remarquable qu'il n'a pas été employé parAlbertle Grand ni par saint Thomas. Ils ne pouvaient pourtant ignorer qu'il avait été mis en avant dans cette dispute. On voit du moins, dans Guillaume d'Auxerre, plus ancien que saint Thomas, un raisonnement des défenseurs de la mitigation, et une réponse de leurs adversaires, qui impliquent et rappellent celui dont il s'agit ; on ne lira pas sans intérêt. Les premiers rappelaient l'oraison pour les défunts qui -est en usage dans l'Église, De us fideliwn omnium conditor et redemptoi\ etc., et ils T. II. a3.
4o6 l'autre vie
« disaient : L'Église prie pour tous les fidèles, « parmi lesquels elle sait bien qu'il en est de « damnés; or, ajoutaient-ils, ou ces suffrageslcur « sont utiles, ou ils ne le sont pas; s'ils ne leur (( sont pas utiles, l'Eglise prie donc inutilement <( pour eux; et si elle le sait, elle fait donc une « prière indiscrète, ce qu'on ne doit pas admet- (( tre; s'ils leur sont utiles, nous avons donc ce « que nous prétendons. »
Les adversaires répondaient 1^ que l'Église prie seulement pour les fidèles qui avaient une foi formée : (\y\e, cependant, si on veut qu'elle prie dans cette oraison pour tous les défunts baptisés, dans le nombre desquels se trouvent quelques damnés, il ne s'ensuit pas qu'elle prie inutilement : elle prie bien inutilement pour les damnés, mais ses prières lui sont toujours utiles àelle-même et aux fidèles détenus dans le purgatoire.
2^ Les adversaires de la mitigation des peines ajoutaient, et cela est très remarquable : « L'Église sait bien qu'il y aune opinion d'après x laquelle ses suffrages ne profitent point aux « damnés; mais elle ne sait pas, ou elle n'est « pas sûre que, dans le vrai, ils ne leur profitent « point; il lui est donc permis, dans la latitude « de sa charité, de vouloir qu'ils leur profitent. » Qiiia licet sit opinio quod non prosunt suffragia dmiinatis, tamen nescit non prodesse, ergo lici' tuni estei velle de latitudine charitatis quod dam-
l'autre vie ^oy
natlsprosint. « Car l'Eglise ignore quelle est sur « cepoint la volonté de Dieu; elle ne peut confor- « mer sa volonté à la volonté divine, que dans « les points où celle-ci lui est certainement con- « nue. »
On voit que les anciens théologiens qui opinaient contre la mitigation des peines, ne croyaient pas pouvoir tirer, en faveur de leur opinion, un grand avantage de ce que l'Eglise ne priait point les damnés, et qu'ils semblent même n'être pas fort éloignés d'accorder qu'elle priait pour eux.
3^ Les défenseurs de la mitigation des peines auraient pu observer que, dans l'Eglise, on a quelquefois expressément prié pour les damnés, et citer quelques oraisons à cet etfet qui ont été en usage; mais ils observent avec raison que l'Église prie souvent pour tous les fidèles défunts, sans faire aucune distinction de ceux qui sont morts en état de grâce, et de ceux qui sont morts hors de cet état; et dans la supposition que l'Eglise crût expressément pouvoir obtenir, pour ceux qui sont damnés, quelque soulagement dans leurs peines^ on ne voit pas qu'elle eût rien à changer dans ses prières; d'autant plus qu'à l'exception de Judas, il n'est point d'individu à l'égard duquel nous ayons une certitude parfaite qu'il est damné, parce que les voies de Dieu sont impénétrables, et que ce qu'il a pu opérer dans une âme aux derniers moments qui précè-
4o8 l'autre vie
dent sa séparation du corps, nous est absolument inconnu. Ces prières d'ailleurs, selon l'expression de saint Augustin, sont des propitialions : suivant donc le différent état des fidèles défunts, elles obtiendront aux uns une pleine rémission, et aux autres, s'il y a lieu, un adoucissement à leur supplice.
L'Eglise orientale, dans laquelle on est persuadé que la prière pour les morts est utile à ceux mêmes qui sont damnés, n'a point de formule particulière pour solliciter leur soulagement.
4° Enfin, disent les théologiens, la peine que souffrent les damnés, quoique infinie dans sa durée, étant finie quant à l'intensité, il pourrait arriver qu'en multipliant les suffrages pour les damnés, et en diminuant ainsi sans cesse leur peine, on parvint à la faire cesser entièrement; ce qui amènerait l'erreur d'Origène.
Saint Thomas, qui propose cet argument, suppose que les auteurs de l'opinion qu'il combat, se l'étaient proposé à eux-mêmes; et il nous apprend qu'ils y donnaient trois réponses :
Praepositivus, fameux théologien, quiflorissait vers l'an 1225, répondait que les suffrages pour les damnés pouvaient être multipliés au point de les délivrer totalement de leur peine, non pas simplement, comme l'a enseigné Origène, mais pour un temps, savoir, jusqu'au jour du jugement; car alors les âmes, réunies à leur corps.
descendraient dans les enfers, sans aucune espérance de pardon (1).
La seconde réponse est celle de Guillaume d'Auxerre, si on en croit saint Thomas. Elle consiste à dire qne les sufTrages des vivants servent aux damnés, non par la diminution ou l'interruption qu'ils leur procurent dans leur peine, mais en leur donnant plus de force pour les soutenir, ainsi qu'il arrive à un homme qui porte un lourd fardeau, et dont on rafraîchit le visage avec de l'eau : cet homme devient par là plus propre à porter son fardeau ; mais le
(1) La vérité nous oblige de dire que Guillaume d'Auxerre.
F lus ancien que saint Thomas, ne fait point répondre ainsi rcepositivus. La réponse qu'il lui attribue est différente. Ce sont d'autres théologiens qui donnaient la réponse que saint Thomas met dans la bouche de Prœpositivus. Voici le témiognagc de Guillaume d'Auxerre, Tractatit XIV de damnatione reproborum.
Ad Quinto objectum dupliciter potesl solvi : potesl enim dici qtiod su/fragia Ecclesiœ tollant de pœna quantum meruerunt damnati duniviveranl, sïbi remtlti si fièrent sutTragiapro et s : est enim meritum ahsolutam et merïtum conditionale. Unde dicebat Prœpositivus. Quod in vita sancti Bradani coiitinetur, quod sanctus Bradamis vidit Judam incedentem per prata : et cum quœreret ab eo, qaare non esset ininferno, respondit quod ad tempus rel'rigerium habebat propter bona quœ fecerat. Undedicunt quidam quod ante judicium suffragia Ecclesiœ prosunt damnalis : sed post judicium non proderuvt. \oi\h la réponse de quelques théologiens, mais voici la réponse de Prœpositivus :
Prœpositivus autem dicebat quod prosunt et ante judicium et post ; remittitur ergo taiitum damnatis de pœna^ quantum dum viverent, meruerunt sibi remittisi fièrent suffragia pro eis; sed non meruerunt quod tota pœna, remitteretur eis... vel potest dici quod illud quod lollitur de pœna per suffragia non habet se in aliqua proportione ad residuum; unde nunquain tantum totlitur de pœna, etc.
4io l'autre vie
fardeau n'en devient pas plus léger en luimême (1).
Latroisième réponse, que saint Thomas attribue aux disciples de Gilbert de la Porée, évêque de Poitiers, est assez singulière, et mérite que nous nous y arrêtions un peu : <( Il en arrive, « disaient-ils, dans la diminution des peines à « la faveur des suffrages, comme dans la division « des lignes, qui, étant finies, peuvent être divi- (( sées à l'infini, sans que, par la division, elles « soient jamais consommées ^ parce que la di- « vision se fait, non selon la même quantité, « mais selon la même proportion; comme, par (( exemple, si onôtepremièrementunequatrième « partie du tout, et secondement une quatrième « partie de cette quatrième, et encore une qua- « trième de cette quatrième, et ainsi de suite à « l'infini. Ils disent de même que, par le premier « suffrage, on diminue une partie aliquote de (( la peine, et que, par le second, on diminue « encore quelque partie de la peine qui demeure « encore suivant la même proportion. »
Saint Thomas juge cette réponse défectueuse.
Premièrement, dit-il, la division à l'infini,
(1) Cette réponse est ingénieuse; mais la vérité nous oblige encore de dire qu'on n'en voit aucune trace dans Guillaume d'Âuxerre. Nous avons déjà vu qu'il ne fait qu'exposer le pour et le contre sur la question : seulement, à la fin de la discussion, il dit que le sentiment contraire à la mitigation lui paraît plus probable. 11 allègue, pour justifier son penchant pour ce sentiment, quelques textes de l'Ecriture; et tous ses raisonnements se réduisent à un enthymème que nous avons cité ailleurs.
L AUTRE YIE 4^^
qui convient à la quantité continue, ne parait pas applicable à une quantité spirituelle; secondement, il n'y a pas de raison pour que le second suffrage procure une moindre diminution de peine que le premiei*, s'il est d'une valeur égale; troisièmement, on ne peut pas diminuer la peine sans diminuer la faute ; quatrièmement, de même que, dans la division d'une ligne^ on parvient enfin à quelque chose qui n'est pas sensible (car le corps sensible n'est pas divisible à l'infini), ainsi il arriverait qu'après un. grand nombre de suffrages, la peine qui subsisterait encore, à raison de sa petitesse, ne serait pas sentie, et ainsi ne serait plus une peine.
Il serait difficile de ne pas trouver plausibles ces répliques de saint Thomas.
M. Leibniz a vu la difficulté qui naîtrait de cette continuité de diminution dans la peine ; et ce qu'il y a de singulier, c'est qu^il répond, comme Gilbert de la Porée, par une comparaison prise aussi de la géométrie; mais, plus habile géomètre que Gilbert, il la prend dans la géométrie transcendante : u La diminution de la « peine, dit-il, irait à l'infini, quant à la durée, « et néanmoins elle aurait un non plus ultra, « quant à la grandeur de la diminution, comme (( il y a des figures asymptotes danslagéojniétrie, « où une longueur infinie ne fait qu'un espace « fini. » [Theodicée, § 92.)
11 semble que ces théologiens se seraient jetés
4i2 l'autre viï:
dans de moindres embarras, en se bornant à dire que, lorsque Dieu a déclaré que la peine des damnés ne finirait jamais, il a prévu, en accordant aux fidèles vivants la faculté de diminuer cette peine par leurs suffrages, que ces suffrages cependant, à raison ou du défaut de nombre, ou du défaut de ferveur, n'iraient jamais, pour chaque individu damné, jusqu'à faire cesser entièrement sa peine.
On a vu que Guillaume d'Auxerre fait donner à Praepositivus une réponse qui a quelque-rapport avec ce que nous venons de dire : Potest dici quod illiid quod tollitur de pœna, non habet se in aliqua proportione ad rcsiduum.
5^ On voit dans le continuateur de Tournely (fit. de Enc/i., p. 606) un argument contre l'opinion de la mitigation, qui parait d'une grande force. Cet argument avait déjà été proposé par Droven, de re sacramentaria, et par quelques autres : mais les anciens théologiens ne Font point employé. Si les prières, dit-il, et les sacrifices pouvaient être utilement offerts pour les réprouvés, l'Église n'auraitpas défendu qu'on les offrît pour eux; et cependant elle a fait cette défense dans différents conciles. Il cite le canon 31 du concile de Tribur, et le canon 17 du concile de Brague (1); mais cet argument n'est point sans réplique.
(1) Concil. Braccarensis, ann. 561, canon 16.
Placult ut hi c|ui sihi ipsisaut per ferrum aut per veneniim
l'autre vie 4i^
11 est vrai que le concile de Tribur ne permet point de prier et de faire des aumônes pour ceux qui ont été tués dans l'acte du crime; et que celui de Brague défend de faire mémoire dans l'oblation du saint sacrifice, de ceux qui se sont tués eux-mêmes, et de donner à leurs cadavres la sépulture ecclésiastique. Mais que peut-on conclure de là, en faveur du sentiment que défend le continuateur de Tournely? Ces défenses ne sont que d'économie et de discipline ecclésiastique qui, par conséquent, peuvent varier et ont varié suivant les temps et les cir-
aut per prœcipitium aut suspendium vel quolibet modo violenter inferunt mortem, nulla pro illis in oblatione commemoratio flat, neque cum psalmis ad sepulluram eorum cadavera deducantur... Similiter et de his plaçait qui pro suis sceleribus puniuntur.
Can. 17.
Item placuit ut catenhumenis sine redemptione baplismi detunctis, simili modo neque oblationis commemoratio, neque psaliendi impendatur offlcium : nam et hoc per ignorantiam usurpatum est.
Ex C07icilio Aurelianensi, aim. 533, can. 15.
Oblationes delunctorum qui in aliquo crimine fjierint interempti, recipi debere censemus, si tamen non ipsi sibi mortem probentur propriis manibus intulisse.
Ex concil. TriOuriensi, ann. 893.
Si quis inventus fuerit rapinam aut furtum exerere et in ipso diabolico actu mortem mereatur incurrere, nuUus pro eo praesumàt orare, aut eleemosynam dare : ef eleemosyna pro 60 data in memoriam clericorum vel pauperum non veniat, sed execrabilis sorJescat.
Ex epist. Gregorii //, wi Bonifacium, anno 738.
Congruit ut sacerdos pro mortuis catholicis memoriam faciat et intercédât ; non tamen pro impiis, quamvis cbristiani fuerint, taie quid agere licebit.
4l4 l'autre YIE
constances. Le quinzième canon du concile d'Orléans, en 533, qui défend de recevoir l'oblation pour ceux qui se sont tués eux-mêmes, permet de recevoir celle qu'on offre pour ceux qui ont été tués dans l'acte du crime. On aencore la preuve de la variation de ces défenses, dans l'ordre donné par le même concile de Brague, de traiter semblablementles catéchumènes morts sans baptême, et ceux qui ont été mis à mort en punition de leurs crimes ; car qui oserait dire que le concile de Brague a cru que tous les catéchumènes qui mouraient sans baptême, et tous les criminels exécutés parordredelajustice, étaient damnés, ou qu'on ne pouvait, du moins en particulier, offrir pour eux des aumônes et des prières? Ignore-t-on qu'environ cent ans avant le concile de Brague, saint Ambroise avait fait à Milan l'oraison funèbre de Valentinien le Jeune, catéchumène mort sans baptême, et avait publiquement offert pour lui les saints mystères? On n'offre point aujourd'hui les saints mystères pour les catéchumènes vivants ; et il est pourtant certain, par le chapitre xx de l'Ordre romain, qu'autrefois on l'offraitpour eux. Les permissions et les défenses en cette matière appartiennent donc à la discipline et à l'économie.
On voit encore facilement la raison de la défense faite par les conciles de prier et d'offrir le saint sacrifice pour des hommes qui se sont donné la mort à eux-mêmes. On sent que
l'autre vie ^ir)
FEglise a dû mettre aux yeux des fidèles une différence pour le traitement entre des liommes qui meurent dans l'acte même du crime, qui se tuent eux-mêmes, et les fidèles qui meurent dans l'exercice de la foi chrétienne, et cela en vue d'inspirer plus d'horreur pour le crime des premiers : etl'on conçoit facilement que le pape Grégoire II a sagement défendu au prêtre de faire, dans le sacrifice, mémoire des chrétiens qui seraient morts dans l'impiété, et d'intercéder pour eux. On sent qu'il est question de prières publiques.
Il résulte de cette discussion, que si les raisons alléguées par les théologiens contre l'opinion delà mitigation de la peine des damnés, ne sont pas manifestement invincibles, elles sont au moins d'un très grand poids; et on conçoit facilement comment elles ont entrnîné la masse des théologiens.
§ VI. Opinion et conseil de M. de Pressy, évêquk DE Boulogne, sur la question présente.
M. de Pressy, évêque de Boulogne, mort en 1790, était incontestablement un des plus savants et desplus pieux évêquesde notre temps. Dans la troisième partie d'une Instruction pastorale, ou d'une Dissertation théologique sur
4i6 l'autre vie
l'Incarnation, adressée au clergé de son diocèse, il témoigne, page 571, que l'opinion favorable à la mitigation des peines est fondée sur des raisons plausibles, qu'elle ne blesse ni la raison ni la foi; il semble même, par la manière dont il en parle, qu'il inclinait vers elle , et d'abord, 1° il observe que les défenseurs de la mitigation des peines insistent fortement sur quelques témoignages ou textes de saint Augustin : ce sont ceux que nous avons cités et développés ; et M. l'évêque de Boulogne assure qu'ils méritent une grande attention.
« Le saint docteur, dit-il, ne blâme point « ceux qui croient que les peines afflictivés des « réprouvés sont de temps en temps modérées (( par quelque adoucissement ou quelque interu ruption, dolonimrelevationevelintermissione, (( Il laisse la liberté de soutenir cette opinion, « pourvu qu'on ne la propose que comme une (( simple conjecture, et qu'on ne nie pas l'éter- (( nité du supplice des damnés (1).
(1) Ce supplice, saint Augustin le fait consister principalement dans la privation de la vue de Dieu ou dans la peine ^wdam; et ce que le saint docteur nous enseigne de cette peine est digne d'attention, ainsi que l'explicatio:! qu'en donne M. de Boulogne. (>ette peine, suivant la doctrine de saint Augustin, fût-elle à chaque instantfort légère, fût-elle même souvent adoucie ou interrompue, ne laisserait pas toutefois de formera la longue, dès qu'elle n'aurait point de fin, une quantité si grande de douleurs souffertes successivement, que toutes les peines imaginables des tourments les plus douloureux et les plus longs, dont la durée aurait une fin, ne sauraient lui être comparées, et ne seraient presque rien auprès d'elle: Quae sisola essel{i)œna) quantum mmimacogitaripolest,perire a regno Dei, exuiare a civitate Dei^ alieiiari a vita Dei,
« Saint Augustin enseigne, dit-il encore, « suivant le savant continuateur de Tournely « [Tract, derelig.y p. 79), que les prières qu'on « fait pour eux leur sont utiles, non pour faire « cesser leur damnation, mais pour la rendre « plus tolérable par l'adoucissemeet de leurs « peines. »
L'exactitude nous oblige d'observer que le continuateur ne dit pas que saint Augustin enseigne l'opinion dont il s'agit, mais seulement qu'il la permet, opinionem hanc proponit ac permittit Augustinus.
2*^ M. l'évêque de Boulogne a connu comme nous la Dissertation du père Lequien sur le fameux discours de saint Jean Damascène,. et il en fait ici le même usage que nous en avons fait : « Le père Lequien, dit-il, soutient « et prouve que le sentiment de l'Eglise grecque « est que les tourments des damnés peuvent (( être soulagés par les prières et les aumônes (( des fidèles. Il cite pour preuve deux discours « que lit le fameux Marc, archevêque d'Eplièse, « au concile de Florence, qui ne condamna pas
carere tam magna multitudine dulcedinis Dei... Tarn grandis est pœna ut ci nulla possint lorinenta quae Hovimvs comparari, si illa sit aelerna, ista antem sit quantum libet multis saeculis longa. [Enchirid., c. H2.) " La raison en est, dit M. de Boulogne, que ces peines ne « formeraient qu'une quantité finie, qu'un nombre déler- « miné, et qu'il n'y a pas de quantité finie, de nombre déter- « miné qui ne soit à la longue surpassé incomparablement « par une autre quantité et un autre nombre qui \ont << toujours en augmentant à l'infini, et dont l'augmentation <• ne sera jamais déterminée. »
4l8 l'ai THE VIE
ce sentiment, et n'exigea pas des Grecs, pour être réunis à l'Eglise latine, qu'ils y renonçassent.
« 3^ Saint Thomas (c'est toujours M. l'évêque de Boulogne qui parle) exposant, dans son ouvrage sur le Maitre des Sentences, les diverses opinions des théologiens touchant l'effet des prières pour les damnés, les réfute comme faussés, mais non comme hérétiques ou erronées. Répondant ailleurs à une objection tirée de ce texte^ nitmqiiid in œtermim irascetur Deiis? il rappoite deux solutions dont la dernière est exprimée en ces termes : FIoc intellifjitMr de misericordia aliquid relaxante, non de misericordia iotaliter libérante^ si extendaiur etiam ad damnatos, unde non dicit : Conlinebit ah ira miser icordias suas, sed in ira, quia non totalitcr pœna tolletur, sed ipsa pœna durante, misericordia operabjtur eam diminuendo. »
Nous avons fait plus haut usage de ce texte; mais il ne nous parait pas indifférent de faire remarquer qu'en entendant saint Thomas, couime nous avons fait, nous sommes pleinement d'accord avec notre sage et savant évêque.
Ce prélat propose ensuite les objections qu'il croit les plus fortes contre l'opinion dont il rend compte, et développe les réponses que les défenseurs de cette opinion y opposent. Heureusement ce ne sont point les objections
que nous avons exposées plus haut : ce qui nous autorise aies placer ici; et ce sera pour notre dissertation un supplément aussi précieux que nécessaire.
(( l** Gomment, disent les adversaires de « celte opinion, accorder cette diminution ou « cet adoucissement de la peine des damnés « avec la parabole ou l'histoire du mauvais «. riche, auquel la moindre goutte d'eau pour v( rafraîchir sa langue est refusée? C'est là, dit « M. de Boulogne, une des plus fortes objec- (' lions contre l'opinion dont nous examinons « le pour et le contre ; » et il est vra,i que c'est la raison qui engageait saint Augustin, la première fois qu'il traita la question présente, en interprétant le psaume GV, à aire qu'il faudrait de la hardiesse pour croire à la mitigation de la peine des damnés.
« Geux qui soutiennent cette opinion, dit « M. de Boulogne, distinguent deux sortes de (c. réprouvés ; les uns qui, par leur cruelle « dureté envers les pauvres, ont mérité, comme « ce mauvais riche, d'éprouver la vérité de cet « oracle de l'Ecriture : Point de miséricorde « à qui n'a point fait miséricorde ;\q^ autres, « envers qui Dieu use de quelque miséricorde « en diminuant la rigueur de leurs peines, « parce qu'eux-mêmes ont été, du moins quel- « quefois, miséricordieux en soulageant la « misère de leur prochain. »
C'est le Maitre des Sentences que M. l'évêque de Boulogne cite comme donnant cette réponse : Il a donc cru que le Maître des Sentences avait soutenu l'opinion dont il s'agit. C'est une preuve de plus que nous ne nous sommes point trompé, quand nous avons cru la voir dans ce chef de l'École.
« 2° On leur objecte ces paroles de FApoca- « lypse : Cruciabuntitr die ac nocte... nechabent « requiem die ac nocte.
(( Ils répondent qu'ils ne prouvent pas plus « la rigueur continuelle, et sans aucun relàche- « ment du supplice de tous les réprouvés, que « ces paroles de saint Paul, nocte et die non «. cessavi cmn lacrymis monens iiniimquemque, « ne prouvent la continuité des larmes et des « avertissements de cet apôtre en chaque ins- « tant de la nuit et du jour. Ils appuient leur « réponse de ce qui est dit dans l'Apocalypse « des quatre animaux hiéroglyphiques, requiem « non habebant die ac note, dicentia : Sanc- « tus, etc. ; sur quoi le Père Calmet remarque « qu'encore qu'ils ne cessassent point de dire « jour et nuit ce cantique, il y avait toutefois « quelque intervalle entre chaque reprise. Ils « confirment la môme réponse par cet autre (( texte sacré : Servietis ibi dits alienis die ac « nocte, qui non dabunt vobis requiem; texte « par lequel Jérémie prédisait aux Juifs qui (( devaient être conduits en captivité à Babylone,
l'autre YIE 4^1
« qu'ils y seraient assujettis à des dieux étran- « gers, c'est-à dire, suivant l'explication du « père Galmet et des autres interprètes, à des maîtres étrangers, qui, avares et cruels, les fatigueraient en les faisant travailler jour et nuit sans leur donner de repos; ce qui s'entend moralement d'un travail qui durerait une grande partie dujouret de la nuit, pendant lesquels, toutefois, il serait de temps en temps discontinué. « Ils peuvent ajouter à ces textes, dit M. de Boulogne, celui où il est dit que Notre-Seigneur resterait dans le cœur de la terre pendant trois jours avant sa résurrection; ce qui ne doit pas s'entendre de trois jours entiers, puisque le corps duSauveurne demeura dans le tombeau que pendant quelques heures du troisième jour; pourvu donc que les réprouvés souffrent sans discontinuation pendant beaucoup d'heures de chaque jour et de chaque nuit, cela suffit pour vérifier ce que dit l'Apocalypse, qu'ils n'ont, dans leurs tourments, du repos ni jour ni nuit.
« 3^ On leur objecte que, si on admet quelque diminution ou discontinuation dans les douleurs des damnés, il s'ensuit qu'on en doit aussi admettre dans les joies des bienheureux.
« Ils nient cette conséquence, et admettent pour disparité l'inclination de Dieu plus T. u. a4
(' grande, selon les saints docteurs, à récom-
penser qu'à punir, parce que sa miséricorde, « qui s'élève au-dessus de la rigueur du « jugement, s^étend sur tous ses ouvrages, « même sur les hpmmes méchants et ingrats, « même sur les démons dont il a daigné en (( plusieurs occasions (1) exaucer les demandes, « et qui, par l'accomplissement de leurs « désirs, ont reçu alors quelque plaisir, ou (( quelque soulagement dans leurs peines.
(( 4^ Comment, dit-on aux défenseurs de « cette opinion, pouvez-vous la concilier avec « ces paroles de l'Ecriture touchant le supplice (( des réprouvés, ignis eorurn non extingui- «. tur?
« C'est, dit l'un d'eux, en reconnaissant « que ce supplice, quoique interrompu ou (( adouci de temps en temps, ne finit pas. La « fournaise de feu où les Israélites, selon le (( langage métaphorique de l'Ecriture, furent « plongés durant leur servitude en Egypte, « ne s'éteignit pas jusqu'à leur sortie de ce « royaume. Ils en éprouvèrent jusqu'à cette « époque les ardeurs, qui étaient de temps en u temps amortiesoususpendues, maisnon étein- « tes. Le feu des persécutions qu'éprouva le chris- « tianisme depuis la mort du Sauveur jusqu'à « la conversion de Constantin, ne s'éteignit
(1) Job, II, 6, 2, Paralip.s xvin21. Luc, viii, 33»
« point jiisqu'cilor^ ; il était toutefois iiiterronipu « et diminué de temps en temps. Le feu d'une (( fièvre qui n'est pas continue, n'est pas censé « éteint par la diminution ou interruption des « accès, mais seulement par leur cessation. Ce (( n'est aussi que par une cessation proprement (( dite, que le feu de la guerre s'éteint : une « trêve, une suspension d'armes suffîtbien pour « son interruption , mais non pour son extinction .
« Ce qui vient d'être dit du feu doit s'appliquer « au ver des damnés, qui ne meurt point : (( Vermis eonitn non moritur. Un ver vit dans (( le corps d'un homme, dont il ronge habituel- « le ment les entrailles; quoiqu'il ne les ronge « pas continuellement, on ne peut pas dire que « cette discontinuation le fait mourir. Au reste, « ce passage et un autre (1) de la sainte Ecriture u étant susceptibles de plusieurs sens, il con- « vient, ce semble, de les interpréter dans le « sens le moins rigide, le plus favorable, le « plus conforme à cet autre texte sacré, seQitite « de Do?ni?io in bonitate, et à ce principe du « droit, odla r est ring enda, favores ampliandi. »
M. l'évêque de Boulogne termine le compte qu'il vient de rendre du sentiment qui est favorable à lamitigation de la peine des damnés, par ces paroles :
(1) Ibi eritfletus et slridor dentium; non dixit Christus : ïbi erit conlinuus /letus. C'est M. l'évêque qui a fait cette observation à la marge.
« Quoique ces réponses ne satisfassent point les défenseurs du sentiment contraire, elles sont toutefois assez plausibles pour montrer à l'incrédule que l'opinion qu'elles appuient, et qui n'est point condamnée, ne blesse ni la foi ni la raison ; par conséquent, elles peuvent servir à lever dans son esprit le scandale de la cruauté qu'il attribue au dogme de l'éternité des peines. »
§VI1. Les damnés ne sont point punis autant qu'ils le MÉRrrENT, et ils éprouvent, a quelques
ÉGARDS, UNE DIMLNUTIGN DANS LEURS SOUFFRANCES, DE l'aveu même DES THÉOLOGIENS LES PLUS RIGIDES.
L'examen approfondi de la question présente nous a mis dans le cas de faire quelques remarques curieuses et importantes qui ne sont point étrangères au sujet que nous traitons.
La première, c'est que la miséricorde de Dieu s'exerce dans les enfers, en ce sens que les damnés ne sont point punis autant qu'ils le méritent. Le Maitre des Sentences a cru qu'on pouvait la soutenir. Il fait dans la dist. 46 cette question : Si valde malis detur mitigalio pœncB (1)? Et voici sa réponse. D'abord il rap-
(I) On se rappelle que saint Augustin se contente de dire que les suffrages qu'on offre dans l'Église, pro valde malis^ sont seulement une consolation pour les vivants, et donne
l'autre vie ^ao
porte le grand passage de saint Augustin lire de son Commentaire sur le psaume GV, que nous avons cité au commencement de cette dissertation; puis il conclut ainsi : <( Saint « Augustin, dans cet endroit, affirme donc que « les peines des réprouvés ne finiront point « de manière à ne pas trouver mauvais qu'on « soutienne qu^ils éprouveront quelque adou- « cissement dans leur supplice ; d'où l'on peut « dire avec quelque raison que, quoique Dieu « puisse, sans blesser la justice, les punir tout (( autant qu'ils le méritent, il leur remettra « quelque chose de la peine qui leur est due, c< quelque méchants qu'ils aient été.
« Ecce( Augustiiiiis) i ta hic asserit pœnasrepro- « borum non esse fîniendas , quodnon improbat, (( si dicatur eoriun supplicio aliquod levamen « adhiberi. Unde noii incongrue dicipotest Deum « et si juste idpossit, non omnino tantumpunire « malos in futuro quantum meruerunt, sed eis « aliquidy quantumcumque mali sint, de pœna « relaxare. »
Saint Thomas, dans son Commentaire sur le Maître des Sentences (qua?st. 100, art. 2, ad 1), soutient expressément la même opinion :
par conséquont à entendre que ces suffrages ne leur profitent point. D'où leur viendrait donc cette mitigation des peines, puisque les suffrages de l'Église ne l'opèrent point? Le Maître des Sentences, qui croit que saint Augustin, sans être favorable à cette mitigation des peines, ne lui est point opposé, répondrait apparemment qu'elle procède de la pure miséricorde de Dieu.
Dici potest qiiod ctiam in eis misericordia locwn habet in quantum dira condignum puniimtitr, non quod a pœna totaliter absolvantiir.
Le môme saint docteur, dans sa Somme, ouvrage postérieur au Commentaire sur le Maitre des Sentences, continue de professer la même doctrine : In damnatione reprohorinn apparet misericordia Dei non, quidem totalitrr relaxans sed aliqualiter allevians, diim punit citra condignum (1 p. qu. 21, art. 4, ad 1).
Estius [in IV sent., dist. 40, § 40) témoigne que le sentiment de saint Thomas est aussi celui de saint Bonaventure et d'un très grand nombre de théologiens. Mais nous avons sur ce fait un témoin d'une plus grande autorité encore qu 'Estius : c'est M. Bossuet. Ce grand évêque nous apprend que cette opinion est très commune dans les écoles; et de plus, il parait fort éloigné de l'improuver.
Le père Lami, savant bénédictin, avait soutenu que la satisfaction de Jésus-Christ à Dieu pour tous les péchés de tous les hommes, est indirectement favorable aux hommes damnés, en ce sens qu'il leur en revient par occasion quelque diminution dans leurs peines ; et il disait que la satisfaction de Jésus-Christ était un supplément à celle des damnés. M. Bossuet, consulté sur cette doctrine, répond ainsi, tome X de la dernière édition, page 20 : « Peut-on dire que la satisfaction de Jésus-Christ apporte quelque soula-
« gementaux damnés et même aux démons? Je « crois qu'on peut le résoudre par une opinion « très commune dans l'Ecole : on y dit que Dieu « récompense au-dessus et punit au-dessous « des mérites ; on apporte, pour le prouver, « le texte du psaume : cum iratiis fiieris, mise- « ricordiœ recordaberis , et quelques autres. Je « ne vois pas, dans cette opinion, qu'il soit (( mal de dire que les damnés doivent cet adou- « cissementaux mérites infinis de Jésus-Christ, « auxquels Dieu a plus d'égard que ne méritait (( leur ingratitude. » Le même évêque dit plus bas, page 40 : « Quand l'auteur voudra se ré- « duire à soutenir seulement que Dieu, pour « l'amour de Jésus-Christ, punit les damnés, « et même, si l'on veut, les démons au-dessous « de leurs mérites, selon mes lumières présence tes, je ne m'y opposerai pas. »
Au neuvième siècle, longtemps avant l'àge'de scolastiques, Loup, abbé de Ferrières, dans son traité De tribus ep lato lis (Biblioth. patr. , t. XV, p. 51) , parait avoir incliné vers le m^ne sentiment : « Si quelqu'un peut nous montrer dit-il, « que le sang du Rédempteur sert de quelque « chose à ceux qui se perdent, non seulement « nous ne nous y opposerons pas, mais nous « adopterons volontiers son sentiment; car si le (( soleil n'éclaire pas les aveugles, du moins il (' les échauffe. Pourquoi donc un soleil plus « puissant, s'il ne sauve pas les aveugles et les
/Î28 l'autre vie
damnés, et qui sont tels par leur faute, ne ferait-il pas en sorte qu'ils fassent punis plus légèrement en vue d'un si grand prix Nam si « sol, cœcos qiiamqnam non illumiîiet, tamen a fovet : cur potentior sol etsi non salvet siio « nierilo excœcatos et damnatos, tanli pretii u merito minus pimiat? »
Saint François de Sales est pleinement dans l'opinion que la miséricorde de Dieu pénètre jusque dans les enfers, et que les damnés sont punis au-dessous de leur mérite. « Chose éton- « nante, mais véritable, dit-il dans son Traité « de l amour de Dieu, 1. IX, eh. i; si les dam- « nés n'étaient pas aveuglés par leur obstina- « tion, ils trouveraient de la consolation dans « leurs peines, et verraient la miséricorde « divine admirablement mêlée avec les flam- « mes qui les brûlent éternellement... Les (( saints voyant que ces peines^ quoique éter- « nelles et incompréhensibles, sont toutefois « moindres de beaucoup que les fautes et les « crimes pour lesquels elles sont infligées, ravis « de l'infinie miséricorde de Dieu : 0 Seigneur ! (( diront-ils, que vous êtes bon, puisqu'au plus (( fort de votre colère vous ne pouvez contenir le (( torrent de vos miséricordes, et empêcher « qu'elles n'écoulent leurs eaux dans les impé- (( tueuses flammes de l'enfer (1). »
(1) Saint François n'a pas dit que les damnés connaissent qu'ils sont punis au-dessous de leur mérite, et que la miséricorde
Saint Fran^*ois de Sales apporte en preuve de ce qu'il avance le verset 10 du psaume 79, niim' qitid obliviscetur misereri Deiis, etc., et adopte le sens dans lequel l'a traduit le vieux poète français Desportes :
Vous n'avez oublié la bonté de votre àme
Non pas même en jetant les damnés dans les flammes
De l'éternel enfer; emmi (parmi) votre fureur
Vous avez su garder (empêcher) votre sainte douceur
De répandre les traits de sa compassion
Emmi (parmi) ses justes coups de la punition.
La seconde remarque importante que nous avons faite, et que nous croyons devoir communiquer à nos lecteurs, c'est que dans le nombre de ceux qui sont le plus opposés à la mitigation de la peine éternelle, il en est cependant plusieurs qui croient que ceux qui souffrent cette peine éprouveront une diminution dans leurs souffrances, et qu'une sorte de peine très réelle qu'ils subissent d'abord ne subsistera pas toujours. Voici comment et pourquoi.
de Dieu s'exerce à leur égard en même temps que sa justice. 11 semble plutôt insinuer le contraire, et n'iiccorder cette connaissance qu'aux saints. Mais M. l'évêque de' Belley, l'ami et l'admirateur de saint François, va plus loin que lui. Il suppose nettement que les damnés ont cette connaissance, et chantent les miséricordes de Dieu. »• La miséricorde de Dieu, « dit-il, lui est si propre, qu'il la communique à tout le monde, « voire jusque dcuis L'enfer, qiii est le lieu de sa plus « sévère juslice, où les réprouvés sont punis eu deçà de « leurs démérites, et contraints de chanter à Dieu miséri- << corde et justice; et que c'est par sa miséricorde qu'ils ne « sont point tout a fait consumes. » (Epiires théologiqnes sur les matières de la prédestination et de la grâce. L'an lt;52 épit. m, p. 12.)
43o l'auïhe vie
1^ Il en est parmi les réprouvés qui ont ol)tenu pendant leur vie la rémission de plusieurs péchés mortels, et qui sont décédés sans avoir acquitté la peine temporelle dont ils étaient demeurés redevables après leur pardon à la justice divine. La mort et la condamnation qui l'ont suivie ne les ayant pas déchargés de cette peine, il faut qu'ils la subissent dans une autre vie, mais cette peine n'étant que temporelle, doit nécessairement avoir une fin. Tel est le sentiment de saint Thomas (m IV^ dist. 22, q. \, art. \, ad 5), de saint Bonaventure et d'un très grand nombre d'autres théologiens.
2^ Dans le nombre de ceux qui meurent en état de péché mortel et dont la peine éternelle devient le partage, il en est encore plusieurs qui ont la conscience chargée d'une multitude de fautes vénielles non pardonnées ni expiées : on pourrait même supposer que tous meurent avec une conscience ainsi chargée. Or, les péchés véniels méritent certainement une peine, et ceux qui en sont coupables la subiront incontestablement; mais on convient assez généralement que cette peine ne doit pas être éternelle ou infinie dans sa durée : elle aura donc un terme ; il est donc un temps où les damnés cesseront de la souffrir. Tel est le sentiment de Scot, de son école et de plusieurs autres théologiens. On objecte contre cette dernière opinion que le péché véniel ne pouvant point être
i/autrk vie 43 1
remis dans rautrc vie et devant subsister toujours, il demeurerait donc toujours digne de peine, et qu'il arriverait de là cjue, quoique la peine qu'il mérite par lui-même dût finir, dans la réalité cependant elle ne finirait point.
Les scotistes répondent à ce raisonnement d'une manière assez plausible. Nous nous contentons d'observer que ce péché n'étant digne par lui-même que d'une peine temporelle, la justice divine ne peut pas lui en infliger une éternelle, même accidentellement, parce que Dieu ne punit jamais ^dt)'a condlgninn ; on pourrait ajouter que cette peine étant nécessairement finie en elle-même, si elle devait être infinie quant à la durée, il faudrait alors qu'elle fût infiniment petite quant à l'intensité.
Mais quoi qu'il en soit, il demeure constant que plusieurs très graves théologiens, sans faire intervenir la miséricorde de Dieu ni les sutlrages de l'Eglise, croient, d'après les considérations précédentes, que les réprouvés éprouveront moins de souffrances dans la suite que dans le commencement de leur supplice.
Il s'agirait de savoir si les prières et les aumônes peuvent être employées pour adoucir ou abréger les peines temporelles dont nous venons de parler. C'est une question qui nous parait très intéressante; cependant nous ne connaissons point d'autres théologiens que Suarès qui se la soit proposée. 11 y répond
432 l'autre \1E
négativement, fondé principalement sur ce qu'alors il y aurait lieu de prier pour les damnés, ce qui n'est pas, dit-il, en usage dans l'Eglise. Mais ce même théologien, d'ailleurs si rigoureux àl'égard de ceux qui pensent que les peines des damnéspeu vent être mitigées par les suffrages des fidèles, et qui va jusqu'à dire qu'ils errent dans la foi, tient un tout autre langage quand il s'agit de la mitigation ou de l'abréviation de la peine temporelle dont il s'agit. Quoique son sentiment particulier soit que cette mitigation ou abréviation ne puisse pas avoir lieu, il convient que ce n'est qu'une opinion, et qu'on est libre de croire le contraire. Gonséquemment, il est donc libre de croire, suivant Suarès, que les prières qu'on offre pour les défunts leur sont utiles, dans la supposition même qu'ils soient damnés (1); on peut donc prier pour eux, et il est même louable de le faire.
Une troisième remarque que nous croyons devoir joindre aux autres, c'est qu'il est des damnés qui, peut-être, éprouvent à un autre titre, quelque diminution dans leur peine, au moins jusqu'au jour du jugement.
(I) « Videtiis posse siib opiiiione constitui, quod suffragia vulere possint damnatis, ad breviorem remissionem. Hiijus pœnœ, qui omiiia qiiœ adduximiis (contra mitigationem pœnœ damnatonim) hancprocedere, prœsertioiquia intelligi possunt de damnatis lormaliter quatenus damnati sunt : non aulem SLint damnati proiit patiuntur has pœnas, quia nec propter peccata venialia, nec propter reatum pœnre temporalis damnati sunt. >) (Suarès, in 111 part,, disp. 48, sect. 4.)
Nous voyons dans Guillaume d'Auxerre que les défenseurs de l'opinion favorable à la mitigation des peines éternelles tiraient leur avantage d'une doctrine assez généralement reçue dans les écoles: c'est que le bonheur d'un élu, qui, pendant qu'il était sur la terre, a publié un ouvrage capable de convertir les pécheurs et d'édifier les fidèles, s'accroit à mesure des heureux effets que produit d'âge en âge son ouvrage; et que la punition de ceux qui seraient auteurs d'ouvrages pernicieux, augmente aussi à mesure des mauvais effets que ces ouvrages produisent. « Donc, disent les défenseurs de la mitigation, si un réprouvé a composé un bon ouvrage, et que cet ouvrage opère du bien après sa mort, Dieu, toujours plus incliné à faire miséricorde qu'à faire justice, doit lui en tenir compte, en lui accordant quelque soulagement dans sa peine (1). » Ce qui est dit des livres est applicable à toute bonne œuvre qui a des eiïets durables.
Voilà donc une autre cause de diminution dans la peine de quelques damnés, qu'on ne peut pas dire destituée de toute probabilité.
(1) « Dicit Augiistiniis quod incerta est pœna Arii, quia incertum est quod per ejus doctrinam fueriiit subvertendi : ergo si augmentatur pœna ejusqui maie docuit, quia hominescoiTumpuntur per pravam ejus doctrinam, multo fortius diminuitur alicujus pœna damnati qui bene docuit, cumper ejus doctrinam bonam gediûcentur homines : Deus enim est pronior ad misericordiam quam ad condcmnandum. » (Guill. Altissi. iii IV sent., tract. 14.)
T. II. a5
434 i/altue vie
Enfin, un texte de saint Augustin semblerait ouvrir aux fidèles une petite source d'espérance à l'égard de ceux qui sont morts en état de péché mortel. Ce Sciint, dans le chapiire xxiv du livre XXI de la Cité de Dieu, paraît dire qu'au jour du jugement il est des personnes qui mériteraient d'être jetées dans le feu éternel, et auxquelles Dieu fera miséricorde. Voici ce texte : « Quand la résurrection des morts « sera faite, il en est en faveur de qui la misé- « ricorde de Dieu obtiendra qu'après les peines « que souffrent les âmes des morts, ils ne (( soient point précipités dans le feu éternel. (c Car on ne pourrait point dire avec vérité de « quelques-uns (ce qui est dit dans saintMatthieu, « chap. XII, vers. 32) qu'un péché ne leur est (( remis ni dans ce siècle, ni dans le siècle futur, « s'il n'en étnit pas quelques-uns auxquels un « péché qui ne leur a pas été remis dans ce (( monde, leur est cependant remis dans l'autre. » Facta resurrectione mortuorwn, non deerunt quibus post pœnas quan patiimtur spiritiis mortuorum, impertialur misericordia ut in ignem non mittantur œternum, Neque eniin de quibusdam veraciter diceretur, qiiod non eis remittetur neque in hoc sœculo neque in fiituro, nisi essent quibus etsi non in isto, tanien remittetur in futuro.
Nous savons bien que les théologiens, comme Bellarmin, dans le Traité du Purgatoire, cha-
l'autre me 4^5
pitie IV, concluent, du texte de saint Augustin, qu'il est des péchés véniels qui seront remis dans l'autre vie, quant à la coulpe, et des péchés mortels qui, ayant été remis dans cette vie, quant à la coulpe, seront remis dans l'autre quant à la peine temporelle : mais des hommes qui n'auraient à expier que des péchés véniels, quant à la coulpe, et des péchés mortels, quant à la peine temporelle seulement, ne peuvent être condamnés au feu éternel, et n'en sont point dignes. Cependant saint Augustin parait enseigner qu'après la résurrection des morts, c'est-à-dire quand le siècle futur sera commencé, il est des péchés qui seront remis, et des péchés tels, que, sans la miséricorde de Dieu, ceux qui en sont coupables seraient jetés dans le feu éternel.
Saint Grégoire et plusieurs autres pensent que les péchés qui doivent être remis dans le siècle futur, sont des péchés véniels seulement. Mais nous avons inutilement tenté de ne voir, dans le texte de saint Augustin, que des péchés véniels, et de lui donner un autre sens que celui que nous croyons être le véritable; et ce qui précède le texte, dans le chapitre xxiv, si on veut l'approfondir, loin d'être contraire à notre interprétation, lui serait plutôt favorable. Remarquons, avant de finir, que, suivant le témoignage de Bellarmin, c'est aux prières et aux suffrages de l'Eglise que saint Augustin
et les autres Pères attribuent la rémission des péchés qui seront remis dans le siècle futur.
§ VIII. L'opinion favorable a la mit[gation de la
PEINE DES DAMNÉS n'eST POINT CONTRAIRE A LA FOI ORTHODOXE.
Dans toute la discussion qui précède, nous n'avons point prétendu combattre le sentiment commun des théologiens sur la mitigation de a peine des damnés, ni faire entendre que nous adoptions le sentiment contraire; nous avons fait seulement l'office de rapporteur, ainsi que nous en avons déjà averti. Le seul point que nous prétendions soutenir, c'est que ce dernier sentiment n'est point erroné, ou que le premier n'appartient pas à la foi catholique. Certainement ce sentiment n'appartenait pas à la foi dans le siècle de saint Augustin ; il n'y appartenait pas non plus au temps du Maître des Sentences et du pape Innocent III, c'està-dire dans le douzième et le treizième siècle. Saint Thomas, qui écrivait à lafm du treizième, était bien éloigné de le penser. Ce sentiment n'appartenait pas non plus à la foi au temps du concile de Florence, puisque Marc d'Ephèse, qui parlait au nom des Grecs dans ce concile, exposa et prouva le sentiment contraire dans deux discours prononcés en présence du con-
cile, et cependant n'éprouva sur ce point aucune contradiction de la part des Latins, comme il en éprouva sur quelques autres points des mêmes discours. Il y a plus : le P. Lequien, en déclarant que les Pères, après avoir demandé quelques éclaircissements à Marc d'Ephèse, qui furent donnés par ce prélat, approuvèrent ses discours, uitro approbanint , à l'exception de ce qu'il avait avancé sur les châtiments et les récompenses, qu'il prétendait devoir être différés jusqu'aujour du jugement, et sur l'essence de Dieu qu'il assurait ne pouvoir êti*e contemplée intuitivement par les saints, ie P. Lequien, dis-je, donnerait à entendre qu'ils approuvèrent tous les autres points de doctrine des mêmes discours, et par conséquent ce qu'il avait avancé sur la miligation de la peine des damnés.
Gomment donc et par quelle voie ce sentiment serait-il devenu, depuis cette époque, contraire à la foi catholique? S'est-il élevé, dans les temps postérieurs, quelque contestation sur cette matière qui ait donné lieu à une décision de l'Eglise ? Peut-on citer quelque canon ou déclaration de concile, quelque jugement du Saint-Siège qui condamne ce sentiment?
Il a contre lui, nous en convenons, le sentiment commun des théologiens modernes ; et il en est même plusieurs d'entre eux qui le jugent
digne de censure. Mais, 1^ il est en théologie, sur la matière du sacrement de l'Ordre, par exemple, et sur le ministre du sacrement de Mariage, des sentiments qui ont été, pendant plusieurs siècles, soutenus par tous les théologiens de l'Ecole, regardés même par un très grand nombre d'entre eux comme ne pou vantêtre rejetés sans blesser la foi, et qui sont cependant aujourd'hui ouvertement combattus et vraiment problématiques; 2^ pour que le consentement des théologiens imprime à un sentiment qu'ils adoptent le caractère d'un dogme de foi ou approchant de la foi, il faut un concours de circonstances qui ne se rencontrent point ici.
1^ On peut opposer au sentiment des théologiens modernes celui de nombre de théologiens anciens d'un grand nom, tels que le Maître des Sentences et même celui de plusieurs saints Pères.
2^ Ce consentement des théologiens latins avait déjà vraisemblablement lieu au temps du concile de Florence : or il a été bien prouvé qu'alors il était au moins très libre de professer une opinion contraire.
3*^ La glose du droit, qui, comme nous avons vu, avait pleinement adopté cette opinion du Maître des Sentences, a continué d'être jointe au corps du droit dans les dernières éditions qui en ont été données à Rome, et qu'on a revues avec le plus grand soin. On n'a donc pas cru
que le sentiment adopté par la glose, et qu'on savait bien être contraire au sentiment commun des théologiens modernes, fût devenu en conséquence un sentiment erroné : autrement on l'aurait fait disparaître dans ces dernières éditions. àP Un théologien moderne, qui seul en vant une foule d'autres, blâme hautement ceux qui osent traiter ce sentiment avec tant de dureté : je veux parler du P. Petau. Notre profession de foi est ici la même que la sienne. Ce théologien si sage, si solide et si profond dans la connaissance des dogmes ecclésiastiques, après avoir discuté le sentiment des Pères sur le sujet en question, conclut ainsi : « L'Eglise n'a rien « encore déterminé de certain sur le soulageu ment de ceux qui sont condamnés à la peine « éternelle, du moins à l'égard des hommes ; (( en sorte qu'il y aurait de la témérité à rejeter « comme destituée de tout fondement, Topinion « favorable à ce soulagement qu'ont professée (( de très saints Pères de F Eglise, quoiqu'elle « soit contraire, dans le temps où nous vivons, « au sentiment commun des catholiques. » De hac damnatonim, saltem hominiuii^ respiratione , nihil adhuc cerii decretum est ah Ecclesia catholica, ut propterea non temere tanquam absurda sit explodenda sanctisshnorum Patrum hœc opinio, qiiamquam a commimi sensu catholicoriun hoc tempore sit aliéna. (Theolog. dogm- de Angelis, lib. III, cap. vin, 83.)
s** Nous avons produit un témoignage plus formel encore, et à quelques égards plus considérable, que celui du P.Petau; c'est celui du saint et savant M. de Pressy, évêque de Boulogne, mort en 1790.
§ ÏX. Conclusion de la dissertation.
De là et de tout ce qui précède, nous concluons que Leibniz n'a pas sans fondement donné, au passage de saint Augustin qui a occasionné toute cette discussion, le sens qu'il lui donne ; et que ce n'est pas témérairement et sans aucune espèce d'autorité qu'il insinue, d'après ce texte, que les damnés pouvaient éprouver quelque mitigation dans la peine éternelle à laquelle ils sont condamnés.
C'est là le point capital que nous nous sommes proposé d'établir dans notre dissertation; mais, d'après ce que nous avons observé et discuté incidemment, on peut regarder encore comme suffisamment établis deux autres points importants en eux-mêmes et analogues au premier.
1° Sur l'autorité de saint Thomas et d'autres grands théologiens, on peut croire, sans blesser la foi, que Dieu ne punit pas les damnés autant qu'ils le méritent, citra condignmn puniuntur, soit qu'il leur accorde cette indulgence et les en
fasse jouir dès le moment où il prononce cette sentence, soit que la diminution du châtiment mérité ait lieu dans de certains intervalles, suivant les conseils impénétrables de la Providence.
2** On peut dire encore, sans blesser la foi, et sur l'autorité de plusieurs graves théologiens, que la partie du supplice des damnés par laquelle ils acquittent la peine temporelle dont ils étaient encore redevables au moment de leur mort pour des péchés pardonnes, et celle qui leur est due pour des fautes vénielles non remises, doit avoir une fin; et qu'ainsi, à cet égard, ils éprouveront une diminution dans leur peine (1) ; et de plus, il n'y aurait pas lieu de blâmer les fidèles qui, dans la vue de diminuer ou de faire cesser plus tôt cette peine temporelle, adresseraient à Dieu des prières, ou répandraient des aumônes. C'est très certainement le sentiment de Suarès.
Peut-on trouver mauvais que nous rappelions des opinions innocentes, qui vont à nous faire exalter la miséricorde de Dieu, et à favoriser notre compassion pour ceux de nos frères qui
(1) Nous croyons devoir mettre en note ce passage de saint Thomas ; « Pœna cujiis est aliquis debitor, post culpam remissam, in neterno pnnietiir temporaliter :necpropter hoc sequitur quod sit in inferno redemptio, quia pœna quîe solvitur, non redimitur : neo est inconveniens, quod quantum ad aliquid accidentale, pœna inferni minuatur usque ad diem judicii, sicut etiam augetur. •> (In iV sent., dist. 22, qu. 1, art. 1, ad ij.)
T. II. a5.
ont eu le malheur de mourir dans la disgrâce de Dieu?
Qu'on nous permette de faire ici une réflexion que nous croyons importante et bien fondée.
La vérité est une en elle-même; elle ne varie jamais, et aucune considération ne peut permettre de l'altérer : mais il est des vérités qu'il est bon, nécessaire même de proposer et d'inculquer avec force dans un temps, et sur lesquelles il ne serait pas également sage d'insister dans un autre. Un exemple rendra cette vérité sensible. Un ministre de la religion cherche à con vertir un grand coupable que l'excès de ses désordres n'alarme pas, qui les continue et se tranquillise dans son état, sur le prétexte de la grande miséricorde de Dieu. Assurément il ne serait pas convenable de ne parler à cet homme que de la miséricorde de Dieu et de ne s'étudier qu'à lui en étaler toutes les richesses ; on sent qu'on doit plutôt lui rappeler alors la justice de Dieu, et la lui représenter avec toutes ses rigueurs et toutes ses foudres. Appliquons cette observation. Les ministi'es de la parole de Dieu, depuis l'origine du christianisme jusqu'aux premières années du dernier siècle, ont sans cesse entretenu les fidèles de l'enfer et de ses tourments; ils s'efforçaient d'en faire la peinture la plus effrayante ; on peut même dire qu'ils étaient plus portés à charger qu'à aftaiblir le tableau ; et, dans le dessein de le rendre plus noir et plus
horrible, ils y faisaient souvent entrer bien des traits de la sainte Ecriture, par lesquels il est douteux que l'Esprit-Saint ait eu jamais en vue de peindre les châtiments de l'autre vie. Ce procédé et ces dispositions pouvaient être louables; il s'agissait uniquement alors de troubler et d'effrayer les pécheurs; il fallait donc, pour opérer cet effet, mettre tout en œuvre; et il n'y avait point d'inconvénient à ne s'occuper alors que de rassembler ce qui pouvait former une image terrible, et d'écarler tout ce qui aurait pu adoucir cette image. Personne n'était alors tenté de former des doutes sur la réalité de Fenfer, et de prendre occasion de la peintuj'e affreuse qui en avait été faite, pour en contester la réalité.
Mais les choses ont bien changé. Aujourd'hui, les ministres de la religion ont souvent à traiter avec des hommes qui font profession de ne point croire à l'enfer, ou qui affectent sur ce point de grands doutes, qui argumentent môme principalement de ce qu'on leur raconte de l'ardeur de ces feux, et en général de la rigueur de ces tourments, pour soutenir qu^il n'existe pas, et qu'il ne peut compatir avec la bonté et la justice de Dieu.
Ce n'est point là, assurément, une raison pour les ministres de la religion de ne plus parler aux fidèles d'un point aussi capital de la doctrine chrétienne, de ne pas leur rappeler
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fréquemment, et leur représenter avec force les châtiments réservés dans une autre vie aux transgresseurs de la loi de Dieu. Mais en se bornant à ce que la foi catholique nous en apprend, il y a bien encore de quoi frapper d'épouvante et ramener au parti de la vertu tout homme qui n'est point ennemi de son bonheur.
Ne serait-il donc pas sage aux prédicateurs de se tenir aujourd'hui plus en garde contre l'exagération, et de se renfermer ordinairement dans les bornes de ce que la foi nous enseigne? Et puisque les hommes contestent plutôt sur la nature et sur l'excessive rigueur des peines de l'enfer que sur leur réalité, la charité, la prudence ne prescriraient-elles pas aux ministres de l'Évangile de leur faire observer dans l'occasion, que ce qui parait les révolter le plus dans l'espèce et la dureté de ces peines, n'appartient point à la foi; que dans le sein des écoles catholiques il existe sur la nature du feu de l'enfer, sur l'intensité de ses peines, et particulièrement sur la possibilité d'en procurer la mitigation, des opinions auxquelles ils peuvent adhérer sans scrupule, et qui sont bien propres à calmer ce qui révolte le plus leur imagination?
Nous sommes fondé à tenir ce langage d'après l'exemple de M. l'évêque de Boulogne. Dans l'instruction citée plus haut, il parle de ces opinions : il ne croyait pas, il est vrai,
que dans le temps où il écrivait, et où l'impiété n'avait pas encore étendu ses ravages aussi loin qu'elle l'a fait depuis, un prédicateur dût ordinairement les proposer dans les instructions publiques; mais il déclarait dès lors qu'il n'oserait blâmer ceux qui le feraient (V dans des instructions particulières adressées u à des personnes que la terreur de l'enfer, « fortement empreinte dans leur imagination « trop vivement frappée des peintures épou- « vantables et outrées qu'on leur en a faites, « jette dans un trouble extrême, au point qu'il « y a lieu de craindre qu'elles n'en perdent « la raison, ou ne succombent à la tentation « d'accuser Dieu de cruauté. On peut, ce « semble, pour les préserver d'un si grand <t malheur ou d'un si grand crime, leur pro- (< poser ces opinions qui ne sont point con- « damnées par l'Eglise, et peuvent servir « à dissiper leurs frayeurs immodérées. On u peut, par le même motif, leur représenter « comme bien probable l'opinion selon « laquelle le feu de l'enfer et le ver des réprou- « vés ne sont que métaphoriques. Ne peut- « on pas en agir aussi de même à l'égard des « incrédules, quand ce ne serait que pour faci- « liter leur conversion, ou du moins diminuer « leurs blasphèmes, et modérer la fureur avec « laquelle ils se déchaînent contre le dogme H de Téternité des peines? »
Tels sont mot à mot les conseils de M. Févêque de Boulogne ; il serait difficile de ne pas les juger bien sages.
Mais ce saint et savant prélat va plus loin : il prend la peine de mettre sous les yeux de son clergé les opinions dont il s'agit, avec les preuves qui les appuient et les difficultés qu'on leur oppose; il le fait avec la clarté qui caractérisé tous ses ouvrages.
Deux questions se présentent à M. l'évêque de Boulogne : l'une sur l'intensité des peines de l'enfer; l'autre sur leur mitigation. 1^ Les peines de l'enfer sont-elles en elles-mêmes aussi affreuses que les représentent communément les prédicateurs? 2*^ Ces peines ne peuvent-elles pas être adoucies, ne le sont-elles pas quelquefois, ou par la seule miséricorde de Dieu, ou par les suffrages de l'Eglise et des fidèles? Et peut-on le penser sans cesser d'être orthodoxe?
La première question, très intéressante sans doute, n'entre pas dans l'objet propre de notre Dissertation (1) : il n'y a que la seconde qui lui
{{) Cependant cette question a tant d'analogie avec l'autre, elle est si intéressante en elle-même, que nous croyons devoir rapporter une partie de ce qu'en dit révoque de Boulogne.
« Pour lever, dit ce grand prélat, pnge 569, le scandale de « la cruauté prétendue de la doctrine des enfers, où du moins « pour en adoucir la rigueur, on fnit valoir plusieurs textes « de riicritùre sainte et des saints Pères.
« 1° On cite les passages de l'r^vangile, où le mauvais riche, '( après avoir en vain prié Abraham de lui envoyer Lazare, " le supplie de l'envoyer dans la maison de son père, afin « qu'il empêche ses frères de venir dans ce lieu de tourments.
appartienne, et nous l'avons discutée avec bien plus d'étendue qu'on n'a coutume de le faire. M. l'évêque de Boulogne est favorable à
« Si ces tourments sont aussi douloureux que le supposciit « les descriptions qu'en font les peintres et les prédicateurs; « s'ils égalent, s'ils surjpassent même ceux qu'enduie un « homme qui souffre l'opération de la pierre, à qui on arrache « le cœur et les entrailles, qu'on tire à quatre chevaux, ou 0 dont le corps, posé au milieu d'un grand feu, brûle de <i toutes parts, est-il possible qu'un damné ait en même temps « d'autre sentiment que celui de sa souffrance actuelle, et « qu'il détourne son attention de sa douleur présente pour <• la porter sur d'autres objets, pour se souvenir du passé, <« se rappeler son père, ses frères, s'attendrir sur leur sort « futur, et s'occuper des moyens propres à les préserver d'un « malheur pareil au sien? On n'a qu'îi consulter l'expérience « et le sens intime. On sait ce qu'on éprouve en soi-même « dans des états de crise et de douleurs très violentes... »
On pourrait objecter que l'histoire du mauvais riche est une parabole, et non pas une histoire véritable; mais Maldonat nous assure qu'à l'exception de quatre ou cinq Pères qu'il nomme, tous les autres, sans en excepter un seul, la prennent pour une histoire Vjéritable.
« 2° Suivant la doctrine commune des théologiens, le sup- « plice des démons qui sont répandus sur la teire et dans « les airs, n'est point différé jusqu'au jour du jugement, et « ils l'endurent dès à présent quant à la peine essentielle, a qui n'est pas moindre que celle des damnés. Ce supplice « toutefois n'empêche pas les démons de tenter les hommes, « de leur dresser des embûches, etc. De là on conclut, par « un argument semblable au précédent, que les démons et « les réprouvés n'endurent pas des douleurs aussi grandes « que celles qui ont coutume de leur être attribuées, puis- •« que celles-ci les mettraient dans l'impuissance de s'occuper « d'autre chose que de leurs tourments.
'< 3° On fait valoir ce qu'assurait saint Bernard {Serm, de « Asceiis.), que, sans l'espérance du ciel, les maux de ce « mo:ide ne lui paraîtraient guère plus tolérables que ceux « de l'enfer : on infère de là que ceux-ci ne lui paraissent « pas aussi grands que le supposent plusieurs auteurs et pré - « dicateurs, les dépoignant tellement affreux, que les peines « de cette vie seraient incomparablement plus supportables « que les tourments de l'autre, quand même elles ne seraient «' point diminuées par l'espoir du paradis. Combien de per- « sonnes, sur la terre, qui, quoiqu'elles ne croient point ni « n'espèrent les récompenses étemelles, aimeraient néan- « moins mieux vivre toujours dans cette vallée de larme», <« que de mourir ou d'être anéanties !
ropinion qui soutient ici raffîrmative, du moins dans ce sens qu'il la croit à l'abri de toute censure.
« 4° Saint Augustin ne juge pas les peines de l'enfer si douloureuses pour tous ceux qui y sont condamnés, qu'il valût mieux, pour chacun d'eux, ne pas exister que de les souffrir : que la non-existence valût mieux, pour chacun d'eux, que l'existence. 11 paraît restreindre ce qui est dit de Judas, c'eut été un bien pour lui de n'être pas né, à ce traître et à d'autres semblables monstres de scélératesse et d'impiété : Non dico pamulos tanta pœna esse plectendos,
< ut eis non nasci polius expediret, cum hoc Dens non de quibuslibel peccaloribus, sedde sceleslissimis et inipiissimis dixeril. (Lib. V, cont. JuUan., c. xi.) Saint Augus-
< tin n'empêche donc pas, ce semble, ne défend pas de
< penser ou de conjecturer que les autres, qui sontenbeau- « coup plus grand nombre, n'endurent pas des maux tels
qu'ils aient lieu d'être fâchés d'avoir été tirés du néant... D'où il ne s'ensuivrait pas que les moins scélérats et les moins impies n'endurent pas de grandes souffrances, puisqu'elles peuvent être grandes sans être au point de rendre l'anéantissement préférable à l'existence. Celles que les Hébreux endurèrent pendant leur servitude en Egypte, étaient bien grandes; car TEcnture compare, en trois endroits. l'Egypte à une fournaise ardente, où l'on fait fondre le fer; elle les peint plongés au milieu de cette fournaise, comme ce métal l'est au milieu des flammes pendant qu'on l'y fond [Deut. iv, 20; Jérém. xi, 4; Reg. viii, 51), peinturé fort ressemblante à celle que l'Evangile fait de l'enfer, et fort expressive de la grandeur des maux qu'ils souffrent dans ce royaume, mais qui, mêlés de la jouissance de plusieurs biens, et adoucis ou interrompus de temps en temps, ne leur ont pas paru insupportables jusqu'à leur faire préférer la mort à la vie, et le néant à l'être. Dégoûtés de la manne dans le désert, n'allèrent-ils pas jusqu'à regretter les oignons, les poireaux et les poissons qu'ils mangeaient gratuitement en Egypte?»
Nous ne pousserons pas plus loin la citation de M. l'évèque de Boulogne; mais nous invitons à lire, dans l'instruction de ce prélat, tout ce qui a traita la rigueur et au genre de peines que subissent les damnés dans les enfers: tout y est curieux et intéressant.
M. l'évèque de Boulogne aurait pu faire observer encore que, quoique les prédicateurs supposent très communément, comme un point qui n'est pas même mis en doute, que tous les réprouvés se répandront habituellement en blasphèmes contre Dieu, ce fait n'est cependant point incontestable. Estius, ce théologien si snge, si exact, le conteste ouver-
Un témoignage d'un aussi grand poids que celui d'un prélat mort de nos jours en odeur de sainteté, et qui était le plus habile théologien que possédât alors le corps épiscopal;
tement. « Nous ne doutons pas, dit-il {lib. II sent., dis. « 33, § 8, p. 373), que ces théologiens ne se trompent, qui « supposent que, dans un enfant mort sans baptême, la '« volonté habituelle est tellement mauvaise, qu'il aura consa tamment une haine actuelle de Dieu, et se répandra contre « lui en blasphèmes, puisque cela ne paraît pas même être « vrai à l'égard de tous les adultes. » Estius en donne une raison très plausible, c'est qu'il ne parait pas raisonnable de penser qu'aucun homme ou adulte, ou enfant, soit dans la vie future, plus méchant qu'il ne l'a été dans la vie présente; car, ajoute-t-il, le propre de la justice divine est bien de punir les péchés, mais non point d'augmenter la malice des pécheurs : Eos falli non dtibilamus qui sic habilaalein volunlate/u malam parvulo non renalo tribuunt, al ex ea in futaro sœculo Deum aclunli otlio habitarus el blasphematurus sH, cum id ne qiiidem de adiillis omnibus vere dici posse videatar. Nec ralioni consenlaneumvidelur, utquispiam vel ailuUus vel parcalns in fntaro sœculo pcjor sil quam in prœsenli fueril, cuni divinœ justitœ sit non maliliam aagere, sed peccata punire.
Estius suppose ici, et cela est vrai, qu'il est des pécheurs qui, au temps de la mort, n'ont point dans le cœur une haine lormelle de Dieu, et n'ont à se reprocher ni l'acte, ni l'habitude du blasphème, qui pouvaient même avoir toujours eu le blasphème en horreur; car il est des hommes dominés par certains vices, et qui n'ont que de l'aversion pour d'autres.
Sil vins, autre théologi''n non moinsexactet non moins recommandable qu'Estius, adopte le sentiment de ce théologien. « H est, dit-il [Qaesl. 12, art. 4), des damnés qui sont sortis « de ce monde avec l'affection à certains péchés, mais qui « n'avaient jamais eu la volonté de proférer de blasphème. « Cette volonté leur surviendrait-elle dans l'enfer, ainsi qu'à « ceux qui, en comparaison des autres, ne sont pas très " méchants ni très fortement tourmentés? -> Il y a un juste sujet d'en douter. An ea votantas supervenïat in inferno tum mis tant aliis qui cœteroram comparafione necsunt valde maU, nec vaille graviter torquentur, merito quispiani dubitaoerit. Silvius déclare que la p'irtie négative lui paraît plus vraisemblable, nohis pars negans videtur verisimlior ; parce que, dit-il, personne ne deviendra, dans le siècle futur, pire qu'il n'était en sortant de ce mondo. H s'explique plus fortement encore dans la question 88, art. 5; car il déclare que ce sentiment lui paraît très probable.
4'^o l'autre \iè
ce témoignage, dis-je, réuni à celui du très savant et très orthodoxe père Petau, suffirait bien pour rassurer contre toute crainte d'erreur ou d'illusion dangereuse, les fidèles cjui croyant voir quelque probabilité dans cette opinion, se livreraient à l'espérance de procurer quelque soulagement à ceux de leurs parents ou de leurs amis qui ont laissé, au sortir de ce monde, peu d'espérance de leur salut. Nous sommes bien éloigné de donner à entendre que nous adoptons cette opinion; mais si cette opinion est vraiment innocente dans l'ordre de la foi, quel inconvénient y aurait-il à craindre pour les fidèles qui la suivraient dans la pratique? Elle les exciterait puissamment, disent les défenseurs de cette opinion, à multiplier toutes leurs bonnes œuvres : elle leur fournirait même un grand motif de travailler à croître en grâce et en justice devant le Seigneur, dans la juste conviction que toutes leurs œuvres devenant par là plus agréables à Dieu, ils en obtiendraient plus tôt et plus abondamment la grâce pour laquelle ils les lui offrent.
Un parent, un ami, disent-ils, meurt dans des circonstances qui laissent peu ou point d'espoir de son salut ; si on raisonne, si on agit d'après l'opinion commune , on ne priera point ou on prierabienfaiblementpourlui. Quelle consolation restera-t-il à l'amitié? Quel trait cruel enfoncé pour toujours dans notre Ame, ne laisse
l'autre vie 4'^I
pas une semblable mort ! Mais si l'on pouvait se dire à soi-même, sans une illusion manifeste : J'ai tout à craindre, il est vrai, d'après la vie et les circonstances de la mort de cet ami, qu'il ne soit descendu dans les enfers, pour y faire éternellement sa demeure ; mais si je n'ose espér.er de l'en délivrer par mes prières, je ne suis pas privé de toute espérance de pouvoir lui procurer quelque interruption ou quelque adoucissement dans la peine qu'il souffre, et de les lui procurer, non seulement pour le moment présent, mais peut-être pendant toute l'éternité. Je suis même fondé, sur l'autorité de quelques théologiens respectables, à croire qu'il sera instruit de ce que je lais pour lui, qu'il saura que mon amitié le suit au delà du tombeau, que cette pensée seule le consolera. II ne s'agit pour moi que de faire célébrer le saint sacrifice, d'offrir des prières, des aumônes et d'autres bonnes œuvres à son intention; et plus ces prières seront ferventes, plus ces bonnes actions seront multipliées, et plus j'ai droit d'espérer que les soulagements que je' sollicite pour ce parent, cet ami, seront abondants et durables. Une semblable espérance, quelque faible qu'on la suppose, ne serait-elle pas bien douce? Y aurait-il, pour les bons cœurs, un plus grand encouragement à la prière et à la vertu? Pour défendre rigoureusement aux fidèles de se livrer à une aussi douce espérance, il faudrait être parfai-
tement assuré qu'elle est chimérique ; et cette certitude parfaite, nous ne l'avons pns.
Au reste, quelque déplorables qu'nient été la la vie et la mort d'un homme, nous n'avons jamais une certitude parfaite qu'après sa mort il ait été précipité dans l'enfer. La révélation seule peut nous donner cette certitude ; car les miséricordes de Dieu sont infinies et aussi incompréhensibles que ses jugements. Il est assez vraisemblable qu'entre le moment où un homme rend le dernier soupir, et celui où son âme se sépare de son corps pour comparaître au tribunal de Dieu, il existe un intervalle de temps plus étendu peut-être qu'on ne pense communément. Nous ignorons ce qui se passe alors entre Dieu et cette âme. Sans doute nous devons supposer comme bien rare le cas où, dans cet intervalle, une âme rentre en grâce avec Dieu; mais ce cas est possible, et nous sommes fondés à croire qu'il arrive quelquefois. C'en est assez pour nous autoriser à prier pour ceux mêmes qui nous paraissent mourir dans l'impénitence. La pratique de la prière pour tous les morts est donc indépendante de toute opinion sur la mitigation de la peine des damnés; il est seulement vrai que ceux qui croiraient que cette peine peut être mitigée par les prières des vivants, ou du moins que l'opinion qui est favorable à cette mitigation n'est pas dénuée de toute invraisemblance,
l'autre vie /^oS
auraient un motif de plus pour prier, et prieraient avec plus de confiance.
Nous croyons devoir répéter encore, avant définir, ce que nous avons déjà déclaré plus d'une fois dans le cours de notre dissertation, c'est que notre intention n'a point été de combattre l'opinion commune des théologiens sur la mitigation de la peine des damnés; que nous avons seulement voulu montrer que cette opinion n'appartenait point à la foi, et pouvait être abandonnée sans exposer à aucune censure; si nous avons développé avec plus de soin et d'étendue les raisons qui favorisent l'opinion de ceux qui croient à cette mitigation, c'est que ces raisons sont moins connues que les raisons de l'opinion contraire, et qu'on ignore même communément qu'il y ait et qu'il puisse y avoir sur ce point deux opinions.
Terminons toute cette discussion, dont un texte de Leibniz a été l'occasion , par une réflexion bien sage de ce même philosophe : Dieu, dit-il au même lieu, qui nous a révélé tout ce qu'il faut pour craindre le plus grand des malheurs^ ne nous a pas révélé tout ce qu'il faut pour l'entendre.