‹ L'avariceChapitre 4 sur 6 · UN MARTYR · texte numérisé non relu

UN MARTYR

liC maître d'école*

Sur les côtes de la Normandie, au milieu de vastes plages sans cesse bouleversées par la marée, il se forme asse2 souvent de profonds abîmes de sable mouvant qui peuvent engloutir le voyageur assez imprudent pour s'aventurer sans guide dans ces endroits dangereux. Les gens du pays eux-mêmes ne sont pas toujours sûrs d ethapper à ces terribles gouffres quand ils vont ramasser le varech sur les rochers qui bordent lOcéan; les sables se déplacent à chaque flux et reflux; là où il y avait du danger la veille, il n'y en a plus le lendemain. Souvent

même le lieu où un navire pouvait déposer le malin sa charge et son équipage est envahi le soir par une fange à demi liquide où s'enfoncerait le pied palmé d'un oiseau pêcheur. Aussi les mouvants de la Normandie sont-ils non moins redoutables que le kelpi des côtes d'Ecosse, où s'engloutit le laird de Ravenswood, et chaque année ils occasionnent de nouveaux malheurs.

Pendant la terreur, par une soirée froide et sombre du mois d'octobre, deux voyageurs s'avançaient, aux dernières lueurs du crépuscule, vers un des points réputés les plus dangereux de la côte. On ne pouvait reconnaître au costume ni le rang ni la fortune de ces deux étrangers, car ils étaient enveloppés entièrement dévastes manteaux. L'un, grand et robuste, portait sous son bras un léger paquet; de l'autre bras il soutenait son compagnon, qui par;nssait jeune et délicat, à en juger par sa petite taille et sa démarche timide. Ils échangeaient à voix basse quelques paroles, malgré le murmure du flot qui montait en ce moment et les gémissements sinistres de la brise sur la grève.

Ils s'avançaient à travers le brouillard, tout préoccupés on apparence du soin d'échapper aux regards des douaniers qui veillent nuit et jour sur la côte. A cette époque, les ordres les plus sévères avaient été donnés pour empêcher les victimes de la persécution politique de rejoindre jcs navires anglais qui stationnaient dans le voisinage, et sans doute ces deux étrangers avaient plus de raisons de

redouter les hoiunies que l'Océan el ses plages perfides.

Us approchaient d'un endroit uni el découvert du rivage, où leur marche semblait ne devoir être entravée par aucun obstacle, quand une voix triste et effrayée se ^l entendre derrière eux.

— N'allez pas par là! n'allez pas par là! criait-on. Malheureux! vous ne savez donc pas où vous êtes?

Les deux promeneurs, sans répondre, continuèrent leur marche.

— Au nom du ciel! n'allez pas par là, si vous tenez à la vie! répéia-l-on.

El en même temps l'individu qui avait prononcé ces paroles se mit à les poursuivre. Ils allaient dans leur effroi poser le pied sur la plaine de sable, quand une main vigoureuse saisil par le collet de son manteau l'un des voyageurs et le força de demeurer immobile. Celui qui était si brusquement arrêté se retourna en présentant à l'agresseur la bouche d'un pistolet. A la pâle lumière de la lune qui se levait, il aperçut un homme revêtu d'un habillement simple, de couleur foncée, et dont un chapeau à larges bords couvrait le visage.

— Est-ce ainsi que vous me récompensez de vous avoir sauvé la vie? dit l'homme au large chapeau d'un ton de reproche; ne savez-vous pas qu'il y a là un mouvant devant vous? Quelques pas de plus, vous et voire coflipagnon, vous alliez être engloutis!— Que dites -vous.'

s'écria le voyageur.— Vous êtes donc tout à fait étrangers au pays pour ne pas connaître la Fosse-du- Diable'? Pourquoi n'écouliez-vous pas les averlissemenls que je vous donnais? — Nous vous prenions pour un douanier, dil le voyageur qui avait déjà parlé.

L'homme au large chapeau les examina un moment en silence.

— Vous êtes sans doute, reprit-il enfin, de ces malheureux que la persécution oblige à quitter la France, et vous cherchez probablement à gagner le vaisseau anglais qui a été en vue toute la journée?

Ce fut au tour des voyageurs d'examiner l'être mystérieux qui les interrogeait.

— Que vous importe? lui fut-il répondu. — C'est juste, reprit l'inconnu de sa voix vibrante et mélancolique, comme s'il se parlait à lui-même; que m'importe à moi le malheur des autres? iVai-je pas assez à gémir sur ma propre destinée?

Et il commença à- s'éloigner lentement, après avoir encore répété, en indiquant du doigt la plaine de sable :

— N'allez pas de ce côté.

Ceux qu'il venait de sauver se consultèrent à voix basse, puis ils le rappelèrent au moment où il allait disparaître dans la brume. L'inconnu s'arrila pour les atif^ndrc.

— Je crois que je puis me fier a vous? dit le plus âgé

lies voyageurs en lui glissant une pièce d"or. —Je n'ai jamais refusé mon secours à personne, répondillincoiinu qui laissa tomber avec indifférence à ses pieds ce qu'on lui offrait. — Écoutez, reprit rinlerloculeur en lui prenant la main, qu'il serra d'une manière significative, tout à l'heure vous avez deviné juste : nous sommes étrangers à ce pays, et nous fuyons la France pour sauver notre lùle... Vous pouvez nous rendre un grand service. — Que faut-il faire? — Une barque nous attend celle nuit même dans VAnse-aux-Épaves pour nous transporter à bord du vaisseau anglais. Pouvez-vous nous conduire à cet endroit, en évitant les sables mouvants et surtout les douaniers? — Je l'essayerai. — Ce n'est pas tout, les forces de mon ami sont épuisées; il faudra choisir des chemins qui ne soient pas trop pénibles et m'aider à le soutenir dans sa marche. Si nous arrivons heureusement au lieu désigné, vous pouvez être sur qu'une récompense...

L'homme au grand chapeau l'inlerrompit par un geste dédaigneux.

— Marchons, dit-il; dans ce lieu découvert nous pourrions être aperçus par quelque sentinelle.

Il prit le bras du plus petit voyageur, qui tressaillit à ce contact subit, et l'on se remit en marche. Le guide fit d'abord rebrousser chemin à ses compagnons; au lieu de suivre le bord de la mer, on gagna la campagne pour éviter les postes de la douane. Pendant une partie du Irajei,

CL'S trois personnes gardèrent un silence absolu. Cependant, au moment où Ton traversait une vaste bruyère entourée de rochers, celui des deux émigrés qui avait déjà parlé reprit en s'adressant à l'inconnu :

— Y aurait-il de l'indiscrétion, monsieur, à vous demander qui vous êtes? Le son de votre voix a éveillé en moi des souvenirs... — Je puis vous en dire autant, répliqua le guide d'un air pensif; quand vous parlez, je crois entendre un frère qui a été pour moi la cause de bien des maux! — Qui êles-vous donc? répéta le voyageur en fixant sur lui un regard pénétrant. — Rien, presque rien; je me nomme André, je suis le maître d'école du village de Sainte-Marie, qui est derrière cette montagne. Depuis six ans, je vis là obscur et ignoré, et cependant je ne trouve pas encore cette solitude assez profonde; je voudrais pouvoir me cacher aux yeux de tout le genre humain! —Mais, reprit l'émigré avec une émotion qu'il cherchait à dissimuler, pour justifier celte misanthropie, il faut que des chagrins... — Oh! oui, monsieur, j'ai éprouvé de cuisants chagrins qui ont commencé aussitôt que je me suis connu, et qui se termineront seulement quand je n'existerai plus. — Des peines (le famille sans doute?... — Non, monsieur; les peines fil! famille peuvent avoir un terme, mais la cause de mes maux durera autant que moi. — Mais enfin... — Vous n'avez donc pas vu mon visag»'? <lenianda .\ndré.

Il s'arrêta, ôta ^on chapeau, et à la clarté de la lune il

nioiura des irails jeunes encore, mais défigurés par un large siiïne de naissance qui lui couvrait le \isage el lui donnairun aspect repoussant. Les émigrés poussèrent un cri el se rapprochèrent vivement l un de

l'autre.

— Voilà l'effet que produit ordinairement ma laideur, reprit le guide avec amertume en se hâtant de remettre son'chapeau; vainement j'ai été juste et bon, vainement jai cherché à m'élever au-dessus du vulgaire par mes connaissances et mes qualités du cœur, je n'ai jamais inspiré qu'antipathie et dégoût. Enfant, je n'ai pas eu de caresses; jeune homme, je n'ai pas eu d'amis. Je me sens entraîné vers la société,et la société m'a toujours repousse loin d'elle. Mes proches m'ont désavoué; une femme que j'ai aimée n'a jamais pu penser à moi sans frissonner; celle que j'ai épousée, et que j'ai été prendre dans les derniers rangs de la société, me maudit, j'en suis sûr, à chaque marque d'affection que je lui donne; si j'avais des enfants, ils se détourneraient sans doute aussi de moi! Habitué à être méprisé de tous, j'ai fini par me mépriser moi-même, et cependant...

11 poussa un profond soupir et se tut. Les deux voyageurs semblaient en proie à une vive agitation. L'un d eux serra la main d'André en murmurant :

Pauvre infortuné!

On continua d'avancer à travers la bruyère. La nuit était close; rien ne pouvait faire craindre une surprise

dans ce lieu écarté. Le voyageur reprit, en essayant de maîtriser son trouble :

— Vous m'avez dit qu'un frère avait été la cause principale de vos ïïiaux; ce frère a donc été bien cruel envers vous? — Non, monsieur, non, se hâta de répondre le guide; mon frère n'était pas méchant, il avait même un bon cœur. Mais il possédait les avantages physiques dont je suis privé, et par une sorte de fatalité tout le bonheur que je pouvais désirer s'est reporté sur lui... De là une sourde jalousie au fond de moi-même; je lui en voulais des bienfaits que lui accordait le hasard. J'ai été bien puni!

Le questionneur sembla attendre Texplicalion de ces paroles. André appuya la main sur son front et reprit au bout d'un moment :

— « L'histoire de mes sensations intérieures et de mes tortures morales serait peu intéressante pour vous, monsieur; je me contenterai donc de vous exposer rapidement les principaux événements de ma triste existence.

» Je suis fils d'un pauvre collecteur d'impôts et je suis né dans un village de Picardie. Je n'ai jamais connu ma mère; elle mourut peu de temps après ma naissance, et l'on ;i eu la barbarie de m'apprendre que le chagrin d'avoir donné la vie à une créature disgraciée telle que moi avait contribué à abréj;er ses jours. Comme je vous l'ai dit, j'avais un frère i)lus âgé que moi d'une

minée. Philippe semblait être placé près de moi pour faire l'pssorlir davantage ma laideur; c'était un cliarmanl enfant, espiègle, folâtre, à rœil bleu; tout le monde l'admirait, tout le monde l'aimait. Mon père était un homme juste et bon, mais à son insu il augmentait mes souffrances secrètes. Souvent il causait avec nous le soir, devant noire tranquille foyer, et involontairement ses caresses comme ses espérances se reportaient sur l'heureux Philippe. Il le prenait sur ses genoux, passait la main dans les cheveux blonds et bouclés de mon frère, lui prodiguait les plus douces paroles, l'enibrassail avec transport, et quand tout à coup son regard s'arrêtait sur moi, qui, debout, silencieux, le cœur gonflé, semblais lui reprocher cet amour paternel, Il détournait la tête, posait la main sur mon épaule et me disait avec un soupir :

— » Pour toi, André, il te faudra bien des vertus et des mérites pour faire oublier les torts de la nature envers toi! »

Le maître d'école s'arrêta comme oppressé par ses souvenirs. Les deux étrangers semblaient s'être enveloppés plus soigneusement qu'auparavant dans leurs manteaux, et André les entendait sangloter.

— Merci, messieurs, dit-il avec un accent pénétrant; je j)C suis pas habitué à la pilié.

Après un moment de silence, il continua :

— « Cet excellentpère,qui avait pour moi cette arailiéde

devoir, celle eslime que l'on éprouve pour une saine intelligence el un bon cœur, vint à mourir au moment le plus inallendu. Nous restâmes orphelins, mon frère et moi, sans fortune, sans parents, sans amis, abandonnés à la charité publique. Nous le pleurâmes bien, messieurs; mais, moi, je perdais plus que Philippe! Des voisins compatissants nous recueillirent; seulement ils étaient pauvres el ne pouvaient nous garder longtemps. Un jour, en revenant du cimetière, où j'avais prié pour le seul ami que j'aie eu sur la terre, nous vîmes à la porte de l'honnête paysan qui nous avait donné l'hospitalité s'arrêler un brillant équipage. Nous regardâmes avec étonnement; dans celle voiture était une belle dame, accompagnée d'un petit garçon et d'une petite fille à peu près de notre âge: c'était la comtesse de La Roche, propriétaire d'un château voisin. Elle demanda les fils du collecteur. Notre holi; nous présenta à la comtesse; je me tenais caché avec confusion derrière mon frère.

— » Mon Dieu! le joli enfant, » dit la grande dame en frappant des coups légers sur les joues roses de Philippe.

» Le jeune de La Roche lui tendit la main; la mignonne petite fille lui adressa un sourire gracieux.

— » Mais où donc est sou frère? reprit la comtesse; on m'a dit que ce pauvre homme avait laissé deux fils; el si j'en prends un pour être le compagnon de mon llenii, j<e veux du moins choisir. *>

» Le paysan me désigna du doigt.

— « Quoi! ce monstre? » s'écria la dame en reculant

d'horreur.

» Ses enfants poussèrent des cris d'effroi.

— y> Mon choix est fait, dit-elle, j'emmène Philippe et j'aurai soin de sa fortune. »

» Le soir même la pitié du paysan s'était lassée; il me renvoya de chez lui. »

Pendant ce récit les voyageurs s'étaient rapprochés de la mer, et ils commençaient à gravir une hauteur qui dominait VAnse-aux-Épaves. André s'arrêta tout à coup et prêta l'oreille; des clameurs lointaines s'élevaient au milieu du silence de la nuit.

— Sûrement les douaniers ont fait quelque découverte, dit-il enfin; de l'autre côté de ce rocher il se passe quelque chose d'extraordinaire. Continuez, ohî continuez votre récit! murmura l'un des voyageurs sans remarquer l'inquiétude du guide.

André reprit d'une voix étouffée :

— «Je mendiai pendant quelques jours, repoussé le plus souvent ou accueilli avec dédain. Enfin, pour un moment le sort parut devoir m'ètre plus favorable. Mon frère, par sa gentillesse et son esprit, avait su déjà se faire aimer de la comtesse et de ses enfants, il ne m'avait pas oublié. Il intercéda pour moi, il pleura, il supplia, si bien que sa bienfaitrice consentit à me prendre au château, non pas comme Philippe, pour être le compagnon des études et

des plaisirs de son fils, mais pour servir de scribe, tout jeune que j'étais encore, à son intendant. C'était presque de la domesticité, mais j'étais sûr de manger du pain.

» Pliilippe, comme je vous l'ai dit, était le compagnon, presque l'égal du jeune Henri de La Roche; cet enfant mourut dans un âge encore fort tendre. La comtesse était inconsolable, mais bientôt l'affection qu'elle avait eue pour son fils se reporta sur mon frère, qui le lui rappelait sans cesse. On conserva à Philippe le même précepteur; on se plut à orner son esprit de toutes les connaissances, de tous les talents. Sa mère adoptive le comblait de caresses; elle était fière de ses perfections, de ses progrès, comme une véritable mère.

» Pendant ce temps, moi, sombre et morose, je fuyais les regards, hostile à tous, même à mon frère. Cependant il avait obtenu pour moi une grande faveur: c'était la permission de partager les leçons de sciences et de langues qu'on lui donnait. L'élude devint pour moi, comme du temps de nion père, mon uni(|ue ressource, mon unique consolation; je travaillais en silence et toujours seul, sans que personne se doutât des connaissances que j'avais acquises.

)' Cependant nous n'étions plus des enfants, et je voyais chaque jour mademoiselle de La Koche. Celait une belle el gracieuse jeune fille, douée de ces (|ualilés brillantes qui excitent l'admiration jusqu'à l'amour. Dans la retraite où je vivais, tout était parfumé de la poésie qu elle ré-

pandail autour d'elle. Le jour j'apercevais sa robe blanche dans le jardin, ou bien les accords de sa harpe, les accents de sa voix mélodieuse parvenaient jusqu'à moi dans ma petite chambre écartée. Je ne voyais qu'elle dans mes rêves; sa pensée me poursuivait jusque dans mon sommeil. Je l'aimai! oh! je l'aimai comme un insensé Moi, pauvre créature hideuse, j'osais regarderfurlivement cette vierge divine à qui je n'inspirais que de l'épouvante.

» Je soufTris longtemps, je souffris beaucoup, et cependant ce n'étail rien encore. Il fallait que cet odieux bonheur de mon frère vint augmenter ma rage. Philippe aussi aimait d'amour cette ravissante jeune fille; mais, plus heureux que moi, il était aimé; plus heureux que moi, il avait l'espérance. Une fois (oh! je m'en souviendrai toute ma Tie), j'étais dans une salle obscure où je travaillais : eux étaient dans un boudoir voisin; ils parlaient à demivoix, ils causaient d'amour partagé, de mariage; il me fallut fuir, fuir sur-le-champ, quitter le château, quitter le pays, m'en aller bien loin, car je les eusse tués... w

Les émigrés tressaillirent tous deux.

— Je vous épouvante, messieurs, reprit André avec un sourire amer; voilà ce que c'est que de demander 1 histoire d'un malheureux paria tel que moi!

Il continua :

« — Depuis ce moment ma vie a été obscure el misérable; (|uand j'eus quitté le château, j'errai longtemps san> savoir à quel parti m'arréter. Après bien des traverses.

— pôle hasard me poussa dans le village qui est ici tout près; un maître d'école qui l'habitait m'offrit de l'aider dans ses modestes fondions et j'acceptai. A sa mort j'obtins la faveur de lui succéder. J'ai choisi pour compagne de ma solitude une femme ignorante et grossière, peu remarquable elle-même par sa beauté; j'ai été la chercher au sein de la plus profonde misère, afin qu'elle n'ait jamais à se plaindre de m'avoir beaucoup sacrifié. Mon seul plaisir est de venir, aussitôt que mes occupations me le permettent, me promener dans ces endroits déserts. Je me trouve à l'aise en présence de celte grande et sublime nature qui, elle du moins, ne m'a jamais reproché ma laideur. »

André avait terminé son récit; on continuait à gravir avec ardeur la falaise derrière laquelle on devait trouver V Anse-aux-Epaves .

Des clameurs confuses, mêlées à des détonations d'armes à feu, se firent entendre plus distinctement.

André écouta de nouveau.

— Attendez-moi ici, dit-il enfin, et restez dans une immobilité complèlejusqu'à mon retour. Je vais me mêler aux douaniers; j'espère encore qu'il s'agit seulement d'une jiffaire de contrebande, et que celte alerte ne vous concerne en rien.

Kn disant ces mots, il gravit rapidement la falaise en s'.tidant des herbes et des arbustes qui croissaient çi^ et là, cl il disparut bienlôl derrière la crèlc du rocher. Les

coups de feu, les cris redoublèrent; au bout d'un niomenl une ombre se glissa silencieusement vers les deux étrangers : c'était le maître d'école.

— Que Dieu vous protège, messieurs! dit-il; la barque qui vous attendait vient de tomber au pouvoir des douaniers.

— Ah! nous sommes perdus!... André, sauveznous!

Et le jeune voyageur, qui venait pour la première fois de la soirée de faire entendre sa voix, tomba évanoui sur Id verdure.

Le maître d'école se redressa brusquement; sous son large chapeau ses yeux dardaient la flamme.

— Qui a parlé? s'écria-t-il; celte voix!... c'est une femme... c'est... Et vous, ajouta-t-il en s'adressant à l'autre voyageur, qui êtes-vous donc?— Ton frère! s'écria l'émigré.

Et écartant son manteau, il montra à André des traiU bien connus d'un beau jeune homme, richement vêtu.

André ne fit pas un mouvement pour ouvrir les bras à son frère. Philippe écarta encore le manteau de son compagnon et laissa voir un visage pâle et délicat.

— C'est Julie! c'est la femme que j'aimais, que tu as aimée aussi, frère. Depuis ton dépari je l'ai épousée; la comtesse est morte. Je suis moi-même comie de La Roche; j'ai acheté une de ces charges qui anoblissent, et j'ai pris le nom de ma femme. André, j'ai été bien heu-

reux, el loi lu as bien soufferl; mais mainlenanties rôles sont changés. C'est moi qui implore; sauve-la! sauvenous! nous sommes à ta merci! — Et c'est Philippe! i'Jieur.euxPhil!ppe,qui est là à mes pieds! dit André avec une amère ironie. — Qui vive! cria une sentinelle du haut du rocher. — Nous allons être reconnus; frère, aie pitié de nous? — Qui vive! cria la sentinelle.

Au même insiant un coup de fusil partit au sommet du rocher et le douanier appela aux armes. Des cris confus lui répondirent.

Philippe était aux genoux de son frère; la belle Julie .'■'de La Roche, toujours évanouie, restait étendue sur le gazon. André, sombre cl muet, contemplait celte scène avec un sang-froid effrayant.

— André, ils vont venir, répétait Philippe avec angoisse; ils nous ont vus, j'en suis sur. Afldré, il y va de lï'chafaud pour elle el pour moi; sauve-nous. Je n'ai jamais élé cruel pour toi, frère; j'ai plaint Ion sort du fond de mon âme. Souvent la pensée de tes souffrances est venue troubler mon repos, ma prospérité. Après Ion bruscjuc départ, je l'ai fait chercher partout pour loIVrir des secours el des consolations; lu l'as dil, André, je ne suis pas méchant, je l'aimais, je l'aime encore; oh! sauvenous.

Les voix de douaniers se raj)prochaicnt; des ombres s'éh'vaicntune à une sur lahauleur eldisparaissaieiil dans le chemin creux «lui conduisait au bas de la falaise.

— André, reprit le comte éperdu en njonlranl à son frère la jeune femme qui commençait à reprendre ses sens, tu ne seras pas assez cruel pour laisser périr celle charmante créature, la fille de notre Lienfaitrice,ta sœur! Regarde, oh! regarde comme elle est belle! — Elle Test trop, répondit Timpiloyable André. — Par ici! par ici! s'écrièrent les douaniers, qui venaient de découvrir les voyageurs. — Frère, sauve-nous, reprit Philippe à voix basse. — Au nom de votre père, que vous avez tant aimé! ajouta la comtesse en élevant vers lui ses mains tremblantes.

Cette prière produisit sur le maître d'école un effet électrique.

— Cette femrne a frappé juste, dit-il brièvement. Ce ne sera pas vainement qu'on aura invoqué le nom deceliii qui a été mon seul ami sur la terre... Suivez-moi donc.

Il était temps. Au moment où André achevait ces paroles, les gens qui les cherchaient étaient déjà près d'eux. Prompt comme l'éclair, il saisit la comtesse dans ses bras nerveux, fit signe à Philippe, et tous les trois s'élancèrent dans un ravin obscur où ils disparurent; puis ils gagnèrent un bois voisin et ils entendirent les cris im-. puissants des douaniers qui avaient perdu leurs traces.

— J'espère que je n'ai pas été reconnu, dit André en déposant son fardeau au pied d'un chêne séculaire qui projetait une ombre épaisse autour de lui. Il imporl»' à votre sûreté que les gardes-côtes de Sainte-Marie ne sachent pas qui j'étais.

Il passa la main sur son front el aspira lentement l'air balsamique de la nuit. Puis il chercha la main de Philippe et il lui dit de cette voix déchirante d'un fou furieux qui, au moment où il sort de son accès, s'aperçoit qu'il a cruellement frappé une personne chère :

— Il faut me pardonner, frère, si un moment je me suis abandonné à l'idée d'une basse et horrible vengeance. Celte existence de paria, ces souffrances continuelles m'aigrissent quelquefois, me rendent bizarre, cruel, inexplicable. Il y a des instants où je me sens une haine frénétique contre tout ce qui est beau, tout ce qui est heureux, tout ce qui me rappelle mon infortune et ma laideur... Mais celte rage impuissante tombe vile : puis je pleure, frère, je pleure comme maintenant, car je ne suis pas né mauvais et ma haine n'est que du désespoir.

— André, je te pardonne et le plains, dit Philippe avec douceur, >

Puis il ajouta :

— André, celte pauvre femme est épuisée de faliguc el d'émotions; elle a besoin de repos. Frère, où vas-tu nous conduire? — Chez moi, je vous cacherai a tous les regards, el demain peut-être j'aurai les moyens de vous faire embarquer. — Merci, André, mais la maison estelle un refuge sûr? — Plus sur que ces bois; dans quelques iiislanls ils vont être parcourus dans tous les sens par les douaniers, el peul-èlre leurs chiens nous suivrontils à la trace. Philippe, on sait que des personnages im-

porlanls devaient s'embarquer dans le bateau qui vient de tomber au pouvoir des gardes-côtes; on va se mettre à votre poursuite : le seul moyen de vous sauver est de gagner le village. Celle que j'ai prise pour compagne est une fille simple et bonnête; elle ne vous trahira pas; d'ailleurs, elle ne connaîtra pas nos liens de parenté et je sais le moyen de ra'assurer de sa discrétion.

Ils se levèrent tous ensemble et commencèrent à marcher dans la direction de Sainte-Marie. Pour la seconde fois de la soirée, André voulut prendre la main de madame de La Roche afin de la guider dans l'obscurité; mais il la sentit frissonner à son contact et il s'éloigna aussitôt en poussant un profond soupir.

Ils sortirent du bois et ils aperçurent bientôt des lumières qui brillaient à quelque distance. Des aboiements, les mugissements des bestiaux attardés qui rentraient à retable, les chants de quelques pêcheurs qui travaillaient encore devant leurs portes à raccommoder leurs filets pour le lendemain, annoncèrent le village de Sainte- Marie.

lia femme d'André.

André conduisit ses hôtes à une petite maison située sur la lisière du bourg. Une vieille enseigne de bois dont

linscription élail presque effacée par le temps, se balançait à une tringle de fer au-dessus de la porte. Celte maison n'avait qu'un étage, comme celles du voisinage, et sa position solitaire semblait la rendre tout à fait propice à servir de refuge à des proscrits. Le plus profond silence régnait alentour; cependant un mince filet lumineux qui s'échappait par une fissure de la porte et tombait sur les feuilles jaunies d'une vigne sauvage, indiquait qu'elle était habitée et qu'on veillait encore au dedans.

André pria Philippe et la comtesse de "s'arrêter sous un antique marronnier où les enfants qui fréquentaient son école venaient prendre leurs ébats; jmis il s'approcha de la maison et frappa un coup léger.

La porte s'ouvrit aussitôt, et une femme d'environ vingt-cinq ans se montra sur le seuil. Elle était vêtue en paysanne normande, avec le corset rouge et la haute coiffe de linon. Sans être jolis, ses traits ne manquaient pas de fraîcheur, mais je ne sais quoi de lourd et d'épais dans son visage, dans sa contenance, dans ses manières, faisait reconnaître la fille de la campagne avec toute son ignorance et sa rudesse primitive. Dès qu'elle eut aperçu le maître d'école, elle devint pourpre de colère, et s'écria en patois :

-— Vous voilà donc enfin, coureur que vous êtes! c'est bien le moment d'aller vous promener sur la grève comme un ronlrrbandier, quand je vous attends pour souper! Kst-cc que vous comptez ainsi toutes les nuits battre la

campagne? Je vous préviens que cela ne rae plaît pas, quoique peut-être, ajoula-l-elle d'un ton plus bas, tous ayez raison de choisir pour sortir le temps de l'obscurité au moins personne ne vous voit! — Taisez-vous, Ma rianne, taisez-voos, dit André d'un ton bref. — Et si je ne veux pas me taire, moi! s'écria la paysanne avec emportement. Vous savez bien parler le beau langage, mais vous ne me fermerez pas la bouche. Allez, allez, je suis assez malheureuse d'avoir épousé un homme comme vous, sans que vous m'empêchiez encore de me plaindre quand cela me convient! Croyez-vous donc que j'aurais manqué d'épouseurs? J'avais d'abord le petit Jean, le fils du pêcheur, et puis encore Jérôme Dupré, le douanier, un joli garçon vraiment... — Silence, vous dis-je! répéta André d'un ton impérieux en invitant les étrangers à s'approcher.

Marianne n'était pas sans doute décidée à cesser de sitôt ses reproches; mais la présence de ces deux personnes inconnues que son mari introduisait dans la maison lui coupa la parole. Elle ouvrit de grands yeux étonnés et obéit machinalement avec cette espèce d'ahurissement des campagnards pour tout ce qui est nouveau et inattendu.

La pièce où pénétrèrent les arrivants semblait servir de classe au mailre d'école. Des bancs étaient disposés à i'entour, dominés par un immense fauteuil de bois qui avait sans doute appartenu aux prédécesseurs d'André.

— lOi —

Dans le fond, une porte conduisait à la chambre à coucher; à côté de cette porte quelques planches couvertes de livres choisis dénotaient dans le propriétaire de ce réduit des habitudes d'étudeet de niéditation.Au milieu de la pièce, une petite table sans nappe était garnie de deux assiettes de faïence et de deux couverts d'étain; un pot de cidre, un pain rond, quelques poissons formaient le menu du repas destiné au maître d'école et à sa bruyante moitié. Le comte et la comtesse de La Roche se laissèrent tomber sur des sièges.

— Voyez-vous ces messieurs, Marianne? dit André ei> montrant à sa femme les deux étrangers; ce sont d'anciens amis que j'ai retrouvés et que j'ai sauvés d'un grand danger. Ils peuvent être forcés de rester ici un jour ou deux, et il faut, entendez-vous bien? il faut que personne au monde ne soupçonne leur présence ici. — Mais sr Jérôme... — 11 faut surtout que Jérôme le douanier ignore qu'il y a chez moi des étrangers. Ce serait un péché, un grand péché, Marianne, de le lui apprendre; rappelez-vous cela.

La superstitieuse paysanne balbutia une sorte de promesse.

— Et maintenant , repril-il , hâtez-vous d'ajouter quohiue chose à votre souper, si c'est possible, et de faire un peu de feu. Jamais vous n'avez trouvé une meilleure occasion de montrer du zèle et de raclivité.

En disant ces mots, il alla s'assurer que la porte cxlé-

rieure était fermée, et revint s'asseoir à côté de Philippe et de Julie. Il leur jeta un regard triste et humilié; cette femme semblait lui peser comme un remords.

Cependant Marianne, après avoir reçu ces différents ordres de son mari, ne semblait guère disposée à les exécuter. Le premier moment passé, l'instinct acariâtre et surtout l'avarice semblèrent l'emporter sur les recommandations de son mari.

— - Ah çà, André, vous voulez donc nourrir tous les gens que vous ramassez à droite et à gauche? reprit-elle avec colère. Chaque jour vous m'amenez quelqu'un; tantôt ce sont de pauvres naufragés, tantôt des mendiants, des gens qu'on ne connaît pas! V^ous croyez-vous assez riche pour faire ainsi le généreux? Vous devez savoir pourtant que l'école ne va pas. Vous prenez pour rien les enfants dont les parents ne peuvent payer, et le peu d'argent que vous gagnez vous l'employez à acheter des livres. Si maintenant vous vous mettez à lo§er les passants...

André rougissait et pâlissait tour à tour. Philippe se leva et dit à Marianne :

— Si vous consentez à recevoir le prix de votre hospitalité, madame, vous n'aurez pas à vous plaindre de nous. Seulement, par pitié,ayez soin de cette jeune dame.

Marianne ne comprenait pas encore comment la mince et frêle personne en coslume d'homme qu'on lui désignait pouvait être une femme; mais elle comprit mieux la pièce

cVor que Philippe lui avait glissée el elle fit une profonde révérence.

En même temps Philippe sentit une grosse larme tomber sur sa main et André laissa échapper un sanglot dou= loureux.

Marianne, stimulée par l'or et saisie tout à coup de ce respect que le pauvre ne peut s'empêcher de ressentir pour le riche, se mit à l'œuvre avec autant de bonne volonté qu'elle avait montré auparavant de répugnance et de mauvaise humeur.

Madame de La Roche fut transportée dans la chambre voisine, où elle ne tarda pas à trouver ce sommeil lourd qui résulte d'unefatigueextrême. Quant à PLilippe,malgré ses angoisses, il consentit à prendre part au repas que Marianne était en train de préparer. A force de raisonnements, André paraissait être parvenu à faire rentrer un peu d'espérance dans le cœur de son frère, quand tout ù coup une voix joyeuse qui chantait une chanson de marinier se fil entendre près de la maison; puis deux ou trois coups furent frappés sans façon à la porte. Philippe pâlit, André lui-même laissa échapper un geste d'inquiétude. Marianne seule conserva sa tranquillité etdilavcc liiie satisfaction naïve :

— Ah! ah! voilà Jérôme Dupré qui vient causer un peu comme il fait chaque soir, cl nous apporter des nouvelles. — Quel est cet homme? demanda le comte. — (Jn jeune diMianior, répondit André avec un embarras visible, le

plus rusé des gardes-côles; je crains... — Holà donc! dit une voix au dehors; vous n'êtes pas couché pourtant, monsieur André... Eh bien! Marianne, ne voulez-vous pas entendre les grandes nouvelles que je viens vous apprendre? — Il est bien lard, monsieur Jérôme! dit André à travers la porte. — Ouvrez donc, Marianne! reprit-on sèchement.

Un nouveau coup plus violent se fit entendre. Marianne se leva : son mari voulut la forcer à se rasseoir;mais une influence mystérieuse sembla la pousser à obéir aux injonctions de la personne qui s'annonçait avec si peu de retenue. André n'eut que le temps d'entraîner son frère dans la chambre voisine, où était déjà la comtesse, et au même instant la porte s'ouvrit.

Celui qui entra était un jeune homme de belle taille, au visage un peu sournois quoique toujours souriant. Il était en uniforme et portail un fusil sur l'épaule, comme s'il venait de faire quelque expédition relative à sa profession semi-militaire, semi-commerciale. 11 jeta un regard inquisiteur autour de lui :

— Bonsoir, voisin, dit-il d'un ton jovial, en laissant tomber la crosse de son fusil à terre et en s'appuyant sur la pointe dans l'attitude d'un soldat au repos; eh bien! eh bien! vous ne savez donc pas d'où tourne le vent ce soir? Vous êtes là tranquilles tandis que tout le village est sur la côte... — El que nous importe! dit le maitre d'école. — Entrez, entrez, Jérôme, dit à son tour Marianne avec

empressement; venez nous conter cela... Vous prendrez un verre de cidre avec nous... Pauvre garçon, vous avez couru, j'en suis sûre! Voyez donc comme il est trempé de sueur!

En même temps elle lui présenta un verre rempli jusqu'au bord de la boisson favorite des Normands. André jeta à sa femme un regard rempli de colère et de menace, mais la paysanne ne comprit pas.

— Eh mais! est-ce que l'on m'attendait ici? reprit le douanier avec un gros rire qu'il voulait rendre malin, en examinant la table; trois couverts! vraiment, si l'on n'avait pas tant tardé à m'ouvrir lorsque j'ai frappé, j'aurais cru qu'il y en avait un pour moi.

André sentit le besoin de donner le change aux soupçons que laissait entrevoir le jeune douanier.

— A voire service, Jérôme, dit-il avec effort, ce couvert était destiné à notre voisin Grandier; mais... — Allons, mettez-vous là, Jérôme, ajouta Marianne avec précipitation en avançant une chaise.

Le front d'André s'était froncé; de terribles soupçons venaient de s'élever dans son esprit; mais sa femme ne voyait et n'entendait que Jérôme depuis qu'il était entré dans la maison. Cependant il allait se contenir, il le fallait h tout prix. La vie de Philippe et de la comtesse dépendait peut-être de sa modération et de sa patience.

— Que s'est-il donc passé du côté de la baie? dcnianda-l-il pendant que Marianne s"(!ni|)rcssail de placer de-

vanl le douanier le morceau le plus friand du souper. Jérôme s'était attablé après quelques difficultés. Il répondit la bouche pleine :

— Des émigrants, monsieur André, toujours des émigrants! un prince el une princesse déguisés devaient s'embarquer celte nuit dans TAnse-aux-Epaves, je les ai dépistés; barque, rameurs, j'ai tout confisqué comme de véritables marchandises de contrebande. Ce n'est pas là l'embarras, les drôles qui étaient dans le bateau se sont défendus comme de vrais loups de mer. 11 y avait surtout un bonhomme en cheveux blancs et qui m'avait tout l'air d'un domestique de bonne maison; il a voulu résister, mais son affaire n'a pas été longue, je lui ai envoyé une balle dans ses œuvres vives, et, ma foi...

Un cri étouffé partit de la pièce voisine.

— Qu'est-ce cela? demanda le douanier avec défiance. — Rien. Le vent qui fait gémir le volet.

Après un moment de silence, le douanier reprit d'un air fanfaron :

— Oui, ma foi, nous avons eu du mal à nous emparer de cette coquille de noix, el pour ma part j'ai été sur le point de recevoir un coup de pistolet à bout portant... — Oh! mon Dieu! dit Marianne avec terreur. — Rassurezvous, Marianne, dit Jérôme en souriant, le pistolet n'a pas pris feu, el j'ai jeté à terre d'un coup de crosse celui qui m'avait attaqué.

Il se passait dans le cœur d'André une lutte sourde cl

— JtO —

douloureuse. Cependant il reprit avec un calme apparent :

— Et ce prince et celte princesse, comme vous les appelez, sait-on... — Je les ai vus pendant que j'étais de faction à la cime du rocher Rouge; ils couraient comme si le diable les emportait et ils ont gagné le bois. Eli bien! monsieur André, vous me croirez si vous voulez, mais les chiens qu'on a mis sur leurs traces nous ont conduits tout droit devant celle maison, et là ils se sont arrêtés...

Le maîlre dï'Cole s'agita sur sa chaise et dit d'un ton insouciant :

— C'est moi sans doute que vos chiens ont suivi à la piste; j'ai justement traversé le bois pour rentrer chez moi. — Quoi qu'il en soit, reprit le douanier, il ne serait pas impossible qu'on vînt ici faire une perquisition cette nuit même, et c'est pour vous épargner, monsieur, ainsi qu'à cette bonne Marianne, l'embarras d'une surprise, que je suis venu vous avertir. — Et je vous en remercie mille fois, Jérôme, dit la femme du maîlre d'école. — C'est bien, ajouta André; mais puistjue notre tranquillité doit être troublée, vous ne devez pas trouver mauvais que nous désirions être seuls en attendant les perquisitions ollicielles. — Cela veut dire que je vous ennuie et que vous me mettez à la porlo, dit le jeune honnnc d'un ton insolent, en s'essuyant la bouche; à merveille, voisin! El vous, Marianne, conlinua-t-il en ^o tournant vers la

femme du maître d'école, est-ce que vous me chassez aussi?...

Elle hésita un instant.

— Oh! non, non, Jérôme! s'écria-t-elle. — El moi je vous ordonne de sortir sur-le-champ de chez moi, misérahle! s'écria André en laissant éclater sa rage longtemps contenue.

11 s'approcha du douanier les poings fermés, avec un geste menaçant. Jérôme leva la crosse de son fusil. Les deux adversaires étaient hraves et robustes. Marianne se jeta entre eux et étendit le bras pour parer le coup dont son mari menaçait le douanier.

— Laissez-le, murmura-l-elie à voix basse, ou je dis tout.

Cette parole calma aussitôt la colère d'André. Il retomba sur son siège et eut à peine la force de répéter : Sorlez!

— Eh bien! je sortirai, dit le douanier avec une grossière ironie; mais je ne quitterai pas seul votre maison. Marianne, continua-t-il en se tournant vers la paysanne, qui se tenait près de lui comme pour le protéger, vous m'avez dit souvent que la vue de cet homme était pour vous un supplice, que le jour où je vous le permcUrais, vous Tabandonncriez pour venir avec moi, quand même tous les juges de la terre voudraient vous en cm|)ècher! — Je vous l'ai juré sur la croix, dit la Normande. — Venez donc, Marianne, et si vous ne pouvez

plus porter de belles robes et des fontanges comme maintenant, au moins vous n'aurez plus nuit et jour devant vous cette épouvantable figure.

André resta immobile, Marianne l'examina un moment, puis elle prit sa cape et se disposa à suivre Jérôme. Celuici regardait avec fierté la docilité de cette femme.

Enfin le maître d'école posa la main sur le bras de Marianne en lui disant d'une voix profondément altérée :

— Un prêtre nous a unis; si vous me quittez vous serez damnée.

Elle ne répondit rien. Mais elle baissa la tète avec une sorte de résignation.

— Marianne, reprit André doucement, je n'ai jamais été dur envers vous; je vous ai laissée maîtresse de vos volontés; j'ai eu pour vous une confiance sans bornes et vous en avez abusé. Je demande seulement de ne pas me déshonorer aux yeux de tout le village. Songez que l'homme que vous me préférez est ivrogne, brutal, libertin... — Il est si beau! soupira-t-elle. — Marianne, ne me désespérez pas; savez-vous que je serais capable de vous tuer?... — Eh bien! tuez-moi, s'écria la paysanne avec un éclat de désespoir; au moins je ne vous verrai plus. — Ah! c'est trop! dit le maître d'école.

Il poussa un sourd rugissement. La jeune femme, sans le regarder, prit le bras de Jérôme cl voulut sVloigner.

— liô —

— Monsieur André, dil le douanier d'un ton insultant en ouvrant la porte, celle femme ne pouvait vous appartenir que par force; elle ne vous aimait pas. C'était moi, moi seul qu'elle aimait quand son père et surtout la misère l'ont obligée à vous prendre pour mari. Elle travaillera à la terre s'il le faut, elle vivra de pain noir et d'eau comme par le passé, et ce sort misérable lui plaira plus encore que de partager votre aisance.

Puis il ajouta en baissant la voix :

— Adieu, monsieur le maître d'école; s'il y a des lois qui puissent forcer Marianne à revenir près de vous, il y en a aussi qui punissentceuxqui donnentasile à des émigrés, et peut-être ce soir vous l'apprendrez à vos dépens!

André ne sembla pas comprendre ces paroles. La porte s'était refermée et le bruit des pas avait cessé de se faire entendre, qu'il était encore plongé dans le même aneanlissementmoral.il restait écrasé sous, le poids de la honte, de la colère et de la douleur.

— André! murmura quelqu'un près de son oreille.

Il leva lentement la tète et vit debout devant lui le comte et la comtesse couverts de leurs manteaux comme s'ils se disposaient à partir.

— J'ai tout entendu, dil Philippe.

André se couvrit le visage de ses deux mains.

— Une femme que j'avais été prendre dans la fange d'une étable! murmura-l-il;ce paysan, ce fanfaron, ce fou, n'a eu qu'un mol à dire et elle l'a suivi... Elle l'a suivi

l'WARICE, T. 2. 9

.111 premier appel, sans regarder derrière elle, en me maudissant!... el l'on veut que je sois bon!...

— Frère, as-tu oublié sa menace? ils vont venir... André réfléchit quelques secondes.

— Tu as des armes et de l'or? dit- il enfin. — Oui. — Donne-moi ta bourse et un pistolet.

Philippe lui remit ce qu'il demandait.

— Que veux-tu faire? — Frère, dit le malheureux André d'un ton solennel, dans ma funeste condition au sein de l'humanité, je n'ai que deux partis à prendre: le crimeou le dévouement.. . Je vais me dévouer pour toi; dans quelques heures vous serez en sûreté à bord du vaisseau anglais, ou il y aura du sang versé, et la justice humaine pourra me condamner avec vous. Suivez-moi...

Philippe voulut questionner son frère, mais il y avait quelque chose de si grave dans les manières du maître d'école, que le comte et la comtesse obéirent sans résistance. Ils sortirent de la maison el s'avancèrent au milieu de l'obscurité avec précaution. Bientôt on arriva à une cabane de pécheur.

— Allcndez-moi ici, dit André.

Il entra dans la maison et reparut bientôt accompagné d'un vieillard en costume de marin.

— Durand, lui dit-il d'un ton bref, j'ai instruit tes enfants sans rien exiger de loi, parce que tu étais pauvre; je l'ai même donné quelque argent (|uand tu as été malade...—C'est vrai, monsieur André. —Veux-tu gagner

celle bourse? Elle est pleine d'or. — Ce n'est pas de refus, dit le pêcheur; que faul-il faire? — Il faut conduire ces voyageurs jusqu'au vaisseau anglais qui stationne dans la baie, et cela malgré les douaniers. — Des émigrés! Je ne ferai jamais cela, dit le vieillard. — Tu le feras, ou tu es morlî

Et André appuya son pistolet sur la poitrine de Durand.

— Ob' grâce! murmura la comtesse effrayée. — Durand, continua André sans faire attention à cette interruption, ces deux voyageurs sont de ma famille... Je suis dans une position désespérée, où je ne reculerais pas devant un meurtre pour les sauver... Fais vite!

Le ton ferme et décidé imposa au vieux marin, tout habitué qu'il était à braver le danger; il fut effrayé peutêtre pour la première fois. Il se laissa conduire jusqu'au bord de la mer dans une crique écartée où était sa barque. Elle fut bientôt mise à flot.

— "Si tu pousses un cri, si tu fais un signe pour donner l'éveil aux gardes-côtes, répéta André, tu es perdu.

Il se plaça aux côtés du pêcheur, qui avait pris sa rame. Il ne le perdit pas de vue d'une seconde; sa main ne cessa de le menacer du pistolet pendant que la barque s'éloignait de la rive.

Au jour naissant, les voyageurs arrivèrent au vai?seau anglais, où le comte et lu comtesse étaient attendus depuis

la veille. André jela la bourse au vieux marin el il dilà son frère el sa sœur :

— Vous voilà sauvés! Adieu, Philippe, adieu, madame, souvenez-vous du pauvre André.

Il voulait s'éloigner. Philippe lui saisit la main.

— André, que vas-tu faire? — Je ne sais. — Cet homme au retour t'accusera d'avoir favorisé notre fuite... Le lâche abandon de ta femme a rompu les liens qui t'attachaient à ce village : reste avec nous! — Que dis-lu? — Oh! oui, oui, restez avec nous, s'écria la comtesse, qui saisit la main d'André, et qui cette fois la serra avec enthousiasme. André, nous ne vous connaissions pas; nous ne savions pas tout ce qu'il y avait d'héroïsme dans votre cœur. Restez avec nous, c'est moi qui vous en prie!

Ces marques d'affection, les premières qu'André recevait de la fière Julie de La Roche, lui arrachèrent d'abondantes larmes.

— Comment supporterai-je l'image de votre bonheur? (lit-il en sanglotant.

Le vieux pécheur s'éloigna du vaisseau, mais seul.

lie solitaire.

Au coramencemenl de l'Empire, quand le calme fut rétabli à l'intérieur de la France, le comle Philippe de La Roche eut part aux faveurs qui rallièrent à la nouvelle cour une partie de l'ancienne aristocratie. Sans doute sa noblesse à lui n'était pas d'excellent aloi, puisqu'il la devait à une charge vénale sous l'ancien régime, et son titre n'avait pu lui être transmis par sa femme qu'entaché d'une sorte d'illégalité. Mais il avait émigré, il hantait les salons du faubourg Saint-Germain, il portait un nom sonore et respecté, que ce nom lui appartînt à tort ou à raison; de plus, il avait cette prestance, cette grandeur de manières que Napoléon prisait tant dans les personnes qui l'approchaient, et ces avantages réunis lui avaient valu le titre de chambellan.

Cette charge, en lui donnant un rang ofiSciel à la cour, l'obligeait à beaucoup de faste; mais les biens considérables de la famille de La Roche avaient échappé en partie à la tourmente révolutionnaire, et ils lui étaient échus par héritage. Philippe était donc riche, honoré, puissant. Son magnifique hôtel de la rue de Grenelle était le rendezvous des notabilités politiques de celte époque. La comtesse, jeune encore, plus belle cl plus recherchée que

jamais, se dislinguail par son élégance, son urbanité, son esprit, au ndilieii de tant de parvenues qui n'avaient pu cacher sous des titres pompeux leur tache originelle. Enfin, pour compléter le bonheur des deux époux, ils avaient un charmant enfant, plein de santé et d'espérance, héritier futur de leur nom et de leur fortune.

Et pendant que toutes ces richesses, tous ces honneurs, toute cette prospérité semblaient devoir enivrer Philippe, parti de si bas et arrivé si haut, au sein même de cet hôtel, asile continuel des fêtes, des plaisirs, des causeries joyeuses, vivait dans une solitude profonde un homme sombre, mystérieux, dont le nom et le rang étaient un secret. Il habitait un petit appartement au second étage sur le jardin; des persiennes épaisses, constamment fermées, n'y laissaient jamais pénétrer le grand jour. Là il occupait son temps avec des livres qu'on lui fournissait en abondance; un vieux domestique était seul chargé de le servir, et gardait à son sujet le plus absolu silence. Chaque matin le comte, la comtesse, el même leur fils, le petit Alfred, allaient passer quelques instants près de l'inconnu. Ce mystère, après avoir pendant quelque temps fait le sujet des conversations dans les antichambres, avait fini par exciter la curiosité des personnes qui fréquentaient l'hôtel. Mais le comte el la comtesse, aux questions qu'on leur adressait, répondaient d'une manière évasive. D'ailleurs riiomme du second étage semblait libre de ses actions; on s'empressait

— Ii9 —

de satisfaire tous ses désirs aussitôt qu'ils étaient formés, et la bizarrerie de son humeur seule, paraissait être la <îause de celte lugubre claustration.

Un jour, il devait y avoir grande réunion à Thôlel. Au milieu de l'agitation et du désordre que nécessitaient les préparatifs de cette fête, rien n'indiquait que Thabitant du second étage prît part à l'empressement commun. Retiré dans une chambre obscure où l'on pouvait à peine distinguer les objets, il restait à demi couché sur un canapé avec unesorle d'abattement maladif. Satêie était appuyée sur sa main, son visage couvert par un vaste chapeau. A ses pieds, jouait un petit garçon pétulant et espiègle de la plus jolie figure du monde; à quelques pas, le comte Philippe, assis dans un fauteuil, regardait distraitement les espiègleries de son fils. Une conversation paisible semblait engagée entre ces deux hommes.

— Ainsi donc, Philippe, continua André ( car on a sans doute deviné quel était ce personnage étrange ), le livre que je viens de publier sous le titre de : Lettres d'un Solitaire^ a fait grand bruit dans le monde littéraire, et tous les bons esprits ont conçu la plus grande estime pour l'auteur anonyme de cet ouvrage? — Oui, mon frère, le succès a dépassé toute espérance. Chacun a trouvé quelque chose à louer. Les femmes admirent dans res lettres la mélancolie qui y domine et sont disposées à aimer celui qui a si bien dépeint les souffrances de l'àme; les savants s'extasient sur la quantité de tes connais-

sances, les philosophes sur la profondeur de tes idées... Frère, je te savais bon, juste, généreux, je ne te savais pas encore homme de science et de talent! — Dis-tu vrai, Philippe? demanda André tremblant de joie. — Je ne te trompe pas, l'engouement s"en mêle; ton livre est à la mode, et c'est justice. André, continua le comte avec chaleur, pourquoi ne profites-tu pas de cette occasion pour te présenter franchement au monde avec le prestige qui s'attache à l'homme de cœur et de pensée? J'ai souvent conté ton histoire; toujours on a plaint ton sort, toujours on a manifesté le plus vif intérêt pour ta position exceptionnelle. André, n'est-il pas temps de quitter ce genre de vie triste et solitaire que tu t'es volontairement imposé? Consens enfin à paraître dans la société où tu dois briller par les lumières et les qualités précieuses. Frère, aie le courage de tenter une expérience!

André secoua la têle.

— Non, Philippe, il est trop tard; cette expérience, j'en suis sûr, tournerait contre moi. Que veux-tu! j'ai maintenant accepté mon malheur comme une nécessité; je n'ai plus de ces accès derage(juilroublaientmon repos. En dehors du petit cercle que vous formez loi et ta famille, je suis seul, inconnu sur la terre; car, lu le sais, la femme coupable à qui j'avais donné mon nom vient de mourir misérablement au fond de son village de Normandie. Laisse-moi jouir de votre bonheur, sans le partager. Philippe, on ne se doute pas dans le monde que lo

plus souvent les brillantes fêles que tu donnes sont desliaées à amuser un frère triste et hideux, caché derrière une tapisserie, d'où il voit les figures souriantes, les toilettes qui brillentaux bougies,les diamants qui ruissellent sur les fronls purs, d'où il entend les sons harmonieux de l'orchestre, les propos charmants des danseurs!.,. Frère, cela me suffit; je ne veux pas risquer de faire s'envoler ce brillant et fol essaim en montrant au milieu de tes fêtes mon visage effrayant. — André, dit Philippe, ta difformité est un ennemi que tu crois invincible parce que tu n'as jamais osé l'attaquer. André, je t'en supplie, essaye encore... — A quoi bon? répondit André avec amertume.

En ce moment l'enfant qui jouait près de lui se leva et demanda d'un petit ton boudeur :

— Mon ami André, quand donc verrai-je ta figure? Quand ôleras-tu ce vilain chapeau que tu gardes toujours devant moi? — Jamais, mon enfant. — André, reprit Philippe, pourquoi le contraindre en présence d'Alfred? Tu le vois presque tous les jours et tu ne l'as jamais embrassé. — Cet enfant me disirait dans ma solitude, il m'aime peut-être; je ne veux pas risquer de perdre raffeclion decet ange en foi montrant mes traits!... Mais tu le trompes, Philippe, ajouta-t-il plus bas en souriant, j'ai embrassé mon neveu bien d^ fois. — Quand donc, mon frère? — Quand il dormait. — Toujours le même, dil le comte en soupirant. Ce soir, tu verras sans

doute la fêle?— Oui, de ma cachelle ordinaire, répliqua André; sois heureux, frère; soyez heureux vous lous que le sort a comblés de biens! Maintenant je ne suis plus jaloux.

Le soir, le magnifique appartement du comte de La Roche se remplit de monde; c'était une briUante cohue de femmes à la mode, de jeunes courtisans, d'hommes célèbres alors dans toutes les spécialités. Les ordres en diamants, les uniformes dorés, les robes lamées, les aigrettes de perles, produisaient un coup d'œil enchanteur à l'éclat des bougies.

Déjà la fêle était dans tout son éclat; on dansait dans quelques salons; plus loin l'or roulait sur les tables de jeu. Le comte et la comtesse, fatigués d'avoir fait les honneurs de leur maison, se reposaient un moment dans un petit boudoir attenant aux apparlements envahis par la foule. Là, en compagnie de quelques intimes, on causait au son lointain de la musique. Il n'y avait dans ce |>etil cercle que des personnes graves craignant l'agitation el le bruit. La conversation avait pris des allures sérieuses. On parlait du livre en vogue, les Lettres d'un Solitaire, el chacun renchérissait sur son voisin pour louer cette œuvre liltérafrc. Les femmes surtout porlaienl leur admiration jusqu'à l'enthousiasme.

— Quel malheur! disait une jeune baronne, frêle, pâle ol languissante, quel malheur qu'on ne puisse savoir le non) ni le rang de rauteur de ce beau livre! Oh! je suis

sûre qu'il a bien dû souffrir! Son ouvrage est écrit avec des larmes. — Oii! oui, ma chère, il a bien soufferl! dit lacomlesse de La Roche, comme entraînée par ses souvenirs. — Vous le connaissez donc, Julie? — Très-peu, se hàla de répondre Philippe. — Ohî vous me direz son nom! reprit la baronne avec chaleur; vous me le présenterez, n'est-ce pas, monsieur le comte? — Il ne peut être .présenté nulle part, madame; quant à son nom, je ne vois aucun inconvénient à vous l'apprendre... Il se nomme André. — André, répéta un des assistants en s'adressant à Philippe, n"avez-vous pas un frère, comte, qui porte le même nom? N'est-ce pas ce frère dont l'héroïque dévouement vous a sauvé en quatre-vingt-treize? — C'est lui! s'écria madame de La Roche. — Quoi! reprit la baronne en levant vers le plafond sculpté ses yeux languissants, ce M. André, le frère de votre mari, existe encore? C'est lui qui a écrit ces sublimes pages?

A ce nom d'André, le petit Alfred, qui avait voulu voir la fête, et qui, malgré son joli costume de satin, s'était endormi sur un canapé, s'éveilla et dit avec une mutinerie enfantine :

— Pourquoi n'est-il pas là, mon ami André? Pourquoi reste-l-il là-haut enfermé dans sa vilaine chambre obscure, au lieu de descendre avec nous? — Il est donc ici? demandèrent plusieurs voix. — Voilà donc le secret de ce personnage mystérieux qui habite votre hôtel? dit un des amis du comte; nous avions tous entendu parler de celle

histoire. — El pourquoi ne le voit-on pas? s'écrièrent quelques personnes; la compagnie d'un tel homme doit être pleine d'intérêt et de charme. — Mais, vous le savez, dit le comte avec un embarras visible, la difformité de mon malheureux frère... — Eh! que fait la difformité, monsieur le comte, reprit la jeune baronne, dont une rougeur passagère venait animer le visage pâle, quand on a écrit les touchantes Lettres d'un Solitaire^ quand on peut invoquer dans sa vie des souvenirs tels que ceux dont vous nous avez parlé? Pour moi, conlinua-t-elle avec assurance, si je voyais M. André, malgré sa laideur, je lui dirais combien j'estime son caractère et sa personne, je le remercierais des douces larmes qu'il m'a fait verser. — Mon bon André, pourquoi ne vient-il pas? répéta le petit Alfred, encouragé par la répétition continuelle de ce nom. — Si je le voyais, moi, disait d'une voix rude un vieil officier général, je lui serrerais la main de la bonne manière, et je lui dirais en face qu'il est un brave homme, quand même il serait plus hideux que Béelzébulh! — Et moi je ferais de lui mon ami, ajouta un jeune artiste, élève de David. — Oh! s'il pouvait vous entendre! dit la comtesse avec un soupir. — Il a tout entendu, ma sœur, dit une voix vibrante.

Une porte secrète, pratiquée dans la tapisserie, s'ouvrit lentement, et André parut dans la salle. Quand il fut au milieu du cercle, il ôla son chapeau comme pour saluer, et montra son visage à découvert.

Un profond silence s'élablil dans l'assemblée. La slupéfaclion et le dégoût se peignirent sur tous les visages. Quelques dames retinrent un cri avec peine et reculèrent leurs fauleuils. Philippe se leva et prit une main d'André :

— Je vous présente mon frère, dit-il avec assurance. — Notre libérateur, notre meilleur ami, ajouta la comtesse en saisissant l'autre main.

Un silence morne et glacé continua à régner dans le cercle. André jeta autour de lui un regard plein d'une douce malice :

— Excusez-moi, messieurs, si un grain d'amour-propre et peut-être un peu de curiosité m'ont entraîné ici. Je le sais bien, je ne puis être dans celle brillante assemblée qu'un Irouble-féte; mais pendant que j'étais là, blotti dans ma cachette, ignoré, silencieux, prenant en secret ma petite part d'harmonie, jouissant de la gaieté et du bonheur des autres, j'ai entendu vos souhaits et j'ai voulu tenter l'expérience.

Il s'approcha toujours en souriant vers la baronne, si enthousiaste naguère, et qui, dans ce moment, détournait la tête avec effroi.

— Je suis l'auteur des Lettres d'un Solitaire, madame.

La pauvre femme, toute honteuse, balbutia des paroles inintelligibles.

— Pardonnez-moi, madame, reprit-il, d'avoir détruit

vos belles iihisions sar l'homme dont vous chérissez l'ouvrage. Vous le voyez, il est encore plus malheureux que vous ne pensiez!

Quelques personnes, revenues de leur première impression, lui adressèrent des compliments froids et banals. André les écoula avec politesse, mais il ne pouvait s'abuser sur l'effet qu'il produisait. Les femmes surtout n'osaient le regarder en face.

— Frère, murmura-t-il à Torcille de Philippe, je te l'avais bien dit!

En ce moment il aperçut le pelit Alfred qui le regardait avec de grands >eux étonnés. 11 se pencha vers lui et dit d'un Ion affectueux :

— Alfred, lu ne reconnais donc pas ton ami? L'enfant se couvrit les yeux avec horreur. Celte fois

la résignation d'André fut vaincue.

— Et lui aussi, reprit-il avec émotion; de tous les coups, voilà le plus cruel!

Il fil un salul et allait sortir, quand le vieil offîcier général lui pril la main cl lui dit, en hichanl tout bas un juron militaire :

— Je l'ai dit el je le répèle, malgré loul, vous êtes un brave homme, monsieur André.

L'inforlnné le remercia du gesle, el la porlc secrèle se referma sur lui. On s'aperçut alors que la comtesse el ]Miilip|)e avaienl les yeux pleins de larmes.

La nouvelle de cel incident se répandit bienlol parmi

les invités . De petits groupes se formèrent, et on commença à chuchoter à voix basse; les danses languissaient, les tables de bouillotte étaient presque abandonnées. Le comte et la comtesse, dissimulant leur émotion avec la facilité ordinaire des gens du monde, reparurent le visage riant, et cherchèrent à ranimer la gaieté, lis y étaient déjà parvenus en partie quand des cris sinistres retentirent dans rhôlel. En même temps la foule commença à s'agiter en donnant des signes de terreur. Philippe, étonné de ce tumulte inattendu, en demanda la cause; personne ne lui répondit. Il courut à un salon éloigné vers lequel se portaient les regards; il n'eut pas besoin d'explication. Une bougie avait enflammé une draperie et le salon était déjà tout en feu.

Alors ce fut un désordre, un fracas, une terreur inexprimables. On se précipitait vers l'escalier, on se heurtait, on s'écrasait. Des plaintes, des gémissements se faisaient entendre; on s'appelait les uns les autres au milieu de la fumée épaisse qui remplissait rapparlement. Le feu gagnait avec une rapidité inconcevable les ornements et les tentures. Philippe lui-même sentit qu'il fallait fuir. Sa femme s'était évanouie dès la première alerte; il la prit dans ses bras et l'emporta dans la cour.

Là une nouvelle scène de trouble et de désolation s'offrit à ses yeux. L'espace était encombré de chevaux, de voilures, de laquais; chacun demandait son équipage pourjuir au plus vile le ihéàtrc de l'incendie. L'égoïsme

personnel el l'égoïsme de famille se montraient dans toute leur nudité. Chacun ne songeait qu'à soi et aux siens, oubliant le malheureux propriétaire dont la magnifique demeure devenait la proie des flammes. Au bout d'un quart d'heure, tous les appartements étaient envahis par Tincendie.

En ce moment la comtesse revint à elle; elle vit ce tableau funèbre, ces gens qui fuyaient, celte lueur terrible des flammes, son mari pâle et éperdu à ses côtés. Son premier cri fut le cri d'une mère :

— Où est Alfred? oiî est mon enfant?

Personne ne put lui répondre; le comte, tout occupé d elle, avait oublié son fils. La mère wulail aller le chercher au milieu des flammes; Philippe la retint :

— Mon enfant! qui me rendra mon enfant? s'écria la pauvre femme. — Moi! dit une voix à côté d'elle.

André parut, il portail Tenfant sain et sauf, quoique évanoui, et le présentait en souriant à sa mère. Pour lui, il avait ses habits et ses cheveux brûlés; ses mains étaient tachées de sang.

— André, vous êtes notre ange lulélaire! dit la comtesse en le pressant sur son cœur.

André chancela et tomba mourant.

— Frère, frère, réponds-moi, dit Philippe en se penchant vers lui, es-tu blessé? — Adieu, Philippe; adieu, ma sœur; dit l'infortuné. Je meurs coulent... Une poutre...

au milieu des flammes... Soyez heureuxî Pauvre petit Alfred:

El il expira.

Quelques personnes qui passèrent un moment après à côté du cadavre s'écrièrent : Oh! qu'il est laid!

Ce fut là toute l'oraison funèbre du martyr.

Page 1