Suprà, page 244, M. G. Baron
LA POLITIQUE ET LA FONCTION DAyh
ce pouvoir discrélionnaire comme un naufragé à une bouée de sauvetage; pendant trente-cinq ans, la recommandation parlementaire a pu faire ce qu'elle voulait, en matière de nomination ou d'avancement des magistrats... Il semble, dès lors, que nos corps judiciaires devraient regorger de parangons de vertu républicaine? Pas du tout. Comme je l'ai fait remarquer incidemment, page 97, les républicains, ceux-là même qui pensent que la recommandation est nécessaire pour républicaniser les services publics, ne perdent pas une occasion de proclamer que notre magistrature est pétrie de réaction. Alors, cela devient difficile à comprendre, n'est-ce pas ? Non. C'est, au contraire, très simple.
D'abord, le pouvoir discrétionnaire, que l’on prétendait indispensable à cause des nécessités politiques, a satisfait bien souvent à des nécessités qui n'avaient rien de politique : au lieu de servir à sauver la République, il a servi à arranger toutes sortes de choses, établir des enfants, acquitter des dettes de reconnaissance, faire plaisir à de bons amis ou à de bonnes amies...
Et, même quand on se souvenait de la politique, que pouvait-on faire, dans la plupart des cas? L'opinion de quelqu'un qui sollicite un poste octroyé à la faveur, mais ce sera toujours l'opinion qui convient à l'homme auquel on demande ce poste! Or, en quoi consiste, en régime parlementaire, une opinion politique ? Elle consiste en un bulletin de vote. Bien voter, c'est-à-dire voter pour le candidat qui doit être élu et qui, une fois élu, doit être influent, voilà tout le secret des opinions. Le mieux encore, quand on le peut, c'est de bien voter après avoir mal voté, soi ou ses ancêtres immédiats, c’est-à-dire de s'afficher républicain après avoir montré des aptitudes très réactionnaires : alors, on a double chance de succès; c'est comme si l’on apportait deux fois plus de garanties politiques, car une voix gagnée c’est beaucoup mieux qu'une voix conservée. C’est ce que le langage électoral entend par «amener
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des voix à la République », et c'est ce que le langage parlementaire et gouvernemental entend par « s'assurer du loyalisme des fonctionnaires ». Dans ces conditions, comment rester surpris du résultat donné par trente-cinq ans de pouvoir discrétionnaire dans la nomination des magistrals?
Pour juger de l'inanité des garanties politiques que l’on prétend puiser dans la recommandation, il suffit de regarder du côté de la fonction préfectorale. Quand on constate que la plupart des préfets de M. Combes furent des préfets de M. Briand, et firent de l « apaisement » avec l’un après avoir fait de la « défense républicaine » avec l’autre !! Quand on pense que les préfets de M, Clémenceau étaient, en grand nombre, d'anciens sous-préfets de M. Méline, on se pose cette question curieuse : comment le radicalisme a-t-il pu faire ses préfets avec les sous-préfets que lopportunisme avait choisis à raison de leurs garanties politiques? En quoi peuvent donc consister ces garanties, dans l'esprit de ceux qui les offrent comme dans lesprit de ceux qui s’en contentent? Faut-il prendre les gouvernants pour de naïfs enfants de La Châtre et les aspirants aux fonctions préfectorales pour de rusés descendants de la bellé Ninon ? Je l’ignore. Ce que je sais bien, c'est que l’histoire est là pour montrer que, dans les circonstances périlleuses, lés préfets ont toujours été des fonctionnaires très accommodants sous le rapport des convictions politiques.
Un préfet, nommé au lendemain de la loi de l'an VIN, M. de Jessaint, est resté dans la carrière jusqu’en 1840 : il a donc servi tour à tour le Consulat, l'Empire, la première Restauration, les Cent-Jours, la seconde Restauration et la monarchie de Juillet, ce qui prouve, très probablement, que la valeur administrative peut suffire à un préfet. Un autre, d’un nom plus vulgaire, après avoir été jacobin sous la Révolution et avoir célébré en vers mauvais, d'ailleurs, at-il reconnu plus tard, pour se les faire pardonner — la
Journée du ro août, fut successivement préfet consulaire, puis préfet impérial, et entre temps baron (1), puis préfet royal, puis préfet impérial encore, et enfin préfet royal de rechef.. tout cela dans le même département de l'Aude ; sous la seconde Restauration, cet ancien Jacobin triompha de l’éputation par des marques de zèle furieux, des actes de sérvilité inimaginables, incinérations publiques de trophées impériaux, poursuites acharnées contre les adversaires de la dyrastie régnante, etc, (2).
Sur le déclin de son règne, Napoléon apprit à juger amplement de la fermeté politique de ses préfets : il les vit, quand le trône paraissait chanceler, s'en éloigner prudemment de peur d'être écrasés sous ses ruines, et, au contraire, s'en rapprocher vivement quand le sol paraissait se raffermir. Qui ne connaît, par exemple, la mésaventure de ce pauvre M, Frochot, préfet de la Seine? Informé, un soir: de 1812, que Napoléon venait d’être tué et la République d’être proclamée, il s’empressa de prendre les dispositions nécessaires pour que le nouveau gouvernement fût reçu à l'Hôtel de Ville avec tous les honneurs dus à l’ancien. Or la nouvelle n’était autre chose que le rêve d’un halluciné, le général Malet. L'histoire fit rire tout le monde, hormis l’empereur et M. Frochot.
Le rer avril 1814, alors que Napoléon n'avait pas encore abdiqué, M, de Chabrol, préfet de la Seine, qui devait cependant à Napoléon une très rapide fortune, assistait à la délibération du conseil municipal rappelant les Bour: bons et croyait se libérer dé ses obligations vis-à-vis de son biénfaitéeur en déclarant que « $és convictions élarent conformes à l'Adresse, mais que sa reconnaissance l'empêchait de la signer ».