CHAPITRE III
PAR contre, l'attitude delà population est, à maintes reprises, expressément dénoncée et flétrie. Les dépêches des agents austro-hongrois à Belgrade, Nisch, Pristina, Uskub débordent d'indignation. La mort de l'archiduc aurait provoqué une joie irrépressible, une joie « inhumaine». On le prouve par des rapports de « témoins oculaires», «d'hommes de confiance «. C'est trop peu. Ces propos d'espions sont suspects. Ils ont dit ce qu'ils ont voulu ou ce que l'on a voulu qu'ils disent.
Admettons pourtant que ces rapports soient dignes de foi. Ce qui ressort avec le plus de certitude des textes mêmes du. Livre Rouge ('), c'est que la population serbe n'a laissé voir les sentiments qu'on lui reproche que dans le privé. Aucune excitation au dehors. Aucune manifesta-
(') Dépêche au comte Bcrchtold du chevalier de Slorck, du Conseil général Jahlitsclika, du baron de Giesl. Livre Roiuje auslrohongrois, n"^ i .3.6.
tion. On n'était en droit de rien lui demander de plus. Si rarcliiduc François-Ferdinand avait désiré être aimé, il aurait choisi une autre attitude et une autre politique. Tel qu'il fut, il ne pouvait laisser de regrets en Serbie.
Mais depuis quand, a-t-on le droit de scruter les sentiments intimes d'un peui)le pour juger s'ils sont ou non convenables, s'ils méritent ou non d'êtres châtiés? Que les habitants de Belgrade, de Nisch, de Pristina, d'Uskub, de cent autres villes, se soient réjouis à leur foyer, c'est là chose qui ne regarde que leur conscience, où personne n'a rien à voir, qui n'autorise aucun pouvoir à réclamer une répression.
II n'est pas bien sûr, d'ailleurs, que le sentiment de délivrance qu'ils ont sans doute éprouvé n'ait pas été éprouvé avec une vivacité plus grande encore à la cour même d'Autriche, où l'héritier de la double couronne avait soulevé des haines qui ont survécu à sa fin tragique et se sont exprimées par de systématiques outrages jusques dans ses funérailles ('). u Toutes les personnes, écrit M. E.
(') Il ne semble pas que le deuil ait été plus sincère à la cour de Berlin. M. Jacques Blanche, qui se rencontra en Thuringe, le lo juillet, avec le duc et la duchesse de Saxe-Meinîngen, sœurde Guillaume II, rapporte ainsi les propos du couple princier. Le duc « m'a beaucoup diverti quand il me décrivait le mauvais cavalier, le pauvre sportsman que fut l'archiduc François-Ferdinand. Car il fut beaucoup question de ce [parent défunt qu'on enterre sans regrets. Je dirai même que l'on danserait un pas de triomphe et de joie à l'occasion de sa mort. Quand je suis entré dans la pièce où le samovar fumait sur une table chargée de nourriture, comme pour
Denis, qui, après le crime de Serajevo, ont recueilli l'impression directe de la cour impériale, ont noté le calme et presque la satisfaction avec laquelle les proches parents de l'archiduc avait appris la mort. »
M. H. Wickham Steed est plus net encore : « Pendant que l'Autriche officielle pleurait la mort de son prince héritier, écrit-il, une joie indécente se manifestait, ù Vienne et à Budapest, dans les bureaux des journaux et jusque parmi les n}eml)rcs de la famille impériale. Le sort n'avaitil pas déharrassé la maison impériale d'un héritier gênant et presque fou, et aussi de sa femme morganatique, dont on redoutait les intrigues? Des agents officieux informaient les diplomates avec lesquels ils étaient en rapport que le malheur n'était pas si grand puisque le défunt archiduc était déjà condamné et qu'il n'aurait eu qu'un an à vivre ('). »
Il est si vrai, au surplus, que l'attitude de la population serbe n'a donné ni sujet, ni prétexte à des critiques et à une intervention que l'Autriche-Hongrie, irritée de n'avoir où accrocher ses griefs, s'est efforcée de provoquer des in-
Louis XIV, la conversation était 1res animée, on riait aux éclats; le docteur faisait de discrètes plaisanteries. Je ne lardai pas à me rendre compte que le drame de Serajevo avait déchaîne des passions, déterre de vieilles rancunes de famille, encore que François-Ferdinand lui un des amis intimes du Kaiser, et peut-être son seul confident. Après les questions réglementaires de politesse à moi posées, la fureur redoubla, on se remit à déchiqueter ce cadavre ». Lettres d'un artiste. Revue de Paris, i5 mars 191 5.
(') M. WiGKiiAM Steed, L'Angleterre et la Guerre, p. 30.
cidents. C'est ainsi, i)ar exemple, que les feuilles de Vienne et de Budapest imaginaient de toutes pièces le récit de démonstrations contre la légation d'Aulriche-Hongrie à Belgrade et de mauvais traitements infligés à ses nationaux. On allait jusqu'à assurer que des correspondants de journaux avaient été assassinés et que, lors des funérailles du ministre de Russie, les étudiants 'avaient conspué M. de Giesl(')
De son côté, ce diplomate faisait de son mieux pour accréditer ces rumeurs. Bien que pas un seul sujet austrohongrois n'ait, à aucun moment, été l'objet, en Serbie, soit d'une voie de fait, soit d'une menace, M. de Giesl feignait d'être affolé pour mieux affoler ses compatriotes et il y réussissait si bien que certains passaient le Danube pour aller se réfugier dans les hôtels de Semlin, tandis que les autres cherchaient un abri à la légation même.
Le jour de la fête anniversaire du roi, le danger lui parut si pressant qu'il envoya demander du secours au président du conseil. La légation, disait-il, serait attaquée dans la nuit. 11 le savait (^).
J'ai à peine besoin de dire que c'était pure imagination.
En fait, du 28juin au 28 juillet, — alors qu'en Bosnie- Herzégovine les autorités permettaient à la foule de se livrer aux pires excès contre les Serbes (^), alors que le
(') Dépêche de M. Pacliitch aux Légations royales. Livre Dieu serbe, n" ai .
(-) Dépêche de M. Pachltch aux Légations royales. Livre Bleu serbe, n" 3o.
i'^^) « Dans celle frénésie les catholiques niililants rivalisent avec
drapeau serbe était insulté à Vienne, que la légation y était assiégée par la population, — aucun sujet austrohongrois n'a eu, en Serbie, le plus léger sujet de plainte. Le silence du Livre Rouge en est une preuve manifeste. Les agents autrichiens n'auraient pas manqué de donner au moindre incident tournure d'attentat.
les musulmans. Pour qui connaît le caractère musulman, il est hors de doute que les mahométans de Bosnie et d'Herzégovine n'ont pu se livrer à des actes de violence contre les orthodoxes qu'avec la complicité, sinon les encouragements de certaines autorités locales. » Auguste Gauvain. Journal des Débats, 2 juillet 1914.
■*éf\tf\éf\»*\èf\*f\éf\éf\»f\»f\*f\té\tf\é*\»f\é*\tf\tf\*t\tf\éf\»*\»f\»f\tf\tr\tf\t^
CUAPITHE IV
LA PRP.SSE AUSTRO-ÏÏONGROISE
QUANT à l'attitude de la presse serbe, si même il était vrai qu'elle fût telle qu'on nous l'a dépeinte dans des pages indignées, où s'accumulent les plus violentes épi thètes, le Gouvernement austro-hongrois ne serait encore pas qualifié pour lui en faire un reproche, car il avait luimême débridé sa propre presse.
Pour juger de la modération et de la bonne foi des journaux viennois, il suffit de suivre la campagne qu'ils ont menée.
L'attentat a eu lieu le 28 juin. Le jour même, dans l'après-midi, des éditions spéciales annoncent en gros caractères que lesdeux auteurs de l'attentat étaient des Serbes, « de façon à faire croire qu'il s'agissait de Serbes de Serbie (') ». Le 29, ils affirment établi « que le crime avait été préparé à Belgrade », et même que « tout un complot sur une base plus large avait été organisé dans la jeunesse
(') Dépêche à M. Pachitcli. Livre Bleu serbe, n° 16.
124 l'authiche a voulu la grande glehue
inspirée par l'idée paiiserbe(') ». Le 30 juin, ces accusations se généralisent (').
Le 3 juillet, M. J. M. Jovanovitch appelle l'attention du baron Macchio sur ce parti pris. Tous les journaux de la la Monarchie, dit-il, emploient l'expression Ein Serbe pour désigner l'auteur de l'attentat, qui est bosniaque, alors que la coutume constante est de désigner les Bosniaques par l'expression Die Bosniaken, ou encore Die Ortlwdoxen nus Bosnien. La raison en est que l'on veut « provoquer l'impression que le crime avait été préparé en Serbie (^) o.
Le G juillet, le distingué diplomate écrit que le Bureau de la Presse hongrois adresse aux journaux les prétendus aveux des auteurs de l'attentat et que le dernier communiqué était ainsi conçu : (( L'instruction poursuivie jus-
(') Dépêche à M. Pachilch. Livre Bleu serbe, n° i.
(-) Au même. Livre Bleu serbe, n° a.
(^) Dépêche de \L Jov. M. Jovanovitch à M. Pachilch. Livre Bleu serbe, n" la.
On y réussit assez bien, au moins pendant les premiers jours. « Presque tous les journaux anglais annoncent, d'après les sources autrichiennes, que l'allcntat de Serajevo est l'œuvre des révolutionnaires sorbes ». Livre Bleu serbe, n" ~.
{( L'ambassade d'Autriche fait les plus grands cITorts pour exciter la presse anglaise contre nous et la gagner à l'idée que la monarchie doit donner une bonne leçon à la Serbie ». Livre Bleu serbe, n" 37.
Par ces pr cédés, l'opinion anglaise fut tout d'abord si bien pervertie qu'un grand journal, le Manchester Guardian, aWr iusfiuk écrire : « S'il était physiquement possible de remorquer la Serbie en haute mer cl de la couler à fond, l'Europe s'en trouverait plus propre ».
LA PRESSE AUSruuHO.NGUOlSE 125
qu'ici a (léniontrc d'une façon qui exclut le moindre doute que ce crime était le résultat d'un complot. En dehors des auteurs de l'attentat, on a arrêté un certain nombre de personnes, pour la plupart des jeunes gens. Ils avaient été, comme les auteurs de l'attentat, engagés par la Narodna Odbrana de Belgrade pour commettre le crime. Celait à Belgrade qu'on leur avait reniia les bond)es cl le revolver ».
Ce texte était formel. Il l'était trop. Un peu plus tard dans la soirée une note pria « l'honorable rédaction » de ne pas publier cette nouvelle. On sait qu'elle se répandra quand même et on a ainsi l'avantage d'avoir marqué des scrupules.
Le Bureau de la Presse viennois est, à cette date, encore plus réservé. « On affirme en lieu compétent, dit-il, que rinslruclion au sujet de l'attentat se poursuit dans le plus grand secret. Tous les détails publiés là-dessus doivent être acceptés sous réserves. » C'est admirable de prudence. Mais, dès le lendemain, les journaux hongrois insèrent de nouveaux récits d'aveux, de nouvelles accusations, plus ardentes, plus précises, que tous les journaux autrichiens reproduisent : par exemple, la dénonciation — attribuée à Cabrinovitch — du général serbe Jankovitch comme le principal instigateur du crime (').
En réalité, dans cette première quinzaine, il n'y a pas le moindre doute que la presse austro-hongroise obéit, comme un orchestre bien dressé, au bâton du comte
(') Dépêche de M. Jov. M. Jovanovitcli à M. Pachitch. Livre Bleu serbe, n" i6.
126 I. ALTRICIIE A VOULU LA GUa>UE GUEHKE
Berchtold. Le but poursuivi est à la fois de surexciter l'opinion publique, en lui donnant l'assurance que le Gouvernement serbe a participé à l'assassinat, et de convaincre | l'Europe que l'on est sans parti pris, que l'on procède à ! une enquête loyale, que l'on ne réclamera rien au delà de son droit.
Ces manœuvres, il est vrai, auraient pu aisément être déjouées, si l'on y avait prêté attention. Tout le monde sait que la presse ne jouit, en Autriche-Hongrie, d'aucune liberté ; qu'il lui est impossible de mener une campagne désapprouvée par le Gouvernement ; et qu'au surplus les deux Bureaux de la Presse, à Vienne et à Budapest, sont officieux, en étroits rapports avec le ministère, sous son absolue dépendance ; que, par suite, si tous les journaux austro-hongrois, sauf deux ('), s'appliquent depuis le premier moment à taire retomber sur la nation serbe la responsabilité du crime de Serajevo, c'est qu'il plaît ainsi au Ballplalz et que le Ballplatz fournit lui-même les rensei-i gnements pour étayer cette accusation (-). L'instruction
(') Die Zeil et Die Arbeiter Zeilung.
(2) M. Henry Wickham Steed, qui fut longtemps correspondant du Times à ^ icnnc, juge ainsi la presse austro-hongroise : « Dans la Monarchie des Habsbourg, et particulièrement à Vienne, la presse consiste moins dans des « organes de l'opinion publique» que dans des instruments destinés à fabriquer l'opinion publique, d'abord selon les désirs des autorités d'Etat, et en second lieu dans l'intérêt des corporations hnancières et économiques ».
Un peu plus loin, il écrit : « Le principal défaut de la presse autrichienne est son caractère officieux. Ce terme « officieux » im-
LA PnESSE AUSTKO-HONGKOISE 127
est secrète. Comment se |)Oiirrail-ii que l'on en publiât chaque malin des détails, vrais ou taux, si l'autorité supérieure ne voulait pas qu'ils fussent publiés et ne donnait pas des ordres dans ce sens à ses agences ? Elles ont été instituées pour lui servir d'intermédiaire auprès du grand public [^).
pliquc un contrôle buroaucralique sur la vie publique et indique que les opinions de la presse sont inspirées par des fonctionnaires agissant an nom des <t autorités. » Le caractère officieux est destiné à influencer le public sans laisser connaître au public qu'il est en train d'être influence. En Autriche-Hongrie, plusieurs déparlements d'Etat maintiennent plusieurs bureaux à cet effet, — principalement le Ministère de la Guerre, la Présidence du Conseil, les Ministères de l'Intérieur en Autriche et en Hongrie et, plus que tous les autres, le Ministère des Affaires Etrangères de Vienne, — et les dolent libéralement sur les fonds secrets destinés à « encourager » les journaux et les journalistes. L'objet avoué est de fournir à la presse des informations authentiques, mais en réalité la tâche d'un Bureau de Presse est de contrôler, inspirer, corrompre, espionner et intimider la presse et ses représentants. Le pouvoir insidieux d'un Bureau de Presse bien organisé ne peut être bien compris que si on en fait l'expérience. » Henry Wicrham Seed, La Monarchie des Habsbourg.
(') Dès la mi-juillet, M. Sazonof s'étonnait que le Gouvernement austro-hongrois n'eût pris aucune mesure pour mettre fin à cette agitation de la presse de Vienne et de Budapest. Mais on a tort d'ajouter que celte agitation « aboutit à n'émouvoir personne et ne nuit qu'à l'Autriche ». Dépèche de M. Spalaïkovitch à M. Pachitch. Livre Bleu serbe, n' a8. Elle émouvait l'opinion austro-hongroise et préparait les esprits aux idées de violence. Et c'était le but qu'elle poursuivait.
Le tort de l'Europe fut précisément de négliger celte campagne,
Je ne me dissimule certes pas que ces manigances sont peu de cliose dans la catastrophe immense dont on étudie ici les origines. Il importait cependant de les signaler parce que là, tout de suite, on saisit la volonté d'exploiter le crime de Serajevo au profit d'une politique d'agression, quelles que fussent les conséquences possibles. Si l'Autriche-Hongrie n'avait pas considéré la mort de l'archiduc François-Ferdinand comme un excellent prétexte d'écraser la Serbie, d'humilier la Russie, de mettre la main sur Salonique, des millions d'hommes vivraient qui sont morts ou qui vont mourir. SLmème, — et les adversaires de la liberté de la presse doivent réfléchir à cela, — les journaux austro-hongrois n'avaient pas été, par la loi et la tradition, asservis à toutes les exigences du pouvoir, s'ils avaient été en humeur et en état de discuter, s'ils s'étaient refusés à tromper, pervertir, empoisonner l'opinion, le Ballplatz eût échoué dans son exécrable entreprise.
Il y avait, si douloureusement ironique que ce propos semble aujourd'hui, il y avait de grandes forces de paix en Europe, et l'observation reste juste qu'aucun gouvernement, fùt-il absolutiste, n'est en situation de faire la guerre contre la volonté du pays. C'est même parce qu'on s'en rendait compte en Autriche-Hongrie, que l'on a déployé
où se trahissaient les desseins secrets du Ballplatz. Si les chancelleries lui avaient accordé la signification cl l'extrême importance qu'elle avait réellement, elles ne se seraient pas laissé aussi impudemment berner.
L\ l'UESSt; AUSTIIO-IIONGIIOISE 129
tant d'ingéniosité pour l'ahuser et le conv.; incre qu'il était en péril ('). Il fallait à la guerre l'acquiescement de la n;ition. Cet acquiescement c'est la presse que l'on a chargé de l'obtenir. Et, à sa honte, elle la obtenu, en effet. Quinze jours ont sufTi. Elle s'appuyait, il est vrai, sur une longue préparation antérieure. Le 14 juillet la Nouvelle Presse L//^/-c pouvait déjà écrire, sans soulever aucune protestation : « Nous devons régler iios ajjaircs uvec la Serbie par la force des arujes. » Dès ce moment, le sort était jeté.
(') M. Adgnste Gauvaiii signale à ce propos une manœuvre du Gouvernement autrichien hardie jusqu'à l'impudence pour tromper l'opinion publique dans la Monarchie. « On a déclaré comme venaiil d'une source officielle, écrit- il, que le Cabinet de Vienne avait commtmiqué aux Grandes Puissances le texte ou la substance des conditions qu'il avait décidé de formuler à Belgrade. » On sait qu'il n'en était rien, qu'on les avait, au contraire très soigneusement cachées. Mais, forts de ce renseignement, les journaux austro-hongrois affirment avec assurance, bien avant la remise de la Note, que cette communication « a reçu partout un accueil favorable et qu'aucune Grande Puissance n'a l'inlention d'intervenir dans le conflit qu'ils préparent. Ils certifient notamment que leur politique d'agression trouvera en France « une approbation générale ». Journal des Débats, 34 juillet 1914.
"^ÏT
\èf\tr\tf\tf\»f\tf\*f\tf\t^\tr\àf\»^\»^\ê*\éf\tf\i^\»f\tf\»f\àf\éf\tf\tr