AVIS
Ayant appris que dans quelques localités où a été publiée la proclamation du 11 courant, de S. E. le feld-maréchal Radctzky, des doutes alarmants et sans fondement se sont élevés sur l'application des déterminations qu'elle contient, je trouve opportun, pour tranquilliser le public, de porter à la connaissance publique les instructions qui me sont parvenues à ce sujet, de la paride S. E., et qui sont exactement de la teneur suivante :
« li s'est propagé l'opinion erronée que les décisions publiées » dans ma proclamation du 11 courant frappaient les individus » qui ne se sont jamais éloignés des États autrichiens ou ceux » qui y sont rentrés après la publication du manifeste du 20
• septembre de cette année, et qui ont tenu depuis lors une » conduite exempte de blâme, ou enfin les individus qui restent » hors du pays avec une autorisation légale et ne prennent au- » cune part aux menées révolutionnaires ni aux actes hostiles » au gouvernement autrichien.
» Il est bien entendu que ces individus en restant sous la
• sauve -garde de l'amnistie gracieusement accordée par S. M, » pour les fautes antérieurement commises, ne peuvent être » sujettes à aucune information ni pénalité ; néanmoins, pour » éviter aucun doute ultérieur sur le véritable sens de ma pro- » clamation, je déclare expressément qu'aux contributions par
• moi ordonnées seront seulement assujettis :
» (a) Ceux qui, malgré l'amnistie accordée par la démence » souveraine, ont persisté ou persistent notoirement à prendre
» part soit à l'extérieur, soit à l'intérieur de la monarchie, à des » projets de haute trahison, à des tentatives contre la sécurité » ou la tranquillité de l'État.
» (b) Ceux qui, continuant à se tenir illégalement ab » desÉtats impériaux et royaux, prouvent parla combien ils sont » éloignés de se repentir de leurs fautes passées et témoignent » leur intention de repousser même le pardon qui leur est gra- » cieusement offert, et de cette manière, contrarient les vues » bienfaisantes de S. M. , au préjudice de leurs concitoyens et » de la paix de leur pays, et doivent par conséquent être consi- » dérés comme les ennemis du gouvernement autrichien. »
Milan, 22 novembre 1848.
N. B. On a trouvé quelques exemplaires de cette proclamation, avec cette signature eu grandes lettres lithographiées.
Le gouverneur militaire de la ville de Milan,
Comte F. WIMPFEN.
Et cela fut imprimé ainsi, plus tard, dans le Recueil des actes officiels, etc., de Pirola, tome I, page 305. Toutefois, la circulaire y manque.
Mais à peine eut-on renoncé à ce genre de rapine, qu'on le remplaça aussitôt par un autre. Le comte Montecuccoli qui s'était donné beaucoup de mou-
veinent pour faire retirer l'inique proclamation du maréchal, envoya le 20 novembre aux délégations provinciales une circulaire de sa façon qui, en substance, se réduisait à imposer, pour Tannée 1849, auxcommunes lombardes-vénitiennes, une surtaxe montant à six millions par mois, pour l'entretien de l'armée; et comme, audire du comte Montecuccoli, il manquait un million et demi pour compléter les dix-huit millions nécessaires au dernier trimestre de 1 818, cette somme fut répartie, à titre d'emprunt forcé, sur cent cinquante négociants et boutiquiers de Milan arbitrairement choisis. Et ce n'étaient pas de légères sommes qu'on imposait ainsi à chacun d'eux : le fermier-général Cagnola et les banquiers Mylins et Taccioli furent taxés à 50,000 livres ; les banquiers Raymond, consul-général suisse, Mondolfi, Seifelder, les négociants en soie. Gavazzi, les négociants en coton Ponti, à 30,000 livres ; les banquiers Balabio et Besano, la Compagnie d'assurances de Milan, à 24,000 livres; la Compagnie d'assurances austro-italiennes, le banquier Gabbiati , le négociant en soie Koller, à 20,000 livres; puis d'autres à des sommes de 15, If, 10,000 livres et au-dessous ; parmi ceux-ci, il y eut trois laitiers dont l'un fut taxé à 1 ,000 livres, le second à 800 livres et le troisième à 400. On eût dit que les Autrichiens cherchaient tous les moyens de tarir la source des richesses publiques et particulières, car, par des impôts exorbitants sur les biensfonds, ils ruinaient les propriétaires et l'agriculture; par leurs taxes arbitraires, ils ruinaient les commer-
çants et le commerce; enfin par leurs exactions si soudaines et si violentes, ils faisaient disparaître les capitaux et jetaient clans des embarras désespérants ceux qui en avaient besoin. En résumé, pendant les cinq mois qui s'écoulèrent depuis août jusqu'à décembre, les Autrichiens extorquèrent au royaume Lombard-Vénitien, tant en impôts ordinaires et extraordinaires qu'en contributions régulières ou forcées, pas moins de cent millions de francs pour entretenir, à ce qu'ils disaient, l'armée, laquelle ne montant pas au-delà de 70,000 hommes, ne pouvait pas absorber plus de quarante millions. Le ministre des finances, baron Krauss, déclara dans ses comptes-rendus, qu'il n'avait pa*ò reçu une obole de l'Italie; où donc étaient allés ces soixante-dix millions de surplus? Radetzky et sa concubine Meregalli, Pachta et sa concubine Calderara, Haynau, Dess, Clam, Schonhals, Lichienstein, Aspre, Wimpfen, tous les généraux passionnés pour le jeu et la débauche, et conséquemment accablés de dettes, tous les officiers d'étatmajor, les colonels, les capitaines, et jusqu'aux caporaux, tous volaient et gaspillaient l'argent à l'envie les uns des autres. Tels élaient ceux que Radelzky avait amenés pour délivrer les Lombards d'une domination Ujrannique et révolutionnaire et pour les replacer sous le scepirc protecteur de l'Iùnpereur et lioi. L'historien Eurico Leo, professeur à Vienne, a appelé anges tulclaircs les hordes germaniques qui désolèrent l'Italie au V siècle; s'il devait écrire l'histoire des temps actuels, je ne sais
quelle épiihèleplus flatteuse il pourrait trouver pour les nouveaux bienfaiteurs de la Lombardie, que commandait le maréchal Radetzky.
Le 21 novembre 1848, l'empereur Ferdinand sanctionna la formation du ministère Schwarzenberg ; le 27, le nouveau ministère publia sou programme; et le 2 décembre, l'empereur Ferdinand abdiqua en faveur de son neveu François-Joseph qui confirma le ministère Schwarzenberg et son programme duquel j'extrais le fragment qui nous concerne : « Le royaume Lombard-Vénitien trouvera, après que la paix sera rétablie, dans son
• union organique avec l'Autriche constitutionnelle,
• la meilleure garantie de sa nationalité. Les cou- «seillers responsables de la couronne se tiendront » fermement sur le terrain des traités. Ils se livrent »à l'espérance qu'un avenir non éloigné mettra le » peuple italien à même de jouir des bienfaits d'une
• constitution qui doit tenir unies toutes les dif-
• férentes races, par la similitude absolue de leurs
• droits. » Cette proclamation était signée :
Félix, prince Schwarzenberg, président du conseil des ministres, et ministre des affaires étrangères et de la Maison impériale ;
- ôô -
François, comte Stadion, minisire de Tintérieur, avec le portefeuille par interim de l'instruction publique ;
Baron de Krauss, ministre des finances ;
Le général de brigade, baron de Gordon, ministre de la guerre ;
Le docteur Alexandre Bach, ministre de la justice ;
Le chevalier de Bruck, ministre du commerce et des travaux publics ;
Le chevalier de Thinnfeld, ministre de l'agriculture.
N'aurait-on pas eu le droit de demander à ces ministres : — Pourquoi se reposer sur un avenir qui, quelque peu éloigné qu'il puisse être, s'appuie uniquement sur l'espérance, au lieu de se hâter de bonne foi, pour jouir du présent qui, d'ailleurs, eût assuré l'avenir? Pourquoi attendre après la paix, pour donner au royaume Lombard- Vénitien une constitution et lui garantir sa nationalité? Le moyen le plus expéditif pour arriver nu rétablissement de la paix, n'était-ce pas de la conclure avec les peuples? On promettait d'observer les traités... Lesquels ? Ceux déjà conclus ou ceux à conclure? Ces derniers n'existaient pas encore ; on ne savait seulement pas s'ils existeraient jamais, ni quels ils seraient. Quant aux traités déjà conclus, les précédents ministres les avaient tous violés; aussi les ministres actuels auraient-ils sagement fait de prendre le parti de rétablir tout ce que leurs prédécesseurs avaient renversé; c'était
le seul expédient propre à regagner la confiance des peuples et à les assurer que les traités futurs seraient aussi religieusement observés. Mais les ministres autrichiens n'avaient pas renoncé à l'ancien système... promettre, gagner du temps et tromper.
A la vérité, le commissaire plénipotentiaire comte Montecuccoli annonça par sa dépêche du 3 janvier 1849 qui fut communiquée aux délégations provinciales, que le ministère autrichien avait résolu de réunir à Vienne, dans le courant de ce mois, les députés des provinces lombardesvénitiennes « afin d'avoir leurs conseils pour ap- • pliquer à ces provinces les principes énoncés par »le ministère dans le programme lu le 27 novem- » bre 1848 à la Constituante autrichienne de Krem- »sier. » Mais en ce même jour, anniversaire des massacres qui avaient eu lieu à Milan l'année précédente, tandis que les Milanais se vêtissaient de deuil et faisaient célébrer des messes pour le repos de leurs morts, le maréchal Radetzky, insultait à la douleur publique, en ordonnant pour le soir, un bal au théâtre della Scala. Le matin, et dans l'intérieur même du théâtre, les officiers autrichiens firent une bacchanale avec les danseuses et les choristes vêtues comme pour apparaître sur la scène, et appelées là, sous peine de perdre leur emploi, pour faire preuve de leur talent. En récompense, on leur distribua des bijoux; puis officiers et danseuses se mirent à table et dînèrent ensemble. Je ne dépeindrai pas la fin de cette
orgie que le lecteur peut aisément deviner.
Vers le même temps, le général Haynau, par sa proclamation du 21 décembre, voulut contraindre les habitants de Brescia à fréquenter le théâtre qui devait s'ouvrir le 26 ; puis, dans la nuit du 1er au 2 janvier, il fit saisir dans leurs maisons et conduire en prison les membres du conseil municipal de Brescia.
Par une autre proclamation du 30 décembre, le maréchal Radetzky, mettant une limite à la volonté de son souverain et restreignant l'amnistie sans condition que l'empereur Ferdinand accordait dans son manifeste, fixait le mois de janvier pour la rentrée des émigrés qui frétaient pas notoirement prévenus de complicité dans la révolution ; donc tous les prévenus en étaient exclus, et qui pouvait se regarder comme assuré d'être parmi les prévenus ou les non-prévenus? Comment savoir si, au retour dans la patrie, on ne serait pas exposé à des vexations personnelles et si même on ne mettrait pas sa propre vie en danger? Dans un état de choses aussi déplorable et avec l'omnipotence militaire sous laquelle gémissait la Lombardie, la depêche du comte Moutecuccoli ne pouvait pas produire d'effet. Toutes les provinces refusèrent d'élire les députés demandés; qui les aurait élu.:, puisqu'il n'y avait aucune autorité régulièrement constituée ? Ce n'auraient pas été les conseils municipaux, ni les assemblées provinciales, car ceux qui en tenaient lieu n'avaient pas été nommés suivant les règles légales prescrites; ils en avaient
reçu l'ordre impérieux du gouvernement militaire. Si le lecteur est curieux de connaître ce qu'était ce gouvernement militaire, il va l'apprendre de la bouche des Autrichiens mêmes. La municipalité de Mantoue ayant prié le gouverneur de cette forteresse, le baron Schultzig, de daigner donner quelque indication explicite des lois du gouvernement militaire, il déclara formellement, dans sa réponse du 1*2 juin 1848, n° 1327, que pendant la durée* de » l'état de siège, son commandement absolu constii tuait Clinique et suprême loi; ainsi, toute la popu- » lalion et toutes les autorités n'ont rien de plus «sage à faire qu'à s'y conformer sans réplique. » En effet, chacun des généraux agissait en maître dans la province qui lui était échue, et son commandement absolu constituait l'unique et suprême loi à laquelle les malheureuses populations devaient se conformer sans réplique, si elles ne voulaient pas être grossièrement maltraitées; on en retrouve la preuve dans les proclamations de Radetzky à Milan, de Haynau à Brescia, de Gerhardi à Vérone, de Welden dans la province vénitienne et d'autres encoie dont la cruauté et l'extravagance sont poussées au point qu'elles feraient rire, si l'on pouvait rire des malheurs les plus tragiques de l'humanité.
Ces excès n'étaient pas ignorés du prince Schwarzenberg, car les documents que nous venons de citer ne sont pas secrets; ils ont été imprimés, affichés aux coins de toutes les rues, insérés dans les feuilles officielles de Milan et de Vé-
rone, et reproduits, à la honte de l'Autriche, dans plusieurs journaux étrangers.
Donc, si le ministère impérial voulait être sincère, il importait, avant tout, de faire cesser cette situation violente, d'y substituer un ordre légal, de laisser aux fonctionnaires publics la liberté d'agir conformément aux lois, et de ne pas les tenir courbés sous le despotisme du sabre. « Au milieu »de tant de tribulations, » écrivait l'assemblée provinciale de Mantoue au délégué de la même province, o sous un gouvernement aussi rigoureux, on «peut bien croire, sans qu'il soit besoin de le » prouver, que l'aptitude, la liberté, le temps et » l'esprit manquent pour penser aux réformes de » l'administration publique, pour élire librement » les députés des provinces, pour s'occuper enfin «d'aucune autre chose, que de la cessation immé- » diate de tant de misère et de désolation. »
Misère et désolation, quels mots!
La proclamation du SO décembre 18ft8, par laquelle le maréchal Radetzky excitait à revenir dans leur patrio les émigrés qui n'étaient jms notoirement prévenus de complicité dans la rrrofntiou , ttè fut point écoutée. Nul n'eût osé s'y lier; le mare-
chal lui-même le savait très-bien, et le terme par lui fixé n'était qu'un prétexte pour reprendre son me favori de contributions de guerre et de séquestres. Effectivement, sans attendre ce terme, le maréchal fit expédier, dès le w20 janvier aux déics provinciaux, des ordres très-urgents désignés au protocole, n° 16, P. R. P., afin d'inviter toutes les députations communales a à lui trans- » mettre la liste des individus absents à l'étranger,
• sans passeport légal, et qui possèdent pour dix
• mille livres et plus de rente annuelle, en y joi-
• gnant des annotations sur ceux de ces individus »qui, après l'amnistie du 20 décembre (le manifeste de l'Empereur), se sont rendus coupables
• de menées de haute trahison, ou y ont coopéré
• par un moyen quelconque, matériel ou intellec- » tuel. » De cette manière, on imposait aussi aux députations communales la déshonorante obligation de la délation. Le maréchal institua ensuite une commission de séquestre pour l'exaction des contributions de guerre; il mit à la tête de cette commission le lieutenant-maréchal Wohlgemuth ; mais les ingénieurs de Milan, dont le général avait besoin, refusèrent leur concours à une œuvre aussi inique. Alors le général Wohlgemuth, s'érigeant en tribunal, déclara nuls, par son propre décret du H février rédigé en forme d'arrêt, les motifs énoncés par les susdits ingénieurs, pour s'exempter de ce devoir, et essaya de les contraindre par ses menaces à s'y soumettre. Mais cela ne lui réussit pas davantage.
Panni tant d'honorables récalcitrants, il se trouva pourtant un ingénieur qui, non-seulement prêta volontiers son office au général, mais qui, à peine eut-il vent de ce projet de séquestre, qu'il courut de lui-même s'offrir avec empressement. C'était ce même ingénieur Annibal Rotti, qui, quelques années auparavant, avait suggéré l'idée des baux emphytéotiques pour les hospices. N'ayant pas réussi dans son premier projet, il était resté pauvre et criblé de dettes ; l'affaire des séquestres lui parut une occasion pour échapper à l'état de détresse et de pénurie auquel le condamnaient sa réputation d'improbité et son caractère méprisable. Mais il y gagna seulement de voir s'accroître son ignomiuie au point qu'il n'osait plus sortir de chez lui sans être accompagné par des suppôts de la police. Le 24 février au matin, on vit pendu au grillage d'une des fenêtres de sa maison (rue ciel Durino) un mannequin représentant son effigie. Le maréchal envoya immédiatement des troupes occuper toutes les maisons de cette longue rue, avec l'injonction à ceux qui les habitaient de fournir à ses soldats du pain, de la soupe, de la viande et du vin, et avec la menace d'une contribution de cent mille livres, si dans huit jours on ne découvrait pas le coupable. L'insolence autrichienne, qui ne respecte ni l'innocence ni la pudeur, n'épargna même pas cette vexation à une institution de jeunes demoiselles, dirigée par madame Garnier. Pour mettre le comble à ces grossiers «iffronts, l'archiduc Sigismond, fds de l'ex-vice-roi,
et qui, bien qu'il fût né à Milan, n'était pas un Autrichien dégénéré, se promena en voiture dans cette rue, faisant voir pendus à sa portière à laquelle ils étaient attachés par une petite chaîne, un peigne de fer et une corne de bœuf, symboles outrageants qui donnaient d'ailleurs une juste idée du caractère et de l'éducation du jeune prince.
Quels étaient donc les coupables? La police, qui se vante de tout savoir, ne put pas en découvrir un seul ; aussi les soupçons retombèrent-ils sur elle, et on l'accusa de chercher un prétexte pour se venger de l'opposition unanimement manifestée à l'égard des séquestres. En effet, personne ne pouvait s'expliquer comment un aussi grand mannequin avait pu être porté là dans une rue, où à toute heure il passait du monde, et pendu en vue de deux ou trois sentinelles, presque sous les yeux de nombreuses patrouilles qui allaient et venaient continuellement. Le soupçon prit plus de consistance, lorsqu'on sut que le maréchal promettait de remettre la contribution de cent mille livres, pourvu que la municipalité adhérât à l'institution d'une nouvelle garde de police, dite municipale, à laquelle la ville s'était refusée jusqu'alors, pour des raisons d'économie (I ).
Quoi qu'il en fût, toutes les menaces ayant été
(1) La municipalité se vit enfin forcée d'y consentir. Ce corps de gardes municipaux devait être composé de 360 hommes, outre 56 officiers, sous-onViers, tambours, etc. L'avis aux aspirants fut publié le 27 juillet 18Û9, et le 16 septembre de l'année suivante, le nombre fixé n'était pas encore complet.