‹ L'Autriche a voulu la grande guerreChapitre 36 sur 84 · L'INACTION DE LA TRIPLE ENTENTE · texte numérisé non relu

L'INACTION DE LA TRIPLE ENTENTE

CETTE incrédulité a dominé loul le monde diplomatique du 28 juin au 23 juillet, et a eu, on doit l'avouer, des conséquences graves.

Pendant cette période de trois semaines, où Ton avait le temps d'aviser, d'agir, de grouper les forces de paix, qui étaient grandes, pour les opposer aux volontés guerrières, qui étaient peu nombreuses, on n'a rien fait, parce qu'au fond on ne croyait pas que l'heure tragique lût proche.

Certes, je n'oublie point que l'on a donné, prodigué à la Serbie des conseils de prudence, de sagesse, de résignation; et je ne prétends pas que cette précaution dût être négligée, ni que cet excès fût un délaut. Mais enfin il faut bien admettre, quelque ligne de démarcation que Ion ait coutume d'établir entre la dignité des Grandes Puissances et la dignité des petits Etats, il faut bien admettre qu'il y avait un point au delà duquel la Serbie n'irait pas, et qu'il était des exigences qu'on ne pourrait pas lui demander de satisfaire, parce qu'elle y perdrait à la fois l'honneur, l'in-

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dépendance, la paix civile cl ruinerait son avenir. Si rAulriche-Hongrie dépassait ce point et manifestait ces exigences, précisément pour provoquer une guerre qui était depuis longtemps dans ses projets, qui réaliserait ses ambitions anciennes, n'était-ce pas de son côté que s'imposait la nécessité d'agir ? N'était-ce pas l'Autriche-IIongrie que l'on devait mettre en face de responsabilités et de périls dont elle ne voyait peut-être qu'une partie ? N'étaitce pas à la Puissance qui préparait l'agression qu'il convenait de préciser tout de suite quelles en seraient les conséquences entières ? N'était-ce pas à elle que s'imposait de multiplier les conseils, les avertissements aussi ? N'étaitce pas sur elle que l'on devait exercer les fortes pressions ? Le devoir et l'intérêt des pays pacifiques ne se confondaient-ils pas dans une politique qui eût informé les populations austro-hongroises, hostiles à la guerre, dans leur ensemble (*), comme toutes les populations européennes, du danger de guerre où l'ambition de quelques princes, évèques, généraux et diplomates jetait la Monarchie danubienne ?

On ne l'a pas fait pendant qu'on avait le loisir de le faire, dans la période qui s'étend du 28 juin au 23 juillet. Et il est bien certain que c'était pourtant la meilleure, la seule voie à suivre puisque, le jour où le doute n'a plus été permis sur les intentions réelles de l'Aulriche-Hongrie, c'est la voie que l'on a prise. Seulement il était trop tard.

(') On se rappelle que dans une dépêche du 1 1 juillet, le conseil général de France à Budapest écrivait : « Le gros public ici croit à la guerre et la craint n. Livre Jaune, n" 1 1.

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Les événcmenls, à celle dale, allaienl trop vile. Remise de rulliiiialum le 23, rupture des relations diplomatiques le 25, déclaration de guerre le 28. Comment l'Europe auraitelle eu le temps de se concerter ? La situation se modifiait et s'aggravait si vite que les solutions appropriées étaient chacune à leur tour en retard d'un jour ou d'une heure.

C'était dans les premières semaines de juillet qu'une intervention aurait eu chance de se produire avec succès, car l'Autriche-Hongrie avait, jusqu'à un certain degré tout au moins, le désir de sauver les apparences et le besoin de ne pas apparaître à ses peuples comme belliqueuse de parti pris. On est endroit de penser, en outre, que si elle envisageait sans appréhension que son conflit avec la Serbie déterminerait un conflit avec la Russie, où elle recevrait l'appui entier de l'Allemagne, que si même elle le désirait, elle n'avait pas, du moins, la certitude que la France serait à côté de la Russie, et surtout gardait l'espérance que l'Angleterre maintiendrait sa neutralité.

Pourquoi donc n'a-t-on pas agi pendant ces premières semaines de juillet ? Les ministres de Serbie auprès des cours étrangères le désiraient ardemment, sans oser le demander. Ils dénonçaient la duplicité du Ballplatz et insistaient sur le péril. Pourquoi les livres diplomatiques ne peuvent-ils mentionner qu'une seule intervention à Vienne en vue d'obtenir que l'on n'impose à Belgrade que des «choses réalisables (') », et pourquoi cette intervention est-elle italienne ?

(') La dépêche de M. Barrère ne figure pas au Livre Jaune. C'est une dépêche de M. Bienveau-Maiiin (aa juillet) qui nous informe

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Ln réponse est simple. C'est celle-là même que j'indiquais plus haut : parce que, malgré tout, on ne croyait pas à la guerre ; parce qu'on n'y voulait pas croire ; parce que la seule idée en était si affreuse qu'on n'osait ni l'envisager, ni en parler, moins encore discuter les hypothèses où elle pourrait naître. Elle était un sujet auquel on frémissait de loucher, un monstre que l'on avait peur d'éveiller par un mot. On subissait les événements et on fermait les yeux devant leurs inévitables conséquences. Le marquis di San Giuliano a été plus hardi ,lui, parce que sa voix était une voix amie, la voix d'un allié, et qu'ainsi il était hors de toute prévision qu'on lui répondrait par un éclat. 11 se gardait du reste de s'engager à fond. Les autres Gouvernements craignaient d'être suspects, d'être rabroués, de faire surgir le danger qu'ils désiraient de toutes leurs forces écarter. Ils se sont tus aussi longtemps que le silence a été possible (').

que le marquis di San Giuliano se montre inquiet « et assure qu'il agit à Vienne pour qu'il ne soit demandé à la Serbie que des choses réalisables ». Livre Jaune, n' 17.

Mais, beaucoup plus tôt, le 17 juillet, le ministre de Serbie à Rome écrivait à son Gouvernement : « J'ai des informations sûres que le marquis di San Giuliano a déclaré à l'ambassadeur d'Autricheliongrie qu'une démarche quelconque de l'Autriche Hongrie dirigée contre la Serbie, et ne lui témoignant pas les égards dus par une nation à une nation, rencontrerait la réprobation de l'opinion publique en Italie, et que le Gouvernement italien tient à ce que l'entière indépendance de la Serbie suit maintenue. » Dépêche de M. L. Michaïlovilch à M. Pachitch. Livre Bleu serbe, n" 28.

(') Une dépêche de M. Paul Cambon, en date du 22 juillet, dit

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On ne peut plus se dissimuler aujourd'hui que celte réserve fut une erreur. Mais rien n'atteste mieux que cette erreur-là une volonté pacifique. En laissant l'Autriche- Hongrie seule en face de ses devoirs, de sa conscience, si l'histoire dit que la Triple Entente s'est trompée, elle dira aussi que son silence, son inaction, sa confiance sont d'éclatantes preuves de son désir profond d'assurer la paix et aussi de sa partialité à l'égard de la Monarchie des Habsbourg (*).

que Sir Edward Giey, dans un entretien avec l'ambassadeur d'Autriche-Hongric, l'a prié de recommander à son Gouvernement « de ne pas s'écarter de la prudence et de la modération nécessaires pour éviter de nouvelles complications, de ne demander à la Serbie «juc des mesures auxquelles celle-ci puisse se prêter raisonnablement et de ne pas se laisser entraîner au delà ». Livre Jaune, n° 19.

Cet entretien de Sir Edward Grey avec le comte MensdorfT n'est pas mentionné dans \à Correspondance britannique. Maison y trouve, à la date du 30, une conversation avec l'ambassadeur d'Allemagne, où le ministre anglais est encore si bien trompé qu'il se préoccupe surtout « de conseiller de la modération à Belgrade ». Dépêche de Sir Edward Grey à Sir II. Rumbold. Correspondance britannique, n" I.

(') A la vérité, il y eut bien une velléité d'intervention, dont l'honneur revient à M. Viviani, mais trop tardive. Apres entente avec M. Sazonof, il proposait que, « dans une conversation amicale avec le comte Berchtold » , on lui donnât « des conseils de modération, propres à lui faire comprendre combien serait mal inspirée une intervention à Belgrade, où l'on pourrait voir une menace de la part du cabinet de Vienne ». L'Ambassadeur d'Angleterre à Pctersbourg s'était montré favorable à cette démarche et pensait que son Gouvernement s'y associerait. Si ce n'était pas tout à fait

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