‹ L'Autriche a voulu la grande guerreChapitre 61 sur 84 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Ll< RRPENTIR DE L'AUTHICllE

S'il est vrai. Mais est-ce vrai?

A première vue, il est à peine permis d'en douter. De nombreux témoignages concordent en sa faveur et, certes, les moins suspects, des témoignages d'ennemis.

Le l'^'" août, c'est M. Viviani qui écrit: a A Petersbourg, l'ambassadeur d'Autriche est venu voir M. Sazonof et lui a déclaré que son Gouvernement consentait à entamer une discussion quant an fond de l'ultimatum adressé à la Serbie (') ».

C'est M. Jules Cambon, qui écrit de Berlin, à la même date: « Mon collègue de Russie a reçu hier soir deux télégrammes de M. Sazonof l'avisant que l'ambassadeur d'Autriche à Petersbourg avait déclaré que son Gouvernement était prêt à discuter avec le Gouvernement russe la Note de la Serbie, même quant au fond (^) ».

A la vérité, Sir Edward Grey est moins formel. Toujours

(') Livre Jaune, n° 120.

(2) Livre Jaune, n" 121.

LE REPENTin DE I. AUTRICHE 333

à celle date du 1'"' août, il dil seuleiiienl, après une conversation avec le comte MensdorfT, que le comte Berchtold « a supplié » l'ambassadeur russe à Vienne « de détruire rim{)ression enlièreinent fausse que l'Autriche -Hongrie avait brutalement fermé la porte aux pourparlers (') ».

Mais cette réserve ne doit pas nous abuser, car il y a deux témoignages tout à fait probants ceux-là. Le premier est une dépèche de M. Sazonof, datée du 31 juillet, communiquée à toutes les Grandes Puissances le l*^"" août. Elle est on ne peut plus formelle. «L'ambassadeur austro-hongrois déclare que son Gouvernement est prêt à discuter la 5uts/ance de l'ultimatum adressé par l'Autriche à la Serbie. M. Sazonof a répondu en exprimant sa satisfaction. Il a dit qu'il serait à souhaiter que les discussions aient lieu à Londres Q). »

Le second témoignage est une dépêche de M. Iswolsky à M. Sazonof, datée du V août. La dépêche de l'ambassadeur n'est pas moins formelle que la dépêche du ministre. « L'ambassadeur d'Autriche a visité hier Viviani, écrit-il, et lui a déclaré que l'Autriche, non seulement n'avait pas le dessein de porter atteinte à l'intégrité territoriale de la Serbie, mais était prête à discuter avec les autres puissances le fond de son conflit avec la Serbie ('). »

Ces preuves ont paru suffisantes. Tout le monde a admis que l'Autriche-Hongrie avait fait, le 30 ou le 31 juillet, une proposition extrêmement conciliante. Il est très peu de

(') Correspondance britannique, n" iSj. (*) Correspondance britannique, n° i'6'S. (*) Livre Orange russe, n° 78.

publications relatives aux origines diplomatiques de la guerre où cette opinion ne soit exprimée et développée.

En fait, les responsabilités du Ballplatz seraient encore bien assez lourdes si même il avait reculé devant la catastrophe imminente, et l'on ne peut que s'associer au sentiment généreux qui pousse à lui tenir compte des circonstances atténuantes. Et la démarche du 30 ou du 31 juillet en est une, si elle a été faite. Mais l'a-t-elle été?

Je signale en premier lieu que, dans aucune de ses dépêches des 30 et 31 juillet et du 2 août (il n'a pas télégraphié le 1" août) notre ambassadeur à Petersbourg ne mentionne cette importante nouvelle. Une telle omission est cependant peu explicable de la part de M. Paléologue.

Le 30 juillet, il constate, tout au contraire, « que l'Allemagne ne veut pas prononcer à Vienne la parole décisive qui sauvegarderait la paix (') ».

Dans une autre dépêche du même jour, il rapporte cette opinion, d'ailleurs fort juste, de M. Sazonof : « En intervenant à Petersbourg, tandis qu'elle refuse d'intervenir à Vienne, V Allemagne ne cherche qu'à gagner du temps, afin de permettre à l'Autriche d'écraser le petit royaume serbe avant que la Russie ait pu le secourir (-) ».

Le 31 juillet, il écrit qu'«onne parvient pas à s'expliquer l'attitude de l'Autriche » et communique une nouvelle formule de conciliation acceptée par la Russie ('). Dans une

(M Livre Jaune, n° 102.

(-) Livr* Jaune, n° io3.

(^) Livre Jaunt, n" ii3.

LE REPENTIU DE l'aUTKICUE 335

autre dépêche du même jour, il annonce la mobilisation générale (').

Le 2 août, il avise le Gouvernement français que l'Allemagne a déclaré la guerre à la Russie Q). Jamais un mot sur la conciliante démarche autrichienne.

Ce n'est donc pas dans la correspondance de M. Paléologue que l'on trouve une confirmation du repentir de l'Autriche-Hongrie. Mais cependant notre ambassadeur apporte indirectement son témoignage sur cette question, et ce témoignage est dans un sens directement contraire.

Le 31 juillet, le comte C. de Buisseret-Steenbecque de Blarenghien, ministre de Belgique à Petersbourg, est allé le voir, lui demander, après une absence, de le mettre au courant de la situation. Que lui a répondu M. Paléologue? Que la mobilisation est générale ; qu'elle ne va pas tarder en France ; que cependant M. Sazonof négocie encore, qu'il a dit à l'ambassadeur d'Allemagne, qui le priait instamment de sauver la paix du monde : « Donnezmoi un moyen. Faites-moi dire un mot conciliant quelconque qui me permette d'engager la conversation à Vienne, Dites seulement à votre alliée de faire une concession minime, de retirer seulement les points de l'ultimatum qu'aucun pays ne saurait accepter » ; que l'ambassadeur d'Allemagne a toujours objecté que son pays « ne pouvait plus donner de conseils de modération à l'Autriche ».

Il est probable, a conclu sur ce point M. Paléologue,

(') Livre Jaune, n° ii8.

('^) Livre Jaune, n° i34.

qu'à Vienne on n admet pas que l'Empire germanique ne prête pas à son alliée un appui inconditionnel, n

Alors M. Sazonof s'est retourné du côté de l'Autriche- Hongrie. 11 a fait venir le comte Szapary « et lui a dit qu'il acceptait tout : soit la Conférence des ambassadeurs à Londres ; soit la conversation « à quatre », en s'engageant à n'y pas intervenir et en promettant de se rallier à l'opinion des autres Puissances. Rien n'y a fait. Vienne a refusé constamment de causer (') n.

Que devient en tout ceci la démarche conciliante prêtée au Ballplatz ? Comment peut-elle être ignorée de notre ambassadeur ?

Et elle n'est pas connue non plus à Rome. Dans la soirée du 30 juillet, le marquis di San Giuliano, qui a été admirablement informé pendant toute la crise, fait appeler l'ambassadeur d'Angleterre en Italie pour lui dire « que le Gouvernement autrichien avait refusé de continuer directement l'échange de vues avec le Gouvernement russe (-) ».

Le lendemain, 31 juillet, Sir Edward Grey sait seulement par le prince Lichnowsky que l'ambassadeur d'Autriche à Petersbourg a été avisé « qu'il pourrait converser avec le ministre russe des Affaires Etrangères et qu'il devrait donner des explications au sujet de l'ultimatum autrichien à la Serbie (^) ». Donner des explications, ce n'est pas discuter la substance Depuis le 24 juillet l'Autriche- Hongrie s'explique, et la situation va sans cesse empirant.

(*) Second Livre Gris belge, n" 17.

(2) Correspondance britannique, n" 106.

(^) Correspondance britannique, n" 1 10.

LE HEPENTIK DE I, AUTUIGIli: 337

A celte même date du 31 juillet, l'ambassadeur anglais en Russie annonce, dans une première dépêche, la mobilisation générale ('). Dans une seconde dépêche il transmet une formule acceptée par M. Sazonof, commente les télégrammes échangés entre Gnillaume II et le Tsar, et ne fait aucune allusion à une concession autrichienne quelconque (2). Enfin, le !*■■ août, il écrit: Ancnn progrès n'a été fait. Dans la soirée (du 31 juillet), M. Sazonof a eu une entrevue avec l'ambassadeur austro-hongrois qui, n'ayant pas d'instructions précises, fit de son mieux pour diriger la conversation dans le sens d'une discussion générale des rapports entre l'Autriche-Hongrie et la Russie, au lieu de s'en tenir à la question de la Serbie ».

Un peu plus loin, il ajoute : (.< M. Sazonof, ce matin, nous a mis au courant de cette conversation, l'ambassadeur français et moi ». Et il termine : «Je ne vois plus le moyen d'empêcher une guerre générale (^). »

Comment expliquer tant de contradictions, et si fortes ? La dépêche de M. Sazonof annonçant que l'Autriche-

(') Correspondance britannique, n" 1 13.

(^) Correspondance britannique, n" 120.

Le ministre de Belgique à Vienne écrit qu'il a vu, dans la soirée du .Si juillet, lambassadeur d'Angleterre, fort étonné d'apprendre par la Nene Freie Presse que l'Allemagne a envoyé un ultimatum à la Russie. Il avait, en effet, causé le jour même avec le comte Forgacli qui a lui avait donné les mêmes explications relativement rassurantes que le comte Berchtold avait faites la veille à M. Schébéko ». Second Livre (iris belge, u" 19.

0 Correspondance britannique, n" i3g.

Hongrie consent à discuter la substance de la Note à la Serbie est du 31 juillet, et Sir G. Buchanan assure que, dans la soirée du 31 juillet, l'ambassadeur autrichien à Petersboùrg n'avait pas d'instructions, en était réduit à tenir des propos à côté I Et il le sait par M. Sazonof, qui le lui a dit, ainsi qu'à M. Paléologuc, le lendemain l*''août, sans que la plus légère allusion soit l'aile à la grande concession du comte Berchtold.

Bien mieux, cette concession est indirectement, mais catégoriquement démentie. Sir G. Buchanan écrit, en effet, dans cette même dépèche : « M. Sazonof est complètement fatigué de ses efforts incessants pour éviter une guerre. Il n'a jamais refusé une proposition. Il a accepté des propositions pour une Conférence à quatre, pour une médiation par l'Angleterre et l'Italie, pour une conversation directe entre l'Autriche et la Russie ('). Par des réponses évasives ou par des refus formels, l'Allemagne et l' Au triche-Hongrie ont rendu vaines toutes les tentatives en faveur de la paix (^). » Comment concilier ces refus formels ou ces réponses évasives avec cette affirmation: a L'ambassadeur austro-hongrois déclare que son Gouvernement est prêt à discuter la substance de l'ultimatum adressé par l'Autriche à la Serbie ? »

(') Sir G. Buchanan rapporte à Sir Edward Grey, le i'"" août, les déclarations de M. Sazonof exactement dans les mêmes termes où M. Palcologue les rapportait, le 3i juillet, au ministre de Belgique.

(-) Correspondance britannique, n° iSg.

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