‹ L'Autriche a voulu la grande guerreChapitre 79 sur 84 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

FORiMULES NOUVELLES

ON n'y renonce pourtant pas encore {\. M. Sazonof cherche et trouve une formule qui va fournir un nouvel aliment aux discussions des chancelleries.

Dans la nuit du 29 au 30, à deux heures du matin, le comte Pourtalès s'est rendu auprès de lui. L'ambassadeur allemand est, d'après Sir G. Buchanan « complètement terrassé par l'émotion en se rendant compte que la guerre était inévitable (") ». Il « supplie » M. Sazonof de faire

(^) « M. Sazonof a dû se convaincre que l'Allemagne ne veut pas prononcer à Vienne la parole décisive qui sauvegarderait la paix. L'empereur Nicolas garde la même impression d'un échange de télégrammes qu'il vient d'avoir personnellement [avec l'empereur Guillaume. » Cependant le ministre russe déclare à notre ambassadeur : \(.( Jusqu'au 'dernier moment, je négocierai. » Dépêche de M. Paléologue, Livre Jaune, n° 102.

(^) Les dépêches de l'ambassadeur d'Angleterre et de l'ambassadeur de France à Petersbourg ne sont pas d'accord sur l'attitude du comte de Pourtalès, ni même sur l'origine de la proposition. D'après Sir G. Buchanan, c'est le comte de Pourtalès qui, en plein désarroi,

quelque proposition qu'il puisse télégraphier h son Gouvernement, « comme un dernier espoir ». Le ministre russe ne s'y refuse pas. Il rédige un texte ainsi conçu : « Si l'Autriche, reconnaissant que son conflit avec la Serbie a pris le caractère d'une question d'intérêt européen, se déclare prête à éliminer de son ultimatum les points qui violent le principe de la souveraineté de la Serbie, la Russie s'engage à arrêterions ses préparatifs militaires. » Le Ballplatz, on s'en souvient, a déclaré à vingt reprises, qu'il n'avait aucune intention de porter atteinte à la sou-

l'a sollicitée. D'après M. Paléologue, c'est M. Sazonof quil'a ofTerte : Voici sa dépêche :

« Saint-PclersLourg, 3o juillet.

« L'ambassadeur d'Allemagne est venu, celte nuit, insister de nouveau, mais dans des termes moins catégorif[ues, auprès de M. Sazonof pour qne la Russie cesse ses préparatifs militaires, en affirmant que l'Autriche ne porterait pas atteinte à l'intégrité territoriale de la Serbie.

« Ce n'est pai seulement l'intégrité territoriale de la Serbie que nous devons sauvegarder, a répondu M. Sazonof, c'est encore son indépendance et sa souveraineté. « ÏNous ne pouvons pas admettre que la Serbie devienne vassale de l'Autriche. »

M. Sazonof a ajouté : (( L'heure est trop grave pour que je ne vous déclare pas toute ma pensée. En intervenant h. Letershourg, tandis qu'elle refuse d'intervenir à Vienne, l'Allemagne ne cherche qu'à gagner du temps, afin de permettre à l'Autriche d'écraser le petit royaume serbe avant que la Russie ait pu le secourir. Mai.s l'empereur Nicolas a un tel désir de conjurer la guerre que je vais vous faire en son nom une nouvelle proposition. » Suit le texte de la proposition. Livre Jaune, n° io3.

43G L AUTRICHE A VOL LU L.V GUANDE Gl ERHE

veiaineté de la Serbie. Dès lors, il est permis de croire que l'on va s'entendre, car c'est là précisément tout ce que demande la Note de M. Sazonof. L'Autriche, semble-t-il, ne peut souhaiter un succès plus complet que celui qu'elle obtient ainsi. Bien que fort peu convaincues de la responsabilité de la Serbie dans l'attentat de Serajevo, bien que manifestement froissées et irritées des procédés de Vienne, et aussi elïrayées de ses visées ambitieuses, la Russie, la France et l'Angleterre passent condamnation pour tout ce qui a été fait ('). Si l'on traite, à cette heure et dans ces conditions, il sera bien difficile à la Triple Entente de « sauver la face », de cacher au monde qu'elle a été humiliée et abaissée, de repousser le blâme peut-être d'avoir voulu la paix « à tout prix », au prix de la légitime fierté nécessaire aux nations comme aux individus, au prix de la justice.

Eh bien, cette proposition si flatteuse est repoussée. Non, à vrai dire, par l'Autriche-Hongrie. Elle n'en a point la peine, car on ne la consulte même pas. La proposition est repoussée par l'Allemagne, qui prend, une fois de plus, la charge des intérêts et de la dignité de son alliée et déclare

(') Le 3o juillet, dans une lettre au prince Henri de Prusse, le roi Georges exprime l'espérance que Guillaume emploiera sa grande influence pour décider l'Autriche à accepter la proposition l'aile la veille par Sir Edward Grey : « Il prouvera ainsi que rAllemagnc et l'Angleterre travaillent ensemble à empêcher une catastrophe internationale. Je t'en prie, termine-t-il, assure à Guillaume que je fais et que je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour maintenir la paix européenne. »

à l'ambassadeur de Russie que cette formule est « inacceptaiile (') i>.

Qu'à cela ne tienne. On ira plus loin. On est pris dans l'engrenage. On ne voit que le but. Plus il s'éloigne, plus on redouble d'efforts pour l'atteindre. Sur les instances du Foreign O/jice, M. Sazonof modifie son texte. Tel qu'il l'a donné au comte Pourtalès, ce texte ne reconnaît pas, du moins explicitement, le droit pour l'Autriche denvahir la Serbie. On admet cela aussi. Une version anglaise est substituée à la version russe : « Si l'Autriche consent à arrêter la marche de ses armées sur le territoire serbe, et si, reconnaissant que le conflit austro-serbe a assumé le caractère d'une question d'intérêt européen, elle admet que les Grandes Puissances examinent la satisfaction que la Serbie pourrait accorder au Gouvernement d'Autriche-Hongrie, sans laisser porter atteinte à ses droitsd'Etat souverain et à son indépendance, la Russie s'engage à conserver son attitude expectante(') )>•

Cette fois, la prise de Belgrade, l'occupation de la Serbie,

(*) Dépêche de M. J. Cambon, Livre Jaune, n" 107.

Dans le même moment, la volonté pacifique de la Fiance se manifestait dans les inslruclions envoyées par M. René Vivian! à M. Paléologue. c( J'estime qu'il serait opportun, écrivaitle ministre des AiTaires Etrangères, président du Conseil, que, dans les mesures de précaution et de défense auxquelles la Russie croit devoir procéder, elle ne prit immédiatement aucune disposition qui offrît à l'Allemagne un prétexte pour une mobilisation totale ou partielle de ses forces. » Livre Jaune, n° ici.

(^) Livre Orange russe, n'^ (17.

tout est accordé. On ne demande aux armées autrichiennes que de vouloir bien s'arrêter. Si Vienne n'est pas déterminée à provoquer la guerre coûte que coûte, elle va accepter joyeusement ('). Nantie comme elle l'est, elle est désormais assurée que toutes ses exigences seront satisfaites, celles qu'elle a formulées dans sa Note du 23 juillet, et d'autres encore dont l'idée a pu lui venir après, comme, par exemple, de demander à être indemnisée de ses frais de mobilisation et d'invasion. Les Puissances qui lui permettent d'entrer à Belgrade ne prendront évidemment pas les armes pour quelques divergences de vues sur des questions de détails. Il n'est même pas certain qu'elles les prendraient pour imposer l'évacuation, si la Monarchie dualiste y apportait des retards. La Russie le voudrait peut-être ; mais la France et l'Angleterre sont si résolument pacifiques qu'elles s'appliqueraient à l'en détourner. Au surplus, il est clair qu'à Petersbourg même, c'est beaucoup moins aux intérêts serbes que l'on songea cette heure

(') On était d'autant plus en droit de s'y attendre que ces conditions, d'après le prince Lichnowsky, coïncidaient avec les conseils donnés par l'Allemagne à son alliée. « L'ambasiadeur allemand, écrit Sir Edward Greyle 3o juillet, m'informe que le Gouvernement allemand essaierait d'influencer l'Autriche, après avoir pris Belgrade et le territoire serbe dans la région de la frontière, à promettre de ne pas avancer plus loin, pendant que les Puissances cherchent un arrangement pour que la Serbie donne une satisfaction qui sufCse h calmer TAutriche. Le territoire occupé serait évacué, bien entendu, lorsque l'Autriche serait satisfaite. » Dépêche de Sir Edward Grey à Sir G. Buchaiian. Correspondance britannique, n° io3.

qu'aux intérêts russes, dans ce qu'ils ont de plus immédiat. On y redoute surtout un mouvement national provoqué par une humiliation excessive. La guerre avec le Japon a laissé de rudes souvenirs à l'intérieur. Une trop éclatante défaite diplomatique pourrait avoir les mêmes résultats. Il faut, dans la mesure du possible, sauver les apparences. On estime que la moindre concession de l'Autriche-Hongrie y sufTira, et on lui soumet ce texte, qui permet tout, approuve tout, couvre tout, mais répond, espère-ton, à l'urgente nécessité de ménager l'opinion publique en marquant une limite à la marche du vainqueur.

La France, cela va de soi, n'a pas tardé à donner son adhésion. M. René Viviani, dès qu'il a connu le texte anglais, a télégraphié à M. Paléologue d'insister auprès de M. Sazonof pour que cette suggestion soit acceptée (').

Quant à Sir Edward Grey, il ne s'en tient pas à cette démarche. Après tout, peut-être y a-t-il des objections possibles à sa proposition. Renouvelant l'offre hardie et généreuse qu'il avait faite à Berlin pour son projet de Conférence, il déclare au prince Lichnovvsky qu'il est prêt à accepter qu'une proposition allemande soit substituée à la sienne. Et il le déclare dans les termes les plus nets. L'Entente cordiale, la Triple Entente, rien ne tiendrait contre sa volonté de sauver la paix. « Si l'Allemagne, dit-il, pouvait

(*■) « Je vous prie de vous inspirer des considéralions qui précèdent pour engager très instamment M. Sazonof à donner sans regard son adhésion à la proposition de Sir E. Grcy. » Livre Jaune, n" 113.

mettre en avant une proposition raisonnal^le, qui montrerait clairement que l'Allemagne et l'Autriche s'efforcent de préserver la paix européenne, et que la Russie et la France soient assez déraisonnables pour la repousser, je la soutiendrai à Saint-Pétersbourg et à Paris : et je vais jusqu'à dire que si la Russie et la France ne l'acceptaient pas, le Gouvernement de Sa Majesté se désintéresserait des conséquences ('). »

(') Dépêche de Sir Edward Grey à Sir E. Goschen. Correspondance britannique . n° 1 1 1.

Dt'jà la veille, le 3o juillet, en même temps qu'il repoussait la proposition allemande relative à la mentalité de l'Angleterre, Sir Edward Grey avait fait la déclaration suivante : « Si on peut conserver la paix de l'Europe et passer sans accident à travers la crise actuelle, mon effort personnel sera de prendre l'initiation d'un arrangementauquel l'Allemagne puisse souscrire et par lequel elle pourra être assurée qu'aucune politique agressive ou hoslile ne sera poursuivie contre elle ou ses alliés par la France, la Russie et nousmêmes, soit ensemble, soit séparément... Cette idée a été jusqu'à aujourd'hui trop utopique pour faire l'objet de propositions définitives ; mais si la crise actuelle, beaucoup plus aiguë que toutes celles par lesquelles l'Europe a passé depuis plusieurs générations, est traversée sans accident, j'ai l'espoir que le soulagement et la réaction qui suivront rendront possible un rapprochement plus défini entre les Puissances qu'il n'a été possible jusqu'à maintenant. » Dépêche de Sir Edward Grey à Sir E. Goschen (3o juillet,) Correspondance britannique, n° ici.

M. de Bethmann-IIolhveg accueillit celte communication sans aucune remarque et demanda à en garder le texte à titre de mémorandum. (( car il désirait réfléchir avant de donner une réponse ».

FOHMULES NOUVELLES 441

Aillant (lire (ju'il imposerait la [)roposilioii allemande, à la seule conclilioii qu'elle lût « raisonnable » ; car ni la France, ni la Russie n'étaient en état de (aire la guerre aux Empires du Centre, avec une Angleterre non seulement indilîérente, mais mécontente, froissée, irritée et prête à les accabler .du poids de leurs responsabilités.

A uneouverture si loyale et si flatteuse, que répond l'Allemagne? Que répond l' Autriche-Hongrie? Rien, à en croire leurs livres diplomatiques. On n'y trouve aucune suite à cette tentative du Foreign Office. C'est dans la Correspondance britannique que l'on apprend que M. de Jagow a dit, le 31 juillet, que « le Gouvernement impérial ne pouvait prendre en considération aucune j)roposition avant d'avoir reçu de la Russie une réponse à sa communication d'aujourd'hui (') », c'est-à-dire à l'ultimatum qui la sommait de démobiliser. Quant à V Autriche-Hongrie, elle n a répondu jamais ni directement ni indirectement.

Dépêche de Sir E. Gosclien à Sir Edward Grey (3i juillet.) Correspondance hrilannipie, n° 109.

Aucune réponse n'a jamais été faite par l'Allemagne à celte ouverture du Secrétaire d'Etat anglais.

(') Dépêche de Sir E. Goschcn. Corresi>omlanre hritanni'ine, n° 121.

Dans la journée avait déjà été déclaré le Kriegsgefahrzusland, qui permet à l'autorité de proclamer l'état de siège, de suspendre les services publics, de fermer la i'ronlière, et de mobiliser, sans le dire.

\tf\éf\t*\tf\é^y.if\*f\tryàf'%i^-\tf\tr\t*\»f\»f\tf\tr\»f\éf\*f\tf\»^\ér\tf\ér'\éf\ér\»*

Page 1