‹ L'Autriche a voulu la grande guerreChapitre 58 sur 84 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Li:S COiNVER.SATIONrS DIRECTES

ON a vu l'échec de la tenlalive très modeste faite par la Triple Entente pour obtenir le délai nécessaire à des négociations diplomatiques. Le comte Berchtold avait répondu par un refus sans phrase. Mais, au même instant, il donnait à la Grande-Bretagne l'assurance secrète qu'il ne presserait pas l'action militaire. On avait donc encore un peu de temps devant soi. On le mit tout aussitôt à profit. Deux propositions furent presque simultanémeiit soumises au Ballplatz. Lune tendait à trouver un arrangement au moyen de conversations directes entre Vienne et Petersbourg ; l'autre à recourir à une médiation. Ces deux propositions ont échoué presque à la même heure. Mais il est tout à fait édiliant d'en connaître les détails et d'en suivre le cours.

Il semble bien que la première idée de chercher une solution pacifique au conflit dans un échange de vues entre les deux grandes Puissances directement intéressées soit venue de Sir Edward Grey. C'est le 23 juillet, en efTet,

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avant de connaître le texte intégral de la Note, que le secrétaire d'Etat anglais exprime au comte Mensdorfl l'espoir, s'il y avait des difficultés, « que l'Autriche et la Russie pourraient, en premier lieu, les discuter directement entre elles ('j ').

A la vérité, le lendemain, devant les formidables exigences de l'ultimatum. Sir Edward Grey paraît incliner vers le moyen d'une médiation. Mais M. Sazonof, à son tour, sans écarter la médiation, laisse tout de suite voir sa préférence pour les conversations directes, soit qu'il redoute, — non sans quelque raison, — l'influence que l' Allemagne ne manquerait pas d'exercer dans une Conférence des ambassadeurs représentant les pays désintéressés, soit qu'il ait assez de confiance dans la force de ses arguments et l'évidence de son droit pour compter qu'il obtiendra de l'Autriche-Hongrie, dans un tête à tête, les concessions indispensables.

Quelque mobile qui l'ait déterminé, celte préférence lut malheureuse. On ne s'explique ni sa confiance dans cette façon de procéder, ni celle du ministre anglais (-). Aucune

(') Dépêche à Sir M. de Bunsen. Correspondance brilannique,

(^) Sir Edward Grey semble avoir varié un peu dans ses appréciations sur refTicacIlé des conversations directes. Dans une dépêche du '28 juillet à Sir E. Goschcn, il écrit : « Tant qu'il y aura une perspective d'un échange de vues entre l'Autriche et la Russie, je suspendrai toute autre suggestion, car je suis tout à lait d'accord que, de toutes les procédures, c'est celle à préférer de beaucoup. » Correspondance britannique, n" O-y.

forme de négociations n'offrait à l'Autriclie-Hongrie autant de ressources pour gagner du temps, ou en perdre, et plus de facilités pour rompre au moment choisi par elle. D'autre part, elle avait donné des preuves assez nombreuses de sa mauvaise foi pour que l'on redoutât de s'engager avec elle dans une conversation à deux, pour que l'on désirât, au contraire, qu'il y eût des témoins et des juges.

Au surplus, la défiance des diplomates de la Triple Entente Q-) aurait dû être éveillée par le fait que les conversations directes étaient vues avec grande faveur à Berlin. « J'en augure beaucoup de bien et j'espère », disait M. de Jagow, le 27 juillet, à M. Jules Cambon {^). Au même ins-

Le même jour, M. Paul Cambon écrit : « Sir Edward Grey et Sir A. Nicholson m'ont dit que si un accord pouvait s'établir directement entre Petersbourg et Vienne, il faudrait s'en féliciter, mais ils ont élevé quelques doutes sur le succès de l'initiative de M. Sazonof» Livre Jaune, n° 80.

M. Paul Cambon, lui, est très sceptique. « Il serait très désirable, écrit-Il, que celte négociation directe, à un moment où le moindre retard peut avoir de sérieuses conséquences, fût menée de manière à ne pas entraver l'action de Sir Edward Grey et à ne pas fournir à l'Autriche un prétexte pour se dérober à l'intervention amicale des quatre puissances ». Livre Jaune, n" 80.

C'était, en effet, ce que cherchait l'Aulriche-IIongrie, et elle y a réussi.

(') M. Paléologuc partageait toutes les illusions du ministre russe. « Celle entremise amicale et olficleuse, écrivait-il, de la Russie entre l'Autriche et la Serbie, a l'avantage d'être expcditive. Je la crois donc préférable à toute autre procédure et de nature à aboutir. » Livre Jaune, n" 54-

(-) Livre Jaune, n° 74-

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tnnf, <^ Vienne, M. de Tchiisky disait à Sir M. de Bunsen « ((u'un échange de vues direct serait plus agréable ù l'Autriclie-Hongrie » qu'une Conférence ('). Enfin les conversations directes étaient également recommandées avec insistance par Guillaume II. Dans son télégramme du 28 juillet au Tsar, il écrit : a J'use de toute mon influence pour décider l'Autriche-Hongrie à en venir i\ une entente loyale et satisfaisante avec la Russie ». Dans son télégramme du 29, il écrit encore : a Je crois qu'une entente directe entre ton gouvernement et Vienne est possible et désirable, attendu que, comme je te l'ai déjà télégraphié, mon Gouvernement essaie de toutes ses forces de le favoriser (^). »

Après tant de démarches suspectes, cette soudaine bonne volonté allemande était suspecte à son tour. Mais il semble que MM. Paul et Jules Cambon furent seuls à s'en aviser(^). M. Sazonof n'eut pas, à cet égard, un seul instant d'inquiétude (*).

(') Correspondance britannique, n°55.

(^) Livre Blanc allemand, annexes 20 et 32.

(^) c( Il y a lieu de se demander, écrivait M. Jules Cambon, le

28 juillet, si r Autriche ne cherche pas à gagner du temps pour se prcparer ». Livre Jaune, n^Si.

(*) La bonne foi de M. Sazonof était telle que, dans un entretien avec l'ambassadeur d'Angleterre à Pelcrsbourg, il lui avoue, le

29 juillet, « que c'était sur les conseils de l'aniliassadcur d'Allemagne (en Russie) qu'il avait proposé un ccfiange de vues de ce genre ». Correspondance britannique, n° 78.

M. Bronewski, à Berlin, pensait comme M. Sazonof.

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Dès le 26 juillet, avant que la proposition soit soumise au Ballplatz, dans une conversation sur un ton amical avec le comte Szapary, le ministre russe lui signale les articles de la Note inacceptables, et même « absolument inexécutables », et conclut en demandant à Vienne que l'ambassadeur d'Autricbe-Hongrie soit autorisé à entrer « dans un échange de vues privé aux fins d'un remaniement en commun de quelques articles de la Note autrichienne du 23 juillet ». Il ajoute que « ce procédé permettrait peut-être de trouver une formule qui fût acceptable pour la Serbie, tout en donnant satisfaction à l'Autriche (/«anf au fond de ses demandes. » En terminant, il prie l'ambassadeur russe à Vienne d'avoir à ce sujet une explication prudente et amicale avec le comte Berchtold (').

Cette dépêche est remarquable dans le fond et la forme. Elle est écrite à une heure où l'Autriche-Hongrie accumule les provocations : rejet de la réponse serbe, relus de prolonger le délai, rupture des rapports avec Belgrade. Le ministre russe pourrait, à bon droit, se montrer irrité. Mais, loin qu'il le soit, ou, dans tous les cas, qu'il le laisse voir, c'est sur un ton amical, — très difïérent du ton pris par le baron Macchio à l'égard du prince Koudachew, — qu'il s'entretient avec le comte Szapary, discute l'ultimatum, met en relief non pas même l'insolence ou l'injustice de quelques-unes de ses exigences, mais leur impossibilité d'exécution, et, finalement, charge le représentant de la Russie à Vienne d'avoir une explication prudente et amicale avec le Ballplatz.

(') Livre Orange russe, n" ^5.

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