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L'IMPRESSION PRODUITE PAR LA NOTE

Nous voici arrivés au 23 juillet. La Note ne sera remise que dans l'après-midi au Gouvernement serbe. Elle ne sera connue que le 24 dans les pays étrangers.

Mais, dès ce jour, une démarche de l'ambassadeur autrichien à Londres permet déjuger ce qu'elle est et les événements qu'elle apporte. Le comte MensdorlT se garde bien de dire l'étendue de ses exigences, et, loin d'avouer l'insulfisance de ses preuves, il laisse entendre qu'elle établit la complicité de lonctionuaircs serbes. Il n'indique que le sens général. Il passe sous silence ou atténue tout ce qui est excessif, tout ce qui a le caractère d'une provocation. Mais, s'estimant encouragé peut-être par le silence de son interlocuteur, il suppose, déclare-t-il, « qu il y aurait quelque chose comme une limite de temps ».

Le plan autrichien tout de suite se dévoile. La Note sera, en définitive, un brutal ultimatum (^).

(^) A la incinc ilale, la socialible Arbciter Zeilung publiait à ViciiiiP un arliclc où on li( : (( La Note scra-t-ollc un ulliinatuiu ?

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Aussi, à celle lévélaliou, Sir Edward Grey se récrie-t-il. Pourquoi uue limitation de temps? Si la Serbie fait traîner ù l'excès les négociations, ne sera-1-il pas assez tôt pour lui fixer un délai? No voit-on pas que cette inutile rigueur va enflammer l'opinion publique russe? «Une limite de temps était généralement une cbose que l'on n'employait qu'en dernier ressort. » Comment l'Angleterre pourraitelle conseiller la modération à Pelersbourg, ce qu'on lui demandait pourtant, si l'Aulriche-Hongrie montrait ellemême si peu de modération? On a coutume de dire qu'il faut être deux pour se battre. Il faut aussi être deux pour rester en paix. Or, quelles ne seraient pas les conséquences d'une guerre qui impliquerait quatre grandes Puissances comme l'Autriche, la France, la Russie, l'Allemagne? Y songeait-on?

En terminant, le ministre anglais exprime l'espoir que les Cabinets de Vienne et de Pelersbourg pourront, « en

Un ultimatum accordant un délai des plus courts et qui se mesurerait par des heures? D'ores et déjà, il faut formuler l'avertissement le plus énergique. Qu'on exige une réponse à la Note, cela est dans la nature des choses ; que la réponse ne puisse pas être indéfiniment ajournée, c'est dans la nature de la demande, qui se rattache aux résultats de l'instruction. Mais il n'y a pas de raison pour qu'on choisisse la forme d'une Note comportant un délai, la forme d'un ultimatum. L'ultimatum agit comme tel, indépendamment de ce qu'il contient ; il agit comme une menace directe, comme une menace de guerre. Et le délai si court accentue et aggrave la menace. L'impression du geste est celle d'une main levée pour frapper. » Arbe'der Zeiluiuj du 33 juillet. Cité par P. G. La Chesuais. Mercure (le France, \" iuin I9i5.

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premier lieu », discuter directement. A quoi le comte Mciisdorll" répond en exprimant à son tour l'espoir que ce sera possible, bien que l'attitude de Saint-Pétersbourg n'ait pas été récemment « très favorable (') ».

Il est permis de croire ici que le comte Mensdorff ne découvre pas toute sa pensée. Il ne peut ignorer que l'Autriche a pris le parti de ne rien entendre. Sir Edward Grey lui-même n'a pas si tôt oublié certainement les déclarations de M. de Jagow. Si la question est à ce point délicate qu'une intervention allemande n'est pas désirable, que penser d'une intervention russe?

Mais, peut-être, le chef du Foreign Office veut-il seulement gagner du temps lorsqu'il propose des conversations directes, en premier lieu, car le temps permettra aux Puissances désintéressées de prévenir, selon ses propres termes, « les terribles conséquences impliquées dans la situalion ».

Ce fut seulement dans la matinée du 24 juillet que les chancelleries reçurent enfin communication de l'ultimatum autrichien. La première impression fut partout une véritable stupeur, bientôt suivie des plus vives craintes, et, comme il est trop naturel, un sentiment de révolte dans le pays auquel ce document invraisemblable était adressé. Ce sentiment est exprimé, non sans noblesse, dans l'appel adressé par le prince Alexandre de Serbie au Tsar Nicolas II. (( Les demandes contenues dans la Note anstro-

(') Dépêche de Sir Edward Grey à Sir M. de Bunsen. Correspori' (lance brilannique, n" 3.

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hongroise sont iniiiUcment hiimilianics pour ht Serbie el incompatibles avec sa dignilé comme Etal indépendant (') ».

De son côlé, M. L. Palcliou, ininislre des Affaires Etrangères par intérim, déclare que les réclamations autrichiennes sont telles « qa nncnn Gouvernement serl)c ne pourrait les accepter en entier (-) ».

M. Pachitch, un peu plus tard, dit que « le Gouvernement serbe demandera aux Etats amis de protéger l'indépendance de la Serbie. Au cas où la guerre serait inévitable, la Serbie la fera (') ».

A la même date, et cet accord est remarquable, car il n'a pas reçu encore d'instructions, le ministre de Serbie à Vienne déclare à notre ambassadeur que « son Gouvernement se montrera très conciliant en ce qui concerne la punition des complices de l'attentat et les garanties à donner en vue de la suppression de la propagande anti-autrichienne, n^ais qu'il ne saurait accepter un ordre du jour à l'armée dicté au roi, ni le licenciement d officiers suspects à iAutriche, ni l'intervention de fonctionnaires étrangers en Serbie ('*) ».

A Petersbourg, on a tout de suite le sentiment si net du danger que l'on bride la colère très légitime provoquée par un acte diplomatique qui, à n'en pas douter, vise à hunii-

(') Livre Bleu serbe, n" 37.

(■-) Livre Dieu serbe, n° 33.

(') Livre Bleu serbe, n" 3/j.

(^) Dépêclic de M, Blenvcnu-Marlin à M. Vivian! . Livre Jaune, n" 27.

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lier la Russie autant que la Serbie. On se contente donc de publier un communiqué de quelques lignes : « Les derniers événements, et l'envoi par l'Autricbe-Hongrie d'un ultimatum à la Serbie préoccupent le Gouvernement impérial au plus baut degré. Le Gouvernement suit attentivement révolution du conflit serbo-autrichien, qui ne peut laisser la Russie indifférente (') ». On ne saurait être mi plus modéré, ni plus clair. Dès cette beure, le Ballplatz est averti, s'il ne le savait déjà, — mais nous verrons par les propres aveux du comte Bercbtold, confirmés par ceux de M. de Betbmann-Holhveg. qu'à Vienne on ne se faisait à ce sujet aucune illusion, — dès cette beure, le Ballplatz est averti que l'intervention russe est dans le domaine des possibilités, des vraisemblances.

Au surplus, dans cette matinée du 24, le prince Koudacbew, parlant en son nom personnel, déclare au baron Maccbio que la Note est rédigée dans une forme qui rend u son acceptation impossible ("') ».

A Paris, sur les indications de M. Bienvenu-Martin, M. Bertbelot signale à l'ambassadeur d'x\utricbe-Hongrie (( l'impression d'inquiétude éveillée par les informations parues dans la matinée sur le contenu de la Note autrichienne et le sentiment pénible que ne manquerait pas d'éveiller, dans l'opinion française, le moment choisi pour une démarche si impérative et de si court délai ).

('j Livre OraïKjc russe, ti" lO.

(^) Dépèche de Sir M. de Bunscii à Sir Edward Grey. Corresjiondance britannique, n" 7.

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On sait, en elTet, que le président de la république et le président du conseil sont en mer et, par suite, hors d'état d'exercer « l'action apaisante si désirable (') ».

Le même jour, M. Bienvenu-Martin lait observer à M. de Scbœn « qu'autant il paraîtrait légitime que l'on demandât la punition de tous les complices de l'attentat de Serajevo, autant, au contraire, il semblait difficile d'exiger des mesures inacceptables pour la dignité et la souveraineté de la Serbie. Le Gouvernement serbe, même s'il voulait s'y soumettre, risquerait d'être emporté par une révolution (^) ».

C'est aussi l'opinion du ministre de Belgique à Vienne. « Le roi Pierre et son Gouvernement, écrit-il, provoqueraient une révolution dans le pays s'ils montraient quelque velléité de faire de pareilles concessions (*). »

Le même jour encore, presque au même instant, notre

(') Dépêche de M. Bienvenu-Martin à M. Viviani. Livre Jaune, n" 23.

Ce ne fut pas seulement dans l'opinion française que ce sentiment pénible se manifesta. « Le chargé d'affaires de Russie a remarqué avec amertume, écrit M. J. Cambon, le 24 juillet, que l'Autriche avait remis sa Note au moment même où le président de la république et le président du conseil avaient quitte Pelersbourg ». Livre Jaune, n" 29.

Et il écrit le lendemain que le ministre de Belgique pense que le moment a été habilement clioisi « pour surprendre la Triple Entente dans un moment de désorganisation ». Livre Jaune, n" 35.

(^) Dépêche de M. Bienvenu-Martin à M. Viviani. Livre Jaune, n" 18.

(^) Dépêche à M. Davignon. Second Livre Gris belge, n° 5.

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ambassadeur à Berlin, à qui la Note n'avait "pas été communiquée, mais qui en connaissait le sens parles informations de presse, écrit dans une première dépêche que la plupart des chargés d'affaires sont venus le voir dans la matinée et « manifestent peu d'espoir dans une issue pacifique (') ». Dans une seconde dépêche il rapporte avoir dit à M. de Jagow : « Si Pierre I" s'humilie, la Serbie sera probablement livrée à des troubles intérieurs, cela ouvrira la porte à de nouvelles éventualités, et savez-vous où vous serez conduits par Vienne (0? »

De Petersbourg, M .Paléologue écrit que la Note est « comminatoire », qu'elle apporte dans la situation « un élément nouveau et inquiétant (^) ».

De Londres, M. P. Cambon écrit que si la Note est telle que le Times la donne, « il semble impossible que le Gouvernement serbe puisse l'accepter Q) ».

A Berlin, le baron Beyens, ministre de Belgique se montre « très préoccupé ("■) ».

(') Dépèche de M. J. Cambon à M. Bienvenu-Marlin. Livre Jaune, n° 29.

(■-) Du môme au même. Livre Jaune, n" 3o.

Le comte Errembault de Dudzeele, ministre de Belgique h. Vienne, estimait qu'a une soumission entière aurait probablement provoqué une révolution et mis la vie du souverain et de ses ministres en danger ». Second Livre Gris belge, n" 9.

(') Dépêche à M. Bienvenu-Martin. Livre Jaune, n" 3i.

(^) Dépêche à M. Bienvenu-Martin. Livre Jaune, n" M.

C) Dépêche de M. J. Cambon à M. Bienvenu-Marlin. Livre Jaune, n" 35.

l'impression l'IlODlITE PAU LA NOTE 175

En Angleterre, dans une conversation dont l'accent pénétré Ini fait le pins grand honneur, Sir Edward Grey déclare au comte MensdorlT que jamais auparavant « il n'avait vu un Etat adresser à un autre Etat indépendant un document d'un caractère aussi formidable », et ajoute qu'il a « de grandes appréhensions (') ».

En Russie, l'opinion de M. Sazonof est que la démarche autrichienne veut dire clairement que la guerre est « imminente ('^) ».

L'opinion de M. Bronewski, chargé d'affaires à Berlin, n'est pas différente ; et il incline à penser que l'Allemagne soutiendra l'Autriche dans une guerre où celle-ci se montrera sans doute « plus unie que par le passé (^) >>.

Le 26 juillet, à Rome, le Secrétaire général du ministère des Affaires Etrangères déclare à notre ambassadeur que « le Gouvernement italien n'aurait vraisemblablement pas

(') Dépêche de Sir Edward Grey à Sir M. de Bunsen. Correspondance britannique, n' 5.

A la même date, un grand journal anglais apprécie la Note comme suit : u Les demandes adressées à la Serbie sont sans exemple ; elles comportent, sous peine d'invasion immédiate, l'abdication de sa souveraineté et de son indépendance. Le gouvernement austro-hongrois est allé plus loin qu'on ne pouvait se l'imaginer. De telles conditions n'ont jamais été imposées sous une telle forme, même à un Etat conquis n. Morning Post du 24 juillet.

(^) Dépêclie de Sir G. Buchanan à Sir Edward Grey. Correspondance britannique, n" 6.

(') Dépêche de M. J. Cambon à M. Bienvenu-Mariin. Livre Jaune, n" 29.

1/G i/altiuciie a Vol Lu l\ grwde gOeurë

approuvé la Note aulrichienne ('). Le lendemain, le marquis di San Giuliano se montre beaucoup plus aflirmatif. « Je savais bien que cette Note devait avoir un caractère rigoureux et énergique, dit-il, mais je ne m'étais pas douté qu'elle pût prendre une telle forme. »Et il ajoute qu'il ne l'a approuvée « en aucune façon (") ».

Cette opinion a une valeur toute particulière dans la bouche du ministre italien qui a renouvelé la Triple Alliance et reste fidèle à une politique qu'en son pays même beaucoup estiment périmée. Homme probe, il ne se refuse pas à l'évidence.

Le baron Beyens, qui représente la Belgique en Allemagne, écrit, le 24, que la publication de l'ultimatum a dépassé « ce que les prévisions avaient imaginé de plus de pessimiste (^) ». Le 26, dans une lettre que, pour plus de sûreté, il envoie par courrier spécial, le distingué diplomate donne ces précisions : « Des conversations répétées que j'ai eues hier avec l'ambassadeur de France, les ministres des Pays-Bas et de Grèce, le chargé d'affaires d'Angleterre, résulte pour moi la présomption que riiUimatiim à la Serbie est un coup préparé entre Vienne et Berlin, ou plutôt imaginé ici et exécuté à Vienne. C'est ce qui en constitue le grand danger. La vengeance à tirer de l'assassinat de l'archiduc héritier et de la propagande panserbe ne servirait que de prétexte. Le but poursuivi, outre l'anéantissement de la Serbie et des aspirations yougo-slaves, serait

(') Livre Jaune, n" ^é (-) Livre Jaune, n" ^^ (') Dépêche à M. Davio:non. Second Livre Gris belge, n° l^.

l'impression produite par la xote 177

de porter un coup mortel à la Russie et à la France, avec l'espoir que l'Angleterre resterait à l'écart de la lutte (') ».

11 y a donc unanimité — exception faite, bien entendu, de l'Allemagne, — dans le sentiment que l'ultimatum austro-hongrois est inacceptable et que ses exigences mettent en péril l'Europe (^).

Au reste, mieux encore que ne le peuvent faire les Etats plus ou moins directement intéressés dans le conflit qui menace et les diplomates plus ou moins influencés par leurs sympathies, les inquiétudes que provoque la Note dans un pays neutre permettent de la juger.

Dès qu'elle lui est communiquée, la Belgique estime la

(') Dépêche de M. Davigiion. Second Livre Gris Belge, n'S.

(^) Le mouvement de réprobation soulevé par les excès de la Note autrichienne lut si général que certains y trouvèrent une raison d'espérer. « Le sentiment public en Europe, écrit le baron Beycns, ne comprenait pas la nécessité de pareils moyens d'intimidation pour obtenir des satisfactions dont la discussion était incontestablement l'affaire de la diplomatie. Il semblait impossible que le comte Berchtold ne tînt pas compte du mouvement spontané de réprobation qui se manifestait contre son ultimatum partout ailleurs qu'à Berlin. Une demande modérée aurait paru juste ; l'étendue et la nature des sanctions exigées étaient jugées inacceptables et la forme d'une brutalité sans exemple. )) La Semaine-Tragique. (Revue des Deux-Mondes, i^' juin igiô.)

On doit observer aussi que M. de Jagow a reconnu lui-même « qu'il y avait dans la Note autrichienne des choses que l'on ne pouvait guère s'attendre à voir la Serbie accepter ». Correspondance britannique, n" l\6.

Voir Appendice, n' i.

situation si dangereuse, la catastrophe si proche, que le ministre des Afïaires Etrangères se demande si, « dans les circonstances actuelles », il n'y aurait pas lieu d'adresser aux Puissances qui ont garanti son indépendance et sa neutralité « une communication destinée à leur confirmer sa résolution de remplir les devoirs internationaux que lui imposent les traités, au cas où une guerre viendrait à éclater aux frontières de la Belgique ? »

A la vérité, le Gouvernement royal juge, après délibération, qu'il est encore un peu tôt pour une semblable démarche ('). D'autre part, les événements ne vont-ils pas se précipiter? Dans le doute, on décide de munir tous les ministres d'une lettre non datée qu'ils devront remettre, si les circonstances l'exigent, aux pays où ils sont accrédités. Celte lettre commence par ces mots : h La situation internationale est grave y^) ».

S'il y eut des illusions, dans cette phase de la crise, ce ne fut ni à Bruxelles, ni à Belgrade. Les victimes sentaient venir leur destin.

En Autriche-Hongrie même, le parti socialiste élève une protestation indignée (^). Avec quelque docilité qu'il se soit rallié par la suite à la politique des Habsbourg, —

(') Dépèche de M. Davignon. Livre Gris belge, u' 3.

('^) Annexe au n° 2. Livre Gris belge.

Un journaliste français écrivait, le 34, avec une perspicacité remarquable : « // ne paraît pas douteux que c'est la guerre que Von ' désire à Vienne ». Journal des Débats du 25 juillet. Article de M. Auguste Gauvain.

(') En Allemagne aussi, le Forwaer/s donnait un grave avertisse-

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