‹ L'Autriche a voulu la grande guerreChapitre 51 sur 84 · VERS LE CONFLIT GENERALISE · texte numérisé non relu

VERS LE CONFLIT GENERALISE

ments du peuple autrichien qui généralement sont hostiles entre eux s'unissent en ce moment et reconnaissent du coup la force de lidée de l'Etal Habsbourgeois. La Russie na pas encore fait la dernière démarche qui doit décider de tout. La ferme résolution de l'Allemagne a sans doute produit quelque impression à Saint-Pétersbourg. De plus, l'excitation nerveuse de la France, qui n'a pas de volonté propre et s'abandonne au bon plaisir de la Russie, n'est pas un contrepoids suffisant vis-à-vis de celte ferme résolution de l'Allemagne. Quant à l'Italie, son attitude laisse espérer qu'elle n'a pas le désir de désavouer son alliée pour épouser la cause des assassins de Serajevo (') ».

Ici, rien n'est plus dissimulé. Pour le conflit généralisé, on fait le compte de ses alliances. Et cet article est écrit le 28 juillet, dans un moment oti Paris et Petersbourg multiplient les concessions (^) I

(') Die Tœgliche Rundschau du 29 juillet.

(*) L'opinion des hommes d'Etat autrichiens pendant cette période est admirablement caractérisée dans un court entretien qui eut lieu, le 3o juillet, à l'Hôtel Bristol de Vienne, entre M. Take Jonesco et le comte Goluchowski. Dans ce moment où la situation était déjà à peu près désespérée, l'ancien ministre roumain ne put parler d'autre chose à l'ancien ministre austro-hongrois que « du grand malheur qui menaçait le monde ». A quoi, le comte Goluchowski répondit, « avec un sourire presque jovial, que messieurs les Serbes devaient être enfin mis à la raison, et que cette affaire regardait l'Autriche et personne d'autre. — Quand je lui dis, continue M. Take Jonesco, qu'il ne s'agissait plus des Serbes, mais que si l'Autriche n'était pas raisonnable, la Russie et la France seraient forcées d'intervenir et que ce serait alors la guerre générale,

A vrai dire, c'est dans la logique des choses. On n'en finira avec la Serbie que si l'on en finit avec la Russie. Ce n'est pas la Serbie qui, en réalité, ferme la route de Salonique et de Constanlinople. Le danger serbe n'est qu'un des aspects de la résistance slave aux ambitions germaniques. Frapper, humilier, diminuer la Serbie serait prendre sans doute un avantage. Mais rien de décisif ne se ferait tant qu'il y aurait, derrière ce royaume, à quelque état d'abaissement qu'on l'ait réduit, toute l'immense force russe, intacte, prête, attendant son heure. Avant d'abattre le pygmée, il fallait que le colosse fût mis hors de cause pour un long temps. C'était la seule politique d'avenir. Aussi tous les efforls vont-ils tendre maintenant à rendre inévitable le conflit austro-russe. Le 25 juillet, à six heures du soir, la crise est devenue européenne (').

avec le même sourire, avec la même insouciance gaie, — une gaieté telle que je la lui avais rarement vue, — le comte Goluchoweski me répondit : « Tant pis pour messieurs les Russes et messieurs les Français » I M. Tare Jonesco, Souvenirs. Revue Bleue du 1^-21 août igiS, p. 354.

(') C'est, du reste, l'opinion que ne vont pas larder à exprimer les socialistes autrichiens en voie de ralliement. Dans un article paru le 28, écrit le 27, VArbeiler Zeitung commence la manœuvre qui va bientôt l'amener à faire chorus avec les plus exaltés nationalistes. Prenant texte des immenses concessions faites par Belgrade, elle écrit: « On ne saisit pas pourquoi la Serhio, ayant accepte la majeure partie des demandes autrichiennes, n'a pas accepté le reste. » Celte façon de raisonner peut sembler étrange, mais la suite explique 011 l'on veut aller. « On a l'impression, dit-elle, que la Serbie était léellement prèle à accepter les demandes austro-

VEUS LE CONFLIT Gé:fÉRALIsé 2Ôl

Certes, rien n'est changé dans la pensée de l'Autriche- Hongrie. Depuis le premier instant, elle sait où elle va. Rien n'est changé non plus dans la pensée de l'Allemagne. Elle agit de concert avec son alliée qu'elle inspire et conseille. Mais, pour les Puissances de la Triple Entente, au contraire, la modification est profonde, car, tout à coup, deviennent certitudes les appréhensions qu'elles s'obstinaient à repousser. Les soupçons qu'elles rejetaient, honteuses de si mauvaises pensées, se trouvent soudain confirmés, tous.

Désormais, la question serbe passe au second plan, au troisième plan. En ce qui concerne la Serbie, les dés de fer sont jetés. Elle sera écrasée. On le veut à Vienne d'une volonté implacable. Si quelques Puissances négocient encore, ce n'est plus dans l'espérance d'obtenir justice. Ce n'est même plus dans l'espérance que l'équilibre des forces — cependant nécessaire à une paix durable — sera plus ou moins maintenu dans les Balkans. On renonce à la justice; on renonce à la sécurité. On se résigne à un progrès nouveau de l'hégémonie germanique. On n'a plus qu'un désir, une préoccupation, un but : écarter pour un moment encore l'indicible malheur que serait une guerre européenne, diflérer le choc de tant de peuples et de races, gagner du temps.

On sait bien que si, hantés d'un rêve monstreux.

hongroises, mais qu'elle a brusquement changé d'avis, par suite manifestement d'une action d'une autre puissance, par suite d'une action exercée par la Russie. » Die Arbeiter Zeitung du 28 juillet.

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dans une exaltation démentielle ('), Habsbourg et Hohenzollern sont résolus à établir leur magistrature dans une Europe asservie, on n'évitera pas toujours que le conflit éclate, sournoisement ou brutalement provoqué. Peut-être même éclatera-t-il à une heure où les circonstances seront plus favorables aux agresseurs, leurs chances meilleures. N'importe. On s'attache quand même à lidée de sauver la paix. On tient à garder sa conscience nette, à ne pas se charger d'une responsabilité qui, pendant des siècles, sera un sujet de leçon, d'efTroi, d'horreur, et suscitera des indignations et des colères tant qu'il y aura un livre et un homme.

Et puis, qui sait? Gagner du temps, ne serait-ce pas tout gagner? Les idées de progrès, de civilisation, d'humanité qui cheminent dans le monde peuvent encore aujourd'hui être violentées. Mais demain? Qui assurera que leur diffusion si lente ne va pas s'activer tout à coup, que mille flammes irrésistibles ne vont pas soudainement surgir de foyers encore voilés, et que les criminelles entreprises possibles dans les ténèbres actuelles ne seront pas irréalisables aux rayons de cette lumière? Déjà n'observe- t-on pas que les Gouvernements les plus absolus doivent s'abaisser à d'avilissantes tromperies, à d'insidieuses et sales ma-

(') Le célèbre naluralistc Ernest Hœckel, dans une conférence à léna qui eut un grand retentissement, avait fondé sur la supériorité native de la nation allemande son droit d'occuper les Balkans. l'Asie Mineure, la Syrie et la Mésopotamie et d'en exclure les races impuissantes cl inférieures qui les possèdent actuellement. Ernest Dems, La Grande Serbie, p. 228.

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