IL
infructueuse9, et le séquestre rencontrant de trop graves difficultés dans la pratique, on l'abandonna encore cette fois.
Jusqu'à présent j'ai parlé des violences faites aux propriétés, mais non des exécutions militaires... Qui pourrait les enregistrer toutes? Les feuilles officielles en ont mentionné un grand nombre ; mais elles en ont tu bien d'autres ; il y en avait presque tous les jours et dans presque toutes les localités. Ostiglia vit tomber en un seul jour, sous les balles autrichiennes, six honnêtes propriétaires. A Brescia, les exécutions étaient si fréquentes, qu'on n'y faisait plus attention. Sous le joug d'une semblable tyrannie, il importait peu qu'il y eût un homme de plus ou de moins ; la misère commune à tous avait glacé les cœurs point de les rendre indifférents au sort des malheureux que le supplice délivrait de l'oppression. Je citerai seulement trois de ces derniers qui étaient très-connus à Milan, et dont l'assassinat produisit une sensation de sombre douleur. Ce furent l'ingénieur Serafino dell' Uomo, fusilli le 20 janvier 1849, et les orfèvres Zaccheo et Pia centini, fusillés le 2 du mois de mars suivant. Lt
despotisme militaire se plaisait h choisir de temps en temps ses victimes dans les classes aisées, afin de produire une plus forte impression d'épouvante.
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Le 23 mars 1849, les espérances de la Lombardie et de l'Italie succombèrent pour la seconde fois dans les plaines de Novare ; une seconde fois aussi, l'opiniâtre fortune fournit à l'Autriche l'occasion de reconquérir moralement les populations opprimées du royaume Lombard-Vénitien. Malgré le sang versé, malgré les extorsions, les outrages, les brutalités dont les Autrichiens s'étaient rendus coupables pendant le cours des huit précédents mois, il restait encore, en ce moment de prostration générale, un fil de réconciliation. Mais une réconciliation n'entrait pas dans les vues des Autrichiens. Au contraire, ils provoquèrent la résistance de Brescia, qu'un peu de modération eût spontanément induite à mettre bas les armes. Mais Haynau, qui se présenta devant Brescia, en laissant derrière lui les ruines fumantes de Loreo, bourg de la province vénitienne de 3,500 âmes, intima aux habitants, avec sa férocité habituelle, de se rendre à discrétion dans deux heures; cela
équivalait à une injonction de ne point se rendre. En effet, ils combattirent désespérément pour sauver, sinon leur liberté, du moins leur honneur. La ville fut bombardée et prise, on peut dire d'assaut, après plusieurs jours d'une lutte soutenue par des citoyens presque dépourvus d'armes, contre quatorze mille vétérans et une artillerie considérable. Les Autrichiens y commirent d'horribles atrocités ; je vais en citer une. Ils envahirent un pensionnat d'enfants et y massacrèrent l'instituteur Guidi, sa femme, sa mère, leurs trois enfants et six élèves de 10 à 12 ans. Toujours avide d'argent, l'Autrichien imposa à la ville une contribution de six millions; plus, trois cents autres mille livres; plus, diverses indemnités; plus, une forte augmentation de solde aux officiers et aux soldats. Et comme l'insulte accompagne toujours la barbarie, Haynau demanda 14,000 livres pour indemnités de poudre et de bombes. Bergame fut aussi imposée à deux millions; il y eut encore d'autres extorsions ; mais je ne saurais en suivre le cours.
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Toutefois, la présence des Français en Italie, leur guerre avec les républicains de Rome; les vie-
boires des Hongrois que leurs discordes empêchèrent de marcher sur Vienne, l'intervention des Russes, si humiliante pour l'Autriche ; la résistance opiniâtre de Venise, la crainte de l'entremise de quelque puissance étrangère ; le traité de paix avec le Piémont vaincu, mais non avili ni disposé à s'avilir, furent autant de circonstances qui tinrent momentanément en échec les Autrichiens, et apaisèrent un peu leur ardente soif de cruautés.
Mais, vers la fin de juin, les Français entrèrent à Rome ; le 6 août, la paix avec le Piémont fut signée à Milan; le 13, Georgey mit bas les armes à Vilagos et se rendit aux Russes ; le 22, Venise capitula. J'enregistre ces dates pour les vérifications opportunes.
Les Autrichiens célébrèrent la prise de Rome par le supplice de douze personnes qui furent pendues à Brescia, l.e 9 et le 10 juillet. Elles étaient condamnées depuis le 16 juin; mais on avait attendu vingt-trois jours avant d'exécuter la sentence, qui déclarait suspendue, à l'égard de trois des condamnés, « l'information concernant le • crime à eux imputé du crime d'homicide, par dé- » faut de preuves. «L'information suspendue et les inculpés attachés à la potence! Satanique dérision!
Cette sentence, ainsi que plusieurs autres du même genre, prenait, pour base du droit criminel, le code Thérésien, qui n'avait jamais été publié dans le royaume Lombard- Vénitien et qui y était même tout-à-fait inconnu. Dans une décision
de la chancellerie aulique du 16 janvier 1835, on lisait : « L'application, dans les espèces, des édits «avec applications pénales, est une véritable sub- » reption des administrés , lorsqu'elle n'est pas «précédée d'une publication renouvelée. » C'est l'Autriche qui se juge ainsi elle-même.
Une condition de la paix avec le Piémont, condition à la vérité non écrite, mais convenue verbalement, sous lagarantie de l'honneur, était l'amnistie pour les émigrés lombards. Cette condition, d'ailleurs, n'était rien de plus que la conséquence du manifeste du 20 septembre 1848 de l'empereur Ferdinand, auquel le maréchal Radetzky a toujours refusé de se conformer.
On raconte qu'après la bataille de Novare , le ministre français à Turin, Bois-le-Comle, s'étant transporté au quartier-général autrichien, reçut du maréchal Radelzky l'assurance qu'une amnistie générale serait accordée aux Lombards; mais le général Hess, s'entremettant spontanément, dit : « Jamais ! Il ne serait pas conforme à la politi- » que autrichienne de pardonner à des sujets re- « belles. Leur châtiment doit être, non la mort, «mais la misère, ije peuple nous aime; les nobles, «les riches propriétaires nous détestent ; il faut » donc les anéantir. »
Ije peuple nous aime! Alors, pourquoi exercer une si grande tyrannie sur le peuple? Pourquoi exterminer tant de gens du peuple avec la corde ou avec des balles? C'est sans doute pour se conformer à la politique autrichienne! Aussi, le mare-
chai Radetzky, par un acte de politique tout autrichienne, publiait-il sa proclamation du 42 août 1849, par laquelle il excluait de l'amnistie trentedeux émigrés de la province de Milan, et cinquante-quatre des autres provinces Lombardes-Vénitiennes. Dans ce nombre, figuraient les noms les plus distingués par la naissance, les richesses ou les talents... Les Borromeo, les Litta, les Casati, Raimondi, les Rosales, les Pallavicini, les Belgiojoso, etc., etc. Le comte Marco Greppi, qui avait voulu profiter des précédentes amnisties de Rèdétzky et qui était rentré à Milan, fut obligé de s'expatrier une seconde fois, pour ne pas subir les conséquences fâcheuses de sa confiance. Cependant, la proclamation affirmait que, « plusieurs » de ceux qui s'étaient éloignés de leur pays, étaient
• déjà rentrés dans le royaume, sans avoir été aucunement inquiétés. » Au reste, cette même proclamation ne laissait pas de doute sur l'espèce de sécurité dans laquelle pouvaient être ceux auxquels on permettait de rentrer dans leur patrie; le paragraphe suivant est explicite : • Si, dans la
• suite, quelqu'un d'entre eux venait à être jugé
• coupable d'un nouvel attentat préjudiciable à la » tranquillité de l'État, dès lors la partie de la cul-
• pabilité par donnée sera ajoutée au nouveau délit » et pourra être punie entièrement selon les lois.»
Quiconque sait avec quelle facilité les cours martiales autrichiennes déclarent un citoyen coupable d'attentat, quiconque sait que les indices les plus hypothétiques ou les dépositions vénales d'un agent
provocateur suffisent pour envoyer à l'échafaud le plus parfait honnête homme, quiconque sait ce que sont les lois, là où Ton condamne à mort avec le texte du code Thérésien qui n'a jamais été publié, et qui est toujours resté inconnu dans le royaume Lombard-Vénitien, peut aisément s'imaginer la terrible pierre d'attente que les précédentes paroles fournissaient à la malignité d'un gouvernement et de gouvernants dont tous les actes décèlent la mauvaise foi la plus éhontée. Une semblable amnistie n'était pas faite pour encourager ceux qui avaient cru prudent de s'expatrier, d'autant plus qu'une secoude proclamation publiée le 18, à l'égard des inculpés dont le procès était pendant, s'en rapportait au bon sens des juges militaires pour la décision sur les cas douteux,
Le 18 août était le jour anniversaire de l'Empereur; le maréchal Radetzky voulant le célébrer pompeusement avec des parades militaires et des Te Deum, ordonna que les balcons et les fenêtres des places et des rues où les troupes devaient se ranger, fussent ornés de lapis. En ce même jour, arriva à Milan la nouvelle des faits de Yilagos; ce fut une nouvelle excitation à l'arrogance militaire.
En face du café del Mazza, un des endroits les plus fréquentés de la ville, une certaine Annette divari, gantière, diffamée pour ses mauvaises mœurs, et qui avait des liaisons avec plusieurs officiers autrichiens , étala à son balcon son tablier en étoffe de soie sur lequel était brodé un aigle avec les couleurs autrichiennes. Il y avait dans le café beaucoup d'officiers venus là pour observer ce qui allait se passer; tout en buvant et fumant, ils adressaient des félicitations affectées à leur maîtresse qui se tenait à son balcon. Cette petite scène attira l'attention des passants qui s'arrêtèrent; du milieu des groupes éclata toutà-coup un bruit de sifflets qui contraignit cette lille à ôter son tablier du balcon et à se retirer. Les officiers voulurent la rappeler par des applaudissements et des battements de mains; les sifilets et les railleries redoublèrent. En un clin d'œil, la rue fut encombrée de monde ; le tumulte attira aux fenêtres une multitude de curieux et fit fermer de nombreuses boutiques de la rue. Les uns sifflaient; les autres faisaient des plaisanteries ; mais le plus grand nombre se bornait à rire, ce dont s'irritèrent grandement ces valeureux officiers qui envoyèrent chercher la garde au poste voisin. Bientôt arrivèrent un détachement d'infanterie et un de cavalerie qui se jetèrent au milieu de cette multitude sans défense. Un vieillard sexagénaire fut écrasé; plusieurs personnes furent blessées ou contusionnées, un plus grand nombre encore arrêtées. Quelques officiers, se tenant dans
la rue, contraignaient les passants à ôter leur chapeau au tablier de la courtisane... La fable d'Horman Gessler devenait de l'histoire. D'autres militaires allèrent chercher l'Olivari, la placèrent au milieu d'eux, la firent monter en voiture et la menèrent promener triomphalement. Je laisse l'intelligence du lecteur deviner le reste. Ainsi finit l'anniversaire de la naissance du jeune et chevaleresque empereur François-Joseph; mais l'infâme histoire que j'ai entrepris de raconter ne finit pas là.
Comme je l'ai dit, les Autrichiens reprirent Venise le 22 août; leur premier acte fut l'inauguration de l'état de siège et des conseils de guerre. La nouvelle en avait été donnée par anticipation depuis deux ou trois jours à l'autorité militaire de Milan; et de même que la paix avec le Piémont avait été célébrée par la proclamation insidieuse et mensongère de l'amnistie, la prise de Rome par la pendaison de douze personnes à Brescia, l'événement de Vilagos par la scène que je viens de décrire, de même la chute de Venise devait être célébrée par un spectacle digne des Autrichiens.
Le 23 août, sur la place Castello, et aux yeux du public, quinze personnes, propriétaires, négociants ou marchands furent condamnés à recev; incinquante, quarante, trente coups de bâton. 1 jeunes gens que les médecins ne jugèrent pas être assezrobusles pour supporter la bastonnade, passèrent par les verges; deux d'entre eux en reçurent quarante coups, le troisième plus faible, trente.
1K lui jeunes filles, âgées Tune de 20, l'autre de 18 ans, furent condamnées au même supplice; la première à quarante coups, la seconde à trente. Quatorze personnes, les unes nobles, les autres propriétaires! négociants, employés, ou artistes, furent condamnées à un, deux, trois mois de prison et de fers. Enfin, il y eut huit autres prévenus, dont un jeune garçon de 17 ans et une jeune fille de 16 ans, auxquels on épargna la prison faute d'indices... non pas faute de preuves, mais faute d'indices!!!
Une notification ou sentence imprimée dans la Gazette officielle de Milan, qualifiait le délit de ces trente-quatre personnes de • scandaleuses démon-
• strations anti-politiques, d'insultes aux couleurs » de l'Empire ti aux emblèmes de Sa Majesté, d'in- ■ jures et outrages aux militaires, d'opposition ob-
• stinée et d'offenses positives à la force armée occupée du maintien de l'ordre, et de cris révolutionnaires.» N'est-ce pas ici le cas de répéter ce que Suétone disait de Tibère : Paulatim hoc genus calumniœ eo processiti ut hœc quoque capitalia essent, circa Augusti simulacrum vestimento mutasse 9 nummo vel anulo effigiem impressimi latrinœ intulisse ?
Le jugement, qui n'est signé de personne, porte la date du gouvernement militaire impérial et royal, le 23 août 1849. Dans le corps du jugement on lit : t Les inculpés furent hier (23) condamnés disciplinaivement, etc. » Si cela est vrai, les inculpés auraient été condamnés et punis avant d'être régulièrement jugés. En tous cas, nous avons là un
exemple delà probité avec laquelle les Autrichiens fabriquent leurs jugements.
Les délits formulés par la sentence sont :
1° Scandaleuses démonstrations anti-politiques;
2° Insultes aux couleurs de l'Empire et aux emblèmes de Sa Majesté ;
3° Injures et outrages aux militaires;
4° Opposition obstinée et offenses positives à la force armée occupée du maintien de l'ordre ;
5° Cris révolutionnaires.
Le jugement ajoute que les peines ont été réparties d'après les résultats des actes et la culpabilité plus ou inoins grave des accusés.
Or, comme les deux jeunes filles condamnées aux verges, furent, proportionnément à leur sexe et à leur âge, condamnées àia peine la plus rigoureuse, on doit en tirer cette conséquence qu'elles étaient aussi les plus coupables et que Y opposition obstinée et les offenses positives à la force armée faisaient partie de leurs délits. Ce n'est pas l'éloge le plus flatteur que l'on puisse faire de la vaillance des militaires autrichiens.
Ces jeunes filles étaient deux chanteuses : Ernesta Galli de Crémone, âgée de vingt ans ; et Maria Conti de Florence, âgée de dix-huit ans. Toutes deux tenaient une conduite régulière; la Galli n'était pas laide; mais la Conti était fort jolie. Elles habitaient un modeste appartement à côtédc celui de l'01ivari;plusd'une fois les officiers qui se fournissaient chez cette dernière essayèrent de les séduire; mais ils furent toujours repoussés... Pre-
niier délit. Le second était que pendant le tumulte du 8 août, elles aussi avaient paru à la fenêtre, elles aussi avaient ri comme tout le monde , insultant par Va aux couleurs de l'Empire, etc., etc. Arrêtées par deux officiers, galants éconduits, auxquels ne répugna pas le rôle de sbires, puis conduites dans le château, elles furent condamnées, la Galli, à recevoir quarante coups de verges et la Conti, trente.
On subit ce barbare supplice, le dos nu, en passant entre deux files de soldats munis chacun d'une baguette de coudrier aussi grosse que le pouce, avec laquelle ils frappent de toute leur force sur les reins du patient. Insultant ouvertement à la pudeur, on força ces jeunes filles à retirer leur chemise et à subir leur supplice dans toute la rigueur du code militaire, en présence de plusieurs officiers qui riaient brutalement de leurs larmes. Cette exécution cruelle terminée, les pauvres victimes, accablées de douleur et de honte, demandèrent en grâce d'être reconduites à leurs frais en voiture chez elles; maison leur ordonna de s'habiller et de s'en aller.
Parmi les huit prévenus auxquels on épargna la prison faute d'indices, j'ai mentionné une enfant de seize ans. C'était Selene, sœur d'Ernesta Galli. A quel prix s'était-elle soustraite au supplice infligé à sa sœur? Cela fait horreur d'y penser.
Je n'ai pas encore fini. Le maréchal Radetzky ordonna à la municipalité de Milan de rémunérer Annette Olivari par un don de trente mille livres.
Quand le tyran Héliogabale faisait des cadeaux aux courtisanes, il voulait du moins que cela ne fût su de personne : Nemo sciât, Antoninus liace donat. Mais Héliogabale était jeune, et Radetzky est vieux.
Malgré l'oppression sous laquelle on gémissait, le podestà Pestalozzi et le corps municipal portèrent leurs plaintes au comte Monlecuccoli. Celui-ci les assura qu'il avait fait tout ce qui dépendait de lui pour empêcher cette horrible scène, mais que tous ses efforts avaient été vains. Et pourtant, le comte Montecuccoli se trouvait à Milan en qualité de ministre d'État et de commissaire plénipotentiaire de l'Empereur. Mais à quoi servaient ses pleins pouvoirs, si son autorité, aussi bien que celle de l'Empereur et de son ministère qui la lui avaient conférée, était méconnue par une tyrannie militaire, fantasque et féroce? Pourquoi, si ses remontrances étaient inutiles, n'eut-il pas le courage de protester avec indignation et d'écrire au gouvernement central contre des mesures de rigueur répudiées par notre époque, injurieuses à la civilisation et qui ne pouvaient avoir d'autre résultat que celui d'exaspérer encore plus les esprits et de rendre odieux un pouvoir qui ne savait gouverner qu'avec les soubresauts d'une violence brutale?
Le courage du comte Montecuccoli se montra un mois après, lorsque, le 20 septembre, il publia, sous le titre de lettre-patente, un long discours dont la substance se réduisait à une augmentation de 50 pour cent de l'impôt prédial, tel qu'il était fixé avant le mois de mars 1848, c'est-à-dire de dix-huit centimes par chaque écu d'estimation, outre sept autres centimes perçus par les communes pour leurs dépenses.
Les immeubles du royaume Lombard-Vénitien sont évalués ensemble à. . . 215,488,000 écus, qui, à 18 centimes par écu,
donnent 38,787,840 livres.
En y ajoutant 50 pour cent, l'impôt prédial montait , pour tout le royaume Lombard-Vénitien, h plus de 58 millions de livres autrichiennes.
De plus, le comte Montecuccoli annonça un impôt sur les rentes qui, effectivement, fut publié plus tard, et qui aurait produit de 25 à 30 autres millions. On laissait en vigueur la taxe pour l'entretien de la garde noble et de l'école du génie, qui n'existaient plus ni l'une ni l'autre, ainsi que des chaussées de la province de Mantoue qu'on ne réparait jamais. En compensation, on promettait de faire cesser les réquisitions militaires, accumulées sur les communes (néanmoins elles ne ces-
sèrent pas entièrement), et les impositions extraordinaires qui pesaient sur les communes et sur les individus ( dont pourtant on conserva celles en cours de perception), ce qui n'empêcha pas d'en établir d'autres ensuite; enfin, il promettait une indemnité pour les dommages causés aux propriétés particulières durant la guerre, indemnité que le Piémont paya effectivement, mais dont les Lombards ne reçurent jamais un centime.
Peu de jours après que ces promesses eurent été faites, écrites, imprimées, affichées à tous les coins de rue et insérées dans les journaux officiels, la province de Mantoue se vit imposée d'une taxe extraordinaire de 400,000 livres, et la province de Brescia, de laquelle on avait récemment tiré environ six millions et demi, dut payer une nouvelle contribution de 90,000 livres. Puis, comme les Autrichiens ont l'habitude d'insulter ceux qu'ils volent, ce même général Haynau qui, peu de mois auparavant, s'était fait payer par les habitants de Brescia 14,000 mille livres d'indemnité pour la poudre et les balles consommées à l'assaut de leur ville, demanda ensuite 12,000 livres de plus pour frais de t procédures et de pendaisons.» Le commandant militaire de Milan envoya réclamer du conseil municipal t le remboursement de 33 florins et 9 kreutzers (119 francs 43 centimes)» , pour frais de glace et de baguettes cassées et consommées, dans le châtiment des séditieux du 1 <S août. La traduction est barbare, mais le texte ne l'est pas moins : Per spesa di ghiaccio et di bacchette
rotte e consumate nel castigo dei rivoltuosi del giorno, 18 agosto. Je cite les faits et laisse au lecteur le soin de les commenter.
Le 8 septembre 1849, le maréchal Radetzky partit pour Vienne, où il resta jusqu'au -21 octobre. D'autres chefs militaires avaient été appelés dans la ville résidentielle, et il paraît que la guerre ayant cessé sur tous les points, le ministère songeait à faire cesser aussi le gouvernement soldatesque et à y substituer un ordre civil stable ; mais l'oligarchie militaire s'étant emparée du pouvoir n'avait pas envie de s'en démettre, d'où il s'en suivit qu'on ne put rien modifier. On confirma l'état de siège qui, depuis lors est devenu le système normal de la monarchie autrichienne, et l'on replâtra une nouvelle administration gouvernementale, qui n'apporta aucun changement dans ce mauvais état de choses. Voici un extrait des documents officiels : • Sa Majesté, considérant que
• la situation actuelle des choses en Italie exige
• toujours impérieusement que le pouvoir gouvernemental soit tenu par une seule main, et d'un «autre côté, le rétablissement de la paix imposant *au gouvernement l'obligation de soumettre l'adii. (2) 8
» ministration civile dans les royaumes de Lombar? » die et de Venise, à une réorganisation qui réponde r>aux principes de la Constitution de l'Empire et aux » besoins de ces pays, et d'ouvrir ainsi de toutes «parts la voie aux organes ordinaires constitu- » tionnels, sur la proposition de son conseil des «ministres, du 12, par une décision souveraine du «16 octobre 1849, a approuvé les premières bases » de l'organisme provisoire d'administration pour » les pays assujettis à la couronne. »
Ces premières bases d'un organisme provisoire, lequel, par cela même précisément qu'il était provisoire , n'avait rien de définitif et pouvait être radicalement changé, d'un instant à l'autre, consistaient en un seul nouveau règlement qui remettait la direction suprême de l'administration civile et politique du royaume Lombard-Vénitien à un gouverneur-général civil et militaire, responsable vis-à-vis du ministère. Comme on devait s'y attendre, le maréchal Radetzky fut nommé à cette place, sous l'obligation de fixer sa résidence à Vérone.
Son administration fut divisée en deux déparlements; l'un des affaires civiles, l'autre des affaires militaires, indépendants l'un de l'autre. On nomma chef de la division civile le comte Montecuccoli, et sous-chef le comte Michel Strassoldo, beau-frère, je crois, du maréchal.
Dès lors , les provinces lombardes-vénitiennes formèrent, non plus un seul royaume, mais deux royaumes qui prirent le nom de lieutenances,car
rien n'égale l'astuce de l'Autriche, qui en changeant comme par hasard un mot, en vient à changer essentiellement les choses. Les lieutenants dépendaient en premier lieu du ministère et en second lieu du maréchal.
On nomma lieutenant de la Lombardie le prince Charles Schwarzenberg, cousin du premier ministre, et lieutenant de la province vénitienne, le général baron Antonio Puchner, dont les antécédents militaires en Transylvanie n'étaient pas glorieux, mais qu'on devait récompenser pour avoir appelé l'intervention russe.
Le baron Charles Pascotini, délégué de Mantoue, fut nommé conseiller ministériel et premier conseiller auprès de la lieutenance lombarde ; la même place auprès de la lieutenance vénitienne fut donnée au comte Jean Marzani.
On remarquera que Montecuccoli, Strassoldo, Pascotini et Marzani sont des noms italiens ; cependant, ceux qui les portaient étaient tous quatre Allemands; excellente garantie pour la nationalité italienne. Mais au moins ceux-là parlaient italien, au lieu que le prince Schwarzenberg n'en savait pas un mot. Les Lombards qui avaient à l'entretenir, et qui ne savaient ni l'allemand, ni le français, étaient obligés de lui parler par l'entremise d'un interprète, et l'interprète était Pascotini.
Néanmoins, le prince Schwarzenberg était un honnête homme, et il désirait faire le bien; mais ce Pascotini, caractère arrogant, vénal, astucieux,
conseiller déloyal, subalterne infidèle, semblait avoir été placé à ses côtés, pour neutraliser ses bonnes intentions.
Suivant le nouveau plan, l'administration des finances devait être entièrement détachée des autorités locales, et placée sous la direction supérieure du ministère des finances à Vienne. La direction subalterne fut confiée à un nommé Schwend, conseiller ministériel résidant à Vérone.
Enfin, le maréchal par un décret du 25 octobre déclara dissou le l'intendance de l'armée d'Italie, et l'intendant comte Pachta fut condamné à se reposer avec quatre mille florins de pension annuelle, en récompense de ses longues dilapidations. Je reparlerai de lui plus loin.
Tout cela confirme ce que j'ai dit ci-dessus, qu'à Vienne on fit une tentative pour soustraire les provinces lombardes-vénitiennes au régime soldatesque et y introduire un système régulier de gouvernement qui, en tout ou en partie convînt aux Italiens; mais les efforts des ministres firent naufrage sur recueil de l'opiniâtre résistance de l'oligarchie militaire, si bien qu'il fallut accorder de nouveau au maréchal Radetzky un pouvoir indéfini, limité par une responsabilité envers le ministère, dont il ne tint jamais aucun compte.
A peine le maréchal fut-il de retour à Vérone, qu'il publia la proclamation suivante :
Aux habitants du royaume Lombard-Vénitien.
Sa Majesté l'empereur a daigné me nommer gouverneur- général pour les affaires civiles et militaires du royaume Lombard- Vénitien. Sa Majesté a mis dans mes mains ce double pouvoir pour ajouter à la force et à la sainteté de la loi les moyens de la faire triompher.
L'inobservance des lois mène les peuples à l'anarchie et à la ruiue; vous en avez fait vous-mêmes l'expérience. La domination d'un pouvoir sans loi peut dans le court espace d'un an, causer plus de malheurs que la législation et l'administration les plus sages ne seraient capables d'en réparer en dix ans.
Je vous exhorte donc encore une fois à être vous aussi un anneau de la grande chaîne qui unit entre eux les peuples de notre monarchie commune, dont les institutions libérales assurent tout le développement de vos intérêts et de votre nationalité, qui est conciliable avec la prospérité de chacun et de tous.
Habitants du royaume Lombard- Vénitien ! éloignez de vos cœurs la défiance à l'égard de la sincérité et de la pureté des intentions de votre gouvernement, déliance qui maîtrise encore un grand nombre d'entre vous. C'est le désir et la volonté de l'Empereur, notre maître, de voir le royaume Lombard-Vénitien heureux et content sous son sceptre ; je suis fier d'avoir été choisi pour être l'organe de sa volonté. Si moi-même j'ai reçu quelque offense imméritée, tout souvenir en est éteint dans mon cœur. Pardon et oubli du passé, telle est ma devise. Je compte sur votre coopération, sur votre fidélité ; j'en ai besoin
pour réaliser les internions qui m'animent pour le bien d'un pays dont depuis longtemps le séjour m'est devenu cher et que j'aime comme ma seconde patrie.
Vérone, 25 octobre 1849.
Comte Radetzky,
Gouverneur-général pour les affaires civiles et militaires.
Cette fois, le style du maréchal est, il faut en convenir, passablement adouci et fort dissemblable de celui qu'il avait adopté dans toutes ses autres proclamations. 11 s'y rencontre même pour la première fois et (j'ajouterai par anticipation) pour la dernière, les mots institutions libérales et nationalité assurée; mais nous y trouvons aussi l'assurance main tenant bien usée de la sincérité et de la pureté des intentions du gouvernement, assurance qui fut répétée pendant trente-cinq années consécutives, et démentie également pendant trente-cinq années consécutives. Puis, comment ponvait-il garder le silence sur la défiance des Italiens envers le gouvernement, si celui-ci ne donnait pas quelque garantie pour persuader les peuples que désormais ils auraient raison de se lier à lui? Des promesses! on n'en avait eu que trop, et comme elles avaient toutes été violées, c'était un motif pour les Italiens de ne plus y ajouter foi.
L'Empereur assurait par la bouche du maréchal que c'était sa volonté de rendre heureux et content le royaume Lombard-Vénitien
r m nme gage de cette assurance, il confirmait Tétât de siège qui durait depuis plus d'un an, et il continuait à abandonner cinq millions d'hommes au gouvernement licencieux et arbitraire d'une oligarchie militaire; òn continuait par conséquent les exécutions militaires, les pendaisons, les basti »nnades, les exactions, les vols, toutes choses qui ne devaient pas inspirer une confiance excessive dans la pureté et dans la sincérité des intentions du gouvernement autrichien. En résumé, le maréchal exhortait les Italiens à déposer toute méfiance envers le gouvernement , tandis que le gouvernement persévérait dans son ancienne défiance et donnait d'évidents témoignages de sa mauvaise foi innée.
Cette triste vérité fut mise encore plus en lumière par la comédie des hommes de confiance qu'on appela à Vienne pour être consultés sur la constitution à donner au royaume Lombard- Vénitien. Ces prétendus hommes de confiance ne furent pas élus par le peuple que l'état de siège empêchait de procéder à des élections régulières; ni par les Assemblées provinciales qui n'existaient pas pour la plupart ou qui existaient seulement pro forma, et avaient été composées arbitrairement par cette même autorité militaire de laquelle ils reçurent l'ordre de se rendre à Vienne. Comme le plus grand nombre d'entr'eux refusaient une mission dont ils ne connaissaient pas bien les devoirs et dont ils n'avaient pas été régulièrement chargés, on les força de l'accepter
contre leur gré. Ils allèrent à Vienne, où ils eurent pleine liberté de voir tout ce qu'il y a de beau et de laid, sans que le ministère fît aucune attention à eux. Lorsqu'ensuite on les appela, ils ne furent pas peu étonnés qu'on leur présentât, au lieu d'une constitution politique du royaume Lombard-Vénitien, un nouveau règlement pour l'administration communale, si étrange que, après en avoir entendu la lecture, ces personnages le déclarèrent unanimement, malgré leur modestie et leur timidité, tout-à-fait inexécutable.
La véritable constitution , c'était les emprunts volontaires qu'on obtenait par force, et qui se succédaient rapidement sous diverses dénominations; c'étaient cent vingt millions dont on surchargeait indûment, en violation de la bonne foi publique et des traités, le Mont-Lombard-Yénitien; c'étaient les concussions militaires que Montecuccoli avait promis de faire cesser, mais qui se reproduisaient sous d'autres titres; c'était le despotisme soldatesque qui présidait à toutes les branches de l'administration et y mettait le désordre ; c'étaient les commissions instituées à Vérone pour examiner la conduite des employés pendaut les quatre mois du gouvernement provisoire, ce qui en fit destituer un grand nombre et réduisit à l'indigence beaucoup de familles.
Du reste, il faut rendre cet hommage à la vérité : grâce à la présence et aux bons offices du prince Charles Schwarzenberg, Tannée 1850 ne fut pas signalée par autant d'actes oppressifs que l'avaient été les précédentes et que le furent les suivantes. On versa moins de sang, on commit moins de cruautés ; l'état de siège fut sensiblement adouci. Comme il y avait un décret du h mars 1819 qu'on imprima dans toutes les langues et qui fut répandu dans tout l'Empire, répété par toutes les gazettes officielles et lu solennellement, par ordre du ministère, dans toutes les administrations, il y eut, du moins en apparence, une sorte de liberté de la presse. Toutefois elle eut le sort de toutes les autres libertés, elle resta exposée à l'arbitraire capricieux du pouvoir militaire qui laissait librement circuler les livres les plus obscènes, et qui saisissait et soumettait à l'amende ceux qui n'étaient pas de son goût, sans en donner la raison. Les libraires de Milan ayant demandé au général Wimpfen un règlement sur lequel ils pussent se baser ; il leur répondit : « La presse est libre pour » tout ce qui n'est pas contraire aux lois militaires; • c'est à vous de vous régler là-dessus. » Mais dans l'état de siège, la loi suprême étant la volonté des commandants, et cette volonté etani capricieuse
et variable suivant les occasions et les personnes, il s'en suivait que Milan ne pouvait jamais se croire en sécurité. On fonda plusieurs journaux politiques ; mais frappés sur le plus léger prétexte par des condamnations pécuniaires ou personnelles, suspendus et même supprimés, ils reparaissaient sous d'autres titres pour subir les mêmes vicissitudes, et mourir au bout de quelques semaines ou de quelques mois d'une existence tourmentée.
A propos de journaux, je dois faire ici une remarque. Dans la province vénitienne , ils prirent presque tous une couleur constitutionnelle , et, bien que les rédacteurs fussent obligés de garder une grande réserve, cependant, on leur permit de vivre bien ou mal, un peu de temps. Mais dans la Lombardie, aucun journal de ce genre ne put se soutenir; le gouvernement militaire y tolérait plutôt les tendances républicaines ou mazziniennes qui ne l'effrayaient pas beaucoup et qui, au contraire, servaient à discréditer le Piémont. Le comte Pachta qui, dans ces choses-là, avait la haute main, favorisait même certains petits journaux populaires dans lesquels on prêchait ouvertement le communisme, comme par exemple : YOuvrier, X Artiste, le Montagnard. C'était une doctrine qu'il importait beaucoup aux Autrichiens de propager chez le peuple. Ce qui doit paraître encore plus étrange, c'est que, deux feuilles allemandes, le Lloyd de Vienne , et la Gazetle de Trieste (TriesterZeitung), tous deux organes du commercede
iesle, et tous deux aussi sous la protection du ministre de Brnck, se constituèrent les soutiens déclarés de ces principes qu'ils eussent voulu voir appliqués à la Lombardie. Ils allèrent jusqu'à soutenir à plusieurs reprises qu'on devrait ôter aux riches leurs trop vastes propriétés et les partager, en petites fractions, entre les paysans.
Sous le semblant d'une louable sollicitude pour intérêts de l'Italie et du désir de les concilier avec ceux de l'Autriche, le ministre Bach fonda à Vienne un journal [Il Corriere Italiano), écrit dans une langue italienne très-barbare et dont il confia la rédaction à un nommé Mauroner, de Trieste, aitlé de six ou sept Allemands, Dalmates ou Croates, qui ne savaient de notre langue que ce qu'ils en avaient appris dans les comptoirs de Trieste. Ce Courtier se fit le panégyriste de la Constitution du û mars, qu'il désavoua plus tard, et des promesses généreuses de l'Autriche qui devaient faire le bonheur de l'Italie; mais il lui arriva plus d'une fois de vanter ces promesses dans la même feuille où il se trouvait obligé de consigner des faits qui les violaient, et ces contradictions ne tardèrent pas à le couvrir de ridicule. Maintenant, pour faire voir quel accord régnait entre les pouvoirs qui gouvernaient à Vienne et ceux qui gouvernaient à Milan, je citerai une polémique de ce Corriere Italiano, organe du ministre Bach, avec la Gazette officielle de Milan, dépendante du comte Pachta.
Lorsque le ministre de Bruck alla en Italie pour traiter de la paix avec le Piémont, il fut scandalisé
des énormes dilapidations qui ruinaient le pays sans faire entrer un florin dans la caisse de l'État ; il reconnut également que le comte Pachta élait le principal auteur de ces concussions , et que , tant que cet homme immoral resterait en Italie, le gouvernement central ne parviendrait à rien faire de bien. 11 fut donc décidé, dans les conférences qui eurent lieu à Vienne avec le maréchal Radetzky, qu'on Tôterait de là; et, ainsi que je l'ai déjà dit, le maréchal, par son décret du 25 octobre, ayant déclaré que l'intendance générale de l'armée d'Italie était dissoute, Pachta fut congédié avec une pension de 4,000 florins (10,440 francs), Malgré ses incroyables rapines, il n'en élait pas moins chargé de dettes; de sorte que ses créanciers, craignant qu'il partît sans les payer, se hâtèrent d'opérer la saisie de la moitié de sa pension, comme la loi leur en donnait le droit ; mais le misérable l'avait déjà vendue par un contrat dressé par l'avocat et notaire Lorenzo Rizzi, mentionné ci-dessus.
En pensionnant le comte Pachta , le ministère avait cru l'éloigner de Milan , ou tout au moins des affaires; il n'en fut rien; Pachta continua de rester à son ancien poste. Plusieurs fois le Corriere Italiano , ayant parlé contre lui, le comte Pachta, se faisant beaucoup plus libéral que le ministère de Vienne et son Courrier, fit écrire dans la Gazette officielle et dans d'autres feuilles de Milan des articles très-hardis coi. tre eux. A la lin, le Courrier, perdant patience , éclata dans une phi-
lippiqne qui parut dans sa feuille du 23 mars 1850, et dont voici un fragment :
Nous n 'avons pas l'honneur de connaître M. le comte Pachta m t rement que de réputation ; nous parlons de lui sans prévention et s ins colère ; mais nous demandons son éloignement des affaires, poussés a cela par la conviction intime que l'intérêt du gouvernement l'exige absolument. Il n'est pas besoin, croyons-nous, de dire ici tous les motifs qui conseillent cette mesure, d'autant plus qu'en lui donnant une pension, on l'a déjà de iure éliminé de ses fonctions et que depuis lors, il a continu'1 de facto à agir, ce qui nous semble une anomalie qu'un gouvernement fort, décisif et réformateur comme l'est le nôtre, ne peut tolérer plus longtemps. Nous ne voulons pas rappeler l'histoire du passé à l'appui de notre demande, car il faudrait iiefundum renovare dolorerà , et nous sommes de ceux qui voudraient jeter sur ce qui a été, c'est-à-dire sur les péchés du gouvernement comme sur les fautes des peuples, non pas un voile, mais une couverture. Malheureusement, tout le monde ne paraît pas être de notre avis, et les nouvelles récentes que nous ivons reçues delà Lombardie, nous font reconnaître avec dou- Inir que le système qui y domine est entièrement opposé à celui qui, dans notre opinion, devrait maintenant y être mis en vigueur. Dans lacommisson d'épuration pour les employés, dans la dernière notification concernant l'émigration, dans les fréquentes informations contre les individus pour des fautes anciennes, comme aussi dans certaines autres mesures, et dans certains autres actes dont nous voulons vérifier encore la réalité, nous voyons avec douleur prévaloir toujours des principes de gouvernement qui ne nous semblent pas des mieux calculés pour amener la pacification des provinces italiennes.
Nous nous expliquons avec d'autant plus de franchise sur ces que lions, que ces maux ne proviennent ni du maréchal ni de ses lieutenants, mais de certains employés secondaires qui, soit par leur manière surannée de voir les choses, soit par des souvenirs peu nobles de leurs occupations premières, sont funestes
aux provinces où ils exercent leurs fonctions, et nuisent évidemment à la cause de l'Autriche en Italie (1). Au besoin, nous saurions nommer, les uns après les autres, ces fonctionnaires publics qui seraient mieux placés ailleurs que dans le pays Lombard-Vénitien, mais nous ne nous croyons pas appelés à devancer l'action du gouvernement. Nous ne pouvons et ne devons qu'indiquer le mal et appeler l'attention des autorités supérieures sur les moyens d'y remédier, persuadés comme nous le sommes, que la pacification du royaume Lombard-Vénitien est plus facile à effectuer qu'on ne le croit et que, en suivant le droit chemin, le gouvernement pourra obtenir des résultats non encore obtenus et un état non pas seulement d'abnégation et d'apathie, mais de tranquillité et de contentement.
Nous demandons au gouvernement un seul acte de générosité, de confiance envers les provinces italiennes, un seul ade qui dise clairement à ces populations : VEmpereur oublie le passé; il vous accorde le bienfait des réformes concédées aux autres provinces de V Empire. Il pardonne et il oublie ; i7 vous considère comme égales à toutes les nations de son vaste Empire, et bien quii sache défendre victorieusement ses droits, lui et son gouvernement vous accordent tout ce que vous pouvez demander sans léser V existence et l'intégrité de la monarchie. Nous demandons cet acte pour nos frères, et, s'il ne produit pas le plus salutaire effet, si, à chaque mesure conciliante, le gouvernement ne voit pas changer l'esprit des provinces italiennes, nous baisserons la tête et nous reconnaîtrons la justesse de coup d'oeil de ceux qui affirment que le royaume Lombard- Vénitien ne peut être gouverné qu'avec rigueur. Mais qu'on fasse d'abord l'expérience de l'action bienfaisante du gouvernement, et que le Fiat lux soit aussi annoncé à cette contrée.
Que le lecteur n'oublie pas que le Corriere lta-
(1) Allusion au comte Bolza, qui résidait h Vérone e| était Pâme de la commission pour l'épuration des employés, dont était président de nonner, ex-auteur d'àlmanacha militaires, el <;■ seiller aulique.
- 4M mm
tiano était une feuille semi-officielle, l'organe du ministre de l'intérieur ; s'il tenait un langage aussi vigoureux, il est à présumer que les ministres étaient d'accord sur ce sujet. D'autre part , si à Vienne on voulait et l'on parlait dans un sens contraire à celui dans lequel on agissait en Lombardie, ne peut-on pas en inférer qu'il y avait deux gouvernements en opposition l'un avec l'autre, et dont le plus faible était celui de Vienne ?
Cette vérité est aussi attestée par le prince Charles Schwarzenberg, lieutenant de la Lombardie. Après une année d'inutiles luttes avec le maréchal Radetzky ou avec son entourage, se voyant empêché de faire le bien et ne pouvant pas toujours empêcher qu'on fît le mal , il donna sa démission. Au commencement de janvier 1851, il fut remplacé par le comte Strassoldo, qui dut cette haute position à l'influence du maréchal Radetzky, son beau-frère , aux volontés duquel il était entièrement dévoué. Le prince partit à la fin de février, au grand regret des Milanais; il partit, et Pachta resta à Milan... Il y est encore à présent.
Quelque chose de semblable est sans doute arrivé au général Puchner, lieutenant de la province vénitienne, qui fut rappelé vers le même temps , et auquel on donna pour successeur le chevalier George deïoggenburg, Suisse d'origine, jusqu'alors inconnu, et qui n'était jamais allé en Italie.
A la suite des mutations que je viens de rapporter, le déplorable système de provocations et de rigueurs fut repris. Une nouvelle proclamation du maréchal Radetzky , datée de Vérone , 21 février 1851, contre la propagation des écrits incendiaires et révolutionnaires, statuait « que quiconque vien- »drait à avoir en sa possession un de ces écrits incendiaires et révolutionnaires, quel qu'en soit le » titre ou la forme de rédaction, et ne le remettrait » pas immédiatement à la plus proche autorité politique ou personne en place, fût-ce même un «simple gendarme, en indiquant en même temps » l'origine de cet écrit, afin qu'il ne puisse pas être » convaincu d'avoir prémédité de le répandre, sera
• dorénavant puni, même pour la seule possession » d'un tel écrit et pour l'omission du devoir de la dé inondation de l'existence de pareils écrits, selon
• les circonstances aggravantes ou atténuantes, *par la prison dure d'un an à cinq ans. • Et coni ni e nul ne savait ce qu'on devait entendre par la vague qualification d'écrits incendiaires et révolutionnaires , et que d'ailleurs la police avait snisi comme tels des livres tout-à-fait inoffensifs , chacun craignait, en touchant un livre, une brochure, un journal, d'encourir la condamnation d'un à cinq ans de fers. En effet, pour n'en citer qu'un exeni-
pie, un nommé Giacomo Aroldi , de Mantoue, fut condamné dans les premiers jours de juillet 1851 à un an de fers (réduit , en considération de sa conduite irrépréhensible , à trois mois), parce qu'on trouva chez lui les Actes officiels du Gouvernement provisoire , qu'il conservait comme documents historiques. Le plus étrange de tout cela, c'est que les officiers autrichiens et les agents de la police se faisaient eux-mêmes les colporteurs de brochures et de feuilles volantes, contenant des doctrines républicaines ou Mazziniennes , pourvu qu'elles dénigrassent le Piémont; ils les répandaient dans les cafés, les communiquaient à leurs amis, et le docteur Vandoni, dont je parlerai toutà-1'heure, était un de ces officieux propagateurs.
J'épargnerai à mes lecteurs la triste nomenclature de ceux qui, en conséquence d'un aussi étrange système de terrorisme et de provocation, étaient, presque chaque jour et presque dans chaque ville et dans chaque village, condamnés à être fusillés ou pendus, à recevoir la bastonnade ou à être chargés de fers.
L'acte de cruauté qu'un officier de Lintz commit sur un enfant, et qui excita l'indignation de tous les journaux de l'Allemagne , se renouvela plusieurs fois en Lombardie. A Tirano, dans la Valteline, un petit garçon, étant à une fenêtre, cracha par hasard sur un soldat faisant partie d'une patrouille qui passait dans la rue. 11 fut arrêté et condamné à recevoir autant de coups de bâton qu'il avait d'années. C'était un enfant de dix ans. u. (2) 9
Outre les scènes tragiques, il y eut des scènes comiques. La haine pour les Autrichiens avait pénétré jusque dans l'Institution impériale de Saint- Philippe à Milan. Le 18 août 1850, anniversaire de la naissance de l'Empereur, les élèves refusèrent le plat de friandises qu'on avait l'habitude de leur donner ce jour-là. L'audace révolutionnaire de ces jeunes filles ne s'arrêta pas là. Le premier jour de l'année suivante, le prince Charles de Schwarzenberg et la princesse sa femme étant allés, suivant l'usage, visiter cet établissement, les élèves qui auraient dû, aussi suivant l'usage, les complimenter en allemand , gardèrent un silence obstiné. En vain la directrice et les maîtresses les engagèrent-elles à faire leur devoir; ni les prières ni les menaces ne purent les décider à ouvrir la bouche. Le prince en fut surpris et irrité. Par son ordre, la police fit une visite rigoureuse dans l'établissement pour s'assurer qu'il n'y avait pas de livres révolutionnaires; on trouva quelques brochures parmi les livres d'une pensionnaire gratuite, fille d'un officier de l'armée impériale el royale. On forma une espèce de conseil Statario, composé de la directrice de l'Institution, du père de la jeune fille, d'un ou de plusieurs fonctionnaires de la police; mais, quoi qu'ils pussent faire ou dire, ils ne réussirent pas à savoir d'elle d'où lui venaient ces petits livres. A la fin ils se tirèrent d'embarras en congédiant deux maîtresses, coupables ou innocentes, peu importe ; et le prince de Schwarzenberg, qui n'était pas méchant, mais
qui était Autrichien , donna ordre à la directrice tic changer la manière de penser de l'Institution, 18 peine de la voir fermer.
La malheureuse condition à laquelle se trouva réduite la Lombardie, vers le milieu de Tannée 1851, a été décrite longuement par le correspondant du Times, dans une lettre datée de Milan, 11 juin, et publiée par ce journal dans sa feuille du 19 ou du 20 (je n'en ai pas bien retenu la date). Le correspondant disait : t Si Sardanapale était
• Lombard et s'il vivait de notre temps, il pourrait
• mener une joyeuse vie à Milan ; mais je défie tout » individu pour qui manger, boire et se réjouir, ne
• constituent pas la félicité suprême, d'y passer » vingt-quatre heures sans déplorer la malheureuse
• condition à laquelle est réduite cette belle province Pour ma part, je suis forcé d'affirmer
• que la conduite de l'Autriche est intolérable;
• qu'elle lui soit ou non imposée par la nécessité,
• toujours est-il que la rigueur de son gouverne-
• ment fait frémir tout homme libre. La Lombar-
• die ressemble plutôt à un lieu de déportation
• pour des délinquants qu'à une colonie, encore
• moins à une portion intégrante d'un grand
«Empire; j'aimerais même mieux être envoyé aux « Bermudes ou en Australie que d'être condamné » à passer des jours aussi tristes que ceux qui s'é- * coulent maintenant pour les Milanais... Je ne puis « comprendre le système adopté par le gouverne- » ment autrichien depuis que Radetzky est rentré » triomphant à Milan. Les propriétaires de ce pays »se félicitaient secrètement de son retour, parce «qu'ils craignaient plus que le gouvernement de «Vienne, le parti républicain dominant alors à Tu- «rin. Si l'on eût suivi un système d'action bienveillant et philosophique, je crois que le peuple »se serait tenu pour satisfait, au moins jusqu'à un «certain point; mais le terrorisme et la proscrip- » tion vinrent à l'ordre du jour, et ce système une »fois commencé, a engendré un tel état de cho- «ses, que je ne saurais y voir d'autre remède que » la séparation immédiate de ce pays d'avec la moli narchie autrichienne. »
Comme je l'ai dit, le correspondant du Times traçait ce triste tableau le 11 juin 1851 ; le 25 du même mois eut lieu l'assassinat du docteur Vandoni.
Employé en qualité de médecin auprès de la délégation provinciale de Milan, Vandoni n'en était pas moins un propagateur de ces écrits et de ces mauvais petits livres que Radetzky qualifiait dans sa proclamation d'incendiaires et de révolutionnaires. Le faisait-il malicieusement ou Don, c'est ce que je ne discute pas. Agé , dévot jusqu'à I;» buperslition, il se confessait tous les vendredis et
portait sur lui des amulettes et des croix bénites. Malgré ses pratiques de dévotion, il ne se fit pas scrupule de dénoncer son collègue Gaetano Ciceri, chirurgien de la susdite délégation, en l'accusant d'avoir des relations avec Mazzini et de s'être occupé de son emprunt. Ici, je dois ajouter que M. Wagner, directeur général de la police, avait organisé un prétendu parti de mazziniens, qui diffamaient le Piémont et répandaient des proclamations ainsi que de faux billets de l'emprunt. Gela vint à la connaissance du public parce que, en février 1851 , deux de ces soi-disant mazziniens ayant été arrêtés à Bergame, par un malentendu, comme ils offraient des billets de l'emprunt , puis envoyés à Milan , furent immédiatement relâchés. Sur la simple dénonciation de son chef, Ciceri fut mis en prison; comme il était universellement connu pour un homme de bien, son infortune et le danger qui le menaçait produisirent une sensation douloureuse et inspirèrent un profond mépris pour Vandoni, dès qu'on eut acquis la certitude que c'était lui qui l'avait dénoncé. Ciceri nia constamment qu'il sût rien de Mazzini ni de son emprunt, et le conseil de guerre devant lequel il comparut, suspendit le procès, « faute de preuves légales, » par un arrêt rendu le 1er février 1851.
Quelques semaines après, un journal intitulé le Cosmorama Pittoresque, dirigé par l'avocat Zini qui était dans les bonnes grâces du gouvernement, exprima l'espérance que le docteur Ciceri, ayant
été victime d'une calomnie, obtiendrait une sentence absolutoire qui le mettrait à l'abri de perse* cutions ultérieures. Le journal fut suspendu et Zini arrêté.
Le docteur Ciceri se vit jeté en prison pour la seconde fois, et la cour suprême militaire de Vienne, annulant la première sentence, le déclara coupable du crime de haute trahison et le condamna à dix ans de réclusion dans une forteresse et à la perte de sa place. On ne pouvait pas prononcer un arrêt plus inique. La situation du procès était encore la même; les preuves légales dont avait manqué le conseil de guerre à Milan, manquaient de même à celui de Vienne, et néanmoins ce dernier, sur la simple dénonciation de Vandoni, affirmée par écrit,condamnait à un long emprisonnement un père de famille d'une réputatiou intacte et sans aucun antécédent fâcheux. Avec une pareille jurisprudence, quel honnête homme ne pourrait pas craindre pour sa liberté, pour sa vie? Aussi la condamnation de Ciceri , publiée à Milan, le 17 juin, y produisit-elle un frémissement d'horreur. On se souvenait avec épouvante que, précédemment, en plusieurs autres circonstances, les conseils de guerre avaient accueilli les dépositions de la femme contre le mari, du fils contre le p A qui se fier? Le mari qui vivait en mésintelligence avec une épouse vicieuse, le père qui avait un fils pervers, le maître qui congédiait un domestique infidèle, voyait la délation suspendue, comme une menace terrible, sur sa tête. Pour comble d'ini-
quité, on avait récompensé Vandoni par le don d'une tabatière et par l'expectative de la place de premier médecin consultant. Si cet homme déjà et dévot , n'avait pas hésité à dénoncer son collègue et ami, où était l'ami, où était le parent qui, corrompu par l'ambition et encouragé par un gouvernement immoral, ne voudrait pas en faire autant?
Vandoni fut dès-lors évité de tout le monde, sans excepter même ses proches; les boulangers refusaient même de faire porter le pain chez lui. 11 ne paraissait pas prendre de souci de son ignominie; mais voici que le 25 juin, vers quatre heures et demie de l'après-midi, comme il revenait chez lui pour dîner, un coup de poignard retendit mort à quelques pas de sa maison, dans la rue del Durino. Le meurtre était commis en plein jour, dans une rue fréquentée ; une des filles de Vandoni se tenait sur le balcon, et il y avait beaucoup de monde dans la rue. Tout le monde le vit tomber; nul ne vit quelle main l'avait frappé. Des deux coups de poignard qu'il reçut, le premier l'atteignit si juste au cœur, qu'il n'eut pas le temps de pousser un cri. On ne rendit pas d'honneurs funèbres au cadavre de Vandoni ; on le transporta de nuit au cimetière, dans le corbillard de l'hôpital, escorté par quelques gendarmes, et il fut ignoblement enterré sans que rien pût faire reconnaître le lieu de sa sépulture, ni rappeler son nom déshonoré. On donna une gratification de 522 francs à la famille et une pension à la veuve, misérable dé-
dommagement de l'honneur perdu! Certes, l'assassinat est toujours détestable, quel que soit le prétexte dont on se serve pour le pallier ; mais lorsqu'un gouvernement encourage la délation et veut Thonorerdu titre de devoir; lorsque la délation ne laisse plus de tranquillité, de sûreté à personne, lorsqu'on est forcé de se méfier de tout le monde, lorsqu'on craint de découvrir un ennemi dans le plus intime de ses amis, oh! alors, on peut être sûr que l'immoralité enseignée par le gouvernement produira aussi ses fruits chez les gouvernés. Dans un semblable état de choses, les idées du bien et du mai sont dans une telle perturbation qu'on en vient à regarder l'assassinat d'un délateur public, dont l'existence fait trembler les gens les plus modérés et les plus honnêtes, presque comme un acte de légitime défense. L'ordre social est interverti , la justice privée prend la place de la justice publique, la violencedela légalité, mais la faute en retombe tout entière sur les gouvernements qui, par leur dépravation, corrompent les mœurs des peuples.
Une chose qui ne pouvait passer inobservée, fut l'indi (Férence avec laquelle le gouvernement militaire vit l'assassinat de Vandoni, bien qu'il se fût tant indigné du mannequin pendu deux ans auparavant à la porte de l'ingénieur Ratti. On sut d'ailleurs que M. Wagner, le directeur général de la police, avait reçu des lettres anonymes qui l'avertissaient que la vie de Vandoni était menacée; et il avait gardé le silence sur ces lettres. De plus,
après le meurtre, il avait laissé plusieurs heures s'écouler avant de faire battre, par la gendarmerie, les principales rues par lesquelles on pouvait supposer que l'assassin s'était échappé. Les enquêtes furent également faites avec beaucoup de négligence. A la vérité, le général comte Strassoldo fit à ce propos de vifs reproches à la municipalité ; mais le maréchal déclara qu'il n'avait point donné d'ordres pour cela. 11 prit la chose fort tranquillement, dit que les Milanais n'y étaient pour rien, qu'il savait positivement que le coup était parti de Londres , assertion absurde , car la condamnation de Ciceri avait été connue à Milan le 17 juin, et Vandoni fut tué huit jours après. Toujours estil certain que son assassinat servit très-bien les desseins de l'oligarchie militaire.
Le ministère de Vienne ne se dissimulait pas l'inconvénient de l'état anormal dans lequel on laissait les provinces italiennes; il semble même qu'il désirait, afin de se justifier en face de l'Europe, trouver quelque tempérament, afin de mettre un terme à cette situation. Les conférences avec les chefs de l'armée, dans les mois de septembre et d'octobre de l'année 1849, n'amenèrent aucun
résultat. Un voyage à Vienne du duc de Modène fit courir le bruit, dénué de fondement, qu'on songeait à lui céder la Lombardie. Ce dont on s'occupait, c'était de faire une loi pour assujettir à des règles fixes l'état de siège, et en modérer un peu l'arbitraire ; mais le parti militaire refusa absolument de s'y soumettre. On avait cent fois promis une constitution; mais hormis ces promesses, journellement violées et qui, par cette raison, étaient tombées dans le plus grand mépris , le ministère n'aurait rien pu donner, lors même qu'il eût fait ces promesses de bonne foi. On pensa ensuite que si le jeune Empereur se présentait à ses sujets italiens, il pourrait produire un bon effet; mais s'il allait en Italie sans se faire annoncer paf quelque important changement dans l'état actuel des choses, il était probable que sa visite ne serait pas bien vue et qu'elle deviendrait inutile. Cependant on voulut en faire l'expérience à Venise ; si l'Empereur y eût été bien accueilli, il aurait poussé jusqu'à Milan. Il alla donc à Venise, le 27 mars 1851, et y resta jusqu'au 2 avril. Il restitua à cette ville la franchise de son port, mais avec des restrictions; il refusa implicitement de lui rendre le commandement de la marine et d'accorder une large amnistie. Aussi lui fit-on un Accueil assez froid; néanmoins, on voulut faire croire qu'il y avait eu de l'enthousiasme, bien que l'Empert u: . au lieu de se rendre à Vérone, comme on l'avait annoncé , retournât à Vienne , par la route de Trieste.
Le point décisif était à Milan. On avait espéré que, pendant le séjour de l'Empereur à Venise, une députation serait venue l'inviter formellement à y aller; mais on ne put l'obtenir. Et réellement cette députation n'était pas possible, puisque les villes, aussi bien que les provinces, manquaient de représentants légaux.
Toutefois l'idée d'un voyage du monarque à Milnn ne fut pas abandonnée. Mais que donner aux Lombards pour les satisfaire? La constitution du k mars était devenue une fable même pour ceux qui l'avaient promulguée. Le tribunal suprême du royaume Lombar i-Vénilien qui siégeait à Vérone, avait été transporté à Vienne, au grand préjudice des affaires des Lombards-Vénitiens; et les remontrances des hommes dits de confiance, pour lui faire reprendre sa place, furent absolument vaines (1). On avait essayé de transporter de Mi-
(1) Le chevalier Schmerling, ministre de la justice, dans son rapport à l'Empereur, le 31 juillet 1850, reconnaissant les inconvénients auxquels la nécessité de recourir à Vienne, pour les dernières instances, exposaient les Italiens, donnait pour motif à son refus, que : « Toute institution séparée pour le royaume Lombard-Vénitien » ne servirait qu'à faire naître et à renforcer chez les populations » des autres Étals de la couronne, le désir d'avoir de semblables ii.- » stitutions. » Cet aveu est important. L'Autriche doit mal gouverner les provinces italiennes alin de les rendre égales aux antres provinces moins civilisées et placées dans des conditions trèsdilférentes; d'un autre côté , les provinces italiennes sont pour l'Autriche un empêchement perpétuel à l'introduction dans les autres provinces d'un système d'amélioration qui, en s'appuyaul sur les traditions historiques, pourrait très-bien s'accorder avec les intérêts de ces provinces et avec ceux du gouvernement central, mais qui devient toul-à-fait impraticable, quand on veut y comprendre le trop hétérogène royaume Lombard-Vénitien.
lari à Verone le siège du gouvernement, preuve d'une ignorance excessive, car à Milan étaient les archives contenant les documents et l'histoire de l'administration de la Lombardie ; aussi il s'ensuivit une telle confusion, un tel désordre, qu'il fallut revenir là où l'ordre naturel des choses prescrivait de rester. Je ne sais de quelle manière les ministres de Vienne se proposaient de réparer tant de fautes, ni par quels moyens ils présumaient gagner au souverain l'affection des Lombards. Quoi qu'il en soit, l'assassinat de Vandoni fournit au gouvernement militaire un prétexte opportun pour détourner l'Empereur de ce voyage. Effectivement, peu de jours après, le podestà Pestalozza, accompagné des adjoints municipaux, s'étant rendu à Monza auprès du maréchal Radetzky pour se plaindre de la dureté avec laquelle ils avaient été traités par le général Strassoldo, le maréchal les reçut avec affabilité, dit que le général avait dépassé la mesure, qu'il s'était montré trop rigoureux, que l'assassinat de Vandoni était un coup parti du dehors; puis, passant à d'autres discours, il demanda en souriant aux magistrats quelle était leur opinion sur l'opportunité d'un voyage de l'Empereur dans la Lombardie; ce à quoi l'adjoint Marinoni répondit qu'on avait promis au nom de l'Empereur un statut; que, au lieu de ce statut on avait l'état de siège qui se prolongeait indéfiniment; qu'il ne se passait presque pas de jours qui ne fussent marqués par des exécutions militaires, des bastonnades, des emprisonnements,
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tellement que les prisons étaient encombrées de détenus politiques. Des milliers de personnes voyaient leur vie s'écouler dans l'exil; le pays s'appauvrissait sous le poids incessant d'impôts excessifs, d'emprunts forcés, et d'autres exactions... Et tout cela se faisait au nom de l'Empereur. Donc, ajouta Marinoni, lorsque le souverain n'est rappelé au souvenir des peuples que par des actes qui le leur rendent odieux, il devient inutile de demander comment il serait reçu. L'argument était si logique que le maréchal ne put s'empêcher d'ajouter : « Je comprends cela, moi aussi.,. Cest mie Baby Ione.
C'était bien véritablement une Babylone, car, tandis que le ministère insistait sur le voyage de l'Empereur dans la Lombardie, le gouvernement militaire en préparait le programme par le renouvellement de rigueurs qu'aucune nécessité ne justifiait. Une proclamation du maréchal Radetzky, datée de Monza, 19 juillet, disait : qu'il était décidé à déchirer une fois pour toutes, les trames secrètes d'un parti dont l'unique bu test le bouleversement ou plutôt le renversement de toutes les relations sociales existantes. Il était persuadé que la population partageait sa haine profonde pour les ténébreuses machinations de ces misérables. Néanmoins, s'il arrivait que quelque commune, par faiblesse, par lâcheté ou par perversité, ne secondât pas la sollicitude prévoyante du maréchal et laissât le champ libre aux ennemis de l'ordre légal, elle serait déclarée solidairement responsable ; de sorte
que, si quelque autre coup parti de Londres (pour répéter les expressions du maréchal)avait assassiné un autre Vandoni,la commune où aurait été commis l'assassinat, en eût tout entière porté la peine. Pourtant, le maréchal, dans cette même proclamation, avait commencé par déclarerqu'il pouvaitdisposerde moyens suffisants pour la conservation de la tranquillité publique et de Tordre; mais il ne lui était pas possible de défendre les populations contre un ennemi qui travaille en secret à creuser sous leurs pieds un abîme. Si cela ne lui était pas possible, à lui qui commandait une armée , comment cela l'eût-il été à de pauvres magistrats municipaux dépourvus d'autorité, et même d'influence? Et comment rendre responsables des communes entières, opprimées par l'état de siège, de ce que le maréchal lui-même se reconnaissait incapable d'empêcher ou de prévenir? Enfin, il concluait en disant qu'étant persuadé que l'état de siège n'était nullement incommode aux citoyens tranquilles et pacifiques (comme s'il ne troublait pas totalement l'ordre de la justice et les relations sociales) , il jugeait à propos de faire cesser tous les adoucissements qui y avaient été introduits, et déclarait qu'il remettait en pleine vigueur ledit état de siège, tel qu'il l'avait établi suivant la teneur de sa proclamation du 10 mars 1849. Une autre proclamation du 31 juillet, signée par le général Gyulai , donnait huit jours de temps pour remettre les armes comme si, après tant de perquisitions et de saisies, il pouvait y en avoir encore!
Afin que les menaces fussent suivies de faits, le 2 août, un nommé Antonio Sciesa, ouvrier tapissier, ayant été trouvé porteur de quelques affiches prétendues révolutionnaires, « fut condamné à être pendu et fut fusillé faute de bourreau. » Je cite cette particularité, parce qu'elle prouve que les tribunaux militaires condamnaient à une peine, puis, le jugement prononcé, la changeaient suivant leur caprice. L'exécution devait avoir lieu à dix heures du matin; mais elle fut retardée jusqu'à 2 heures de l'après-midi, comme le dit la sentence; autre violation des règlements criminels. Dans cet intervalle de quatre heures , le pauvre Sciesa fut conduit deux fois sur le lieu du supplice, et reconduit autant de fois en prison : attente horrible au moyen de laquelle on voulait lui faire dénoncer la onne de qui il tenait les affiches ; mais il fut inébranlable.
On fit aussi de nombreuses arrestations à Còme, à Vérone, à Trévise, à Venise , et dans cette dernière ville on institua une commission pour juger les coupables. Tout cela avait été prémédité par l'oligarchie militaire, afin de persuader à Vienne que la Lombardie est une province toujours agitée, et qu'on ne peut la gouverner qu'avec un frein très-dur.
Cependant la constitution du 4 mars 4849, qui n'avait jamais existé de fait, cessait d'exister aussi de droit. En réalité, elle était d'une absurdité qui la rendait impraticable, et qui empêcha toujours les Italiens d'y ajouter foi. Si les ministres auteurs de cette compilation , à laquelle ils furent ensuite les premiers à mettre la main pour la détruire, y avaient eux-mêmes cru d'abord sérieusement, c'est qu'ils connaissaient bien peu l'empire dont ils prenaient le gouvernail; si, au contraire, ils en firent un jeu, leur perfidie serait abominable. Dans l'un ou l'autre cas, ils ont montré le peu de fond qu'on doit faire sur la sincérité des promesses de l'Autriche.
Depuis le mois de septembre 1850, époque à laquelle avait été publiée à Vienne la brochure £rkenntnisse eines soldaten (Jugements d'un soldat), du major Barbaczi, on avait pu savoir avec certitude ce qu'on pensait dans les hautes régions de cette constitution du 4 mars. Néanmoins , le ministère continua sans pudeur la comédie , en faisant écrire dans les journaux (au commencement de 1851) que le décret pour la convocation des diètes provinciales avait été soumis a la sanction de l'Empereur. Mais les conférences d'Olmutz et la démission du ministre De lîruck (mai 1851)
anéantirent tout espoir chez ceux qui en conscr- \aient encore. Enfin, le 20 août, cet empereur François-Joseph qui, dans sa proclamation du 4 mars 1849, avait déclaré, en sa meilleure science et conscience , que la Constitution de C Empire ne serait pas lettre morte, qu'elle deviendrait le rempart de la liberté des peuples autrichiens et la garantie du pouvoir; ce même Empereur la détruisait par quatre décrets qui abolissaient la responsabilité des ministres à l'égard de toute autre autorité politique y et, les déliant de l'obligation de prêter serment à la constitution qu'ils avaient signée, leur ordonnait* de jurer entre ses mains de • faire exécuter les volontés impériales et de gar- »der une fidélité absolue au seul Empereur. » En même temps, il enjoignait au prince Félix Schwarzenberg, président du conseil des ministres, « de s'entendre avec le président du conseil de l'Empire, baron de Kûbeck, afin de considérer mûrement et profondément si le statut du 4 mars 1849 devait être maintenu et pouvait être exécuté; » autre feinte non moins indigne que flagrante, dont les ministres auraient pu dispenser un jeune homme de vingt ans, en déclarant tout de suite, sans attendre au 31 décembre, que la constitution du 4 mars était abolie.
En Italie, cet événement ne produisit aucun effet, parce que personne n'avait jamais cru à la sincérité et aux intentions loyales de l'Autriche, et que les Autrichiens avaient constamment pris soin d'affermir les Italiens dans leur incrédulité, n. (2) 10
Aussi l'obstination de leur résistance morale dérivait-elle naturellement de l'obstination de la conduite du Gouvei nement envers eux, et de la continuité de son système de tyrannie qu'alimentaient son inquiétude et sa cruauté naturelles, le despotisme d'une oligarchie militaire, le désordre anarchique dans lequel était tombée chaque fraction de l'Empire , contenue non par des lois , mais par la force, l'inexpérience d'un monarque trop jeune, les factions qui l'entouraient; enfin, l'impuissance avouée des ministres à rétablir un ordre normal quelconque, fût-ce même celui de l'absolutisme.
Avec de tels antécédents, j'ignore sur quels fondements les ministres s'appuyaient pour prétendre que les Lombards devaient s'enthousiasmer à la vue d'un Empereur, au nom duquel on commetlait tant de mal et dont la présence n'apportait aucun bien.
On continua effectivement à parler de sa prochaine arrivée, jusqu'au 2 septembre, que le Lieutenant impérial et royal de la Lombardie, le général comte Strassoldo, l'annonça officiellement, devine-t-on à qui? Au maître de ballets et aux danseuses du théâtre impérial et royal della Scala, où
Son Excellence se rendit exprès en grand uniformo, pour avertir l'un de préparer un spectacle, el Ié9 autres qu'elles auraient à agir devant Sa Ma- \. Le jour suivant, la Gazette officielle annonça aussi cette nouvelle au public. Le 13, l'archevêque et douze danseuses partirent pour Vérone ; le premier pour complimenter le monarque, les secondes pour rester à la disposition de la cour, ainsi que le portait Tordre du gouvernement.
Pour cette visite, on avait saisi l'occasion de grandes manœuvres qui devaient avoir lieu dans les landes de Somma, le long du Tésin, et dont on faisait grand bruit pour leur donner l'air d'une menace contre le Piémont. Vers le même temps, Victor-Emmanuel, roi de Sardaigne, non escorté de troupes , visitait la Savoie qu'on disait être la province la moins bien disposée pour le nouvel ordre politique, et où il fut reçu avec les acclamations les plus vives et les plus spontanées.
Il ne pouvait pas en être de même à l'égard de l'empereur d'Autriche. 11 fit son entrée à Milan le matin du 21 septembre ; il vit ce qu'il y a à voir de curieux : il alla au théâtre ; il logea dans la ville de Monza, visita Còme et les lacs; et partout il trouva la même indifférence. Puis, dans la matinée du 29, il partit de Somma avec la précipitation d'un fugitif, prit un chemin de traverse, afin de ne pas passer à Milan; et, courant la poste au grand galop, il arriva à Venise à onze heures et demie du soir; le 2 octobre, il était de retour à Vienne.
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Voici l'explication de cette espèce de fuite. L'Empereur avait été, à tort, fort mécontent du froid accueil que lui firent les habitants de Milan et de Corne. Les manœuvres si vantées de Somma avaient très-mal réussi ; il semblait que le ciel se fût prononcé contre elles. Les pluies qui duraient déjà depuis quinze jours devinrent alors diluviennes ; les torrents débordèrent et inondèrent le camp. Des ordres mal donnés ou mal exécutés jetèrent la confusion parmi les corps qui simulaient la bataille, les vivres manquèrent. D'abord les soldats se résignèrent; mais ensuite, harcelés par les pluies, par les vents, accablés par la fatigue des marches et des contre-marches, trempés jusqu'aux cheveux, couverts de boue, mourants de faim, ils se mutinèrent et se débandèrent; le désordre n'aurait pas pu être pire à la suite d'une grande défaite. On voyait les cavaliers à pied, les soldats sans souliers, sans sacs et même sans armes. Plusieurs se noyèrent, d'autres succombèrent à la fatigue et à l'inanition. Les généraux ne purent retrouver leurs divisions, les officiers leurs régiments; chacun cherchait à se sauver comme il pouvait. Le pavillon impérial ne fut même pas respecté; les compagnies qui y étaient de garde, stimulées par la faim, l'envahirent et le pillèrent. L'Empereur, malgré le courage militaire dont il veut faire parade, est sujet à des paroxysmes de terreur, qui, lorsqu'ils s'emparent de lui, ne permettent plus à aucun raisonnement ni à aucun conseil de modérer son épouvante, ni d'arrêter sa
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fuite. C'est ce qui lui arriva après la bataille de Goito, d'où il s'enfuit en toute hâte jusqu'à 1nspruck; au siège de Comorn, d'où les Hongrois le firent courir jusqu'à Yienne sans s'arrêter; età ces manœuvres de Somma où, stupéfait, consterné de ce désastre, effrayé de l'indiscipline de son armée et craignant de rencontrer à Milan une autre révolte, il partit de la singulière façon que j'ai dite.
Telle fut l'issue de son voyage, en souvenir duquel il ne laissa ni une grâce, ni un bienfait, ni un seul acte de générosité, d'affection, de bienveillance ; mais il y eut quatre-vingt-neuf décorations de distribuées à plus de soixante-dix employés, à quatre évêques, à cinq prêtres et à douze ou quinze particuliers.
La croix de commandeur de Tordre de Léopold fut donnée à monseigneur Romano , évêque de Còme , diffamé par des bassesses anciennes et récentes.
La croix de chevalier du nouvel ordre de François-Joseph fut donnée à un nommé Spinzio de Pavie, qui, ayant été accusé de vol et ne s'en étant pas disculpé, n'avait pas pu obtenir, avant 1848, le diplôme d'avocat ; il l'avait obtenu depuis, en récompense de services rendus à la police.
La même croix fut donnée à un Cagnola, d'abord garçon d'auberge, puis fournisseur de vivres, ce qui lui donna l'occasion de s'enrichir et les moyens d'acheter des titres de noblesse au gouvernement autrichien, toujours nécessiteux. Deux
mois auparavant, le général Gyulai avait voulu le mettre en jugement pour ses malversations ; mais avec un sacrifice d'argent et la protection du comte Pachta, son complice, il se fit absoudre par le maréchal Radetzky.
La croix d'or du mérite fut donnée à un Somazzi, homme vénal de très-mauvaises mœurs, qui avait été banni de son pays natal (le Tésin), pour y avoir exercé l'espionnage au profit de l'étranger et qui, à Milan, était devenu rédacteur de la Balance, feuille réactionnaire-jésuite, prise à cause de cela sous la protection spéciale du gouvernement.
Aux décorations succédèrent les supplices ; mais je transcris d'abord ce court document (1) :
« Vu la conduite déloyale, hypocrite, impardonnable du conseil municipal de Corne;
«Considérant les prétextes aussi futiles qu'inju- • rieux, allégués par ledit conseil, afin de se dis- » penser c^e l'hommage dû à Sa Majesté Impériale, » nous avons ordonné et ordonnons :
»Le conseil municipal est dissous ;
» Monsieur le vice-délégué Fontana est chargé
(1) J'extrais ce document d'une traduction française insérée dans la Presse de Paris, du 27 octobre (sauf erreur) 1851. Je n'ai pas pu trouver l'original italien dan9 le Recueil des Actes officicb, prociamutions, etc. , imprimé par Pirola, à Milan, ce qui prouve que ce décret ne fut pas publié ; mais il est incontestable qu'il a été exécuté. J'ajouterai que parmi les démissionnaires, il y avait le comte Gio\io,beau-père de Torresani; et que le vice-délégué Fontana ne trouva personne qui consentît spontanément à remplacer aucun drs conseillers destitués , ce qui l'obligea de composer un prétendu conseil municipal, de membres choisis par lui.
• de faire procéder immédiatement à la réélection
• d'un nouveau conseil municipal, ^rut doit être com- >posé de sujets fidèles et loyaux;
• Monsieur Fontana est particulièrement respon-
• sable de l'exécution de la présente décision.
Vérone, lo 26 juillet 18A8.
• Signé Radetzky. »
C'était une vengeance ridicule ; mais ce même jour, Radetzky en signa une autre sanglante, et deux jours après (le 11 octobre), Luigi Dottesio, vice-secrétaire du conseil municipal de Còme, était pendu à Venise. Au mois de janvier précédent, il avait été arrêté à son retour du canton du Tésin sur le territoire dì Còme, comme porteur de quelques prospectus de la typographie helvétique, et qui, pour la plupart, se rapportaient à des ouvrages historiques. Retenu dans les prisons de Còme jusqu'au commencement de juillet, il comparut ensuite devant la commission instituée à Venise, qui ne trouva pas qu'il y eût lieu à lui appliquer à une peine grave ; mais le maréchal, par haine pour la municipalité de Corne, le condamna à la potence.
Le 5 novembre suivant, un jeune prêtre de Mantoue, Giovanni Grioli, fut fusillé parce qu'il avait chez lui quelques journaux que l'arrêt qualifia de révolutionnaires, et parce que trois soldats l'accu-
sèrent d'avoir voulu les pousser, par des conseils el par de l'argent, à la désertion.
Je renonce à mentionner les nombreux individus dont la peine capitale fut commuée, ceux qui furent condamnés, soit à la prison, soit à l'exil, ou relâchés avec suspension de leur procédure. Les gazetles officielles de Milan et de Venise en contiennent la longue liste.
Par les décrets du 31 décembre 1851, l'empereur d'Autriche François-Joseph, annula définitivement cette constitution qu'il avait, de sa libre impulsion et de sa propre puissance impériale, donnée et signée le 4 mars 1849.
C'est ici le lieu de relater les diverses promesses faites au royaume Lombard- Vénitien et les vicissitudes qu'elles subirent.
Par son rescrit du 9 janvier 1848, l'empereur Ferdinand déclara qu'il ne ferait aucune concession.
Le 22 février, on publia la loi qui soumettait le royaume Lombard-Vénitien au tribunal Statario.
Le 18 mars, on publia la dépêche télégraphique qui annonçait la résolution de l'Empereur d'abolir la censure et de convoquer, avec les États des
royaumes allemands et slaves, les assemblées centrales du royaume Lombard-Vénitien.
Pendant le ministère du comte de Ficquelmont, li Cazetle de Vienne du mois d'avril (1) contenait un article semi-officiel dans lequel on lisait :
t L'Autriche constitutionnelle ne veut pas assujettir l'Italie ; mais elle la veut libre, grande, forte,
• afin qu'elle soit le bouclier de l'Allemagne, afin
• que, comme l'exigent sa position et l'intérêt «qu'elle a en commun avec l'Allemagne, à repous- » ser les agressions de l'Occident, elle ait aussi à. » tourner ses armes de ce côté. Une Autriche libre «pourra toujours avoir pour voisine une Italie li- «bre, liée à elle seulement autant que l'exigent «des dangers communs et des avantages réci- «proques. •
A cette même époque, le comte François Hartig, envoyé en Italie en qualité de plénipotentiaire, promettait aux Italiens, dans une proclamation datée deGoritz, 19 avril, des avantages politiques nationaux et intellectuels, une liberté et des garanties répondant aux besoins, au caractère et à la nationalité italienne (absolument comme Bellegarde en 1815); une nationalité fortement protégée , une administration confiée à des Italiens ; des lois faites sous leur influence, la liberté de la presse, etc.
La constitution du 25 avril, signée par l'empereur Ferdinand , par Ficquelmont, ministre des affaires étrangères et président provisoire , ainsi
(1) Je ue puis vérifier la date du jour; mais elle est antérieure au 20.
que par les ministres Pillersdoff , de l'intérieur; Krauss, des finances; Somrnaruga, de l'instrution publique ; Zaniui, de la guerre (1), ne comprenait pas le royaume Lombard-Vénitien parmi les Étals de l'empire autrichien.
Au mois de mai suivant , le prince Ludovic Jablonowsky publiait, dans la Gazette de Vienne, son projet de pacification entre l'Autriche et l'Italie, dans lequel il prédisait ce qui , depuis , s'est vérifié ; à savoir que , si l'Autriche réussissait à assujettir de nouveau l'Italie , elle se trouverait avoir conquis un pays et un peuple qu'il lui faudrait contenir par la force, et qui deviendrait de plus en plus l'ennemi enragé de ses oppresseurs; que, pour les contenir , il ne faudrait pas moins de soixante-dix mille hommes , dont la dépense absorberait les revenus qu'on pourrait retirer d'un pays dont la possession serait toujours précaire et même embarrassante , parce qu'elle paralyserait une partie des forces que l'Autriche pourrait employer plus utilement.
En conséquence, il proposait un mode de conciliation dont je laisse de côté lesdctails, mais qui, en dernière analyse, se résumait par la reconnaissance de l'indépendance relative du royaume Lombard-Vénitien.
Ce projet fut effectivement approuvé par le comte de Ficquelmont, qui en conféra avec lord Ponsomby, le ministre d'Angleterre à Vienne; et
(1) Ces deux derniers, quoique ayant des noms italiens, étaient aussi Allemands.
M. Humelauer, le chargé d'affaires autrichien à Londres, en fit la proposition à lord Palmerslon 3 mai. Il alla même jusqu'à proposer dans une seconde communication, le lendemain, la séparation absolue de la Lombardie, en laissant l'État vénitien soumis à l'Empereur, mais avec une administration particulière. Des propositions semblables furent faites par M. Schnitzer, envoyé exprès pour cela à Milan, dans le courant du mois de juin.
Les événements subséquents rompirent ces traités, mais ils n'empêchèrent pas l'Autriche de faire d'autres promesses aux Italiens.
Après la bataille de Custoza, la proclamation de Vérone du 20 juin 1848, signée par le maréchal Radetzky et par le ministre d'État Montecuccoli, promettait* les réformes voulues par les temps, à l'é- » gard des règles qui constituent le principe fondamental de l'administration de toute la monar-
• chie unie , comme aussi les innovations qui en » résultent dans la sphère d'activité des autorités «politiques et financières et dans la manière de
• conduire les affaires. » Cette proclamation fut confirmée à Milan, le 9 août, par sa publication formelle sur les murs de la ville et son insertion dans la Gazette officielle. La proclamation du comte Montecuccoli, datée de Vérone, 17 août, parlant au nom de l'Empereur constitutionnel , promettait aux provinces italiennes un gouvernement constitutionnel.
Par une notification du 26 septembre 1848, signée du comte Paehtu par ordre du maréchal Ra-
detzky, et commençant ainsi : « En conséquence des rè formes que S. M. I. et R., dans sa paternelle sollicitude pour le bien de ses sujets dans le royaume Lombard-Vénitien , a l'intention d'introduire, » le maréchal remettait au tribunal d'appel h Milan la troisième instance des graves délits politiques , pour laquelle , jusqu'alors , on avait recouru au Conseil aulique politique de Vienne. Là encore , on promettait des réformes pour le bien des Lombards- Vénitiens, ou au moins ces réformes étaient dans les intentions du Souverain.
Une dépêche du ministre de la justice, Bach, du 16 septembre 1848 , publiée par le baron Ceccopieri, président du tribunal d'appel de Milan, dans sa circulaire du 7 octobre, déclarait « être la vo- » lonté déterminée àxx gouvernement autrichien, que » les emplois dans les diverses branches de l'ad- » ministration du royaume Lombard - Vénitien , «fussent occupés par des nationaux. • Le ministère Schwarzenberg ayant été installé le 21 novembre 1848,fit dans son programme lu, le 27, à la constituantede Kremsier, la déclaration quej'ai précédemment rapportée et que je répète ici : « Le royaume » Lombard- Vénitien trouvera,aprèsquelapaix sera
• rétablie, dans son union organique avec l'Autri-
• che constitutionnelle , la meilleure garantie de sa ^nationalité. Les conseillers responsables de la
• couronne se tiendront fermement sur le terrain
• des traités. Ils se livrent à l'espérance qu'un ave- » nir non éloigné mettra le peuple italien à même
• de jouir des bienfaits d'une constitution qui doit
• tenir unies toutes les différentes races, par la stimili tude absolue de leurs droits. »
Le 10 janvier suivant, M. Pitteri, député à la constituante de Kremsier, fit au sujet des affaires d'Italie une interpellation à laquelle le prince Sclnvarzenberg , président du conseil des ministres, répondit : « Le gouvernement n'est pas dans ■ l'intention de s'opposer au désir des peuples ita-
• liens d'obtenir une liberté légitime ; au contraire,
• son intention est de procurer aux habitants du
• royaume Lombard-Vénitien la réalisation de tous
• les droits nationaux sur la base de l'égalité de
• toutes les nationalités des États impériaux et » royaux. Mais il est en même temps fermement
• décidé à combattre l'insurrection, si elle venait
• à relever la tête, et à s'opposer, quoi qu'il puisse
• en coûter, à ce que ces pays soient détachés du » reste de la monarchie. »
Dans les droits fondamentaux qui précèdent la constitution du 4 mars 1849, le royaume Lombard-Vénitien n'est pas nommé parmi les pays dépendants de la couronne ; mais il est nommé, en dernier lieu, dans la constitution même. La section 76 est ainsi conçue : « Un statut particulier
• établira la constitution du royaume Lombard-
• Vénitien, et la situation de cette province de la
• couronne à l'égard de l'Empire. »
M. de Bruck, ministre du commerce et des travaux publics, ayant été envoyé en Italie pour affaires diplomatiques, c'est-ò-dire pour traiter de la paix avec le Piémont, et de la reddition de Ve-
nise, dit dans sa lettre datée de Milan, 5 juin 1849, aux parlementaires vénitiens, à propos d'une constitution pour le royaume Lombard-Vénitien dont il apportait le projet : « Le statut aurait pour objet »de garantir aux habitants du royaume Lombard- » Vénitien leur nationalité en leur accordant, par «le moyen de représentants librement élus, un «rôle compétent dans le Parlement de l'Empire » pour les intérêts généraux de la monarchie ; et, i quant à leurs intérêts particuliers, le droit de régler leurs propres lois dans la diète nationale. 9 Pour mieux renforcer et pour rendre plus utiles » les libertés constitutionnelles, on accorderait une » loi communale basée sur les plus larges principes » de l'autonomie des communes. On appliquerait » aussi au royaume Lombard-Vénitien les droits • fondamentaux qui précèdent la constitution de «l'Empire, avec les modifications qui conviendraient le mieux au caractère de la nation, principalement pour ce qui regarde l'indépendance »et la suprématie de l'Église catholique. •
En cette même année 18&9, le maréchal Radetzky, revenu de Vienne, assura dans un ordre du jour donné à Palmanova, le 23 octobre, que, «d'ici à peu, l'organisation de l'État, qu'on était t actuellement en train de réformer, serait, fondée soli- » dément. » Puis, dans sa proclamation aux Lombards-Vénitiens, faite à Venise deux jours après, il promettait t des institutions libérales qui n-n- » reraient le développement de leurs intérêts et de » leur nationalité. • 11 les exhortait à chasser de
leurs cœurs : « toute défiance de la sincérité et de ila pureté des intentions du gouvernement autri- » chien », et il affirmait que « c'étaient le désir
• et la volonté de l'Empereur de voir le royaume
• Lombard-Vénitien heureux et content sous son
• sceptre. •
En réalité, le maréchal ne promettait pas une constitution ; mais il promettait que dans peu l'Empire subirait une réforme complète, et que par conséquent l'état de siège cesserait; il promettait aux Lombards-Vénitiens des institutions libérales, le développement de leurs intérêts et de leur nationalité, la félicité et le contentement sous le sceptre impérial, et se constituait, pour ainsi dire, garant de la sincérité et de la pureté des intentions de son gouvernement.
Dans un long rapport présenté à l'Empereur et qui porte la date de Vienne, 29 décembre 4849, avec les signatures des ministres Schwarzenberg, Krauss, Bach, Bruck, Thinnfeld, Gyulai, Schmerling, Thun, Kulmer, et, en dernier lieu, la sanction de l'Empereur (1), on y lit, entr'autres choses, le fragment suivant :
« Le chapitre IX de la constitution de l'Empire,
• donnée par Votre Majesté, promet aux domaines
• particuliers de la couronne, des statuts spéciaux.
(1) Le texte est inséré dans la Gazette officielle de Vienne, du U janvier 1850 ; et la traduction italienne se trouve dans le Recueil des Actes officiels de Pirolo (fait par Tordre du gouvernement), tome HI, pag. 310.
»Le conseil des ministres a déjà exposé dans
• son très-humble rapport du 17 octobre et du 18
• novembre 1849, la manière dont on peut remplir
• cette promesse relativement à la Hongrie, au » vaivodat de Servie et au banat de Temesch.
• Au sujet des intérêts provinciaux des royau-
• mes de Croatie et de Slavonie, et des régiments » à organiser pour les limites militaires, le très-
• fidèle conseil des ministres sera dans peu en état » de présenter à Votre Majesté ses propositions.
• De même, on a pris les mesures nécessaires » pour fixer, comme base du statut, le droit de re-
• présentation pour la Transylvanie.
» On s'occupe avec activité de la constitution pour » la Ij)mbardie et Venise: elle formera très-prochai- » nement l'objet d'une proposition qu'on soumettra à » Votre Majesté. »
Le i mars suivant, par ordre du prince Charles Schwarzenberg , Lieutenant de la Lombardie, on célébra à Milan par un Te Deum, l'anniversaire de la fameuse constitution.
Peu après, on appela à Vienne les hommes de confiance pour les consulter sur la constitution à donner au royaume Lombard-Vénitien.
Mais, pendant qu'on les tenait à Vienne dans l'oisiveté et dans l'attente de la constitution, la Feuille officielle de Vienne .orbane du maréchal Radetzky et de l'oligarchie militaire en Italie, exhalait sa colère dans un virulent article d'un de ses numéros du mois de juin, où elle déclarait que « l'éducation actuelle des Italiens les rendait tout-
• à-fait incapables de s'occuper d'affaires d'État; •
( un peuple démoralisé, et, pour le sauver de la perdition, « il faut une main de fer qui, au moyen
• d'un habile despotisme, le prépare à la liberté de
• la vie civile. • L'organe du maréchal Radetzky avait oublié de faire remarquer que l'éducation actuelle des Italiens est l'ouvrage du gouvernement autrichien.
L'application de la constitution de l'Empire au royaume Lombard-Vénitien est rappelée encore une fois dans un long rapport du ministre de la justice, le chevalier Smerling, daté de Vienne, 30 novembre 1850, et approuvé par l'Empereur, le 3 janvier 1851.
Enfin, par plusieurs ordonnances ministérielles, dont les dernières sont du 19 et du 28 février 1851, et qui furent répandues avec une lettre circulaire de la délégation provinciale de Milan du 7 avril, on prescrit aux communes de la Lombardie de se pourvoir du bulletin général et provincial de l'Empire, en italien et en allemand, dans lequel la constitution promise au royaume Lombard-Vénitien est fréquemment mentionnée.
Mais ensuite, — peut-être afin de préparer les Italiens à la liberté de la vie civile, — l'empereur d'Autriche, François-Joseph 1er qui, dans sa proclamation du 2 décembre 1848, au moment où il montait sur le trône,* reconnaissait, par sa pro- »pre conviction, le besoin et la haute importance • d'institutions libres et conformes aux temps » , et qui, dans son autre proclamation du 4 mars 1849,
ii. (2) il
protestait que» la constitution de l'Empire neres- «terait pas lettre morte, » l'empereur d'Autriche, par ses rescrits du 20 août, renforcés par les rescrits du 31 décembre 1851 , annula toutes ses promesses et rétablit cet habile despotisme qui régit encore à présent , non-seulement le pays lombard- vénitien, mais toute la monarchie autrichienne. Et le prince qui donnait à ses peuples un exemple aussi scandaleux de foi violée, était un jeune homme de vingt ans !
Les annales de 1852 ressemblent à celles des années précédentes. Toujours la même monotonie : élatde siège, concussions, rapines incessantes; levées exorbitantes de conscrits, afin d'éloigner du pays une jeunesse redoutée ; absolutisme, dilapidations, luxe démesuré de la soldatesque procès et supplices pour des fautes telles que avoir en sa possession quelque imprimé ou qurl que vieille arme, avoir mis tel nœud à son chapeau, ou tiré de sa poche un foulard à telles ou lelles couleurs. La justice est violée blême èù matière civile. Le général Susan mande en sa présence les conseillers du tribunal de Brescia et leur ordonne de refaire à sa guise un jugement.
L'ingénieur Albini perd une cause en premirre, en seconde, et en dernière instance; mais
I la recommandation du prince Charles Schwarzenberg, l'Empereur annule ce triple arrêt. Les provocations et les insultes continuent de la part des officiers envers les citoyens. Vers la fin du carnaval , on donne une fête au théâtre Carcano à Milan. Le billet d'entrée est fixé à 10 livres ; l'entrée en est défendue à toute personne portant des armes ; ce programme est approuvé par la police. Malgré cela, deux officiers ayant l'épée au côté, veulent entrer ; on les en empêche ; ils courent chez le général Gyulai qui, aussitôt se rend au Carcano avec tout son état-major. Ils entrent, et, après avoir fait traîner à grand bruit leurs douze ou quinze sabres sur le parquet, ils s'en retournent. Un mois après, le même Gyulai apprend qu'il y a au théâtre Filodramatique une assemblée choisie.
II se plaint à la direction de ce qu'elle n'a pas envoyé de billets au commandant de la place. La direction répond qu'elle ne peut pas lui complaire, pSrce que ce théâtre ayant été fondé par des particuliers, les billets et les loges appartiennent aux sociétaires, et que chacun d'eux en dispose à son gré. Alors, le vaillant Gyulai envoie une douzaine d'officiers prendre d'assaut la loge principale ; ils en chassent ceux qui y sont et s'y installent pour bavarder à voix haute tout le temps de la représentation.
Le gouvernement lui-même prenait plaisir à prodiguer l'insulte aux personnes les plus consi-
dérées. Ainsi, par exemple, en juin, par ordre suprême, on priva de la couronne de fer les comtes Gabrio Casati, Pompeo Litta, Pietro Moroni, et l'abbé Ferrante Aporti, parce qu'ils s'en étaient rendus indignes. Le premier et le dernier sont au t ombre de ceux que le maréchal Radetzky avait exclus de l'amnistie. Passe pour Casati qui avait été podestà de Milan et président du Gouvernement provisoire ; mais on ne peut concevoir l'exclusion donnée à Aporti, à moins que ce ne fût pour avoir accepté l'archevêché de Gênes qui lui était offert par le roi de Sardaigne et que le pape lui refusait. Les deux autres n'avaient jamais quitté leur patrie, et la couronne de fer avait été donnée à Litta, en récompense du présent qu'il avait fait à l'Empereur d'un magnifique exemplaire de sa savante et dispendieuse histoire des Familles célèbres italiennes. On lui ôta la récompense; mais on ne lui rendit pas le présent. Quoi qu'il en soit, quatre années s'étaient déjà écoulées, et le temps paraissait venu de mettre en oubli beaucoup de petites choses ; mais l'Autriche n'oublie jamais rien ; elle se sert des plus petites choses lorsqu'il s'agit de blesser et d'insulter.
L'année ne devait pas s'écouler sans qu'il y eût du sang répandu; c'était le prélude des faits qui devaient rendre si tristement célèbre l'année suivante.
Le 8 décembre 1851, la Gazette officielle de Milan publia un jugement prononcé àMantoue, le jour précédent, et par lequel dix personnes étaient cou-
damnées à mort; pour cinq d'entre elles, la sentence fut mise à exécution. Voici les noms des victimes :
1° Enrico Tazzoli, âgé de 39 ans, ecclésiastique et professeur du séminaire épiscopai de Mantoue;
2° Angelo Scarsellini (30 ans), boucher et propriétaire à Venise ;
3° Bernardo de Canal de Venise (28 ans), sans profession permanente ;
4° Giovanni Zambelli de Venise (28 ans), peintre en portraits ;
5° Giovanni Paganoni de Venise (33 ans), courtier de commerce ;
6° Angelo Mangili de Milan, domicilié à Venise, (28 ans), négociant;
7° Le docteur Giulio Faccioli de Venise (42 ans), avocat ;
8° Le docteur Carlo Poma (29 ans), médecin attaché à Thôpitai civil de Mantoue ;
9° Le docteur Giuseppe Quintavalle de Mantoue (41 ans), médecin ;
10° Giuseppe Ottonelli (42 ans), curé de Saint- Sylvestre, près Mantoue.
Deux prêtres, deux médecins, deux négociants dont l'un, Mangili, avait une maison de commerce ancienne et honorablement connue, un propriétaire, un avocat, un peintre et un individu sans profession permanente , tous accusés d'avoir fait partie de comités révolutionnaires, d'avoir eu des relations avec Mazzini, d'avoir répandu une
quantité considérable d'obligations de F emprunt M azzinien, et d'avoir même projeté un attentat sur la personne sacrée de Sa Majesté l'Empereur . Celte dernière accusation manque de vraisemblance. Qu'un Libeny, par suite d'une idée fixe, toute fanatique et purement individuelle, ait pu attenter à la vie du monarque, à Vienne, où l'Empereur allait tous les jours a la promenade accompagné d'un seul aide-decamp, c'est une chose qu'on comprend ; mais que, par une idée politique, on ait pu faire la même tentative à Venise, pendant un court séjour de l'Empereur, qui ne se montrait en public qu'au milieu d'une suite nombreuse, c'est ce qu'on ne peut croire sans des preuves sérieuses, et la sentence n'en produit aucune. Quant à l'emprunt mazzinien, il est de toute notoriété que la police de Milan le favorisait ; j'ai déjà raconté comment deux soi-disant agents Mazziniens, qui étaient en réalité des agents de M. Wagner, directeur général de la police, avaient été arrêtés par méprise à Bergame, ce qui donne lieu de craindre que les condamnés de Mantoue aient été victimes d'une infâme embûche de la police.
Quoi qu'il en soit, la conspiration de dix personnes seulement, ainsi disséminées, ainsi dépourvues de moyens et qui doivent tout au plus s'être bornées à des projets chimériques, ne pouvait être fort dangereuse. Néanmoins, les cinq premiers furent pendus ; la peine des cinq autres fut commuée :
En douze années de prison et de fers pour Paga-
noni, parce qu'il s'était montré moins actif que les autres, et pour laccioli, parce qu'iï avait montré un grand repentir ;
En huit ans de prison et de fers pour Mangili, parce que depuis </nel</ne temps il avait rompu ses relations avec les conspirateurs, et pour Quintavalle, à cause de sa conduite antérieure sans tache;
Enfin, en quatre ans de prison et de fers pour Ottonelli, à cause de sa conduite antérieure exempte de blâme et parce qu'il avait été entraîné.
L'arrêt concernant Mangili est à noter ; déjà, depuis quelque temps, il avait rompu ses relations avec les conspirateurs; donc il avait renoncé spontanément à la conspiration... Alors, pourquoi le condamner d'abord à mort, puis à huit ans de fers?
Le tribunal qui les jugea fut une sorte de conseil de guerre composé on ne sait comment, ni de qui; la loi qu'on leur appliqua fut tirée du sanguinaire code Thérésien qui n'a jamais été publié en Italie ; la procédure fut secrète. Nul ne vit les pièces du procès ; nul n'assista aux débats ; nul ne défendit les inculpés. La sentence n'est pas signée par les juges qui, au contraire, se sont enveloppés du plus profond mystère, mais par le lieutenant-maréchal 1. et R., commandant de la forteresse, Charles, baron de Culoz. Cela prouve qu'il n'y eut point de jugement régulier; que l'arrêt fut dicté par l'arbitraire, et que la mort de ces cinq personnes envoyées à la potence avec cet appendice de cinq autres condamnées aux fers , est un assassinat mani-
feste; mais tels sont tous les jugemeuts militaires des Autrichiens.
Les conseils de guerre sont toujours et partout des tribunaux sévères et dangereux pour les individus qui ne sont pas militaires ; mais les conseils de guerre autrichiens en Italie, épouvantent véritablement. L'inculpé ne connaît pas la loi qui le condamne; on ne lui accorde pas un avocat pour le défendre; rien ne lui garantit la régularité du procès; ses juges parlent une langue qui lui est inconnue, et ceux-ci ignorent celle que parle l'accusé. Ajoutez que, entre eux et lui, il règne une inimitié nationale déclarée. De toutes ces causes résultent le manque d'impartialité des juges et leur tendance à l'application de la peine capitale.
L'épouvante produite par cette cruelle sentence n'était pas encore calmée, lorsque le 0 février de cette année 1853, il y eut à Milan une tentative d'insurrection soutenue par Mazzini ou plutôt par ses agents, car, pour lui, toujours lâche et prodigue du sang d'autrui, il se tenait caché dans quelqu'un de ses antres secrets, à quelques centaines de milles des balles et de la corde.
Un nombre tròs-circonscrit d'individus, presque tous ouvriers, prirent part à ce mouvement; ils étaient armés de stylets, de clous, et de quelques rapières pillées dans la boutique d'un marchand de ferrailles. Ils n'avaient pas d'autres armes; cela 881 attesté par les jugements publiés dans la Gazette officielle de Milan. Cette poignée d'hommes s'empara par surprise de quelques corps-de-garde isolés pour en enlever les fusils; ils poignardèrent ou blessèrent quelques soldats errants; mais, presque aussitôt assaillis par la troupe, ils se battirent avec un courage digne d'une cause plus heureuse, et qui aurait pu être plus utilement réservé pour des temps plus propices; quelques-uns perdirent la vie; les autres furent pris ou se dispersèrent. L'insurrection commença et finit avec tant de rapidité que, même quelques heures après, on n'en savait rien dans diverses parties de la ville.
La police, cependant, en était parfaitement instruite, et tout porte à croire que, au lieu de prévenir cette émeute, elle l'avait conduite et fait éclater à l'heure et au moment qui lui convenaient. Voici les faits :
Depuis déjà quinze jours, on parlait à Milan d'une révolution qui, disait-on, devait éclater le dimanche 6 ; mais cela paraissait si dénué de vraisemblance qu'on en riait comme d'une idée chimérique. Plusieurs jours auparavant, le colonel François, directeur général de la police, dans un rapport adressé au commandant militaire avait averti celui-ci que tous ses renseignements confidentiels
s'accordaient à établir que le dimanche suivant il y aurait une tentative de révolte, qu'on désignait même quelques-uns des meneurs et que d'après cela, il demandait des instructions sur ce qu'il y avait à faire. Mais le général Martini, qui remplissait les fonctions du général Gyulai absent, répondit avec une confiance tout-à-fait insolite chez loi Autrichiens, que c'étaient les bruits accoutumés auxquels il ne fallait pas ajouter foi. Néanmoins, le dimanche 6, la troupe fut consignée dans les casernes , on donna des ordres secrets, et l'on ne laissa sortir que quelques soldats, pour la plupart du Frioul et faisant partie du corps des pontonniers. On voit en effet que le gouvernement ne s'était pas laissé surprendre et que l'autorité avait donné « à temps ses ordres «> , comme le dit fort bien la Gazette officielle, que je citerai tout-àl'heure.
Présentement, les Autrichiens eux-mêmes ne nient pasqu'ils eussentété préalablement instruits du complot qui se tramait; mais ils s'excusent de ne pas avoir prévenu le soulèvement, en disam d'après leurs informations, il devait se faire par des hommes armés de fusils , et le gouvernement, certain qu'il n'y avait pas de fusils, resté ferme dans sa croyance qu'il n'arriverait rien, ne pouvant imaginer que quelques hoinm I armés de stylets ou de clous voulussent se mesurer avec des soldats aguerris.
Cette circonstance en explique une autre.
Tout le monde sait que, selon le rite Ambroisie n,
le carême ne commence pas le mercredi des cendres, mais le dimanche suivant qui, cette annéelà, tombait le 13 février; tout le monde sait aussi que le jeudi et le samedi de cette semaine, il y a une grande aflluence d'étrangers qui viennent à Milan pour y jouir de ce qu'on appelle le carnavalone, et que pendant ces deux jours, depuis une heure de l'après-midi jusqu'à la nuit, il y a un concours prodigieux de voitures et de piétons dans les rues, notamment dans celles qui aboutissent à la Porte Orientale. Ces jours-là, les portes de la ville étant fort mal gardées à cause du va et vient continuel, il eût été très-facile d'introduire des armes dans la ville; de plus, les conjurés de Milan pouvaient, à l'occasion du carnaval, recevoir des renforts considérables des provinces voisines. On ue peut donc comprendre pourquoi ils n'auraient pas attendu, pour s'insurger, le dernier samedi du carnaval où les agents de la police eussent été éparpillés dans la ville, les soldats dispersés hors des casernes, les officiers disséminés çà et là, et occupés à se divertir, ou bien le premier dimanche de carême où il y a encore beaucoup de monde dans les rues. Dans l'un ou l'autre de ces deux jours, ils pouvaient être en plus grand nombre et mieux armés; et que de postes, que de personnages importants n'aurait-on pas pu surprendre ! La tentative n'eût pas mieux réussi pour cela, mais elle aurait été plus sérieuse et plus dangereuse. Quoique les Mazziniens, ces infatigables fauteurs de conspirations, ne soient pas très-aptes à juger de leurs
propres moyens, il semble néanmoins à peu près impossible qu'ils n'aient pas vu les immenses avantages qu'on pouvait retirer des circonstances que je viens de signaler et qui, lorsqu'on est sur les lieux, sautent aux yeux des personnes les moins perspicaces. S'ils ne les virent pas, c'est qu'il y avait quelqu'un qui ne les leur laissa pas voir et qui, conduisant sous main cette tentative, la précipita pour qu'elle eût lieu juste au moment où les Autrichiens étaient sûrs de la comprimer presque instantanément, et d'y trouver un prétexte pour empêcher qu'il y eût, dans les derniers jours du carnaval, l'afïïuence habituelle des promeneurs. Mazzini se vante d'avoir été l'auteur de cette malheureuse échauffourée ; il devrait aussi se vanter d'avoir été alors comme toujours, un instrument aveugle dans les mains de l'Autriche.
Voyons maintenant comment l'Autriche profita de cette tentative.
La Gazette officielle de Milan, dans sa feuille du 7 février, publia la proclamation suivante :
Les déplorables désordres d'hier ont été provoqués par un parti qui, impuissant à atteindre le but vers lequel il tend, recourt aux moyens les plus indignes pour troubler le citoyen pai-
sible dans sa sécurité et dans ses passe-temps du carnaval, pour préjudicier le commerçant et l'ouvrier dans son gain, et pour tailler la défiance dans les âmes. En ma qualité de commandant de cette ville, j'ai dans mes mains le pouvoir de rendre taines les tentatives de ce parti et de protéger le citoyen paisible dans ses amusements, comme dans l'exercice de son industrie. Que les habitants de Milan ne s'abandonnent donc pas à la crainte ; mais qu'ils se fient à la vigilance et à la protection des autorités.
Milan , 7 février 1853.
Le lieutenant-maréchal, Comte Strassoldo.
La même gazette faisait suivre cette proclamation de l'article suivant qui, bien entendu, lui avait étécommuiqué par le gouvernement :
La tranquillité publique a été troublée hier. Le parti subversif auquel il déplaît que les citoyens paisibles se livrent aux innocents plaisirs du carnaval, a voulu sacrifier de nouvelles victimes à ses velléités révolutionnaires. Hier, vers six heures de l'aprèsmidi, on a vu des attroupements par la ville. Quelques militaires ont été partiellement assaillis. L'autorité a donné à temps ses ordres; de fortes patrouilles ont parcouru la ville ; on a arrêté plusieurs individus armés de longs poignards et munis de rossignols, et comme l'état de siège dure encore parmi nous, ils seront jugés militairement.
A l'heure des spectacles du soir, la tranquillité était suffisamment rétablie pour ne pas empêcher le public de se rendre aux théâtres royaux qui sont restés ouverts.
On a à déplorer quelques blessés et quelques morts, tant parmi les militaires que parmi les civils. On a voulu suborner des hommes du peuple avec de l'argent et des séductions de tout genre ; mais le bon sens des habitants a repoussé les embauchées, et tout le peuple non-seulement est resté tranquille,
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mais a condamné ouvertement cette tentative insensée comme une œuvre de véritable impiété et de démence. L'autorité est forte, elle saura faire respecter l'ordre et la sécurité publique par tous les moyens rigoureux que les circonstances exigeront. Dans les provinces, la tranquillité publique n'a pas été troublée.
Le lendemain, 8 février, on lisait dans cette même gazette, cet autre document :
Commandement militaire I. et R. de la Lombardie. NOTIFICATION.
La continuation des désordres dans cette ville et les agressions homicides commises contre des militaires isolés par des séditieux, rendent indispensable l'exécution la plus énergique de l'état de siège.
En conséquence* comme les dispositions de la proclamation du 18 mars 1849, de S. E. le feld-maréchal comte Radetzky seront appliquées dans toute leur rigueur, les prescriptions suivantes sont publiées :
1° Toute réunion de plus de trois personnes sur la voie publique est défendue, et les patrouilles pourront même, si c'est nécessaire, faire usage de leurs armes contre ceux qui seraient surpris en contravention à cette défense, et qui ne se sépareraient pas à la sommation qui leur en serait faite.
2° Tous les individus qui, d'après le dispositif de la notification du 12 avril 1851, n° 837, du commandement militaire I. et I\., sont obligés de faire leur déclaration des individus auxquels ils donnent un logement dans le délai de douze heures à partir du moment où ils les auront reçus dans leurs maisons respectives, sont tenus d'y obéir, sous peine d'une amende de 300 livres qui leur sera infligée à la première contravention, et qui sera commuée en un emprisonne nient équivalent, s'ils n'ont pas les moyens de payer l'amende.
En cas de récidive, l'amende ou l'emprisonnement de la commination ci-dessus seront doublés. En outre, ils pourront être paisibles des peines de la loi comme complices des individus qu'ils auraient accueillis chez eux, sans en avoir fait la déclaration dans le délai indiqué ci-dessus.
Milan, 7 février 1853.
Le lieutenant-maréchal, Comic Str assoldo.
La gazette fit suivre cette nouvelle proclamation de ces autres avis :
De nouvelles dispositions ont été prises pour assurer de plus en plus la tranquillité, et prévenir tout nouvel attentat contre la vie et la propriété des citoyens.
La surveillance sévère de l'autorité est particulièrement fixée sur les ouvriers subornés.
Du reste, la tranquillité publique est parfaitement rétablie.
Dans les provinces, il n'y a pas eu le plus léger désordre.
Maintenant, comment concilier la première proclamation du comte Strassoldo avec la seconde, et celle-ci avec les avis publiés par \aGazette officielle?
Suivant cette feuille, ce fut seulement vers six heures de l'après-midi (le 6 février) que des attroupements commencèrent à se former, après quoi quelques militaires furent partiellement assaillis; mais l'autorité donna à temps ses ordres, et à l'heure des spectacles du soir, la tranquillité était suffisamment rétablie pour ne pas empêcher le pub lie de se rendre aux théâtres royaux qui sont restés ouverts.
La première proclamation du comte Strassoldo,
publiée dans la matinée du 7, parle des déplorables désordres d'hier; mais elle n'ajoute pas que ces désordres se soient renouvelés.
La seconde proclamation du même comte Strassoldo, aussi à la date du 7, mais publiée le matin du jour suivant, constate au contraire une continuation de désordres, et la gazette officielle après avoir reproduit cette proclamation, ajoute que la tranquillité est parfaitement rétablie.
il y a ici une contradiction manifeste , et Ton peut bien demander au comte Strassoldo comment il a pu écrire une seconde proclamation qui s'accorde si peu avec la première, et qui est littéralement démentie par sa Gazette officielle. Le comte Strassoldo n'était-il donc pas dans la confidence du secret? Ou serait-ce qu'une dépêche télégraphique de Vienne lui aurait dicté le langage qu'il devait tenir ?
La même contradiction existe entre les proclamations du maréchal RadetzkyetlaFtfmV/r officic//r de Vérone, organe du maréchal et de l'oligarchi»» militaire autrichienne en Italie. Je les place ici, à la suite l'une de l'autre:
Proclamation aux habitants du royaume Lombanl-Wniiion. Afin de rectifier cl de compléter les publications MpHÉM
(ì;ms la Gazette de Milan du 7 février courant, n° 38, je juge à propos de notifier ce qui suit :
l ne horde de malfaiteurs, armés de poignards, ont traîtreusement assailli, le 6 du courant, vers la tombée de la nuit, dans les rues de la ville de Milan, des officiers et des soldats isolés, dont dix sont morts et 51 ont été plus au moins gravement blessés.
Pénétré de la plus profonde horreur pour le plus abominable de tous les crimes, qui est l'assassinat salarié, je suis obligé d'adopter de sévères mesures contre la ville de Milan ; en conséquence j'ai ordonné, à l'appui des comminatoires notifiées par ma proclamation du 19 juillet 1851, ce qui suit :
1. — La ville de Milan est mise dans le plus rigoureux état de siège, qui sera maintenu, avec toutes ses conséquences et avec la plus grande sévérité.
2. — Tous les étrangers suspects seront éloignés de la ville de Milan.
3. — La ville de Milan devra subvenir à la subsistance des blessés pendant toute leur vie, comme aussi à celle des familles des morts*
U. — Jusqu'à l'arrestation et la punition des fauteurs et instigateurs des méfaits qui ont été commista ville de Milan aura à payer à la garnison entière, extraordinairement harassée par suite de ces faits, un subside extraordinaire; seront néanmoins exemptés de cette contribution les individus notoirement dévoués au gouvernement, à quelque classe de la population qu'ils appartiennent.
5. — Je me réserve d'infliger à la ville de Milan, selon le résultat des enquêtes, les peines et contributions ultérieures qu'elle aura méritées.
Pour le repos de tous, je fais connaître que h tranquillité publique n'a pas été troublée dans aucun autre lieu du royaume.
Vérone, 9 février 1853.
Le Gouverneur-Général civil et militaire du royaume Lombard-Vénitien, Feld-maréchal Radetzky.
La Feuille officielle de Vérone, à la date du 10 février, contenait l'article suivant qui fut reproduit dans la Gazette de Milan du 12.
Vérone, 10 février. — Le perfide parti qui, mettant en œuvre tous les moyens les plus iniques, s'efforce de troubler la tranquillité publique et l'ordre social, et ne prenant point de souci du bien-être et du bonheur du citoyen paisible, les foule au contraire à ses pieds afin de réussir dans ses mauvais desseins, a osé tenter un nouveau coup qui cependant a frappé dans le vide, grâce à la fidélité des troupes impériales et royales et aux mesures énergiques prises par les autorités. Une troupe de gens de la populace, payée pour cela par plusieurs personnes, en partie étrangères , ont commis à Milan , le 6 du courant , d'horribles méfaits. Des officiers et des soldats qui se promenaient seuls, pacifiquement et sans aucun soupçon, par les rues de la ville, ont été traîtreusement assaillis vers six heures du soir, par des sicaires armés de poignards ; il y en a eu quelques-uns de tués et beaucoup de blessés ; on a même osé assaillir à l'improviste le grand corps-de-garde et élever des barricades sur divers points de la ville.
L'issue de cette entreprise, non moins impie qu'insensée, ne pouvait être douteuse. La soudaine attaque du grand coi ps-degarde fut repoussée ; les barricades furent détruites ; plusieurs des assassins ont été faits prisonniers et la tranquillité publique a été promptement rétablie.
On a pris aussitôt les mesures les plus énergiques pour punir les malfaiteurs et empêcher le renouvellement de quelqu'autre tentative que ce soit, pour troubler la paix publique. Désormais le citoyen paisible peut reprendre sans crainte ses occupations journalières, puisque maintenant, grâce aux précautions ; il est assuré de conserver le fruii d'un honorable travail dont cherche à le dépouiller ce parti inique qui n'ayant rien a perdra dans le bouleversement de la société, espérant au rouirai' gner à l'anarchie et au désordre, s'efforce par toutes sortes d'artifices de mener à fin ses machinations perverses.
Le coupable subira la peine qu'il a bien méritée ; mais le ling déjà versé et celui qu'on versera encore en expiation des méfaits commis, retombera sur la tête de ceux qui, de la sûre retraite où ils se tiennent à l'abri de tout dan er pour leur vie, continuent à répandre leurs doctrines pernicieuses et subversives, en séduisant avec de l'argent les gens inconsidérés et en faisant périr misérablement un grand nombre, car la vie des autres n'importe aucunement à ces scélérats, pourvu qu'ils puissent toujours en sauvant la leur, exécuter leurs affreux projets.
Mais a cela, ils ne parviendront pas. Ils seront empêchés d'atteindre leur but par la fidélité éprouvée et l'invincible valeur de l'armée impériale, par la vigilance et le zèle des autorités impériales, et par le bon sens de la partie la plus nombreuse et la meilleure des habitants qui ont appris avec horreur des événements aussi déplorables.
Ainsi s'exprimait, le 10 février, l'organe officiel du maréchal Radetzky, et le jour suivant, le maréchal Radetzky, en contradiction avec cet article, publiait cette autre proclamation :
Aux habitants du royaume Lombard- Vénitien.
Les nouveaux et très -récents événements, ainsi que les résultats des informations pendantes m'ayant confirmé dans la conviction que les habitants du royaume Lombard- Vénitien, moins quelques louables exceptions, se laissent terroriser par l'infâme parti de la subversion, au lieu de se ranger loyalement et ouvertement du côté du gouvernement, je me vois forcé, en conséquence de ma proclamation du 19 juillet 1851, d'avertir pour la dernière fois la population de ce royaume, que je ferai traiter tous ceux qui se trouvent impliqués dans des entreprises contre le gouvernement de Sa Majesté l'Empereur, avec toute la.sévérité des lois et l'extrême rigueur dont j'ai la faculté d'user.
Je fais savoir particulièrement que j'ai ordonné en même
temps aux autorités judiciaires de mettre sous le séquestre, sitôt que les indices légaux leur seront fournis, les biens de ceux qui se sont rendus complices de quelque manière que ce soit, de tentatives de haute trahison, même dans le cas où cette complicité consisterait simplement dans l'omission de la dénonciation à laquelle chacun est obligé, et ce, dans le but d'indemniser le trésor public des dépenses extraordinaires nécessitées par les efforts continuels du parti de la subversion.
A ce propos, j'avertis en outre, qu'en même temps j'ordonne de soumettre immédiatement à la procédure militaire, et de punir très-sévèrement ceux qui se refuseraient, sans de trèsgraves motifs, à l'exécution de quelqu'un de ces séquestres, s'il est ordonné par le tribunal militaire respectif.
Vérone, 11 février 1853.
Le Gouverneur-Général civil et militaire du royaume Lombard- Vénitien, Feld-maréchal Radetzky.
La première proclamation du comte Strassoldo déclare que les désordres du 6, furent provoques par un parti impuissant, ce qui veut dire qu'il était peu nombrenx et qu'il ne trouvait pas d'adhérents dans l'opinion publique. Dece parti impuissant, il distingue le citoyen tranquille et pacifique; il en vient même ensuite à encourager les habitants de Milan qui ne doivent pas s'abandonner à la crainte. Encore ceci veut dire que les habitants
de Milan, loin de faire cause commune avec le parti impuissant, ont été au contraire inquiets et atterrés.
La Gazette officielle de Milan déclare également que « la tranquillité publique a été troublée par un parti subversif » qu'elle distingue des citoyens paisibles. Elle dit qu'on a voulu séduire des hommes du peuple avec de l'argent et des excitations de tout genre, mais que le bon sens des habitants a repoussé les séducteurs. Tout le peuple non-seulement est resté tranquille, mais il a condamné ouvertement cette folle tentative.
Dans un autre numéro, la même gazette assure que dans les provinces, il n'y a pas eu le plus léger désordre. — Le maréchal Radetzky, dans sa proclamation du 9, affirme • que la tranquillité publique n'a été troublée dans aucun autre lieu du royaume (Lombard- Vénitien). '» Qu'on prenne acte de cette déclaration officielle. « Dans les provinces il n'y a pas eu le moindre désordre; la tranquillité n'a pas été troublée dans aucun autre lieu du royaume Lombard- Vénitien.
Dans la dite proclamation du 9, le maréchal attribue ces désordres à une horde de malfaiteurs La Feuille officielle de Vérone définit cette horde de malfaiteurs, • une troupe de gens de la populace payés pour cela par plusieurs personnes, en partie étrangères. » Et elle distingue de ces perturbateurs, « la partie la plus nombreuse et la meilleure des habitants qui ont appris avec horreur des événements aussi déplorables. •
li esl donc officiellement constaté :
1° Que cette malheureuse tentative a été l'œuvre d'un parti peu nombreux et obscur, dans lequel on comptait beaucoup d'étrangers.
2° Que la population milanaise, non-seulement n'y prit point de part, mais qu'elle la désapprouva hautement.
3° Que toutes les autres provinces du royaume Lombard-Vénitien restèrent tranquilles et qu'il n'y eut pas le moindre désordre.
Ceux qui attestent ces vérités sont le comte Strassoldo et le comte Radetzky, la Gazette officielle de Milan et la F 'enille officielle de Vérone; et qu'on remarque que l'article de la Gazette Milanaise a été écrit par la même plume qui écrivait les proclamations du comte Strassoldo, comme le démontre l'identité du style, des pensées, des paroles, des phrases ; ainsi, l'article de la feuille véronaise a été dicté par celui-là même qui avait dicté les proclamations du maréchal Radetzky.
Malgré tant de témoignages irrécusables, k maréchal Radetzky, dans sa proclamation du 9, déclare responsable toute la ville, toute la population de Milan d'un désordre que ni ses autorités militaires et civiles, ni sa police qui sait tout et prévoit tout, ni les rigueurs de l'état de siège n'ont pas su prévoir ni empêcher, ou qu'on n'a pas voulu prévenir ni empêcher,
Le maréchal Radetzky et sa police qui entretiennent une armée d'espions, au dedans et au dehors de l'État, n'ont rien su de la tentative qu'on
projetait. Toutefois, pour en découvrir les promo-
i< nrs et les instigateurs qui se cachent peut-être dans les rangs mêmes des agents de la police autrichienne, on impose à tous les habitants de Milan, l'obligation de se faire espions et délateurs; et afin qu'ils ne soient pas avilis par ce métier infâme, la ville est tenue de payer des subsides ex Iraordinaires à toute la garnison. Souvenons-nous de l'amende infligée à tous les propriétaires de la rue del Durino, à l'occasion du mannequin pendu à la grille de l'ingénieur Rotti, et du silence prudent dont on couvrit l'assassinat du docteur Vandoni. Pour un mannequin pendu, on inflige une contribution de cent mille livres à ceux qui n'en sont pas coupables, et pour un assassinat, on ne fait pas d'enquête, probablement parce qu'il ne convenait pas à la police autrichienne d'en faire. Maintenant, pour une autre bagarre que la police pouvait, mais qu'elle ne voulait pas empêcher, on veut faire payer des subsides extraordinaires à ceux-là mêmes que le gouvernement autrichien reconnaît être innocents. Quelle immoralité! Outre l'injustice de cette extorsion, n'est-ce pas une indignité que cette manière indirecte d'exciter tous les soldats de la garnison à devenir fauteurs et auteurs de désordres, pour avoir des subsides extraordinaires et vivre dans les plaisirs aux frais d'une population innocente? Le maréchal Radetzky déclare qu'il a «ordonné aux autorités judiciaires • ile mettre sous séquestre, sitôt que les indices légaux » leur seront fournis, les biens de ceux qui se sont
— Isa —
» rendus complices, de quelque manière que ce » soit, de tentatives de haute trahison, même dans » le cas où cette complicité consisterait simplement • dans l'omission de la dénonciation à laquelle » chacun est obligé, et ce, dans le but d indemniser le «trésor public des dépensesextraordinaire?, néces- »sitées par les efforts continuels du parti de la subversion. »
La dénonciation ( c'est-à-dire l'espionnage , la délation ), est une action infâme aux yeux de tous les honnêtes gens, et le maréehal Radetzky en fait un devoir auquel chacun est obligé. Caligula disait qu'il n'avait pas d'oreilles pour les délateurs; c'était une maxime de Domitien que le prince qui ne châtie pas les délateurs, les encourage dans leur infâme métier. Ainsi, ces deux fameux tyrans professèrent une morale beaucoup plus rigide que le maréchal autrichien, lequel ordonne le séquestre des biens de quiconque ne se fait pas délateur, sitôt qu'on en aura les indices légaux. Et quels sont ces indices légaux? Une lettre anonyme, la dénonciation secrète de quelques scélérats, un soupçon de la police, le témoignage d'un soldat ignorant ou avide de récompense, un caprice même du maréchal ou d'une autorité subalterne, sont des indices légaux suffisants pour envoyer au gibet tout homme de bien; et comme les tribunaux autrichiens opèrent dans l'ombre etle mystère, comme ils n'accordent pas au prévenu ledroitde défense et qu'ils ne motivent pas leurs jugements, il est évidentque la menace s'étend à tous et que nul n'est en sûreté.
Puis, si Ton considère que le séquestre des biens est ordonné dans le but d'indemniser le trésor public, on verra que le mot de séquestre sousentend une confiscation pure et simple. La confiscation n'est pas admise dans le code autrichien, mais le maréchal Radelzky y substitue le mot de séquestre, et la confiscation, quoique illégale, devient tout-à-fait légale.
D'après ce passage significatif de la proclamation du maréchal, il est de toute évidence, que l'intention de celui qui l'a écrite, est de se créer des prétextes pour opérer en grand des confiscations, et combler par ce moyen le vide du trésor impérial.
I ne autre chose inouïe, c'est que la ville de Milan doive pourvoir à la subsistance des blessés pendant toute leur vie et à celle des familles de ceux qui ont été tués. N'est-ce pas encore exciter les troupes à favoriser les émeutes pour en profiter ensuite? Des soldats ainsi corrompus, et transformés en brigands, feront ce raisonnement très-simple: «Allons! excitons des émeutes, nous » sommes armés contre des habitants sans dé-
• fense.... Il y aura pour nous peu de danger et
• beaucoup de gain. Si nous en sortons sains et
• saufs, comme c'est fort probable, nous n'aurons
• qu'à nous réjouir avec les subsides extraordinaire; si nous sommes blessés, nous aurons une
• pension, notre vie durant ; si nous mourons, » nous assurons une pension à notre famille. •
On ne saurait mieux encourager la sédition et
l'assassinat... Et cela pour en arriver à la conséquence des séquestres, pour indemniser le trésor! !
Il ne suffisait pas au maréchal Radetzky d'envelopper dans une même cause et une même culpabilité, une ville (ses faubourgs compris) de cent quatre-vingt mille âmes. Dans sa proclamation du 11, il lui plut d'étendre cette culpabilité à tous les habitants du royaume Lombard-Vénitieu, c'est-à-dire à cinq millions d'âmes. Dans sa proclamation du 9, il finissait en disant : « Je me • réserve d'infliger à la ville de Milan, suivant le «résultat des enquêtes, les peines et contributions » ultérieures qu'elle aura méritées. »
Deux jours après, dans sa proclamation du 11, il ajoutait : « Les nouveaux événements, non moins »que le résultat des informations pendantes, m'a; n confirmé dans la conviction que les habitants du «royaume Lombard-Vénitien, etc. » Le maréchal n'avait-il pas affirmé deux jours auparavant, que la tranquillité publique n'avait été pas troublée dans aucun autre lieu du royaume? Dans ce laps de deux jours, la tranquillité avait-elle été troublée quelque part? Si elle ne l'avait pas été, sur quoi se fondait la conviction du maréchal ?
M* ayant confirme dans la conviction! si c'est une conviction confirmée, c'est qu'elle existait déjà ; c'était une conviction préconçue, préjudicielle, arti par anticipation, comme la conviction avec laquelle le gouvernement autrichien gouverna si mal, durant trente-trois ans consécutifs, non pas seulement l'Italie, mais toute la monarchie, si bien qu'il en résulta à la fin l'explosion révolutionnaire de 1848; comme la conviction avec laquelle une monstrueuse anarchie de pouvoirs continue à gouverner cette monarchie, en la harassant, en y entretenant le désordre, en la tourmentant si étrangement que l'histoire d'aucun peuple, ni d'aucun Empire, ne présente rien de semblable.
Quelque justes et honnêtes que soient les convictions du feld-maréchal, il n'en est pas moins vrai que dans sa proclamation du 9, il établit ouvertement par anticipation, avant qu'aucune enquête soit commencée, avant qu'aucune preuve soit acquise, l'affirmation supposée que la ville de Milan est coupable. D'après cette affirmation, il se réserve de lui infliger suivant le résultat des enquêtes (qu'on ne connaît pas) les peines et châtiments ultérieurs qu'elle aura mérités, et surtout des séquestres et des contributions. De là, on infère que le résultat des enquêtes doit être tel que le maréchal Radetzky a déterminé qu'il serait, ce qui confirme le soupçon déjà énoncé ci-dessus, que le mouvement du 6 février a été suscité tout exprès pour avoir le prétexte de sévir plus cruellement sur les personnes et sur les biens, d'attenter
à la propriété des particuliers et d'enrichir le trésor.
Dans sa proclamation du 11, le maréchal parle des résultats des informations pendantes. Quoi ! Les informations sont pendantes, elles sont à peine commencées, et le maréchal tient déjà dans sa main des résultats assez positifs, pour l'autoriser à mettre en état d'accusation, en face de toute l'Europe, cinq millions d'habitants ?
Examinons un peu le résultat des informations autrichiennes. Le 8 février, sept individus furent amenés devant le tribunal Statario militaire, et quelques heures suffirent pour l'information, le jugement et la condamnation. 11 y en eut six de pendus; le septième fut fusillé, faute d'un autre gibet, comme le porte la sentence.
Le 10, quatre autres individus furent encore soumis au jugement Statario et envoyés à la potence avec la même rapidité.
Le 13 février, encore deux, le 17 mars, encore trois autres furent pendus après une procédure non moins sommaire que les précédentes.
Mais quels étaient donc les résultats des infor-
malions qui aboutirent à ces horribles supplices? il n'y en eut point. Les quatre jugements rapportés par la Gazette officielle de Milan encourent les mômes objections que nous avons faites à l'arrêt de Mantoue et que Ton peut faire à tous les jugements rendus par les Autrichiens. Ceux que nous venons de citer ont même de plus que les autres, cette particularité, qu'au lieu d'être signés par le commandant militaire, ils n'ont aucune signature. Les Autrichiens professent tant de mépris pour la vie des Italiens, qu'ils ne daignent seulement pas mettre un nom au bas de l'arrêt qui les condamne à mort.
Parmi ceux qui furent pendus le 10, était le nommé Scannini, âgé de 56 ans, maître d'école et qui, depuis plusieurs années, était précepteur chez le comte Antonio Greppi. Le comte Greppi est très-connu pour son caractère dévot et sa déférence pour le gouvernement autrichien. Nul n'est admis dans sa maison, s'il n'a les sentiments religieux et politiques du maître. Ces sentiments étaient ceux de Scannini; il allait tous les jours à la messe, tous les mois à confesse, tous les dimanches à la chapelle où l'on donne aux enfants l'instruction religieuse ; il avait en aversion la politique; on ne pouvait être physiquement et moralement moins propre que lui aux conspirations et aux tumultes dangereux des rues. L'arrêt dit qu'il fut arrêté, comme il fuyait armé d'une longue barre de fer. Mensonge! Cette prétendue barre de fer était une de ces cannes en fer verni que tout le
monde connaît, etque Scannini portait habituellement. Il avait eu la fièvre pendant toute la journée, et il était sorti vers le soir pour aller acheter du lait chez le plus proche crémier. Ce fut alors qu'on l'arrêta. A peine le comte Greppi l'eut-il su, qu'il courut chez les autorités militaires pour faire réparer la méprise. J'ai dit que le comte Greppi est connu pour sa déférence envers le gouvernement autrichien; mais il est connu aussi pour son caractère parfaitement honorable. Lorsqu'un homme comme lui se présente à une autorité publique pour rendre témoignage en faveur de quelqu'un, si l'on ne veut pas le croire sur sa parole, la justice exige au moins qu'on prenne l'affaire en une sérieuse considération, que la procédure de la personne dont il se porte garant, soit examinée avec soin, et qu'on recueille tous les renseignements qui peuvent constater sa culpabilité ou son innocence. Mais les Autrichiens ne sont pas si scrupuleux; qu'il y ait un homme de plus ou de moins, celane leur importe guère; on a soif de sang; on veut terrifier par les supplices, et le supplice des innocents répand plus de terreur que celui des coupables. L'assassinat de Scannini est si évident que son innocence fut reconnue par ceux mêmes qui le condamnèrent; mais il était trop tard, l'infortuné était déjà en terre.
Parmi les trois condamnés, dont deux furent pendus le 13, il y avait le bedeau de In paroisse de San-Satiro. Ouelques insurgés avaient enlevé les bancs de l'église pour faire des barricades; le
bedeau étant accouru, fut arrêté tandis qu'il tâchait d'obtenir qu'on remît les bancs à leur place. Traduit devant le tribunal militaire avec les deux autres, arrêtés eux aussi à l'aventure, il fut condamné comme eux {le fait étant légalement établi et leur culpabilité reconnue d'après la dépositions des témoins) à être pendu. Déjà le pauvre bedeau avait vu ses co-accusés subir leur supplice et son tour allait venir lorsque, grâce aux sollicitations de l'archevêque et d'autres personnes influentes, on réussit à le sauver.
Ces jugements précipités et cruels laissent présumer que les autres victimes n'étaient pas plus coupables que Scannini et le bedeau de San-Satiro. En effet, si le maréchal Radetzky s'arroge le droit de présupposer la culpabilité d'une capitale tout entière, même de tout un royaume, et fixe la peine avant de connaître la cause, pourquoi ses juges militaires ne s'arrogeraient-ils pas le même droit et ne procéderaient-ils pas, eux aussi, par soubresauts, suivant leurs caprices et les instincts de brutalité d'un despotisme sans frein ? Les membres suivent naturellement les impulsions du chef.
La Feuille de Vérone a attribué l'insurrection à une troupe de gens de la populace payés pour cela et subornés par plusieurs personnes, en partie étrangères. Mais parmi les seize personnes envoyées à la potence, il n'y en a pas une seule de celles qui payaient les révoltés. Elles avaient toutes été arrêtées au hasard, vers la tombée de la nuit
et condamnées sans débats, sans examen, sans résultat d'informations, et sur la déposition confuse de quelque soldat.
Le tribunal Statario militaire se compose d'officiers militaires de divers grades, en montant depuis celui de capitaine. Ce sont des Allemands, des Bohémiens, des Croates, des Polonais, etc., qui ne savent pas un mot d'italien ou qui le baragouinent tout de travers et l'entendent plus de travers encore; aucun d'eux d'ailleurs ne sait le dialecte milanais que parlent ordinairement les artisans et tout le vulgaire. Quant aux témoins, ce sont les soldats qui ont arrêté l'inculpé. Los juges parlent allemand entre eux; les témoins : ont interrogés en allemand, de sorte qu'il n'y a pas lieu à établir de confrontation entre ceux-ci et l'accusé, ou bien la confrontation se fait par l'intermédiaire d'un interprète, et l'interprète est un des juges. L'accusé n'ayant pas de défenseur, il est jugé sans savoir même de quoi il s'agii, et il apprend seulement avec surprise qu'il est condamné à être pendu et que dans une dcmi-hcui e on lui mettra la corde au cou.
Telles sont les informations pendantes dont le ré-
sultat a servi au maréchal Radetzky pour établir ses convictions.
LXXTII
Dans sa proclamation du 9, le maréchal déclare qu'il exemptera des nouvelles rigueurstes individus notoirement dévoués au gouvernement. Et le comte Arnioni, notoirement dévoué au gouvernement, est souffleté etbâtonné par un officier autrichien dont la brutalité reste impunie; le comte Greppi, notoirement dévoué au gouvernement, a la douleur de voir ses recommandations méprisées et le précepteur de ses fils pendu; le pauvre Scannini, notoirement dévoué au gouvernement, se voit envoyé à la potence, sans seulement avoir été entendu. Sa fin tragique rappelle les sanglantes séditions du 3 janvier 1848, positivement provoquées par les militaires autrichiens à Milan, et dans lesquelles le conseiller d'appel Manganini, plus que septuagénaire, et le cuisinier du comte deFicquelmont,bien que notoirement dévoués au gouvernement, furent néanmoins massacrés par les dragons bohémiens.
ii. (2) 13
Voici une autre brutale notification :
De retour de mon court congé, j'ai repris le commandement militaire de la Lombardie.
Les infâmes et perfides attentats qui ont eu lieu dans la soirée du 6 courant, contre des officiers isolés et des soldats de la garnison, sont une nouvelle preuve que l'armée est toujours entourée de vils assassins contre lesquels, malgré la valeur éprouvée des troupes, il est nécessaire de prendre les plus grandes précautions.
J'ordonne en conséquence que, durant le rigoureux élat de siège décrété par S. E. M. le gouverneur-général feld-maréchal comte Radetzky, par sa proclamation du 8 courant, les prescriptions suivantes soient strictement et invariablement mises en vigueur.
1. — Aucune sentinelle des postes ne laissera jamais approcher cinq personnes marchant de compagnie à plus de 3o pa* du râtelier des fusils, et elle aura soin d'avertir les passants d* de rester à cette distance ; ensuite pendant la nuit, chaque sentinelle criera : « Qui vive? <> et si malgré cela quelqu'un s'ap proche, elle devra faire usage de ses armes.
2. — Toutes les sentinelles indistinctement empêcheront qu< qui que ce soit s'approche d'elles, et surtout passe derrien elles ; elles devront arrêter quiconque n'obéira pas à leur injonction et, suivant les circonstances, faire aussi immédiatemen usage de leurs armes.
Aux coups de pierres, on répondra immédiatemment feu.
La discipline et l'excellent esprit qui anime la troupe, m* sont garants qu'elle ne donnera jamais lieu à des conflits; dan: le cas où il y en aurait, la troupe agira avec sa valeur eprouvét
et fera main basse, sans hésiter, sur quiconque l'attaquera, ou trouvé les armes à la main.
Je donne connaissance au public de ces déterminations, et ffexhorte l'habitant paisible à ne pas vouloir par ignorance, ou par négligence, s'exposer aux conséquences des mesures ci-dessus indiquées.
Du commandement militaire I. et R. de la Lombardie.
Milan, 12 février 1853.
Le général d'artillerie, François comte Gydlai.
D'après cette notification, la vie des citoyens dévoués ou non au gouvernement, est indistinctement mise à la merci du caprice, du soupçon, de la peur de tout simple soldat, fanatisé, effrayé, excité par ses chefs mêmes à être poltron et sanguinaire. Toute sentinelle est autorisée, sans responsabilité, à faire feu, et pour se justifier.il lui suffira de dire que c'étaient cinq brigands qui s'approchaient du râtelier des fusils, qu'il en a tué un et que les autres se sont enfuis ; il lui suffira de dire qu'un tel voulait passer derrière lui, qu'il voulait s'approcher pour le désarmer, qu'il n'a pas répondu au tver da ; et si l'individu n'est pas mort, la déposition de la sentinelle servant de preuve légale, la corde achèvera d'éteindre sa vie. Personne ne peut sortir de sa maison et être sûr d'y revenir sain et sauf; le péril est commun à tous; les dévoués, très-dévoués, archi-dévoués au gouvernenement n'en sont pas exempts. Ils peuvent être assassinés, aussi bien que les autres, par la valeur
éprouvée de troupes que leurs généraux transforment en hordes d'assassins. Le danger est d'autant plus grand que les rues de Milan et même les places sont presque toutes irrégulières et étroites et que presqu'à chaque rue, à chaque place, il y a un corps-de-garde. Si, par hasard, cinq personnes qui ne se connaissent pas se trouvent suivre ensemble le même chemin, ou s'il y en a deux qui viennent d'un côté et trois de l'autre de manière à se rencontrer devant la sentinelle, il faut qu'elles se fassent de loin des signaux et qu'elles s'arrangent pour ne passer qu'une à une. Mais la sentinelle, prenant ce signal, que ce soit un geste ou un mot, pour un acte hostile, tire un coup de fusil et tue un des passants ; quant aux quatre autres ils risquent fort, s'il sont pris, de se voir mettre la corde au cou. On s'en repose sur Y excellent esprit de l'armée pour qu'il n'y ait pas de conflit; cependant on pervertit l'excellent esprit de Tannée, on effraie, on fanatise le soldat, et on l'excite par l'appât de fortes récompenses à faire main basse sur qui il lui plaît. Gela s'appelle démoraliser une armée, et c'est un fait constant dans l'histoire que toutes les armées qu'on rend ainsi féroces à l'égard des citoyens, se montrent ensuite lâches sur le champ de bataille.
Je renonce à transcrire toutes les autres proclamations insensées qui suivirent la précédente notification. D'après une de ces proclamations qui fut publiée par le conseil municipal, sur Tordre du comte Gyulai, les propriétaires et tous les habitants d'une maison devant laquelle le pavé viendrait à être soulevé, sont responsables de ce fait et en subissent la peine.
Une autre du général Martini, commandant de place, ordonne aux propriétaires de maisons, t d'exposer une lanterne en dehors d'une fenêtre »du premier étage et de la tenir constamment allu-
• mée depuis six heures de l'après-midi jusqu'à
• l'aube, » comme si la ville de Milan n'était pas suffisamment éclairée la nuit.
Elle ajoute que si la tranquillité publique « vient »à être troublée, les propriétaires de maisons doi- » vent aussitôt faire fermer les portes. Personne ne *doit rester dans les rues , parce que, dans divers
• cas, on s'exposerait à être arrêté comme suspect de
• participation au désordre. » Supposez qu'il survienne du désordre ou que quelqu'un soit, ainsi que cela arrive fréquemment, provoqué par des soldats, il est impossible que, dans une ville aussi vaste et aussi populeuse, chacun puisse se retirer subitement dans sa maison; cependant tous ceux
qui se trouvent hors de chez eux, étant suspects de participation au désordre, combien de gens peuvent être arbitrairement arrêtés, traînés devant les tribunaux militaires et envoyés à la potence, au moyen des indices légaux et des témoins accoutumés !
Par d'autres proclamations, l'université de Pavie fut fermée; les étudiants furent renvoyés chez eux; les portes de Milan fermées aussi, et la ville convertie en une prison, au très-grand préjudice du commerce ; défense aux habitants d'aller se promener sur les remparts ; ordre de fermer les auberges, hôtelleries, cafés, etc. , à dix heures du soir ; le port de bâtons extrêmement gros interdit ("même aux vieillards) ainsi que toute espèce désigne de reconnaissance entre les malintentionnés. Toute espèce de signe ! Comment deviner si telle ou telle chose ne se transformera pas aux yeux de l'Autrichien soupçonneux et imbécile, en un signe de quelque malintentionné? 11 suffît de rappeler la défende faite aux jardinières de réunir dans un même botte des radis blancs et des radis rouges parce que, avec les feuilles vertes, cela présentait les trois couleurs des malintentionnés!...
Ne dirait-on pas que ces proclamations frénétiques étaient faites exprès pour provoquer un peuple entier et l'entraîner à des actes d'extrême désespoir, afin d'avoir ensuite la satisfaction de le fouler aux pieds et de le massacrer?
Le maréchal Radetzky avoue lui-même que les choses en étaient venues à ce point, quand il dit
dans sa proclamation du 11 : «que les habitants » du royaume Lombard-Vénitien, moins quelques ■ louables exceptions, se laissent terroriser par • l'ima ne parli de la subversion, au lieu de se ran- »ger loyalement et ouvertement du côté du gouvernement impérial. » D'après les faits et les documents que nous avons rapportés jusqu'ici, il est facile de reconnaître quel était le véritable parti de la subversion et du terrorisme. Nous détestons les menées des conspirateurs quels qu'ils soient et leurs tentatives insensées ; mais ne sont-ils pas encore plus haïssables, ces gouvernements qui, dans le délire du despotisme ou par un instinct de perversité, se servent de ces tentatives ou les prennent à prétexte pour faire peser un joug de fer sur les malheureux peuples. Le maréchal, en confessant que le gouvernement impérial n'a que trèspeu d'adhérents dans le royaume Lombard- Vénitien, nous rend enfin à la face de toute l'Europe, ce témoignage que le gouvernement n'a su se concilier l'estime et l'affection de personne.
Le même aveu a été fait par le comte de Ficquelmont : « En trente ans de domination en Italie, » a-t-il dit, l'Autriche ne fit que des mécontents. - (Tome 1, page 1\ 6.) Peut-on désirer des témoignages plus dignes de foi sur la dépravation du gouvernement autrichien ?
Revenons aux proclamations du maréchal Radelzky. Son beau -frère , le comte Strassoldo, n'ayant pas été dans la confidence des secrets de la police Radetzky-Pachta, et voyant que la population n'avait pas pris la moindre part au mouvement du 6 février, publiait le lendemain de ce jour, une proclamation modérée et rassurante; mais le télégraphe électrique ne tarda pas à lui appporter de Vérone d'autres instructions et en même temps l'ordre de prendre un langage menaçant, d'où est résultée la seconde proclamation diamétralement opposée à la première.
Puis, vint la proclamation du maréchal, en date du 9, dans laquelle, après avoir impliqué toute la ville de Milan dans un fait auquel elle est restée étrangère, il commence à demander de l'argent et prévient que ses demandes n'en resteront pas là, parce qu'il se réserve, etc.
Par la seconde proclamation, celle du 11, le maréchal étend la culpabilité à tout le royaume Lombard- Vénitien et ordonne aux autorités judiciaires de mettre sous le séquestre les biens de tous ceux qui seront indiqués par les juges militaires. Le séquestre des biens des émigrés est une ancienne passion du maréchal Radetzky. Ses proclamations du 3 octobre et du 11 novembre 1848,
les ordres très-urgents du 20 janvier 18Û9, et sa commission de séquestre à la tête de laquelle il mit le général Wohlgemuth, etc., etc., en font foi. Il lui semble qu'il ne mourra pas content s'il ne mène à bonne fin ce dernier acte glorieux de sa vie presque nonagénaire, et dont la pensée le tourmente depuis près de cinq ans. Puis, comme complément de sa proclamation du 11 février, la Gazette officielle de Milan, du 28, même mois, publie cette autre proclamation :
Sa Majesté l'Empereur, par une décision souveraine du 13 lévrier courant, a daigné ordonner ce qui suit :
« Considérant combien est manifeste la participation des fugitifs politiques du royaume Lombard-Vénitien dans les derniers événements arrivés à Milan, je décrète :
« 1. Tous les biens mobiliers et immobiliers des fugitifs polititiques du royaume Lombard-Véuétien, situés en ce pays, seront considérés, à dater d'aujourd'hui, comme mis sous le séquestre.
>' 2. A la classe des fugitifs politiques du royaume Lombard- Vénitien, appartiennent non-seulement ces individus qui ont été déclarés émigrés par ma décision du 29 décembre 1850, en tant qu'ils n'auront pas, depuis lors, acquis de nouveau de la manière prescrite le droit de bourgeoisie autrichienne, mais aussi et spécialement ceux qui ont été exclus de l'amnistie, sans distinction, qu'ils aient ou non obtenu la permission d'émigrer.
» 3. Le séquestre devra être mis immédiatement par les autorités administratives, et à ce sujet, il est absolument défendu d'avoir aucun égard aux contrats ou autres affaires de droit qui auraient été conclus depuis aujourd'hui.
» l\. Mon ministre de l'intérieur est chargé de veiller à l'exécution de la présente ordonnance de concert avec mon feld-maréchal comte Radetzky. Je m'occupe des décisions ultérieures à
prendre concernant l'emploi des biens frappés de séquestre.
Comme cette mesure de Sa Majesté I. et R. a principalement pour but de protéger ta population contre les pernicieuses influences des émigrés etd'ôter à ceux-ci les moyens par lesquels ils cherchent à tenir les habitants de ce royaume dans une inquiétude et une crainte continuelles, je ne doute pas que les membres du gouvernement qui sont chargés de l'exécution de cette mesure, ne soient assistés avec le zèle et l'obéissance due par les communes et par chacun des sujets de Sa Majesté dans la proportion de ses facultés.
C'est pourquoi je publie les dispositions ultérieures qui suivent :
1. Quiconque se trouve chargé de recevoir en dépôt, d'administrer, de tenir compte, ou de remettre à qui que ce soit, un capital ou une rente quelconque d'un fugitif pclitique ou toute autre remise de fonds, est tenu de faire le paiement des sommes recouvrées par lui, au nouveau bureau du séquestre, ou à l'autorité politique de la province.
Ceci s'applique non-seulement aux administrateurs, agents ou autres fondés de pouvoirs expressément institués, mais en général à tous ceux qui ont à faire à un fugitif politique, ou à son mandataire, quelque paiement que ce soit ou une remise de fonds quelconque, à moins que celle-ci soit purement personnelle.
2. — Quiconque contreviendrait à cette décision et ferait au fugitif ou à son fondé de pouvoirs un paiement quelconque de capital ou d'intérêts ou de toute autre remise de fonds, sera obligé a la première transgression de cette défense, de payer la même somme une seconde fois ou de rétablir l'intégralité du dépôt.
En cas de récidive, l'amende exigée st ira, pour la seconde transgression, du double de la somme et ainsi progressivement pour les transgressions ultérieures.
Les notaires, avocats et autres personnes revêtues d'un < tère public, qui aideraient à frauder ou à éluder la loi, ou contribueraient en général par des conseils ou par des actes à restreindre en tout ou en partie dans ses effets la mesure du séquestre, seront passibles des amendes indiquées dans le para-
graphe précédent, et seront du reste assujettis, suivant les circonstances, à la procédure criminelle, pour fourberie ou pour abus de pouvoir dans l'exercice de sa charge.
/,. — r,e refus d'accepter l'emploi de séquestreur, sera jugé aux termes de ma proclamation du 1 1 courant.
Vérone; 18 février 1853.
Le Gouverneur-Général civil et militaire du royaume Lombard- Vénitien, Comte Radetzky, Feld-maréchal, I. et R.
Quoique le décret impérial qui constitue la base de la nouvelle proclamation, ait été publié seulement le 28 février, il est pourtant à remarquer que, avant le 27, on avait eu soin d'en faire circuler des copies à la plume qui furent même imprimées dans les journaux du Piémont, et qui ne diffèrent du texte officiel que par quelques variantes dans la traduction ou dans la rédaction. Par exemple la version anonyme dit : « Considérant <7M'0tt ne peut pas méconnaître la participation, etc. » La phrase « qu'on ne peut pas méconnaître • pouvant renfermer un sens dubitatif, le texte officiel y a substitué cette autre plus explicite : t Considérant combien est manifeste la participation, etc. »
Ce nouveau document corrobore Je soupçon que Témeute de Milan , préalablement connue, mais non empêchée par le gouvernement militaire autrichien, a été dirigée par lui, et qu'il l'a fait éclater au jour et à l'heure qui lui convenaient le
mieux, afin d'en prendre occasion pour exécuter un projet depuis longtemps prémédité. En effet, le maréchal Radetzky , dans sa proclamation du 9, commence par établir que la ville de Milan tout entière est coupable, et se réserve « d'infliger à la- » dite ville, selon le résultat des enquêtes, la peine » bien méritée et la contribution. » En d'autres termes , il déclare qu'il veut imposer une contribution et qu'à ce but devra tendre le résultat des enquêtes faites par un tribunal composé à sa fantaisie et que nul ne connaît.
Dans la proclamation du 11 , quoique les informations soient encore pendantes, l'impatient maréchal en a cependant déjà obtenu des résultats très-satisfaisants qui le confirment dans la conviction que, non-seulement la ville de Milan , mais tout le royaume Lombard-Vénitien , est coupable, et il annonce qu'il a déjà ordonné de mettre sous le séquestre tous les biens des complices de l'insurrection, et cela dans le but d'indemniser le trésor public ; et comme le trésor public , vu la bonne administration et l'excellence du gouvernement autrichien, se trouve réduit au dernier déficit, il est naturel que, pour l'indemniser, il faille des complices en grand nombre et choisis parmi les plus riches.
La décision de l'Empereur n'est, comme le démontrent le style et la date même du io, que la répétition et la confirmation des proclamations du maréchal, ce qui nous porte à croire que le modèle en a été expédié de Vérone à Vienne et que l'Empereur n'a pas fait autre chose que d'y mettre
sa ^nature. L'Empereur, lui aussi, part de cette supposition que la participation des fugitifs politiques est manifeste, etc. Ainsi, on base un crime sur une hypothèse; on établit une peine pour ce crime >thétique, et Ton applique cette peine, non seulement à une multitude d'émigrés queTAutriche elle-même force à vivre hors de leur patrie sans qu'une telle rigueur soit motivée par aucun jugement légal, mais encore à ceux qui, étant régulièrement dégagés de la sujétion autrichienne, sont devenu scitoyens el sujets d'autres gouvernements, et sur lesquels conséquemment le gouvernement autrichien n'a plus aucun droit; ou, s'il a des réclamations à faire sur leur compte, suivant les principes du droit public international qui ont cours en Europe, le gouvernement autrichien devrait s'adresser aux gouvernement desquels dépendent ces individus.
Mais ce n'est pas une question de droit; c'est une question de rapine. L'auteur du mouvement de Milan, c'est Mazzini; il s'en est vanté lui-même; mais , je le répète , il devrait se vanter aussi d'avoir servi d'instrument aux scélératesses de l'Autriche. J'ai émis cela comme un soupçon; j'ai
allégué plus d'une preuve qui le confirme ; que le lecteur voie maintenant si, pour lui au si, ce soupçon ne devient pas une certitude morale.
L'Opinione^ journal de Turin, dans sa feuille du 8 janvier, un mois avant les événements de Milan, rapportait la lettre suivante de son correspondant :
Milan, 3 janvier.
La nouvelle d'une augmentation de troupes autrichiennes en Italie se confirme de plus en plus ; on a donné des ordres pour préparer les logements militaires , principalement dans les deux provinces de Milan et de Come. Depuis quelques jours, il circule des bruits singuliers. Le maréchal Radetzky a ordonné à la lieutenance de la Lombardie de lui faire d'ici à huit jours, un rapport sur la consistance du 'patrimoine de deux cents des propriétaires des plus fortement imposés dans chacune des provinces soumises à sa juridiction. On a demandé si l'on devait comprendre aussi dans cette liste les émigrés, ceux exclus de l'amnistie et ceux qui ont obtenu d'être dégagés de la sujétion autrichienne, et l'on a répondu affirmativement. On fait beaucoup de conjectures sur cette étrange statistique ; mais pour le moment, il n'y a rien de positif.
Ainsi, dès le mois de décembre 185*2, peu après les exécutions de Mantoue, le maréchal Radetzky avait donné ordre à la lieutenance de la Lombardie de lui envoyer en toute hâte un tableau des biens patrimoniaux de deux cents propriétaires des plus fortement imposés , sans en excepter ceux exclus de l'amnistie, ni ceux qui avaient été déliés de la sujétion autrichienne. Aquelle fin? Rétrogradonsde quatre ans , et rappelons uue opération analogue
faite par l'avocat Lorenzo Rizzi et par le comte Pachta ; elle a servi de base aux proclamations du 3 octobre et du 11 novembre 1848. Pour les raisons que j'ai racontées ci-dessus, ces proclamations étaient restées sans effet , mais le maréchal n'en avait pas pour cela abandonné l'idée. Les événements politiques de l'Europe, les discussions entre l'Autriche et la Prusse , l'état incertain de la France, la crainte de s'engager dans des différends désagréables avec l'étranger, réfrénèrent les désirs du gouvernement autrichien. Mais lorsque l'Autriche fut sortie heureusement de plusieurs embarras , lorsque l'Empire eut été proclamé en Trance, comme nonobstant les assurances de paix du nouvel Empereur , on craignait une guerre et qu'on avait besoin d'argent pour s'y préparer, on reprit le projet de faire main basse sur les patrimoines des riches Lombards, projet qui, ainsi que nous l'avons vu, avait été conçu en 1847, ets'était reproduit depuis lors plusieurs fois, sous diverses formes, sans avoir jamais pu être exécuté. Cependant, du côté des Autrichiens, les provocations pour en amener l'occasion n'avaient pas manqué. Vers la moitié de 1851, l'opposition contre les fumeurs de cigares se renouvela, mais elle cessa dès qu'on eut le soupçon qu'elle était favorisée par la police. Le bruit se répandit alors que le président des ministres prince Schwarzenberg s'était laissé aller à dire que , pour vaincre la résistance des Lombards , il était désormais nécessaire de leur donner une leçon dont ils se souvinssent deux cents
ans durant. Les procès de Mantoue fournissaient un prétexte aux séquestres si ardemment désirés ; aussi le maréchal y pensa-t-il tout de suite. Mais pour lui donner une couleur de justice , il fallait quelque autre événement un peu plus retentissant... Mazzini vint à son secours le 6 février.
La lettre que j'ai citée et qui avait été, comme je l'ai dit, imprimée un mois avant le mouvement de février, parlait aussi d'une augmentation de troupes en Italie et de logements militaires ordonnés dans les deux provinces de Milan et de Corne. Encore ceci nous donne à présumer que l'expulsion des Tésinois et les violences contre le canton du Tésin avaient déjà été décidées deux mois avant le 6 février. Maintenant, qui se refusera à croire que les événements de ce malheureux jour avaient été prémédités, ordonnés et dirigés par les Autrichiens , afin de les faire servir de justification à leurs projets contre la Suisse et contre l'émigration? Il serait aveugle celui que tant de lumières n'éclaireraient pas.
LXXVÏII
Tous ceux qui entreprennent de rétablir Tordre dans un État bouleversé par les passions politiques, regardent toujours comme un moyen préliminaire,
sans lecitici tous les autres seraient inutiles, de ineltre en oubli le passé, de donner à tous sécurité complète pour les personnes et pour les biens ; autrement il n'est pas possible de ramener la confiance parmi les peuples. Les Autrichiens firent tout le contraire; à peine rentrés à Milan, au lieu de publier une amnistie absolue, loyale , sans clauses insidieuses, ils occupèrent les maisons des riches et les transformèrent les unes en casernes, les autres en hôpitaux; ils brisèrent les dalles de marbre, les glaces, les meubles, lacérèrent les tapisseries, jetèrent les archives dans les cours, endommagèrent les peintures , s'emparèrent des musées, et commirent cent autres actes de vandalisme. Puis ils se livrèrent à toutes sortes d'extorsions, et, quoiqu'ils excitassent le bas peuple contre les riches, dans l'espérance de trouver, comme en Galicie, de féroces auxiliaires dans les paysans, cette dernière classe eut aussi à supporter les plus durs traitements.
Le 24 août 184$, dix-huit jours après le retour des Autrichiens, on publia à Milan la décision souveraine du 19 mai précédent , laquelle réformant quelques articles du code pénal , statuait « que dorénavant aucune condamnation à des • coups de bâton ou de verges ne pourrait plus «avoir lieu , pas même comme punition disciplinaire. » Celte pénalité si odieuse aux Italiens, et qui, depuis le 4 décembre 1815, avait été suspendue à leur égard, fut rétablie par le gouvernement militaire peu de jours après la publication de la ii. (2) 14
décision impériale. Au mépris de la volonté souveraine, la bastonnade devint à la mode; des enfants y furent condamnés, de même que des femmes et déjeunes filles le furent aux verges. Les exécutions militaires accompagnèrent les bastonnades. Les premières qui eurent lieu, le 29 août et le 1er septembre , eurent l'honneur d'être signées par le prince Félix Schwarzenberg , alors gouverneur militaire de Milan.
En face d'un tel état de choses, non-seulement ceux qui avaient émigré n'éprouvèrent nul désir de rentrer dans leur patrie, mais une infinité de citoyens de tout âge et de toute condition cherchèrent à se soustraire à un gouvernement aussi barbare. A la vérité, l'empereur Ferdinand, par son manifeste du 20 septembre, accorda à tous une amnistie sans conditions ; mais qui pouvait s'y fier , quand l'exécution de ses ordres dépendait d'un sujet qui ne reconnaissait pas d'autorité audessus de la sienne propre? En effet , lorsque le comte Cicogna et quelques autres, voulant revenir à Milan, demandèrent au commandant militaire de faire évacuer leurs maisons occupées par des soldats, il leur fut répondu qu'ils pouvaient toujours continuer de demeurer là où ils étaient restés jusqu'alors. Ensuite, le maréchal Radetzky. par sa proclamation du 30 décembre, limita l'amnistie à ceux seulement qui n'étaient pas notai riment suspects de complicité dans la révolution, et menaça du séquestre les biens de ceux qui ne reviendraient pas dans leur patrie. Mais avec cette
phrase si élastique , comment savoir si Ton était parmi les suspects ou les non-suspects ?
Après la paix avec le Piémont, quatre-vingt-six individus furent nominativement exclus de l'amnistie par la proclamation du maréchal Radetzky, du 12 août 1849; on fixa aux autres la fin de septembre pour terme du délai accordé à leur retour, laissant toutefois à ceux qui étaient exclus de l'amnistie comme à ceux qui ne voulaient pas en profiter, la faculté de demander, conformément aux règlements actuels, l'autorisation d'émigrer. Beaucoup de personnes prirent ce parti plutôt que de se confier à un gouvernement sans foi ; mais l'émigration fut accordée aux unes et refusée à d'autres, bien que plusieurs de ces dernières fussent exclues de l'amnistie. Ainsi, en même temps que cette exclusion les empêchait de revenir, si c'eût été leur volonté, on ne leur permettait pas de se détacher d'un gouvernement odieux, malgré la loi qui leur accordait ce droit.
il y en eut aussi d'autres qui, quoiqu'ils ne fussent pas exclus de l'amnistie et qu'ils n'eussent pas demandé l'autorisation d'émigrer, n'en continuèrent pas moins de rester hors de leur patrie pour plusieurs bonnes raisons. La Lombardie se trônait toujours à la discrétion d'un gouvernement anormal, en dehors de toute loi, cruel, et qui, à cause de tout cela, ne promettait ni tranquillité, ni sécurité. D'autre part, le gouvernement de Vienne se plaisait à répéter que, dans peu, il donnerait au pays une organisation stable et légale,
de sorte que les fugitifs attendaient patiemment ce Messie non éloigné, et retardaient leur retour dans la patrie jusqu'à sa venue qui, au dire du ministère de Vienne et de ses journaux, devait être imminente. Cependant, tantôt l'un, tantôt l'autre, celui-ci par les instances de parents et d'amis, celui-là par l'ennui d'une trop longue attente ou parce que ses affaires particulières l'exigeaient, se décidaient à aller retrouver leurs pénates, lorsque tout-à-coup, sans aucun avis préalable, sans le jugement légal prescrit par les règlements, une dépêche respectée du maréchal Radetzky, du 10 mars 1850, publiée deux jours après à Milan et à Venise par les lieutenants respectifs Schwarzenberg et Puchner, appliquait « les dispositions de la lettre- » patente souveraine sur l'émigration de l'année
• 1832, à tous ceux qui, quoique exclus de Vam- »nistie (1), ne sont pas revenus dans les États I. et » R., et qui n'ont pas obtenu une permission régulière d'émigration. » Tous ceux-là devant « être » regardés comme des émigrés sans autorisation, »on passera par conséquent au séquestre de leurs «biens mobiliers et immobiliers, aux termes de la «loi. Le séquestre sera également appliqué à ceux «qui ont demandé, mais auxquels n'a pas été accordée, pour quelque raison que ce soit la permission d'émigrer. — Dorénavant, la permission
• d'émigrer sera accordée seulement aux sujets » absents pour des causes et motifs politiques, dont
(1) Ce doit être une faute d'impression; au lieu de quoique exclus, il faudrait non exclus.
» les instances pour rémigration auraient été jus- »qu'à présent retardées uniquement par le motif • d'un empêchement temporaire indépendant de «leur volonté. » — J'avoue que je ne puis pas comprendre le sens de ce dernier paragraphe.
Finalement, le maréchal se réserve d'accorder la grâce du retour à ceux qui prouveront par des documents légaux qu'ils n'ont pas pu profiter de l'amnistie, et qui fourniront une garantie de leur conduite subséquente par le séquestre de la moitié de leurs biens présents et futurs, ou qui, n'ayant pas de biens, trouveront quelque autre moyen de fournir cette garantie.
Cet acte étrange et déraisonnable était, de la part du maréchal Radetzky, une sorte de protestation contre la constitution que le ministère continuait de promettre aux Lombards- Vénitiens, et que, sur un ordre ministériel, le lieutenant-maréchal Schwarzenberg avait fait célébrer, peu de jours auparavant par un Te Deum à Milan, et contre les hommes de confiance que, précisément alors, on faisait partir pour Vienne. En outre, c'était une sorte de provocation, je dirais volontiers de défi, jeté aux Lombards pour leur signifier que le gounement militaire avait résolu de s'opposer à tous les moyens qui laisseraient supposer seulement la possibilité d'une transaction entre eux et le gouvernement autrichien. En tous cas, le maréchal reproduisait une fois de plus son projet favori de séquestre.
11 ne paraît pas néanmoins que ce projetai intem-
peslif, si provocateur, et à certains égards, si hostile au ministère même, ait déplu à Vienne (1), ni qu'il ait donné lieu à une longue correspondance de lettres entre ce ministère et le maréchal. Comme on ne pouvait pas obtenir de ce dernier de révoquer sa dépêche du 10 mars, on chercha à l'atténuer par la décision souveraine du 29 décembre 1850, quiôtait les séquestres et plaçait ceux qui en étaient frappés dans la catégorie des émigrés sans autorisation. A cela encore, le maréchal doit s'être fortement opposé, car il n'autorisa la publication de la décision souveraine qu'un mois après. Mais avant d'en donner le texte, il est bon de faire connaître aux lecteurs la teneur delà loi autrichienne relative à l'émigration.
Cette loi est la lettre-patente de l'empereur François 1er, du '24 mars 1832. Elle distingue deux catégories d'émigrés. L'une se compose de ceux qui avaient été autorisés à émigrer, l'autre, de ceux qui avaient émigré illégalement, et qui, étant soumit is de revenir, n'obéissaient pas. Mais ces derniers ne sont point considérés comme émigrés avant qu'ils aient été déclarés tels par un jugement dont la
(i) Voir le passage du Courrier Italien cité ci-dessus, page 125.
loi prescrit les formalités. Après ce jugement, ils perdent les droits de citoyen autrichien et en même temps les titres de noblesse et autres qu'ils possèdent. Us ne peuvent plus ni acquérir de biens, ni aliéner ceux qui leur appartiennent, ni tester, ni faire aucun autre acte public qui soit valable dans l'Empire. Leurs biens sont mis sous le séquestre et administrés dans leur intérêt et dans celui de leurs héritiers auxquels ils doivent parvenir de droit. Toutefois, on accorde à l'émigré les aliments en proportion de son état. Du reste, cette loi n'admet pas même par hypothèse, aucune soustraction du patrimoine d'une personne illégalement émigrée, au profit de l'État, sous aucun prétexte. La législature autrichienne ne condamne pas non plus les émigrés au paiement des frais et dépens, à l'exception de ceux qui, pour des cas spécifiés par le code pénal, ont été régulièrement condamnés par les tribunaux. Gela n'empêche pas que , quoique les émigrés sans autorisation ne soient plus personnellement citoyens autrichiens, et qu'ils ne puissent plus recouvrer ce droit que par une grâce du souverain, ils n'en sont pas moins toujours, en ce qui concerne leurs biens présents etfuturs,soumis aux dispositions particulières de la législation autrichienne.
Mais il en est tout autrement à l'égard des émigrés de la première catégorie, c'est-à-dire de ceux qui se sont détachés de la sujétion autrichienne, régulièrement et avec l'autorisation du gouvernement. Ceux-là a perdent la qualité de sujets autri-
» chiens et sont, sous le rapport du droit civil et du «droit politique, traités comme étrangers. • Ce sont les expressions précises de la loi, à la section 9. Et si « les émigrés sans autorisation et condamnés comme tels ne peuvent acquérir de nouveau le droit de citoyens autrichiens , sinon par une gracieuse concession souveraine (S. 21) ; » les autres, au contraire, c'est-à-dire « les émigrés avec »une autorisation régulière peuvent l'acquérir de » nouveau, de la manière prescrite pour tous les • étrangers, par les sections 29 et 30 du code civil «général autrichien. (S. 22.) »
Ces dispositions sont rendues encore plus claires par le document suivant :