L'Autriche en Italie
Ce document était déjà parvenu à Vienne, et était déjà à la connaissance des hauts personnages qui de là gourvernaient l'Empire, lorsque sortit de la chancellerie du prince de Mettermeli, un article qui fut imprimé dans la Gazette d'Augsbourg, le 20 janvier I8'j8, reproduit par le journal des Débats du 31 , dans lequel on faisait le panégyrique de l'administration autrichienne dans la Lombardie. Je le cite dans toute son étendue, en y intercalant quelques observations ; les lecteurs pourront le comparer avec les événements qui arrivèrent et avec les doléances que l'assemblée centrale de Milan déposait au pied du trône.
t Comme les révolutions sont à l'ordre du jour en ce moment dans l'Italie, et que les tendances révolutionnaires se manifestent même dans le royaume Lombard-Vénitien , nous pensons qu'il ne sera pas inutile d'examiner si le gouvernement autrichien est tellement resté au-dessous de sa tâche, que le peuple, poussé au bord de l'abîme, ait été forcé de recourir à des moyens extrêmes, ii. (2) l
» Le royaume est-il administré d'une manière partiale? la législation ne met-elle aucune borne à l'arbitraire? la prospérité du pays périt-elle? les personnes et les propriétés n'ont-elles aucune sécurité? enfin, les individus sont-ils soustraits à leurs juges naturels? S'il en était ainsi, on concevrait des mouvements révolutionnaires. »
Cette conclusion est parfaitement juste, car le royaume était réellement administré d'une manière particulière, c'est-à-dire, dans l'intérêt exclusif de l'Autriche ; l'arbitraire de la police n'avait point de bornes; la prospérité du pays était entravée par des lois injustes et vexatoires ; les propriétaires n'avaient point de sécurité parce que le gouvernement les imposait suivant sa fantaisie; les massacres de Pavie, en 1825, ceux commis par Bolza dans l'Arène de Milan en 1831, et ceux d'une date plus récente qui ne pouvaient pas être ignorés du prince de Metternich, prouvent ce qu'était la sécurité des personnes. Quant aux individus soustraits à leurs juges naturels, l'auteur de Particle n'aurait pas dû oublier que les cours spéciales autrichiennes datent de 1815, et qu'un décret qui soumettait tout le royaume Lombard-Vénitien au jugement statario, avait été signé par l'Empereur au mois de novembre précédent.
« Nous comprenons, continue l'article, que les réformes de Charles-Albert aient excité l'enthousiasme de ses sujets, car, de même que Pie IX, il a purgé les écuries d'Augias d'une foule d'abus, et placé l'ordre légal sur une base plus large et plus
ferme; en sorte que les améliorations administratives pourront s'opérer avec calme et sécurité. »
Cet aveu nous donne le droit de demander à l'Autriche pourquoi elle n'a pas imité Charles-Albert, en accordant de semblables réformes? Pourquoi elle a préféré n'en accorder aucune, et persister dans son système de répression et de violence?
Continuons l'article :
« Mais ce qui nous étonne, c'est que, au milieu des vivats dont l'Italie retentit au profit des princes amis de la réforme, on n'ait point félicité de la manière la plus éclatante un gouvernement qui, depuis un temps immémorial, a accordé à ses sujets tous les avantages que viennent d'obtenir leurs voisins, et qui a su, du moins, maintenir ses institutions bienfaisantes. Peut-être lordPalmerston nous expliquera-t-il comment il se fait que, d'un côté, les mêmes concessions produisent un contentement général, tandis qu'au delà de la frontière du royaume Lombard- Vénitien, où elles sont constamment pratiquées, on n'y voit qu'une cause légitime de rébellion armée. »
Sans donner cette peine à lordPalmerston, l'explication catégorique de cette énigme nous est fournie par le prince de Metternich lui-même dans sa dépêche au comte de Bombelles, du 23 septembre 1830 : « L'Italie, dit-il, est de tous les pays de l'Europe, celui qui non-seulement a la plus forte tendance à la révolution, c'est-à-dire à accepter
une forme de gouvernement dans le mauvais sens
libéral, mais encore qui y a été préparé matériellement par la chute de toutes les anciennes institutions, dont une partie n'a été rétablie que de nom. »
Poursuivons.
« La Lombardie est, de l'avis de tout le monde, aujourd'hui proportionnellement le pays le plus riche de l'Europe. » — Et elle le sera toujours, à moins que sa position topographique et la nature de son sol ne changent, et que ses habitants cessent d'être industrieux comme ils le sont à présent.
» Si pendant trente années de possession renouvelée, le gouvernement autrichien n'a pas contribué à cette richesse, il faut au moins lui accorder que ses principes d'administration dans la Lombardie n'ont point fait obstacle à ce développement. » (Nous avons prouvé qu'ils n'y furent pas toujours favorables. )
«Par le fameux cadastre de Milan, introduit sous Marie-Thérèse, on établit d'abord l'égalité de l'impôt et un système communal donnant garantie pleine et entière aux intérêts des habitants des communes et la plus grande latitude pour l'arrangement deleurs différends; on améliora la justice civile et la justice criminelle. »
Ce n'est pas trop en faveur de l'Autriche que cette nécessité où elle est, chaque fois qu'elle veut faire son propre éloge, de remonter au temps de Marie-Thérèse, si différent de celui de l'Autriche actuelle. Quant aux institutions ici mentionnées,
elles contredisent précisément le système moderne adopté par l'Autriche, et prouvent ce que peut faire un gouvernement national et libre dans son action, quoique sans être tout-à-fait indépendant. L'Autriche n'a eu aucune part ni au cadastre ni au système communal qui sont de date trèsancienne dans la Lombardie, et du plus au moins dans presque toute l'Italie. L'ancien cadastre étant fondé sur des règlements incertains et excessivement surannés, depuis les derniers temps de la domination espagnole, on eut l'idée, sous le gouvernement du prince de Vaudemont, de le refaire sur les bases d'une division géométrique des terrains et sur une estimation de leur valeur à déterminer d'après certaines règles normales. Mais les travaux commencèrent seulement en 1718, sous la domination autrichienne. La guerre de 1733 les fit suspendre ; ils furent repris vers 1750, achevés en 1759, et le nouveau cadastre fut mis à exécution l'année suivante, sous le digne comte de Firmian. Comme on le voit, la pensée ainsi que l'exécution de ce cadastre géométrique, fut une œuvre toute lombarde; cela est si vrai que, dans l'archiduché d'Autriche et dans les autres États héréditaires il y est encore inconnu aujourd'hui.
L'administration communale existait aussi en Lombardie, plusieurs siècles avant Marie-Thérèse, et sous le règne de cette princesse, elle fut seulement réédifiée sur un pied plus régulier et affranchie des abus que le temps y avait introduits. La législation civile ne fit pas de grands progrès ; les
Étals de Milan et le droit commun continuèrent de le régler; quelques bonnes réformes furent cependant introduites dans Tordre judiciaire, grâce à l'esprit du siècle et au résultat du progrès des lumières. Quant à la législation criminelle, il est inutile de dire que le célèbre Beccaria était un Milanais et non un oracle venu de Vienne.
« Sous la domination française, les droits des communes furent supprimés au bénéfice du système de centralisation. Lors de la restauration de l'autorité autrichienne, on demanda sur le champ le rétablissement de la Constitution communale de Marie-Thérèse, ce qui fut immédiatement accordé, sauf quelques modifications pour les grandes villes. »
Encore ceci manque d'exactitude ; les droits des communes ne furent pas supprimés; mais plusieurs communes qui étaient trop petites furent réunies en une seule, ce qui fut un progrès décisif, car cela diminuait les dépenses et facilitait les améliorations. Du reste, il est vrai que Napoléon, voulant nous apporter le système français, gâta notre système d'administration communale. Quant au gouvernement autrichien, il avait promis de rétablir l'édit du 30 décembre 1755 (qu'on devait appliquer aussi à la province de Venise) ou la constitution conumuiafc, comme l'appelle par un mouvement de générosité le prince de Mettermeli, lequel se sert en cette occasion d'un mot qui ne lui Ml guère sympathique. Le fait est qu'on y introduisit des changements considérables, non- seulement
pour les grandes villes, mais aussi pour les communes rurales. Les assemblées de tous les propriétaires furent laissées aux petites communes ; mais dans les autres, on leur substitua un conseil de quelques-uns d'entre les plus notables. On ôta toute indépendance à leurs réunions, par l'intervention souvent despotique du commissaire du district; de plus, la tutelle pédagogique que le gouvernement s'arrogea sur leur administration, leur devint extrêmement fastidieuse ; elle occasionna des retards, des actes de partialité, des contestations et surtout des dépenses inutiles.
Cette observation a déjà été faite par un Autrichien (1) qui, en louant l'administration municipale de la Lombardie et en en proposant l'introduction même dans les provinces allemandes, désapprouve néanmoins et considère comme un inconvénient la trop fréquente intervention du gouvernement; ce qui fait, dit-il, que quoique les communes lombardes soient constituées d'une manière libérale, cependant, elles ont les mains liées et ne peuvent réellement pas profiter des avantages de leur constitution. Ajoutons aussi que la division territoriale faite à Vienne au moyen d'une carte géographique et le compas à la main, eut les résultats qu'on devait en attendre. Des fractions de diverses communes furent séparées de leurs paroisses, de sorte qu'un village dépendait pour les choses religieuses d'une commune, et pour les choses civiles d'une autre. D'autres conili) De l'Autriche et de son avenir, 2mc partie, pag. 94.
munes furent jointes à un district, sans prendre garde que, pour se rendre au chef-lieu du district, il faut traverser des montagnes ou des rivières qui rendent le chemin incommode, tandis qu'il eût été aussi facile de les joindre à un autre district dont le chef-lieu est plus proche ; cela donna lieu à plusieurs plaintes , auxquelles on faisait bien rarement droit.
« On mit en vigueur le Code civil et le Code pénal de l'Autriche, pour mettre la Lombardie sur la même ligne que les autres parties de la monarchie. » (La partie la plus civilisée mise au niveau de la moin s civilisée, n'est-ce pas un beau progrès?) « Ces Codes occupent une des premières places parmi les Codes de ce genre des autres nations. * (Pourtant , ils ne plurent jamais aux Lombards , preuve qu'ils n'étaient pas pour eux les meilleurs.)
«Les Italiens, même les plus habiles, furent obligés de reconnaître que , de ce moment seulement, ils avaient pu apprécier les bienfaits d'une justice impartiale et incorruptible. » (De sorte que, avant l'heureux événement qui nous ramena les Autrichiens en 1814, la Lombardie ne savait pas ce que c'était que la justice impartiale et incorruptible, et les tribunaux du royaume d'Italie, malgré la clarté des lois et la publicité des débats, étaient tous enclins à la partialité et à la corruptibilité. Le compliment rejaillit sur les tribunaux et sur les Codes français.) « Tous les droits acquis de 1796 à 1814, d'après les institutions existantes,
furent maintenus, et Ton conserva les lois du gouvernement français qui avaient été reconnues avantageuses au pays. » (Et qu'il fut absolument impossible de détruire.) • C'est ainsi que la Lombardie se trouva avoir une administration très-développée, sous la protection de laquelle les habitants jouissent de la plus grande sécurité et du libre exercice de leurs droits. » (En effet, on Ta vu alors: le député Nazari mis sous la surveillance de la police; l'avocat fiscal Guicciardi et le délégué provincial Bella ti destitués ; Tomaseo et Manin emprisonnés.) t Cet avantage du royaume Lombardo-Vénitien est si bien reconnu, que l'objet principal des pétitions des autres parties de la monarchie est d'être mises sur la même ligne que la Lombardie. » (Si cela est vrai, cela signifie que, si le royaume Lombard- Vénitien était mal gouverné, les autres provinces n'étaient pas mieux gouvernées , et ce mécontentement universel équivaut à une accusation universelle contre le gouvernement.) « Le système communal est libre et indépendant »(sauf le despotisme que les commissaires de district exercent dans les assemblées communales, et les délégués de province dans les assemblées municipales), « ainsi que l'état juridique en général. » (Il fait très-bien de dire en général, car en particulier il y a beaucoup d'exceptions.)
« Les tribunaux d'exception et les juridictions privilégiées, supprimés récemment en Sardaigne, n'existent plus depuis longtemps en Lombardie. La juridiction civile est exercée de la manière la
plus égale , et l'Empereur et l'État lui-même se soumettent aux tribunaux du royaume. On peut citer l'Empereur devant un tribunal comme toul particulier, et l'avocat de la couronne n'a aucun privilège dans le procès. »
Cela devrait être suivant la teneur du Code de procédure; mais ce n'est pas ainsi dans la pratique. Dans un procès entre l'Empereur et un particulier, si l'avocat de la couronne prévoit une issue défavorable , il suspendra la procédure , et la cause en restera là jusqu'aux calendes grecques. Ainsi en arriva-t-il dans un procès avec la commune de Mantoue et avec le grand hôpital de Milan qui réclamaient une indemnité d'un million. Une compagnie qui avait recouru à des moyens industrieux, mais légitimes, gagna à la loterie environ un million. Le gouvernement refusa de payer; le tribunal civil auquel fut portée l'affaire prononça son jugement contre le gouvernement. Celui-ci en appela. Jusque-là , il était dans son droit; mais l'Empereur viola la justice, lorsqu'il priva de la signature le célèbre avocat Marocco , qui avait défendu les joueurs , et que, pour punir les juges de la première instance, il les ôta du tribunal de Milan pour les disperser dans plusieurs tribunaux de province.
« La justice administrative est réglée de maniere à garantir les droits des particuliers contre l'État » (qui en dispose toujours à son gré), e Maintenant nous demandons, y a-t-il tyrannie, oppression ou gouvernement arbitraire? L'organisation mimici-
pale repose sur les bases les plus larges de la représentation du peuple. • (Nous avons vu combien elle est illusoire.) • Et ce serait un devoir de l'adopter dans tout l'Empire. Les affaires des plus petites communes sont administrées par leurs organes électifs , et le droit de décider appartient a tous les propriétaires fonciers de la commune. » (Sauf qu'il leur faut s'adresser au gouvernement pour les plus petites choses.) « Tout ce qui peut avoir trait aux intérêts communaux , comme par exemple le budget des recettes et celui des dépenses , les pauvres, la répartition des impôts, est abandonné aux organes des communes. Elles choisissent les membres des congrégations centrales et provinciales, qui font connaître au souverain les vœux et les besoins du pays. » (Mais auxquels est ôté de fait l'exercice de ce droit.) » Nous le demandons à lord Palmerston lui-même, qui doit avoir une voix importante au chapitre comme connaisseur et amateur en fait de révolutions, est-ce là un état social auquel on puisse permettre d'appeler à son secours une révolution pour arriver à un développement ultérieur? »
Il n'est pas besoin que lord Palmerston se donne la peine de répondre, parce que le comte de Ficquelmont la prend en sa place et adresse au prince de Mettermeli les observations suivantes:
« Les Italiens sont, en général , un peuple trop bien avisé pour se laisser entraîner par des phrases seules. La révolte du royaume Lombard-Véni-
tien a donc été produite par d'autres causes que par des insinuations étrangères.
» Le mouvement journalier de l'administration avait détruit la confiance, parce qu'il laissait en souffrance de graves intérêts publics et privés , sans que l'État en retirât aucun avantage. (Tome 1er, page 72.)
* Les tarifs et les règlements en matière de commerce n'avaient rien d'exceptionnel. Toutes les autres provinces avaient à en souffrir comme l'Italie. Mais la Lombardie , ouverte de tous côtés , souffrait davantage d'une surveillance qui gênait de toutes manières le commerce licite , au profit d'une contrebande qu'elle ne pouvait
pas réprimer Le peuple italien souffrait plu s
de la loi sur le timbre que le peuple des autres provinces de l'Empire (page 79).
» La direction des études donnait lieu aux mêmes récriminations en Italie que dans les autres parties de l'Empire (page 80).
» Les Italiens se plaignaient de lèse-nationalité, et il n'y a pas de nationalité plus vivace que celle des Italiens; elle a depuis des siècles résisté à toutes les dominations, à toutes les révolutions qu'on a voulu lui imposer, à l'occupation prolongée de toutes les armées étrangères. L'Italie , qui n'a jamais été assez forte pour fonder son indépendance , l'a toujours été assez pour repousser tout ce qui ne lui était pas homogène.
» Il y a donc en Italie une impuissance politique qui tient à sa configuration géographique, à côté
d'une force morale naturelle, dont il faut savoir tenir compte pour la gouverner et la satisfaire. Les éléments du caractère italien sont indestructibles; ils sont trop vifs et trop prononcés pour êtres neutres; il faut donc les avoir pour soi si Ton ne veut pas les avoir contre soi (page 81). »
Au lieu de se concilier les éléments du caractère italien qui sont indestructibles et qui ne peuvent pas rester neutres, l'Autriche s'est constamment efforcée de les neutraliser ou de les détruire. Cela lui a-t-il réussi ? Le comte de Ficquelmont répond tout de suite à cette question (page 214) :
« Il y avait déjà en 1848 plus de trente ans que l'Autriche avait pris possession de ses provinces italiennes, et qu'elle avait donc fondé le royaume Lombard-Vénitien; les générations viriles de sa population avaient déjà été élevées sous la domination autrichienne , et cependant on voyait leur désaffection, depuis la commotion produite par la révolution française de juillet, augmenter progressivement, surtout en Lombardie. »
Cela prouve donc que l'Autriche, en trente ans, n'a pas su agir de manière à se concilier même les générations qui étaient nées , qui avaient grandi , qui avaient été élevées sous sa domination, et que, au lieu de gagner leur affection, elle a, au contraire , accru par sa propre faute leur désaffection.
Enfin, il laisse échapper ces singulières paroles (tome I, page 81) : « Le gouvernement central de
- U.- Vienne continuait donc h vivre dans la plus complète ignorance de la véritable situation morale des provinces italiennes. La longue et timide résignation des Italiens à supporter, sans mot dire, une administration, quelquefois nuisible par ses interminables langueurs, mais jamais vexatoire par ses rigueurs, faisait mépriser les avis, qui commençaient à devenir nombreux, sur l'existence d'un véritable danger. On ne croyait pas au mécontentement; et, dûuil exister, on ne le craignait pas. »
Comment concilier de telles contradictions? Le gouvernement de Vienne vivait dans la plus complète ignorance sur la véritable situation morale des provinces italiennes, dans le temps même où de nombreux avis l'informaient de cette situation. Qui ne croirait que le gouvernement de Vienne était composé d'étourdis? De nombreux avis faisaient connaître au gouvernement de Vienne le mécontentement qui fermentait dans les provinces italiennes; mais il n'y croyait pas, et il disait: Lors même qu'il existerait, je ne le craindrais pas. Cette étourderie est encore plus incompréhensible que le reste, et le comte de Ficquelmont ne fait pas grand honneur au gouvernement en lui attribuant un caractère aussi peu digne d'estime.
En comparant les uns avec les autres les hommes d'État autrichiens, on obtient des résultats curieux. Si cette contradiction, dans laquelle ils tombent sur des choses au sujet desquelles ils auraient du se trouver d'accord , n'est pas me
preuve de leur mauvaise foi, elle montre du moins combien ils étaient dénués de bons arguments, et combien était désespérée la cause qu'ils auraient voulu voiler et défendre.
En 1848, le prince de Metternich, en dictant l'article que j'ai reproduit ci-dessus, concluait par ces mots : « Nous ne disconviendrons pas toutefois que, malgré ces lois sages et fidèlement exécutées, la bureaucratie, qui s'arrête trop aux petits détails et s'attache à la lettre plus qu'à l'esprit des lois, n'occasionne un mécontentement réel par des vexations inutiles, et que ces vexations, qui feraient sortir des Allemands de leur flegme , excitent à un haut degré la vivacité italienne. »
Ouatre ans après, le comte de Ficquelmont, en confessant que l'administration était quelquefois nuisible par ses interminable lenteurs, prétend néanmoins qu'elle ne fut jamais vexatoire par ses rigueurs.
L'un confesse que, dans la Lombardie, il y avait UQ mécontement réel, et qu'on le savait bien à Vienne; l'autre nie qu'on eût connaissance à Vienne de ce mécontentement, bien qu'il convienne ensuite qu'il y avait du mécontentement et qu'on le savait à Vienne.
Le premier confesse que l'on commettait des vexations inutiles ; le second soutient qu'il ne s'y faisait point de vexations, bien qu'il enregistre luimême une foule de vexations.
Je retourne à l'article de la Gazette d'Augsbourg dont l'auteur, pour achever le tableau de l'Eldo-
rado procuré aux Lombards par la sagesse autrichienne, en vient jusqu'à dire que « la Lombardie pourrait être aujourd'hui pavée avec l'or qu'elle a reçu depuis trente ans. » La métaphore serait plus acceptable si l'on entendait l'or qui a passé de la Lombardie à Vienne et qui n'en est pas revenu. En voici la preuve. En parlant des revenus du royaume Lombard-Vénitien, j'ai démontré que l'Autriche en retirait chaque année, dépurés de toute dépense, 48 millions de francs. En supposant que dans les premières années de la domination autrichienne, les revenus eussent été un peu moins considérables et les dépenses un peu plus fortes, on aurait toujours', pour terme moyen, un revenu annuel net de 40 millions, qui, en trentetrois années, formèrent la somme importante de 1,320 millions de francs, lesquels passèrent du royaume Lombard-Vénitien à Vienne. Qu'on y ajoute un capital de plus de 40 millions inscrits frauduleusement sur le Mont-Lombard-Vénitien ; qu'on y ajoute plusieurs millions retirés des biens nationaux non encore vendus, ou vendus mais non encore entièrement payés; puis, d'autres millions tirés de la vente ou de l'appropriation que l'Autriche s'était faite d'armes, d'habits, d'outils et autres objets trouvés dans les magasins du royaume d'Italie; qu'on y ajoute divers autres chiffres, comme seraient des dettes ou des indemnités à des hospices auxquels elles ne furent jamais payées et des sommes d'argent qu'on leur suça sous divers prétextes, et nous aurons un total qui ne montera
pas à moins de 4,&00 millions de francs engloutis par l'Autrich \
Certes, si ces 1,400 millions eussent été dépensés par un gouvernement national au profit du pays, ils auraient pu sinon paver les rues d'or, du moins élever cet État à un degré de splendeur dont les dilapidations du gouvernement autrichien le privèrent.
On me dira que le royaume d'Italie payait aussi annuellement à la France 30 millions de francs, en compensation desquels la France s'engageait à fournir 20,000 hommes de troupes auxiliaires à l'armée d'Italie ; mais à cela, il y a trois observations à faire. La première, c'est que le royaume d'Italie était d'un tiers plus grand que le royaume Lombard-Vénitien, d'où il résulte que ces 30 millions répondaient à la moitié de la somme que l'Autriche encaisse; la seconde observation, c'est que de ces 30 millions, il n'y avait pas un franc qui passât les Alpes; ils se dépensaient entièrement dans le pays ; la troisième, c'est que ce tribut n'était pas perpétuel, mais temporaire, et qu'il aurait cessé à la paix générale, quand le royaume d'Italie aurait été séparé de la couronne de France.
Le comte de Ficquelmont (tome I, page 77) arrange aussi tout cela à sa manière. « Les pamphlétaires lombards, dit-il, qui se faisaient publicistes et qui avaient leur officine à Lugano, dénaturaient tous les faits. Ils ne considéraient dans leurs calculs que le gouvernement autrichien et ne tenaient n. (2) 2
aucun compte de l'Empire. Ils comptaient les impôts et ne disaient rien du numéraire que le commerce autrichien devait solder à l'Italie; car il restait passif de sommes considérables pour la soie brute et manufacturée, et pour tant d'autres articles, tels que riz, fromage, salaisons, pâtes, etc., etc., etc. En outre, lapins grande partie de l'impôt restait dans le pays. 11 y était employé à la solde de l'administration et des troupes, dont le nombre était toujours supérieur à celui que fournissait le royaume Lombardo - Vénitien. C'est donc ce royaume qui s'enrichissait par la liberté de commerce, dont il jouissait dans tout l'Empire. »
Un peu plus, et monsieur le ministre d'État et de conférence nous aurait démontré que la possession du royaume Lombard-Vénitien est d'une nullité financière absolue pour l'opulent gouvernement autrichien, et qu'une fois les Autrichiens hors de l'Italie, nous manquerions de tout. Mais si monsieur le comte veut avoir la bonté de consulter les tables statistiques publiées par ordre souverain à Vienne en 1846, et dont il se trouve probablement un exemplaire dans sa bibliothèque, il aura sujet, j'en suis sûr, de redresser un peu ses idées. Il verra, par exemple, que de tous les articles qu'il a nommés, les soies méritent seules qu'on s'y arrête, car on en expédiait chaque année de 6 à 700 mille livres pesant, ce qui faisait une valeur de 20 à 25 millions de francs, lesquels millions étaient absorbés et au-delà par les draps, les toiles, les tissus divers, les ferrements, etc., envoyés par
la Bohême, la Moravie, la Silésie, l' Autriche, la Styrie, le Tyrol, etc., etc., au grand préjudice des forges des provinces de Brescia, de Bergame et de Còme, des manufactures des draps de laine de Gandino et de Schio, et des fabriques de toiles de Lodi, de Crémone, de Viadana, etc., etc., qui déchurent complètement. Cela est si vrai, que la révolution du royaume Lombard- Vénitien jeta l'épouvante chez les producteurs autrichiens, et non pas chez les producteurs italiens. Quant à prétendre que la plus grande partie des revenus du royaume Lombard-Vénitien restait dans le pays, c'est une si pitoyable assertion, que ce n'est pas la peine de la réfuter. Le comte de Ficqueltnont, qui a demeuré quatre mois au palais del Marino, à Milan, doit avoir vu plus d'une fois, de ses fenêtres, les convois d'argent, escortés par des compagnies de soldats , qui partaient chaque semaine pour Vienne.
Concluons. La prospérité de la Lombardie provenait de causes tout-à-fait indépendantes du gouvernement autrichien, qui, au contraire, les paralysa dans leur développement. Elle provenait de la position géographique du pays; de la qualité du terrain ; de ses grands canaux de navigation et d'irrigation; de l'inclination de ses habitants pour les entreprises agricoles auxquelles ils ont consacré des capitaux considérables ; de ses anciennes institutions communales; de l'ancienne législation de ses statuts, qui a même passé dans la législation moderne, ou qui s'est perpétuée par l'usage; de
l'heureuse rupture, à l'époque républicaine, des liens féodaux qui n'eurent jamais beaucoup de force en Lombardie ; de la dissolution des corporations des arts et des maîtrises, et de la liberté qui en est résultée pour chacun de s'adonner à la branche de commerce ou d'industrie qui lui plaisait le plus et dans l'endroit qui lui convenait le mieux; de la suppression commencée sous Joseph II, poursuivie et achevée pendant la période de la domination française, des nombreux couvents dont la domination autrichienne moderne nous a gratifiés de nouveau; des changements opérés par la révolution française, qui porta à la Lombardie tous ses avantages sans aucun de ses maux ; de la forte impulsion qui fut donnée à la Lombardie pendant la durée du royaume d'Italie; enfin du bienfait d'une paix européenne de trente-trois ans. Et comme quelques-unes seulement de ces conditions se trouvèrent réunies dans l'État vénitien, il s'en suivit que, bien qu'il fût également soumis au paternel régime autrichien, et qu'il en eût même joui plus longtemps que la Lombardie (de 1797 à 1805), cependant le progrès qui eut lieu en ce pays a été très-inférieur à celui de la province sa sœur et voisine.
Ce que je dis n'est pas une nouveauté hasardée; c'est une vérité si éclatante qu'elle a été reconnue plusieurs fois par le baron Andryan. » Quant à in Lombardie, dit-il, (1) le progrès qu'on y remarque, doit être attribué à des causes particulières
(1) De l'Autriche et de son avenir, page 120.
et toutes différentes. Un pays riche et magnifique, dans une situation des plus favorables, habité par une population qui est comptée depuis des siècles parmi les plus heureuses et les plus florissantes, et qui surtout pendant les années où Milan fut la capitale d'un grand royaume, s'est rapidement accrue, un tel pays quelle que fût sa position (politique) devait porter dans son sein les germes vigoureux de progrès continuels. »
L'article de la Gazette d'Augsbourg se terminait par une allusion menaçante qu'il importe d'enregistrer, t On fait en Italie les mêmes remarques que l'on a faites à ce sujet en Galicie. Le peuple en Galicie, comme en Italie, n'est point ou est peu intéressé au mouvement, et si les Lombards sont obligés de payer les frais de leur révolution, ce ne serait point la classe laborieuse des fermiers qui en souffrirait; la répartition en serait faite parmi les propriétaires et les gens riches du pays {possedenti e bene stanti) et, comme ils seraient seuls coupables, ils paieraient seuls l'écot. »
Autre insinuation du séquestre général.
Quant aux massacres de la Galicie qui ont fai L retentir dans toute l'Europe un cri de réprobation, l'Autriche, loin d'en rougir, s'en vantait et menaçait la Lombardie du même sort. Cette pensée atroce s'empara de l'esprit des Autrichiens qui travaillèrent avec une ardeur incroyable à l'effectuer. Entre tous se distinguèrent en cette occasion pi r leur zèle le colonel Benedek (actuellement géne rai), allemand né en Hongrie, pauvre, avide d;
gain, ambiteux, féroce, et qui, en Galicie, pétait acquis une réputation de cruauté ; et le cavalier Breindlde Wallestern, commissaire à Brescia, qui enviait la gloire infâme que s'était acquise son frère, le trop fameux staroste de Tarnow. Telle était donc l'ignorance des Autrichiens (ceux qui gouvernaient à Vienne non exceptés), qu'ils assimilaient la Galicie à la Lombardie, sans apercevoir l'immense disparité qui existait entre les deux pays.
Je rappelle l'attention du lecteur sur la proclamation que l'archiduc vice-roi publia le 9 janvier. En la transcrivant, j'avais laissé dans le doute la sincérité de ses promesses ; mais depuis , nous avons eu les preuves de cette sincérité dans les dispositions secrètes qu'il ordonnait contre Nazari, dans ses autres mesures, pour empêcher que la motion de ce député eût quelque suite, ou que l'assemblée centrale s'occupât de son droit de faire des remontrances, et enfin dans ses ordres de provocations pour le 3 janvier, provocations sur les funestes conséquences desquelles il avait vqffé dans sa proclamation du 9, quelques larmes de crocodile.
Le jour môme où il écrivait cette proclamation qu'il assaisonnait de bi ilatteuses promesses, ou
peut-être un des jours suivants, le vice-roi écrivait à Vienne, non pour y envoyer une exacte exposition des faits , non pour faire sentir la nécessité d'accorder des concessions, non pour demander des pouvoirs analogues aux promesses par lui faites afin de les remplir en totalité ou en partie ; mais (chose presqu'incroyable),pour se faire autoriser à commettre d'autres actes encore plus violents d'arbitraire. Cette autorisation ne se fit pas attendre longtemps; l'Empereur la signa le 16, et à peine le vice-roi l'eut-il reçue que, le 21 janvier , il s'empressa d'écrire au gouverneur Spaur pour lui ordonner de faire arrêter et transporter immédiatement à Lubiana, sans aucune forme de procès, les marquis Stampa-Soncino et de Rosales, M. Achille Battaglia et le docteur Belcredi ; de pi us, afin de ménager le temps (ce sont ses propres expressions), il mit de côté l'étiquette d'usage, et écrivit brevi manu la même chose au directeur de la police Torresani. Belcredi eut le temps de s'enfuir en Piémont ; mais les autres furent pris et emmenés avec tant de précipitation qu'on ne leur laissa seulement pas le loisir d'emporter une chemise, encore moins de l'argent, A la violence , le vice-roi ajouta la dérision en écrivant dans sa lettre au gouverneur : • Si quelqu'un d'eux se trouvait dans une situation pécuniaire qui lui fît désirer un peu d'argent, la direction générale de la police lui avancerait ces fonds. » Les trois déportés étaient riches et n'avaient nui besoin de la générosité vice- royale.
Le 7 février, une autre décision du vice-roi ordonna la déportation à Lintz de MM. Campiero et Prinetti ; le même sort était réservé à trois autres, Simonetta, Besana, Lazzatti; mais ils se réfugièrent en Piémont. Ils appartenaient tous à des familles de négociants et de banquiers des plus considérées. Le podestà, comte Casati, protestait vainement contre de si énormes abus; la police lui répondait en emplissant les prisons de tous ceux qui lui devenaient suspects. L'irritation générale augmentait démesurément ; la population de Milan se serait portée à des excès sans les vives recommandations de la municipalité ; mais à Pavie, à Padoue, à Bergame, à Brescia , à Mantoue, à Crémone, il y eut des collisions plus ou moins sanglantes; et il faut le dire, si l'exaspération y avait sa part, les Autrichiens ne manquaient pas de saisir la plus petite occasion de la surexciter. Le soir, on rxe pouvait sortir seul de chez soi, sans risquer d'être insulté; si au contraire, plusieurs personnes allaient de compagnie, elles étaient soupçonnées de complot ; si vous marchiez doucement, les patrouilles vous accusaient de les guetter pour les surprendre; si votre allure paraissait étudiée, on vous arrêtait parce qu'on supposait que vous vouliez fuir. Le plus étrange, c'est que les officiers autrichiens qui prenaient plaisir à provoquer les citoyens dans les rues et dans les cafés, surtout quand ils étaient en nombre, montrèrent en plus d'une rencontre une insigne lâcheté. Un seul exemple que je cite parce que c'est
DO fait no loi re, suffira comme preuve. Le comte Thun de Hohenstein heurte grossièrement M. Borgozzi; celui-ci le repousse; le militaire tire son épée ; Borgazzi brandit sa canne, et comme, il était habile en escrime, il désarme son adversaire. Mais le noble comte de Thun ne se tient pas pour vaincu ; il court à un corps-de-garde voisin, y prend un caporal avec quelques soldats, poursuit Borgazzi, le fait arrêter et conduire dans les prisons de la police , pour le punir d'avoir été trop généreux à son égard.
La Gazette d'Augsbourg célébra ensuite les prouesses du comte de Thun qui , seul contre quatre assassins, se défendit vaillamment en frappant à droite et à gauche avec son sabre. Il en blessa trois ; mais le combat dura longtemps, et le comte de Thun, accablé de coups de poing et de coups de bâton, tomba par terre sans avoir reçu une égratignure, et seulement de fatigue. Pendant ce temps, une patrouille courut à un corpsde-garde, pas plus loin que 60 pas; trois des assassins ( c'étaient les trois blessés) prirent la fuite; le quatrième qui n'avait pas été blessé, et qui se trouva être M. Borgazzi, un noble Milanais, laissa le comte de Thun, qui était tombé par terre, le saisir par les cheveux et le remettre à la patrouille. — Ceux à qui il plairait de lire ce grotesque récit dans l'original , le trouveront dans la feuille du 19 février 1848 de ladite Gazette d'Augsbourg. Je l'ai rapporté pour donner un échantillon du style dans lequel les Autrichiens racon-
taient les affaires d'Italie et les enregistraient dans le journal stipendié par leur gouvernement. « Mais qui croit aux articles de la Gazette d'Augsbourg ? » s'écriait un Autrichien en 1846 (1).
Résumons la situation. Le mouvement italien devenait de plus en plus entraînant; la constitution, proclamée à Naples, en Toscane, en Piémont, était inévitable à Rome. Le mouvement n'était pas seulement en Italie, il était dans l'empire d'Autriche tout entier. Les États de la haute et de la basse Autriche s'agitaient et demandaient des réformes ; la Rohême s'agitait et demandait des réformes ; la Hongrie , non-seulement s'agitait, mais commençait à menacer. Vienne n'était plus docile comme autrefois ; les esprits s'aigrissaient; les actes du gouvernement étaient amèrerement censurés ; la résistance augmentait de jour en jour; aussi, ne peut-on comprendre comment le gouvernement, à la vue de ces symptômes manifestes d'une révolution imminente, loin de la conjurer par des mesures prudentes et opportunes, prenait presque à tâche de la défier et de la provoquer, non sur un point, mais sur tous les points de l'Empire.
En réponse à l'adresse de l'assemblée centrale de Milan, l'Empereur fit publier, le 22 février, le décret qu'il avait signé le 24 novembre de l'année précédente, et qui soumettait tout le royaume Lombard-Vénitien au jugement statario. En me me temps, il déclarait tout net dans une dépêche au
(1) De l'Autriche et de son avenir, 2* partie, pa^e 67.
vice-roi , « qu'il ne fallait pas entretenir l'espérance de réformes dans les institutions organiques du royaume Lombard-Vénitien, ni d'un ordre de choses qui impliquerait un relâchement des liens qui unissent le royaume Lombard-Vénitien à l'Empire. »
Mais précisément en ces mêmes jours on combattait à Paris; la monarchie de juillet tombait, Louis-Philippe fuyait, et l'on proclamait la république.
Ce grave événement qui remplit l'Europe de stupeur, ne changea rien à la conduite de l'Autriche envers l'Italie; il semble, au contraire, qu'il ait précipité l'exécution d'un dessein qui se mûrissait depuis quelque temps et dont je dois parler maintenant.
La prospérité matérielle de la Lombardie, prospérité à laquelle le gouvernement avait si peu contribué, était regardée d'un œil d'envie par les Autrichiens. Le gouvernement faisant répéter continuellement dans les journaux étrangers que la Lombardie était traitée par lui avec plus d'égards que les autres provinces , qu'elle était exempte de diverses impositions qui pesaient cependant sur
les autres provinces, ainsi que de plusieurs désagréables mesures d'administration (1), le gouvernement avait réussi à faire croire que véritablement la Lombardie était traitée avec une prédilection partiale à laquelle elle répondait par une ingratitude flagrante; et, lorsque toutes les provinces de l'Empire étaient en effervescence et protestaient contre les vices de l'administration, le mouvement de l'Italie était attribué à un condamnable esprit d'inquiétude et de désordre, à une tendance à la rébellion. Cette rébellion était fort redoutée des manufacturiers austro -bohémiens qui croyaient y voir leur ruine, et qui imputaient même au mécontentement des Italiens la stagnation des affaires commerciales, survenue dans ces dernières années entre eux et la Lombardie. De là, étaient nées clans le public autrichien et particulièrement à Vienne, une irritation et une rancune contre les Italiens, que dissimulaient mal les hommes les mieux pensants. On ne pouvait comprendre pourquoi l'opulente Lombardie devait être exempte d'impôts qui pesaient sur les autres provinces, et jouir d'immunités exceptionnelles, pourquoi ses riches habitants refusaient d'employer leurs capitaux dans les spéculations des monopoleurs de Vienne et de Trieste, ni pourquoi ils s'opinidtraient à ne pas vouloir accepter le papier autrichien, à ne pas vouloir confondre la dette publique de l'Empire avec celle du royaume Lombard-Vénitien, qui pourtant n'auraient dû former
(1) De l'Autriche et de son avenir, page 121.
qu'une seule et môme chose. L'engravement du commerce, la décadence de l'industrie, la circulation croissante du papier, tandis que sa valeur déclinait, l'aggravation des embarras financiers paraissaient provenir, du moins en partie, de la malveillance des Italiens; et l'on se demandait pourquoi ceux, qui étaient les plus riches et les plus privilégiés des sujets de l'Empereur, ne devaient pas participer aux charges de l'État ; on se demandait s'il ne serait pas juste de les y contraindre par la force et de châtier leurs inclinations séditieuses en pressurant ces riches Lombards par une forte contribution militaire. Le gouvernement qui avait fomenté ces opinions, songeait à en profiter.
Le comte de Ficquelmont a raison de dire qu'à Vienne on ne craignait pas le mécontentement des Italiens. Le prince de Metternich lui-même, dans les diverses dépêches qu'on connaît et qui roulent sur ce sujet, ne laisse jamais entrevoir la moindre appréhension; la seule chose dont il s'inquiète, c'est de se faire garantir par les puissances et notamment par l'Angleterre que, à tout événement, il n'y aura jamais de changements territoriaux, et que sur ce point, les traités de Vienne seront toujours fidèlement maintenus. Tranquille de ce côté et conséquemment assuré que le roi de Sardaigne ne tenterait rien sur la Lombardie, il ne s'inquiétait nullement de tout le reste, ayant la pleine confiance que la force ferait en 1848 ce qu'elle avait fait les années précédentes. De là, son obstination absolue à refuser de condescendre à aucun tem-
périment. On espérait que les Lombards exaspérés par l'opiniâtreté du gouvernement et par les incessantes provocations de ses agents, se livreraient à des désordres ; mais on prenait de sûres mesures pour les réprimer, et la contribution de guerre qu'on leur imposerait alors serait une ressource excellente pour le trésor impérial obéré. Si ce projet paraît trop odieux pour être croyable, je prierai mes lecteurs de se souvenir que ceux qui le méditaient étaient les mêmes qui, avec le plus grand sang-froid, avaient expédié de Vienne Tordre d'assassiner les envoyés français au congrès de Rastadt; c'étaient les mêmes qui, peu d'années auparavant, avaient été les promoteurs du massacre des nobles Polonais dans la Galicie, et récompensé ou encouragé les Breindl, les Benedek, les Szela ; c'étaient les mêmes qui soulevaient les Serbes et les Croates contre les Magyares... Les faits et gestes des Autrichiens dans les diverses parties de l'Empire, ne sont pastels qu'ils puissent les laver d'aucune iniquité.
La pensée de se hasarder à une indigne spoliation au préjudice de la Lombardie n'était pas nouvelle, et le gouvernement autrichien se trouvait actuellement entraîné à l'effectuer par sa détresse financière. Il y a un proverbe qui dit que les dettes font perdre l'honnêteté... Certainement, elles l'ont fait perdre plus d'une fois à l'Autriche.
Quoique la confiscation soit bannie du Code autrichien comme elle Test des Codes de toutes les nations civilisées, elle existe encore en théorie
dans l'esprit du gouvernement et dans cette maxime fondamentale du droit impérial que nous avons signalée dès le début de cet ouvrage, à savoir, que les sujets sont des serviteurs, et que l'Empereur est le maître de leurs personnes et de leurs biens. Depuis 1815, un décret du maréchal Bellegarde en date du 3 mai, publié par ordre de Sa Majesté, rappelait tous les sujets et propriétaires du royaume Lombard-Vénitien qui servaient dans l'armée napolitaine, « sous peine, dans le cas où ils ne seraient pas rentrés dans le courant du mois de juillet suivant, de perdre tous leurs droits de propriété ou de succession et d'hérédité. «Cela voulait dire, en termes plus précis : sous peine de la confiscation. Lors de l'arrêt prononcé contre les carbonari en 1821, l'empereur François s'était fort étonné que le tribunal suprême de Vérone n'eût pas ajouté la confiscation. Le tribunal s'excusa en disant que la confiscation n'était pas dans le Code, mais que, s'il plaisait à Sa Majesté de l'ordonner, il la ferait exécuter. L'Empereur, qui aurait voulu que le tribunal en prît la responsabilité et qui, quant à lui, désirait rester fidèle au moins en apparence, à sa devise Justifia regnorum fonda?nentum, laissa tomber cela ; au lieu de la confiscation, il se contenta du séquestre simple. Nous avons vu que depuis le 24 novembre 1847, on avait décrété de mettre le royaume Lombard-Vénitien en état de siège, alors qu'il n'y avait pas encore de motifs pour adopter des mesures d'une rigueur aussi extraordinaire; mais celte rigueur est un fort indice qu'on mèdi-
tait dans les conseils de Vienne quelque coupable projet.
Nous avons vu également que la proclamation de l'Empereur à la date du 9 janvier, se terminait par une menace aux personnes et aux propriétés des citoyens tranquilles. Cette menace faite aux citoijens tranquilles est d'un genre tout-à-fait autrichien.
La même menace était répétée dans l'article écrit sous la dictée du prince de Mettermeli et inséré dans la Gazette d' Augsbourg du 26 janvier. Cet article faisait pressentir l'intention de renouveler dans la Lombardie les scènes de la Galicie, et de s'emparer des biens des propriétaires et des riches.
L'intention de commettre une grande rapine est donc avouée officiellement, et les perfidies du viceroi, la raideur du gouvernement, les provocations préméditées de la police el des militaires, sont autant de preuves que l'Autriche préparait une occasion, afin de voiler son dessein et de le mettre à exécution. La nouvelle révolution de France faisait craindre une guerre; pour s'y préparer, l'argent manquait, mais la Lombardie pouvait en fournir en abondance. L'attitude de la Hongrie devenait de plus en plus menaçante; les agitations de la basse Autriche augmentaient toujours et présageaient au gouvernement de prochains désordres; mais si, en Lombardie, la révolution était ènei par les confiscations et étouifée dans le MDg, l'épouvante régnerait dans toute la péninsule, de
sorte qu'il n'y aurait plus à avoir de crainte de ce , et le gouvernement de Metternich pourrait agir plus librement et avec plus de vigueur dans l'intérieur de l'Empire,
Tels furent, à ce que je pense, les desseins du
prince de Metternich, et de ceux de son parti; si
ne trompe, je voudrais bien que quelqu'un
m'expliquât d'un manière rationnelle, les causes
nements que j'ai racontés et de ceux que
je vais rapporter.
La nouvelle de la révolution de France parvint I Vienne le dernier jour de février; le 7 mars, le comte de Ficquelmont qui était à Milan depuis quatre mois et le gouverneur comte Spaur qui y était depuis près de huit ans, partirent inopinément sur un ordre reçu de Vienne ; le même ordre parvint au vice-roi qui fit emballer ses effets à la hâte et partit une semaine après. Cependant, il semble que leur présence aurait été extrêmement nécessaire dans ces moments de trouble pour surveiller, diriger , intervenir, concilier... Au contraire, ils ont ordre de quitter immédiatement Milan! Et qui restait donc pour gouverner? Le comte O'Donell, vice-président du gouvernement; mais il n'avait ni instructions, ni autorité; et le baron Torresani directeur général de la police ; mais il n'était plus qu'un agent provocateur, car depuis quelques semaines le gouvernement central n'entretenait pas avec lui de communications directes; il correspondait de préférence avec l'autorité militaire, devenue alors la seule auto-
ii. (2) 3
-abrité. La Lombardie avait donc subi une transformation imprévue ; elle n'avait plus de gouvernement civil, et se trouvait à la discrétion de la soldatesque et de ses chefs, dont les instructions et les pouvoirs étaient également mystérieux.
Dans ces circonstances, la tempête de la révolution qui depuis déjà huit ans, grondait aussi en Autriche, éclatait terrible à Vienne. Je vais traduire les paroles du comte Mailath (1). « A peine eut-on
• appris à Vienne que Louis-Philippe avait été pré- » cipité de son trône et qu'on avait proclamé en l France la république, que chacun pressentit la «catastrophe européenne qui s'approchait. Les «nouvelles qui, les jours suivants, arrivèrent de » l'Allemagne, confirmèrent cette supposition et «démontrèrent que les gouvernements de l'Europe «occidentale étaient impuissants à résister. On fit
• aussi à Vienne des préparatifs pour renverser le » système actuel. Le 0 mars, le premier pas fut fait » par la société industrielle qui présenta à l' Empereur une adresse dans laquelle elle exprimait sa » conviction que Sa Majesté voudrait bien prendre
(1) (irschichtc des ostreichischen Kaiscrstaatcs. tomo V, page 60.',. ^b
> les moyens les plus sages et les plus convenables
• pour faire face aux maux dont on était menacé.
• Quelques jours après (le 12 mars), des membres de la société politico-juridique et de l'uni-
• versité de Vienne rédigèrent une autre adresse
• qu'ils exposèrent en public et qui en peu de
• temps fut couverte de milliers de signatures. La » pétition avait pour but une réforme radicale de
• l'organisme de toute la monarchie; elle était
• adressée non à l'Empereur, mais aux États pro- » vinciaux de la basse Autriche qui devaient s'as- » sembler dans peu de jours. Une pétition sembla- » ble fut rédigée par le corps des étudiants. Le
• jour suivant, les États provinciaux devaient être
• convoqués; mais par un aveuglement incompré- » hensible, ni la police, ni le prince de Metternich » n'attachèrentd'importance à ce mouvement,et les
• États mêmes ne prirent pas d'autre précaution que » celle de se rendre à leur assemblée individuelle- » ment et sans uniforme. Le matin du 13, vers neuf » heures, plusieurs étudiants entrèrent dans la cour
• du palais, décemment vêtus, sans armes et suivis
• d'une foule considérable de gens de toutes classes. » Les députés leur parlèrent des fenêtres de la salle;
• mais la porte de la cour ayant été fermée par ha- » sard, la multitude soupçonna une embûche, et se
• précipitant dans la salle, elle brisa les bancs, les
• sièges, etc. Les députés intimidés, résolurent de » présenter immédiatement l'adresse à l'Empereur, » et de se rendre en grand nombre au palais impérial, ayant à leur tête leur maréchal provin-
» dal ; ils promirent à la multitude anxieuse, de «lui faire connaître la décision souveraine. Une » troupe de soldats qui survinrent sans avoir été » appelés par aucune autorité civile, regardèrent » tranquillement ce mouvement et continrent la » foule, en se tenant sur la plus stricte défensive. • Les députés trouvèrent au palais impérial tous »les membres permanents de la conférence d'État, » avec quelques membres du conseil d'État, qui » s'occupaient des affaires du jour. A une heure de «l'après-midi, on publia cette déclaration que, sur » l'avis de la conférence, on nommerait un comité »pour discuter les questions que les circonstances «rendaient importantes pour les soumettre ensuite «à la décision de l'Empereur. Cette déclaration ne «satisfit pas la foule qui augmentait toujours; il y «eut une collision avec la troupe qui fit usage de «ses armes, et dix-sept personnes furent tuées. À » la direction de la police, on tira aussi sur la foule. » Aussitôt après, arrivèrent au palais non-seule- «ment beaucoup d'ouvriers des faubourgs sans ar- «mes, et des officiers de la milice urbaine, qui «s'entremettaient pour apaiser les esprits, mais » aussi plusieurs membres des États. Afin de calmer « le peuple, on proposa de donner satisfaction sans «délai à quelques-uns de ses désirs ; mais lorsqu'il » s'agit de spécifier ces désirs, on ne put s'entendre, « à cause du tapage et du retentissement des voix. «La foule augmentait toujours, et il courait par la » ville des bruits effrayants de pillage et d'incen- » die. En ce moment critique, le recteur et le sénat
• académique de la ville se présentèrent à l'archi-
• duc Louis et lui demandèrent la permission de » tirer des armes de l'arsenal, afin d'armer les étu- » diants pour la conservation de l'ordre et de la
• tranquillité publique. On y consentit. Au-dessous
• de la permission qui fut délivrée à cet effet, un
• membre des États ajouta au crayon : On espère
• que tous les bourgeois accourront pour renforcer au- » tant que possible le corps des gardes civiques et coo-
• pareront au maintien de l'ordre, A cela aussi on «consentit.
» Aussitôt après, un de ceux qui se trouvaient » là, demanda à haute voix la liberté de la presse.
• Le prince de Mettermeli s'était retiré dans le ca- » binet adjacent pour écrire la délibération et la
• faire signer à l'Empereur. Peudant son absence, » les chefs du mouvement représentèrent que, pour
• calmer le peuple, il serait nécessaire que le prince
• de Metternich donnât sa démission. Le tumulte
• était si grand que le prince sortit pour en savoir
• la cause; quand il en fut informé, il répondit » avec calme : — Ma vie entière a été employée à » travailler à mon poste au salut de la monarchie ;
• si maintenant on croit qu'en y restant plus long- » temps, je puisse lui nuire, je le quitte volontiers
• et je remets ma place entre les mains de l'Empe-
• reur. — Puisse tournant vers la multitude agglo-
• mérée, il ajouta : — Je prévois qu'on se formera
• cette fausse opinion, qu'en quittant ma place,
• j'emporte la monarchie. Je proteste solennelle-
• ment contre une semblable opinon, et je dis que
»ni moi, ni personne n'a les épaules assez fortes «pour emporter un État; si les Empires dispa- » raissent, cela n'arrive que quand ils le veulent. • — Ainsi finit cette journée.
«Le matin du 14, on improvisa la milice ur- » baine ; et l'on doit un tribut d'éloges aux étudiants «et aux bourgeois qui maintinrent l'ordre et la «tranquillité. Cette milice désira et obtint d'être » appelée garde nationale ; on lui donna pour coin- » mandant le comte Hoyos , lieutenant feld-maré- «chal et grand-veneur. Les chefs du mouvement «se précipitèrent dans les antichambres de l'Em- «pereur, afin de lui faire connaître ce qu'ils désiraient; mais on avait pris des précautions pour «ne pas permettre que l'Empereur en vînt à une «conversation immédiate avec les insurgés. Le «chambellan, qui était un riche magnat hongrois, «refusa de les annoncer; alors ils voulurent pénétrer dans la chambre où était le souverain; mais «le chambellan se plaça devant la porte, et met- » tant la main sur la poignée de son épée , il dit : «Tant que je serai là, personne ne passera. Les «insurgés se retirèrent et, en cherchant, ils trou- » vèrent une autre entrée par laquelle ils passèrent «et se présentèrent devant le monarque. Peu après «on annonçait dans les rues que l'Empereur avait «aboli la censure, et que bientôt on publierait une «loi sur la presse. La joie universelle n'était pas «encore calmée, lorsque le mot de constitution re- «tentit dans les rues. Le soir, l'archiduc l'rançois- » Charles convoqua la conférence d'État à laquelle
• se trouva aussi présent l'archiduc François-Joi Beph, maintenant empereur d'Autriche. Il fut ré-
• solu que l'Empereur, de son propre mouvement,
• préviendrait le désir du peuple, en accordant une » constitution.
• Le 15, de grand matin , Vienne fut surprise
• par l'annonce de la résolution prise par l'Empe- » reur de convoquer autour de son trône, au plus » tard pour le 3 juillet, les États des royaumes al- » lemands et slaves , comme aussi les députés de
• l'Italie , afin de délibérer avec eux sur les questions législatives et administratives. De cette ma- »nière,on accordait une constitution, sans en prononcer le mot. L'allégresse fut extraordinaire, et
• dansl'après-dîner, l'Empereur étant sorti, le peu-
• pie enthousiasmé détela ses chevaux, et traîna sa
• voiture dans les rues. »
Outre le cours naturel des événements, il y eut d'autres causes qui contribuèrent à la chute du prince de Metternich ; ces causes étaient une ancienne rancune que l'archiduc Jean gardait contre le ministre, et l'ambition de l'archiduchesse Sophie qui n'aimait pas non plus Metternich ; lui éloigné, elle espérait atteindre son but, qui était de décider Ferdinand à abdiquer et de monter, avec son mari, sur le trône.
La nouvelle de ce qui était arrivé à Vienne parvint à Milan le soir du 17 mars; mais alors, comme je l'ai dit, il n'y avait plus de gouvernement. S'il y en eût eu un, quoique ce fût un peu tard, un accommodement n'aurait pas encore été tout-à-fait impossible; mais le vice-roi avait quitté Milan dès l'aube, ce même jour, et dix jours auparavant Spaur et Ficquelmont étaient partis. Le maréchal Radetzky, muni de tous les pouvoirs, se tenait silencieusement dans le château; il ne faisait aucune proclamation pour rassurer la population, et ne cherchait pas à se concerter avec l'autorité municipale. De la manière dont il avait distribué ses troupes dans la ville, dans la campagne environnante et dans les provinces, on voyait qu'il s'attendait à une insurrection, mais qu'il avait la ferme confiance de pouvoir la dompter.
Le caractère débonnaire et inoffensif des Milanais était depuis longtemps devenu proverbial. Ils n'avaient point d'armes, parce qu'à la suite d'ordres sévères et réitérés elles avaient toutes été saisies, sans excepter les armes antiques. Un très-petit nombre d'habitants avaient obtenu le privilège de conserver un fusil de chasse; depuis plusieurs mois, le débit de poudre était si faible, que ce qui s'en vendait aurait à peine suffi aux exercices de
— niellasse les plus bornés; et encore ne Pobtenait-on qu'avec beaucoup de difficultés. 11 avait été également défendu aux étameurs de fondre des balles, et la police avait saisi avec les moules toutes celles qu'on avait trouvées chez eux. Il n'y avait pas de chefs experts en révolutions, ni capables d'aguerrir et de conduire un peuple à la rencontre de graves dangers; on ne pouvait pas avoir de sujels de crainte du côté d'une jeunesse vive et babillarde, élevée dans la mollesse et accoutumée à toutes les aises d'une ville luxueuse. En outre, a toutes les extrémités de la ville, il y avait des casernes qui pouvaient facilement communiquer entre elles, et d'où les soldats, en sortant, pouvaient faire d'utiles diversions, et par un massacre inattendu, mettre en fuite une multitude désarmée. Toutes ces raisons entrèrent sans doute dans les calculs du maréchal Radetzky qui, après avoir ordonné les dispositions qui lui parurent les plus opportunes, attendit tranquillement le développement de l'insurrection prévue, pour saisir ensuite le moment de l'écraser. Les faits suivants démontrent clairement, ce me semble, que telles étaient en effet ses intentions et ses espérances.
Le matin du 18 mars, l'autorité civile qui s'intitulait encore Présidence du gouvernement impérial et royal, faisait connaître au public «le contenu d'une dépêche télégraphique adressée do
• Vienne le 15, parvenue à Cilli le même jour, et
• arrivée à Milan le soir précédent. Sa Majesté l'Em- »pereur avait résolu d'abolir la censure, de faire
— te —
• publier promptement une loi sur la presse ; «et de convoquer les États des royaumes, et les «assemblées centrales du royaume Lombard-Vé-
• nitien. L'assemblée générale devait avoir lieu au «plus tard le 3 du prochain mois de juillet. »
Une notification aussi vague, au milieu d'une si grande irritation ; l'absence d'une autorité qui représentât le souverain et satisfît la juste curiosité du public, l'absence même d'une proclamation qui, mettant le passé en oubli, inspirât quelque confiance aux esprits et les disposât à un avenir meilleur, désormais assuré et non éloigné, tout cela devait naturellement donner lieu à des discours et à des commentaires innombrables dont aucun n'était favorable à l'Autriche. L'oubli alla encore plus loin ; depuis près d'un mois, le royaume Lombard- Vénitien était soumis au jugement statario, et la Présidence du gouvernement ne disant pas que cet état exceptionnel eût cessé, le laissait implicitement subsister; un nombre infini de gens avaient été emprisonnés pour des opinions ou sur des prétextes politiques, et leurs prisons ne s'ouvraient pas. Au contraire, la demande en ayant élé faite au Directeur de la police, Torresani, il s'y refusa obstinément. Si les esprits les plus calmes faisaient là-dessus des réflexions un peu sérieuses, mêlées d'une assez forte dose de méfiance envers un gouvernement qui les avait tant et tant de fois trompés, que ne devait pas penser, à cet égard, un peuple en effervescence ! Les premiers mouvements furent excessivement irréguliers, et seni-
blables à une agitation convulsivo, parce que les opinions et les partis étaient encore incertains et divers. Les uns auraient voulu unir la Lombardie au Piémont; d'autres, au contraire, préféraient rester dans une union personnelle avec l'Autriche, en ayant une administration tout-à-fait indépendante, et étant unie avec le reste de l'Italie par les liens de la fédéralité. L'autorité municipale continuait à se renfermer dans les plus étroites limites de la légalité; elle avait uniquement en vue, dans l'exercice de son administration, le maintien du bon ordre, et la sûreté des personnes et des propriétés, comme cela est avoué par un auteur qui devrait faire autorité (1). Le parti qui persistait dans l'union avec l'Autriche était en ce moment le plus fort ; s'il y avait eu là quelqu'un pour le seconder, l'Autriche en aurait tiré un immense avantage, parce qu'elle eût gagné e:i influence morale et commerciale sur toute l'Italie ce qu'elle perdait de compression matérielle sur le royaume Lombard-Vénitien. Mais les Autrichiens, en faisant feu sur une multitude désarmée qui s'approchait du palais du gouvernement, puis en attaquant la foule qui s'assemblait au palais municipal, réduisirent bientôt les partis à un seul, et alors commença cette révolution dans laquelle les Milanais, suppléant aux armes qui leur manquaient, par la ruse
(1) Die Kriegerischen Ereignissse in Italien im Jahre 1848 , page Zi3. Livre attribué au général Hess, chef de l'état-major du maréchal Radetzky; mais quel qu'il soit, l'auteur est un partisan déclaré des Autrichiens et il a écrit son ouvrage d'après des documents fournis par eux.
- kU -
et le courage, combattirent cinq jours durant , contre seize à vingt mille homme, exercés au métier des armes et maîtres des meilleurs points stratégiques de la ville, dans laquelle les habitants étaient renfermés et assiégés. Les deux premiers jours, les Milanais n'eurent peut-être pas cinquante fusils de chasse; quelques pistolets de poche soustraits aux investigations de la police, quelques vieilles épées, des couteaux pointus, des broches, des bâtons furent leurs premières armes. Us suppléèrent à la poudre qui leur manquait par du coton fulminant ; ils fondirent des balles comme ils purent, ou les remplacèrent par des morceaux de fer. Les jours suivants, ils s'enrichirent des armes enlevées, de la main à la main, aux ennemis; néanmoins, même au dernier jour de ce mémorable combat, ceux des Milanais qui étaient pourvus de fusils ne montaient pas à deux mille. Malgré l'inégalité d'une lutte soutenue avec une incroyable opiniâtreté par les Autrichiens, ceux-ci furent battus sur tous les points, et enfin, accablés de fatigue, démoralisés, affamés, ils se retirèrent dans la nuit du 21 au 22 mars.
A Venise, les Autrichiens se défendirent avec moins de gloire, parce que là, on croyait une révolution encore moins possible qu'à Milan, et qu'on n'y avait pas fait, comme à Milan, des préparatifs pour la réprimer.
La révolution de Vienne se propagea dans toutes les provinces de l'Empire, qui s'écroulait comme un vieil édifice miné par le temps. Qu'une révolution faite à Paris ou à Saint - Péterbourg entraîne après elle toute la France ou toute la Russie, c'est une chose facile à comprendre parce que, en France, il y a une nation française, qu'en Russie, il y a une nation russe, que ces deux villes, Paris et Saint-Péterbourg, sont véritablement apitales des deux Empires, et que c'est en elles que se résument, comme dans leur centre respectif, les deux nations. Mais dans l'empire d'Autriche, il n'existe pas une nation autrichienne; loin de là, l'Autriche proprement dite forme à peine, sous le rapport de la population, la seizième partie de toute la monarchie qui est la réunion federative de seize États, lesquels diffèrent entre eux de religion, de traditions, de coutumes, de degrés de civilisation. On y parle plus de dix idiomes divers, de sorte que ces nations ne s'entendent pas les unes les autres. Aussi, n'ont-elles point d'histoire ììì de littérature qui leur soit commune. L'une ne peut pas transmettre à l'autre ses idées, ses connaissances, ses passions, sinon par le moyen d'un interprète. Chacune d'elles a une position particulière et des intérêts distincts; elles peuvent bien entretenir les unes envers les autres des sentiments
d'inimitié, mais non d'affection, ni de sympathie, d'où il semble à peu près impossible que l'on puisse alimenter, chez ces divers peuples, une identité de sentiments politiques, ni une conformité d'opinions. Cependant, nous avons vu ce singulier phénomène ; nous avons vu ces peuples que l'Autriche contenait les uns par les autres, et chez lesquels elle fomentait une jalousie mutuelle; nous les avons vus se soulever tous à la fois, et bien qu'ils continuassent à être jaloux, ou défiants, ou hostiles, ou au moins étrangers les uns envers les autres, s'entendre sur un sujet unique, en protestant solennellement contre le système gouvernemental qui les régissait; nous les avons vus en dissentiment sur tout le reste, s'accorder pour formuler leurs principaux griefs contre le gouvernement, ainsi qu'il suit :
Lèse-nationalité;
Annulation de la représentation politique ;
Tyrannie de la pensée;
Puissance excessive de la police;
Abus dans l'administration ;
Absence de responsabilité et de solidarité chez les autorités supérieures administratives; incertitude et confusion de leurs pouvoirs.
Un gouvernement qui a eu le singulier talent de produire ce phénomène, prouve lui-même le plus clairement possible qu'il a été un mauvais gouvernement. Un autre grief au sujet duquel les peuples de l'Autriche se sont prononcés unanimement
- kl -
contre leur gouvernement, fut la dilapidation du trésor public.
Par le traité de Vienne de 1815, l'Autriche avait beaucoup étendu ses limites; le territoire considérable qu'elle avait acquis en Italie et qui augmentait ses revenus de moitié, lui donnait les moyens de remettre en bon état ses finances épuisées par les précédentes guerres. En 1815, la dette publique de l'Autriche montait à 500 millions de florins qui, par le discrédit dans lequel était tombé le papier de l'État, ne valaient pas plus de 200 millions de florins en espèces, ou 250 millions de francs. Ce n'était pas une dette tellement énorme que, par de sages mesures économiques, on ne pût facilement l'amortir. Au lieu de cela, la dette publique s'élevait en 1848 à plus de 1000 millions de florins, et les intérêts de la dette publique qui, en 1815, montaient seulement à 4 millions de florins en espèces, s'élevaient déjà en 1810 à 40 millions. Cependant, l'Autriche avait parcouru un tiers de siècle, dans un état de paix non interrompue et de prospérité telle, qu'on n'en trouverait pas de semblable dans ses annales. Dans cette longue et heureuse période, l'Autriche avait exporté du royaume Lombard-Vénitien au moins quinze fois cent millions de francs; de la France, quatre cents millions, à savoir : 220 millions de sa quote-part des 720 millions de contributions imposées à la France par la Sainte-Alliance, pour la peine qu'elle avait prise de ramener à Paris ces Bourbons qui, quinze ans après, furent exilés pour la troisième fois;
plus 180 millions à répartir à titre d'indemnité aux particuliers, sujets de l'Autriche, pour dommages à eux causés par les armées françaises pendant les précédentes guerres ; or, ces millions restèrent pour la plus grande partie dans les coffres du gouvernement. L'Autriche avait aussi exporté de Naples 50 millions au moins; de Modène, de Parme, des États du pape, encore d'autres millions. Malgré cette grande afïïuence d'argent, malgré l'augmentation des impôts, la dette, au lieu de diminuer, quintupla et les intérêts décuplèrent. Les finances présentaient chaque année un déficit; pour le couvrir, il fallait faire chaque année un emprunt, et ces emprunts étaient contractés à des conditions ruineuses pour l'État, de sorte qu'en appauvrissant l'État, on enrichit une foule de spéculateurs juifs qui, quarante ans auparavant, allaient par les rues, le sac de ferrailles sur l'épaule.
Néanmoins, depuis trente-trois ans, l'Autriche proclamait par toute l'Europe la paternité de son administration, la sagesse de ses lois, la félicité de ses peuples; et depuis trente-trois ans, le prince de Mettermeli vantail la prudence de sa politique conservatrice; politique qui, au lieu de conserver, créa et développa d'innombrables germes de dissolution, qui inonda de sang les échafauds, qui remplit les prisons de prisonniers poliiiques, l'Europe d'émigrés, et qui eut pour résultai définitif le bouleversement général de l'empire d'Autriche.
À ce propos, citons encore un aveu du comte de Ficquelmont (tome I, page 9). « Parmi les événements graves, la révolution qu'a eu à subir l'empire d'Autriche est celui qui a le plus étonné. Il a élé, en effet, difficile de comprendre comment un corps politique aussi considérable, qui s'était toujours maintenu sur la première ligne de résistance, a pu si facilement être renversé par l'ennemi qu'il n'avait cessé de vouloir combattre. • Puis, dans le même tome, page 5 :
• Serait-il possible d'admettre que des peuples gouvernés avec habileté, avec justice, auraient pu être tous entraînés à se révolter, pour ainsi dire, simultanément? Des hommes heureux, protégés dans leurs droits comme dans leurs intérêts, pouvant se livrer sans entravesau mouvement d'un ordre social bien établi, qui favorise le développement progressif de l'intelligence, sans altérer ce principe de conservation qui seul peut en assurer la durée ; des hommes qui pourraient jouir à la fois des douceurs d'une vie domestique que leur garantissent les mœurs plus encore que les lois, et prendre part, chacun selon sa mesure, aux avantages que donne la vie d'une nationalité politique, riche et puissante; de pareils hommes pourraient-ils vouloir se révolter ou se laisser entraîner à la révolte? S'il était possible de l'admettre, il faudrait alors désespérer de l'humanité tout entière... Je le répète, une société qui aurait été bien gouvernée, ne pourrait pas tomber dans un état de confusion pareil à celui que nous avons vu. »