PREMIERE PARTIE
LE DÉSORDr, E 31 A T É R I E L . — LA QUESTION RELIGIEUSE
Les préfets à leur poste. — Pénurie d'argent. — Préfets de gauche et préfets de droite. — Impartialité du plus grand nombre. — Dénonciations jacobines. — L'opposition contre-révolutionnaire. — Diversité profonde dans l'état des régions françaises. — Régions de trouble et de banditisme. — Lvon. — Le Sud-Est. — Guerre civile dans le Vivarais. — Forfaits réactionnaires en Vaucluse. — Tyrannie rouge dans les Bouches-du-Rhône. — La chouannerie cévenole. — Toulouse capitale du jacobinisme. — Emeutes; faiblesse des autorités; indignation de Bonaparte. — Le brigandage dans le Sud-Ouest. — Horrible aspect de la Vendée. — Attentats et rapines dans l'Ouest. — La guerre civile seulement interrompue. — Persistance de l'organisation insurrectionnelle. — Importance de la question religieuse dans l'Ouest et dans toutes les parties de la France. — Premières mesures de Bonaparte. — Il promulgue à nouveau les lois conventionnelles sur la liberté des cultes et la séparation des Eglises et de l'Etat. — Réouverture d'un plus grand nombre d églises. — La promesse de fidélité. — Politique personnelle de Fouclié. — Prêtres mis en liberté. — Prêtres réapparus ou rentrés. — La majorité d'entre eux se refuse à la promesse. — Embarras des autorités locales et différences de conduite. — Culte dans les églises; culte privé; culte clandestin. — La tolérance dosée d'après le degré de foi des différentes régions. — Régime de l'Ouest. — La renaissance catholique se continue. — Déclin du culte décadaire.
— Anarchie religieuse. — Le schisme constitutionnel. — Guerre intestine entre catholiques; les soiiniissionuistes et les insoumis. — Prêtres amphibies.
— Evêques et prêtres; ecclésiastiques et laïques; les femmes; le village — Le catholicisme dans les lindics. — Movens divers dont se servent les émigrés pour rentrer. — Les surveillances. — Fraudes et subterfuges. — Relâchement progressif des rigueurs. — Caractère des premiers temps de l'administration préfectorale. — Conhance des masses en Bonaparte.
Les préfets atteignirent sans encombre leurs départements respectifs. Ils furent accueillis dans les chefs-lieux au bruit
de l'artillerie, harang^ués par les autorités sortantes avec cette pompe verbeuse qui caractérisait tous les actes de la vie publique. Le lendemain, faute d'argent, ils eurent grandpeine à monter leurs bureaux et à mettre en train la machine : " .1 ai trouvé ici, écrivait Beugnot, quatre-vingtquatorze commis que j'ai réduits à trente, et je ne sais pas avec quoi je les payerai (1). ^ On ne put affecter aux tribunaux que des salles affreusement délabrées; la justice s assit sur de misérables bancs, quand les magistrats n'étaient pas obligés d apporter leur chaise. Quelques préfets lancèrent des proclamations à fracas ; d'autres, rompant avec cette phraséologie, eurent le bon sens de tenir un langage modeste et pratique. Beugnot dit à ses administrés :
" Je viens remplir les intentions bien connues du premier Consul. Il aspire à tout ce qui est grand, tout ce qui est bon, et il veut dés à présent l'ordre, la tranquilhté au dedans et la paix au dehors... Je me garderai bien de vous parler en débutant de richesse, d'abondance, de bonheur, et de vous les montrer sortant sans efforts du nouvel ordre de choses. La prospérité publique ne se donne pas à si bon marché, et il est plus aisé de la vanter que de l'atteindre. Mais je dirai aux sages habitants du département de la Seine-Inférieure : j apporte au milieu de vous l'amour du devoir, beaucoup de bonne volonté, quelque expérience; travaillons de concert; travaillons lentement, mais sans relâche, à sonder les plaies que la Révolution a faites; jugeons des remèdes avec sagesse; appliquons-les avec discernement (2). »
Les débuts politiques des préfets ne furent pas uniformes. Des différences de conduite trahirent leur diversité d'origine. Quelques-uns, comme Poitevin-Maissimy dans le Pas-de- Calais, restèrent carrément à gauche, se crurent appelés simplementà continuer l'administration précédente et maintinrent à peu près le régime révolutionnaire. D'autres penchèrent à
(1) Archives nationalois, AB. XIX, 3V8.
(2) Tcxle publié par M. Dojean dans son étude sur BciKjnot préfet du Consulut, Revue de Paris du 1" décembre 1905.
238 L'AVKISEMEiNT DE BOISAPARTE
droite, recherchèrent de préférence les anciennes classes supérieures, vers lesquelles ils se sentaient attirés par une affinité de mœurs et de g^oùts. Tous les préfets ne se montrèrent pas d abord tels que Bonaparte les souhaitait : hommes d esprit large et de main ferme. On en vit de trop acerbes et d'autres trop mous. La plupart, cependant, se conformant au mot d'ordre reçu, montrèrent une impartialité hardie. Ils accueillaient tout le monde, faisaient bonne mine à chacun, déclaraient ne plus connaître de partis, employaient les capacités sans distinction d'orig^ine, plaçaient un royaliste d'hier à côté d'un républicain prononcé, écartaient seulement les indignes; ils recommandaient l'oubli des haines, la tolérance réciproque, et s'efforçaient vraiment de mettre la paix entre les Français.
Le jacobinisme extrême les taxa immédiatement de modérantisme et les dénonça. Ce parti battu et bousculé en Brumaire, ménagé au lendemain de Brumaire, ne se tenait pas pour définitivement vaincu. Les clubs et comités ressuscites partout en l'an YII n'avaient pas entièrement disparu. Quelques-uns subsistaient ouvertement; la plupart s'étaient à demi renfoncés sous terre, s'étaient transformés en conciliabules privés ou en loges maçonniques, légalement tolérées. D'autres avaient élu domicile en cabarets et tabagies. C'est de là qu'ils adressaient à qui de droit, c'est-à-dire à Fouché, d'aigres rapports sur les autorités nouvelles. La préfecture était épiée par le café du coin. On incriminait les actes des préfets et surtout leurs tendances, leurs fréquentations (1).
Le public abominait maintenant ces pratiques délatrices. Dès la fin du Directoire, le commissaire du gouvernement dans les Vosges avait écrit, sur un ton douloureux : « La dénonciation civique, regardée jusqu'alors comme un devoir
(1) Celui de la Manche était accusé tV avoir présidé un banquet à Goutanccs « entouré d'honinrics et de femmes marquants de l'ancien régime, d'émigrés de 1791 rentrés, amnistiés, et de pas un seul plébéien; sollicitant de transporter son domicile à Goutanccs, parce qu'il ne trouve pas aussi bonne compagnie à Saint-Lô, où il n'v a effectivement que des patriotes. » Bulletins départementaux, thermidor an VIII. Bibliothèque nationale, fonds français, 11361.
indispensable par tout bon citoyen, n'était plus considérée que comme un acte dangereux et déshonorant (1). » Les dénonciations, obscurément forgées, allaient s'ensevelir dans leur réceptacle naturel, c est-à-dire dans les bureaux de la police. Les Consuls avaient le bon esprit de n'en tenir aucun compte, mais ils ne se pressaient point de sévir contre le jacobinisme récalcitrant.
L'autre parti extrême, le parti franchement contre-révolutionnaire, se confinait de son coté dans une opposition amère. Il se composait de l'ancienne caste nobihaire et des gens qui s'en rapprochaient par leur opinion ou leur façon de vivre, de ceux qui avaient par trop souffert de la Révolution, de ceux que le populaire désignait sous le nom générique à" aristocrates . Au lendemain du coup d'État, ils avaient exalté Bonaparte et tout attendu de celui qui dispersait la populace parlementaire; ils détestaient maintenant l'homme par qui la République s'ordonnait.
Les deux partis extrêmes ne formaient d ailleurs que des minorités inégalement réparties selon les régions. Les républicains sensés et vraiment patriotes, troublés au premier aspect de l'opération de Brumaire, offusqués par la brutalité du geste, ensuite rassurés, soutenaient le gouvernement; si quelques-uns s'alarmaient un peu de certaines allures dictatoriales, ils se montraient inquiets plutôt que détachés. Entre les partis était la France, la vraie France, la niasse sans opinion ou d opinion moyenne, avide seulement de sécurité et de tolérance, de travail, d'ordre à Fintérieur et de paix glorieuse au dehors; c'est en s'appuvant sur cette masse bien intentionnée mais inerte, en tâchant de l'animer à la défense de ses propres intérêts, en cherchant aussi à s'associer les hommes raisonnables de tous les partis, que les préfets entreprirent leur difficile besogne.
(1) Rapport (lu 21 vcndémiain- an VIII. Tous les rapports de coiniuissairos et de préfets que nous citons dans ce chapitre sont tirés, sauf ccu\ qui font l'objet d'une référence spéciale, de la série EIC, III, aux Archives nationales. Nous indiquons seulement la date des rapports et le n" du carton.
240 L'AVENEMEINT DE r.ONAPAIlTE
La première chose à faire, en mille endroits, était de rétablir Tordre matériel. Sans doute, si la sécurité des routes n'existait à peu prés nulle part, s'il n'était g^uère de départeiTient qui n'eût çà et là ses bandes de chauffeurs, les régions sises autour de Paris, le Nord, l'Est, la plus grande partie du centre jouissaient d'une tranquillité relative. Au contraire, la portion inférieure du massif central, la région sud-orientale, celle du Midi tout entier, celle du Sud-Ouest, sans parler de l'Ouest, restaient remplies de guerroiement épars. Dans toute la zone inférieure, une fureur de meurtres sévissait encore, par tueries errantes. Il semblait que la France plongeât jusqu'à mi-corps dans une fange de hideux brigandage et de guerre civile disséminée. A travers trente-cinq à quarante départements, les bandes contre-révolutionnaires ou prenant le masque de la contre-révolution couraient toujours les campagnes, s'attaquaient aux acquéreurs de biens nationaux, pillaient les caisses publiques, dévalisaient les courriers, arrêtaient les diligences, faisaient le coup de feu avec la gendarmerie et la troupe. D'autre part, c'était dans les mêmes contrées que les Jacobins maîtrisaient encore certaines villes, maintenaient leurs positions, se cramponnaient aux fonctions, s'essayaient à prolonger le désordre.
Sous les régimes précédents, la plupart des villes et localités troublées avaient été mises en état de siège. Le pouvoir consulaire, qui se présentait en restaurateur des formes légales et civiles, révoquait peu à peu ces mesures. Il n'en devait pas moins tenir la force armée constamment sur pied et en haleine. Les autorités militaires présentaient parfois d'excellents éléments ; parfois, ce qu'il y avait de pire dans le mauvais. Les troupes étaient rares, dépourvues, faméliques, les gardes
nationales apathiques. Bonaparte venait de demander au conseil d'État un règlement qui ferait de la ^gendarmerie un corps autonome, mobile, libre d'agir avec la promptitude et " le secret de l'organisation militaire (1) « , libre de se porter aux endroits troublés, sans réquisition des autorités civiles. La recomposition de la gendarmerie serait l'un des grands moyens dont il se servirait pour rétablir l'ordre, mais l'œuvre commençait à peine. L'action de la police et celle de l'administration se contrariaient souvent ; les commissaires de Fouché faisaient parfois sourde guerre aux préfets de Bonaparte (2) . Enfin, les tendances contradictoires des différents ministères entretenaient de fâcheuses divisions entre les autorités civiles et militaires.
Un conflit de ce genre se perpétuait à Lyon, dans la seconde ville de France, dans la grande cité qui s élève au confluent du Midi, du Centre et de l'Est. En attendant l'arrivée du préfet, le général commandant, Moncey, homme de devoir et d'honneur, s'efforçait de rassurer et d'apaiser la malheureuse population lyonnaise. L'administration départementale et les administrations municipales, héritées du Directoire, coitrecarraient ces mesures ; elles restaient à l'état de rébellion sournoise contre le gouvernement de Brumaire. Par sfs exactions, ses violences, le pouvoir légal s'était fait Feunemi public; Lyon demeurait sous le régime du Directoire quatre mois après que Paris en avait été libéré. Les désordres continuaient. Aux portes de la ville, en moins de trois jours, la diligence allant de Paris à Lyon et le courrier allant de Lyon à Paris étaient successivement arrêtés (3). Dans la ville, les principaux Jacobins, au sortir d'un banquet démagogique auquel " la tempérance n'avait pas présidé (4) » , proféraient des imprécations.
Moncey signala le fait au ministre de la police. Fouché,
(1) Correspondance dr Napoléon I", VI, V657.
(2) Voy. lin rapport du préfet do IVonno, 12 messidor, FIC, III, 7.
(3) Le Maréchal Moncey, par lo duc dk Conkgi.iano, p. 107.
(4) Ibid. Lettre de Moncey, 28 nivôse an VIII, p. 110.