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créer, alors qu'il ne fit que transformer, renouveler et métamorphoser.
A la fin de nivôse an VIII, une Banque de France se forma, au capital de trente millions, divisé en actions ; sa principale fonction serait d'émettre des billets payables au porteur et à vue, en même temps que d'escompter les effets de commerce. Dans le même temps, en vertu d'eng^agements concertés, la Caisse des comptes courants prononça sa propre dissolution et, par un phénomène de transmutation, se fondit dans l'établissement nouveau dont elle fit la substance eri lui apportant un premier capital, un personnel, un local provisoire, place des Victoires, et des bureaux. L'émission destinée à compléter le capital se fit dans le public. Pour donner l'élan, Bonaparte mit une certaine ostentation à souscrire le premier, à souscrire pour trente actions; il fit souscrire ses frères, ses officiers, ses ministres, le président du Sénat, le g^ouvernement tout entier, en sorte que l'Etat donna 1 estampille officielle à une institution d'origine privée et lui conféra par adoption une paternité imposante (I).
En ce temps de libéralisme provisoire, on n'osa porter atteinte à la liberté absolue des banques et institutions de crédit, préconisée par les économistes de la Révolution; quelques banques continuèrent à émettre des billets, à côté de celle qui allait tout de suite se placer hors de pair.
Bonaparte la gratifia de privilèges sans lui octroyer encore un monopole. Avec une sagesse dans laquelle il devait persévérer, il voulut en faire un auxiliaire et non un organe du gouvernement; il la patronna sans la régenter. Ce furent les actionnaires eux-mêmes qui votèrent les statuts, élurent les régents, organisèrent cette république de capitalistes, sous la protection du premier Consul. La société eut à régler ellemême le jeu de ses opérations suivant les dispositions et les besoins de la place, condition indispensable à son succès, car
(i) Stourm, les Finances du Consulat, p. 230-243. Il n'y eut pas d'arrêté institutif de la Banque, qui parut naitrc spontanément, mais seulement un arrêté du 28 nivôse qui mit à sa disposition le local de \ Oratoire .
le crédit se fonde sur la confiance spontanément accordée et ne se décrète point. Trait non moins remarquable, Bonaparte n'exigea de la Banque aucun service immédiat, aucun secours direct. Sa perspicacité lui fit apercevoir que le principal service que la Banque pourrait lui rendre serait de réussir, c est-à-dire de faciliter les escomptes et d abaisser 1 intérêt de 1 argent, de ranimer par suite l'esprit d entreprise industrielle et commerciale et d'accroitre la fortune publique. Ce résultat favoriserait tôt ou tard et grandement lÉtat, en donnant plus d'aisance à ses mouvements de fonds et à ses opérations de trésorerie, en aboutissant aussi à des plusvalues certaines sur le rendement des impôts. Bonaparte craignait de compromettre ce progrès en le brusquant; en matière financière, son génie fut une longue patience, doublée d un optimisme persévérant. Il ne demandait pas trop au présent, afin de mieux dégager et assurer l'avenir.
La session législative devait constitutionnellement finir le l" germinal. Le gouvernement, usant d'un droit, la prolongea jusqu au 10 sous forme de session extraordinaire, afin d'obtenir le vote de différentes lois. Le Corps législatif une fois congédié, le Tribunat, qui avait reçu le don de permanence, ne se réunit plus que deux fois par mois, cherchant péniblement de quoi remplir ses séances et occuper son temps. Ses séances vides, espacées, faisaient contraste avec la régularité et la plénitude de 1 action gouvernementale s'exercant en conseil d Etat. Les règlements se multipliaient, s'accumulaient; le premier Consul en approuvait jusqu'à dix en un jour. Ils portaient un commencement d'ordre dans les diverses parties des services ou précisaient l'application des lois.
En dehors de celte besogne assidue, la grande affaire inté-
228 L'AVÉNEMEINT DE BONAPARTE
rieure à laquelle Bonaparte et ses collègues eurent à pourvoir en ventôse, germinal et floréal, fut de composer le personnel administratif et judiciaire, de remplir les cadres législativement créés, de recruter l'armée des fonctionnaires. Travail sans exemple dans notre histoire ! C'est la seule Fois en France qu'un gouvernement eut à nommer d'un seul coup tous les administrateurs de départements, les maires, adjoints et conseillers municipaux des villes au-dessus de cinq mille âmes, les juges à tous les degrés. Qu'on se figure 1 universel éveil des convoitises, le fourmillement des ambitions, les ministères encombrés de solliciteurs, les bureaux assiégés, l'insistance des recommandations, le conflit des intérêts et des passions; qu'on se rappelle les circonstances particulières d un temps où la pénurie générale jetait des individus en plus grand nombre que jamais à la poursuite des fonctions rétribuées par l'État, et on se fera une idée du sang-froid qu'il fallut aux Consuls pour se reconnaître dans ce tourbillon et accomplir avec quelque maturité l'immense et urgente besogne.
Le public parisien attendait impatiemment les choix, parce qu'ils paraîtraient signaler l'orientation définitive du gouvernement. Les journaux jacobins adjuraient les Consuls de se rallier « aux hommes de la Révolution {{)v , c'est-à-dire de ne favoriser que les républicains de l'espèce intransigeante, ceux qui entendaient seuls vivre et pâturer sur la chose publique. D'après un rapport départemental, l'affiliation jacobine, qui se maintenait en beaucoup d'endroits, agissait par ses correspondants à Paris pour accaparer les fonctions locales (2) .
Il y avait d'abord à pourvoir de leurs titulaires les quatrevingt-dix-huit préfectures. Le ministère de l'intérieur, à qui incombait le soin de formuler des propositions, s'enquit un peu partout, s'enquit sérieusement. Les députés furent consultés sur les besoins et les préférences de leurs départements respectifs. Il est vrai que le Corps législatif, le Tribunat et le
(1) Journal des Hommes libres, ventôse an VIII.
(2j Département des Landes, germinal an VIII. Archives nationales, FIC, III.
Sénat, désireux d'éviter le reproche d universelle intrusion si souvent adressé à leurs prédécesseurs, venaient de voter une décision par laquelle leurs membres s'interdisaient de recommander personne. Malg^ré cet accès de rigorisme trop beau pour durer, ce qu'on appelle aujourd hui les influences parlementaires ne fut nullement exclu.
D'après toutes les données qui lui furent fournies, Beug^not fit le gros du travail préparatoire. Lorsque les états de proposition eurent été transmis aux Tuileries, Bonaparte consulta surtout Cambacérès, Lebrun, Maret, Talleyrand, Lagarde, Glarke et Bourrienne. Il fit ensuite les nominations en séance consulaire, par fournées successives. Les choix du ministère de l'intérieur furent approuvés par lui dans la proportion de soixante-cinq sur quatre-vingt-quinze .1} ; il fit les autres d après ses informations et ses impressions personnelles.
Il s'inspira d'un premier principe, dont Tétat des régions françaises et l'universel déchirement des localités faisaient une loi de circonstance, une nécessité pacificatrice ; c'était de placer à la tête de chaque département un homme étranger au pays, assez étranger aux luttes et violences locales pour les dominer de son impartialité. D'autre part, quiconque ne se recommandait point par une intégrité au-dessus de tout soupçon fut impitoyablement écarté.
Pour composer le personnel préfectoral, une première matière s'était offerte ; c étaient les commissaires du Directoire que le 18 brumaire avait trouvés en fonction près des administrations départementales et qui avaient été provisoirement maintenus. Ces fonctionnaires cherchaient naturellement à se caser en bonne place dans l'ordre nouveau ; chaque commissaire se transformait en aspirant préfet. Pour se faire agréer, ils épuisaient vis-à-vis de Bonaparte toutes les formes de l'adulation, y compris les plus baroques. Le commissaire du Cher était le plus ridicule; dans ses rapports, il faisait honneur au u héros » d'avoir « donné à 1 Egypte opprimée
(1) Le Pionlor inoiircincnt préfectoral, par M. Dkjian. Revue politique et parlementaire du 10 août i90V.
depuis tant de siècles un g^ouvernement représentatif (l) ».
Malgré l'empressement des commissaires à se faire valoir, il parut impossible d'utiliser en masse ce legs d'un régime détesté. On ne nomma préfets que sept d'entre eux; on les nomma en les déplaçant, en les dépaysant, en les transférant dans un département autre que celui où ils avaient servi d'agents à une politique désastreuse. On espérait qu'un changement d'air les ferait changer d'esprit. En outre, on recourut à quelques commissaires sortis de fonction avant l'événement de Brumaire.
D'autre part, on fit de nombreux emprunts aux administrations antérieures et aux successives assemblées. Les régimes qui, depuis dix ans s'étaient succédé en France avec une vertigineuse rapidité, avaient laissé, en s'écroulant les uns par-dessus les autres, une confusion de matériaux humains; parmi cet amas, il s'agissait d'opérer un triage, une sélection, et de discerner les éléments de reconstruction. Les Consuls se firent une règle d'éclectisme. A côté de seize conventionnels, ils placèrent sur la liste quinze Constituants, huit membres de la Législative, plusieurs membres des Anciens et des Cinq- Cents, en ne les envoyant jamais, sauf une seule exception, régir le département qu'ils avaient représenté. A côté de l'ex-directeur Letourneur et d'anciens ministres du Directoire, Cochon de Lapparent et Quinette, à côté d'administrateurs révolutionnaires, à côté d'un prêtre défroqué, ils prirent d'anciens intendants, subdélégués, syndics de ville, présidents de bailliage et autres officiers de l'administration royale, à condition qu'ils eussent approuvé la Révolution à ses débuts.
A considérer les noms qui reparaissaient ainsi, après avoir figuré précédemment sous une couleur quelconque dans la partie politique ou administrative, on s'aperçoit que le mouvement préfectoral, œuvre personnelle de Bonaparte et de ses conseils, fut fait dans un esprit autrement large que ne l'avait
(1) Archives nationales, FIC, III, 6.
été la composition du Tribunat et du Corps législatif, recrutés presque exclusivement par Sieyès dans a la faction métaphysique » et dans le parti thermidorien et fructidorien, c'est-àdire dans l'olig^archie qui pendant cinq ans avait détenu et opprimé la France. Pour trouver des préfets, on alla depuis certains Jacobins qui s'étaient opposés à l'acte de Brumaire et y avaient ensuite adhéré, jusqu'aux royalistes ralliés. Ces deux éléments ne figurèrent toutefois qu en petite quantité; les choix se firent principalement dans les catégories intermédiaires.
C'est erreur de croire que les premiers administrateurs napoléoniens aient été surtout des républicains à tempérament autoritaire, passés par affinité naturelle de l'esprit jacobin à l'esprit césarien. Bonaparte en prit quelques-uns, mais préféra; généralement les hommes de la Révolution libérale à ceux de} la Révolution jacobine; il s adressa aux modérés de toutes les' époques et de toutes les nuances, non seulement à ceux qui s'étaient montrés tels sous la Convention et le Directoire, mais aux constituants de 1789, aux constitutionnels de 1791. C'est ainsi qu'en donnant Marseille à Delacroix, conventionnel acerbe, et Bordeaux à un conventionnel singulièrement apaisé, Thibaudeau, il mit à Bruxelles Doulcet de Pontécoulant écarté des affaires depuis Fructidor, à Rouen Beugnot luimême, et confia la première préfecture de France, celle de la Seine, à un homme de « tempérament libéral (1) » , Fex-conslituant Frochot, ancien secrétaire de Mirabeau et ami de Cabanis.
La prétention du gouvernement de Brumaire était de remettre en honneur les principes de 89. Ses choix marquèrent du moins un retour aux hommes de ce temps. Les survivants de la première époque révolutionnaire avaient devant le pays le mérite d'avoir incarné un idéal de justice et de liberté, sans que leur nom se rattachât à d'odieux souvenirs. Ces modérés avaient subi trop fréquemment, dans les assemblées, Tem-
(1) Lanzac de Laborik, Paris svits Xapoleon, considat prorisoirt' et consulut a temps, p. 48.
232 L'AVEISEMENT DE nO^APAirrE
pire des violents et des fous ; en corps, ils avaient souvent divag^ué; individuellement, ils pourraient rendre d'utiles services. Il était à espérer qu'instruits par d'affreuses épreuves, revenus d'un libéralisme excessif, restés partisans d'un régime légal et constitutionnel, convertis cependant à la nécessité d'un pouvoir fort, ils sauraient se faire organes d'une volonté modératrice.
On utilisa aussi quelques éléments difficiles à classer : des personnages employés par la Révolution aux missions extétérieures, Faipoult, Fauchet, Méchin, Tex-ambassadeur Verninac, qui fut nommé préfet du Rlione; un certain nombre d'officiers généraux ou supérieurs, qui passèrent dans la carrière civile ; quelques hommes originaires des départements annexés, quelques étrangers francisés par nos victoires. Le Belge Bevtz fut envoyé en Eure-et-Loir, le Genevois Desgouttes dans les Vosges, et le Savoisien de Virv s'en fut à Bruges administrer le département de la Lvs. L ensemble formait un personnel assez disparate ; c est l'unité d'impulsion et de direction qui peu à peu le ferait homogène.
Le choix des sous-préfets, secrétaires généraux et conseillers de préfecture, fut entrepris selon le même esprit. Dans l'ordre judiciaire, on ne put que composer, avant le départ de Bonaparte pour l'armée, les principaux tribunaux. La besogne se continuerait ensuite sous la direction de Cambacérès. D'après un témoignage contemporain, beaucoup de Jacobins furent admis à se retraiter dans la magistrature (1) ; c'était une opinion accréditée en certains milieux qu'une fois tous les Jacobins casés, il n'y aurait plus de jacobinisme. D'autre part, il est certain que Cambacérès, qui avait passé par la magistrature royale et conservait l'esprit de corps, replaça en assez grand nombre les membres des anciennes compagnies judiciaires. Parallèlement, on commençait à nommer les conseillers généraux et d'arrondissement, les maires, adjoints et conseillers municipaux des grandes com-
(1) Souvenirs de liarantc, I, p. '«-S.
munes, en essayant de substituer partout aux politiciens de rencontre des notabilités réelles, des hommes offrant une certaine surface sociale, représentatifs des intérêts : banquiers, nég^ociants, g^ros propriétaires, chefs d'industrie, professionnellement conservateurs et hostiles à toute subversion nouvelle, mais se rattachant parleurs intérêts ou leurs sentiments à la révolution accomplie.
Vu la précipitation avec laquelle tout s'opérait, il était impossible que des erreurs ne fussent pas commises. Certains départements furent mal pourvus ; on choisit parfois des incapables, des indignes, des inconnus, des hommes dont on n'avait pas eu le temps de vérifier le nom qui figura estropié sur les listes; à Paris même, un mort (1). Le résultat d'ensemble n'en fut pas moins d'appeler ou de rappeler aux affaires tous les hommes capables et honnêtes qui s étaient rangés sous le drapeau tricolore, d'opérer la concentration et la fusion des patriotes. Une part fut faite aux éléments avancés; on essaya de représenter les divers groupes politiques et sociaux.
Un seul fut généralement exclu : la classe naguère privi-j légiée, l'ancienne aristocratie et ses adhérents, les ennemis notoires de la Révolution. Encore parut-il bon de saupoudrer la nouvelle matière administrative de quelques brillantes parcelles du passé, empruntées à d illustres descendances. On fit appel à certains personnages qui joignaient au prestige d'un nom historique l'intelligence des temps nouveaux, hommes d ancienne France et non d'ancien régime. Un La Rochefoucauld fut désigné comme préfet de Seine-et-Marne. Sur la liste des douze maires de Paris figurèrent un d'Ormesson et le citoyen Béthune, autrement dit le duc de Béthune-Charost, qui par sa philantbropie et aussi par son effacement en politique s'était fait pardonner son origine. Dans la magistrature, après qu'on oui nommé procureur général près du Tribunal de cassation Merlin de Douai, le Irancbant légiste révo-
(1) L.VN/,\(; m-; Lmjouik, volimu» cili-. p. V7.
'2^'^ L',AVE>sEMENT DE BONAPARTE
Iiilionnaire, il parut crun excellent effet de placer à la tête du tribunal d'appel de la Seine un d'Ag^uesseau, descendant du chancelier. Les Consuls attestaient ainsi leur volonté de réconcilier la France avec ce qu'il y avait dans son passé d'incontestablement grand et glorieux.
Lucien traça leur devoir aux préfets dans une instruction générale, publiée le 22 ventôse. Il leur indiquait, avec l'emphase courante, tous les objets qui devaient solliciter leur activité régénératrice, mais il leur disait d'abord : " Accueillez tous les Français, quel que soit le parti auquel ils ont appartenu... Ralliez tous les cœurs dans un sentiment commun, l'amour de la patrie... Jugez les hommes, non sur les vaines et légères accusations des partis, mais sur la connaissance acquise de leur probité et de leur capacité. Les méchants et les ineptes sont seuls exclus de la confiance et de Testime du gouvernement; n'admettez pas d autres titres d'exclusion à la vôtre. Dans vos actes publics et jusque dans votre conduite privée, soyez toujours le premier magistrat du département, jamais l'homme de la Révolution (1) . »
Cette parole toute française eut un grand retentissement; elle parut significative des temps nouveaux. Depuis dix ans, c'était la première fois qu'un régime osait s'affirmer intégralement national.
Bonaparte espérait que les préfets, nommés pour la plupart en ventôse, prendraient possession de leur poste à la fin de germinal au plus tard : « Les préfets se rendent à leur poste, écrivait-il à Brune, et j'espère que dans un mois la France sera enfin un État organisé (2). » Comme toujours, son génie impatient de résultats devançait l'avenir. En fait, il ne suffisait pas qu'un agent muni de son investiture parût en chaque circonscription pour que le chaos révolutionnaire se débrouillât comme par enchantement et que tout prit forme réglée; il faudrait plus de temps pour que son vœu impérieux
(Ij Moniteur, 23 ventôse.
(2j Correspondance fie Napoléon P% VI, 4C39.
s'accomplît. Néanmoins, à défaut de Tordre, il venait de créer les moyens de Tordre. Il avait désormais ses préfets, ses sous-préfets, ses conseillers de préfecture, ses juges, ses maires, son préfet de police, son préfet de la Seine, et tout ce monde de fonctionnaires et de mag^istrats, gouverné, stimulé, sentant Tautorité, se mit au travail.