PREFACE
huit OU dix jours, on vit dans l'angoisse à Bruxelles, et la décomposition des mœurs européennes est telle que, pas un instant, on ne s'y berce de l'illusion que le territoire d'un si petit état sera respecté uniquement parce qu'on s'est engagé à le respecter. A la vérité, la France avait déclaré spontanément qu'elle tiendrait sa parole. Mais .l'Allemagne, elle, se réserve. Elle allègue qu'elle ne sait ce qu'elle fera, qu'elle ne peut rien dire, parce que toute indication à ce sujet révélerait son plan de campagne.
Après que de tels exemples ont été donnés, parfois par nous-mêmes: France, Russie, Angleterre, Italie, pouvons-nous être surpris et avons-nous le droit d'être indignés que d'autres nations, qui n'ont ni le même passé, ni la même culture, ni la même préparation, ni les mêmes ressources, s'imaginent, à leur tour, que la sagesse soit de localiser le conflit, et allèguent que cette bataille n'est pas la leur? Ce qui est égoïsme et folie chez elles, était égoïsme et folie chez nous, il faut le dire ; il faut le comprendre, parce que la première œuvre à accomplir après la victoire, si elle ne peut pas être accomplie pendant la guerre, est la reconstitution de l'Europe.
Peut-être aussi n'est-ce point donner un très bon exemple ni un très efficace encouragement au devoir, que de traiter avec une cruelle insouciance certains grands problèmes qui, déjà, se posent, et qu'il faudra résoudre au lendemain même de la défaite austro-
allemande. 11 y a une contradiclion singulière à prétendre au titre de champion du droit et à se désintéresser, comme le font certains écrivains, des questions de droit. Rien ne saurait être plus dangereux que de chercher dans le triomphe de nos armes des avantages particuliers, des garanties spéciales, de tailler et couper ici, par exemple en Allemagne, de maintenir là, par exemple en Autriche, avec seulement la préoccupation étroite d'y trouver un bénéfice, de quelque ordre qu'il soit, et une sécurité. Il n'y a pas d'autre bénéfice à retirer de la victoire que la paix présente et future, et il n'y a pas d'autre sécurité que le redressement du droit.
Certes, les peuples qui défendent aujourd'hui l'indépendance du monde menacée par les ambitions germaniques feront, en toute justice, payer à l'agresseur les frais de la guerre. Mais quelle imprudence ne serait-ce pas que de créer de nouveaux et permanents foyers d'incendie pour le profit précaire d'étendre une frontière ou de la fortifier ! Et quel crime aussi ne serait-ce pas que de laisser subsister les anciens et permanents foyers, d'où est partie, il y a bientôt deux ans, la tragique étincel le !
La Russie, dès la première heure, a senti la nécessité de reconstituer l'Europe, à qui les partages successifs de la Pologne avaient porté un coup fatal, et elle a promis la liberté à ce noble peuple. Mais bien d'autres nations sont à peine moins douloureuses, et ce serait un prodigieux scandale, si, par timidité ou paresse, si, par attachement à des préjugés surannés» par crainte de rompre avec une injustifiable tradition, ou encore par prosélytisme religieux, on prêtent
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dait maintenir dans leur servitude les peuples de la jeune Slavie que l'aigle autrichien tient encore dans ses serres. Le châtiment d'une telle faute tarderait peut-être, mais viendrait sûrement, car il aurait là, pour un conflit, bien mieux qu'un prétexte, une cause.
Au surplus, on doit y réfléchir aussi, dans l'hypothèse où nous donnerions cette preuve d'égoïsme forcené, quelle autorité morale garderions-nous, malgré l'étendue de nos sacrifices? Quel sentiment éveillerions-nous chez les spectateurs de la terrible mêlée actuelle? Si l'on dit que leur opinion ne nous importe pas, pourquoi donc met-on tant de soin à l'éclairer et à la gagner? Quel sentiment éveillerions-nous enfin chez les victimes, Serbie et Belgique? Les Serbes n'ont pas fait la guerre pour nous, il est vrai. Mais ils auraient pu faire la paix sans nous. Quant aux Belges... Ah ! rendons à ce petit peuple l'hommage qui lui est dû. Il a donné à l'Europe, au prix d indicibles souffrances, la plus admirable leçon de probité que l'Histoire ait jamais inscrite. En août 1914, M Bonar Law, à la Chambre des Communes, et le marquis de Lansdowne, à la Chambre des Lords, l'ont proclamé avec une émouvante franchise. Il n'a ni louvoyé, ni atermoyé, ni cherché d'insidieuses explications ; il n'a pas invoqué les précédents qui l'eussent excusé; il n'a pas appelé à son aide des commentateurs du droit international afin de se faire donner l'assurance que ses obligations ne l'obligeaient pas ; il n'a pas mesuré le péril. Il s'est jeté dans la fournaise pour rester fidèle à ses engagements: pour l'honneur. Personne ne peut croire que si les grandes puissances qui ont bénéficié de son héroïsme
PHEFACE XIII
attestaient,, au lendemain de la victoire, une moralité inférieure, cela serait une chose insignifiante et cela n'aurait pas de suites.
Aussi bien ce n'est-il, certes, l'intention d'aucun des pays engagés dans cet atroce conflit. De toutes parts s'élèvent des protestations contre une pareille pensée. En Russie, c'est M. Milioukof, l'éloquent orateur du parti libéral, qui, rejetant la responsabilité de la guerre^ s'écrie : « Nous ne serons coupables que si nous ne restituons pas à la Belgique, à la Serbie, à la Pologne, à l'Arménie, tout ce qu'elles ont perdu en se plaçant à notre côté pour la défense de la civilisation ; nous ne serons coupables que si nous revenons à la vieille Europe, avec ses armements, son mépris des droits nationaux et son droit international fictif ('). » En Italie, c'est M. Salandra qui, noblement, constate que les traditions, les principes, les aspirations de son pays et du nôtre « les appelaient à défendre ensemble la cause de la justice, du droit, du respect des petits Etats, de la rédemption des nationalités opprimées (^) ». En France, dès le 4r août 1914, M. René Viviani proclamait que nous nous battions ^ pour la liberté et pour le droit (^) ». En Angleterre, M. Lloyd George, après avoir rendu un magnifique hommage aux petits peuples : « Que Dieu a choisis comme les coupes aux moyens desquelles il offre ses meilleurs vins aux lèvres des hommes, » terminait ainsi : « Laissez-moi vous dire, à l'aide d'une
(') Discours prononcé le 25 mars 1916 à la Douma. (^) Discours prononcé le 37 mars 1916, à Paris. ('■') Discours prononcé le /j août 1914 à la Ciiambre.