‹ L'Autriche a voulu la grande guerreChapitre 27 sur 84 · LES OMISSIONS DU « LWWK ROUGE · texte numérisé non relu

LES OMISSIONS DU « LWWK ROUGE

LA seule étude du. Livre Ronge suffît pour donc démontrer que l'Autriche-Hongrie a voulu la guerre avec la Serbie et s'est appliquée, pendant toute la crise, du 28 juin au 28 juillet, à rendre cette guerre inévitable. Mais sa responsabilité paraît bien plus lourde encore et sa volonté bien plus criminelle quand on ne s'en tient pas, pour l'examen des|faits, aux informations qu'elle fournit — avec une soigneuse parcimonie. Tout son effort tend à établir que ses griefs étaient légitimes et que la force des armes était l'unique moyen de mettre^lin à d'intolérables provocations. On a déjà pu juger du sérieux que ces deux affîrmations présentent. Rien de ce qu'elle dit ne la disculpe; par contre, e qu'elle ne dit pas l'accuse.

110 l'aUTUICHE a voulu la GRA?iDE GUERHE

Dans les documents du Livre Rouge, publiés en vue de persuader aux populations austro-hongroises et, si possible, aux pays neutres, que la Monarchie se défendait seulement, le Ballplatz avait un intérêt de premier ordre à travestir les faits. Nul ne s'étonnera qu'il s'y soit employé. A peine doit-on être surpris de la grossièreté des moyens usités çà et là. Dans son souci de sauver les apparences, ou, tout au moins, s'il ne pouvait espérer un si grand résultat, de fournir à ses amis des arguments à peu près valables, il est souvent allé trop loin. Travestir les faits était à propos. Vaille que vaille, il est toujours possible de soutenir que quatre ou cinq millions de Serbes auraient promptement, si on leur en avait laissé le loisir, asservi cinquante millions d'Austro-Hongrois; que leurvolontédeguerreetde conquête était bien établie par l'insolence de leur réponse à une note courtoise jusqu'à la gracieuseté, déférente jusqu'à la faiblesse; qu'il était insupportable que Belgrade n'eût gardé aucune reconnaissance à Vienne de l'annexion de la Bosnie- Herzégovine, et enfin que deux et deux ne font pas quatre, peut-être.

Le malheur est que les éditeurs du Livre Rouge n'ont pas prouvé suffisante la précaution d'altérer les faits. Ils en ont donc pris une autre, plus sûre à leurs yeux. Elle consiste à passer sous silence à peu près tout l'ensemble des négociations poursuivies, pendant la dernière semaine au moins, avec une fiévreuse activité.

J'ai signalé déjà que le Ballpatz n'était entré dans aucune

discussion avec la Serbie, ne s'était manifesté à elle que par

[ l'envoi de la Note, le 23 juillet, et la déclaration de guerre

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le 28. Ce n'est qu'à moitié vrai, mais c'est ce que dit le Livre Rouge.

Les autres Puissances on été, en apparence, à peine mieux traitées. Le comte Berchtold feint de n'avoir à peu près rien dit, ni rien entendu. Il consent à avouer des pourparlers avec la Russie, parce qu'il lui est aisé de tromper l'opinion en assurant que la Russie s'est montrée, à son ordinaire, exigeante, brutale, provocante. En revanche, il fait de son mieux pour dissimuler ou réduire à une parfaite insignifiance toutes les démarches si nombreuses, si conciliantes, si pressantes des Puissances désintéressées dans le conflit. Môme le désir de gagner la neutralité anglaise ne le détermine pas, semble-t-il, à prendre au sérieux les interventions de Sir Edward Grey, car elles sont mentionnées assez légèrement. Les conseils de la France, ceux de l'Italie — son alliée cependant — n'ont pas meilleure fortune. Il n'est pas jusqu'aux conseils que l'Allemagne affirme avoir donnés qui ne soient omis. Pourquoi ?

L'explication la plus simple est vraisemblablement la meilleure. Si l'Autriche-Hongrie avait retracé un exposé complet des négociations diplomatiques, sous quelque jour qu'elle les présentât, on n'aurait pas manqué d'être frappé de l'inquiétude qui se manifesta dans toute l'Europe au lendemain de l'attentat, des terribles appréhensions cfue la Note provoqua, de l'unanimité avec laquelle on la jugea excessive et de l'accord qui se fit pour estimer que la réponse serbe dépassait en soumission tout ce qu'il était permis d'espérer ('). On n'aurait pas manqué de remarquer

(') Voir Appendice n" i.

112 i.'auti\iche a voulu la grande guerre

surtout que la prétention de localiser le conflit ainsi provoqué, — même si l'on admettait qu'elle tût fondée en droit et bonne en principe, — était pratiquement irréalisable ; que, par suite, le Gouvernement austro-hongrois avait à choisir entre une concession qui sauverait la paix européenne et une intransigeance qui déterminerait la guerre. Or, c'est précisément à cet aveu qu'il s'est refusé. Peut-être l'a-t-il jugé trop dangereux dans un moment où les sujets de l'Empire, déjà éprouvés par six mois de guerre ('), n'étaient que trop portés à se retourner vers leurs dirigeants pour leur demander des comptes.

Si l'on avait eu, en Autriche-Hongrie, le sentiment que les princes de la cour, les généraux de l'état-major, les diplomates du Ballplatz, les chefs religieux et laïcs du parti catholique voulaient cette guerre, ou seulement si l'on avait prévu qu'ils la provoqueraient en ne rabattant rien de leurs exigences insolentes, on n'eût pas trouvé dans les palais du Ring assez de pierres pour les lapider.

C'est la crainte de laisser apparaître leur responsabilité qui a déterminé les auteurs du Livre Rouge à omettre les faits les plus importants, les documents les plus décisifs.

(') Le Livre Rouge auslru-hongrois n'a paru qu'en février igiô.

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CHAPITHK H

L'ATTITUDE DU GOUVEn.XEMENT SERBE

ON se rappelle sous quel jour le Livre Rouge montre la Serbie au lendemain de l'ail enlal : le Gouvernement figé dans une altitude d'indifiérence à peine courtoise, la presse injurieuse, le peuple exultant de joie. Celte attitude est longuement, àprement commentée. On y revient sans cesse pour en montrer l'inconvenance et la menace. Les agents subalternes et le ministre des Affaires Etrangères sont en parfait accord pour se plaindre, s'indigner.

En ont-ils le droit? Y a-t-il motif? Sont-ils sincères ? Il n'est pas inutile, avant d'entrer dans l'examen des pièces diplomatiques, de répondre à ces questions.

Le Gouvernement austro-hongrois ne devait, certes, pas s'attendre à ce que la mort de l'archiduc François-Ferdinand, unanimement considéré comme un ennemi déclaré de l'indépendance serbe, fut pour la Serbie un deuil profond ('). Les doléances, les rancunes, les vitupérations du

(') « Personne n'clait plus détesté des Scrhcs, parce qu'il cour-

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Livre Rouge ne seraient justifiées que si, en présence du deuil de la Monarchie ^danubienne, on avait à Belgrade manqué de correction. En a-t-il été ainsi?

C'est le contraire qui est vrai. Les preuves en abondent. Pressentant le parti que l'on s'appliquerait à tirer du drame de Serajevo, le Gouvernement serbe a dépassé ce que les convenances internationales exigeaient de lui. Dès réception de la nouvelle, la cour et le ministère ont exprimé « non seulement leurs condoléances, mais leur vive réprobation et leur horreur (') ». C'était jour de fête nationale. Toutes les réjouissances publiques cessèrent. Le Bureau de la Presse publia la Note suivante : « Profondément émus des attentats qui ont eu lieu à Serajevo, nous ne trouvons pas de mots pour condamner ces assassinats et prenons part à la douleur causée par la mort de l'héritier austro-hongrois et de son épouse, douleur qui atteint la cour et le souverain de la Monarchie voisine et tous les peuples. Nous sommes en mesure d'affirmer que ces attentats ont soulevé dans notre pays la plus vive indignation et ont été sincèrement condamnés. »

De son côté, le ministre serbe à Vienne, M. Jovanovitch, sans même attendre d'instructions, se rend au Ballplatz et déclare au baron Macchio que « le Gouverne-

lisait les catholiques extrémistes, que les orthodoxes considéraient commedes traîtres elles pires ennemis de la patrie. » Ernest Denis, La grande Serbie, p. 377.

(•) Dépêche de M. Pachitch à loulcs les Légations royales. Livre Bleu serbe, n"3o.

latutude dl gouvehnement serbe 115

ment royal réprouve de la manière la plus énergique l'attentai de Serajevo » ; qu'il ne tolérera sur son territoire aucune agitation, aucune entreprise criminelle ou délictueuse ; qu'il n'hésitera pas à mettre en jugement les complices, s'il en est en Serbie (^). Le même jour, 30 juin, à Constanlinople, le chargé d'aiîaires serbe exprime à l'ambassadeur d'Aulrichc-Hongrie l'espoir que u ce triste événement » ne nuira pas aux relations des deux pays, « considérablement améliorées dans ces derniers temps (") ».

Le lendemain, M. Pachitch, président du conseil et ministre des Alïaires Etrangères, adresse à toutes les légations royales une dépêche circulaire où il proteste contre le parti pris, qui se maniCcste dans la presse autrichienne, d'exploiter politiquement « la folle entreprise d'un jeune fanatique exalté », alors que l'attentat de Serajevo a rencontré « la réprobation la plus sévère dans toutes les classes sociales ».

Après avoir observé, avec grande raison, qu'« il était dans l'intérêt vital de la Serbie elle-même que ce crime lût évité », il ajoute que son Gouvernement redoublera de vigilance et prendra contre les anarchistes « les mesures les plus rigoureuses ». Mais il ne doit pas permettre que l'on fasse retomber « la lourde responsabilité du crime d'un sujet autrichien sur la Serbie et tout le peuple serbe,

(') Dépêche à M. Pachitch. Livre Bleu serbe, n" 5. (2) Dépêche de M. Georyevitch à M. Pachitch. Livre Bleu serbe, n°6.

JIO I. AITRICHE A VDLLl I,A GUANDE GUEHRE

auxquels de pareils actes ue peuvent causer que des dommages, sans leur apporter aucun profit (') ».

Quelques jours plus tard, et dans un moment où le mérite est d'autant plus grand à le faire que la polémique est plus vive entre la presse des deux pays et que l'attitude du Ballplatz devient plus menaçante, il insiste encore dans les nstructions adressées au ministre serbe à Vienne. « J'ai 'honneur, écrit-il, de vous prier de faire, auprès du Gouvernement austro-hongrois, tout ce qui est nécessaire pour qu'il prenne note de noire sincère désir de maintenir des relations amicales avec l'Autriche-Hongrie, et de réprimer sur notre territoire toute tentative susceptible de porter atteinte à la tranquillité et à la sécurité de la Monarchie voisine. De même, nous accueillerons les réclamations de V Autriche-Hongrie, au cas où elle demanderait que certains complices se trouvant en Serbie, — s'il y en a, bien enendu, — soient traduits devcmt nos tribunaux- indépendants, pour être jugés (^). »

Pourquoi de ces condoléances, de ces promesses, de ces soumissions, le Livre Rouge ne souffle-t-il pas mot? Pourquoi n'y trouve-t-on pas la moindre allusion à cette assurance si fermement donnée et renouvelée que le Gouvernement serl)e réprouve l'attentat du 28 juin? Pourquoi passer sous silence qu'il s'engage, d'une façon toute spontanée, à punir les coupables, s'il en est sur son territoire ?

(') Livre Bleu serbe, n" 8.

(^) Livre Bleu serbe, n" 3o.

l'attitude du gouvernement seude 117

Ces dissimulations sont déjà un aveu du but que l'on poursuit. On veut tromper l'opinion parce que, si elle était exactement informée, les vraies responsabilités lui apparaîtraient aussitôt.

Le Linre Ronge n'osa aller jusqu'à incriminer d'une façon directe et précise l'attitude du monde officiel serbe après l'attentat, mais il tait toutes les marques de courtoisie, les preuves de bonne volonté qui furent données à l'Autriche par le ministère et la cour.

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