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POURQUOI L'EUROPE A ÉTÉ DUPE

ON peut, certes, trouver à présent que ces procédés de la diplomatie austro-hongroise, insolents, étaient aussi d'une habileté un peu grossière, en somme, et s'élonner qu'ils aient léussi, malgré tant de signes et d'avertissements, qui devaient, semble-t-il, mettre en défiance. C'est cependant un fait. L'Europe repoussa le soupçon que, peut-être, on la jouait. Elle refusa d'entendre les Serbes effrayés, que le danger rendait perspicaces. Elle se laissa si bien rassurer que M. Poincaré et M. Viviani partirent, le 15 juillet, pour un long vo3'age à travers les cours du Nord (') ; que les ambassadeurs de Russie en France, en Allemagne, en Autriche-Hongrie même, comme on vient de le voir, estimèrent sans inconvénient de quitter leur poste (^) ; qu'il n'y avait pas non plus de ministre du Tsar

(') M. Viviani s'était tout d'abord montre « passablement inquiet », suivant l'expression du ministre de Serbie h Paris.

(') « Les procédés du Ballplatz eurent un certain succès, car tous mes collègues que j'eus l'occasion de voir croyaient à peine que

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à Belgrade, qu'il n'y avait pas davantage de ministre français ; que les ambassadeurs d'Ilalie et d'Angleterre n'étaient pas à Berlin, et enfin que la grande préoccupation, à Paris, était l'allaire Caillaux ; à Londres, le Home Rule (').

Cet aveuglement paraît aujourd'hui tout à fait étrange. On peut, toutefois, lui trouver un certain nombre d'explications.

La première est que l'on considérait comme certain dans le monde diplomatique que l'Autriche était, au fond, pacilique, et que si le comte Berchtold, jaloux des lauriers du comte d'Arenthal, s'engageait dans une voie périlleuse, il s'arrêterait ou il serait arrêté à temps. Le Ballplalz, capable de bluff, était incapable d'action.

Au surplus, comment la Monarchie dualiste choisiraitelle, pour se jeter dans une guerre où son existence même

l'Autrichc-Hongrie voulût entreprendre une action sérieuse qui pût provoquer des complications européennes, l^lusieurs membres du corps diplomatique étaient si confiants que, ces jours-là. ils faisaient leurs préparatifs pour leur départ en long congé ou dans les villes d'eaui », Rapport de M. Jov. M. Jovanovilch. Livre Bleu serbe, n" 5a.

(^) « Jusqu'à ce que la Note fût publiée, la plupart de mes collègues étaient d'accord que l'Autriche reculerait devant des voies qui étaient de nature à la plonger dans de graves complications européennes ». Dépêche de Sir M. de Bunsen. Correspondance britannique, n" i6i.

« Les craintes de l'Europe avaient été savamment apaisées depuis quinze jours. Partout les représentants de l'Autriche avaient multiplié les assurances pacifiques et conciliatrices ». BuUeùn de l'Etranger. Temps du 3o juillet igi4-

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serait mise en jeu. le inonienl oii lui manquait un chef énergique et autorisé, où le pouvoir, (ju'un empereur octogénaire ne se trouvait plus en état d'exercer, tombait aux mains d'un tout jeune homme que rien n'avait préparé à sa nouvelle mission ? On n'était pas loin de penser que bien plutôt la lin tragique de François-Ferdinand, à qui l'on soupçonnait de grandes ambitions, était un gage de paix C).

Sans doute, il serait demandé beaucoup à la Serbie. Eh bien, la Serbie accorderait beaucoup. Elle intéressait peu. Les souvenirs du drame de 1903 n'étaient pas complètement elîacés. Au reste, les grandes nations, dans leur égoïsme, supportent avec impatience que leur tranquillité soit troublée par les griefs, même légitimes, des petites. En outre, depuis si longtemps que la question d'Orient menace

(') Dans une étude sur Les derniers jours de la paix en Tliuringe, M. Ferdinand Bac qui rencontra, dans la clinique ophtalmique de Littberstein, la duchesse de Saxe-Mciningen, sœur de Guillaume II, rapporte les propos qu'elle tint devant un cercle nombreux, dont il était : « La duchesse se mit à commenter le drame de Serajevo, et, de cetentretien, il résultait pour nous la certitude que la disparition tragique du couple archiducal n'avait nullement entraîné la famille impériale allemande, — et, en particulier, l'empereur lui-même, — dans des appréhensions pour l'avenir. Au contraire, malgré les terribles circonstances de l'événement, il convenait d'y voir, sinon la suppression, tout au moins l'êloignement d'an danger immédiat de guerre. Les dispositions belliqueuses et les projets audacieux de Franrois-Ferdinand avaient, paraît-il, souvent inquiété le cabinet de Berlin )>. Revue des Deux-Mondes, i5 février 1915.

Cette opinion a été un moment fort accréditée.

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l'Occident, on s'est parraitenienl résigné à écarter le péril à l'aide de solutions transitoires et de moyens sur la justice desquels on ne rafline pas. Serbes de Serbie ou Serbes de Bosnie, les auteurs de l'attentat de Serajevo appartenaient, après tout, à la race serbe ; l'Europe monarcbiste ne pouvait trouver mauvais que les rois se détendissent, fût-ce un peu brutalement. Ce serait, à coup sûr, l'opinion de la Russie elle-même. Petersbourg transmettrait donc à Belgrade des conseils de soumission. Nicolas II était pacilique. Il l'avait prouvé par de nombreuses initiatives. La France était pacifique. Elle l'avait prouvé par sa longue patience. L'Angleterre était pacifique. Elle l'avait prouvé par ses loyaux efTorts pour réduire les armements navals. Par surcroît, elle traversait une phase difficile. L'Autriche- Hongrie, qui faisait grand bruit avec le fourreau de son sabre, n'avait, en réalité, — du moins, on le supposait, on le considéraiVcomme acquis, — aucune intention de mettre la lame au clair. Elle jouait au soldat. Que craindre?

Sans doute, restait l'Allemagne. On savait dans les chancelleries, en particulier à Paris et à Londres ('), que le

(') A Paris, la dépêche envoyée de Berlin le 22 novembre igiS par M. J. Cambon ne pouvait guère laisser de doute: « Guillaume II en est venu à penser, écrivait-il, que la guerre avec la France est inévitable et qu'il faudra en venir là un jour ou l'autre. » Dépêche à M. Stcphcn Pichon. Livre Jaune, n° 6.

A Londres, quelques jours avant l'attentat de Serajevo, dans une conversation avec le comte Bcnckcndorff, le prince Lichnowsky, ambassadeur d'Allemagne, témoignait a des vues pessimistes au sujet des rapports entre Saint-Pétersbourg et Berlin. Il avait noté

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parti de la guerre gagnait du terrain, poussait ses avantages et, un jour ou l'autre, deviendrait le maître de la situation. Mais ce jour n'était pas venu. Lorsque Guillaume II entrerait en campagne, ce serait évidemment pour une cause allemande. Penser qu'il tirerait l'épée parce que son « brillant second », serait allé trop loin dans un bluff était absolument déraisonnable ('j. Ne se désintéres-

rinquictude causée dans cette dernière capitale par les bruits d'entente navale entre la Russie et l'Angleterre, par la visite du Tsar à Bucarest et par le renforcement de l'armée russe. Le comte BenckendorlT en avait conclu qu'on envisagerait volontiers en Allemagne une guerre avec la Russie, v Dépèche de M. P. Cambon à M. Bienvenu-Martin. Livre Jaune, n" 32.

(') En fait, des protestations se sont, en effet, produites en Allemagne. La Rheinische und Westphalische Zeltung appréciait la Note autrichienne, le 35 juillet, dans les termes suivants : « L'Autriche aurait raison d'agir ainsi si elle avait donné des preuves de la justesse de ses accusations. Jusqu'à présent, aucun fait n'a été prouvé. Aucun tribunal impartial n'a établi que les Serbes ont préparé à Belgrade le meurtre de l'archiduc ou qu'aucun agent serbe ait volé des bombes ou des revolvers pour en armer les assassins. La propagande panserbe en Bosnie^n'a pas besoin d'être favorisée par Belgrade : elle a été entretenue et alimentée par la dynastie des Habsbourg ellemême.

« Il est vraiment ridicule que les gens de Vienne et de Budapest se figurent que l'Europe et toute notre planète leur ont donné le mandat sacré de venger l'arcliiduc défunt.

« Le malheur veut que ce soit l'armée allemande qui soit chargée de cette besogne. Il est scandaleux que notre Gouvernement n'ait pas exigé d'être minutieusement informé des détails de la démarcbo aulrichiennc avant qu'elle fût faite.

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sait-il pas du conflit auslro-scrbc au point qu'il faisait son habituelle croisière sur les côtes de Norvège ? Rien de plus rassurant que son absence à ce moment, rien qui indiquât mieux la très petite place que tenaient dans ses préoccupations les manigances du Ballplatz. Précisément parce qu'il était un souverain touche-à-tout, son indifférence pendant cette phase de la crise attestait qu'il en connaissait d'avance le dénouement, soit qu'il y eût entente entre la diplomatie allemande et la diplomatie autrichienne pour obtenir au meilleur compte un succès de chancellerie, soit qu'il se réservât, au moment voulu, d'imposer sa volonté, si les manœuvres de l'empire allié devenaient dangereuses.

L'optimisme officiel se fondait sur toutes ces raisons, ces impressions.

Mais autre chose encore le renforçait : l'habitude. On avait l'habitude de sortir vaille que vaille de toutes les difTicultés qui surgissaient dans le monde, spécialement dans les Balkans. On avait l'habitude des tensions extrêmes, bientôt suivies de détentes. Depuis quelques années, les crises se succédaient, de plus en plus rapprochées. Crise en 1905, que solutionne, sans gloire, la démission de M. Delcassé. Crise en 1908 et 1909, provoquée par l'annexion de la Bosnie-Herzégovine. Crise en 1911, à propos du Maroc. Première guerre des Balkans en 1912. Seconde guerre des Balkans en 1913. Intervention décisive de la Roumanie.

« Nous devons aajourd' hai déclarer que nous ne sommes point obligés d'aider l'Autriche dans sa politique de conquêtes. Nous n'avons rien a gagner dans une guerre contre la Russie. »

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Conflit austro-serbe au sujet de l'Albanie. Et la paix est chaque fois maintenue, sauvée ('). Le miracle se produit toujours à l'heure où il est nécessaire. Pourquoi ne se produirait-il pas une fois de plus? L'habitude est prise. On y compte. C'est une tradition établie. Peut-être le miracle sera-t-il que l'Autriche-Hongrie aura soudain des scrupules et accordera à un petit pays les égards généralement réservés aux seules grandes nations; peut-être sera-t-il que la Serbie se laissera exécuter sans plainte et sans défense ; peut-être sera-t-il que la Russie acceptera de compléter l'humiliation de 1909 par l'humiliation de 1914 et abdiquera ses droits de tutelle sur la jeune Slavie ; peut-être sera-t-il que l'Allemagne, prenant au sérieux sa mission moralisatrice, empêchera l'agression projetée par son alliée et inaugurera dans le monde une politique où tout sera pesé à la balance du droit. On ne sait pas. Mais, sur quelque plan qu'il doive se manifester, le miracle est attendu. La catastrophe serait tellement effroyable s'il ne venait pas à l'instant où il sera nécessaire, où il sera la ressource suprême de la civilisation menacée, que l'imagination repousse cette perspective.

(') Déjà, au moment de la Conférence de Londres, en mai iQiS, M. de JagOAV exprimait ce sentiment à M. J. Cambon : u 11 semble, disait-il, que nous marchons dans un pays de montagnes. Nous venons de passer un col difficile et nous voyons d'autres hauteurs se dresser devant nous. » A quoi noire ambassadeur répliquait : (( Celle que nous venons de traverser était peut-être la plus dure à passer. » « La crise que nous venons de traverser a été très sérieuse, écrivaitil un peu plus loin. Ici on a considéré le danger de guerre comme imminent. » Dépêche à M. Stéphen Piclion. L,ivre Jaune, n" 3,

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que la raison ne se résigne pas à l'accepler, ni même la prudence à l'envisager (').

Cette conliance dans le miracle est si forte (|ue ceux-là même qui parlent de la guerre, l'entrevoient, expriment leur inquiétude, ceux-là même n'y croient pas. Ils ne la réalisent pas. Elle est à peine une éventualité, une hy[)othèse. Ils ne sont pas convaincus qu'elle soit eiïectivement possible. Ils disent qu'elle serait possible si... Et ils s'arrêtent. La guerre! A force de la redouter, on ne l'admet pas. L'excès d'horreur qu'elle inspire provocjue l'incrédulité.

(') « Pendant ces preniicrcs semaines de juillet, écrit le baron Bcyens, nous n'avons pas vécu h Berlin, mes collègues et moi, dans une fausse tranquillité. A mesure que se prolongeait le calme trompeur causé par le silence du Cabinet de Vienne, nous éprouvions une sorte de malaise et de saurde inquiétude, mais nous étions loin de prévoir que, du jour au lendemain, nous serions jetés en pleine tourmente diplomatique où, après une semaine d'angoisses tragiques, nous assisterions, impuissants et muets, au naufrage de la paix et de nos suprêmes espérances. » Revue des Deux-Mondes, i"juin 1915.

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