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L'OPINION DES GRANDES PUISSANCES

IES ministres serbes n'ont pas été seuls à voir tout de J suite clairement où l'on allait. On trouve dansleLipre Jaune maintes preuves que les représentants de la France ont aussi aperçu le péril.

Le 2 juillet, notre ambassadeur à Vienne télégraphie : « Le crime de Serajevo suscite les plus vives rancunes dans les milieux militaires autrichiens et chez tous ceux qui ne se résignent pas à laisser la Serbie garder dans les Balkans le rang qu'elle a conquis. L enquête sur les origines de l'attentai qu'elle voudrait exiger du Gouvernement de Belgrade, dans des conditions intolérables pour sa dignité, fournirait, à la suite d'un refus, le grief permettant de procéder à une exécution militaire (^). »

(') Dépêche à M. Viviani. Livre Jaune, n° 8.

A la suite de cette dépêche, le Gouvernement français, avec une remarquable prudence, conseillait à la Serbie a d'observer le plus grand sang-i'roid cl le recueillement dans les cercles officiels et dans

136 l'authIcHe a vour.u L\ g«.\nl>e (.ièuri:

Celte dépêche vaut qu'on s'y nrrêtc. Elle atteste, en eft'et, que, dès le 2 juillet, avant que linstruction ait encore donné aucun résultat, de l'aveu même des ministres austrohongrois, on songeait à adresser à la Serhie a des réclamations qui ne pourraient pas être acceptées, » suivant l'expression de M. Pachitch ; que l'on fourbissait comme une arme décisive ces articles 5 et 6 de la Note, qui imposaient la coopération en Serbie des agents du Gouvernement austro-hongrois, pour la répression du mouvement subversif dirigé contre la Monarchie, et leur participation à l'enquête ouverte contre les complices éventuels de l'attentat du 28 juin. De semblables conditions ne pourraient être que repoussées, et ce serait un prétexte à l'invasion. On sait que ce fut ce qui advint.

Si l'on avait pu concevoir une certaine défiance des vues exprimées par M. Jov. M. Jovanovitch, cette dépêche de l'ambassadeur de France suiïhait à la dissiper. Il discerne nettement, lui aussi, ce que l'on veut, et ne se dissimule pas un instant qu'on ne sera pas difficile sur les moyens.

Le 4 juillet, M. de xManneville, notre chargé d'affaires à Berlin, écrit que le Gouvernement allemand ne prévoit pas une tension des rapports entre Vienne et Belgrade, qu'il

l'opinion publique, u Dépêche de M. Vcsnllch à M. Pacliitcli. Livre Bleu serbe, n° lo.

De son côlé, et presque simullancincnt, M. Sazonof disait à M. Spalaïkovitch, ministre de Serbie à Pélcrsbourg :(( U est essentiel que l'opinion publique reste calme. ») Livre Bleu serbe,

L oI'lî«(lo^ DES (JuANor.s i'uisSancls 13?

n'est pas inquiet, ou ([ue « du moins, il ne veut pas en avoir l'apparence (') ».

Le 6 juillet, M. Palcologue apporte à rinformation donnée quatre jours plus tôt par M. Dumaine une précision décisive. M. Dumaine avait parlé de « conditions intolérables ». Il ne savait encore lesquelles. Mais, à Pétersboiirg, le comte Czernin, tàtant le terrain, laisse entendre que le Gouvernement austro-hongrois « serait peut-être obligé de rechercher sur le territoire serbe les instigateurs de l'attentat de Serajevo ».

Il ne demandera pas à la Serbie de les rechercher, il les recherchera lui-même, ce qui revient à dire qu'il prétend l'aire en Serbie acte de souveraineté.

Comme on devait s'y attendre, M. Sazonof se récrie : a Ne vous engagez pas dans celte voie 1 » dit-il. Et notre ambassadeur, qui a ses raisons de douter de la modération autrichienne, ajoute : « Puisse cet avertissement n'être pas perdu i/') 1 » Là aussi, on a donc, dans une certaine mesure, conscience du péril.

Le 11 juillet, M. d'Apchier le Maugin, consul général de France à Budapest, écrit: «Le gros public ici croit à la guerre et la craint », et « les valeurs, sans exception, sont tombées à des cours invraisemblablement bas (^) ». Le 14 juillet, le baron de Wangenheim, ambassadeur d'Allemagne à Constantinople, annonce à M. Garroni, ambassadeur d'Italie — qui garda ce propos secret plus longtemps

(') Dépêche à M. Viviani. Livre Jaune, n"Q. (^) Dépêche à M. Viviani. Livre Jaune, n° lo. {') Au môme. Livre Jaune, n" 1 1 .

qu'il n'eût convenu —que la Note à la Serbie « devrait être telle qu'elle rendrait la guerre inévitable (') »•

Le 15 juillet, M. Dumaine signale l'attitude de la presse autrichienne qui présente la Russie et la France « comme hors d'état de dire leur mot dans les afïaires européennes », ce qui permet à l'Autriche-Hongrie, soutenue par l'Allemagne, d'agir à sa guise en Serbie. La Militœrische Rundschau demande la guerre tout de suite. La Neue Freie Presse réclame, au nom de l'humanité, « l'extermination de la maudite race serbe (-) ».

Le 19 juillet, notre ambassadeur envoie au Quai d'Orsay un rapport consulaire qui fait le plus grand honneur à la sûreté d'information et à la prespicacité du diplomate qui l'a rédigé. « Le Gouvernement français, y est-il dit, aurait tort de s'en rapporter aux semeurs d'optimisme : on exigera beaucoup de la Serbie ; on lui imposera la dissolution de plusieurs sociétés de propagande ; on la sommera de réprimer le nationalisme, de surveiller la frontière, en collaboration avec les commissaires autrichiens, de faire la police des écoles au point de vue de l'esprit anti-autrichien, et il est difficile qu'un Gouvernement accepte de se faire ainsi le sergent de ville d'un Gouvernement étranger. On compte sur les échappatoires avec lesquelles la Serbie voudra sans doute esquiver une réponse claire et directe ; c'est pourquoi on lui fixera peut-être un délai bref pour

(*) Discours prononcé pour M. Barzilai le 26 septembre 191 5. à Naples.

(^) Dopcchc à M. Vivian!. Livre Jaune, n" 12.

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déclarer si elle accepte oui ou non. La teneur de la Note et son allure impérativc garantissent presque sûrement que Belgrade refusera. Alors on opérera militairement ('). »

Le 22 juillet, M. Paul Cainbon écrit de Londres que Sir Edward Grey est « sous une impression d'inquiétude », qu'il ne dissimule point, et que l'ambassadeur d'Italie «redoute, lui aussi, l'éventualité dune nouvelle tension des rapports austro serbes Q) ».

Ce même jour, M. Dumaine résume d'un mot la politique autrichienne à Tégard de la Serbie. On avait résolu, dit-il, d'agir envers elle avec la plus grande rigueur, d'en finir, « de la traiter comme une antre Pologne o. Le parti en était si bien pris que huit corps d'armée se tenaient prêts à entrer en campagne. Mais 2sL Tisza serait intervenu dans un sens modérateur.;» En tout cas. oncroitquela démarche à Belgrade aura lieu cette semaine. »

Et, ce qui prouve bien que notre ambassadeur est pourtant dans une certaine mesure trompé par les informations que répand habilement le Ballplalz, c'est qu'il ajoute: « Les demandes du gouvernement austro-hongrois relativement à la répression de l'attentat et à certaines garanties de surveillance et de police paraissent acceptables (^). » On ne s'en est point tenu à ne lui pas dire la vérité ; il est manifeste que l'on s'est appliqué à lui faire entendre le contraire de la vérité et que l'on y a mis assez de précision et d'adresse pour le convaincre à demi.

(') Livre Jaune, n" i/j- (-) Livre Jaune, n" 19.

(') Livre Jaune, n° i8.

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iMais, après une telle préparation, quel effet de colère et d'indignation a dû [produire chez les honnêtes gens ainsi dupés l'énormité des exigences autrichiennes, et quelle maîtrise de soi a été nécessaire pour contenir ces sentiments !

De son côté, le ministre de Belgique à Vienne transmet à son gouvernement les mêmes observations et ajoute : « Il semblait que le comte Berchtold voulait prendre d'un seul coup sa revanche des échecs successifs que sa politique a subis pendant ces derniers temps. C'était la mise en pratique de la théorie chère à ceux qui prêchent depuis longtemps « qu'il faudrait en finir une bonne fois avec la question serbe ». Mais le comte Tisza, « en homme d'état prudent et avisé », est venu à Vienne « mettre un frein à ces ardeurs belliqueuses (') ».

Notre ambassadeur à Berlin, M. J. Cambon, laisse voir également les plus vives appréhensions. Les avis préliminaires de mobilisation, lui assurait on à la date du 21, étaient lancés. L'Allemagne se tenait au garde à vous (-) ;

(') Dcpcchc du comte Errembaull de Dudzcele à M. Davignon. Second Livre Gris Belge, n' 3.

Celte dépêche, évidemment écrite à la suite d'une conversation avecM. Domaine, donne les mêmes impressions, invoque les mêmes arguments. Mais le ministre belge est beaucoup plus convaincu (juc notre ambassadeur à Vienne et que le ministre belge à Berlin, M. Beyens, de la modération, de la prudence, de la sagesse du comte Tisza.

(^) Dépêche à M. Bienvenu-Martin. Livre Jaune, n° i5.

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la l)aisse continuait i\ la Bourse; des nouvelles pessimistes circulaient (').

En Italie, le marquis di San Giuliano se montrait préoccupé. Il agissait à Vienne pour que l'on ne demandât à la Serbie que « des choses réalisables (-) ».

Enfin, dans une dépèche adressée le 22 juillet aux ambassadeurs de France auprès des GrandesPuissances, M. Bienvenu-Martin résume assez exactement l'impression générale : « La supposition la plus favorable qu'on puisse faire, écrit-il, est que le cabinet de Vienne, se sentant débordé par sa presse et par le parti militaire, cherche à obtenir le maximum de la Serbie par une intimidation préalable, directe et indirecte, et s'appuie sur l'Allemagne à cet elTet (') ».

Il n'y a pas de doute que ce fut là, en effet, l'opinion la plus favorable, car elle admettait que l'Autriche cherchait seulement une éclatante victoire diplomatique, et aussi qu'elle était débordée.

En réalité, il n'en allait pas ainsi. Elle n'était point entraînée. Elle déchaînait elle-même la presse, et c'était la

(') Dépêche de M. Bienvenu-Marlin aux ambassadeurs de France. Livre Jaune, n" 17.

La dépêche de M. J. Cainbon à laquelle fait allusion le ministre des Affaires Etrangères par intérim ne figure pas au Livre Jaune. A la vérité, ces informations ne sont peut-être qu'une partie supprimée de la dépêche n" i5.

('-) La dépèche de M. Barrère ne se trouve pas non plus au Livre Jaune. On ne s'explique pas pourquoi toutes ces mutilations et omissions.

(/') Livre Jaune, n" 17.

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guerre qu'elle cherchait. Mais le double jeu du Ballplatz avait réussi, dans une certaine mesure, à tromper l'opinion. Les diplomates aussi ont leurs heures de crédulité. On avait su saisir, pour les jouer, le moment convenable (').

(') De nombreux signes révélaient la gravité de la situation. A Vienne et à Berlin, les fonds publics loinbaieut plus bas que pendant les guerres balkaniques. Une circulaire secrète ordonnait, en Autriclie, le retrait graduel de la monnaie d'or. Le ministre de la guerre Krobalin et le clief d'état-major Hœtzendorf, interrompant leur congé, rentraient à Vienne. Ce dernier se rencontrait en Bohême avec son collègue allemand, le général de Moltke. Les réservistes, convoqués pour les manœuvres de juin en Bosnie-Herzégovine, étaient maintenus sous les drapeaux. Enfin, c'était le comte Forgach, dont le cynisme plus d'une fois déjà avait fait scandale, qui était chargé de rédiger la Note à la Serbie.

D'après M. Gabriel Ilanotaux, a les grandes résolutions paraissent avoir été prises dès le 7 juillet n. Histoire Illustrée de la Guerre de 191U, t. II, p. 78.

D'après M. Henry Wickham Slced, les grandes résolutions n'auraient été prises que dans la seconde quinzaine de juillet. « J'ai les meilleures raisons de croire, écrit-il, que, le t/j juillet au plus tard, l'empereur François-Joseph avait reçu de l'empereur Guillaume une lettre dans laquelle l'.Vllemagne promettait à l'Autriche un appui absolu, même contre la Russie, si rAutrichc voulait régler son compte avec la Serbie. Je connais cerlaines conversations diplomatiques qui ont eu lieu en Autriche le i5 juillet et qui étaient basées sur cette assurance formelle. En outre, il existe en Angleterre la preuve écrite — je l'ai vue — qu'un des conseillers politiques de Guillaume avait lu la lettre envoyée par celui-ci à François-Joseph pour le décider à signer l'ultimatum à la Serbie, et que l'on croyait en Allemagne, le 16 juillet, que l'empereur d'Aulriche-Hongrie aurait signé l'ultimatum ce jourlà. » U Angleterre et la Guerre, p. 21.

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