LES APPREHENSIONS DES DIPLOMATES SERBES
Aussi bien, c'est justice h leur rendre, les diplomates serbes, eux, en eurent tout de suite conscience cl ne se laissèrent pas un instant abuser.
Dès le 30 juin, M. Jov. M. Jovanovitch signale à son Gouvernement que l'on a l'intention de se servir de l'attentat (( comme d'un moyen politique », contre le petit royaume qui barre la route de Salonique (*). Et il y insiste dans toutes ses dépêches. « L'émotion dans les cercles militaires et gouvernementaux contre la Serbie augmente sans cesse», écrit-il, le 3 juillet (''^). Le 7, il précise que, malgré la lettre de François-Joseph aux présidents des Conseils autrichien et hongrois, les partisans de la guerre s'agitent de plus en plus. « Pour eux, une chose est claire : avec ou sans preuve que l'attentat ait été inspiré à Belgrade, ils doivent régler une fois pour toutes les questions des soi-disant agitations panserbes dans les limites de la Monarchie des Habsbourg. Ils n'ont pas encore décidé de quelle façon ils procéderont et quels moyens ils emploieront pour atteindre leur but. On en délibère surtout dans les hautes sphères catholiques et militaires {^). »
Le 14 juillet, il donne ces indications à retenir que les cercles officiels allemands à Vienne sont les plus hostiles, et que la I3ourse est très mauvaise, que l'on n'a pas vu une pareille baisse depuis longtemps, que certaines valeurs ont perdu 45 couronnes (^). Le 15, il télégraphie qu'une réunion
(') Dépêche à M. Pachitch, Livre Bleu serbe, n' 2. (^) Au même. Livre Bleu serbe, n" i5.
(') Dépêcfie à M. Pachitch. Livre Bleu serbe, n" 17. (♦) Au môme. Livre Bleu serbe, n° 23.
des ministres communs a eu lieu, mais que l'on n'a rien su de ce qui s'y était passé. « On n'est pas sûr que le chet d'état-major général et le chef de la marine aient assisté à cette séance, comme on l'avait dit ».Le comte Tisza a prononcé au parlement hongrois un discours qui n'était pas clair c( à dessein ». A la vérité, la Bourse est meilleure. Néanmoins, « une chose est d'ores et déjà sûre : l'Autriche- Hongrie fera une démarche diplomatique à Belgrade aussitôt que l'instruction sera close (') ».
Le même jour, dans une seconde dépêche, il donne cette information, dont la signification n'est pas douteuse : « Le comte Forgach est redevenu le facteur principal. »
Le comte Forgach est l'ennemi le plus déterminé des Serbes et le moins scrupuleux. C'est l'éhonté faussaire du procès Friedjung. Puis M. Jov. M. Jovanovitch ajoute ces lignes prophétiques : « Dans un de mes rapports précédents (-), j'ai mentionné que l'Autriche-Hongrie avait à choisir entre deux voies : considérer l'attentat de Serajevo comme une atîaire intérieure en nous invitant à lui prêter aide pour découvrir les coupables et les punir ; on bien | faire de la tragédie de Serajevo un procès contre les Serbes et la Serbie, et même contre la Yougo-Slavie. A en juger par tout ce qui se prépare et se fait, il me semble que V Autriche- Hongrie choisira cette seconde voie... Je pense que le gouvernement austro-hongrois rédigera un mémoire, plutôt une accusation contre la Serbie. Dans cet acte d'accusation
(') Dépêche à M. Pachitch. Livre Bleu serbe, n' 28. (^) Dépêche à M. Pachilch. Livre Bleu serbe, n" 17.
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on exposera tout ce qui a été recueilli contre nous depuis avril 1909 jusqu'à aujourd'hui, et je crois que cet acte sera assez long. Cet acte d'accusation, il le transmettra aux Cabinets des Puissances européennes, en ajoutant que les faits exposés lui confèrent le droit de faire à Belgrade des démarches diplomatiques et de demander que la Serbie remplisse à l'avenir toutes les obligations d'un voisin loyal. En même temps, le Gouvernement de Vienne nous remettra, à nous aussi, une note où sera consigné tout ce que la Monarchie dualiste désire que nous exécutions sans discussion ('). »
Il est impossible de mieux prévoir. C'était bien là, en effet, dans l'ensemble et dans le détail, l'intention du Ballplatz.
Le 17 juillet, M. S. Boskovitch écrit de Londres : « Il ne faut pas se fier aux déclarations pacifiques, bien calculées, des cercles austro-hongrois car on prépare une pression sur la Serbie, qui peut se transformer en attaque à main armée. Il est à croire que l'Autriche-Hongric changera d'altitude et cherchera à humilier la Serbie dès qu'elle aura fait une démarche à Belgrade Q). »
Deux jours plus tard, le 19 juillet, c'est M. Pachitch luimême qui, dans une dépêche adressée à toutes les légations roj'ales, exprime ses graves appréhensions. Il semble, écrit-il, que l'on veuille impliquer dans l'instruction la Serbie et l'idée panslave, et l'on peut redouter « que la
(') Dépêche à M. Pacliilcli. Livre Bleu serbe, n" aS. (2) Dépêche à M. Pachitch. Livre Bleu serbe, n° 27.
surexcitation de l'opinion publique en Autriche-Hongrie ne fournisse au Gouvernement austro-hongrois des motifs pour faire une démarche qui tendrait à humilier la dignité de VEtat serbe et pour présenter des réclamations qui ne pourraient pas être acceptées (') ».
Le lendemain, 20 juillet, M. Jov. M. Jovanovilch, dont l'angoisse grandit d'heure en heure, et qui l'exprime dans des dépêches admirables de sagesse, de netteté, de patriotisme, s'étonne que l'on soit optimiste à Belgrade. « On ne peut pas être optimiste. l\ n'est pas douteux que l'Autriche-Hongrie prépare quelque chose de sérieux. Ce qu'on doit craindre le plus, et ce qui est très à croire, c'est qu'e//e prépare une guerre contre la Serbie (^j ». « Et il ajoute que déjà l'on prend des mesures militaires. »
Enfin, le 22 juillet, le ministre de Serbie à Londres, causant avec M. Paul Cambon, lui exprime la crainte « que l'Autriche ne mette le Gouvernement serbe en présence d'une demande que la dignité de celui-ci, et surtout la susceptibilité de l'opinion publique ne lui permettent pas d'accueillir sans protestation ».
Et comme M. Paul Cambon lui objecte le calme qui paraît régner à Vienne, calme « dont témoignent tous les ambassadeurs accrédités dans cette capitale », M. E. Bochtdovitch répond « que ce calme officiel n était qu'apparent et recouvrait les dispositions les plus foncièrement hostiles contre la Serbie (^) ».
(') Livre Bleu serbe, n° 3o.
(-) Dépêche à M. Pachitch. Livre Bleu serbe, n" 3i.
(•^) Dépêche de M. P. Cambon. Livre Jaune, n° 19