MAREST, XXIV-XXXIX
alors le plus de bien possible à la communauté et le moins de mal possible aux individus. En ces premiers mois du Consulat où Ton donnait aux Français l'illusion de la liberté, il cherchait moins à punir qu*à prévenir, à frapper qu'à savoir, à suivre toute sorte de fils mystérieux sans les couper brutalement; il ménageait les formes légales et s'abstenait d'arbitraires rigueurs. Par cette modération avisée, il suppléait aux moyens de force qu'il se préparait seulement.
Ses bureaux restaient peuplés d êtres abjects, tirés des basfonds du jacobinisme, mais assez bien disciplinés. Avec cette boue solidifiée, mélangée d'éléments meilleurs, il essayait de créer quelque chose de résistant et de fort. Ayant péché dans l'eau trouble des fournitures l'ex-curé Desmarest, auquel il avait reconnu le flair policier et une prodigieuse mémoire, il l'avait installé près de lui comme un répertoire vivant; il lui avait confié la direction de son bureau particulier, d'où sortirait la fameuse division secrète. A ce bureau se rattachait déjà le travail concernant la recherche des complots et la surveillance de l'esprit public (1). La police d'État, la haute police eut dès lors son organe central, distinct des autres divisions du ministère. En même temps, Fouché profitait de la réorganisation départementale pour agripper çà et là des pouvoirs ; il faisait instituer dans les grandes villes et sur certains points particulièrement intéressants des commissaires généraux de police, qui seraient ses agents personnels, presque ses préfets, et qui recevraient de lui le mot d'ordre.
Sa grande réussite en ces temps fut de se donner auprès de tout le monde la réputation d'homme très fort, prodigieusement malin, passé maître dans l'art de machiner la politique et l'intrigue. Certaines personnes le jugeaient eu politique supérieur à Bonaparte, voyaient en lui l'être avant tout intelligent avec lequel on pourrait toujours s'arranger, peutêtre l'agent des solutions futures (2). C'est ainsi que, lié
(l) Voy. (Quinze ans de haute police, par P. -M. Desmarest, précédée d'une étude par Albert Savine, xl-xliv.
(2^ Mme Danjou écrivait : « Il est î^uporiour à Jules (Bonaparte) en énergie
174 LWVENEMENÏ DE BONAPAUTE
avec les pires éléments de la liévolution et s'appiiyant sur eux, il avait su en même temps se donner un pied dans tous les camps. Il alléchait les émigrés par Tappât des radiations ; il eut dans le personnel politique, à coté d'adversaires acharnés, d'utiles alliés; il compta des amis dans le militaire, des preneurs dans le clerg^é constitutionnel, des dupes parmi les bonnes âmes et des défenseurs parmi les royalistes (1). Les groupes les plus divers, croyant se l'attirer, se plaçaient sous sa dépendance. Son but était de s'assurer, moins au-dessous qu'à coté de Bonaparte, une espèce de dictature sur tout ce qui concernait le maintien de l'ordre public, le maniement et la trituration des partis.
Talleyrand s'affermissait par d'autres moyens. Sa faveur auprès du Consul ne tenait pas seulement à ses rares qualités d'esprit, à la facilité merveilleuse avec laquelle il traduisait en langage de chancellerie et en formules délicatement ouatées une pensée abrupte. Dans un gouvernement de parvenus, il en imposait par une impassibilité que rien ne démontait et par ses façons de très grand seigneur. Avec une nonchalante impudence, il faisait accepter ses vices, le scandale de ses mœurs, sa liaison avec Mme Grand qu'il avait installée au ministère comme maîtresse de maison, ses jeux de Bourse, sa vénalité notoire, ses immenses besoins de luxe et d'argent, parce que tout se recouvrait en lui d'un vernis de haute élégance et des grâces de l'esprit.
Sa parole était fine, nuancée, tour à tour caressante et mordante. Chez lui, la bassesse du caractère se sauvait par l'insolence de l'esprit. S'il flattait, c'était en courtisan de naissance, aisément, avec des raffinements exquis. Son jeu était de faire croire au Consul qu'il aimait en lui moins sa fortune et ses succès que sa personne, qu'il s'était épris pour le héros d'une inclination presque tendre (2) ; à ce Bonaparte
el en moyens. » Elle parlait de lui comme d' « un rude gaillard à mettre à la tète d'un coup vigoureux » . Lettre du 1*'' décembre 1800.
(1) Madklin, 1, chap. x et xi,
(2) Voy. sa Correspondance avec Bonaparte consul et empereur, publiée par M. Bertrand.
déjà isolé dans sa g^randeur, il esssayait de donner l'illusion de se sentir aimé pour soi-même.
Puis, c'était l'intermédiaire avec l'ancienne société, avec les grands noms, vers lesquels Bonaparte inclinait par un vaniteux penchant. Talleyrand avait rompu avec son parti sans rompre avec son monde ; il s'était fourvoyé plutôt que déclassé. Les salons ne lui tenaient pas rigueur; il rendait beaucoup de services à ceux qu'il y rencontrait, bien qu'il fût le premier à cingler d'épigrammes leurs préjugés, leurs illusions et leur crédulité. Tout ce qu'il y avait à Paris de vrai grand monde, en hommes d'authentique noblesse, en femmes spirituelles et polies, lui tenait de très près; avec art, il rassemblait un peu de ces élégances et de ces prestiges pour l'offrir en bouquet à Bonaparte.
Obéissant à l'impulsion générale, il réorganisait son ministère, venait de prendre un bel arrêté pour régulariser la hiérarchie des agents et les conditions de l'avancement. Mais son influence débordait hors des limites de son département. Il donnait son avis sur les affaires de politique intérieure et d'administration. Lorsqu'il s'agira de nommer les nouveaux fonctionnaires, on aura soin de réserver, dans les états de proposition, une colonne pour les choix recommandés par « le ministre Taleyrand (1) ». Ses relations avec la finance et la presse, ses accointances cosmopolites lui mettaient en main mille ressorts cachés. Hommes de Bourse, journalistes d'affaires, littérateurs à gages, agents équivoques fréquentaient chez lui dans l'intervalle des audiences diplomatiques et venaient solliciter un avis, une indication, une impulsion discrète. Jamais pressé, indolent et courtois, il écoutait patiemment le visiteur, puis le reconduisait au travers de ses vastes salons, et s'arrétant à causer, « s'agenouillant même de sa mauvaise jambe sur un canapé (2), » il glissait en fin de phrase l'insinuation décisive, le demi-mot qui portait loin.
En politique, ses goûts lui tenaient lieu de principes. Cet
(1) Archives nationales, AF, IV, 10.
(2) Mémoires inédits ile Villiehs du Terragk.
176 L'AVKNEMENT DE BONAPARTE
homme effréné dans ses désirs et ses besoins, capable de froide férocité lorsque son intérêt était en jeu, avait naturellement le sens le plus mesuré, le jugement le plus fin. Les excès révolutionnaires le choquaient comme une faute contre le goût, comme une énorme et vide niaiserie ; il lui arriva de dire : " Tout ce qui est exagéré est insignifiant. » Aujourd'hui qu'il était moins nécessaire de s'encanailler et que l'on pouvait s enhardir contre les Jacobins, il poussait aux places leurs adversaires, les modérés de la Constituante et de la Législative, les hommes qui possédaient les manières et la tournure d'esprit des anciennes classes dirigeantes, sans en partager les passions. Nul n'était plus intéressé que lui à maintenir certains résultats de la Révolution, mais il lui répugnait d'en conserver les formes. Il conseillait avec tact le retour à certains usages, à certaines attitudes d'autrefois, et représentait modérément la tradition.
Lucien, excessif et présomptueux, prétendait que son département de l'intérieur devînt le grand ministère. Poursuivant son idée de Brumaire, aspirant toujours à un partage d'attributions avec Bonaparte, il eût voulu se faire l'administrateur en chef de la République et le Consul de l'intérieur, à côté de son frère Consul pour l'extérieur.
Il visait haut, voyait grand, mais en même temps s'égarait dans le détail. Il réformait minutieusement ses bureaux, réduisait le nombre des employés, exigeait d'eux plus d'assiduité et leur défendait de lire les journaux avant quatre heures du soir; il voulait que les lettres présentées à sa signature fussent « sans faute d'orthographe et de ponctuation (I) » . En attendant l'installation des préfectures, il essayait de rendre aux flasques administrations départementales un peu de nerf et de ressort. Son défaut était de se multiplier à l'excès et de se disperser; on lui reprochait en outre toute sorte d'entreprises douteuses, des profits illicites, des instincts de flibustier, des goûts de satrape, la violence et l'arbitraire de
(1^ Vov. l'article de M, Dejean dans la Bévue politique et parlementaire du 10 juillet" 1904.
ses fantaisies ; il prélevait sur les belles solliciteuses et sur les actrices des théâtres placés sous sa juridiction le droit du ministre. Gomme la partie artistique et littéraire, les expositions, les cérémonies relevaient de son ministère, il présidait, inaugurait, discourait infatigablement. Beugnot lui préparait ses harangues, mais lui-même les revoyait, fleurissait le stvle, empanachait les phrases. Ses discours et ses instructions manifestaient d'ailleurs une réelle largeur de vues et une abondante magnanimité d'esprit. Si l'indépendance de son caractère, autant que l'intempérance de ses ambitions, devait tôt ou tard le mettre en conflit avec Bonaparte, il ne fut pas inutile à la grande politique de son frère, à la politique de réconciliation nationale, par la hardiesse qu'il mit à l'exprimer et à la proclamer.
Le ministre des finances, Gandin, formé à l'école des grands commis d'ancien régime dont il conservait les mœurs^ soigné, propret, fuyant les distractions, célibataire endurci, l'air fonctionnaire, vivait à son bureau et se confinait dans sa partie. C'était un instrument parfait aux mains d'un chef d'État de grand caractère. Chargé de pourvoir aux besoins financiers d'un État sans finances et de gérer l'infortune publique, il eût peut-être succombé à la tache, si Bonaparte ne l'avait constamment soutenu, stimulé, et ne lui eût ordonné d'espérer contre tout espoir. Au ministère de la justice, Abrial, conventionnel d'arrière-plan, créature de Cambacérès, suivait de son mieux l'élan réorganisateur.
A la marine, Forfait, enfermé dans sa compétence d ingénieur hydrographe, n'arrivait pas à réagir contre le désordre et l'indiscipline qui paralysaient les services; nul département n'avait été plus opprimé par des marchés frauduleux et de colossales coquineries. A la guerre, Berthier se montrait admirablement exact, ponctuel et sûr; avec lui, jamais un retard dans la transmission d'un ordre, jamais un écart n'était à craindre. Il réorganisait de son mieux l'administration centrale, militarisait les bureaux et les mettait « sur le pied d'un n. 12
178 L'AVENEMENT DE BOiSAPAUTE
état-major (1) » . sans pouvoir encore subvenir aux besoins des armées.
Berthier n'avait pas ambitionné sa lourde fonction. Revenu d'Egypte lassé, éclopé, il n'aspirait qu'à la retraite et se croyait au bout de sa carrière, lorsque Bonaparte Tavait comme pris par les épaules pour le pousser dans celle qui le conduirait à Timmortalité. Il n'avait accepté le ministère qu'à son corps défendant, par dévouement au premier Consul, par sentiment du devoir militaire et patriotique (2). Il restait sujet à des accès de découragement, et vraiment la position de ces hommes jetés dans un gouffre d'abus et appelés à en tirer de l'ordre était par moments désespérante.
Envoyé à Dijon pour organiser l'armée de réserve, tombé au milieu d'éléments informes et disparates, Berthier passera par des heures d'affaissement; peut-être regrette-t-il Paris et la belle Yisconti dont le souvenir l'obsédait déjà en Egypte. Mais Bonaparte n'aime pas la mélancolie, qui est le signe des faibles, et estime que l'alacrité de l'esprit doit manifester la vaillance du cœur. D'un ton amicalement autoritaire, il commande à Berthier de chasser ses idées noires et lui impose l'optimisme : « Je vois avec peine que le séjour de Dijon vous donne de la mélancolie ; soyez gai (3) . »
Les ministres et surtout les principaux d'entre eux se détestaient mutuellement. Talleyrand traitait Lucien de « grand estafier (4) » ; leur brouille était notoire. Les ministères de l'intérieur et de la police étaient naturellement adversaires parce que limitrophes et contigus ; entre eux, il y avait à chaque instant querelle de frontière. L'intérieur jugeait que la police avait été indûment soustraite à ses attributions et devait y rentrer; contre un voisin qui la mena-
(1) Lettre à Bonaparte du 3 floréal. GroAC, Campagne de l'année d^ réserve en 1800, I, p. 160-161.
(2) Lettre à Bonaparte du 3 floréal. Dans cette lettre, Berthier dit au premier Consul : « Le repos et loubli, c'est ce qui m'aurait convenu quand vous m'avez jugé plus utile au ministère que je n'avais pas sollicité. »
(3) Corr., VI, 4731.
(4) RœDERER, III, p. 349.
L'IiSÎTERIEUR DU GOUVERNEMENT 179
çait d'annexion, la police se défendait àprement. Entre Lucien et Foiiché, le conflit éclatait parfois violent, scandaleux, et s'affichait dans les journaux. La rivalité de Talleyrand et de Fouché est encore plus célèbre. Ils se haïssaient par jalousie réciproque, par antinomie de race, de nature, et parce qu'ils représentaient dans le gouvernement des pôles opposés. Leur passé respectif leur donnait beau jeu pour se dénigrer; les crimes de Fun et les vices de Fautre s'accusaient réciproquement. L'aversion de Fouché s'attachait à la fonction de son rival autant qu'à sa personne et s'aiguisait d'une secrète convoitise, car le ministère des affaires étrangères, le ministère des belles fréquentations, reste objet de suspicion et d envie pour les révolutionnaires en voie d'ascension, jusqu'au jour où ils s'en emparent et s'y infatuent. Plus encore que les deux ministres, leurs bureaux étaient à couteaux tirés; ceux de la police dénonçaient continuellement la faction diplomatique, qu'ils accusaient de louches compromissions avec les émigrés et l'étranger.
Sans Bonaparte, ce ministère hétérogène se fut immédiatement disloqué. Mais Bonaparte « raccordait tout » , selon l'expression de Beugnot (l). Si le temps n'était pas venu où il mettrait tout le monde au pas, il menait cependant tout le monde, sans trop s'inquiéter de l'irrégularité d'allure et des écarts de quelques-uns. Laissant Fouché tirer à gauche et Talleyrand tirer à droite, il conduisait tout de même dans la voie qu'il s'était tracée son attelage dépareillé; il faisait à lui seul l'unité de son gouvernement.
ly
Certains ministères étaient vraiment trop chargés. L'intérieur notamment comprenait, outre la partie d'administra-
(1) Correspondance à dou»i cliiffrce de Beujjnot avec Bcurnonville. Archive» nationales, AU, XIX.
tion pure, les travaux publics, l'agriculture et le commerce, rinstriiction publique, les beaux-arts, c'est-à-dire cinq à six de nos départements actuels. Aussi avait-il été question d'augmenter le nombre des ministères. C'était une idée de Sieyès que Bonaparte avait adoptée. Gambacérès l'y fit renoncer en lui démontrant que les grandes fonctions perdaient de leur prestig^e à se trop multiplier (1).
Bonaparte reprit son idée sous une autre forme. Il décida de créer dessous-ministres, de découper dans les départements existants certaines parties d'administration propres à former des unités distinctes, et de les confier, sous la haute autorité du ministre, à des hommes d'un rang plus élevé que de simples chefs de service ; des conseillers d'État seraient délégués à ces éminentes gestions, sans perdre rang et voix dans leur assemblée. Ainsi furent dévolus d'abord les domaines à Régnier, les colonies à Lescalier, les ponts et chaussées, canaux et cadastres à Gretet. A l'intérieur, le conseiller Ghaptal reçut la partie de l'instruction publique (2).
Gontre cette façon de tailler dans le vif de ses attributions une part pour autrui, Lucien immédiatement regimba. Il obtint que la décision adoptée fût remise en problème, dans un conseil tenu par les Gonsuls et où furent appelés les principaux intéressés. Le procès-verbal de cette réunion montre comment et sous quelle forme pittoresque Bonaparte posait en principe que l'administration délibérante et l'administration agissante se devaient mutuellement pénétrer.
« Un conseil extraordinaire est rassemblé. Il est composé des ministres des finances, de l'intérieur, de la marine, et des conseillers d'Etat Gretet, Régnier, Ghaptal et Lescalier.
« Le premier Gonsul les consulte sur la question de savoir s il y a des inconvénients aux attributions particulières assignées à divers conseillers d'Etat.
« Le ministre des finances pense qu'il était très convenable d'attribuer à un conseiller d'État les domaines anciens
(1) Eclaircissements .
(2) Règlement du 5 nivôse an VIII. Archives nationales, AF, IV, 4.
et nouveaux. Il établit son opinion sur ce que, dans cette partie de son ministère, tout est contentieux, et qu'il était dig^ne du gouvernement de confier à l'examen d'un magistrat les intérêts qui tiennent à la propriété des citoyens. Il rappelle qu'on s'était proposé de former des forêts une attribution particulière, mais il ne voit pas l'utilité de cette mesure. Il finit en annonçant que le citoyen Régnier sera incessamment en possession de son travail et de ses bureaux.
« Les colonies sont l'objet d'une de ces attributions qui est déférée au citoyen Lescalier. Le ministre reconnaît tous les avantages de cette disposition. Il croit qu'elle ne diminuera pas ses signatures, mais il convient qu'elle assurera plus de maturité dans les déterminations qui exigent un homme tout entier.
« L'attribution des ponts et chaussées, canaux et cadastres, et celle de l'instruction publique sont destinées, la première au citoyen Cretet et la seconde au citoyen Ghaptal. « Le ministre de l'intérieur pense que le système de ces attributions détruira la responsabilité ministérielle et (jue l'activité des opérations sera compromise si elle dépend d'un agent que le ministre ne pourra jamais destituer. Il distingue ce qui, pour Tinstruction et l'exécution, tient à d'anciennes lois, de ce qui concerne les règlements nouveaux, et c'est sous ce second rapport qu'il pourrait reconnaître moins d inconvénients dans les attributions proposées.
« Le premier Consul observe que les objets dont on s'est proposé de faire des attributions particulières, sont d'une telle importance que plusieurs personnes avaient pensé qu'ils devaient exiger des ministères particuliers ; que cependant leurs rapports avec les diverses attributions du ministère de l'intérieur se trouveraient tellement essentiels et multipliés, qu'il serait impossible que ces ministères existassent indépendants; que cette considération a conduit à un mezzo termine qui, en assignant à une partie les soins d'un homme tout entier, conserve la haute pensée au ministre.
182 L'AVÈ?JEMENT de BONAPARTE
« Le second Consul examine également les objections du ministre de Tintérieur. Il considère Timpossibilité dans laquelle se trouvent les ministres de tout lire et de tout signer. Tout ce qui tient à Tinstruction se fait par les premiers commis, qui contresignent les lettres et y apposent la griffe ministérielle. Cet état de choses démontre l'utilité d'un m.agistrat chargé de l'instruction des affaires. Quant à la décision, elle reste tout entière au ministre, puisque c'est par lui que tout le travail revient au gouvernement. Cette observation est faite par le second Consul pour répondre à l'objection tirée de la responsabilité.
« Le premier Consul ajoute un développement à l'opinion qu'il a déjà exprimée. Les idées en législation doivent naître des souvenirs de l'exécution; la transaction naturelle qui s'opère dans l'esprit de l'homme occupé à méditer un projet de loi, se compose des besoins de la chose qui doit faire matière de ce projet, et des ressources de l'esprit qui découvre les moyens de satisfaire ces besoins. Cette transaction ne peut s'opérer si les besoins ne sont pas exactement et entièrement connus, et ces besoins ne peuvent se connaître que par le travail de l'exécution. Il est donc utile qu'un conseiller d'État soit appelé à la manipulation des affaires, pour que les lois dont il s'occupe dans son cabinet soient d'accord avec les besoins et la possibilité de Texécution.
u Le ministre de l'intérieur persiste dans son opinion. L'instruction des affaires doit donner sur elles, à celui qui l'a faite, une influence nécessaire. Le ministre à qui Ton ne présentera que les résultats, sans que le détail des moyens lui soit connu, sera privé des motifs sur lesquels devrait s'appuyer sa détermination. Ce serait une mesure plus franche en administration que celle qui donnerait la décision à celui qui aurait l'instruction, en l'assujettissant seulement à correspondre avec le ministre.
(1 Le citoyen Cretet, appelé à émettre son opinion, la réduit à ceci : qu'il vaut peut-être mieux prendre un conseiller d'État comme tête que comme bras.
« I.e premier Consul fait observer que comme la nature a réuni la tête et le bras dans le même individu, de même elle a voulu que dans le raisonnement la connaissance matérielle des choses conduisît à l'opinion que l'esprit doit en concevoir. 11 demande encore comment et par quelle transaction l'esprit peut être conduit à saisir l'utilité de cette loi, si ce n'est par le souvenir des détails de l'exécution (1). »
Finalement, par manière de satisfaction à Lucien, on renonça momentanément à créer pour Ghaptal une direction de l'instruction publique. Les fonctions confiées aux autres conseillers furent maintenues; ce fut l'origine de ces directions générales qui ont tant concouru à introduire dans notre administration des habitudes de haute tenue, de stabilité, de dévouement éclairé à l'intérêt public. Les premiers titulaires créèrent en quelque sorte la fonction et léguèrent à leurs successeurs une tradition longtemps conservée ; ils firent école et souche de grands bureaucrates.
Bonaparte ne se priva pas d'employer individuellement ou collectivement d'autres conseillers d'État en dehors de leur assemblée ou de leurs sections. Dès Torigine, dans certains cas, plusieurs d'entre eux avaient été appelés à délibérer avec les Consuls, en même temps que divers ministres. A la fin de nivôse, cet usage se régularisa, se généralisa sous forme de conseils d'administration, tenus périodiquement en présence des Consuls.
Il dut y avoir désormais « le primidi de chaque décade un conseil général des finances; le quartidi, un conseil d'administration de la guerre; le septidi, un conseil d'administration de la marine; le 8 de chaque mois, un conseil d'adminislra-
(1) Archives nationales, AF, IV, 1238.
tion de la justice; le 18, un conseil d'administration des relations extérieures (celui-ci ne parait pas s'être réuni en fait), et le 28 un conseil d'administration de la justice et de la police g^énérale. » Les ministres compétents et en plus le ministre des finances assistaient toujours; ils se faisaient accompagner du chef de leur comptabilité et au besoin d'autres chefs de service. En outre, on convoquait ceux des conseillers d'État auxquels le gouvernement jugeait utile de faire appel, trois ou quatre pour chaque partie. Bonaparte adjoignait ainsi aux ministres et s'adjoignait des collaborateurs spéciaux pour chaque nature d'affaires, qu'il s'agit d'affaires devant ensuite passer au conseil d'État ou se terminer en séance consulaire. Le gouvernement prit de plus en plus l'aspect d'un vaste assemblage de conseils et de comités, d'une véritable polysynodie ; mais Bonaparte restait l'agent de coordination, le stimulateur, le régulateur suprême.
Les conseils d'administration se tenaient chez lui le soir. Il dînait entre sept et huit heures, dînait légèrement (1), puis restait quelque temps dans le salon où Joséphine recevait assez nombreuse compagnie. A neuf heures et demie, si le règlement du jour l'indiquait, il se réunissait aux personnes appelées en conseil. On s'étonnait de lui retrouver l'esprit aussi dispos, aussi frais, que s'il n'eût pas vécu depuis le matin dans la chaleur et le tracas des affaires. Assidûment, à la lueur des lampes, on discutait, on travaillait; ce labeur collectif se prolongeait fort avant dans la nuit : procès-verbal du 5 ventôse : « La séance est levée à deux heures du matin (2). »
» Dans ces comités privés, Bonaparte fit vraiment son apprentissage d'administrateur. C'est une légende que son omniscience instantanée. Il avait en beaucoup de choses des intuitions, des divinations, et parfois découvrait d'emblée la règle directrice que les autres mettaient un long temps à
(1) Il disait que, si peu que l'on dîne, on dîne toujours trop. Mémoires manuscrits de Fain.
(2} Archives nationales, AF, IV, 1248.
établir par rexpérience et le tâtonnement. Il avait aussi des parties crignorance totale. Dans les conseils d'administration, il fit connaissance à fond avec les affaires ; il les vit par le dedans, dans leur substance intime; il les surprit en marche, en cours ; il sut comment se compose et se manipule un dossier, apprit à démêler la pièce maîtresse.
Les hommes lui devinrent aussi familiers que les choses. En toute matière, les spécialistes, les techniciens, les hommes de la partie étaient mandés. Ainsi comparurent tour à tour les rég^isseurs de l'enreg^istrement, ceux des douanes, ceux des postes, le citoyen Lamolère, directeur de la dette au Trésor, et le citoyen Denormandie, liquidateur général de la dette. Bonaparte les pressait de questions, exig^eait d'eux des renseig^nements rigoureusement précis, exacts, circonstanciés, qui lui traduisissent les choses en images sensibles, sous leur forme et dans leur configuration matérielles. Par exemple, est-il question du grand-livre de la dette publique? Il veut savoir au juste et dans le plus minutieux détail ce que c'est, et le voici décochant à bout portant et coup sur coup au directeur de la dette vingt-six questions, auxquelles l'autre est invité à répondre sur-le-champ ou à très bref délai :
Cl Combien le grand-livre a-t-il de volumes?
« Le perpétuel, le viager et les pensions forment-ils un seul grand-livre?
(1 Combien y a-t-il de volumes pour la dette perpétuelle?
a Combien pour les rentes viagères?
a Combien pour les pensions?
a Chacun des livres est-il divisé par ordre alphabétique?
a Combien, en conséquence de la division, forme-t-il de parties?
a Combien y a-t-il d'articles sur chaque feuille?
« Le livre est-il parafé?
a Dans quel lieu sont placés les trois livres?
a Sont-ils dans trois pièces différentes?
a Sont-ils tous sous la direction du citoyen Lamolère?
H Y a-t-il pour chacun un sous-directeur particulier?
180 L'AVENEMENT DE BONAPAIITE
» Quel est le nombre des commis employés pour chacun des g^rands livres?
« Quelle est la forme et la teneur d\ine inscription?
« Inscrit-on la rente ou le capital? Etc., etc. "
Il arrivait ainsi non seulement à connaître les éléments d'une affaire, les intérêts en cause, mais à les voir, à se les représenter dans leur réalité positive, concrète, physique, à la façon dont il discernait des corps de troupes manœuvrant sur un champ de bataille. Alors, s'emparant avec une parfaite certitude d'imagination de ces pièces de son jeu, il les faisait évoluer, concourir respectivement au but, se combiner et s'ajuster.
On lui connaissait le génie du commandement: on lui connut celui de la transaction. Il savait que tout règlement durable comporte une part de transaction. « S'il y avait un art dans lequel il excellât, c'était celui de combiner la mesure de satisfaction qu'il fallait accorder à chacun et de balancer tous les intérêts (I). » Cette faculté de combinaison et de balancement, il la tenait peut-être de ses ascendances italiennes. Pour désigner le point où les intérêts divers peuvent se joindre et s'accorder, il ne trouvait que le mot italien : mezzo termine était l'un de ses termes favoris. En conseil d'administration, quand les opinions contraires s'étaient entre-choquées, il invitait à chercher ou proposait lui-même « un système conciliatoire (2) » . Seulement, lorsque la solution moyenne s'était dégagée, lorsqu'il se l'était appropriée, il voulait que tout le monde s'y soumît, de gré ou de force, et il l'érigeait en indiscutable statut. Possédant supérieurement le sens de l'autorité, gardant le sens de la mesure, le tact des circonstances et des choses, il gouvernait fortement et finement.
Plusieurs des solutions qui intervinrent ne lui appartiennent pas en propre. Il les trouva dans l'air, dans l'ambiance des événements et des idées, d'où il les contraignit
(1) Mémoires de Pasfjuier, I, p. 150.
(2) Archives nationales, AF, IV, 1249.
seulement à se dégager. Parmi les hommes que la Révolution avait produits, la plupart avaient participé depuis dix ans aux affaires générales ou locales; mis en contact avec les choses, avec les personnes, ils avaient assisté au désastre de la théorie pure, éprouvé le danger des systèmes préconçus et senti la nécessité de revenir aux données de la pratique et de Texpérience, en les conciliant avec les nouveautés irrévocablement acquises. Ainsi s'était formé chez beaucoup d'entre eux un esprit reconstituant, encore vague et imprécis. Bonaparte concréta cette nébuleuse. Par lui, par l'opération de sa volonté, un vaste ensemble de velléités et d'aspirations se condensa en résultats solides. Il fut l'extracteur des solutions, le grand réalisateur. Arrachant les hommes qu'il avait choisis à l'aveuglant tumulte des factions, à l'incohérence des temps violents, et les replaçant dans un état de sécurité relative, il leur restitua la faculté de voir plus clair dans leurs idées et de les fixer. Maître impatient, maître exigeant, il ne leur laissait ni trêve ni répit qu'ils n'eussent formulé leurs conceptions en projets fermes, et il les forçait d'aboutir. Divisant et répartissant entre eux le travail d'après les différentes cases qu'il avait établies en son propre esprit, empêchant leurs facultés de se disperser en dehors de limites strictement tracées, enfermant chacun dans sa spécialité, évitant la moindre déperdition d'effort, dominant lui-même toutes les spécialités et les faisant concourir, il tira de ses collaborateurs une somme incroyable de besogne utile; il doubla, tripla la force productive de ces hommes. C'est ainsi qu'en moins de trois mois, entre une foule de mesures de tout ordre, quatre lois organiques furent bâties : la loi du 28 pluviôse an Vlil sur l'organisation départementale et communale, celle sur l'ordre judiciaire, la loi portant clôture de la liste des émigrés et liquidant en cette partie le passé révolutionnaire; enHn, la loi sur les successions et donations qui fut la pierre d'attente du Gode civil.