L'EQUIVOQUE
POURTANT, à en croire le Linre Rouge, M. Sazonofse trompait. Le refus du Ballplalz, qui paraît si foriuel, n'était pas un refus du tout. A telles enseignes que le comte Szapary se rend auprès du ministre russe, le 29 juillet, pour démentir « la prétendue intention du comte Berchtold de ne pas poursuivre l'échange de vues en cours ». Et voici les explications de l'ambassadeur. « M'appuyant sur le télégramme de Votre Excellence du 28 courant ('). je constatai que, sans doute. Votre Excellence s'était refusée, après tout ce qui s'était passé à tonte discussion du texte de la Note et, d'une façon générale, du conflit entre l'Autriche-Hongrieet la Serbie ; mais, par contre, je dus établir que j'avais été à même de lournir à notre échange de vues une base bien plus large, en déclarant que nous ne désirions léser aucun intérêt russe... J'étais convaincu, ajoulai-je, que Votre Excellence seraittoujoursdisposée à prendre contact avec Saint-Pétersbourg pour discuter des intérêts autro-hongrois et russes ».
(') Livre Ronge austro-honfjrois, n° /je,
Il saute aux yeux que ce démenti ne dément rien. La proposition de M. Sazonof est relative à la Note adressée par l'Autriche-Hongrie à la Serbie. Si le comte Berchtold refuse la discussion sur ce point, il repousse la proposition. Le langage le plus diplomatique lui-même ne permet pas d'embrouiller une chose aussi claire.
Mais il est encore moins possible de considérer comme sérieuse la contre- proposition autrichienne, qui offre à la Russie de débattre des questions qui ne sont pas posées, dont la Russie n'a pas parlé à l'Autriche-Hongrie, dont l'Autriche-Hongrie n'a pas davantage parlé à la Russie. Ce qui préoccupe Petersbourg, à ce moment, ce ne sont pas les événements à prévoir à une date d'ailleurs incertaine : c'est l'état d'humiliation, de faiblesse, de vassalité où la Serbie se trouverait réduite si les exigences de l'ultimatum n'étaient dans quelque mesure atténuées ; c'est aussi la diminution qu'elle subirait elle-même si elle se montrait impuissante à obtenir pour une petite nation slave un traitement moins cruel.
Tout ce qu'un abandon total lui ferait perdre d'influence, l'Autriche-Hongrie le gagnerait. L'équilibre balkaniqne s'entrouverait définitivement rompu. Si d'autres règlements s'imposaient plus tard, on y procéderait plus tard. Pour le moment le souci de Petersbourg est le règlement de la question austro-serbe, et nul autre. M. Sazonof ne le dissimule pas à l'ambassadeur.
Mais, sur ce point, le comte Sazonof a sa leçon faite. « Je lui répondis, déclare-t-il, que c'était là une question qui regardait, non la Russie, mais la Serbie. »
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A quoi M. Sazonof objecte que « dans ce cas, les intérêts russes coïncidaient avec les intérêts serbes ».
C'était l'évidence. Ils coïncidaient et même se confondaient. Aussi bien l'ambassadeur austro-hongrois en convient-il avec quelque naïveté lorsqu'il ajoute : « Pour me dégager de ce cercle vicieux, je passai à un autre sujet (') ».
L'autre sujet, c'est le sujet qui sera le prétexte immédiat de la guerre générale : c'est la mobilisation. II est clair que sur la question de la Note, la position prise par la Monarchie dualiste est à peu près intenable. Elle ne peut la garder quelque temps encore qu'en refusant la discussion ; et ce n'est pas un procédé sans inconvénient, car il laisse trop bien voir de quel côté sont la raison et le droit. En oulrc, elle appréhende une soumission totale qui lui enlèverait tout prétexte pour agir. Or, elle veut la guerre.
Dans la journée du 29 juillet se développe donc le plan austro-allemand, qui consiste à déplacer le débat, à le mettre sur un terrain où l'on aura toute facilité de brusquer les événements, sans toutefois accepter la responsabilité de la catastrophe.
La première manifestation de ce plan fut, on s'en souvient, la menace allemande du 26 juillet : — Si vous mobi-
(') Livre Rouge austro-hongrois, n° 67.
Déjà, deux jours plus tôt, le 27 juillet, M. de Jagow avait opposé à M. Jules Gambon les arguments fuyants du comte Szapary, et notre ambassadeur à Berlin lui avait objecte, comme fait M. Sazonof, que le conflit austro-russe était la conséquence directe du conflit austro-serbe. Livre Jaune, n° '][\.
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lisez, nous mobilisons, et la mobilisation, c'est la guerre! dit à M. Sazonof le comte de Pourtalès. La seconde manifestation fut la menace autrichienne du
27 juillet : — Nous irons jusqu'au bout, quoi qu'il puiss advenir ! dit au ministre russe le comte Szapary.
La troisième manifestation fut l'appel adressé, le
28 juillet, par le comte Berchtold à M. de Bethmann-Hollweg : — Faites une démarche à Petersbourg, nous sommes prêts à nous y associer ! dit au chancelier allemand le ministre autrichien.
La quatrième manifestation tut le renouvellement de la menace allemande en Russie, le 29 juillet.
La cinquième manifestation fut la menace adressée par l'Allemagne encore à la France dans cette même journée du 29 (').
(') Au moment même où M. de Belhmana-IIollweg chargeait le baron de Scliœn de déclarer à la France que, si elle ne cessait ses préparatifs, l'Allemagne serait obligée « de proclamer le danger de guerre » {Livre Blanc allemand. Annexe 17), le comte Szécsen, ambassadeur d'Autriche-Hongrie à Paris, écrivait au comte Berchtold, qu'il était hors de doute que la France prenait certaines précautions militaires. Puis il ajoutait : « J'apprends d'une façon strictement confidentielle que le baron Schœn a été chargé de s'entretenir de ces préparatifs avec M. Viviani, et de lui faire observer que, dans ces circonstances, l'Allemagne pourrait être obligée de prendre des mesures analogues, qu'il ne serait naturellement pas possible de tenir secrètes, et qui, étant connues, provoqueraient une grande émotion dans le public. » Livre Rouge austro-hongrois, n^^S.
On doit constater ici une fois de plus combien les deux Gouvernements de Vienne et de Berlin se renseignent exactement et se tiennent avec soin au courant de leurs mutuelles démarches.
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Anneau par anneau, rien de plus facile que de reconstituer toute la chaîne; pas à pas, rien de plus facile, malgré toutes les précautions prises, que de suivre en leurs détours les deux Gouvernements, si étroitement jumelles qu'il suffît de connaître les démarches de l'un pour prévoir, avec certitude, les démarches de l'autre. A Vienne et à Berlin, ce sont les mêmes mots, les même gestes, les mêmes ruses ; c'est la même inspiration, c'est la même volonté.
Loin que la politique de l'Autriche-Hongrie se montre plus hésitante à celte heure, où tout annonce que les paroles décisives vont être dites et les actes irréparables accomplis, elle devient de plus en plus pressée, hautaine, résolue.
La dépêche adressée le 29 juillet par le comte Berchlold à son représentant à Berlin mérite, à cet égard, d'être citée. Elle est nécessaire et suffisante pour nous renseigner pleinement sur l'état d'esprit qui règne au Ballplatz. « Je viens d'apprendre par M. de Tchirsky que l'ambassadeur russe lui aurait dit avoir reçu de son Gouvernement l'inl'ormalion qu'on était en train de mobiliser les districts militaires de Kief, Odessa, Moscou et Kazan. La Russie se déclarerait ofTensée dans son honneur de grande Puissance et obligée de prendre des mesures qui répondent à la situation. La mobilisation russe est confirmée par les commandants de nos corps galiciens ; à en croire un rapport de l'attaché miltaire austro-hongrois, elle ne fut plus contestée même par AL Sazonof, dans une conversation qu'il eut avec l'ambassadeur d'Allemagne. Je prie Votre Excellence de bien vouloir porter sans retard ce qui précède à la con-
naissance du Gouvernement allemand, et, ce faisant, d'insister sur ce point que, si les mesures de mobilisation russe ne sont pas suspendues tout de suite, elles seront suivies immédiatement, et pour des raisons militaires, de la mobilis;\tion générale en Autriche-Hongrie. Comme dernière tentative pour empêcher la guerre européenne, je pense qu'z7 serait désirable que notre représentant, et celui de l Allemagne à Saint-Pétersbourg, et éventuellement aussi à Paris, déclarât sur le ton le plus amical aux Gouvernements de ces capitales que, si la mobilisation russe se poursuit, l'Allemagne et V Autriche-Hongrie se verront contraintes à des mesures analogues, dont les conséquences seraient nécessairement graves. Votre Excellence voudra bien ajouter qu'i7 est bien entendu que nous ne nous laisserons pas écarter de notre action militaire en Serbie ('). Les ambassadeurs austro-hongrois à Saint-Pétersbourg et à Paris recevront par la présente Tordre de communiquer la déclaration ci-dessus, aussitôt que des instructions analogues auront été données à leurs collègues allemands (^).
Cette dépêche comporte plusieurs observations. Il est à
(') La Williclmslrasse n'avait aucun besoin d'être informée à cet égard. Le 28 juillet, donc la veille, M. de Betlimann-Hollweg écrivait déjà au comte de Pourtalès qu'il ne cesse d'engager Vienne à s'expliquer d'une façon nette avec Petersbourg, mais que cela ne change en rien la déclaration de guerre faite dans Vintervalle [Livre Blanc allemand. Annexe ili).
Au surplus, c'est dans la matinée du 29 que les premiers coups de canon avaient élé tirés contre Belgrade.
C^) Livre Rouge ans tru- hongrois, n" 48.
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remarquer tout d'abord que c'est par l'ambassadeur allemand à Vienne que le comte Berchlold prétend être informé de la mobilisation russe dans quatre districts militaires ('). Lui-même n'en sait rien. M. Schébéko aiiiait dit... la Russie se déclarerait oOensée... Il y a heureusement un ambassadeur allemand en Autriche-Hongrie pour le renseigner. Heureusement aussi, il y a un ambassadeur allemand à Petersbourg pour appuyer les rapports de l'ambassadeur allemand en Autriche et pour faire des conlidences à l'allaciié militaire auslro-liongrois en Russie. Le comte Rerchtold ne songe pas une minute que c'est auprès de ses propres représentants et auprès du Gouvernement de Petersbourg qu'il doit s'informer. Les propos de M. deTchirsky lui suffisent. Sans les vérifier, sans en demander à ses agents la confirmation, sans demander non plus des explications sur le sens et la portée des mesures prises, il en donne la nouvelle à la Wilhelmstrasse (qui doit la connaître déjà puisqu'elle est transmise à
(') Le fait était exact. La Russie procédait à une mobilisation partielle pour répondre à la mobilisation partielle de l'Autrichellongrie. Mais M. Sazonof songeait si peu à le cacher qu'en toute loyauté il en avait informé le Gouvernement allemand, dès le 28 juillet, dans la dépêche suivante adressée à M. Bronewski : a Par suite de la déclaration de guerre faite par l'Autriche à la Serbie, le Gouvernement impérial annoncera demain (39) la mobilisation des arrondissements militaires d'Odessa, Kief, Moscou et Kazan. Veuillez en informer le Gouvernement allemand en lui confirmant l'absence en Russie de toute intention agressive contre l'Allemagne. » Correspondance britannique, n" 70.
Mais cela ne justifie en rien la légèreté du comte Berchtold.
328 L AL'TIUCIIE A VOl'LL L\ OUANUE GLEUUi:
Vienne par les ambassadeurs allemands) et, sans autre délai, il avertit l'Empire allié qu'il va immédiatement procéder à la mobilisation générale (').
Or, pour l'Autriclie-Hongrie, cette lois, — car il n'en fut pas de même en 1913, — pour l'Autriclie-Hongrie, tout comme pour l'Allemagne, la mobilisation, c'est la guerre. Le comte Berchtold le dit implicitement lorsqu'il propose, a comme dernière tentative pour empêcher la guerre européenne >), une double démarche austro-allemande à Petersbourg et à Paris.
A Paris ! C'est à retenir. Paris n'avait pas reçu encore de menace directe. La première, c'est l'Aulriche-Hongrie qui la suggère à l'Allemagne ! Mais il va de soi que, deman dant à deux grandes Puissances une si humiliante et dangereuse concession, elle ne concède rien elle-même. Tout au contraire, elle prend soin d'affirmer que, quoiqu'il advienne, si même la France et la Russie font à la paix le sacrifice de leurs intérêts et de leur dignité, elle ne se laissera point détourner de son projet d'écraser la Serbie.
Enfin l'accord est si parfait entre les deux Cabinets que le comte Berchtold n'attend pas la réponse delà Wilhelmstrasse avant de prendre ses mesures. II est tellement assuré
(') Et c'est au moment où l'cnlenle entre les Cabinets de Vienne et de Berlin se manifeste si étroite que le baron de Scbœn, le malin du 29 juillet, dans une conversation avec M. Bienvenu- Martin, ose déclarer « cjuele (jouvcrnement allemand ignorait les intentions de Vienne », et ([ue, u quand Berlin saura jusqu'où l'Autriche veut aller, on aura une base de discussion qui rendra plus faciles les conversations en vue d'ime intervention ! » Li'Tc Jaune, n" f)|.
l'éqlivoque 329
que cette réponse sera favorable qu'il envoie, en même temps, aux ambassadeurs austro-bongrois à Petersbourg et à Paris Tordre de communiquer celle déclaration, (i aussitôt (jue des instructions analogues auront été données à leurs collègues allemands (^) ».
(') Les dépèches des livres diplomatiques ne portant pas d'indication d'heure, il est impossible de dire si c'e.st avant ou après avoir reçu celte demande du comte Berchtold (|ue M. de Bethmannllollweg fit taire à Petersbourg et à Paris la démarche que suggérait le ministre autrichien.
Le comte Szôgyéni, ambassadeur d'Autriche-Hongrie à Berlin, n'est pas explicite à cet égard. Il écrit : « Dès dimanche (2G juillet) le Gouvernement allemand a déclaré à Saint-Pétersbourg que la mobilisation russe entraînerait la mobilisation allemande... On a envoyé aujourd'hui à Saint-Pete4-sbourg un nouveau télégramme qui annonce que si la Russie continuait ses préparatifs militaires, l'Allemagne se verrait amenée à mobiliser à son tour ». Livre Ronge austro hongrois, n" ZiG.
Au baron de Schœn, M, de Betlunann-ÎIollweg dit seulement : (I D'heure en heure, les nouvelles qui nous arrivent de préparatifs de guerre en France deviennent plus nombreuses. Je vous prie d'en parler au Gouvernement français et de bien lui faire observer que des mesures semblables nous forceraient à prendre des mesures de précaution. Nous serions obligés de proclamer le danger de guerre, et si même ceci ne signifie encore aucun appel, ni encore la mobilisation, la situation deviendra néanmoins de plus en plus tendue. Nous comptons toujours sur le maintien de la paix. » Livre Blanc allemand. Annexe 17.
Le Chancelier, on le voit, ne fait aucune allusion à la demande autrichienne. Mais, qu'il ail télégraphié avant de l'avoir reçue ou après, riiilimili' cl l'accord absolu des deux Cabinets éclatent.
Cette dépêche est la sixième manifestation, en trois jours, du plan concerté entre les Empires du Centre (').
Evidemment, jusqu'ici, on ne voit pas en quoi aurait bien pu consister révolution autrichienne que certains croient avoir remarquée, ou même constatée. Aussi la placent-ils un peu plus tard. C'est le 30 ou le 31 juillet qu'elle se manifeste, assure-t-on.
Le 30 ou le 31 juillet, — car la date n'est pas précisée, — le Ballplatz accepte de discuter avec les Puissances «le fond même de son conflit avec la Serbie ». Grand changement ! Mais enfin, s'il en est ainsi, point de doute. La Monarchie dualiste avait, jusqu'à cette heure, obstinément et absolument refusé de débattre avec aucun pays les questions soulevées par le conflit austro-serbe et même les exigences de la Note. S'il est vrai que, le 30 ou le 31 juillet, elle accepte de discuter « le fond même jde son conflit avec la
(') En fait, ni l'anibasseur d'Autriche-Hongrie à Petersbourg, ni son ambassadeur à Paris, n'ont été associés aux démarches faites, leag juillet, non plus d'ailleurs qu'à l'ultimatum adresséà la Russie, le 3i, et à la question adressée à la France, à la même date, sur ses intentions. Mais il serait fort excessif d'en tirer un argument en faveur de l'Au triche-Hongrie. Le plus vraisemblable est que l'orgueil de Guillaume H lui a fait rejeter l'idée de paraître s'appuyer sur son « brillant second », et qu'il a trouvé plus conforme à ses altitudes précédentes, plus utile à sa gloire, plus convenable à sa mission dans le monde, d'être seul pour porter un défi de cette nature. Le geste était plus beau et ne comportait pas plus de danger. Les armées du « brillant second » n'entreraient pas moins en ligne.
l'équivoque H31
Serbie », c'est que le sentiment de sa responsabilité s'est éveillé en elle, ou qu'elle a été [)rise de peur au Iiord de l'abinic.
Quoi qu'il soit advenu par la suite, elle devra garder le bénéfice de ce repentir de la dernière beure.
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