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L'avarice

La scène suivante se passait dans la soirée du 12 mai \S**, anniversaire du sinistre arrivé le 12 mai 18** sur le chemin de fer de Versailles.

Il était environ neuf heures et demie du soir : une jeune femme de vingt-cinq à vingt-six ans, très-brune, d'une taille remplie d'élégance, d'une figure aussi agréable que distinguée, et d'une physionomie à la fois spirituelle et décidée, achevait ui.e éblouissante toilette de bal; deux 2 1

de ses femmes l'assistaient : l'une venait d'agrafer au cou de celte séduisante personne une étincelante rivière de diamants gros comme des noisettes, tandis que l'autre femme de chambre posait sur les beaux cheveux noirs de sa maîtresse im magnifique diadème dont les diamants égalaient en grosseur ceux du collier. Ajoutons enfin que le corsage en pointe de la robe de pou de soie vert tendre, garnie dedenlelles magnifiques et de nœuds de satin rose, que portait la jeune femme, étincelail de merveilleuses pierreries.

Le choix de ces diamants n'avait sans doute prévalu qu'après réflexion, car sur un meuble on voyait plusieurs écrins renfermant des parures complètes et non moins splendides : deux d'entre elles, l'une en rubis énormes, l'autre en perles fines, d'un orient ei d'une grosseur extraordinaires, eussent fait l'admiration d'un joaillier.

L'une des deux femmes de chambre, beaucoup plus âgée que sa compagne, semblait, grâce à ses longs services, jouir d'une sorte de familiarité auprès de sa maîtresse, qui, ainsi qu'elle, était Russe; la seconde femme, jeune Française n'entendant pas le russe, assista donc sans le comprendre à renlretien suivant, qui eut lieu entre madame la comtesse Zomaloff et sa camérisle de confiance, mademoiselle Katinka :

— Madame trouve-t-elle son diadème bien placé ainsi? — Oui... assez bien, répondit la comlesse.

Et jetant un dernier regard sur la glace, elle ajouta en se levant :

— Où est mon bouquet? — Le voici, madame. Mais madame ZomalolT se reculant s'écria :

— Ah! mon Dieu, (ju'est-ce (jue cet alTreux hou(|uel jauni, ridé, fané? — C'est M. le duc qui Ta envoyé tantôt pour madame la comtesse. — Je reconnais là son bon

l\y.vrice. ^

çoùl, dit madame Zomaloff en haussant les épaules, et elle ajouta d"un air moqueur : C'est, je le parierais, un bouquet de Imsard; quelque amant qui, rompant hier matin avec sa maîtresse, naura pas envoyé chercher le soir le bouquet commandé. Il n'y a que M. de Riancourt au monde pour découvrir de pareils bons marchés'. — Ah! madame, croyez-vous que M. le duc lésine à ce point?... il est si riche! — Raison de plus!

Quelqu'un frappant à la porte d'une pièce qui précédait le salon de toilette, la femme de chambre française disparut un moment et revint dire :

— M. le duc de Riancourt est arrivé; il est aux ordres de madame la comtesse. — Qu'il m'attende! répondit madame ZomalofT. La princesse est sans doute au salon? — Oui, madame la comtesse.— C'est bien. Tiens, Katinka, asrafe ce bracelet, reprit la jeune femme en tendant son bras charmant à sa camérisle. Mais quelle heure est-il

donc?

Et comme Katinka allait lui répondre, madame Zomaloff ajouta en souriant de son air moqueur :

— Après tout, qu'ai-je besoin de te faire cette question! le duc vient d'arriver, neuf heures et demie doivent...

Le tintement d'une demie qui sonnait en ce moment à la pendule de la cheminée interrompit la comtesse. Elle reprit en riant aux éclats :

— Quand je te le disais, Katinka : c'est une véritable horloge pour l'exactitude que M. de Riancourt. — Madame, cela vous prouve son empressement, son amour.— Je lui préférerais un amour un peu plus déréglé. Ces gens à la minute qui adorent à heure fixe me paraissent avoir une montre à la place du cœur. Donne-moi un flacon... non, pas celui-ci, un autre; oui, celui-ci. Maintenant je suis presque fâchée d'être complètement habillée et de ne

D3S avoir à faire attendre plus longtemps ee pauvre duc pour le récompenser de son impitoyable exactitude. — Mon Dieu, madame, comme vous êtes désobligeante pour lui; nlors, pourquoi l'épousez-vous? — Ab! ix)urquoi? répondit ia comtesse d'un air distrait en donnant un dernier coup (l'œil à son miroir, pourquoi j'épouse M. de Riancourt? Tu es plus curieuse que moi, Kalinka; est-ce qu'on sait amais pourquoi Ton se remarie? — La raison de ce mariage paraît pourtant fort simple à tout le monde : M. le duc, sans avoir certainement comme madame la comtesse des mines d'or en Crimée, des mines d'argent dans les =nonts Ourals, des... — Katinka, trêve sur mes ricbesses. —Enfin, madame, M. le duc, sans avoir comme vous des biens immenses, est un des plus riches et des plus grands seigneurs de France; il est jeune, sa figure est agréable; il n'a pas, comme tant d'autres jeunes gens, mené une conduite dissipée, débauchée; il est très-religieux, il est 1res... — Il est, si lu le veux, digne de porter une coulonne de fleurs d'oranger le jour de notre mariage, droit que moi je n'aurai pas; mais fais-moi grâce du reste de ses vertus : il me semble entendre ma tante me vanter son favori. — En effet, madame la princesse fait grand cas de M. le duc, et elle n'est pas la seule qui... — Donne-moi un manteau : lessoirées sont encore fraîches. — iMadamc a-l-ellc pensé aux commandes qu'elle a à faire pour le 20 de ce mois? — Quelles commandes? — Madame oublie donc que son mariage a lieu d'aujourd'hui en huit? — Commcnlî d'aujourd'hui en huit?... Déjà! — Certainement, madame : vous l'avez fixé au 20 mai, et nous sommes le ^2. — Allons, si j'ai dit le 20, il faudra bien que ce roil le 20... Donne-moi mes éventails.

Et, loul en choisissant un délicieux éventail, véritable Watteou, parmi une collection d(î priils chefs-d'œuvre en ce genre, la comlesse ajoula :

— Comme cesl singulier pourlanlî On a la phi: grande existence, on esl jeun^, on est lil)re, on abliorre ia contrainte, et l'on n"a rien de plus pressé que de se donner de nouveau un maître! — Un maître! M. le duc! lui si doux, si bénin! Vous ferez de lui tout ce que vous voudrez, madame. — Je n'en ferai jamais un homme charmant, et pourtant je l'épouse. Ah! ma tante, ma (ante, vous me conseillez peut-être une grande sottise, dit la comtesse moitié souriante, moitié i)eflsive, en regardant machinalement un colin-maillard de petits amours par Watteau, que représentait son éventail. — Eh, mon Dieu, ajoula-t-elle, tel a été mon mariage : un véritable colin-maillard, un choix à Taveuglelle parmi des hommes du monde qui ne valent guère mieux les uns que les autres, tous à peu près égaux en richesse et en iiaissance, mais tous si médiocres, si eûacés, si nuls, qu'il n'y avait guère à s'inquiéter du choix. Voilà le motif de ma préférence pour M. de Riancourt, Katinka; et puis enfin, le veuvage a ses inconvénients, je le sais; mais \e mariage n'en a-l-il pas aussi de bien grands'' Bah! il vaut mieux encore se marier; l'on n'a plus du moins l'ennui de se dire : que ferai-je?

Et ce disant, la comtesse Zomaloff se rendit au salon, où elle trouva sa tante et le duc de Riancourt.

La princesse Wilesha, tante de madame Zomaloff, était une grande femme, du meilleur air, portant ses cheveux blancs légèrement jwudrés.

Le duc de Riancourt, petit homme de trente ans environ, au cou un peu tors, à ia mine béate, onctueuse, à l'œil oblique, aux cheveux longs et plats, séparés par une raie située presque au milieu du front, avait l'air singulièrement sournois et cafard; tous ses mouvements calculés, r<^glés, compassés, annonçaient un grand enjpire sur soi-

iO LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

même. Lorsque madame Zomaloff enlra^ il alla vers elle, la salua profondément et porta près de ses lèvres, avec une respectueuse courtoisie, la jolie main que la comtesse lui lendit familièrement; puis il se redressa, resta un moment ébloui et s'écria :

— Ah! ma(Jame la comtesse, je ne vous avais pas encore vu tous vos diamants! je ne crois pas qu'il y ait au monde des diamants pareils. Ah! qu'ils sont beaux! mon Dieu! qu'ils sont donc beaux! — VraimenI, mon cher duc? dit madame Zomaloff en feignant de minauder. Ah! vous me rendez confuse... pour le joaillier qui a vendu ces pierreries; il est impossible d'être plus galant que vous Tètes... pour lui; et puisque ses colliers et ses diadèmes vous causent ime si tendre émotion, vous inspirent de si ingénieuses flatteries, je puis vous dire en confidence le noni charmant »le ce trop séduisant lapidaire... Il se nomme Ezéchiel liabotaitlcncraff, de Francfort.

Pendant queM. do HiancourI, d'abord un peu étourdi de la railleuse réponse de madame Zomaloff, cherchait une réponse, la tante de la jeune femme lui adressa un regard de reproche, et dit au duc en souriant d'un air forcé :

— Voyez un peu, mon cher duc, comme cette méchante Fœdora se plaît à vous tourmenter. C'est ainsi que l'on cache toujours laffection que l'on a pour les gens... — Je vous avouerai huFublemenl, ma chère princesse, reprit M. de Riancourt, afin de réparer sa maladresse, je vous avouerai que, ébloui de ces magnifiques pierreries, je n'ai pu tout d'abord rendre hommage à la grâce dé celle qui les portail! Mais... mais... ne peut-on être ébloui |)ar le soleil en regardant une fleur cliarmanle? — .le trouve si galante, si juste, cette comparaison de coup de soleil el'de fleurs, répondit la malici'Mise jeune femme, que je serais tentée de croire que ce même coup de suleil dont vous par-

lez aura oulrageusemenl fléiri ces pauvres fleurs, ajoutal-elle en riant comme une folle et montrant à M. de Riancourl le bouquet fané qu'il lui avait envoyé.

Le béat personnage rougit jusqu'aux oreilles et ne sut que répondre; la princesse fronça les sourcils d'un air impatient et fâché, tandis que la comtesse ZomalofT, parfaitement IndifTérente à ces divers ressentiments, dit au duc en se dirigeant vers la porte :

— Donnez votre bras à ma tante, mon cher monsieur de Riancourt. J'ai promis à l'ambassadrice de Sardaigne d'arriver chez elle de très-bonne heure; elle doit me présentera l'une de ses parentes, et vous savez qu'il nous faut d'abord aller visiter dans tous ses détails ce merveilleux hôtel, ce palais enchanté, où l'on nous attend; visite fort bizarre cà une pareille heure de la soirée, il est vrai; mais j'avoue mon faible, ma passion pour le bizarre. C'est chose si rare et si charmante que l'originalité!

Et la jeune femme, précédant sa tante et M. de Riancourt, descendit légèrement l'escalier d'un des plus confortables hôtels garnis de la rue de Rivoli, car la belle étrangère n'avait pas encore de maison à Paris et cherchait un hôtel à acquérir.

Le duc conduisait ce soir-là les deux femmes dans sa voilure; familiarité concevable, les bans de son mariage avec madame Zomaloff étant depuis longtemps publiés.

Après quelques instants d'attente sous le péristyle de l'hôtel, la comtesse et sa tante virent s'avancer péniblement sous la voûte un énorme hindau jaune traîné par deux maigres chevaux fouillés à tour de bras par un cocher à trogne rouge et à petit carrick bleu.

Le valet de pied de M. de Riancourt ouvrit la portière de cette lourde machine.

La jeune veuve, regardant le duc avec surprise, lui dit :

— Mais... ce n'est pas là voire voilure? — Je vous demande pardon, madame. — El qu'est donc devenue celle berline bleue attelée d'assez jolis chevaux gris que vous aviez mise à nos ordres hier matin? — Je puis vous avouer ce petit délai! de ménage, au point où nous en sommes, ma chère comtesse, répondit le duc avec un louchant abandon. Afin de ne pas fatiguer mes chevaux gris, qui m'ont coûté, ma foi, fort cher, je loue une voilure de remise pour la soirée. Il y a encore économie à ce marché, car ainsi on ne risque pas la nuit un attelage de prix. — Et vous avez parfaitement raison, mon cher duc, se hàla de dire la princesse, qui, à la physionomie de sa nièce, redoutait un nouveau sarcasme; aussi se hâtal-clle de monter dans le fabuleux landau en s'appuyant sur le bras de M. de Riancourl. Celui-ci offrait sa main à la jeune veuve pour Taider à monter à son tour, lorsque, s'arrêlant un instant, le bout de son petit soulier de salin blanc posé sur la dernière feuille du marchepied, la moqueuse dit à la princesse le plus sérieusement du monde et d'un air d'appréhension : — Ma tante, je vous en supplie, regardez donc bien partout dans celle voiture. — Pourquoi donc cela, ma chère? demanda naïvement la princesse. A quoi bon cette précaution?— C'est que j'ai peur qu'il ne soit resté dans un coin obscur de celle espèce décoche quelque maigre miss rousse ou quelque gros marchand de la Cilé, car c'est particulièrement dans ces sortes d'équipages que ces dignes insulaires se promènent loul le jour en famille; j'aurais donc une peur horrible de trouver là dedans (|uel(|u'un oublié par mégarde.

Et la jeune veuve, se rcmetlanlà rire comme une folle, monta dans le landau, pendant que la princesse lui disait à mi-voix d'un air peiné :

— En vérité, Fœilora, je ne vous comprends pas. Vous clés d'une incroyable causlicilé envers M. de Riancourl... A quoi pensez-vous donc? — A le corriger de ses maladresses, de ses iniperlinentes lésineries. Puis-je mieux lui témoigner mon inlérèl?

A ce moment, le duc monta et prit sa place sur le devant de la voilure. Il paraissait endurer Irès-chréliennemenl les railleries de celle jeune femme qui avait de si beaux diamants et possédait toutes sortes de mines dor et d'argent. Seulement, de temps à autre, au regard oblique qu"il jetait sur elle à la dérobée, à une certaine contraction de ses lèvres pincées, on devinait la sournoise et patiente rancune du dévot. Son valet de pied lui ayant demandé ses ordres, M. de Riancourl lui dit :

— A riiôlel Saiiil-Ramonî — Pardon, monsieur le duc, répondit le valet de pied, mais je ne sais pas où est rhôlel Sainl-Ramon. — Au bout du Cours la Reine, reprit M. de Riancourl, du côté du quartier Jean-Goujon. — Monsieur le duc veut peul-èlre parler de ce grand liôlel où Ton travaille depuis plusieurs années? — C'est cela même, allez.

Le valet de pied referma la portière, donna ses instructions au cocher, qui fouetta de nouveau ses maigres haridelles, et le landau se dirigea vers le Cours la Reine, chemin du merveilleux hôtel Sai^st-Ramo.^.

Le pesant landau de M. de Riancourl s'avunçait si lenlement, que lorsqu'il arriva au commencemenl du Cours

la Reine, un piélon, qui suivait le même chemin que la voilure, put marcher parallèlement à elle.

Ce piélon, pauvrement vèUi, ne semblait pourtant pas fort ingambe : il s'appuyait péniblement sur une canne; sa longue barbe était blanche comme ses cheveux et ses sourcils épais, tandis que la couleur fortement bistrée de sa figure ridée, creusée par Tàge, lui donnait l'apparence d'un vieux mulâtre. Il marcha donc parallèlement au landau de M. de Riancourt, jusque vers le milieu du Cours la Reine; là, le landau fut obligé de prendre, comme on dit, la file des voitures, qui se dirigeaient vers riiôlel Saint-Ramov.

Le vieux mulâtre, devançant alors la voiture de M. de RiancourI, continua son chemin jusqu'à l'entrée d'une avenue étincclante de verres de couleur et qu'une longue suite de voilures encombrait dans toute sa longueur.

Quoique le vieux mulâtre parût profondément absorbé, il ne put s'empêcher de remarquer auprès de la grille qui servait d'entrée à celte allée éblouissante de lumière un assez grand rassemblement. Alors il s'arrêta et s'adressent à l'un des curieux :

— Monsieur, pourriez-vous me dire ce que l'on regarde là? — On regarde les voilures qui se rendent à Touvertiire du fameux \\ôl(i\ Saint-Bamon, répondit le curieux.

— Saint-Ramon! reprit le vieillard d'un air surpris el comme se parlant à lui-même. Cela est étrange!

El il ajouta :

— Qu'est-ce que c'est que l'hôtel Saint-Ramon , monsieur? — Ma foi, on dit que c'est au moins la huitième merveille du monde. Voilà près de cinq ans qu'on y travaille; on dit que c'est aujourd'hui que l'on y pend la crémaillère. — Kl... à qui apparlii ni ecl liùlel, monsieur?

— A un jeune homme riciie à millions, qui, dil-on, a

f.Til là dedans des folies. — Et quel est le nom de ce millionnaire? — Je crois que c'est Saint-Haretn ou Saint- Herem... — Plus de doute, murmura le vieillard. Mais alors pourquoi donner à cet liôlel le nom de Sainl-Ramon?

El il parut de nouveau s'absorl>er dans de tristes pensées. Il en fut distrait par le curieux auquel il s'était d"abord adressé, et qui dit :

— Voilà, par exem|)Ie, quelque chose de bien singulier! — Quoi donc, monsieur? reprit le vieux mulâtre avec distraction. Qu'est-ce qui vous paraît singulier? — Un marquis millionnaire, ça ne devrait connaître que des gens à équipage, et voyez : à part trois ou quatre voitures bourgeoises, la file n'est composée que de fiacres et de cabriolets milords... — En effet, c'est fort singulier, répondit le vieillard, et après un silence d'un instant, il reprit : — Auriez-vous la bonté de me dire quelle heure il est, monsieur? — Dix heures et demie viennent de sonner. — xMercI, monsieur, répondit le vieux mulâtre en se rapprochant de la grille. Dix heures et demie, se ditil; je ne dois être à Chaillot qu'à minuit. J'ai le temps de lâcher de découvrir ce mystère. Combien cette rencontre est étrange, mon Dieu!

Et ïprès une légère hésitation, le vieillard passa le seuil de la grille, se glissa dans l'obscurité d'une contreallée d'ormes séculaires qui longeait l'avenue principale, s'achemina vers l'hôtel, et, malgré sa préoccupation, il ne put s'empêcher de remarquer Pimmense quantité de fleurs qui s'étageaienl en gradins de chaque côté de l'allée du milieu, et dont les mille nuances étaient vivement éclairées par une incroyable profusion d'ifs, de girandoles ei de vases simulés en verres de couleur.

Cette avenue d'un aspect féerique aboutissait à un vaste

liéiiiicycle partillemenl illuminé, au delà duquel s'élevait Ihôtel Saint -Ramoh, véritable palais, qui, par la richesse à la fois grandiose el charmanle de son architecture, rappelait le plus beau temps de la Renaissance.

Le vieillard traversa l'hémicycle, et arriva au pied d'un immense perron conduisant au péristyle. A travers les îwrtes de glace qui fermaient celte espèce d'antichambre dans sa longueur, il aperçut une haie de grands valets de pied, poudré-, vêtus de magnifiques livrées. De minute en minute, les fiacres s'arrêtaient au bas du péristyle, et y déposaient des hommes, des femmes, des jeunes filles, dont la mise, extrêmement simple, semblait en complet désaccord avec les splendeurs de ce palais magique.

Le vieux mulâtre, poussé par une invincible curiosité, suivit plusieurs de ces nouveaux venus, et, ainsi confondu parmi les invités, il arriva comme eux jusque sous le |)éristyle. Là, deux grands suisses, portant la hallebarde et le baudrier aux couleurs des livrées, ouvraient à tous les survenants les deux ventaux d'une immense porte en glace, et à chacune de ces entrées, ces suisses faisaient résonner les dalles de marbre sous les coups répétés de la crosse de leur hallebarde. Toujours confondu avec les groupes d'invités, le vieillard traversa une double haie de valels de pied, à livrée bleu clair, gîflonnée d'argent sur tontes les coulures, droits, impassibles comme des soldats en bataille, et arriva dans le salon d'attente. Là se tenaient les valels de chambre el les maîtres d'hol»'!; habit bleu clair à la française, liséré de hlanc; culotte de soie noire et bas de soie blancs : telle était laleiiue de ces gens d'oflice, et tous, ainsi (|ue les gens de livrée, témoignaient de leur déférence respectueuse pour l<!s invités, dont la mise modeste semblait au vieillard si discordanti^ avec le luxe princier de la demeure où ils étaient reçus.

De ce salon il passa dans une galerie de musique destinée aux concerts; elle aboutissait à un immense salon circulaire à vaste coupole, formant pour ainsi dire le rondpoint de trois autres galeries, dont l'une servait de salle de bal, l'autre de salle de souper, et la dernière de salle de jeu; ces quatre galeries (en y comprenant la salle de concert) communiquaient entre elles par de larges allées, pavées de riches mosaïques plantées d'arbres exotiques, et recouvertes d'un dôme vitré comme un jardin d"hiver. Il faut renoncer à décrire la splendeur, l'élégance, la noblesse grandiose et le somptueux ameublement de ces vastes pièces, élincelanles de peintures et de dorures, éblouissantes de lumières, de cristaux et de fleurs,répétées à linfini par des glaces énormes; nous insisterons seulement sur une magnificence rare de nos jours, et qui donnait à cette demeure un caractère monumental royal. Le salon et les quaire galeries étaient, selon la destinalion de chaque pièce, ornés de peintures et de sculptures allégoriques qui eussent fait le renom des plus beaux palais connus. Les plus illustres artistes de ce temps-ci avaient concouru à cette œuvre superbe; le pinceau magistral d'Ingres, de Delacroix, de Scheffer, de Paul Delaroche illustrait cet hôtel , et des noms moins célèbres alors, mais qui appartenaient à l'avenir, tels que Couture, Gérôme, etc., etc., avaient été devinés dans leur gloire future par l'opulent et intelligent créateur de ce palais. Mentionnons seulement, en parlant d'objets d'art, un buffet dressé dans la galerie destinée au souper. Sur ce buffet l'on voyait une merveilleuse argenterie dont les grandes pièces eussent été dignes du siècle de Benvenulo; candélabres, aiguières, bassins à gUices, coupes à fruits, corbeilles à fleurs, surtouls, girandoles, tout était admirable el aurait fait l'ornement d'un musée par la rare pu-

relé de la forme cl par le fini précieux des moindres ciselures.

Un mol encore à propos d'une assez bizarre parlicularilé du grand salon circulaire.

Au-dessus d'une gigantesque cheminée de marbre blanc, véritable monument dû au mâle génie de David (d'Angers), notre Michel-Ange, des figures allégoriques en ronde-bosse, représentant les arts et l'industrie, soutenaient un large cadre ovale et doré, incrusté dans l'entablement de la cheminée. Ce cadre contenait une peinture que Ton aurait pu attribuer à Velasquez. C'était le portrait d'un homme pâle, à la figure rude et austère, aux joues creuses, aux orbites profondes, au front dégarni; une sorte de robe brune, tenant le milieu entre la robe de chambre et la robe de moine, donnait à cette figure l'imposant caractère de ces portraits de saints ou de martyrs si nombreux dans l'école espagnole; apparence complétée d'ailleurs par une auréole d'or qui, étincelant sur le fond sombre de la toile, semblait jeter ses reflets sur cette figure austère et pensive. Enfin on lisait ces mois tracés en lettres gothiques dans un cartouche formé par les rinceaux xle la bordure :

Saiist-Ramon.

Le vieux mulâtre ayant suivi le flot de la foule, arriva en face de cette cheminée.

A la vue du portrait, il resta frappé de stupeur; son émotion fui si vive, qu'une larme brilla dans ses yeux, et il ne put s'empêcher de murmurer tout bas :

— Pauvre ami! c'est lui, ces! bien lui! Puis il se dit : Mais pourquoi ce mol saint ajouté à son nom? Pourquoi celte auréole d'or autour de son front? Pounjuoi celle ap-

parence mystique? Et puis enfin, quelle fêle étrange! Vêtu pauvrement, comme je le suis, inconnu du maître de la maison, Ton m'a laissé entrer ici.

A ce moment, un maître d'hôtel, porteur d'un plateau de vermeil chargé de glaces et de fruits confits, s'arrêta devant le vieillard, et lui offrit respectueusement des rafraîchissements qu'il refusa; il cherchait, mais en vain, à deviner quelle pouvait être la condition des invités qui l'entouraient; les hommes, presque tous modestement mais proprement vêtus, ceux-ci d'habits, ceux-là de redingotes, d'autres de blouses neuves, avaient un maintien discret, réservé, parlaient bas entre eux, semblaient ravis d'assister à cette fête; et cependant, loin de paraître émerveillés des richesses accumulées dans ce palais, on eût dit qu'ils se trouvaient là fort à l'aise, et, comme on dit vulgairement, en pays de connaissance.

Les femmes et les jeunes filles, dont un grand nombre élaientfort jolies, avaient l'air plus dépaysé; timides el pleines de modestie, elles admiraient ingénument ces splendeurs, échangeant à voix basse leurs observations; les jeunes filles, toutes coiffées en cheveux, portaient généralement des robes blanches d'une étoffe peu cçùteuse, mais éblouissante de fraîcheur.

Le vieillard, de plus en plus désireux de pénétrer ce mystère singulier, s'approcha d'un groupe de plusieurs personnes, hommes et femmes, qui, arrêtés devant la grande cheminée de marbre, s'entretenaient à demi-voix, en contemplant le portrait de sai.m-ramcî.

Telle était une des conversations que le vieux mulâtre écoutait avec un intérêt croissant :

— Vois-lu ce portrait-là, ma petite Juliette? disait à sa jeune femme un homme de robuste stature et d'une figure avenante el ouverte. Ce digne homme a fièrement

raison de s'appeler saint Ramon, va! Il y a au paradis des saints qui auprès de lui ne sont que des flâneurs, si l'on en juge par le bien qu'il a fait. — Comment donc cela, Michel? — Danieî grâce à ce brave saint-là, pendant près de cinq ans, moi, comme les autres camarades qui sont là, j'ai eu de l'ouvrage ici, ouvrage crânement payé, je m'en vante, parce que c'était du soigné, et que le bourgeoisd'ici voulaitquetoutlemondefutconlent.ee bonheurlà, ma petite Juliette, moi et les amis, nous l'avons dû à ce brave homme dont voilà le portrait, à M. Saint-Ramon enfin! Grâce à lui, pendant tout ce temps-là je n'ai pas eu un moment de chômage, et mon salaire a été assez fort pour que nous ayons pu bien vivre, nous et nos enfants, et mettre quelque chose à la caisse d'épargne. — Mais, Michel, ce n'est pourtant pas ce digne monsieur, dont voilà le portrait, qui a commandé et si bien payé les travaux. C'est ce M. Saint-Herem, qui a l'air si gai, si bon, si peu fier, et qui, en entrant tout à l'heure, nous a dit des choses bien avenantes. — Sans doute, ma petite Juliette, c'est monsieur Saint-Herem qui a commandé les travaux; mais, comme il nous le disait toujours en venant nous voir à la besogne : * Mes enfants, sans les richesses que j'ai héritées, je ne pourrais vous donner des travaux et vous payer largement comme de braves et intelligenis ouvriers! Gardez donc toute voire reconnaissance pour la mémoiie de celui-là seul qui m'a laissé tant d'argenl; il a fait, lui, la chose la plus rude, il a thésaurisé sou sur sou en se privant de tout, tandis que moi, mes enfants, je n'ai que le plaisir de dépenser grandement ces trésors. Dé|.enser, c'est mon devoir. A quoi bon la richess(r, sinon pour la prodiguer! Gardez donc le souvenir du bon vinix avarcî; bénissez son avarice : elle nous donne, à moi la jouissance de vous faire travailler à de

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belles el grandes choses, à vous de larges salaires bravement gagnés! — C'est égal, vois-tu, Michel, s'il faut rendre grâce à ce digne avare, il ne faut pas oublier non plus M. Saint-Hereni. Tant de gens riches ne dépensent rien, ou, s'ils nous occupent, combien ils lésinent sur le prix de notre travail, qu'ils nous font encore souvent attendre longtemps! — Pardieu, je suis de ton avis, ma petite Juliette : vaut mieux avoir deux personnes à aimer qu'une seule, el la part de cœur que nous ferons à ce bon Sainl-Ramon ne rognera pas celle de M. de Saint-Herem. Brave jeune homme! On peut dire que c'est une fameuse paire d'hommes que lui el son oncle!

Le vieux mulâtre avait écoulé cet entretien avec autant (l'intérêt que d'éloiinement; il prêta l'oreille à d'autres conversations. Dans tous les groupes, il entendit un concert de louanges et de bénédictions en faveur de Saint- Ramon, le digne avare; partout aussi, l'on vantail le noble cœur, la libéralité de M. de Saint-Herem.

— Est-ce un rêve? se disait le vieillard. Qui pourrait jamais croire que ces éloges, ces respects s'adressent à la mémoire d'un avare, mémoire ordinairement honnie, vilipendée, exécrée! El c'est un dissipateur, un prodigue, Thérilier de cet avare qui le réhabilite ainsi! Encore une fois, est-ce un rêve? Puis, par quelle autre bizarrerie ces artisans sont-ils conviés à cette fête d'inauguration?

Les étonnemenls du vieillard, loin de cesser, augmentèrent encore en remarquant un contraste assez singuliei; : parfois, quelques hommes, portant plusieurs décorations à leur boutonnière et mis avec recherche, traversaient les salons, donnant le btas à des femmes remarquable^ par leur élégance; mais celle classe d'invilës élail Irèspeu nombreuse.

riore>tan de Sainl-IIerem, plus beau, plus gai, plus

brillant que jamais, semblait s'épanouir au milieu de cette atmosphère de luxe et de splendeur; il faisait à merveille les honneurs de celte fête, accueillant ses invités avec une bonne grâce, une courtoisie parfaites. En maître de maison qui sait vivre, il s'était placé à l'extrémité de la galerie à laquelle aboutissait le salon d'attente, et il n'entrait pas une femme ou une jeune fille à laquelle il n'adressât quelques paroles empreintes de cette afîabililé gracieuse et cordiale qui, par sa sincérité, charme et met à l'aise les plus timides.

Florestan de Sainl-Herem accomplissait ainsi les devoirs de la plus aimable hospitalité, lorsqu'il vit entrer dans le premier salon la comtesse ZomalotT, la princesse Wileska et le duc de Riancourt.

M. Sainl-Herem rencontrait pour la première fois de sa vie la comtesse de ZomalofT et sa tante la princesse Wileska, mais il connaissait \lepuis longtemps M. de Riancourt; aussi, le voyant entrer dans le salon, accompagné de deux femmes, Floreslan alla vivement à sa rencontre.

— Mon cher Sainl-Herem, lui dit M. de Riancourt, permettez-moi de vous présenter à madame la princesse Wileska et à madame la comtesse Zomaloff... Ces dames n'ont pas cru êlre indiscrètes en venant avec moi visiter votre hôtel et ses merveilles, selon l'invitation que vous m'avez faite hier. — IMon cher duc, icprit Floreslan, je suis trcb-heurcux d'avoir l'honneur de recevoir ces dames.

et je m'empresse de me mellre à leurs ordres, pour vous montrer ce que vous voulez bien appeler les merveilles de celte maison. — M. de Riancourl a raison de parler de merveilles, reprit madame Zomaloff, car, je vous l'avoue, monsieur, on est, en entrant ici, tellement ébloui, que l'on ne peut tout d'abord admirer en conscience. — S'il faut tout vous dire, mon cher Saint-Herem, reprit 31. de Riancourl, la visite de madame la comtesse Zomaloff est un peu intéressée; car je lui ai fait part de vos intentions au sujet de cet hôtel, et comme je serai assez heureux pour avoir l'honneur de donner dans huit jours mon nom à madame la comtesse, vous sentez que je ne pouvais rien décider sans elle... puisque enfin je suis à peu près... un mari. — Franchement, madame, dès que M. de Riancourt anticipe ainsi sur son bonheur, dit gaiement Florestan à madame Zomaloff, ne trouvez-vous pas juste qu'il subisse toutes les conséquences de sa révélalion? Or, comme un mari ne donne jamais le bras à sa femme, vous me ferez peut-êlre la grâce d'accepter le mien?

Sainl-Herem s'épargnait par cette plaisanterie l'obligalion d'offrir, selon les convenances, son bras à la princesse Wileska, qui lui semblait beaucoup moins agréable à accompagner que sa jeune et jolie nièce. Celle-ci accepta l'offre de Floreslan et prit son bras, tandis que M. de Riancourl conduisait la princesse.

— J'ai beaucoup voyagé, monsieur, disait madame Zomaloff à Saint-Herem, et je n'ai jamais rien vu qui put apurocher... non pas de cette magnificence (le premier millionnaire venu peut acheter de la magnificence pour son argent), mais rien qui put approcher du goût merveilleux qui a présidé à la con^lnicion de cet hôtel. C'e^^l réellement un musée sjilendide. Permettez-moi, de grâce,

d'admirer eiicore les superbes peintures de ce plafond. — Après l'admiration de l'œuvre doit venir la récompense de l'auteur. N'est-il pas vrai, madame? dit Florestan en souriant. — Aussi dépend-il de vous de rendre Irès-Iieureux et très-fier le grand artiste qui a peint ce jilafond.

Et Saint-Herem désigna à madame Zomaloff un des plus illustres maîtres de l'école moderne.

— Ahî mille fois merci, monsieur, de me procurer une pareille bonne fortune! dit la jeune femme en s'avançanl avec Floreslan au-devant de Tartisle. — Mon ami, lui dit Saint-Herem,madame la comtesse Zomalofîdésire vous dire lou:e son admiration pour votre œuvre. — Etcen'estpas seulemenlmon admiration que je vous exprime, monsieur, mais encore ma reconnaissance, dit gracieusement la jeune femme au grand peintre. Le noble plaisir que cause le vue d"un tel chef-d'œuvre est une dette que l'on contracte envers celui qui Ta créé. — Si flatteur, si précieux que me suit cet éloge, répondit l'éminent artiste avec une modestie rempliede bon goût, afindedétournerlecomplimenl qu'on lui adressait, cet éloge, je ne puis l'accepter qu"à demi... Mais soufTrez que je me mette hors de cause, Texpression de ma pensée sera plus libre. Parlons, par exemple, des peintures de la galerie des concerts, que vous admirerez tout à Iheure. Elles sont dues à notre liaphaél. Ai-je besoin, madame, de vous nommer M. Ingres? Eh bien! cette œuvre monumentale, qui doit dans lavenir fournir aux pieux pèlerins de l'art autant de sujets dadoralion que les plus belles fresques de Uomc, de Pise ou de riorence, ce chef-d'œuvre, en un mol, n'existerait peut-être pas sans mon excellent ami Saiiit-Hcrem. N'estce pas lui qui a donné au Hnphaél français le prétexte d'une de ses pages ijiimoilelles? Franchement, madame,

l'a.varice. 2b

par ce temps de gros luxe el de brutale magniflcence financière,!!' est-ce donc pas un phénomène de renconli'cr un Médicis, comme au plus beau temps des républiques italiennes? — Il est vrai, monsieur, reprit vivement la comtesse Zomaloff, el l'histoire a été juste en illustrant... — Pai-donnez-moi si je vous interromps, madame la comtesse, dit Saint-Herera en souriant; mais je suis non moins modeste que mon illustre ami : aussi, de crainte de laisser s'égarer votre admiration, je dois vous signaler le véritable Médicis, le voici.

Et Floreslan indiqua du geste à madame Zomaloff le portrait de Saint-Ramon.

— Quelle figure austère et pensive! dit la jeune femme en examinant cette peinture avec autant de surprise que de curiosité. Puis, ayant lu au milieu du cartouche le non» de Saint-Ramon, elle ajouta en regai-dant Floreslan avec un élonnemenl croissant :— Saint-Ramon?... Quel est ce saint? —Un saint de ma façon, madame. C'est mon oncle, reprit gaiement Floreslan. Quoique je ne sois pas encore pape, je me suis permis de canoniser un peu cet admi!'ablc homme en récompense du long martyre de sa \\e el des miracles qu'il a faits après sa mort. — Le long martyre de sa vie?... les miracles qu'il a faits ap!*ès sa mort?... répéta madame Zomaloff en regardant Floreslan comme si elle eût douté de ses paroles. Franchement, monsieur, c'est une plaisanterie... — Pas du tout, madame... Mon oncle Ramon a endui'é, pendant sa longue vie, des privations atroces, car il élail d'une impitoyable el subliine avarice. Voilà pour son martyi-e. J'ai hérité de lui des biens considérables; ils ont enfanté ces prodiges de l'art (|ue vous admirez, madame. Voila pour ses miracles. J'ai divinisé son souvenir par reconnaissance. Voilà pour sa canonisation. Vous le voyez, c'est une véritable légende de la vie des saints.

Madame Zomaloff, de plus en plus frappée de Toriginalilé de Sainl-Herem, garda un moment de silence pendant lequel M. de RiancourI, qui s'élailjusqu'alors tenu à quelque distance, s'approcha de Fiorestan et lui dit :

— Mon cher Fiorestan, j'ai, depuis notre arrivée, une question à vous adresser. Qu'est-ce donc que tous ces gens qui sont ici? J'ai bien reconnu, par-ci par-là, trois ou quatre grands peintres et un architecte renommé, donnant le bras à leurs femmes sans doute; mais les autres, qu'est-ce que c'est donc ça? Moi et la princesse nous cherchons en vain le mol de l'énigme. Tout ce monde-là me paraît d'ailleurs tranquille et réservé. Ces petites jeunes personnes ont l'air modeste; il y en a même de fort gentilles; mais encore une fois, qu'est-ce donc que cette société-là?

— Madame Zomaloff, rompant le silence qu'elle gardait depuis quelques instants, dit à Saint-Herem :

— Puisque M. de Riancourt a pris sur lui de vous adresser, monsieur, une question peut-être indiscrète, je vous avouerai que je partage sa curiosité. — Vous avez sans doute remariiué, madame, dit Sainl-Herem en souriant, que la plupart des personnes que j'ai réunies ce soir chez moi, avec un plaisir extrême, n'appartiennent pas à ce que notre pelil monde arislocralique appelle le grand monde. — Il est vrai, monsieur. — Cependant, madame, tout à l'heure vous avez élé heureuse, n'est-ce pas, de rencontrer ici [e grand artiste auteur de la coupole que vous avez tant admirée? — En eiïcl, monsieur, je vous ai dit le plaisn* (pie me causait cette rencontre. — Vous m'approuvez aussi, je pense, de l'avoir invih', ainsi que plusieurs de ses collègues, à l'inauguration de Irur (Piivre roniniunc? — Il me semble qu(^ celte invilalion devenait presque un devoir jiour vous, monsieur. —

Eh bien! madame, ce devoir, inspiré par la gratitude, j'ai voulu le remplir envers tous ceux qui ont concouru, de quelque manière que ce soit, ù la construction de cet hôtel, depuis les grands artistes jusqu'aux plus humbles artisans. Tous sont ici avec leur famille, jouissant à bon droitdes magnificencesqu'ilsont créées. Voyons, madame, n'est-il pas juste que l'habile et obscur ouvrier qui a ciselé la coupe d'or puisse au moins une fois y tremper ses lèvres? - Comment! s'écria M. de Riancourt stupéfait, il y aurait ici des menuisiers, des doreurs, des serruriers, des tapissiers, des charpentiers, des ébénistes, des maçons!.,. Quoi! il y aurait jusqu'à des maçons! Mais c'est inouï, exorbitant, incroyable! — Mon cher duc, connaissez-vous les mœurs des abeilles? — Fort peu. — Ces mœurs-là, mon cher duc, sont des plus sauvages, des plus impertinentes; ces insolentes mouches (sous ce fabuleux prétexte qu'elles ont construit leurs alvéoles) n'ont-elles pas la prétention de les habiter? Bien plus, scandale énorme! elles parlent de leur droit au miel parfumé qu'elles ont élaboré pour l'hiver avec tant de peine et d'intelligence. — Eh bien! mon cher, que concluez-vous de là? — Je conclus de là qu'il faut, au moins par reconnaissance, donner aux pauvres et laborieuses abeilles humaines l'innocent plaisir d'habiter un jour r<ilvéole dorée qu'elles ont bâtie pour nous, frelons oisifs, pour nous qui savourons !e miel recueilli par autrui.

Madame Zomaloff avait un instant quitté le bras de Florestan. Elle le reprit, et faisant quelques pas afin de laisser derrière elle sa tante et M. de Riancourt, elle dit à Saint-Herem avec émotion :

— Monsieur, votre Idée est charmante, plus que cela, elle est d'une touchante délicatesse. Je ne m'étonne plus maintenant de l'expression de contentement que je remar-

quais sur les Iraits de tous vos invités. Oui, plus j'y songe, plus celle pensée me paraît généreuse et juste. Après tout, ainsi que vous le dites, c'est Tœuvre commune de ces laborieux artisans, et c'est honorer, dignifier le travail, que de lui donner une pareille fête. Aussi, monsieur, d'après votre manière élevée d"envisager les choses, cet hôtel doit être à vos yeux bien plus encore qu'une jouissance d'art et de luxe; à sa création se rattacheront toujours pour vous de précieux souvenirs. — Certes, madame. — Alors.... monsieur... — Achevez, madame. — Il m'est impossible de comprendre comment... — Vous hésitez, madame; de grâce, expliquez voire pensée. — Monsieur, reprit madame Zomaloffavec embarras et après un moment de silence, M. de Riancourt ne vous a point laissé ignorer notre prochain mariage. !1 y a deux jours, causant avec lui de Tassez grande difficulté de trouver un liôtel aussi vaste et aussi somplueux que je le désirais, M. de Riancourt crut se rappeler que h veille, on lui avait assuré que vous consentiriez, peut-être, à vous défaire de cette habitation achevée d'hier. — En effet, madame, M. de Riancourt m^a écrit pour me demander à visiter l'hôtel; je l'ai prié d'attendre jusqu'à aujourd'hui, lui disant que je donnais une fête, et qu'il pourrait ainsi beaucoup mieux juger de l'ensemble des appartements de réception... mais je ne m'attendais pas, madame, h avoir l'honneur devons recevoir. — Monsieur, reprit la jeune femme avec une nouvelle hésitation, je me suis déjà permis de vous adresser plusieurs questions. Soyez donc indulgent encore une fois. — L'indulgence m'a été jusqu'ici, madame, si agréable et si douce, que je vous retiiei-cie de me donner l'occasion de l'exercer encore. N'oyons, de quoi s'agil-il? — Kh bien, monsieur, reprit n'solùment madame ZomalofT, comment avcz-vous le cou-

l'avaricl. 29

rase... ou... je vais dire un mot bien dur, ajoatat-e!!e en souriant d'un air presque mélancolique, comment avez-vous Tingralilude d'abandonner cette demeure que vous avez créée avec tant d'amour, cette demeureà laquelle se rattachent déjà pour vous tant de bons et généreux souvenirs? — Mon Dieu, madame, répondit Sainl-Herem de l'air le plus riant, le plus dégagé, et comme s'il disait la chose la plus simple du monde, je vends cet hôtel parce que je suis ruiné, complètement ruiné. C'est aujourd'hui mon dernier jour de fortune, el vous m'avouerez, madame, que, grâce à votre présence ici, ce jour ne pouvait avoir un soir plus brillant et plus heureux!

Florestan de Sainl-Herem avait prononcé ces mots : Je suis ruiné! avec tant de bonhomie el d'insouciance, que madame ZomalolT le regarda d'un air stupéfait, elle ne pouvait croire à ce qu'elle entendait. Aussi, repritelle :

— Comment, monsieur, vous éles... — Ruiné! madame, complètement ruiné. Mon Dieu! mon compte est fort simple : il y a cinqans,mon saint homme d'oncle mu laissé cinq millions environ; je les ai dépensés, plus à peu près dix-huit cent mille francs, que je dois; ils seront payés el au delà par la vente de cet hôtel, de son mobilier, argenterie, etc., et il me restera une centaine de mille francs avec lesquels j'irai vivre dans quelque riante retraite de roi; je me ferai berger; contraste charmant, surtout en me rappelant mon existence passée. Quel>

30 LES SEPT PÉCnÉS €APITArx.

rêves merveilleux, impossibles^ changés en réalités pour moi, pour mes amis, pour mes maîtresses, que mon tourbillon doré emportait à ma suite! quelle renommée que la mienneî comme tout ce qui était beau, élégant, somptueux, recherché, venait se fondre dans mon orbite éblouissante! Croiriez-vous, madame, que ma réputation de libéralité était devenue euroi)éenne? Que dis-je? un lapidaire de Chandernagor ne nfa-t-il pas envoyé un sabre indien dont la poignée ruisselait de pierreries! A celle arme était joint ce billet d'un laconisme héroïque : « Le cimeterre a appartenu à Tippo-Saëb ; il doit appartenir à M. Sainl-Iïerem ; cette arme vaut vingt-cinq mille francs, payables à la maison Rothschild, à Paris. Reçu vingt-cinq mille francs. » Oui, madame, c'était ainsi : les objets d'art les plus rares, les plus précieux, m'étaient naïvement adressés de tous les coins du inonde; les plus beaux chevaux d'Angleterre venaient d'eux-mêmes se placer dans mes écuries; les vins les plus exquis du globe affluaient à ma cave; les plus illustres cuisiniers se disputaient la gloire de me servir, et le célèbre docteur Gasterini... le connaissez-vous, madame? — Qui n'a pas entendu parler du plus fameux gourmand du monde connu? — Eli bien, madame, ce grand homme a dit et proclamé qu'il avait aussi bien dîné chez moi (jue chez lui... et il n'accordait pas mènjc cette louange à la table de iM. de Talleyrand. Ah! madame, la belle vie, si romplèle, si grande! et les femmes! Ah! les femmes! — Monsieur... — Ne craignez rien, madame, je ne vous parlerai des fenwues que comme d'objets d'art. Mais, franchement, e>l-il de plus charmants prétextes à la magnificence? C'est si joli à parer, à orner, ù entourer de tous les produits des arts! Le luxe n'est que l'accessoire «le la femme. Aussi, madame, croyez-n>oi, j'ai la con-

science de m'êlre généreuseraenl, noblemeni, inlelligeinnient ruiné. Je n'ai à me reprm^her ni une solle dépense, ni une méchanle action! Cesl l'esprit rempli de souve- - nirs délicieux, le cœur plein de sérénité, que je vois s'envoler ma fortune.

L'accent de Sainl-Herem était si sincère, la vérité de ses sentiments et de ses paroles se lisait en caractères si visibles sur sa loyale et charmante figure, que madame Zomaloff, convaincue de la réalité de ce qu'il disait, reprit: — En vérité, monsieur, une pareille philosophie me confond! A ("heure de renoncer à une vie pareille, pas un mot d'amertume de votre part! — De l'amertume, moi! après tant de joies, tant de bonheurs savourés? Ah! madame, ce serait blasphémer. — Ainsi vous abandonnerez sans un regret, sans un soupir, ce palais enchanté, et cela, au moment même où vous alliez en jouir? — Que voulez-vous, madame, je ne me croyais pas si avancé dans ma ruine; il n y a guère que huit jours que mon fripon d'intendant m'a montré mes comptes, et, vous le voyez, madame, je m'exécute franchement. Et d'ailleurs, en quittant ce palais créé avec tant d'amour, je suis comme le poëte qui a écrit le dernier vers de son poëme, comme le peintre qui a donné la dernière touche à son tableau, après quoi il leur reste l'impérissable gloire d'avoir créé un chef-d'œuvre. Il en est ainsi de moi, madame ( excu-' sez ma vanité d'artiste ) :ce palais restera comme un monument d'art et de magnificence, il sera toujours le temple du luxe, des fêles, des plaisirs, et que dis-je, madame! voyez combien je suis prédestiné, combien je serais ingrat de me plaindre du sort! c'est vous, madame, vous qui allez être la divinité de ce temple, car, n'est-ce pas, vous nchèlerez cette maison? elle vous ira si bien!... ne laissez paséchapper cette occasion, car j'ignore siM.deRinn-

court VOUS a dit cela, mais il sait que lord Wilmol me fait des offres Irès-pressantes. Or, je serais désolé d'être forcé de traiter avec lui : il est si laid, et sa femme aussi, et ses cinq filles aussi!... Jugez un peu quelles divinités pour ce temple splendide, qui semble vraiment bàli pour vous! Voyons, madame, gardez-le, pour l'amour de l'art, que vous appréciez si bien. Seulement, une grâce : laissez dans le grand salon le portrait de mon digne oncle; c'est une peinture magnitique et quoique le portrait et le nom de Sainl-Ramon se trouvent répétés plusieurs fois en médaillons sculptés dans divers endroits de la façade de l'hôtel, je serais ravi de penser que, du haut de son monument de marbre, situé au centre des salons de l'hôtel, ce brave oncle assistera pendant des siècles aux plaisirs dont il s'est privé durant sa vie!

L'entretien de la comtesse et de Saint-Herem fut interrompu par M. de Riancourt. On avait, en causant, fait le tour des appartements de réception. Le duc dit à Florestan :

— Mon cher, (out ceci est superbe et entendu à merveille. Mais dix-huit cent mille francs, mobilier et argenterie compris, bien entendu, c'est un prix exorbitant. — Je suis complètement désintéressé dans la question, mon cher duc, reprit Florestan en souriant : ces dix-huit cent mille francs doivent appartenir à mes créanciers : aussi serai-je horriblement tenace pour les conditions; d'ailleurSj je vous l'ai dit, lord Wilmot m'offre cette somme, et me presse d'accepter. — Soit, mais vous ferez bien en ma faveur, mon cher, ce que vous refuseriez à lord Wilmot. Voyons, Saint-Herem, ne soyez pas inflexible, accordez-moi une diminution, et... — Monsieur, dit la comtesse Zomaloff à Florestan, en interrompant le duc, M. de Hiancoiirt voudra bien me permellrc daller sur ses

LAVARICF. 53

brisées, car je prends cel hôtel, aux conditions que vous avez proposées, monsieur; si cela vous convient, je vous donne ma parole et je vous demande la vôtre. — Vive Dieu, niadame,mon étoile ne m'abandonne jamais! dit Floreslan en tendant cordialement la main à madame Zomaloff.c'est affaire conclue. — Mais, madame... dit vivement M. de Riancourl, très-surpris et très-contrarié de la facilité de sa future femme, car il avait espéré obtenir de Saint-Hereni une réduction de prix, mais, madame, permettez... il s'agit d'un immeuble d'un prix considérable! il est impossible qu'aux termes où nous en sommes, vous vous engagiez ainsi sans mon autorisation. De grâce, attendez que nous soyons mariés, et alors... — Monsieur de Sainl- Herem, vous avez ma parole, dit madame Zomaloff en interrompant le duc; je fais de cette acquisition une affaire |iersonnelle: demain, si vous le permettez, mon intendant ira s'entendre avec le vôtre. — C'est convenu, madame, dit Saint-Herem; puis il ajoula gaiement, en s'adressanl à M. de Riancourt : J'espère que vous ne m'en voudrez pas, mon cher duc; mais, c'est votre faute, il fallait vous montrer vraiment grand seigneur, et ne pas marchander comme un banquier.

A ce moment, l'orchestre, qui avait cessé de se faire entendre pendant un quart d'heure, donna le signal d'une nouvelle contredanse.

— Pardon si je vous quitte, madame la comtesse, dit Sainl-Htrem à madame ZomalotT, mais j'ai invité pour celle contredanse la charmante lille dun des meilleurs ouvriers qui aient travaillé à cet hôtel, ou plutôt, madame, à votre hôtel. Je suis heureux d'emporter du moins celle pensée en vous quittant.

El Saint-Herenï, saluant respectueusement madame Zo:naloff, alla rejoindre une charmante jeune fille (ju'il avait en:,'airée. et le bal continua.

— Ma chère Fœdora, — dit la princesse, qui avait remarqué avec une soucieuse impatience le long entrelien de sa nièce et de Saint-Herem, il se fait tard, et vous avez promis à madame l'ambassadrice de Sardaigne d'arriver chez elle de bonne heure. — Permellez-moi de vous le faire observer, madame, dit à son tour M. de Riancourl en s'adressanl à sa future, vous avez été un peu trop vite ( n affaires, Saint-Herem est obligé de vendre cel hôlel pour payer ses dettes, et avec un peu de persévérance, nous aurions pu obtenir un rabais decinquante milleécus au moins, surtout si vous aviez insisté vous-même; il est de ces choses qu'il est si difficile de refuser à une jolie femme! ajouta M. de Riancourt avec le plus aimable sourire. — Fœdora, à quoi pensez-vous donc, ma chère? reprit la princesse en louchant légèrement le bras de la jeune femme, qui, accoudée à une console dorée chargée de fleurs, rêvait profondément et n'avait pas entendu un seul mol de ce que sa tante et le duc lui avaient dit. Fœdora, reprit la princesse en attirant enfin l'attention de sa nièce, encore une fois, à quoi pensez-vous donc? — Je pense à M. de Saint-Herem, dit la jeune femme cri sortant comme à regret de sa rêverie. Tout ce qui s'est passé ici est tellement bizarre... — Entre nous, conitesse,dil M. de Riancourtd'uMairsenleiicieux,je crois que le d(''Scs|)oir de se voir ruiné aura détraqué le cerveau (le ce pauvre Saint-Herem. Il faut être timbré pour imaginer une pareille fêle. Inaugurer son hôtel par un bal d'artisans, cela sent le socialisme d'une lieue! — Ce cher duc a raison, c'est d'un ridicule achevé, reprit la princesse. Quelle amusante nouvelle nous allons apporter ce soir à l'ambassade! Ce bal d'ouvriers fera merveille; on en rira fort! Mais , F-cdora, vous ne répondez rien... Qij'avcz-V(Mi> donc? - Je ne sais, dit la jeune femme; ce

que j'éprouve esl forl singulier. — Vous avez besoin d'air, sans doule, ma chère comtesse, dit M. de Riancourl avec einpressemenl: cela ne nrélonne point : celte aggloméralion de populaire esl élouffanle, el quoique les appartements soient très- vastes... — Fœdora, dit la princesse avec une inquiétude croissante, est-ce que vous vous sentez indisposée? — Non, certes, l'émolion que j"éprouve est au contraire remplie de douceur et de charme; aussi je ne sais en vérité, mon cher duc, comment exprimer... — Comtesse, expliquez-vous, de grâce, dil M. de Riancourf*, peut-être la forte odeur de ces fleurs vous cause-l-elle un de ces malaises qui ont une sorte d'agrément? — Non, ce n"est pas cela. J'hésite à tout vous dire; vous et ma tante vous allez me trouver si étrange, si extravagante... — Ah! comtesse, dit galamment M. de Riancourl, extravagante, vous! — Fœdora, dil la princesse, expliquez-vous donc. — Je le veux bien, mais vous allez être forl surpris, ajouta la jeune veuve d'un air confidentiel et coquet; puis, se tournant vers M. de Riancourl, elle lui dil à mi-voix : — Il me semble... — II vous semble, chère comtesse? — Que... — Achevez, de grâce! — Que je meurs d'envie d'épouser 31. de Saint-Herem. — Madame! s'écria le duc stupéfait el devenant cramoisi. Madame! — Qu'y a-l-il donc, cher duc? demanda vivement la princesse. Comme vous êtes rouge! — Madame la comtesse, reprit M. de Riancourl en souriant d'un air forcé, la plaisanterie esl un peu... un peu vive, el... — Allons, donnez-moi votre bras, mon cher duc, reprit madame Zomaloff de l'air le plus naturel du monde, et faites demander vos gens, car il esl lard. Nous devrions être déjà à l'ambassade. C'est votre faute aussi : comment! vous, l'exactitude en personne, ne m'avez-vous pas sonne onze heures depuis longtemps? — Ah! madame, je n'ai pas envie de rire! dil

le duc d'un Ion senlimenlal et pénétré. Quel mal m'a fait votre cruelle plaisanterie de tout à l'heure! J'en ai le cœur navré. — Mon pauvre monsieur de Riancourt, je ne vous savais pas le cœur si vulnérable... — Ah! madame, ce soupçon m'afflige; vous êtes bien injuste; moi qui sacrifierais ma vie pour vous! — Vraiment!

Pour unique réponse, le duc leva les yeux au ciel et poussa un long soupir.

— Allons, mon cher duc^ reprit la jeune femme en souriant, si j'avais quelque chose à vous demander, ce ne serait pas un sacrifice si héroïque.

La voiture de M. de Riancourt étant arrivée au bas du perron, madame Zomaloff, sa tante et le duc quittèrent l'hôtel Saint-Ramon.

Presqueau même instant le vieux mulâtre abandonnait aussi cette opulente demeure, ébloui, confondu de ce qu'il venait de voir, d'entendre, et songeant toujours aux bénédictions dont le nom de Saint-Ramon était combfé par les invités de cette fête singulière.

Onze heures et demie sonnaient alors dans le lointain, à l'église de Chaillot.

— Onze heures et demie! se dit le vieillard; j'ai le temps d'arriver pour minuit. — Ah! que vais-je apprendre! quelle angoisse est la mienne!

El le vieillard commença de gravir lentement les hauteurs qui, du bord de la Seine, s'étagent jusqu'à la rue de Chaillot.

l'avartce.

Le vieux mulàlre s'était lentement acheminé vers les hauteurs de Chaillot; il arriva bientôt dans la rue où s'élève l'église de ce faubourg pauvre et populeux. ^ .

Contre l'usage, celle église était éclairée celte nuil-la. A travers la grande porte ouverte, on voyait la nef el l'autel brillamment illuminés de cierges, quoique l'église fût encore vide; quelque cérémonie imposante allait sans doute avoir lieu, car, bien que minuit dût bientôt sonner. Ton apercevait des lumières et des curieux aux fenêtres des maisons voisines de l'église, tandis que des groupes nombreux stationnaient sur le parvis. Le vieux mulâtre, s'approchant de l'un de ces rassemblements, prêta l'oreille el entendit ce qui suit :

— Ils ne peuvent maintenant beaucoup tarder. — Non, car voilà bientôt minuit. — C'est tout de même une drôle d'heure pour se marier! — Ma foi, quand on est si bien doté, l'on peut passer par là-dessus. — Qui donc va se marier à cette heure, messieurs? demanda le vieux mulâtre; quel est ce singulier mariage dont vous parlez? — On voil, mon brave homme, que vous D'êtes pas du quartier! — En effet, monsieur, je suis étranger. — A la bonne heure! sans cela vous sauriez ce que c'est que h^ mariage des six, qui a lieu depuis quatre ans, pendant la nuit du M au 42 mai. —Du II au 12 mai, se dit le \icillnrden tressaillant, el il reprit : — Mais, monsieur, iMHirqnoi appelle-t-ou ce mariage le wariayc des six? — -1 5

Parce qu'il y a chaque année six jeunes filles mariées et bien dotées, ma foi! chacune de dix mille francs! — Dotées, et par qui? — Par la volonté d'un digne homme, mort depuis cinq ans, et dont le nom est aussi populaire et aussi béni dans Chaillot que celui du petit manteau bleu dans Paris. — Et, demanda le vieux mulâtre avec un léger tremblement dans la voix, comment s'appelait ce digne homme, au nom de qui l'on dote si généreusement de jeunes filles? — 11 se nomme le père Richard, monsieur, — répondit avec un accent de déférence la personne que le vieillard interrogeait.

Celui-ci, contenant à peine son émotion croissante, reprit :

— Et pourquoi ce père Richard fait-il tant de bien après sa mort? — Dame! parce que c'était son idée, et qu'il a un brave fils, M. Louis Richard, qui exécute religieusement les dernières volontés de son père. Ah! voilà un autre digne homme que M. Louis! Tout le inonde sait que lui, sa femme et son enfant vivent tout au |)lus avec trois ou quatre mille francs par an, et pourtant il faut qu'ils aient hérité du père Richard une fameuse fortune pour doter chaque année six jeunes filles de dix mille francs chacune, sans compter les frais de l'école el de la maison du bon Dieu, ou du père Richard, si vous aimez mieux. — Pardonnez, monsieur, à la curiosité d'un clranger; mais vous parlez d'une maison ap|)elée la maison du bon Dieu, d'une école? — Oui... lécole du père Richard. C'est madame Mariette qui la dirige. — Madame Mariette? demanda le vieillard, (|ui est-elle? — La femme de M. Louis Richard... Celle école est fondée pour vinglr,in(| petits garçons et vingt-cin(| petites filles qui y res- Icul jusqu'à rage de douze ans, époijue où ils enlrenl en apprentissage chez des maîtres choisis; les enfants sont

nourris; on leur donne en outre un habillemenl pour l'hiver el un pour Télé; de plus ils reçoivent chacun dix sous par jour. De celte façon-lâ, les parents, au lieu de faire comme tant d'autres qui, pressés par la misère, mellenl trop loi leurs enfants en apprentissage, sont intéressés à leur faire donner de linslruclion. — Et c'est la femme de... de 31. Louis Richard qui dirige celte école? — Oui, monsieur; et elle dit qu'elle y prend d'autant pins de plaisir qu'elle était avant son mariage uiie pauvre ouvrière ne sachant ni lire ni écrire, et qu'elle a si cruellement soulïert du manque d'éducation, qu'elle se trouve heureuse d'être à même d'empêcher les autres de soulTrir ce qu'elle a soulïert. Voilà, monsieur, ce que c'est que l'école du père Richard. — Mais, monsieur, vous m'aviez aussi parlé d'une maison... — Cette maison est fondée pour douze pauvres ouvrières infirmes ou hors d'élat de travailler. C'est madame Lacombe qui la dirige, — Qu'est-ce que c'est que madame Lacombe? — La marraine de madame Mariette, une bonne et digne femme, qui a le poignet coupé; c'est la douceur, la patience, la bonté en personne... Que voulez-vous! elle doit s'y connaître en pauvres vieilles femmes infirmes! car elle dit à qui veut l'enteiidre qu'avant le mariage de sa filleule avec M. Louis; toutes deux ne mangeaient pas tous les jours du pain à leur faim; mais, tenez, mon brave homme, voilà les mariages; placez-vous devant moi, vous les verrez mieux déliler; nous pourrons ensuite entrer dans l'église.

En efl'el, le vieillard vil bientôt s'avaui'cr une sorte de cortège, à la tète duquel marchait Louis Richard donnant le bras à madame Lacombe, puis Mariette lenanl par la main un charmant petit gar(^-on de (|uatre ans.

Madame Lacombe n'était plusrccuunaissable; sa ligure,

autrefois si creuse, si nialadive, éiail pleine, \ermeille et jMinonçait la santé; sa physionomie, jadis chagrine, sombre, presque farouche, exprimait alors la plus heureuse mansuétude; elle portait ses cheveux blancs en bandeaux sous un bonnet de dentelle, et un beau châle de cachemire français cachait à demi sa robe de soie.

Les traits de Louis Richard, qui donnait le bras à la marraine de Mariette, étaient empreints d'une félicité sérieuse et contenue. On voyait qu'il comprenait la grandeur des devoirs qu'il s'était imposés. Mariette, plus jolie que jamais, se distinguait par un air de gravité douce qui sied si bien aux jeunes mères; dans son légitime orgueil, elle avait toujours, malgré son mariage, conservé le modeste costume de sa première condition; fidèle au coquet petit bonnet de l'ouvrière, elle n'avait jamais voulu porter de chapeau; le bon Dieu l'en récompensait, car elle était ravissante de fraîcheur, de grâce et de beauté sous son frais bavolet de dentelle à nœuds de rubans bleu ciel. De temps à autre elle souriait avec un amour inefîable à son petit garçon, blond, rose et joli comme elle.

Après Louis, sa femme, son enfant et madame Lacombe, venaient, vêtues de blanc et couronnées de fleurs d'oranger, les six jeunes filles dotées cette année-là : elles donnaient le bras aux parents ou aux témoins de leurs liancés; ceux-ci conduisaient les parents et les témoins de leurs promises; tous appartenaient à la classe des travailleurs. Derrière ce groupe s'avançaient les vingtquaire ménages unis depuis quatre ans, puis les enfants de l'école du père liichard, puis enfin celles des vieilles femmes de la maison de refuge îi qui leurs infirmités pprnu'ttaiciit d'assister à celle louchante cérémonie.

Il fallut près d'un i|uart d'heure pour le délilc de ce cortège, qui prit enfin place dans^l'église.

Le vieux luulàîre avait assisté muet et pensif à ce défilé, pendant qu'autour de lui les curieux disaient r

— C'est pourtant grâce au père Richard que ces jeunes filles laborieuses vont devenir de bonnes et heureuses ménagères. — Et les mariés des autres années ont-elles l'air heureux! Et ce bonheur, à qui le doivent-elles? Au père Richard! — C'est vrai... toujours au père Richard! — Et aussi à M. Louis, qui remplit si bien les intentions de son brave père, — Sans doute; mais enfin, toujours est-il que sans la grosse fortune que le père Richard lui a laissée pour en faire un si bon usage, M. Louis n'aurait eu que sa bonne volonté. — Et l'école du père Richard? avez-vous vu les enfants, les petits garçons avec leurs bonnes blouses de drap, les petites filles avec leurs bonnes robes de mérinos? Comme tous ont l'air content! — Savezvous qu'il ne manque pas plus de cinq ou six de ces pauvresvieilles infirmes qui, grâce au père Richard, trouvent au moins du pain et du repos pour leurs vieux jours? — Savez-vous une chose, mes amis? — Quoi donc? — C'est que voilà peut-être cent cinquante personnes qui passent devant nous et qui toutes ont eu plus ou moins pari aux bienfaits du père Richard. — C'est vrai, et quand on songe que c'est la même chose depuis quatre ans, ça fait déjà six à sept cents personnes soutenues, instruites, aidées ou mariées grâce à ce digne homme. — Sans compter que pourvu que M. Louis vive encore pendant trente ans, je suppose, ça fera cinq ou six mille personnes qui, grâce au père Richard, auront eu la vie bonne et heureuse, au lieu de l'avoir eue mauvaise... et coupable peut-être; la misère perd tant de monde! — Qu'est-ce que vous dites donc, cinq ou six mille personnes, mais ça ferait bien plus que cela! —Comment? — Ces ménages v(ue l'on dote chaque^nnie, choisis parmi les plus pau-

vres et les plus honnéles artisans, ces ménages auront des enfants; ceux-ci d'abord participeront au bien-être de leurs familles, ils seront bien élevés, et ils auront plus lard leur part du polit pécule grossi certainement par l'économie et le travail de leurs parents, car c'est facile de mettre de côté quand on s'établit avec quelque chose; on ncst pas forcé de s'endetter pendant le chômage en mettant au mont de piété, qui nous ruine par les gros inlérélsî — C'est, ma foi, vrai, en calculant ainsi, ça triple la somme des bienfaits du père Richard; et si l'on osait songer à une deuxième, à une troisième génération de bienfaiteurs, en multipliant, comme on dit, les obligés par eux-mêmes, ça deviendrait incalculable, le bien dont il aurait été la souche, ce digne et excellent homme! — Et dire pourtant que le bien est si facile à faire, et qu'il y a tant de gens, du petit au grand, qui ne savent à quoi dépenser leur argent! — C'est vrai... car enfin de Targe/it ça représente le bonheur de bien du monde, et avoir entre les mains beaucoup d'argent, c'est avoir le moyen de faire, si on le voulait, beaucoup d'heureux! — Ah! dame, c'est que les père et fils Richard ne sont pas très-communs, — dit le dernier interlocuteur qui avait servi de cicérone au vieux mulâtre; puis, voyant ce dernier laisser couler des larmes, il ajouta: — Eh bien! mon brave homme, que diable avez-vous à pleurer ainsi? — C'est... c'est l'émotion, dit le vieillard. Le bien que j'entends dire de ce... ce... père Richard et de son fils... lu vue du cortège de gens si lieureux... tout cela me cause une impression extraordinaire. — Oh! mon digne homme, si telle est la cause de vos larmes, je ne vous plains pas, elles vous font honneur. Mais, tenez, puisque cela vous intéresse, entrons dans l'église, nous verrons la fin de la cérémonie, et après, vous pourrez aller jusqu'à la maison du bon Dieu, car,

celle Duit-ci, y entre qui veut. — Je vous remercie do voire conseil, monsieur, et je le suivrai, dil le vieux niuiùlre en essuyant ses pleurs et en entrant dans l'église avec son cicérone.

La foule était si compacte, que le vieillard dut renoncer à arriver jusqu'aux premiers rangs des spectateurs qui se pressaient à l'entrée du chœur; mais un moment de réflexion le consola bientôt, et il revint se placer au- |)rès du bénitier situé non loin de la porte de l'église.

Pendant l'accomplissement de la cérémonie des mariages, à laquelle tous les assistants prirent part avec recueillement, la physionomie du mulâtre exprima une émotion profonde, étrange; il semblait plongé dans une sorte d'extase, comme si une révélation soudaine lui eût ouvert des horizons immenses, éblouissants, mais jusque-là voilés à sa vue; aussi, après un moment de méditation fervente, s'agenouilla-t-il, et, joignant les mains, il laissa tomber sur sa poitrine sa tète blanchie.

Dans l'église le silen(-e était solennel; tout à coup la voix grave et sonore du prêtre qui ofliciail à Taulel fil enlendre ces paroles qu'il adressait aux nouveaux mariés :

« El maintenant que votre union est consacrée par Dieu, jeunes époux, continuez la vie honnête et laborieuse qui vous a mérité le bonheur dont vous allez jouir; n'oubliez jamais que cette juste rémunération de votre dignité dans la pauvreté, de votre courage dans le travail, vous la devez à un homme doué de la plus tendre, de la plus juste aiïection pour ses frères, car fidèle aux devoirs du vrai chrétien, il ne s'est pas regardé comme le maître, mais comme l'aumônier de ses richesses. Le Christ n'al-il pas dil : Aimez-vous les uns les autres, et que ceux qui ont donnent à ceux qui n'ont pas... Aussi le Seigneur, en accordant au père Richard un fils digne de

lui, a récompensé ce grand homme de bien, et par son obéissance aux lois de l'évangélique fralernité, il a mérité que sa mémoire vécût parmi les hommes. Cette immortalité, votre reconnaissance la lui accordera; que son nom soit donc à jamais béni par vous, par vos enfants, par les enfants de vos enfants; que vos cœurs conservent toujours comme le souvenir d'une rare vertu le nom vénéré du père Richard! »

Le murmure approbateur de la foule accueillit ces paroles et couvrit les sanglots étouffés du vieux mulâtre, qui, toujours agenouillé, semblait éprouver un ressentiment ineffable.

La cérémonie était terminée.

Le bruit que firent les assistants en quittant leurs places, afin de sortir de l'église, rappela à lui le vieillard; il se releva précipitamment, et s'appuya au bénitier, car il se sentait près de défaillir.

Bientôt il vit du fond de l'église s'avancer de son côté Louis Richard, qui, donnant le bras à madame Lacombe, se dirigeait vers la porte de l'église.

Le vieillard trembla de tous ses membres, et au moment où Louis Richard allait passer devant lui, il trempa ses doigts dans le bénitier, et baissant à demi la tète, il offrit l'eau sainte d'une main tremblante à l'époux de Mariette.

— Merci, bon père, répondit affectueusement Louis en elileuranl de ses doigts la main vacillante; puis, remarquant la |)auvrelé de ses vêlements et la tète blanchie du donncux d'eau bénite, et voyant dans son offre une demande d'aumôno, le jeune homme lui glissa dans la main une pièce de monnaie, en lui disant avec bonté : — Tenez j'I priez Dieu pour le père Richard.

Le vieillard saisit avidement la pièce de monnaie, la

IAVA.RICE.' 4j

porla à ses lèvres et la baisa en fondant de ùouveau en larmes.

Ce singulier incident ne fut pas aperçu de Louis Richard; il sortit de l'ôglise ainsi que le cortège, et une grande partie des spectateurs se dirigea vers ce que Ton appelait à Chaillot la Maison du bon Dieu.

Le vieux mulâtre, brisé par une profonde émotion, s'appuya péniblement sur son bâton, et se dirigea aussi vers la Maison du bon Dieu.

La maison du bon Dieu était bâtie sur les dernières hauteurs de Chaillot, dans une situation aussi riante que salubre; un grand et ombreux jardin entourait les bâtiments d'une élégante simplicité.

Cette nuit de mai était pleine de douceur et de sérénité; les parfums printaniers embaumaient l'aii', de nombreux becs de gaz éclairaient lagrande allée couverte qui conduisait au corps de logis principal, au-devant duquel s'élevait un perron de quelques marches.

Le vieux mulâtre avait suivi le cortège; il le vit se ranger silencieusement en demi-cercle autour du perron. car aucune salle n'aurait pu contenir l'affluence de la foule.

Bientôt Louis Richard, selon son habitude de chaque année, s'avança sur le perron et prononça dune voix émue et chaleureuse les quelques paroles suivantes :

« Mes amis, il y a cette nuit cinq ans que je perdais le meilleur des pères; il périssait d'une mort alTreuse, lors du sinistre du chemin de fer de Versailles. Mon père.

/iC) LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

niaîlre d'un patrimoine assez considérable, aurait pu vivre dans l'aisance et l'oisiveté; il a vécu pauvre et laborieux. Tandis qu'il renonçait ainsi à tout bien-être, gagnant, ])ar son travail, le pain quotidien, sa parcimonie sublime accumulait lentement de grandes ricliesses.son abnégation les augmentait ciiaque année. Vint le jour prématuré de sa morl. J'eus à pleurer un des plus fervents amis de l'humanité, car, selon ses dernières volontés, j'ai consacré ses biens à l'accomplissement de trois saints et grands devoirs :

» Envers les enfanis;

» Envers les jeunes filles;

» Envers les femmes que l'âge ou les infirmités rendaient incapables de travailler.

«Auxenfanispauvressi souvent privés d'une éducation lulélaire, mon père a voulu que l'instruction élémentaire et plus tard professionnelle fût assurée.

» Aux jeunes filles laborieuses et probes qu'un salaire insuffisant, la souffrance, la misère, n'exposent que trop fréquemment aux séductions du vice, mon père a voulu qu'une dot modeste fut assurée. Cette assistance, jointe aux fruits du travail de chaque ménage, lui permettra du moins de goûter dans toute leur douceur et leur pureté les saintes joies de la famille, joies souvent, hélas! ignorées au milieu des maux qu'enfante la pauvreté.

»> Enfin, aux femmes âgées ou infirmes qui après une longue vie de labeur, sont hors d'état de gagner leur subsistance, mon père a voulu assurer du moins le repos et le bien-être de leurs vieux jours.

» Ces dernières volontés de mon père, je les ai religieusement remplies dans la limite des moyens d'action qu'il ma laissés. Sans doute, le bien qu'il dispense ainsi chaque année par mes mains est peu de chose, si Ton songe. aux

LAVVRTCE. 47

innombrables misères de I liumanilé;mais celui-là qui fait tout le bien qu'il peut faire, ne partageàl-il que son morceau de pain avec son frère affamé, celui-là agit comme il doit agir : il accomplit le devoir que l'humanité impose.

» Ce devoir est celui de tout homme de bien, et il doit employer tous ses efforts à se rapprocher de cet idéal par des actes. Ainsi a fait mon père. De sa généreuse pensée, je ne suis que l'écho, que l'agent. L'accomplissement de ce glorieux devoir remplirai! ma vie dune félicité sans mélange et sans bornes, si je n'avais à pleurer la mort d'un père à jamais regretté. »

A peine Louis Richard avait-il prononcé ces dernières paroles, qu'un certain tumulte s'éleva au milieu de la foule dont le perron était entouré : le vieux mulâtre, succombant à son émotion, sentit ses forces lui manquer, et tomba sans mouvement dans les bras de ceux qui se trouvaient à côté de lui.

Louis Richard, instruit de la cause de celte subite agitation, accourut auprès du vieillard, et afin de mieux s'assurer de son état et de pouvoir lui donner des soins plus piompts, il le fil transporter dans son appartement situé an rez-de-chaussée, puis il pria les nouveaux époux de se rendre au souper destiné à les réunir aux ménages des années précédentes. Madame Lacombe et Mariette devaient, en l'absence momentanée de Louis Richard, le suppléer dans la présidence de ce repas servi dans le jardin sous une tente immense.

Le vieux mulâtre avait été transporté, toujours évanoui, dans le cabinet de Louis. Celui-ci, par un pieux respect pour la mémoire de son j)ère, ne s'était pas séparé du pauvre ujobiiier de la chambre qu'ils avaient si longtemps habitée en commun : la table de bois noirci, la vieille commode, l'antique bahut, tout avait été gardé, ainsi que la

couchette peinte en gris, sur laquelle on avait jeté une courte-pointe etqui servait de lilde reposàLouis Ricliard. C'est sur celle couche que le vieillard fut porté.

Une bougie allumée à la hâte éclairait faiblement cette pièce.

Louis, dès qu'il y entra, envoya un domestique à une petite pharniacie, dépendanledelamaison, demander quelques spiritueux, et resta seul avec le vieux mulâtre. Ses épais cheveux blancs relombaientsur son front;son inculte et longue barbe cachait presque enlièrement ses traits. Louis prit sa main pour consulter son pouls.

A ce moment le vieillard fit un léger mouvement, el prononça quelques mots inintelligibles.

Le son de celte voix frappa cependant Louis; il lâcha de mieux distinguer les traits de celui qu'il secourait; mais la demi-obscurilé de la chambre el la longueur des cheveux et de la barbe du mulâtre rendirenl infructueux cet examen.

Soudain son hôle releva languissamment la lêle, regarda autotir de lui, el ses yeux s'étant arrêtés sur le dossier du lit peint en gris el contourné d'une façon particulière, il fit un mouvement de^surprise; mais lorsqu'il eul aperçu le bahut si reconnaissable par sa forme, il ne put retenir ces mots :

— Où suis-je? Est-ce un rêve?... Mon Dieu! mon Dieu!

L'accenl de celle voix de plus en plus distincte frappa l^ouis de nouveau; il Iressaillil légèrement; mais bienlùi, secouant la tète et souriant avec amertume, il se dit loul bas : •

— Hélas! les regrets nouscausenlsouvcntdes illusions étranges.

S'adressanl alors au vieillard (ruii ton affectueux :

l'avarice. 'iO

— Eh bien! «'.orament vous trouvez-vous, bon père?

A ces mois, le mulâtre, se dressant sur son séant, saisit vivement la main de Louis avant que celui-ci eût pu s'y opposer, et la couvrit de larmes et de baisers.

L'époux de IMarielle, surpris, touché de ce mouvement d"effusion, reprit :

— Allons, calmez-vous, bon père. En vérité, je n'ai rien fait jusqu'ici qui puisse me mériter votre reconnaissance. Un jour, je serai peul-èlre plus heureux... Mars dites-moi, comment vous trouvez-vous? Est-ce la fatigue, la faiblesse, qui ont causé votre évanouissement?

Le vieillard resta muet, baissa la télé sur sa poitrine sans quitter la main de Louis, dont il semblait ne pouvoir se détacher; il la serrait coiUre sa poitrine haletante dans une étreinte convulsive.

Le jeune homme, gagné par une émotion singulière et croissante, sentit les larmes lui venir aux yeux, et reprit :

— Bon père, écoutez-moi. — Oh! encore! murmura le vieux mulâtre d'une voix étouffée, encore!... — Comment! que je vous dise encore : Bon pèret... — Oui, répondit le vieillard, qui tremblait de tous ses membres, oui! Oh! encore! — Eh bien, bon père...

Le jeune homme ne put achever.

Son hôte, incapable de se vaincre plus longtemps, se redressa et s'écria d'une voix vibrante de tendresse.:

— Louis!!

Ce nom, prononcé avec l'expression de toutes les forces de l'âme, ce mol seul était une foudroyante révélation.

Le jeune homme pâlit, se rejeta en arrière et resta pétrifié, les yeux fixes, hagards.

La commotion était trop violente, l'ébranlement moral trop profond, pour qu'il ne s écoulât pas quelques instants

avant que celle pensée : Mon père n'est pas morl! pùl arriver jusqu'à 1 "enlendemenl de Louis.

Ainsi, la brusque Iransition d'une nuil |)rofonde à i'éelal du soleil nous éblouil et nous rend momenlanémenl aveugles.

Mais lorsque Louis, remis de celle violenle secousse, envisagea la réalité sans verlige, il se jela sur le Ml du vieillard, écarla d'une main convulsive ses longs cheveux blancs; puis, parcourant d'un œil avide, radieux, enivré, les traits de son père enduits d'un bistre factice, il ne conserva plus aucun doule, et ne put que balbutier ces mots dans une sorte de délire filial : Toiî... oliî mon Dieu! loi, mon père!

Renonçons à peindre celte première explosion de tendresse qui jeta le père et le fils dans les bras l'un de l'autre.

Qui pourrait rendre ces étreintes, ces mots sans suite, ces cris, ces déchirements d'une joie trop aiguë, ces défaillances de res|)ril et du corps trop faible pour un pareil ravissement, mais bientôt suivies de ces élans |)assionnés (|ui emportenl l'àme jusqu'aux dernières limites de la félicité?

A ces emportements de bonheur succéda enfin un moment de calme.

Le père Hichard dit à son fils :

— Vax deux mois, mon cher enfant, voici mon histoire: j'ai dormi pendant cin(| ans; il y a quaranic-huit iieures que je me suis complètement éveillé. — Que diles-vous? — Je me trouvais avec le pauvre Hamon et sa fille dans un des wagons les plus maltraités lors de la calastriq)he. Un hasard providentiel, encore inexplicable pour moi, m'a sauvi'; la Nie, (|iioi(|ue j'ai(î eu la cuisse (lr«>ile cassée cl (jue I é))ou\anlo m'uil rendu lou. — Vous, mon |)ère?

— Oui, je suis devenu fou de terreur... Jai compléleiiienl perdu la raison. — Oh! mon Dieu! — Conduit loin du lieu du sinistre, chez un digne médecin, ma fracture guérie, j'ai été transporté dans un hospice d'aliénés à Versailles. 3Ia folie était Inoffensive, je ne parlais que de mes trésors perdus. Pendant près de quatre ans mon insanité fut incurable, mais, grâce aux soins des médecins, mon intelligence s'éclaircit peu à peu, lentement et par intermittence; puis, ma guérison Ot de nouveaux progrès, avança et devint enfin complète, assurée; car il y a deux jours, je te le répète, mon enfant, j'ai pu sortir de l'hospice. Te dire ce que j'ai éprouvé lorsque je me suis retrouvé en possession de toute ma raison, de tous mes souvenirs, me serait impossible. Je méveillais, je te Tai dit, d'un long et profond sommeil de cinq années. xMa première pensée, je te dois cet humiliant aveu, ma première pensée fut une pensée d'avare... Qu'étaient devenus mes biens? quel usage en avais-tu fait? Hier, lorsque les portes de l'hospice se sont ouvertes devant moi, j'ai couru chez mon notaire, ton ancien patron et mon ami... Sa stupeur, tu la comprends. Voici quelles ont été ses paroles : « La première idée de votre fils, lorsqu'il a partagé l'erreur commune au sujet de votre mort, a été de se considérer seulement comme dépositaire de vos richesses, de n'en disposer qu'à l'âge de trente-six ans, en distrayant seulement une faible somme destinée à son entretien et à celui de sa femme; mais au bout de six mois, après une assez grave maladie, pensant que la mort pourrait le frapper avant qu'il eût accompli ce qu'il considérait comme un devoir sacré, votre fils a changé davis et m'a fait part de ses projets, auxquels j'ai adhéré de toute mon âme. — Mais ces projets, quelsélaienl-ils? ai-je demandé a ton ancien patron. — Ayez le courdoC d'attendre jus(|u'à demain minuit, m'a-l-i! ré-

52 LES SEPT PÉCHÉS CAPITArx.

pondu; rendez-vous alors à i'églisedeChaiIlol;voussaurez (out,el vous remercierez Dieu de vous avoir donné un fils tel que le vôtre. » J'ai eu le courage d'attendre jusqu'à ce soir, mon cher Louis; ma longue barbe, mes cheveux tout blancs, me changeaient déjà beaucoup : j'ai bistré mes traits, afin de me défigurer tout à fait el de pouvoir ainsi ni'approcher de toi sans être reconnu. Oh! tendre el noble enfant! ajouta le père Richard en pleurant d'attendrissement, si tu savais ce que j'ai vu, ce que j'ai entendu! Mon nom vénéré, adoré, grâce à la grandeur de ton âme el à une pieuse supercherie de ton amour filial! Si tu savais la révolution subite qui s'est o|)érée en moi! Oh! liens, vois-tu, pendant un moment, j'ai éprouvé une sorte d'exlase. Oui, pendant qu'en ma présence l'on bénissait ainsi ma mémoire, il m'a semblé que mon âme, dégagée de ses liens terrestres, planait dans le ciel comme j)Ianent sans doute les âmes des hommes de bien qui entendent encore ici-bas rex|)ression de l'amour et de la reconnaissance qu'ils ont laissés après eux. Ilélas! celte illusion a été de courte durée. Je n'étais pour rien dans ces touchantes actions dont on me glorifiait!— Que diles-vous,mon père!... Sans vous, sans votre |)ersévérante épargne, comment donc aurais-je accompli le bien? Ne m'aviez-vons pas laissé un tout-puissant levier? Mon seul mérite a été de bien user de celle force immense concentrée par vous au |)rix de tant de sacrifices, de tant de |)rivations. Maître de relie grande fortune que je n'avais pas gagnée par mon travail, j'ai com|)ris les devoirs qu'elle nj'imposail. L'horrible misèreeirignorancedonl ma femme bien-aimée avait souffert, les dangers auxquels celle i.unorance et celle misère lavaienl exposée, la cruelle infirmité de sa marraine, tout a été un enseignement pour moi, el, ainsi que .Marii'iu> cl madame Lacoml.'e, nous avons voulu, aillant

qu'il serait en nous, épargner aux autres la peine dont nous avions tant souffert. — Cher enfant! — Cela n'est pas mon œuvre,mon père,c*est la votre. Jouissez de votre gloire, mon père; vous avez laborieusement semé, je n'ai fait que recueillir : la moisson vous appartient.

Soudain la porte du cabinet s'ouvrit brusquement. Floreslan de Sainl-Herem entra, se jeta dans les bras de Louis avec tant d'impétuosité qu'il n'aperçut pas le père Richard, et s'écria ;

— Embrasse-moi, Louis; réjouis-toi î tu es mon meilleur ami; à toi la première nouvelle. Je comptais te trouver ici, car ce n'est pas de cette année que je sais comment tu fêtes les anniversaires du 42 mai. Aussi, je n'ai pas voulu perdre une minute pour venir t'apprendre que saint Ramon devient un bel et bon saint, car il vient de faire le plus incroyable des miracles... — Que veux-tu dire? — Il y a deux heures, j'étais complètement ruiné, ou peu s'en faut; maintenant je suis plus riche que je ne l'ai jamais été, et surtout que je ne le serai jamais! Louis, des mines d'or, des mines d'argent, des diamants à remuer à la pelle, des richesses fabuleuses, une fortune qui se compte par dizaines de millions. Oh! saint Ramon! saint Ramon! que votre nom soit sanctifié! Combien j'ai eu raison de vous canoniser, car, vive Dieu! vous n'êtes pas ingrat! — Floreslan, de grâce, explique-toi. — Il y a une heure, la fêle que je donnais, tu le sais, à ces dignes artisans, touchait à sa fin. Un de mes gens me prévient qu'une femme venue en fiacre s'est fait conduire dans mon appartement et demande instamment à me parler; je monte chez moi : que vois-je? la comtesse Zomaloiï, jeune et charmante veuve qui, dans huit jours, devait épouser le duc deRiancourt;c(lle nuit elle était venue visiter mon hôtel pour l'acquérir, elle l'avait acheté en effet. Stupéfait

de la revoir, je reste un moment muet. Sais-tu ce qu'elle me dit du ton le plus naturel du monde?

« Monsieur de Sainl-Herem, mille pardons de vous déranger, j'ai seulement deux mots à vous dire : Je suis V€uve, j'ai vingt -huit ans; je ne sais trop pourquoi j'avais promis à M. de Riancourt de l'épouser; peut-être auraisje accompli ce sot mariage si je ne vous avais pas rencon ■ Iré. Votre cœur est généreux, votre âme élevée, la fête que vous avez donnée ce soir me le prouve; votre esprit me séduit, votre caractère me charme, votre bonté me touche et votre personne me plaît. Quant à moi, la démar? che que je fais en ce moment vous donne la mesure de ce que je suis, de ce que je vaux, en bien et en mal.

» Celle démarche étrange, inconvenante, extravagante peut-être... vous l'apprécierez : si voire jugement m'est favorable, je serai fière et heureuse de devenir madame de Saint-Herem et d'habiter avec vous riiôtel Saintliamon; j'ai une fortune colossale, vous en disposerez comme vous l'entendrez, car je vous confie aveuglément mon avenir. J'attendrai donc voire décision. Bonsoir, monsieur de Sainl-Herem. » A ces mots, mon cher Logis, la fée disparaît et me laisse dans un tel éblouissement de bonheur, que j'ai cru en perdre la tète.

— Floreslan, lui dit Richard d'un air grave et alTeclueux, la confiance aveugle de cette jeune femme, venue à toi avec tant de franchise et de confiance, l'impose de grands devoirs. — Je comprends, mon anji, répondil Sainl-Herem avec un accent rempli de sincérité. J'ai pu dissiper les biens qui m'appartenaient et me ruiner, mais me montrer ainsi prodigue d'une fortune (jui n'est pas la mienne, ruiner une femme qui me confie si loyalement son avenir, ce serait une infatnic! . . . . «

Environ un mois après ces divers événements, madame Zomaioff épousait Fiorestan de Sainl-Herem.

Louis Richard, son père et Mariette assistaient à la cérémonie nuptiale.

Le père Richard, malgré sa résurrection, ne changea rien à l'usage que Louis avait fait jusqu'alors des biens paternels; seulement, le vieillard demanda instamment d'être Técoxome de la maison, et en cette qualité, il y rendit de très-grands services.

Tous les ans, on célébrait doublement le J2 mai.

Louis, son père el Mariette, qui voyaient fréquemment M. et madame de Saint-Herem, assistaient à une fête magnifique donnée à l'hôtel Sainl-Ramon le jour anniversaire de leur union; mais, à minuit, Fiorestan et sa femme, qui s'adoraient, car ce mariage avait fini par devenir un mariage d'amour, allaient partager le dîner de noces des six nouveaux ménages dans la maison du bon Dieu,

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