FI>- DU MARTYR
i.'waruje, t. 2. 40
IM MMË^^W,
Le soleil levant dorait les vieilles murailles du petit châleau de Jiaraniiùre, situé en Poitou, nu milieu d'un pays boisé et giboyeux. Laramière, dont il n'existe plus aujourd'hui que des ruines informes, était déjà, au temps de Louis XIII, époque à laquelle remonte ce récit, une assez |)auvre liabilalion à demi ruinée pendant les guerres de religion. Elle consistait en une grosse tour ou donjon, (le forme carrée, toute lézardée el croulante. Quelques masures groupées à l'entour formaient une espèce de cour d'honneur. Le matin dont nous parlons, cette cour
reîeiuissail d^in vacarme assourdissaiil; c^élaienl des piaffements de chevaux, des aboiements de chiens, et, pardessus tout, des fanfares de trompe, capables de renverser les murailles déjà branlantes de la gentilhommière.
'Celui qui sonnait ainsi était un grand et beau jeune homme vêtu en. veneur, selon la mode du temps. Il avait la haute mine, l'air franc et joyeux d'un véritable chasseur. A cheval devant la porte principale de la tour, le fouet à la main, la trompe en sautoir, il s'évertuait à moduler le plus bruyant réveil qui soit sorti d'un cor de chasse, depuis le cor d'Aslolphe, de fabuleuse mémoire. Eufln, à bout d'haleine, il se retourna vers une espèce de paysan qui couplait les chiens à rentrée du chenil, et lui dit gaiement :
— Par saint Hubert! maître Jérôme, à quoi pense donc mon digne oncle, le chevalier de Laramière, de se lever si lard un jour de chasse au sanglier? Il m'a fait prévenir hier que l'on avait aperçu dans les bois de la Glandée le vieux solilaire dont nous recevons parfois la visite, et il m'a invité à venir le joindre ce matin avec mes chiens, pour l'aider à recevoir convenablement le vénérable voyageur... Je suis parti avant le jour de Veyrac où je demeure, à trois lieues d'ici; dans un instant Pantaléon et la Jeunesse, mes deux piqueurs, vont arriver avec ma meule, et je trouve tout le monde endormi à La ramière... Sur ma foi de gentilhomme! jai la chair de poule et mes cheveux se dressent sur ma tête... Aurais-
je fait un voyage inutile? Le solitaire n'aurait-il pas jugé à propos de nous attendre? — Le bon Dieu le sait! monsieur de Saint-Julien; cependant le père Georges est allé
avec son limier faire le bois nous aurons bientôt des
nouvelles. — A la bonne heure donc! Mais alors, ou mon oncle a été pris d'un accès de goutte, ou il ne lient pas à sa réputation du plus intrépide chasseur de la pro- Tince, pour avoir ainsi la tète sur l'oreiller quand il devrait déjà être en selle! — Hum! monsieur, sauf le respect que je dois à M. le chevalier, il s'est couché un peu lard hier au soir! Il avait bu plus d'une bouteille avec ce jeune étranger qui est arrivé dans la soirée... — Un étranger à Laramière! que me dis-tu là, imbécile? C'est quelque veneur du voisinage que mon oncle aura invité à venir prendre part à la fête d'aujourd'hui! — Un veneur, lui! répliqua le valet de chiens d'un air dédaigneux en couplant deux magnifiques limiers, véritables tèles de meute, ce gentilhomme n'est pas un veneur, aussi vrai que ce bon Mirant, que voici, se fera découdre aujourd'hui s'il parvient à joindre le sanglier, et que liuslant, que voilà, sera dessolé ce soir si la bête se forlonge tant soit peu... Ce sont deux beaux élèves que nous avons là, monsieur!
Saint-Julien regardait d'un air distrail les élèves dont Jérôme semblait si fier, lorsqu'une voix douce et flùlée l'appela à quehjue distance. Il fil brus(|uenjent tourner son cheval; sur le seuil de la poitc de la tour, une fraiclie
et jolie fille, en coslume du malin, c esl-à-dire en cornette et en jupon court, négligemment enveloppée d'une espèce de mante pour se garantir de Tair frais, Tinvitail du geste à approcher. Saint-Julien mit pied à terre el s'avança vers elle avec empressement :
— Bonjour, cousine xManette, dit-il en Tembrassant, familiarité qu'autorisaient les usages du temps; pardieuî ce n'était pas votre gracieux minois que je comptais voir aujourd'hui le premier en arrivant à Laramière? Mon oncle vous a-t-il donc déléguée pour courre le sanglier à sa place? Jamais plus joJie Diane chasseresse n'aurait suivi la piste d'un vieux miré, sur ma parole! — Vous voilà bien gai et bien galant, cousin Julien, répliqua Manette avec une petite moue pleurnicheuse! Ah! si vous saviez... — Eh bien! quoi? rien ne mélonnera autant que de voir le chevalier de Laramière endormi quand on a sonné le réveil sous ses fenêtres, et quand un grand vieux sanglier a fait sa bauge à moins d'une lieue de lui! — Il s'agit bien de chasse! Ah! Saint-Julien, j'ai passé une bien mauvaise nuit, et déjà avant le jour j'épiais, de ma fenêtre, votre arrivée... J'ai à vous apprendre que tous nos projets sont ruinés... Vous no devez plus espérer d'obtenir ma main, car mon père Ta engagée à un autre... Eh bien! homme sans âme, vous ne pleurez pas comme
moi?
En effet, elle versait un torrent de larmes.
— Je pleurerai volontiers, cousine Manette, si celu
— loi —
m'est possible toutefois, répliqua le chasseur d'un air tragi-comique; seulemenljeneserais pas fâché de savoir... — Vous ne comprenez donc pas? M. de Chavigny, le fils de cet ancien ami de mon père, est arrivé hier au soir au château, et il vient pour m'épouser... Mon père et lui ont employé une partie de la nuit à causer de ce projet; tout est déjà convenu entre eux... Eh bien! monsieur, êlesvous content? Nous ne devrons plus nous voir... Jamais! On m'emmènera à Poitiers, à Paris, que sais-je? et je serai malheureuse et je mourrai de chagrin...
Ici nouvelle explosion de pleurs et de sanglots. Saint- .lulien se rapprocha de mademoiselle de Laramière et lui saisit furtivement la main.
— Allons, belle cousine, il ne faut pas nous désespérer; ce mariage n'est pas conclu encore et il y a loin de la coupe aux lèvres... Dès que ce damné sanglier aura été porté bas, je parlerai à mon oncle et je lui représenterai... — Mais je vous répèle que tout est convenu entre mon père et ce gentilhomme, que les paroles sont données. Chavigny est riche; il a promis de faire restaurer notre pauvre manoir qui en a grand besoin; car mon père mange tout son revenu et au delà en chiens et en chevaux de chasse... Aussi M. de Laramière s'est-il engagé irrévocablement, sans me consulter, et il a juré hier soir que le sanglier (jue vous allez prendre figurerait sur la table, comme rôti, le jour de mes noces... — Oh! pour cela non, s'écria Saint-Julien avec une véritable indignation ; si je le
croyais... Eh bien! Manette, poursuivit-il d'un ton différenl, les choses étant aussi avancées entre mon oncle et ce nouveau-venu, dites-moi bien vite quel homme c'est que ce Chavigny, et s'il n'y aurait pas moyen... — Oh! c'est un homme affreux, répliqua mademoiselle de Laramière avec volubilité; quoiqu'il soil vêtu à la mode de la cour, il est laid, orgueilleux, bête, méchant... — II doit avoir en effet tous ces défauts, puisque vous ne l'aimez pas.... mais un mot seulement : ce monsieur de Chavigny est-il chasseur? — Non, car il a presque toujours habité Paris; il semble même avoir du mépris pour les exercices campagnards... — Alors rien n'est perdu... jamais le gendre du chevalier de Laramière, ancien veneur du roi quatrième, ne sera un ignorant en saint Hubert, croyezmoi! — Que Dieu vous entende î... Ahîsi vous étiez plus riche... Mais mon père dit que deux misères ne font i)as une fortune, et que, malgré nos liens de parenté, nous ne pourrons jamais être mari et femme... il me faudra donc épouser cet odieux Chavigny.... ^- Maugrebleu! il n'y a rien de pressé... Eh bien! cousine, je provoquerai ce muguet, je me battrai avec lui, je le tuerai... et cela avant longtemps! — Non , non , je vous le défends. Sainte Vierge! et s'il vous tuait, vous, mon pauvre cousin? savez-vous que je mourrais aussi de douleur? D'ailleurs ce duel mécontenterait mon père et il ne voudrait plus vous voir de sa vie! — Que faire alors?... Mais sans doute B!. de Chavigny nous accompagnera à la chasse aujour-
— doC —
dliui! — Oui. — li commelira quelque gaucherie el il s'aliénera le chevalier, si rigide sur le chapitre des anciennes traditions de vénerie! — Il n'assistera à cette partie qu'en simple curieux! — On le conduira dans des ravins et des fondrières où son cheval lui rompra le cou. — Croyezvous qu'une semhiable bêle soil capable de prendre le mors aux dents, dit la jeune fille avec malice en désignant un gros cheval percheron qu'un domestique venait d'amener dans la cour, énorme hèle de voyage, aux pesants harnais, plus propre à traîner une charrette qu'à suivre une meute.
Saint-Julien haussa les épaules avec mépris.
— Eh bien! dit-il, le cheval et le maître pourront se trouver... par hasard... sur la roule de notre solitaire; deux coups de boutoir suffiront pour faire entendre raison au cavalier et à la monture.... — Ce serait au mieux s'il était possible de mettre le sanglier dans la confidence des projets de mon père relativement au repas de noces, ré- ))liqua la jeune fille qui sourit en dépit de ses larmes. — Alais alors comment nous débarrasser de ce malencontreux épouseur?
i:n ce monïeiil une voix forte el joyeuse se Ut entendre dans Tinlérieur de la cour, de lourdes bottes éperonnées résonnèrent sur l'escalier de pierre.
— Voici mon père, dit la jeune fille avec vi\iacité, il Nient ici... Songez que le péril est pressant, et si vous ri(.' parvenez pas aujourd'hui mêmi! à rompre cet odieux
mariage, loul est fini entre nous. — Restez encore un instant, Manette... En vérité, je ne sais qu'imaginer pour nous tirer de ce mauvais pas!... restez : est-ce que votre père vous effraye? — Non, mais... — Eh bien? — jM. de Cliavigny est avec lui, et si 31. de Chavigny, un gentilliomme de la cour, me voyait en cornette et les yeux battus, il me trouverait laide certainement!...
Et mademoiselle de Laramière se sauva pour ïie pas être trouvée laide, par un homme qu'elle détestait, qu'elle accusait d'être affreux, bêle et méchant.
Mais Saint-Julien n'eut pas le loisir de réfléchir à ces inconséquences féminiiiesj son oncle et le fiuncé de Manette étaient devant lui.
Le chevalier de Laramière, obscur hobereau poitevin , mais chasseur valeureux et expérimenté, semblait avoir passé déjà la soixantaine; cependant il avait encore cette verdeur que donnent des habitudes d'activité. Il portait un vieux costume de chasse aux broderies fanées; sa trompe était passée autour de son cou; son couteau à manche d'ivoire pendait à son côté. Toute sa personne avait un air d'entrain et de gaieté; il parlait haut et riait bruyamment. Cliavigny, au contraire, était petit, maigre, sec; sa mine hautaine et empesée rappellerait de nos jours certaines physionomies anglaises. Il était vêtu avec une recherche ridicule pour la circonstance; il avait une large fraise alors appelée rotonde, des bottes en entonnoir enjolivées de rubans, un pourpoint de taffetas, et un chapeau sur-
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monté d'im panaclit^ énorme. Dans cet équipage, ii se préparait à chevaucher à travers monts et vallées à la suite du sanglier.
— Ventre de Joup! neveu Saint-Julien, cria le chevalier d'un ton de bonne humeur, lu as dû bien mal penser du pauvre vieux Laramière, de le trouver en relard un pareil jour!... Que veux-tu, mon gars? on a un peu trop fêté le vieux médoc hier au soir... Heureusemenlla faute n'est pas grande... Georges n'est pas encore de retour du bois, et s'il a eu le bonheur de rembucher la bête, le solilairc n'aura rien perdu pour attendre!... Mais à propos, continua -t-il avec rondeur en se tournant vers son hôte, lu vas lier connaissance avec M. de Chavigny, le fils d'un de mes anciens amis de la cour, un jeune cavalier que j'aime et que j'estime fort... Monsieur de Chavigny, mon neveu, Ilichard de Saint-Julien... ce que j'en puis dire de mieux, c'est qu'il est de joyeuse humeur et que, moi excepté, personne dans le pays ne sait aussi bien diriger une chasse contre la bêle fauve ou la bête noire.
Les deux jeunes gens se saluèrent avec les démonstrations exagérées de politesse en usage à cette époque. Cependant on remarfjuait dans leurs longs conjplinients, du côté de Chavigny beaucoup de roideur, du côté de Saint- Julien beaucoup d'ironie.
— Je suis ravi, monsieur, disait l'étranger, de trouver dans ce pays perdu un gentilhomme de mon âge avec qfii je puisse frayer sans (léroiii'r... les Chavigny n<'
— !Ô9 — (lérogent pas volonliers, monsieur, et ils ne donnent leur amitié qu'à bon escient. — El moi, monsieur, disait Saint-Julien en s'inelinant, j'apprécie à sa valeur, croyezle bien, l'honneur que vous me faites... Je serais heureux de trouver une occasion de vous prouver mon amitié pour vous; celte occasion se présentera bientôt, je l'espère. — Allons! trêve de politesses! interrompit le vieux chevalier qui prenait bon jeu bon argent ces protestations; maiulenanl que vous vous entendez, songeons ù notre solitaire... Aussi bien j'aperçois Georges qui vient nors faire son rapport, et voici ce diable incarné de Pantaléon qui nous amène la meule de mon neveu!
En e:Tel, un vioux valet, revêtu d'un habit de chasse déchiré et imbibé de rosée, entrait dans la cour, tenant en laisse un beau limier tout haletant; une espèce de page à cheval, fort laid, mais de la figure la plus malicieuse que Ton put voir, arrivait d'un autre côté, conduisant tout bardés une vingtaine de chiens de belle taille. — Eh bien! Georges, cria le chevalier, as-tu trouvé buisson creux? Ce damné sanglier a-l-il vidé le canton? — Non pas que je sache, monsieur le chevalier, répliqua le piqueur en' portant la main à son chapeau, le coquin a fait sa nuit dans le bois de la iMarette où je l'ai rembuché... Quand vous voudrez, nous irons frapper aux brisées, ci si je ne me trompe, le vieux sournois nous mènera loin. — Victoire et ville gagnée! s'écria le chevalier avec .Milhousiasme : si le drôle est disposé à nous attendre,
nous aurons fêle couiplèle!... Au bois de la Marelle, ' dis-lu? Bon, je vois d'ici ses refuiles... Après s'être fait battre dans la plaine de la Vacherie, il prendra un grand parti et il débuchera par le bois des Noisetiers pour gagner la forêt de Ver d'où il est venu sans doute... C'est donc au bois des Noisetiers qu'il faut conduirelapelite meute... Holà! Pantaléon,sacripantmaudil, continua-t-il en s'adressant au page de son neveu, lu tiendras les relais avec douze chiens... Philippe et Lafleur l'accompagneront, et tous les trois vous formerez le plus bel assemblage de mauvais garnements qui ait jamais croqué le marmot sous la feuillée... '— Garder le relais! répliqua Pantaléon d'un air mécontent, ce n'est pas non plus un poste bien agréable : heureusement, grommelal-il entre ses dents, j ai dans ma poche un flacon de vin que j'ai volé au sommelier, et mes dés ne me quittent jamais... je jouerai avec Lafleur. — Que murmures-tu là, drôle?... Mais voyons, il faut sonner à cheval et partir... Monsieur de Chavigny, continua le chevalier en s'adressant à son hôlc, excusez-moi si je ne vous tiens pas aujourd'hui bien exacle compagnie; j'ai rhabilude de piquer toujours à la queue des chiens... celle méthode ne vous irait guère, je|)eiise!... En revanche, je charge mon neveu devons faire les honneurs de la chasseetde vous donner toutes les explications utiles sur ce noble délassement! — Par la sangbieu ! uu)i) oncle, dit Sainl-Julien d'un ton d'humeur, j'aime assez moi-même à ne pas être un spec-
taleur oisif, dans de semblables affaires! — Je ne veux déranger personne, reprit Chavignj^ sèchement, je suivrai la chasse de loin et sans me gêner. — A votre aise, mon gentilhomme, réphqua distraitement le chevalier: nous autres campagnards nous agissons rondementetsans façon... AllonS; messieurs, à cheval!
Il sonna une fanfare ; les chiens répondirent en faux-bourdon, les chevaux hennirent et frappèrent du pied.
Au milieu de ce vacarme, mademoiselle de Laramière parut; nous ne savons comment elle avait fait, mais quoiqu'il se fût à peine passé un quart d'heure depuis sa conversation avec Saint-Julien, elle avait trouvé le temps de se mettre en brillante toilette. Elle tenait d'une main un vieux flacon d'argent et de l'autre un gobelet de même méial; elle venait, selon l'usage, verser aux chasseurs le coup de l'élrier.
Saint-Julien restait à l'écart, d'un air pensif. Pendant que 3îanette présentait le vin d'honneur à son père et à l'étranger, le jeune veneur fît signe au page Pantaléon d'approcher et lui dit quelques mois à voix basse; le méchant drôle grimaça un sourire.
— Tu m'en'ends, continua Saint-Julien en désignant Chavigny par un geste imperceptible : si tu exécutes mes ordres, il y aura une bonne double pislole pour loi et autant pour les deux compagnons.
— C'est bien lontani, monsieur, répliqua le jMige en
— Uï —
se grutlanl lorellle, mais èles-voussûrqueM. le chevalier ne se fâchera pas deja plaisanterie?... — Je prends loul sur moi, et je m'arrangerai de manière à vous amener le mouton sans qu'il se doute de rien... Mon oncle lient beaucoup aux anciennes coutumes de la chasse; d'ailleurs il aiine à rire, il nous pardonnera... — A la grâce de Dieu donc! je vous promets, monsieur, que nous ne vous volerons pas votre double pistole... fiez -vous- en à moi.
Il rejoignit en ricanant ses cauiarades; puis les prenant à pari, il eut l'air de leur confier un joyeux complot qui fut accueilli avec de sourdes risées.
Sainl-.Iulien s'avança à son tour pour recevoir des mains de sa cousine le coup de l'étrier. Au moment où Manelle lui présentait le gobelet plein jusqu'au bord d'un vin généreux, il se pencha vers elle et lui dit à demivoix :
— Je bois à notre bonheur, cousine, et au prochain départ de votre insolent prétendant... J'ai trouvé un moyen de le faire décamper aujourd'hui même! — Serait-il possible? ah! mon cousin^, quelle belle chandelle je donnerais à la sainte Vierge! — Ce ne serait pas à la sainte Vierge qu'il faudrait l'oiïrir, mais ù saint Iluberl, le |)alron des chasseurs. En mon absence, ma jolie Manelle, priez ce grand saint de nous prolégcr. — Mais êles-vous bien sûr... — En chasse! en chasse! cria le vieux chevalier; eh bien! njon neveu, qu'avez-vons bc-
soin d'écouler le babil de celte petite folie?... Si elle nous relienl ainsi, elle peut être sûre de ne pas voir figurer sur la table un sanglier rôti le jour de ses noeesî
Ces dernières paroles firent froncer le sourcil à Saint- Julien : cependant il vida son gobelet dun trait, adressa un geste et un regard encourageant ù son bel échanson, puis il rejoignit son oncle, et bientôt toute la troupe s'élança à grand bruit dans la campagne.
On marchaitdéjà depuis un quart d'heure, quand le chevalier, en jetant le coup d œil du maître sur l'équipage, aperçut Panlaléon et ses compagnons qui suivaient avec la meule du relais.
— Qu'est ceci, coquin? demanda-t-il au page avec colère; ventre de chevreuil! ne devrais-tu pas être déjà à ton poste au bois des Noisetiers avec ton monde et les chiens! — Nous n'aimons guère les noisettes, monsieur le chevalier, répliqua Pantaléon avec effronterie; mais nous «liions prendre le sentier qui longe le ruisseau, et dans un quart dheiirc nous serons au lieu convenu... Dame! écoulez donc, le solitaire vous donnera bien du mal avant de débucher, et nous aurons tout le temps de nous ennuyer là-bas en dansant le branle du Poitou... Nous n'avons qu'une bouteille de vin et un jeu de dés à nous Irois pour prendre patience... — Eh bien! marauds, dit le chevalier d'un Ion do bonne humeur, n'aurez-voiis pas la ressource de donner le relais aux passants, si quchjue badaud se présente?
Sainl-Julien el son page échangèrent un regard.
— Sans doute, monsieur le chevalier, repritPanlaléon, si vous le permettez, nous lâcherons de passer agréablement le temps. — Comment, si je le permets?... n'est-ce pas l'ancien droit de la chasse?... Allez, mes pendards, amusez-vous, si vous en Irouvez l'occasion; mais surtout riez tout bas et tenez-vous prêts, afin que ce soir on ne sonne pas la retraite manquée.
Pantaléon rejoignit ses compagnons, et tous les trois, quittant le gros de la troupe, prirent un sentier latéral qui devait les conduire à leur destination.
Quelques instants après, le chevalier et les veneurs sous ses ordres frappaient aux brisées; la meute d'attaque fut découplée, et presque aussitôt les clalissements des chiens, les fanfares des trompes annoncèrent que le solitaire était debout.
Il n'entre pas dans notre cadre de décrire en détail une chasse au sanglier; il nous suffira de choisir parmi les faits ceux qui se rapportent aux projets de Saint-Julien contre son malencontreux rival.
A |)artir du moment où la chasse avait commencé, le vieux chevalier s'était fort peu occupé de Chavigny. Sa passion favorite s'était réveillée et l'absorbait tout entier.
SaintJnlien, au contraire, accordait à l'hôte de Laramièrc une attention de plus en plus marquée, et s'efforçait de capter ses bonnes grâces. Chavigny recul d'abord assez
— {i:y — mal ces avances qui avaient le tort de venir un peu tard; mais il finit par se dérider, et une certaine intimité s'établit entre eux.
Soit hasard, soit calcul de Saint-Julien, ils se trouvèrent bientôt seuls au milieu d'une étroite vallée entre deux buissons. Le sanglier, avant de débucher, faisait lêle aux chiens dans un fourré impénétrable, et le chevalier, accompagné de ses piqueurs, appuyait la meute de la trompe et de la voix. Ces mouvements rapides, ces sons étranges sortant de la profondeur des forêts, étonnaient beaucoup le citadin, peu familier avec de pareils divertissement?, et sonélonnement semblait mêlé de quelque inquiétude. Saint-Julien l'observait du coin de l'œil; lout à coup il eut l'air d'examiner le cheval de Chavigny avec beaucoup d'attention. Chavigny s'en aperçut :
— Ventrebleuî monsieur, dit-il d'un ton rogue, qu'a
donc mon cheval pour vous occuper à ce point? — Rien,
rien, monsieur, répondit le veneur avec une politesse
exagérée, j'espère n'avoir rien fait pour vous ofTenser,
vous et votre cheval... Je remarquais seulement... —
Eh bien! — Votre bête est d'un alezan si clair qu'elle
pourrait servir d'enseigne à Veyrac à Thôtellerie du
Cheval rouge. — Que fait cela? — Oh! mon Dieu, rien;
seulement, dans le cas où vous vous trouveriez sur le
chemin du sanglier, il vous attaquerait de préférence à
loul autre. — Vous voulez rire! quelle raison avez-
vous... — C'est science de veneur, mon gentilhomme; le
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sanglier, comme le dindon, comme le bœuf, a en Iiorreur tout ce qui est rouge ou tout ce qui approche de celle couleur... Si la chasse venail de ce côlé, votre cheval sérail indubitablement éventré le premier, d'aulanl plus qu'il ne me paraît pas très-exercé à la course à travers les brancfies.
En dépit de ses efforts, le Chavigny commençait à manifester quelques craintes.
— Ah çà, mais, reprit-il, à votre avis, il serait donc dangereux d'assister à une chasse au sanglier, même en qualité de simple curieux, comme moi? M. de Laramière me disait pourtant... — Oh! il n'y a pas de danger pour des veneurs comme lui, ou peut-être comme moi, qui passons notre vie dans les bois; c'est sans doute ce qu'a voulu dire mon oncle. Mais un gentilhomme de la ville, tel que vous, ferait bien, quel que fût son courage, de prendre des précautions. — Ces sangliers sont donc bien terribles? — C'est un animal féroce, surtout quand il s'agit d'un vieux solitaire comme aujourd'hui... il court sus à tout ce qu'il voit, et ses coups de boutoir sont bien souvent mortels pour les hommes, les chiens ou les chevaux... Tenez, entendez-vous?
Chavigny prêta l'oreille.
— .l'entends des hurlements plaintifs... sans doute le pi(iueur corrige ses chiens. — C'est quelque pauvre bêle qui se sera fait découdre en voulant serrer de trop près le vieux brutal... »'l maintenant entendez-vous?. — On dirait
des coups de liache contre les arbres. — Ce sont les coups de bouloir du sanglier pour se frayer un passage à travers les cépées...
Machinalement, Chavigny jela un regard inquiet autour de lui, cherchant où il pourrait se réfugier en cas d'attaque; le bruit se rapprochait.
— Je crois qu'il est temps d'aller voir si ce coquin se décidera à prendre parti, reprit Saint-Julien avec un grand calme; ah çà, mon gentilhomme, je ne vous vois ni couteau de chasse, ni carabine; vous avez au moins une paire de pistolets dans vos fontes? — Mais non, je n'ai rien du tout... le chevalier ne m'avait pas dit... -:- Par ma foi de gentilhomme! s'écria Saint-Juiion avec un accent d'admiration parfaitement joué, vous êtes brave, monsieur!... venir à une chasse au sanglier sur un gros cheval rouge, sans armes, et se mettre ainsi hardiment sur le passage de la bête, c'est plus que je n'oserais faire' — Ce... ce n'est pas tout à fait volontairement, balbutia le citadin en prêtant l'oreille aux bruits de la chasse qui réellement devenaient de plus en plus menaçants; j'ignorais... on ne m'avait pas averti... que diable! le chevalier aurait dû me prévenir! — Je vous conseille, reprit Saint- Julien d'un air d'obséquiosité, de regagner le château, à moins que vous ne vous procuriez un cheval d'une autre couleur.4îl des armes... mais comme mon oncle vous garderait peut-être rancune si vous lui faussiez compagnie, il vaudrait mieux peut-être trouver moyen... Quel malheur
que je n'aie pas remarqué plus lot la falale nuance de voire cheval! je vous aurais donné un superbe étalon blanc que monte en ce moment mon page Pantaléon... le blanc est la couleur pour laquelle le sanglier paraît avoir une prédilection particulière... Malheureusement, Pantaléon cl le cheval sont en relais, là-bas à ce bouquet de bois que vous voyez d'ici, en suivant le cours du ruisseau... — Eh bien! monsieur, dit vivement Chavigny, ne pourrais-je pas aller demander de votre part... — Je vous offrirais bien mon cheval, interrompit Saint-Julien avec courtoisie, mais Polhix, c'est son nom, ne veut se laisser monter que par moi... Quant à mon couteau de chasse, le défaut d'habitude en ferait dans vos mains une arme assez inutile, et puis je pourrai en avoir besoin pour servir la bête... — Je me procurerai des pistolets et...
En ce moment, le vacarme infernal retentit tout près d'eux; un sanglier énorme, les soies hérissées, sortit du bois, en faisant claquer ses défenses. Les chiens et les veneurs le suivaient en désordre. Quoique l'animal ne se dirigeât pas de son côté, Chavigny se mil à pâlir et à trembler.
— Je savais bien qu'il débucherait par là, disait Sainl- Julien avec satisfaction; ludieu! quel bel animal!... Mais, de grâce, monsieur de Chavigny, prenez garde; ne vous tenez pas sur le chemin du sournois; s'il aperçoil votre cheval rouge, vous êtes sur de l'avoir à vos trousses. — Miséricorde! s'écria le gcnlilhomme en tournanl bride, je
ne veux pas rester ici... Au diable la chasse el les chasseurs. — \on, non, n'allez pas de ce côlé, s'écria Chavigny en voyant son rival se diriger vers le bouquet de bois où se trouvait Panlaléon ; n'allez rien demander à ces coquins là-bas... — Et pourquoi donc, monsieur? — C'est qu'une ancienne coutume... On vous donnerait le relais, ei... Un mouvement suspect du sanglier rendit à Chavigny toutes ses frayeurs; sans écouter Saint-Julien, il enfonça ses éperons dans le ventre de son cheval, et partit au galop dans la direction du relais. Saint-Julien le regarda s'éloigner d'un air malin.
— Je l'ai prévenu, se dit-il, il n'aura pas de reproches à me faire; tout va à merveille : il y a un dieu pour les amants et pour les chasseurs! Le sanglier lui-même a manœuvré comme s'il eut été dans la confidence... Voici mon cocardeau de Chavigny qui va conter des calembredaines là-bas à Panhiléon; on le recevra comme il le mérite... Allons! ma vengeance est assurée; maintenant ne songeons plus qu'à la chasse!
En même temps, il emboucha sa trompe et sonna un joyeux à vue; puis il rejoignit le chevalier qui galopait déjà derrière l'animal, fort disposé en apparence à leur faire voir du pays.
Chavigny ne ralentit les allures de son cheval qu'au moment où le son des cors se fut perdu dans le lointain. Alors il essuya son front couvert de sueur, el il murmura :
— Les rustres! les manants! el ils appellent cela ua
— trio —
diverlisseinenlî... Si on m'avait prévenu encore, je ne nie «erais pas compromis à pareille fêle! Je devrais peulèlre retourner au chàleau! mais bah! le vieux hobereau se moquerait de moi! il vaut mieux aller demander là-bas le cheval blanc et les pistolets... Ce M. de Saint- Julien a essayé de m'en dissuader; mais il est jaloux de moi!... Que voulait-il en m'annonçant qu'on me donnerait le relais? je l'espère bien qu'on me le donnera, ce relais, et si ces croquants se montraient récalcitrants, je saurais bien les y forcer!...
Et il se dirigea fièrement vers le bouquet de bois d'où sortaient des éclats de rire de sinistre augure.
Il était nuit close lorsque les chasseurs rentrèrent au chàleau de Laramière. Le vieux solitaire avait fait une belle résistance, et Thallali n'avait eu lieu qu'après le «oucher du soleil. Au bruit des trompes, des chiens et des chevaux, Manelle, suivie de quelques valets portant des torches, accourut dans la cour pour recevoir les arrivants. La jeune fille semblait radieuse; un charmant sourire animail son frais visage. Llle s'élança vers le vieux Laramière qui descendait pesamment de cheval :
— Bonsoir, mon père, dit-elle en lui sautant au cou; votre chasse a lini bien tard aujourd'hui, je commençais à nrinquiéler pour vous! — El tu avais raison, mon enfant, répondit le chevalier en appli(|uant un gros baiser
— loi —
sur le front de sa file, car j'ai été bien près de ne plus le revoir. — Que diles-vous, mon père? — Sans ce brave garçon, continua le vieux chasseur en désignant Saint- Julien qui venait de mellre pied à terre, peul-èlre ce soir n'aurais-je pas eu le bonheur de t'embrasser. — Quoi! mon père... Saiul-Julienî vous me faites trembler! — Mon oncle,dil le jeune veneur avec modestie, vous donnez trop de prix à une bagatelle... C'est un de ces services que les chasseurs se rendent fréquemment entre eux sans en être plus Hers... — Je le dis que sans toi j'étais perdu... je le prends pour juge, Manette : tlgure-loi qu'après sept heures consécutives de chasse, après avoir fatigué tous nos relais et arpenté plus de dix lieues, le sanglier était sur ses fins... il s'était acculé à un rocher et il faisait tète aux chiens... J'arrive au moment où il venait de découdre ce pauvre Miraulqui cherchait à le coifi'er.. Furieux, je mets pied à terre, mon couteau de chasse à la main, et je frappe le solitaire au défaut de l'épaule... Cent fois j'ai frappé de celle manière un sanglier aux abois, et toujours la hèle est tombée morte a l'inslanl. Celle fois, soil que ma main devienne moins sûre, soil que mon oeil devienne moins bon, j'ai manqué mon coup. Se sentant blessé, le sanglier s'est retourné, m'a renversé, et il allait m'éven- Irer, lorsqu'un couteau, tenu par une main plus ferme que la mienne, lui a traversé le coeur... Ce couteau, c'était celui tie Ion cousin. — Mon oncle, s'écria Sainl-Julienl vous oubliez une circonstance im|iorlanlc: c'est qu'au mo-
ment où vous avez frappé le sanglier, votre pied a glissé dans le sang de ce pauvre Miraut... Sans cela, vous n'eussiez pas manqué votre coup! Jamais veneur n'a manié aussi adroitement un couteau de chasse que le chevalier de Laramièreî — Tu veux ménager l'amour-propre d'un vieillard, beau neveu; mais je sais ce que je sais... Allons! je me résignerai désormais à chasser des alouettes, car décidément je me fais vieux! — Combien je vous remercie, mon cousin, dit la jeune tille en cessant d'embrasser son père pour tendre la main à Saint-Julien; et vous pouvez m'en croire, il n'est personne au monde pour qui j'éprouve plus volontiers de la reconnaissance...
Grâce à l'obscurité, le veneur put porter à ses lèvres cette main qu'on lui tendait et la retenir assez longtemps. En ce moment, quatre hommes robustes entrèrent dans la cour, chargés d'une brancard sur lequel se trouvait le sanglier, héros de la fêle.
— Regarde, ma fille, dit le vieux chevalier en saisissant une torche et en relevant au-dessus du monstre, couvert de boue et de sang, que l'on venait de déposer h ses pieds, regarde ce brigand qui a été sur le point de le rendre orpheline... Vois cet énorme boutoir, ces soies rudes, ces défenses tranchantes comme un rasoir, et juge si un gaillard de celle sorte m'eût fait passer un mauvais (|uart (riieure... Eh bien! au lieu de cela, le malfaiteur figurera sur la (able le jour de ta noce, et je comple le saluer d'une belle fanfare quand on le dressera sur un plat, dans uuc bauj^e de laurier et de tliyni.
Ce mol (le noce sembla rendre au chevalier le souvenir du flancé.
— Ah çà! mais, reprll-il, qu'est donc devenu M. de Chavigny?... Je ne l'ai pas aperçu une seule fois pendant la chasse... Maudite passion! elle me fait oublier jusqu'aux devoirs de la plus simple politesse... Si j'ai pensé un seul instant à lui, dans le cours de la journée, je veux être pendu! Holà! quelqu'un de vous, ajouta-t-il en s'adressanl aux veneurs, a-t-il vu M. de Chavigny?
Personne ne répondit; mais des ricanements étouffés se firent entendre parmi les valets.
— Eh bien! Saint-Julien, et toi? je t'avais chargé de tenir compagnie à mon hôte, tu me dois compte de lui.
— Excusez-moi, mon oncle, répondit le jeune homme avec un grand sang-froid, mais si votre amour pour la chasse a pu vous faire oubliercomplélementvotre gendre futur, le mien a bien pu me faire oublier un muguet dont je ne me souciais guère?.. Je n'ai pas vu M. de Chavigny depuis le moment de l'attaque. — Alors il se sera égaré dans les bois, dit le chevalier avec inquiétude; il faut que le moins fatigué de nos gens monte à cheval sur-le-champ el aille à sa recherche... — Mon père, dit Manette d'un petit air délibéré! ne dérangez personne... M. de Chavigny est parti depuis longtemps el il doit être loin d'ici à l'heure qu'il est... — Parti! répéta le chevalier abasourdi
— Oui certainement... Il est revenu au château il y a plusieurs heures... Sa figure élail toute décomposée...
S.'iris ri(!ii (Jirc ;j pcrsoriiH!, il ;i ,'i|)|)(;l('; le; l;i(iii:iis qui l'a ;ic.(;()ni|t;igii(î ici; il lui a «Jodik: Tordrc! (h; seller son ciicval <:l (](; prciidn; ses ha^aKt's... IMiis ils soril partis el je ks ai vus prendre la roule (h; l'oiliers. — Mais il fallait le retenir, lui demander... — I.e retenir! je m'en serais hien trardée. -- (^<;lle conduite est inconcevable! reprit le chevalier d'un air j)ensif : qui peut avoir décide^ œ jeune homme h une fugue si extraordinaire, h moins...
Le pa;re Pantalér)n s'avança d'un air câlin, en Irainanl sa janihe et eu torlilianl sa toque (;n(re ses doigts.
— Daniftî monsieur N; chevalier, dil-il d'une voix niieHeuse, ce K<'"l'lhomnM; aura peut-êlr<î mal pris une innocente pinisanterie «pie nous nous somtnes permise au bois des Noisetiers... — (Ine plaisanteri*;! ()\\(\ v(;ux-tu dire, drôh;? Vous n'avez pas osé... — lù;onlez donc, monsieur le cli(!vali(;r, ce K<'"fi"i'>m'"<-' '*sl venn nous parler de cheval ronge el de ch<;val hianc, de pislolels, de roul(siii de chass*!, que suis-je? des hèliscs enlin... Il avait l'air de se gausser de nous... Ma foi! moi et les aii- Ires nous avons usé (h; noire droit, (!n le Irailant coninn; on traite C(!ux (jui adressent <les calembredaines aux chasseurs en relais... .Nous lui avons donné le relais... vu plein... Comuienl, maraud! s'écria I.arainière furieux, en levant s(»n fouet, vous vous êtes j)ermis... — Mon oncle, dit Sainl-.lulien en se hàlanl d'inlervenir, ces
pauvres gens vous onlobdi... Souvenez-vous que cernatin vous leur avez reconiirianrJé de se distraire <;ii iJoiiiiani le relais aux passants, suivant l'ancienne coutume... M. de Chavigny, il vous l'a dit lui-même, ne comptait pas parmi les chasseurs!... Je vous demande donc i^ràce pour l'antaléon et ses complices.
Le chevalier rcfléchil un moment; le page profita de sa dii>traclion poi^r s'esquiver.
— Je n'ai rien à te refuser, neveu, un jour où lu m'as sauvé la vie, reprit le vieux chas.scur, mais je perds là un |)arti pour ma fille comme j'en trouverai |)eu dans la province... Cliavigny devait faire reconstruire mon |iauvre château, il devait... Oh! je comprends maintenant que ce jeune homme, si insolent et si fier, n'ait pas vou'ii rester une minulede plus après un pareil afTront... Pcntélrc même nous enverra-l-il demander rai-^on de l'insolence de nos gens! — Je le crois trop lâche pour cela, -mon oncle; mais s'il l'osail, je réclamerais l'honneur d'èlrc son partenaire. Panlaléon, le princi|)al coupable, est ù mon service et je dois répondre delui. D'ailleurs... — D'ailleurs, tu pourrais bien être loi-même moins innocent que lu n'en as l'air, dit le chevalier d'un ton malicieux et bonhomme ix la fois. — Kh bien! /non oncN?, dans ce cas... ce serait, j'imagine, un excellent lourde veneur!
Laramière regarda fixement son neveu et .-a fille, (|ui se tenaient humbles et les yeux baissés devant lui; t( ut
à coup il partit d'un éclat de rire et il dit d'un ton joyeux :
— Bah! au diable l'ambition!... Mon manoir tombera en ruines s'il le veut, mais j'aurai pour gendre un vrai chasseur. J'ai deviné depuis longtemps ton affection pour ma fille, beau neveu, et je crois que la friponne ne te déteste pas... Tu l'as doublement méritée aujourd'hui par ton adresse et par ton courage!... Embrasse ta femme, drôle... A moins que Manette n'ait quelque objeclion à faire... — Je vous obéirai, mon père, répondit la jeune fille avec l'accent de la plus fausse modestie qui fut jamais. — Si cela est, que saint Hubert vous bénisse... El,mordieu! je n'en aurai pas le démenti... notre sanglier sera de la noce.
Nous laissons à penser les remercîments des jeunes gens et les fanfares triomphales qui célébrèrent la joie universelle.
Seul, maître Jérôme, .le vieux valet de chiens, indiflérent à tout le reste, disait d'un Ion triste en comptant la meute à la rentrée au chenil : Je savais bien que ce pauvre Mirant se ferait faire une boutonnière et que RuslaiU serait dtssolé ce soir!
Il est inutile de dire, pour l'intelligence de la mauvaise plaisanterie de Pantaléon el de ses complices à rencontre de ce bon M. de Chavigny, qu'en ancien terme de chasse, donner le relais, c'était fouetter jusqu'au sang les oisifs el les badauds qui adressaieut des questions puériles aux
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veneurs placés en observation sur les refuiles présumées (le la bêle.
Quel dommage que celle vieille coutume soil tombée en désuétude aujourd'hui! Ce sérail, en chasse, un nioyen si commode de se débarrasser des fâcheux!