LES CONDITIONS DU BALLPLATZ
A la vérité, il y a bien, à la date du 31, dans le Livre Roiige,une dépêche relative à l'acceptation d'un projet de médiation de l'Angleterre. Les défenseurs de la monarchie des Habsbourg en ont même fait grand état. Ils l'ont à maintes reprises citée comme une preuve certaine que, sur le tard, par crainte ou remords, le Ballplatz a reculé. Mais cette opinion repose sur une erreur plus ou moins involontaire. Cette dépêche, en effet, ne se rapporte pas, ne peut pas se rapporter au texte de Sir Edward Grey accepté par la Russie. Elle lui est antérieure. Elle répond à une conversation qui a eu lieu, le 29, entre le Secrétaire d'Etat anglais et le prince Lichnowsky, et où Sir Edward Grey insistait pour que l'Allemagne proposât un moyen par lequel les quatre Puissances pourraient travailler ensemble à conserver la paix de l'Europe (*).
Toutefois, il n'est pas sulfisant de dire que cette dépèche
(') Correspondance brilannique, n" 88.
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n'est pas une acceptation : elle est la négation même des conditions posées dans le texte du i'oreign Office. « Je prie Votre Excellence, écrivait, en effet, le comte Berchtold à l'ambassadeur austro-hongrois à Londres, de vouloir bien assurer M. le Secrétaire d'Etat de toute notre gratitude pour les communications qui nous ont été transmises par M. de Tchirsky, et de lui déclarer qu'en dépit du changement qui est intervenu depuis lors dans la situation par le fait de la mobilisation russe, nous sommes tout disposés à faire bon accueil à la proposition de SirE. Grey entre la Serbie et nous. Cependant, les conditions premières de notre acceptation seraient que notre action militaire se poursuivrait, en attendant, et que le Cabinet anglais déterminerait le Gouvernement russe à suspendre la mobilisation que la Russie dirige contre nous (^) ». On fera difficilement admettre que ce soit là une preuve que l'esprit de conciliation prenait enfin le dessus à Vienne.
La première condition imi>liquait, de la part de la Russie, un renoncement auquel elle s'était toujours refusée, dont on la savait incapable, que son Gouvernement était peutêtre impuissant à imposer. On lui demandait la seule chose qu'il ne pût pas permettre : la continuation des hostilités, l'écrasement de la Serbie sous le flot des troupes autrichiennes. Il avait dit, à maintes reprises, que ses concessions n'iraient pas aussi loin. La France et l'Angleterre reconnaissaient elles-mêmes que ses concessions ne devaient pas aller jusques-là, parce que c'eût été une abdi-
(*) Livre Rouge nustro- hongrois, n° 5i
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cation, — et l'on pourrait employer un mot plus sévère. La seconde condition marquait le retour insolent du Ballplatz aux prétentions de l'Allemagne réclamant de Paris et de Londres, les 24 et 25 juillet, que, dans un conflit provoqué par Vienne, on fît pression sur Petersbourg. En définitive, le véritable caractère de cette dépêche était de provocation. Elle constituait un outrageant défi aux Puissances qui, depuis huit jours, s'efforçaient de trouver une solution à peu près équitable et à peu près digne, — non sans abandonner beaucoup de ce que l'équité aurait voulu qu'elles maintinssent. Et l'on échappe difficilement à une impression pénibleen constatant que cette réponse dérisoire n'a pas été tout de suite rejetée ('). Mais c'est un fait. Sir Edward Grey, enfiévré dans son désir de paix, veut croire qu'il y a là une chance suprême, comme un joueur malheureux ramasse et jette au tapis un dernier écu, sans
(') « Elait-ce une acceplalion ou un refus ? dit l'auteur de J'accuse. C'était un refus sous forme d'acceptation. Pouvait-on exiger du Gouvernement russe la démobilisation, alors que l'Autriche ne consentait qu'à rapporter ses mesures militaires en Galicie. et à la condition que la Russie prenne les devants? Pouvait-on exiger du Cabinet de Petersbourg de laisser, pendant la Conférence de Londres, dont la date et la durée n'étaient pas fixées, avancer les lrou[)es autrichiennes en Serbie et écraser ce petit Etat ? En outre, rAuUiclie n'avait accepté qu'en principe la proposition de Grey. 11 pouvait donc se produire ce qui était arrivé quel(|ues jours auparavant à Berlin : que le Cabinet viennois élevât des objections contre la forme, et négligeât, comme Berlin, de présenter une forme cjui lui fût agréable, n .Paccii^e, traduction française, p. 220.
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songera rien d'autre qu'ù voir le noir ou le rouge servir son espérance.
« J'apprends de source 1res sûre, écrit-il lel'"' noùl à Sir G. Buchanan, que le Gouvernement autrichien a informé le Gouvernement allemand (|ue, l)ien que la situation ail été modifiée par la mobilisation russe, il serait disposé, pour montrer son appréciation des elTorts de l'Angleterre pour la paix, à accueillir favorablement ma proi)osition d'une médiation entre l'Autriche et la Serbie. Cette acceptation serait naturellement subordonnée à la continuation de l'action militaire de l'Autriche contre la Serbie, et cà ce fait que le Gouvernement britannique devrait presser le Gouvernement russe d'arrêter la mobilisation contre l'Autriche, auquel cas l'Autriche annulerait naturellement ses contre préparatifs militaires en Galicie rendues nécessaires par la mobilisation russe.
« Veuillez mettre au courant le ministre des Affaires Étrangères et dites qu'en vue de l'acceptation d'une médiation par l'Autriche, si la Russie pouvait suspendre sa mobilisation, il parait encore possible de maintenir la paix. La question sera probal)lement à discuter avec le Gouvernement allemand et aussi avec le Gouvernement russe (')• »
Dans cette dépèche, où Sir Edward Grey résume l'opinion de TAllemagne, ou, du moins, l'opinion qu'il lui prête, on ne discerne pas aisément ce qu'il en admet et ce
(^, Dépêche de Sir Edward Grey, à Sir G. Buclianan. Correspondance britannique, n° i35.
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qu'il en repousse. Ce qui est le plus clair, c'est que le Secrétaire d'Etat anglais ne veut pas désespérer, a II est encore possible de maintenir la paix. » Tout pour lui se résume là. Quelles démarches ne ferait-il pas encore dans ce but suprême ?
En même temps qu'il adresse cette dépêche à Petersbourg, — et s'il n'ose aller jusqu'à demander au Cabinet russe d'accepter la proposition autrichienne, d'ailleurs périmée, son désir est évident, — il télégraphie à Berlin dans le même esprit.
« Je crois encore qu'il serait possible d'assurer la paix, si seulement on peut gagner un peu de temps avant qu'une grande Puissance ne commence la guerre.
< Le Gouvernement russe m'a fait part des bonnes dispositions de l'Autriche à discuter avec la Russie. L'Autriche est disposée à accepter un terrain de discussion n'ayant pas les inconvénients de la formule suggérée primitivement par la Russie (').
« La situation ne saurait être désespérée aussi longtemps que l'Autriche et la Russie sont disposées à converser ; et j'espère que le Gouvernement allemand pourra faire usage des communiqués russes cités plus haut (-), dans le but d'éviter un état de tension. Le Gouvernement de Sa Majesté s'abstient avec soin de tout acte pouvant précipiter les événements (^). »
(*) On a vu plus haut ce qu'il en faut penser, (-) La formule russe et la formule anglaise acceptée par la Russie. {*) Dépêche à Sir E. Goschen. Correspondance brilannique, n" i38. La réponse de la chancellerie allemande fut caractéristique. «J'ai
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Il serait encore possible d'assurer la paix. Sir Edward Grey ne demande qu'un peu de temps ('). Mais, précisément.
communi(mé la substance de votre télégramme au sccrclaire d'Etal pour les AlTaires Etrangères, écrit Sir E. Goschen à Sir EdNvard Grcy, et je lui ai démontré longuement que le difTcrcnd principal existait entre l'Autriche et la Russie et que l'Allemagne n'intervenait que comme alliée de rAulriche. Si donc l'Aulrichcct la Russie étaient disposées, comme c'était le cas, h. converser, et si rAllcmagnc ne désirait pas la guerre pour son propre compte, il me semblait logique que l'Allemagne s'abstînt d'intervenir et qu'elle contribuikl h. travailler en vue d'une solution pacifique. Le Secrétaire d'Etat pour les Allaircs Etrangères a déclaré que le consentement de l'Autriche à discuter était dû à l'influence allemande à Vienne et que si la Russie n'avait pas mobilisé contre l'Allemagne tout aurait pu s'arranger. La Russie, en ne répondant pas à la demande de démobilisation présentée \par l'Allemagne avait déterminé la mobilisation allemande. La Russie a déclaré que sa mobilisation n'impliquait pas nécessairement la guerre et qu'elle pouvait parfaitement rester mobilisée pendant des mois sans faire la guerre, il n'en est pas de même en Allemagne. Elle a pour elle la rapidité, la Russie a pour elle le nombre. La sécurité de l'Empire allemand empêche l'Allemagne de donner h la Russie le temps d'amener des troupes de tous les points de son vaste territoire. Actuellement la Russie n'a toujours pas fait parvenir sa réponse, alors que le Gouvernement Impérial lui a accordé quelques heures au delà du délai fixé. L'Allemagne a donc ordonné la mobilisation, et;,le représentant de l'Allemagne à Saint- Pétersbourg a reçu des instructions pour qu'à l'expiration d'un délai fixé il informe le Gouvernement russe que le Gouvernement Impérial considère que le refus de répondre entraine l'état de guerre. » Correspondance britannique, n° i38.
(') Voir Appendice n° 3.
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et il devrait le prévoir s'il n'était obsédé par sa généreuse préoccupation, c'est le temps (jui lui sera une fois de plus refusé. Si les Empires du Centre avaient voulu donner du temps, rAutriclie-Iiongrie n'aurait pas fixé un terme de quarante-huit heures dans sa Note du 23 juillet à la Serbie; elle n'aurait pas sèchement refusé de prolonger ce délai ; elle n'aurait pas rompu les rapports diplomatiques le 25; elle n'aurait pas commencé à grand fracas ses préparatifs militaires le 26 ; elle n'aurait pas déclaré la guerre le 28. Si les Empires du Centre avaient voulu donner du temps, l'Allemagne n'aurait pas exigé la démobilisation russe dans les douze heures. Sans doute, avec un peu de temps tout pouvait être sauvé, mais c'était bien pourquoi on ne devait pas s'attendre à ce que du temps fût accordé. C'était aussi pourquoi, depuis déjà plusieurs jours, les chancelleries austro allemandes s'appliquaient à substituer la question des préparatifs militaires à la question serbe; car s'il était malaisé de prétendre que la question serbe exigeait une solution immédiate, il était facile de le dire pour la question de mobilisation.
En fait, dans cette matinée du 1" août, où Sir Edward Grey s'empresse à Berlin et à Vienne, dans l'illusion que sa bonne volonté peut encore écarter la catastrophe, l'ultimatum de l'Allemagne à la Russie expire. 11 a été communiqué à minuit. A midi, c'est la guerre. Même pour implorer du temps, il est trop tard. La mèche est aux poudres. Cette première journée d'août où un homme d'Etat anglais rêve encore à la paix, multiplie les démarches, les insinuations, les conseils, les prières, se dépense et presque
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s'humilie pour la sauver, est la première journée de 1 immense conflit où vont se heurter des millions d'hommes, où participeront vingt nations, et qui dépassera en horreur tout ce que le monde, dans sa longue et triste histoire, a connu de ruines et de deuils.
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